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Deux repas littéraires et scientifiques dans la Grèce antique par Jean de Nice

Publié le par Jean-Yves Alt

Le Banquet de Platon est bien connu. Celui de Xénophon l'est moins. Tous deux sont offerts par de riches Athéniens homophiles et cultivés et réunissent philosophes et beaux garçons sous la présidence de Socrate.

Chez Platon l'hôte est Agathon, poète tragique, ami d'Euripide qui fête le couronnement, aux Eléennes de la XII Olympiade, d'une pièce de théâtre de sa composition. Aristophane nous le dépeint comme « ayant un beau visage blanc et rasé de frais, les chairs tendres, une voix de femme et un aspect attachant ».

Il a invité son ancien « éraste » : Pausanias ; un médecin célèbre : Eryximaque ; le fameux auteur comique : Aristophane ; Socrate et deux de ses disciples : Apollodore et Aristodème.

La beauté masculine est représentée par Phèdre, éphèbe tendre et délicat (auquel Platon a consacré un de ses ouvrages) et Alcibiade, connu de tout Athènes à tous points de vue.

Le banquet de Xénophon est offert par Callias, un des plus riches citoyens d'Athènes, dans sa maison du Pirée, en l'honneur d'Autolycos, son « éromène », vainqueur au pancrace lors des grandes panathénées.

Revenant du stade en compagnie de l'athlète, de son père Lycon et de son cher ami Niceratos, aussi riche et instruit que lui-même. Callias a rencontré Socrate, escorté de deux philosophes Antisthénès et Hermogénès ainsi que deux beaux jeunes gens : Critobule et Charmide. Tout ce monde prendra part au banquet.

Il ne s'agit pas ici d'analyser les œuvres de Platon et de Xénophon. Traduites et retraduites, elles sont à la portée de tous dans toutes les librairies. Mais il nous a paru amusant de les replacer dans le cadre où elles se sont déroulées.

Revoyons par la pensée l'intérieur d'un riche Athénien du siècle de Périclès. L'esclave « concierge » fait tourner sur ses gonds la lourde porte d'entrée de bois et de bronze. Suivons le couloir où règne quelque statue d'Apollon, traversons le péristyle avec son bassin central et pénétrons dans la salle de banquet. Elle est ornée de fresques et nous marchons sur de remarquables mosaïques.

« C'est là surtout (Trawisky : La vie antique) que le maître de maison, distribuant avec intelligence les plaisirs de la table, avait la meilleure occasion de montrer à ses convives son goût et sa richesse. »

Les meubles consistent en lits de repos où les convives prennent place. Ces lits d'érable ou de hêtre soigneusement sculptés sont incrustés d'or, d'argent, d'ivoire et recouverts d'étoffes, de peaux de bêtes et de coussins. On y accède à l'aide de petits bancs. Ici et là des objets d'art : statues dans leurs niches ou statuettes sur des colonnes ; vases d'argile décorés ou même de matière plus précieuse : marbre, albâtre.

On s'éclaire soit à l'aide de torches en bois de pin supportées par des candélabres de fer ou de bronze, soit avec ces curieuses lampes à huile, ancêtres des « caleùs » provençaux.

Callias a revêtu une longue tunique et, drapé dans sa chlamyde de cérémonie, s'avance vers ses invités. Lycon est un homme simple : il porte l'himation et s'appuie peut-être sur un de ces bâtons noueux à béquille maintes fois reproduits sur les vases. Autolicos couvre son corps harmonieux d'un court chiton sans manches, laissant à nu ses puissantes cuisses et ses bras impressionnants. Son front aux boucles frisées est ceint de la couronne d'olivier des vainqueurs. Peut-être ses poignets sont-ils cerclés de bracelets d'or ?

