Overblog Tous les blogs Top blogs LGBT
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

etre derange avec marcela iacub

Famille nucléaire en fusion par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Le projet du gouvernement de réforme de la famille, qui sera présenté en Conseil des ministres le 31 octobre, est si triste qu’on a envie de pleurer de désespoir. Non pas parce qu’il proposerait des choses injustes, inhumaines et cruelles, comme stériliser les personnes moches, pauvres, ou paresseuses. Ce qui chagrine, c’est sa petitesse, sa mesquinerie, son absence totale d’imagination politique pour donner à la population les moyens de bâtir des vies plus ouvertes, plus généreuses, plus riches, plus réussies.

On dira que ce projet est à la hauteur des espérances de la population elle-même, ce qui est incontestable. C’est la société civile qui peine à produire des idées et des projets plus novateurs. Ce n’est peut-être pas la tâche d’un gouvernement de se substituer à elle. L’utopie progressiste actuelle est, en substance, l’égalité de tous les couples à voir leur union institutionnalisée, ainsi que l’accès à l’enfant, le trophée des marginaux de jadis. Tout un chacun doit avoir le droit d’obtenir des papiers qui reconnaissent qu’il est bien le mari, l’épouse de quelqu’un, et d’autres qui prouvent qu’il est bien le parent d’un enfant. Comme si le mot d’ordre était que tout un chacun ait les moyens de vivre dans les carcans de la famille nucléaire et d’être malheureux comme tout le monde.

Or, dans le domaine familial, le mot égalité ne devrait pas être confondu avec l’uniformité des styles de vie. Au contraire. Son sens devrait être celui de donner aux individus les mêmes droits de s’associer à d’autres pour bâtir des groupes singuliers. De pouvoir choisir librement un partenaire ou plusieurs, d’avoir ou pas des enfants, mais aussi le type de structure, d’organisation juridique et sociale dans laquelle on souhaite vivre.

Cette question engage les choix sexuels, procréatifs mais aussi le type d’habitat, les formes de garde des enfants et d’éducation, ainsi que les accords de solidarité juridique et économique entre les adultes et les enfants. Ainsi, pourrait-on permettre aux individus de s’associer à plusieurs, par exemple, cinq, dix ou quinze familles nucléaires, de choisir un lieu de vie commun, d’en partager les coûts, d’élever ensemble des enfants.

Ces accords pourraient avoir des incidences considérables sur les politiques de l’habitat et de la ville. Les coûts de la vie et les dépenses énergétiques en seraient diminués. Mais surtout, les femmes gagneraient une liberté considérable au regard des enfants et des tâches ménagères. Ce serait une issue bien plus intéressante et prometteuse que l’acharnement que montrent certaines «féministes» à faire partager le poids destinal de la reproduction par leurs compagnons.

Les contrats de solidarité privés (CSP) pourraient libérer de l’esclavage de ces tâches en les professionnalisant. Chacune des unités produites par les CSP pourraient - car elles en auraient les moyens - embaucher des employés, donnant aux personnes plus démunies les mêmes chances qu’aux plus aisées qui peuvent, elles, les déléguer. Et ce serait également une grande chance pour les enfants qui se trouvent souvent prisonniers dans leurs familles, sans autres repères que leurs seuls terribles parents. Les enfants y seraient non pas les enfants de tous, mais tous les adultes pourraient entrer en contact avec eux et surveiller la manière dont ils sont éduqués. Ces unités pourraient associer des personnes seules et créer des espaces de sociabilité susceptibles de pallier les terribles dégâts que produit la solitude, surtout pour les gens les plus pauvres qui n’ont pas les moyens de sortir et d’avoir des amis.

Ces réformes si rationnelles ne sont même pas envisagées à cause du conservatisme qui anime les politiques familiales. On préfère être plus pauvres, plus esclaves, plus malheureux, plus seuls, plutôt que de toucher aux normes familiales. Les revendications des homosexuels semblent, dans ce contexte, aller dans ce sens : que les familles ne changent guère, qu’elles ne s’ouvrent pas au contrat et à la solidarité. Leurs requêtes présentent la famille non pas comme un grave problème, comme un obstacle à l’amélioration de la vie, mais comme un idéal dont tous devraient profiter.

