Ces témoignages qui dictent leurs lois par Marcela Iacub
Dans les affaires dites de « société », la politique se réduit de nos jours à des demandes de lois pour presque tout, ce qui peut expliquer l'essor considérable de la technique journalistique du témoignage. Les événements ne semblent valoir que dans la mesure où un individu peut en rendre compte comme étant son vécu subjectif. C'est grâce aux identifications ainsi suscitées que l'on produit des émotions favorables à la demande de certaines mesures légales dont les journalistes se font les relais. Rien de plus efficace, pense-t-on, pour parler de la dangerosité de certains chiens et pour demander des mesures punitives conséquentes que de donner la parole a celui qui s'est fait mordre et qui a passé quelques jours à l'hôpital. Et si le chien n'est pas lui-même interrogé pour parler de son expérience, ce n'est point parce que, hélas, il ne sait pas parler, mais parce que, comme tant d'autres agresseurs, il ne mérite pas qu'on lui donne la parole. Pourtant, cette technique du témoignage a donné lieu à deux démarches contradictoires l'une avec l'autre aussi bien pour le type d'information que l'on sollicite des personnes interrogées que pour les buts juridiques qu'on poursuit. La première, qui est la plus répandue, fait du témoignage quelque chose de proche de l'allégorie, et son but est la dénonciation de ce que l'on appelle un vide punitif. Dans cette démarche, on prend un fait divers quelconque dont la particularité est d'être précisément un cas rare, pour en faire le signe d'une sorte de normalité statistique qui exige des normes générales et immédiates. Les journalistes s'improvisent ainsi sociologues non pas froids et distants mais «engagés» avec leur peuple, brisant chaque jour une nouvelle «loi du silence». Ils ne réalisent pas des reportages mais étudient des « terrains », ils parlent avec des vraies gens et, grâce au témoignage, ils donnent au public une expérience de ce qui aurait pu leur arriver si jamais c'était eux et non pas la pauvre victime qui s'étaient aventurés dans ce quartier, dans cette école ou qui avaient choisi d'acheter ce fromage à la place d'un autre. La victime devient ainsi martyre exemplaire de son groupe, perdant ainsi, paradoxalement, toute individualité, car c'est à cette seule condition qu'elle va permettre à tout un chacun de se mettre à sa place. Josette tabassée par son mari dans une banlieue obscure devient une sorte de Christ médiatique rachetant le malheur de toutes les femmes présentes, passées et futures qui se font tabasser chaque seconde dans tous les quartiers de France. Mais il n'y en a pas que pour Josette. Il y a aussi Mariette qui s'est fait transmettre le sida par un salaud, Clarisse qui a mangé trop de bonbons qu'elle croyait à tort sans sucre et à qui on a dû enlever toutes les dents, le petit Anatole qui à force de regarder des films pornos depuis sa tendre enfance a fini par violer sa grand-mère impotente le jour de son quatorzième anniversaire. Ceci pour conclure, bien entendu : « Pendant ce temps, que fait le gouvernement ? Pour quoi faire, les élus sont élus, après tout ? »
Il y a pourtant une deuxième manière d'utiliser le témoignage, dont l'exemple le plus éloquent par son grand succès auprès d'un public très populaire est l'émission de Jean-Luc Delarue Ça se discute, sur France 2.
Le témoignage n'y est pas le signe annonciateur du monde mais un travail sur le singulier, sur ce qui n'est point reproductible, sur des individus qui ne ressemblent pas à d'autres. Par leur étrangeté, par le fait qu'ils arrivent à interpeller le public à partir d'une situation d'absolue extériorité avec ses propres expériences, cette émission ne s'appuie pas sur l'indignation identificatoire pour demander une punition. Au contraire, elle contribue à la suspension de la volonté de juger ceux dont les mœurs ou les valeurs ne sont pas les mêmes que celles des spectateurs. Les témoins ne sont point des victimes mais des acteurs de leur propre existence qui assument d'une manière ou d'une autre leurs propres parcours vitaux, sans en accuser des tiers. Si identification il y a, elle passe par la mise en abîme de la singularité de chacun. Nous sommes un peuple composé par des êtres uniques et étranges et c'est dans le témoignage que peut se communiquer ce savoir et s'opérer une sorte de communion impossible avec celui qui parle. Cette démarche qui insiste sur la singularité nous incite paradoxalement à faire un véritable effort d'universalisation.
Du témoignage ne découle pas immédiatement une solution politique mais une question : comment une communauté composée par des individus si hétéroclites doit faire pour se donner les règles les plus tolérantes et les plus neutres possibles du point de vue moral afin de permettre leur coexistence ? Précisément parce que la loi est générale, elle réclame un effort d'imagination. Certes, cela exige d'aller au-delà du témoignage, mais le succès de cette émission a tout au moins une vertu : il montre aux journalistes et à la classe politique qu'avec le « peuple », les « masses silencieuses » qui regardent la télévision au lieu de lire Cervantès ou d'aller à l'Opéra, on peut augmenter son audience ou se faire élire sans les apeurer avec la délinquance, les remplir de haine ou leur promettre la vengeance.
Libération, Marcela Iacub, mardi 10 mai 2005























