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livres

Hommage à Yves Navarre (1940 - 1994)

Publié le par Jean-Yves Alt

Cher Yves Navarre,

Je comprends, par trop, votre "maladie". Moi aussi je suis malade à la famille. D'une douleur dont on ne guérit jamais. Car, naguère, dans la famille, cette douleur vous a identifié tel « l'autre ». Et, dès lors, vous avez souffert aux autres.

Ces lignes, j'ai failli ne jamais vous les écrire. Votre Biographie, je l'avais, il y a quelques années, tout d'abord, négligemment feuilletée, certain que cela ne me concernait pas - ou peu. Je crois que j'ai encore besoin d'apprendre à lire. Toutes les lignes, tous les mots d'un livre. Je dois me garder, comme tout un chacun, des jugements qui relèvent d'a priori. Je connais aussi, ce que la critique littéraire peut « faire » d'un livre, dans le faire-semblant de comptes rendus qui trahissent une absence totale de lecture.

Je tenais à vous parler de votre douleur. Que veut dire avoir mal aux autres, si ce n'est connaître, jusque dans les maux de la chair, ce qui, indéfectiblement, fera défaut ?

Sachez, cher Yves Navarre, que votre quête ne vous a pas laissé seul. Non. Je suis sûr que quiconque a aperçu l'art comme une déchirure de l'identité d'avec l'être vous comprendra.


Quelques ouvrages d'Yves Navarre : Biographie - Ce sont amis que vent emporte - Fête des mères - Hôtel Styx - Le jardin d'acclimatation - Kurwenal ou la part des êtres - L'espérance de beaux voyages - Louise - Le petit galopin de nos corps - Premières pages - Une vie de chat - Romances sans paroles - Les dernières clientes [Théâtre] - Portrait de Julien devant la fenêtre - Le temps voulu - Killer - Niagarak - Pour dans peu

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Jésus et Marie-Madeleine, Roland Hureaux

Publié le par Jean-Yves Alt

Il n'y a pas une seule bonne raison de résister à la mode Marie-Madeleine, portée à son paroxysme par Dan Brown, ses exégètes et ses clones. D'autant qu'on peut se laisser emporter par le mouvement sans rien renier de son exigence intellectuelle : les essais de bonne tenue sur «l'apôtre des apôtres», le premier témoin de la Résurrection, se multiplient - à côté d'autant de fadaises. L'ouvrage de l'historien Roland Hureaux fait partie de la première catégorie.

Épargnons un suspense pénible à ceux qui rêvent encore de dénicher un spécialiste sérieux qui ne rejetterait pas l'hypothèse de relations sexuelles - éventuellement fécondes - entre Jésus et Marie. Roland Hureaux n'est pas leur homme. Il examine patiemment la question, mais en cachant mal un certain agacement : quand donc la virginité du Christ et de sa mère cessera-t-elle d'obnubiler le monde ? Passant en revue les textes sources - Évangiles, apocryphes ou pas, et biographies médiévales -, l'auteur cite et analyse tous les passages dont nous disposons pour éclairer la personnalité de Marie-Madeleine (ou de plusieurs Marie ?), son rôle et l'élaboration de sa légende.

On redécouvre « une des grandes figures de la civilisation chrétienne ». Mystique, missionnaire, amoureuse, elle est au cœur d'un mystère bien plus grand que sa vie intime : le Christ vouait à tous ses frères humains un amour égal et universel, tout en aimant certains de ses proches, et Marie de Magdala en tout premier lieu, d'un amour personnel.

■ Jésus et Marie-Madeleine, Roland Hureaux, Éditions Librairie Académique Perrin, mai 2005, ISBN : 2262023689

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Le caméraman, Hélène Merlin

Publié le par Jean-Yves Alt

Il ne reste plus de trace du frère mort en Algérie, seulement son portrait dans chaque pièce de l'appartement des parents, photo qui témoigne de son existence passée. Il était cameraman au commencement, à l'origine même, c'est-à-dire avant de le devenir réellement.

Les journaux rendent compte de son activité en faveur de la liberté ; les lettres où il annonce son retour, les pellicules empilées en constituent une sorte de matérialité, les seuls restes du corps disparu. Sa mort est signalée comme un simple fait divers. Sa sœur, captée par cette disparition qui a noyé la famille dans la tristesse, se penche sur sa vie, sur ce qui en subsiste : le portrait, des documents, des photos d'enfance, et ainsi elle arrive à remonter au-delà de cette mort, à redonner une sorte de vie à ce qui de lui n'est plus ; elle se met à parcourir les mêmes trajets que lui jadis et reconstitue les événements comme s'ils s'étaient réellement passés et comme si elle les avait vécus avec lui. Aussi, c'est à travers la construction de la biographie de son frère que la narratrice reprend par bribes sa vie à elle, qui ne lui apparaît pas d'emblée, ni immédiatement retrouvée, mais tissée d'incertitudes, de béances, de pellicules claquées, de plans fixes, d'écrans blancs, de silhouettes floues, repères brouillés de dates incertaines.