Socrate et ses disciples arrivent ensuite. Comme toujours le philosophe est vêtu modestement pour ne pas dire pauvrement : il est nu-pieds et son himation est usagé. Ses disciples sont drapés semblablement : Antisthénès n'est pas riche et Hermogénès non plus bien qu'il soit le frère de Callias. Critobule et Charmide, comme tous les éphèbes, portent la courte chlamyde retenue par une fibule sur l'épaule droite. Ils sont très beaux tous les deux. On raconte, à propos du premier, qu'ayant donné un baiser au fils d'Alcibiade, Socrate a longuement disserté sur le danger d'embrasser les garçons :

« Ce monstre, a-t-il dit, qu'on appelle un homme frais et joli est d'autant plus redoutable – comparé aux tarentules – que celles-ci blessent en touchant, tandis que l'autre, sans toucher, mais par son aspect seul, lance, encore de fort loin, je ne sais quoi qui jette dans le délire. » (Mémoires sur Socrate, par Xénophon, Livre I, chapitre 3)

 Quant à Charmide, il est, selon Platon, d'une beauté inégalable. N'a-t-il pas fait dire à Socrate, dans l'œuvre qui porte son nom (Charmide, Prologue, 154 C) :

« Tous les jeunes gens me paraissent beaux. Quoi qu'il en soit, celui-ci me parut d'une taille et d'une beauté admirables et je crus voir que tous étaient amoureux de lui à en juger par le saisissement et l'agitation qui s'emparèrent d'eux à son arrivée. Et d'autres adorateurs le suivaient. Passe encore pour notre groupe d'hommes faits, mais je regardais les enfants et je vis que tous avaient les yeux attachés sur lui jusqu'aux plus petits et qu'ils le regardaient comme on contemple une statue. « Que penses-tu de ce jouvenceau, Socrate ? me dit Chéréphon. Son visage est-il assez beau ? — Merveilleux, répondis-je. — Eh bien, s'il consentait à se dévêtir, tu n'aurais plus d'yeux pour son visage tant sa beauté est parfaite en tous points. »

Et cependant Xénophon donne la palme à l'athlète :

« La beauté d'Autolicos, écrit-il, attirait sur lui tous les yeux. Des convives qui le contemplaient aucun dont l'âme ne fût émue. Les uns étaient silencieux, les autres faisaient quelque geste. Tous ceux qu'un dieu possède attirent l'attention : et quand c'est toute autre divinité ils ont le regard terrible, la voix effrayante, les mouvements violents. Mais quand c'est l'amour chaste (Eros) qui les inspire, leurs yeux deviennent aimables, leur voix se fait douce et leurs gestes pleins de noblesse. » (Xénophon : Le Banquet, chapitre Ier)

Au banquet de Platon la beauté est représentée par Phèdre qui, si l'on accepte l'opinion de Mario Meunier (Editions Albin Michel, page 41, note 1) était un jeune éphèbe tendre et délicat, alors que Léon Robin, dans sa traduction de Phèdre (Edition des Belles Lettres, Notice, page 13) prétend qu'à l'époque du banquet, Phèdre devait être dans sa trente-cinquième année. Nous préférons la première hypothèse. Quant à Alcibiade, tous les textes concordent pour célébrer sa réputation de plus beau garçon d'Athènes. Nous les voyons d'ici tous deux vêtus de la chlamyde, le second ceint d'une épaisse couronne de lierre et de violettes et la tête chargée de bandelettes multiples. (Le Banquet, par Mario Meunier, page 174)

Voici donc nos convives baignés et parfumés (Xénophon, Livre I, Chapitre I) couchés par couple côte à côte. Ils ont ôté leurs sandales qu'ils ont placées sous les lits ainsi peut-être que leurs chiens familiers, ainsi qu'on le voit sur les vases peints (Kilix de Douris du musée de Berlin. Répertoire des vases de Reinach, tome I, page 445. Cratère à colonnettes du Louvre. Ibid, page 151. Oxybaphon du Vatican, Ibid, page 320).

