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livres

Furyo, Laurens Van der Post

Publié le par Jean-Yves Alt

Imaginez un Sud-Africain blond, au regard pénétrant, fascinant de beauté et d'élégance. Son nom : Jack Celliers, officier de l'armée britannique, porté volontaire pour une mission délicate en Indonésie.

La mort ne lui fait pas peur : la guerre lui permet de se racheter de la lâcheté dont il a fait preuve en trahissant son jeune frère. Cet officier fixe, droit dans les yeux, Yonoï, capitaine japonais qui dirige le camp où il est retenu prisonnier.

Une fascination indéniable attire l'un vers l'autre les deux hommes. Cette fascination n'est pas d'ordre sexuel. Souligner cet aspect de leur relation équivaudrait à en dénaturer complètement le propos.

Les deux officiers ont en commun cette conscience aiguë d'être prisonniers de leur propre échelle de valeurs, de leur propre code moral. Ils se reconnaissent tous les deux comme parfaitement intègres face aux valeurs de leur civilisation.

Le sort en a fait deux jumeaux, en quelque sorte, car le rôle social qu'ils ont à jouer est identique : servir le plus dignement possible.

L'estime qui les unit est d'ordre chevaleresque.

■ Furyo, Laurens Van der Post, Editions Stock, 1984, ISBN : 2234017211


Furyo, le film de Nagisa Oshima (1983)

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Le Livre de Raison d'un Roi Fou - Louis II de Bavière, André Fraigneau (1947)

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce « Journal » imaginaire du souverain, sans doute le plus beau livre jamais inspiré par Ludwig II de Bavière, a été écrit par André Fraigneau en 1947.

On sait que Ludwig tenait son propre journal où abondent les répétitions, les redites, les banalités. André Fraigneau, en se mettant dans la peau du roi, en lui prêtant sa plume tandis qu'il lui empruntait sa psyché, s'est adonné à un travail d'un autre ordre : celui qui ne retient que l'essentiel, qui n'extrait de la vie que les «accroissements» et les «métamorphoses».

Le journal intime recomposé par André Fraigneau commence en 1861, alors que Ludwig a 16 ans, pour s'achever en 1885. Tout au long des trois périodes qu'il intitule Le Cygne, Le Soleil et Le Paon, Ludwig-Fraigneau fait pénétrer son lecteur dans les méandres de son cœur solitaire tout entier tourné vers les hautes sphères de l'art contre les servitudes de la vie.

« Je suis mangé par le silence, la solitude et quelques rêves tenaces » (p.22), « je crois que je suis né en disant non » (p.27). Ce refus de l'existence revient d'ailleurs comme un leitmotiv lancinant, comme la blessure la plus profonde : « Je haïrai mon père et ma mère, cette stupide Hohenzollern, en ce monde-ci et en l'autre, pour un crime aussi impardonnable : m'avoir tiré à la vie. » (p.81)

Deux nouvelles naissances cependant lui rendent plus supportable la première. C'est d'abord la rencontre avec Wagner, c'est ensuite le voyage à Paris et la découverte, la révélation même, de la grandeur royale à travers Louis XIV en qui il se projette avec frénésie. Devant le spectacle grandiose de Versailles, il dit : « Pourquoi pensais-je invinciblement au Walhalla ? au seul Walhalla possible pour le premier être humain après les dieux, le roi ? ». (p.85)

Dernier vestige de l'absolutisme royal de droit divin, Ludwig est malgré tout conscient que son personnage n'a plus sa place en ce bas monde. Il a beau dire : « Depuis que je suis roi, je n'ai imaginé une fois que je puisse être mortel » (p.41), ou encore : « C'est nous qui commandons aux circonstances » (p.64), il n'est pas dupe. Et lorsqu'il s'avise soudain d'être lucide sur lui-même, c'est-à-dire de consentir à se situer vraiment par rapport aux choses temporelles, il devient émouvant, pathétique de vulnérabilité et de faiblesse : « Abdiquons, abandonnons ce monde incompréhensible » (p.64), formule désespérée et défaitiste qui donne son sens secret à l'appropriation d'une formule célèbre : « Mon royaume n'est pas de ce monde » (p.113).

