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Interview de Gore Vidal par Bruno Villien sur le film Ben-Hur

Publié le par Jean-Yves Alt

Bruno Villien : La même année 1959, vous avez collaboré à Ben Hur...

Gore Vidal : J'ai passé à Rome les trois premiers mois du tournage. J'ai écrit environ les deux premiers tiers du scénario, jusqu'à la course de chars. Et Christopher Fry a écrit le reste. Ni l'un ni l'autre nous ne figurons au générique. Un écrivain, qui avait travaillé sur une cinquième version avant nous, a signé seul, parce qu'il se trouvait être président du syndicat des scénaristes (1). Le producteur étant mort, il a dit - et pourtant, Fry et moi, nous étions à Rome avec Wyler ! - qu'il avait envoyé au producteur, à Rome, les pages qu'il avait écrites à Hollywood. Ce n'est pas un film que j'aimerais emporter dans ma tombe.

Il y a une bonne scène, et c'était une scène homosexuelle. William Wyler m'a dit : « Comment justifiez-vous ce fouillis ? » Quand nous sommes arrivés, il n'y avait qu'un énorme scénario impossible à tourner. Les décors étaient déjà construits, la MGM courait à la ruine... Willie, Sam et moi sommes venus en avion de New York, dans un de ces vieux SAS où vous aviez une couchette pour dormir. Willie a passé la nuit à lire ce scénario qui ressemblait à l'annuaire du téléphone. Le matin, il était vert, il a dit: « Mon Dieu, c'est terrible ! » - « Pourquoi l'avez-vous accepté ? » - « Vous connaissez quelque chose aux Romains ? » - « Oui, des tas de choses ! » - « Ah, Dieu merci ! » Et Willie s'est fait passer tous les films qu'on avait fait sur les Romains, comme si vous pouviez apprendre quoi que ce soit d'un film : Quo Vadis, le premier Ben Hur...

Il m'a dit : « Nous avons un problème, et si nous le résolvons, le film fonctionne : pourquoi deux jeunes hommes qui ne se sont pas revus depuis qu 'ils étaient amis dans leur adolescence, se disputent-ils ? Le Romain veut que le Juif lui apporte son aide politique, le Juif refuse, ils ont une dispute terrible, et voilà le film parti pour deux heures. Comment montrer cela en une seule scène ? » Je lui ai répondu : « Willie, voici comment vous faites : vous ne le montrez pas ! » - « Comment cela ? » - « Vous êtes d'accord avec moi que le point de départ est ridicule. Une dispute politique entre deux jeunes hommes qui ont été des amis intimes ne va pas produire une haine telle qu 'elle nourrit un drame entier. » Il était d'accord.

« Voici ma solution. Adolescents, ils étaient amants. Ils se retrouvent. Le Romain veut reprendre la liaison, le Juif refuse. » — « Mon Dieu, Gore, c'est Ben Hur, vous ne pouvez pas faire cela ! » (rires) — « Vous pouvez faire tout ce que vous voulez. Vous n 'êtes pas obligé d'être explicite. Je vais vous écrire une scène d'amour dans laquelle le Juif repousse le Romain. Elle aura un tel pouvoir d'émotion qu'elle déterminera tout le film. Vous comprendrez, le public sentira que quelque chose de terrible se brise entre eux.

Le mot « homosexuel » ne sera jamais utilisé, personne ne touchera personne, Willie, je vous le promets ! » - « Essayez, n'importe quoi vaut mieux que ce que nous avons ! » J'ai coupé la scène en deux, je l'ai écrite, et nous avons appelé les deux garçons, Stephen Boyd et Charlton Heston. Willie m'a dit : « Ne dites rien à Chuck, il tombera en morceaux s'il apprend de quoi il s'agit. » Et Heston n'en a rien su. Je l'ai dit à Stephen Boyd, qui a répondu : « Pourquoi pas ? Essayons ! » Ils ont lu la scène, et on l'a tournée. Quand vous verrez le film, regardez bien ce que fait Boyd : Boyd regarde Heston avec une expression de désir comme vous n'en avez jamais vue. Quand Heston le rabroue pour des raisons politiques, Boyd donne une impression de rage, dans une scène étrange où il caresse le grand chien qui se trouve à ses côtés. Et vous comprenez que commence un « chagrin d'amour ». Willie nie que cette conversation ait jamais eu lieu. La dernière fois que je l'ai vu, il y a deux ans, il m'a dit : « Gore, ce n 'est pas vrai ! » Je lui ai répondu : « Willie, regardez le film ! Voilà ce que vous avez mis en scène, voilà ce que j'ai écrit, voilà ce que Stephen Boyd a joué, voilà ce qui est sur l'écran ! » - « Peut-être que je voulais l'effacer... » - « Je ne sais pas ce que vous vouliez, mais c'est comme ça » (rires).

(1) Il s'agit de Karl Tunberg, né en 1907 : scénariste (A Yank in the RAF, 1941 - Beau Brummel, 1954) et producteur (Masquerade in Mexico, 1945).