Détail d'un cratère à colonnettes à figures noires, VIIe siècle av. J.-C., Musée du Louvre

Alors entrent dans la salle, de jeunes garçons, porteurs de bassins et d'aiguières pleines d'eau parfumée. Ils sont entièrement nus (Trawisky : La vie antique, figure 516). Leurs beaux cheveux bouclés sont entourés de couronnes de fleurs. Ils en portent aussi en bandoulière. Des bracelets ornent leurs poignets et leurs cuisses (Ibid, figure 518). Ils s'approchent des convives et leur lavent les mains (Fougères : La vie publique et privée, Hachette, 1894, figure 318) et les pieds (Le Banquet de Platon, page 35).

De petites tables, genre guéridons, en bois incrusté de bronze, à quatre, trois ou même un seul pied en forme de pattes d'animaux et à dessus de marbre sont placées devant les lits (voir les vases cités plus haut). Sur elles seront posées directement les viandes auparavant découpées par des écuyers tranchants (voir le cratère du Louvre ci-dessus). A côté des tables se trouvent des corbeilles contenant le pain (Trawisky, page 380).

Le menu est toujours frugal dans la Grèce antique. « Le gâteau d'orge plat et rond, la salade, l'ail, l'oignon et les légumes jouent le rôle principal (Trawisky, ibid). A l'époque de Socrate on préfère les poissons de mer et les mollusques aux quartiers de viande grillée des temps homériques. Un riche dessert comprend des figues sèches d'Attique et de Rhodes, des olives, des dattes de Syrie et d'Egypte, des amandes, des melons. On sert aussi diverses sortes de fromages, notamment ceux de Sicile et de la ville de Tromilée en Achaïe, ainsi que des gâteaux saupoudrés de sel, le tout pour exciter la soif. Mais on ne commence à boire du vin qu'au dessert. Pendant le repas les serviteurs ont mélangé du vin et de l'eau dans les grands cratères. Ils ont puisé ce breuvage à l'aide de petites cruches au bec trilobé : les « œnochoés », et ont rempli les coupes ou les « rhytons » (cornes à boire) des convives. L'eau pure est contenue dans les « hydries ». Il y a même des seaux à glace : les « psykters » (Le Banquet de Platon, page 177).

Le repas terminé, on débarrasse les tables et l'on nettoie le parquet des os, pelures de fruits et autres miettes que les convives ont jetés sans façon par terre. Le musée du Latran à Rome conserve une mosaïque pompéienne inspirée d'un tableau du peintre grec Sosos et qui représente le parquet d'une salle à manger après le repas (Meautis, Les chefs d'œuvre de la peinture grecque, fig. 20).

Après une libation (voir Platon) et le chant du péan (Xénophon, chapitre 2) ou de quelque autre hymne aux dieux, commence le « symposion », c'est-à-dire la beuverie agrémentée d'attractions ainsi que nous dirions aujourd'hui.

Peintre grec de Triptolème - Coupe à figures rouges représentant un symposion - vers 480 av. JC - Berlin

Pour terminer tout banquet qui se respecte, il faut boire : « Buvons donc, Ami, c'est mon sentiment », dit Socrate, chez Callias (Xénophon, chapitre 2, page 213). Aussitôt l'on débouche les « Laginoï » genres de fiascos contenant le vin fin et l'on commence à boire. Chez Agathon, Pausanias, fatigué de s'être enivré la veille, propose la tempérance. On décide alors que chacun ne boira qu'à son agrément. N'oublions pas, en effet, que ces convives homophiles préfèrent à la boisson le fait de s'entretenir du sujet qui leur tient le plus à cœur : l'amour entre hommes ; celui qui tient la première place chez les Grecs, justement appelé « platonique » parce qu'il reste pur. C'est « Eros » qui s'oppose à l'amour charnel d'Aphrodite.