Les mêmes scènes et les mêmes rêves reviennent inlassablement comme dans un interminable cauchemar, le temps scandé par les heures des repas, les promenades avec les parents dans les jardins à la française aux allées droites...

Enfance rêvée ou vécue ?

De ce frère mort, les parents ne prononcent jamais le nom - on ne doit plus en parler, seulement le silence sur son nom et sur son corps, seul son portrait en noir et blanc derrière le cadre marque son absence omniprésente et suggère l'attente de son retour. Il y a tout au long du récit le martèlement du passé du frère, très jeune, ayant vécu une vingtaine d'années auparavant : la caméra, la photo, la famille ; on passe et repasse le même film en noir et blanc, on en revoit le moindre détail ; retourner aux albums de photos, aux lettres envoyées d'Algérie ; répéter les mêmes gestes jusqu'à l'épuisement : trajets inchangés, jours superposés aux jours : périple des souvenirs. Pérégrinations dans le quartier où il avait vécu, à la recherche d'anciens amis, croyant le retrouver dans une silhouette d'homme, ou le revoir dans les cafés qu'il avait fréquentés ; et, appelé par sa voix, y revenir : entreprise absurde de remonter vers le passé et imaginer le frère vivre, ce frère dont la dernière image du corps n'est plus qu'une chair déchiquetée et dont la souffrance atteint à l'extrême son corps à elle.

Au fur et à mesure qu'on lit, on sent que quelque chose presse, on est atteint de la même fièvre... Et puis retour aux photos, les juxtaposer, trier, épier chaque pose, ranger, etc. : « Est-ce encore toi que je suis, une vingtaine d'années auparavant... »

« N'est-ce pas que tu faisais ainsi toi-même... » Par identification, l'ayant retrouvé, « elle le laisse mourir » lorsque son obsédante présence ne la guette plus et lorsqu'elle peut naître à sa propre histoire.

■ Le caméraman, Hélène Merlin, Éditions de Minuit, 1983, ISBN : 2707306142

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Les jardins du Consulat, Angelo Rinaldi

Publié le par Jean-Yves Alt

Placés sous le signe de la mémoire, tous les livres de Rinaldi se ressemblent par le fond et la forme. Et également par les thèmes qu'ils abordent : l’enfance meurtrie, l'exil, la difficulté d'échapper au passé, l'homosexualité.

Loin de tout angélisme, cette dernière reste ancrée dans la réalité. Rinaldi ne cherche pas à l'expliquer ou à la justifier. Les personnages homosexuels de ses romans n’ont de compte à rendre qu'à eux-mêmes et, s'ils ne meurent pas tous dans leur lit, c'est que vivre son homosexualité comporte aussi des risques.

Comme les livres qui l'ont précédé, «Les jardins du Consulat» est écrit sur le ton de la confidence et des aveux. Au centre, cette fois encore, un narrateur qui a fui son île natale, dresse, sans complaisance, le bilan de sa vie. Le sentimentalisme n'est pas son fort et, affichant un effroyable cynisme, il réalise que ni la réussite sociale ni le temps ne sont venus à bout des démons qui le hantent. Conscient « qu’un homme ne possède réellement que ses fautes, que ses manques, ses hontes et ses crimes et qu'il faut, un jour, vider le placard » il se laisse aller aux réminiscences de sa mémoire avec vraisemblablement le désir de trouver enfin «l'oubli».

Le livre s'ouvre sur l'agonie de Florina, une chatte persane, rongée par un cancer et dont le narrateur a hérité après le suicide de Consuelo, son unique et authentique amie. Femme riche et belle, elle habitait un luxueux hôtel du quai Malaquais où autrefois, il louait une chambre de bonne. Ils ne seraient probablement jamais devenus intimes si, un soir, alors qu'il rentrait, accompagné d'un garçon dragué quelques minutes plus tôt, il n'avait pas butté sur le corps d'un homme qui n'était autre que le mari de Consuelo. Veuve, celle-ci a soigneusement caché son chagrin ; il n'a rien pu faire pour la consoler et ainsi, éviter qu'elle mette fin à ses jours.

Empreint au remords, il entreprend de se raconter, comme s'il n'y avait plus personne à aimer, plus personne de qui être aimé. Reclus dans son appartement, aux côtés de Florina qui se meurt, il ressuscite un monde peuplé d'ombres et de fantômes, abandonnant un à un, les masques derrière lesquels jusque-là, il s'est habilement dissimulé.

Comme dans les rêves où tout s'enchevêtre, le passé se substitue au présent. Et ce qu'il croyait pour toujours disparu, ressurgit avec violence. Un souvenir en amenant un autre, il se remémore son enfance au Palais Rocca, vieille bâtisse délabrée qui jouxtait les jardins du Consulat d'Italie. Orphelin de père et malmené par une mère sans tendresse, il a dû subir très jeune les exigences sexuelles de Sixte, son demi-frère qui lui demandait sa bouche mais ce n'était pas pour l'embrasser « je ne rouvrais les yeux qu'une fois penché au-dessus du lavabo où j'allais me rincer la bouche, tandis qu'un bain coulait à gros bouillons, recouvrant de buée les miroirs qui avaient reflété notre empoignade et mon agenouillement ».