Souverain absolu, cela implique que le bon vouloir du roi a force de loi. Ludwig n'a cure que sa position lui commande d'obéir à ses devoirs envers son peuple ; il ressort de ce journal, de ce "Livre de raison", une impuissance totale à assumer son pouvoir autrement que pour lui-même. Sa fatuité et son mépris, cette certitude périmée et absurde de la supériorité du sang, apparaissent bien puérils : en fait, Ludwig, qui n'avait pas accepté son existence, était ensuite resté en enfance.

Wagner occupe naturellement dans l'ouvrage de Fraigneau une place importante. « Il est fait pour être adoré, admiré, non aimé » (p.60), fait-il écrire à Ludwig. Dès 1861, la musique de Wagner le transporte dans cet univers immatériel où il se complaît déjà, et les états d'âme que provoque en lui la représentation de Lohengrin à Munich, sont proches de la transe. Le miracle a été d'entendre dans la musique de Wagner et de ressentir à travers son art tout ce qu'il attendait : « Mais ce soir... comment ce Wagner avait-il noté ma voix ? Je me sentais volé et à la fois compris, consacré, raffermi. » (p.23) Et encore : « C'était la voix, la voix exacte, que j'avais entendue, à treize ans, dans une galerie du château pendant que je jouais tout seul, délicieusement, à me taire, et cette voix, je me souviens, naissait de ma contemplation... C'était donc une voix à moi » (p.23).

Par rapport à Wagner, Ludwig ne sera pas dupe : il continuera à lui prodiguer ses faveurs comme s'il n'avait pas remarqué sa nature de rapace. Il se devait de servir jusqu'au bout l'homme qui avait su créer ce que lui-même, Ludwig, recelait au fond de son cœur.

L'évolution de sa propre personne transparaît aussi dans le livre de Fraigneau. Au début, Ludwig est parfaitement conscient d'être irrésistible : « On tâche de me cacher le pouvoir de cette beauté. C'est elle, pourtant, qui désarme mes ennemis intimes » (p.28). Son refus de la laideur est d'ailleurs catégorique et entier, au point que sa façon d'exprimer ce qu'il est devenu à la fin de sa vie est d'une rare force :

« Cette nuit, aux flammes des bougies, j'ai contemplé longuement mon visage dans un miroir. J'évitais depuis longtemps cette confrontation... Je me découvre tel que l'exercice de la vie m'a fait. Plutôt m'a défait... Mes dents, gâtées par les sucreries, je les dissimule, assez bien d'ailleurs... J'ai grossi. Je suis énorme, gigantesque. Si je me rencontrais au coin d'un bois, je me ferais peur... Les romantiques ont l'imagination courte, ils ont inventé des monstres laids : Quasimodo, Vautrin, Fafner. Je suis un monstre beau. C'est pire. » (pp. 184-185)

Reste la vie amoureuse de Ludwig qui, dans l'esprit du roi, semble avoir été considérée comme une faiblesse. André Fraigneau a le talent de ne jamais insister lourdement tout en sachant suggérer. Un soir de printemps de 1865, dans la montagne où il est seul avec son piqueur Wölk, Ludwig ramène celui-ci, endormi contre un arbre, jusqu'à son lit.

« J'entends encore le halètement de Wölk réveillé par mon baiser (sans doute il avait feint le sommeil) et qui, soudain, embrasé comme un feu de camp, me guidait, me pressait, m'étourdissait. Il me semblait que tout le ciel et la campagne résonnassent de notre activité médiocre, touchante de maladresses. » (p.54)

Il y aura ensuite l'épisode avec le valet Hornig raconté avec un discret brin d'humour. D'autres allusions suivront, mais le sens de la faute, le remords, la conviction de céder à des faiblesses indignes de lui, accompagnent souvent ses expériences.

■ Le Livre de Raison d'un Roi Fou - Louis II de Bavière, André Fraigneau (1947), Editions de La Table Ronde, Collection La Petite Vermillon, 1997, ISBN : 2710306441


Lire aussi : Le Roi Vierge, de Catulle Mendès

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La folie Kennaway, Christian Lehmann

Publié le par Jean-Yves Alt

L'histoire se passe à Londres. Le héros, Francis Kennaway, un écrivain renommé, a assassiné son ancien amant Henry Childs, un peintre excentrique, qui l'écrasait sous sa domination. Enfermé dans un hôpital psychiatrique, il vit ses dernières heures. Avant qu'une tumeur ne l'emporte, il confie l'histoire de sa vie à Sylvia Fuchs, une jeune psychiatre, elle aussi pas mal perturbée.