Et comme il s’agit de contenter des anormaux de jadis, ces revendications, aussi justifiées que mesquines, donnent un gage de «progressisme». Ceux qui devraient tenter de révolutionner les familles ne sont pas les homosexuels mais les chômeurs, les femmes pauvres, les enfants, les désespérés. Ces majorités silencieuses qui savent que, loin d’être un idéal, les normes qui régissent les familles actuelles sont terriblement chères, esclavagistes, productrices de traumatismes psychiques et de douloureuses solitudes.

Mais peut-être faudrait-il que les homosexuels se lassent de leurs enfants, de leurs couches et de tous leurs papiers officiels attestant qu’ils sont comme les autres, pour qu’on comprenne qu’il ne suffit pas d’être minoritaire pour savoir quel est chemin le plus court vers le bonheur ?

Libération, Marcela Iacub, samedi 13 octobre 2012

Voir les commentaires

Le nu, un délit ? par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

En 1810, le Code pénal interdisait la nudité au sein de la collectivité. Élevant un « mur de la pudeur » entre espaces public et privé.

Les premières règles visant à protéger la pudeur (et concernant, notamment, la nudité) apparaissent à la fin du XVIe siècle : une ordonnance du prévôt de Paris stipule que le fait de se baigner nu dans la Seine expose à être « couru sus » et battu avec des verges sur le lieu du scandale. De même, les étuves, très répandues au Moyen Age, ont été fermées au cours du XVIe siècle. Mais ces dispositions ne concernent alors que quelques lieux et conduites spécifiques.

Une nouvelle étape est franchie en 1791 avec la loi de police du 19-22 juillet, selon laquelle (article 8) « ceux qui seraient prévenus d'avoir publiquement attenté aux mœurs par outrage à la pudeur des femmes, par actions déshonnêtes, par exposition ou vente d'images obscènes, d'avoir favorisé la débauche ou la corruption des jeunes gens de l'un ou l'autre sexe pourront être saisis sur-le-champ ». Ce qui est nouveau, c'est que cette disposition rend homogène l'ensemble de l'espace public comme étant interdit de sexualité (et de nudité).

Mais cette infraction ne prend ses allures précises et définitives qu'en 1810 dans l'article 330 du Code pénal qui punit « l'outrage public à la pudeur », délit censé offenser non pas des individus mais la collectivité dans son ensemble. Cette disposition cherche à protéger le public contre la vue de certaines scènes sexuelles. Précisons qu'à l'époque nudité et sexualité sont indissociables ; par scènes sexuelles, donc, il faut aussi entendre scènes de nus, gestes obscènes et relations sexuelles de toute sorte. L'invention de la pudeur publique date de cet acte institutionnel qui fait de la totalité de l'espace public un lieu de bannissement de l'ensemble des comportements censés exprimer la sexualité. Nudité et sexualité ne sont donc pas condamnées à proprement parler, mais distribuées dans l'espace, puisque redevables de deux régimes de visibilité opposés : l'un privé, l'autre public, séparés par ce que j'appelle le mur de la pudeur. Ce qui permet aussi, par contraste, de faire de l'espace privé un lieu où la nudité, la sexualité peuvent s'exprimer sans contrainte.

Pourtant, à partir des années 1840, les juges s'engagent dans une sorte de croisade morale et s'infiltrent de plus en plus dans l'espace « privé ». Dès lors, pour ne pas être condamné pour outrage public à la pudeur, il faut faire preuve d'une vigilance et d'un zèle sans faille : se méfier des fenêtres, du vent qui peut soulever les robes, des braguettes défaillantes, des brèches dans les murs, des portes mal fermées. Car ces passages qui font communiquer la sexualité (privée) avec l'espace public peuvent à tout moment transformer les nudités et les plaisirs intimes en un délit.