Marqué dès l'adolescence par le mépris et l'humiliation, il a rapidement découvert que pour lui, l'amour était mort avant même d'avoir existé.

Aussi plus tard, s'est-il contenté de voler un peu de plaisir à des partenaires d'une nuit et d'entretenir par faiblesse, lâcheté ou intérêt des rapports faussement amicaux avec une pléiade d'individus étranges et extravagants parmi lesquels : Mme Athalin, une concierge hargneuse et dévouée ; Mr Jouanneau, un chauffeur de taxi qui voue un culte à Louis Jouvet ; Norman, un séduisant et inaccessible gigolo américain ; Mr Wimier, un homosexuel vieillissant fils d'un dramaturge célèbre à qui le narrateur servira de temps à autre d'entremetteur et qui finira assassiné.

Parvenu au terme de sa longue et douloureuse quête introspective le narrateur se rend, à la recherche d'une sépulture pour Florina, dans un cimetière pour animaux où il rencontre les seuls êtres « vivants » de ce livre. Et ils seront - ironie du sort - les derniers à pouvoir témoigner de son existence avec le vétérinaire venu « abréger » les souffrances de la chatte qui mourra, dans ses bras, emportant avec elle, des secrets qu'il n'avait pu confier à quiconque. On referme en effet Les jardins du Consulat sans savoir ce qu'il adviendra de lui et s'il est parvenu à l'exorcisme et à l'apaisement qu'il cherchait.

On aura certainement compris que le véritable leitmotiv de ce roman, c'est la mort et qu'il existe entre les différents lieux et protagonistes de nombreuses correspondances, comme si tout n'était que répétition, comme si, quoiqu'on fasse, tout était décidé d'avance.

Cela dit, on aurait tort néanmoins de croire qu'il s'agit d'un livre triste et sombre car ce serait négliger l'humour et l'auto-dérision dont fait preuve le narrateur ; ils l'empêchent de sombrer dans un total désespoir et lui permettent in extremis de résister à la tentation d'en finir, à son tour, avec la vie.

Bien que l'on passe sans cesse d'une époque à l'autre et que le récit ne soit absolument pas linéaire, on est, dès le début, envoûté par l'écriture de Rinaldi. Ecriture fluide et limpide qui, avec ses phrases sinueuses, pleines de digressions, se prête magnifiquement à l'évocation du passé et des blessures que rien ne peut cicatriser. Et l'on suit pas à pas le narrateur dans la lente et émouvante confrontation avec ses souvenirs. Même lorsque, poussant très loin l'observation et l'analyse, il s'ingénie à détecter les travers, les mesquineries des autres comme de lui-même.

On ne sort pas indemne de ce livre admirable et déchirant d’une portée universelle, qui est un miroir dans lequel, fasciné et horrifié à la fois, le lecteur constate ses propres maux, ses propres échecs, ses propres renoncements.

■ Les jardins du Consulat, Angelo Rinaldi, Éditions Gallimard, 1984, ISBN : 2070701476

ou ■ Éditions Gallimard, Folio, 1986, ISBN : 2070377717


Du même auteur : Les Dames de France - La dernière fête de l'Empire - Les roses de Pline

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Ma vie parmi les ombres, Richard Millet

Publié le par Jean-Yves Alt

Les romans de Richard Millet sont pour l'essentiel consacrés aux destins d'exception des Pythre, des Lauve, des Piale, tous gens de son Limousin natal, qui supportent avec courage la fatalité de ces terres froides.

Il se penche, cette fois, sur sa propre famille, les Bugeaud, dans un gros livre inclassable - disons un roman, si on s'accorde pour dire qu'À la recherche du temps perdu en est un.

L'entreprise, ici, est de même nature : établir un dialogue entre hier et aujourd'hui, entre l'écrivain et la terre de son enfance, « désormais sans légendes ».

Le narrateur - lui-même - s'adresse à Marina, vingt-deux ans, son amante et complice, d'une trentaine d'années sa cadette. Il lui raconte Siom, son village, l'épicerie de Louise, l'auberge de Jeanne. Il était le bâtard de la principale famille du pays. Il revoit les chemins, les levers à l'aube dans le froid, et les femmes. Les femmes surtout. Auprès d'elles, il a trouvé « mille sujets d'étonnement, dépensée et d'intérêt».

Pas de régionalisme facile dans ce livre exigeant. Rien que l'éloge du lieu où un enfant s'est construit, formulé dans une langue qui regorge de mots charnus, et pourtant d'une élégance absolue.

Richard Millet, qui estime avoir le privilège et le devoir de recréer, du bout de la plume, un monde disparu, poursuit une œuvre considérable.

Ma vie parmi les ombres, Richard Millet, Gallimard, septembre 2003, Collection : Blanche, 629 pages, ISBN : 207076544X

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