Revue Cinématographe n°96, Propos recueillis et traduits par Bruno Villien, janvier 1984, page 48

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La solitude est nécessaire à l'amour par Gabriel Matzneff

Publié le par Jean-Yves Alt

« Ce qui distingue l'amour de tout autre sentiment, c'est le besoin de la présence physique de l'autre... L'amour, lui, est fondé sur ces deux colonnes d'Hercule que sont le désir et l'inquiétude. »

Gabriel Matzneff

in Le Taureau de Phalaris [Dictionnaire philosophique] Editions La Table ronde, Collection : La petite vermillon, 1994, ISBN : 2710306409

La solitude est donc nécessaire à l'amour. Un désert accepté au nom des oasis. Un désert où la vie garde ses droits : le faste des jours, la lecture, l'écriture, l'amitié, le plaisir sans doute. Les ruptures ne se clament pas en tragédies. Elles annoncent, quelle que soit la durée du souvenir (mais en finit-on jamais avec la mémoire ?), d'autres rencontres, d'autres exaltations.


Lire aussi du même auteur : solitude

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La vie fantôme, Danièle Sallenave

Publié le par Jean-Yves Alt

Professeur dans un collège de province, Pierre, en compagnie de sa femme et de ses deux enfants, mène une existence douillette, sans histoires, avec son cortège d'obligations et sa ribambelle de petits plaisirs. Sans oublier les devoirs familiaux auxquels Pierre sacrifie d'ailleurs de bonne grâce.

C'est qu'il est bien élevé, ce personnage, trop bien élevé peut-être : c'est là son drame. En effet, cette vie impeccable, irréprochable, il ne paraît pas que Pierre l'ait jamais véritablement choisie.

Dès l'enfance, il s'est appliqué à ne pas décevoir les espoirs que ses parents, puis ses professeurs, avaient mis en lui. Aux études brillantes succède le mariage réussi, avec des enfants sans problèmes ; Pierre fait corps avec les stéréotypes de la réussite sociale.

Ce qui frappe, chez ce personnage, c'est son absence totale de révolte : Ainsi Pierre se laissa-t-il conduire, tout en croyant conduire sa vie.

Pourtant, cette existence n'est pas si limpide. Très vite, entre Pierre et Laure, jeune bibliothécaire aussi belle que vulnérable, s'établit une de ces passions brutales, totales, qui semblent faire le vide autour d'elles. Obligés à la clandestinité, les deux amants se retrouvent chez Laure à la faveur de moments dérobés à l'emploi du temps ordinaire, ces parenthèses complices et délicieuses où se concentre désormais le plus précieux de leur temps.

Ou bien, c'est la vie ordinaire qui se trouve réduite à une vaste parenthèse, frappée qu'elle est de nullité par ce grand feu dévorant, secret, ces flambées d'intensité qui permettent de supporter la banalité de tout le reste.

Et puis, il y a ces coups de téléphone qui déchirent le silence de la nuit, la voix feutrée, chuchotante, d'autant plus pathétique qu'elle peut à tout instant s'interrompre.

Cette passion, décrite par Danièle Sallenave, est, dans les premiers temps, vécue comme un vertigineux privilège. Cependant, l'écart ne va pas cesser de se creuser entre les deux amants. Pierre, déjà riche d'un réel, accède aux joies ineffables de la « vraie vie », goûtant l'intensité, le caractère exceptionnel des frissons illicites amoureusement butinés à l'ombre de la loi, sans avoir à remettre en question la sécurité de sa vie familiale.

Quant à Laure, elle est fascinée précisément par cette vie ordinaire qui lui paraît le comble de l'exotisme, par cette famille dont elle se sent exclue et pour laquelle, en définitive, elle éprouve la plus vive nostalgie.

Faute d'une communication véritable, d'une prise en main lucide de leur destin, les amants en seront réduits à la « vie fantôme », ces corps à corps frénétiques dans la parenthèse livide des draps inapte à endiguer la dégradation d'une relation qui bascule dans la banalité d'un adultère.

■ La vie fantôme, Danièle Sallenave, Editions Gallimard, Collection Folio, 2005 (réédition), ISBN : 2070315762

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Transgresser et créer

Publié le par Jean-Yves Alt

Les homosexuels sont-ils plus créatifs que les hétérosexuels ? Qu'en est-il de ce préjugé communément répandu selon lequel les homos seraient plus nombreux dans les professions dites de créativité qu'ailleurs ?

Ce constat apparent ne masque-t-il pas une tout autre réalité ? Y a-t-il une corrélation effective et spécifique entre l'homosexualité et la créativité ?

Pour apporter quelques éléments de réponse, il faudrait s'attacher à définir ce qu'est la créativité et quels sont les facteurs favorables à son épanouissement. Je substituerais volontiers à la créativité, celui de "pensée divergente", par opposition à un mode de pensée convergent. Serait "convergent" toute appréhension logique formelle, tout système rationnel construit sur le mode binaire « oui-non » et sur le principe du tiers exclu. Par opposition, le processus de pensée divergente consisterait à « penser à côté », à admettre par exemple la possibilité qu'une chose soit et ne soit pas. Ce qui peut se traduire par l'acceptation ou le rejet du dilemme « permis-défendu ». La faculté de créativité pourrait donc être liée à une capacité de transgression de cette alternative.

Comme il me semble que la transgression homosexuelle est limitée principalement à une transgression d'ordre social, on ne peut difficilement affirmer que l'homosexualité soit source d'une plus grande créativité que l'hétérosexualité.

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