L'affaire la plus paradigmatique illustrant ce raidissement des juges fut l'objet de deux jugements par la Cour de cassation, l'un en 1858 et l'autre en 1859. Quatre jeunes hommes, après un dîner, se sont enfermés en compagnie de jeunes femmes au rez-de-chaussée d'un hôtel afin de se livrer à des « actes de libertinage ». Mais ils sont vus par d'autres qui se trouvent dans la rue et qui regardent la scène par le trou de la serrure et par les interstices des jalousies. La Cour de cassation déclare dans un premier temps qu'il y a bien outrage à la pudeur : être vu par le trou de la serrure à partir d'un lieu public comme une rue est considéré comme un acte d'exhibition volontaire de sa sexualité. Cependant, la défense parvient ensuite à établir que les témoins, pour observer la scène, ont fait tomber un morceau de papier bouchant la serrure et ont soulevé les lattes des persiennes. Les prévenus sont relaxés car les voyeurs ont fait preuve selon les juges d'une « curiosité malsaine » : pour voir ils ont transformé la disposition des lieux.

Le mot « pudeur » a disparu du Code pénal depuis 1992. C'est désormais le mot « sexe » qui organise l'ensemble des crimes et délits contre les mœurs. Il n'est plus question d'« outrage public à la pudeur » mais d'« exhibition sexuelle », délit qui décrit un comportement plus spécifique consistant à imposer à autrui une exhibition sexuelle dans un lieu accessible aux regards publics. Les peines le concernant ont été amoindries et la description des actes interdits a été restreinte. Mais, avant même ce changement législatif, la nudité n'était plus considérée comme elle l'avait été auparavant. La dernière condamnation par la Cour de cassation d'une femme en monokini remonte à 1972. Depuis les années 1930, les juges distinguent de plus en plus la nudité et la sexualité. C'est le résultat d'un combat culturel qui commença vers la fin du XIXe siècle et dont le résultat a été de faire de la nudité un signifiant relativement neutre. Autrement dit : avec la nudité, on peut exprimer autre chose que des messages de contenu sexuel.

Marcela Iacub, Par le trou de la serrure. Une histoire de la pudeur XIXe – XXIe siècle, Fayard, 2008

in L'Histoire n°345, Dossier « Le corps mis à nu », septembre 2009, pp. 68-69

Voir les commentaires

Le mariage gay à la noce par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Selon Gilles Bon-Maury, président d’Homosexualités et Socialisme, « la vie est belle » depuis l’élection présidentielle, parce que François Hollande a promis qu’il ouvrirait le mariage aux couples gays (Libération du 11 mai). Mais il est difficile de partager cet enthousiasme. Non pas parce que cette mesure serait absurde, injuste ou dangereuse, comme certaines personnes le prétendent encore, mais parce qu’elle est, au contraire, la moindre des choses. L’enthousiasme est un état d’esprit que l’on devrait réserver à des transformations importantes, surprenantes et révolutionnaires. Les réformes que l’on peut classer comme étant la moindre des choses devraient être saluées avec circonspection, comme si elles étaient un dû, au lieu de tenir celui qui les a promises comme une espèce de libérateur.

Mais il y a des raisons encore plus profondes qui devraient tempérer l’enthousiasme de Gilles Bon-Maury. Je ne fais pas allusion à cette théorie, mille fois rabâchée depuis les années 90, selon laquelle les homosexuels devraient faire preuve de subversion et ne pas revendiquer le droit au mariage. Car, pour être subversifs, il faut qu’ils aient la possibilité de refuser l’ordre établi et donc le droit de se marier. En revanche, ce qui semble plus problématique c’est que notre société n’ait pas essayé de revoir les formes d’organisation de la conjugalité lorsque ces revendications ont été articulées.

En effet, les demandes d’égalité en matière de mariage ont pris le devant sur le pouvoir d’imaginer des nouvelles libertés conjugales pour tous. Pour les militants homosexuels, un tel choix a impliqué de tenir pour plus important le principe de « reconnaissance » de leur orientation sexuelle que celui de leur bonheur privé. Cette préférence a eu de quoi flatter l’orgueil des hétérosexuels qui, las de vivre mariés, ont soudain trouvé que leur forme de vie était enviable et donc désirable. Comme si finalement le mariage gay avait eu comme origine des raisons de pur prestige, d’orgueil, d’image et non pas la quête plus pratique des meilleures formes d’organisation de la vie privée. Ou, pour reprendre une expression très usitée aux temps du débat sur le pacs, comme si le mariage gay était plus important d’un point de vue symbolique que réel et pratique.