La liaison homosexuelle dont l'auteur ne nous épargne pas la réalité finit donc dans le sang : elle rappelle étrangement l'histoire vraie du dramaturge Joe Orton et de son amant-ami Kenneth Halliwell, portée à l'écran sous le titre Prick Up Your Ears.

Henry est peintre, Francis écrivain. Une relation psychologiquement sado-masochiste soude les deux hommes. Francis assiste son dieu dans ses débordements sexuels et accepte ses excès de cruauté.

La scène d'ouverture qui scelle leur rencontre ne manque pas de grandeur dans la précision de son réalisme. Dans une pissotière aux lumières brisées, le candide énamouré se fait sucer par un inconnu. Il n'est pas facile de décrire « ces choses » et voilà bien mis en place le credo d'Henry qui enseigne à son disciple soumis la dimension particulière d'un amour où le corps satisfait ses jouissances hors de la tendresse.

J'accepte le délire tragique d'une fin hallucinante, lorsque Francis offre la mort à son idole parce qu'il découvre que son œuvre picturale incarne le mal. Ce qui n'empêche que ce roman me met mal à l'aise : non pas par l'exploitation d'un thème stéréotypé. Mais à cause de la ligne nette et dure de ce drame qui est altérée par l'interpénétration de plusieurs récits qui veulent tout à la fois rendre compte des « autres amours », les normaux, et des intrigues de l'hôpital : la grosse cavalerie psychanalytique utilisée dans ce roman, un rien puéril, empêche la mayonnaise de prendre. Ce drame homo a été "noyé".

■ La folie Kennaway, Christian Lehmann, Editions Rivages, 2001, ISBN : 2743608358

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Les enfants terribles, Jean Cocteau (1929)

Publié le par Jean-Yves Alt

Comme Gide avec ses Nourritures terrestres, Jean Cocteau a laissé à la postérité ce livre que j'ai lu adolescent et que je ne peux relire – en tant qu'adulte – sans nostalgie.

Et pourtant, ce roman peut-il encore se repasser de génération en génération ? Les enfants terribles, écrit d'une seule traite lors d'une cure de désintoxication, peut-il continuer à parler à la jeunesse en révolte ? Peut-elle se reconnaître encore dans Paul, Gérard, Elizabeth ?

Quand j'évoque Cocteau, il me revient des émotions d'enfance, notamment celles où un dimanche soir à la télévision, alors que le lendemain il y avait école, je découvrais la Belle et la Bête…

Qu'est-ce qui me fascine tant dans Les enfants terribles ?

Un désir morbide sans aucun doute car derrière cette histoire en apparence banale, se cache une tragédie : la fin inévitable de l'adolescence, de ses mythes, de sa grâce, de ses illusions. Elizabeth et Paul meurent d'avoir transgressé cette loi en voulant éterniser un moment de passage. En effet, dès l'instant où la boule de neige de Dargelos atteint Paul en pleine poitrine, le temps s'arrête, «la chambre» commence à vivre. Elle devient leur île déserte, le petit bout de terre isolée du reste du monde où ils se construisent des cabanes avec leurs oreillers et mènent la nuit une existence de Robinson. Leurs corps grandissent, les jambes de Paul dépassent sous ses draps, ils jouent à avoir des désirs de grandes personnes ; mais en fait, rien ne bouge. S'ils déménagent, c'est pour reconstituer aussitôt la chambre. Derrière leurs disputes incessantes, leur agitation continuelle, il y a un désir morbide d'immobilité...

C'est Dargelos, le dieu caché de cette tragédie, qui en précipite le dénouement en envoyant à Paul une boule noire, empoisonnée, qui achève l'œuvre de la première boule de neige. Elizabeth, prêtresse de la chambre n'est que l'instrument du destin. En se donnant la mort en même temps que son frère, elle fait entrer leur adolescence dans l'éternité.

Le drame de Paul, Gérard et Elizabeth, a été le mien : il m'a fallu tuer en moi l'adolescent qui se refusait aux compromis avec le monde des adultes à la différence que je ne l'ai pas fait en avalant du poison ou en me tirant une balle dans la tête.