Certes, on ne cesse de compter les avantages dont bénéficient les personnes mariées au regard de celles qui sont pacsées. Mais ces petits calculs semblent l’arbre qui cache la forêt. Pis encore. On pourrait même avancer que ces petits calculs sont précisément ce qui rend la revendication du mariage gay si misérable. En effet, pourquoi dans une société démocratique ne devrait-on pas laisser les personnes organiser leur vie privée par le biais des contrats au lieu de les obliger à entrer dans des institutions standards comme le mariage et le pacs ?

Jusqu’à la révolution des mœurs des années 70, le fait que le mariage ait été la seule institution susceptible de donner un cadre juridique à la vie conjugale avait un sens politique fort. Il organisait d’une manière autoritaire et inégalitaire la vie privée au sein d’une société démocratique. Il était un îlot voué à gouverner les familles selon des principes contraires à ceux de l’organisation politique dans laquelle l’égalité et la liberté étaient la règle. Or, lors de la révolution des mœurs, au lieu d’abolir le mariage – symbole même de l’impossibilité de contracter dans le domaine conjugal –, on l’a démocratisé. On a ainsi oublié que le pire déficit démocratique de cette institution était moins le contenu des règles qu’il instaurait que le fait d’occuper une position de monopole normatif. Car c’était – et c’est toujours – soit le mariage – et le pacs depuis quelques années –, soit le néant juridique. Comme si, en faisant ainsi, l’Etat continuait à s’immiscer d’une manière autoritaire dans la vie privée, en mettant des obstacles à l’imagination des individus pour s’associer et vivre avec les autres dans les termes qu’ils souhaitent. Or, si la liberté contractuelle régnait dans ce domaine, la conjugalité pourrait être ouverte à plus de deux personnes.

L’ensemble des droits et des devoirs des partenaires : économiques, sexuels, procréatifs, familiaux, personnels pourraient être l’objet de négociations libres. Des dispositions spécifiques régleraient la dissolution, l’entrée ou la sortie des nouveaux membres dans ces espèces d’associations. Certes, il y aurait des contrats standard pour les conformistes et on laisserait tranquilles ceux qui ne souhaitent en signer aucun. Au lieu d’exercer un pouvoir symbolique de nous reconnaître – tel un père exigeant – mariés, homosexuels, divorcés, l’Etat serait une officine d’enregistrement et de résolution des conflits qui résulteraient des termes des contrats qui gouverneraient nos associations. On pourrait alors affirmer que l’on vit dans des Etats qui respectent la vie privée au lieu de rabaisser cette expression à l’interdiction de dévoiler publiquement les potins des uns et des autres.

Et c’est seulement alors que l’on pourrait déclarer « la vie est belle » au lendemain de l’élection d’un président qui aurait fait une telle promesse.

Libération, Marcela Iacub, samedi 19 mai 2012

Voir les commentaires

Ce qui est permis : Le vit après la mort par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Un avocat américain a légué son sperme avant de se suicider. Mission : concevoir un enfant.

Pas si simple.

En 1991, avant de se suicider, l'avocat William Kane fit congeler quinze paillettes de sperme afin que sa compagne, Deborah Hecht, se fasse inséminer après sa mort. Le couple choisit même le prénom pour l'enfant, Wyatt, à qui William Kane laissa ces mots :

« Je t'ai aimé dans mes rêves, même si je ne t'ai jamais vu né. » Il rédigea un testament dans lequel il légua «tout droit, titre et intérêt» sur son sperme à Deborah, précisant qu'elle ne devait s'en servir que pour tomber enceinte. Il ne manqua pas de donner quelques explications à propos de son suicide imminent : «Il vaut mieux pour moi en finir comme j'ai vécu, quand et où je le veux, pendant que ma vie est encore susceptible d'être l'objet d'une sculpture, d'une création personnelle dont je suis encore heureux. En vérité, la mort n'est pas pour moi l'opposé de la vie ; elle n'est que l'une de ses multiples ponctuations. »

Cependant, les enfants issus de son premier mariage ne semblaient pas partager son dandysme juridique : ils demandèrent la destruction des paillettes, en qualifiant la volonté de leur père, divorcé de leur mère depuis vingt-cinq ans, d'«irresponsable» et «égocentrique». Ils avancèrent que la destruction du sperme pourrait prévenir l'apparition de dommages émotionnels, psychologiques et financiers pour les membres de la famille «déjà nés». Les juges, pensant peut-être que les théories du testateur sur l'existence humaine ne pouvaient que révéler de sévères troubles mentaux, ordonnèrent de détruire les paillettes. Deborah fit appel de cette décision et gagna. La cour d'appel affirma que Kane était propriétaire de son sperme et qu'il avait le pouvoir de le léguer à qui il le souhaitait. Les premiers juges, visiblement contrariés, exécutèrent la décision de la cour d'appel à la lettre, en donnant à Deborah le même pourcentage sur les paillettes qu'elle avait sur l'ensemble de la succession, c'est-à-dire 20 %, soit trois paillettes sur les douze que Kane avait laissées. Elle tenta avec sa part d'héritage une insémination sans succès. Elle se relança donc dans sa bataille judiciaire afin d'obtenir le restant des paillettes, et eut gain de cause en 1997, sans toutefois réussir à tomber enceinte. Le petit Wyatt ne vit donc jamais le jour.

Vertige. Mais était-il vraiment voué à rester ainsi enfermé dans les rêves de son père décédé, éternellement virtuel ? On peut penser que ce dénouement un peu décevant est dû à ce que Deborah n'a pas envisagé une autre hypothèse : et si le sperme de Kane était déficient ? Aurait-elle pu substituer son sperme par celui d'un autre, compte tenu qu'il avait manifesté son désir d'inséminer sa compagne ? Son droit de transmettre son sperme pouvait-il inclure celui de le faire substituer par un autre ? Qu'est-ce qui était plus important, la transmission du sperme lui-même ou sa décision de procréer après sa mort ? Selon la théorie du sperme-propriété, on ne pouvait manifestement pas souscrire à l'hypothèse de la substitution. Mais si le sperme n'est qu'un moyen de créer une relation légale de parenté entre un adulte et un enfant à naître, il aurait pu être substituable. On imagine les problèmes vertigineux que ce petit exercice de droit-fiction laisse entrevoir. Un homme pourrait décider avant sa mort qu'un certain nombre de femmes, nées ou à naître, pourront être inséminées, soit avec son sperme à lui, soit avec celui d'un autre après sa mort, les enfants qui naîtraient ainsi devant être tenus pour ses enfants, la seule limite étant le consentement de la future mère...

Art successoral. Or c'est bien la théorie du sperme-moyen que défendent ceux qui s'inquiètent de l'utilisation fréquente aux États-Unis du sperme des morts. Beaucoup de veuves, puisque leur reviennent en propriété les organes du corps du cadavre, qu'elles peuvent choisir de donner ou non pour des greffes, décident, sans que le mort n'ait rien disposé dans ce sens, de l'employer pour en faire des enfants. Si l'on se plaint de cette possibilité, elle semble, dans le fond, plus modeste que l'autre, qui laisse en principe aux morts une possibilité infinie d'agir, puisqu'elle n'est pas par définition limitée à l'utilisation de son propre sperme, mais dépend d'un projet parental. Preuve qu'en droit, il faut toujours faire attention aux principes qu'on invoque pour justifier tells telle préférence morale...