Pour moi, cette histoire terrible de ces enfants reste exemplaire, dans la mesure où eux vont jusqu'au bout. Elle déroule implacablement sa mécanique tragique…

■ Les enfants terribles, Jean Cocteau, Editions Le Livre de Poche, 1994, ISBN : 2253010251


Du même auteur : Le Livre Blanc - Journal (1942-1945)

Lire encore : Hommage à Jean Cocteau : « être jusqu'au bout »

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Marguerite Yourcenar : l'invention d'une vie, Josyane Savigneau

Publié le par Jean-Yves Alt

Il faut rendre honneur à Grâce Frick d'avoir soutenu de son amour Marguerite Yourcenar, l'écrivain célèbre qui lui resta fidèle pendant quarante ans. C'est un des nombreux mérites de cette biographie de n'avoir en rien escamoté, ni édulcoré, le rôle de Grâce.

Véritable biographie, ni faux roman, ni louanges aveugles...

Existe-t-il de meilleur hommage que le regard lucide que Josyane Savigneau porte sur une femme que l'on s'est empressé - de son vivant - de statufier ou de bassement vilipender ?

Marguerite Yourcenar aimait la vie et l'amour. Les femmes ont beaucoup compté pour elle, sensuellement. Avec Grâce Frick, elle a formé ce que l'on appelle parfois encore - avec un sourire entendu - un couple de femmes. Marguerite Yourcenar a aimé aussi deux homosexuels : André Fraigneau, longtemps et sans espoir, et, après la mort de Grâce, Jerry, un jeune Américain qui fut emporté par le sida. Ses livres ont toujours mis en évidence des héros masculins qui aiment les hommes.

● dans "Les Mémoires d'Hadrien", Marguerite Yourcenar montrait un homme exceptionnel, d'une intelligence et d'une culture rares, dont l'essentiel de la vie fut sa passion pour le jeune Antinous.

● plus tard c'est Zenon, image éternelle du libre penseur et amoureux des garçons, qu'elle choisit comme héros de "L'œuvre au noir".

Marguerite Yourcenar a eu deux «vies littéraires». Sa jeunesse où elle publia des textes courts (" Alexis ou le traité du vain combat ", voué à l'ambiguïté homosexuelle) et après un silence de plus de dix ans, la gloire médiatique qui lui permit d'écrire des œuvres longues dans une langue dense et apaisée.

Josyane Savigneau a rencontré Marguerite Yourcenar mais, discrète, refuse le piège de l'étalage complaisant et narcissique. Très présente par l'intensité de son étude, elle se tient pourtant dans l'ombre, faisant vivre sous les yeux du lecteur non pas le personnage Yourcenar englué dans les anecdotes et la légende, mais une femme complexe, méthodique, travailleuse acharnée, lucide et fragile, un être humain bousculé par les passions, les espoirs et les regrets qui font toute vie douloureuse et exaltante, et un écrivain tendu vers l'accomplissement de son œuvre.

Marguerite Yourcenar a consacré sa vie à l'écriture et à la bonne diffusion de ses livres, luttant pied à pied avec la lassitude. Grâce Frick tenait méthodiquement l'agenda de leur vie commune. Elle épaulait Marguerite Yourcenar, sans argent, oubliée, isolée aux Etats-Unis. Elle était l'âme de Petite plaisance, leur maison sur l'île des Monts-Déserts, où Marguerite s'enfermait avec elle, entre deux voyages.

Josyane Savigneau réhabilite Grâce tant décriée par les journalistes qui, émoustillés par le scandale des femmes sans hommes, lui prêtaient des intentions de sorcière possessive. Josyane Savigneau rend à Grâce la beauté et la vérité de son rôle et à Marguerite l'amour évident qu'elle porta à sa compagne.

Marguerite Yourcenar a disposé de sa vie. Faisons-lui l'honneur d'avoir choisi de la partager avec Grâce Frick.

La biographie de Josyane Savigneau est loin de toute complaisance et de tout sectarisme : juste, riche, précise et qui permet de retrouver un écrivain et une femme pour qui la vie était une expérience intense d'amour, de liberté et de création.

■ Marguerite Yourcenar : l'invention d'une vie, Josyane Savigneau, Editions Gallimard/Folio, 1993, ISBN : 2070387380

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