D'ores et déjà, l'affaire des paillettes de Kane ouvre au sperme un nouvel horizon : devenir l'instrument d'un art de continuer à agir après sa mort, prolongeant la vie jusqu'à l'épuisement du dernier spermatozoïde congelé, et encore davantage si les spermatozoïdes peuvent être substitués. Art successoral ou art de la mort, ces procédés font du sperme (que ce soit le sien ou celui d'autrui) le moyen le plus adéquat pour s'assurer non point une banale immortalité à travers la transmission de ses gènes, mais la possibilité de continuer à être un sujet capable d'un certain nombre d'actes procréatifs après sa mort. Un sujet, certes, qui ne sera plus là pour en profiter, mais qui, à l'approche de la mort, pourrait éprouver, comme William Kane, le délicieux sentiment que cet événement malheureux, même pour les incroyants, n'est dans le fond qu'une ponctuation.

Libération, Marcela Iacub, mercredi 28 juillet 2004

Voir les commentaires

On s’est contenté de changer le contenu des contraintes par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Marcela Iacub, juriste et chercheuse au CNRS, s’intéresse au «nouvel ordre sexuel», sous toutes ses coutures. Elle publiera en avril chez Fayard Par le trou de la serrure, une histoire de la pudeur publique.

-- La Révolution sexuelle a -t-elle eu lieu en 68 ?

On s’est contenté de changer le contenu des contraintes. Il est faux de croire qu’on n’est passé d’un monde dans lequel on était accablé par des contraintes injustes, vers un régime de liberté sexuelle et procréative. Ce vieux maître rigide qu’était le mariage a été remplacé par un autre, tout aussi arbitraire, et, sans doute, plus redoutable encore qui est le sexe. Par ceci, j’entends un ensemble de normes juridiques qui a fait de la sexualité, non seulement le fondement des liens de filiation au détriment de la volonté, mais aussi la chose la plus importante en ce qui concerne notre bien-être psychique. La sexualité n’est pas une activité libre gouvernée par le seul consentement, mais quelque chose d’extrêmement délicat et dangereux qui peut, à tout moment, mettre en miettes notre santé mentale et notre avenir.

-- Quels ont les effets des réformes de cette époque comme la contraception ou l’avortement ?

La famille n’est plus organisée autour du mariage mais du ventre fertile des femmes. On met souvent en avant le fait que ces nouvelles lois ont permis aux femmes ne pas être enceintes lorsqu’elles ne le souhaitent pas. Ce faisant, on oublie le principal, c’est-à-dire que ce sont elles seules qui ont le pouvoir de faire naître. Ainsi, l’homme n’a pas le droit de demander à une femme d’avorter. C’est quand même un peu gonflé que l’on puisse encore imposer à un homme une paternité non désirée. Cela signifie que la liberté procréative n’est pas complète, car elle ne concerne que la moitié de la population. Les féministes traditionnelles voient cela comme une vengeance contre les hommes et le patriarcat.

Dans la situation présente, les femmes continuent à être le pivot de la reproduction de l’espèce. C’est pourtant un pouvoir qu’elles auraient intérêt à partager à égalité avec les hommes, si elles souhaitent s’investir davantage dans la vie professionnelle, sociale et politique. Et cela engagerait aussi les hommes d’une toute autre manière.

-- Vit-on aujourd’hui une pleine liberté sexuelle ?

La sexualité peut être consentie, mais pour autant pas autorisée dans le droit actuel. Il en va ainsi de la sexualité commerciale (prostitution) et tout ce qui l’entoure. Il en va de même de certaines pratiques sexuelles : les jeunes entre 15 et 18 ans ont, en principe, le droit d’avoir des rapports sexuels à deux de tout type, y compris avec les majeurs. Mais les pratiques qui supposent la présence de plusieurs partenaires, d’une manière concrète (partouzes) ou indirecte (prises de photos), ne sont autorisées qu’aux majeurs de 18 ans.

Plus généralement, je crois que le sexe a été un formidable alibi pour que l’Etat casse les instances intermédiaires qui s’occupaient de gouverner la vie privée : la famille, l’école, les églises. C’est dorénavant le droit, et surtout le droit pénal, qui est devenu l’arbitre des conflits interpersonnels, au détriment d’autres normes morales, disciplinaires ou de politesse.

Libération, Marcela Iacub, propos recueilli par C.R., vendredi 29 février 2008

Voir les commentaires

<< < 10 11 12 13 14 > >>