Il est inutile de reproduire ici les dissertations plus ou moins ingénieuses par lesquelles les convives tentèrent d'expliquer la genèse de cet amour. Tout a été dit à ce sujet, mais l'on ne saurait assez insister sur le témoignage rendu publiquement par le roi des débauchés à l'austère vertu de Socrate. En effet Alcibiade – que l'on aurait pu appeler comme plus tard César : le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris – parvient à dissiper les vapeurs de l'ivresse (il est arrivé saoul) pour s'avouer vaincu dans la lutte qu'il a entreprise pour corrompre le philosophe.

Le symposion dure jusqu'au petit jour. Après la nuit blanche de Xénophon, Socrate va se promener (Chapitre IX) et après celle de Platon, il se rend au gymnase, se baigne, passe comme à son ordinaire tout le reste du jour et rentre vers le soir se reposer chez lui.

Inclinons-nous devant la sagesse et la tempérance de ces homophiles qui donnent une rude leçon à leurs adversaires. Ceux-ci ne voient en eux que des débauchés se plongeant dans le vice alors qu'après avoir discouru tranquillement de leurs goûts et de leurs idées, ils rentrent paisiblement chez eux, l'esprit clair et très « en forme ».

Et cependant dans certains autres banquets cela ne se terminait pas aussi chastement. Nous ne voulons pas parler des spectacles qui se déroulaient lors des symposions et consistaient en concert de musique, chants, danses et acrobaties. Si, dans le banquet de Platon, on renvoie dès le début la joueuse de flûte, chez celui de Xénophon on assiste à une véritable représentation au cours de laquelle un impresario syracusain exhibe les talents d'un garçon danseur, chanteur et musicien et d'une fille acrobate qui jongle avec des cerceaux et franchit des cercles hérissés de glaives nus. D'autres fois on voyait des femmes « kybistètères » marchant sur les mains, dansant au milieu de poignards (Trawisky, figure 386) et s'aidant de leurs pieds pour tirer de l'arc (amphore de Basano Reinach I, p, 473) ou puiser du vin dans des vases (amphore de Naples, ibid. 11, page 293). Les jongleuses de balles (amphore du British R. I., page 263) et les garçons équilibristes (Rhyton de Campana R. I., p. 62) étaient déjà connus.

Mais, dans d'autres banquets moins austères que chez Agathon et Gorgias, cela dégénérait souvent en orgie. Jeunes et vieux entièrement nus chantaient et dansaient en titubant (vase cité par Tischbein R. II., p. 336). Sur une kilix jadis à Bassagio, des jeunes gens couronnés de fleurs gesticulent en brandissant des coupes (R. II. p. 98). Enfin sur une coupe du British l'orgie atteint son paroxysme : un éphèbe se contorsionne tandis qu'un camarade lui donne de grands coups avec une outre en peau de porc (R. 11, page 409).

Dans les banquets mixtes, seules les courtisanes étaient présentes. Citons dans ce genre celui offert par le peintre Smykros peint sur un cratère du musée de Bruxelles reproduit par Nicole dans son livre sur les vases (planche XXXI). Un autre vase cité par Trawisky (figure 515) montre des couples à demi nus s'enlaçant. Dans ces repas les amoureux jouaient au jeu du « cottabe ». Il s'agissait de lancer le contenu d'une coupe de vin sur une figurine en équilibre sur une sorte de trépied situé à une certaine distance. Selon le bruit produit par la figurine en tombant le joueur augurait de la réussite de ses amours.

Joueur de cottabe, v. 510 av. J.-C., musée du Louvre

L'indigestion succédait souvent à l'ivresse. Les vases peints nous montrent le buveur vomissant tandis que sa femme lui tient le front (Kilix de Erygos à Wurtzbourg, R. I. page 358). Sur un rhyton polychrome en forme de tête de mulet il vomit dans une cuvette. Enfin dans des reproductions de Richer (Le nu dans l'Art grec, page 352) et de Fougères (La vie publique et privée, figure 316) l'ivrogne est couché dans son lit et il expectore encore.

Arcadie n°29, Jean de Nice, mai 1956

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Pédéraste par Edmond et Jules de Goncourt

Publié le par Jean-Yves Alt

« La toute dernière définition de pédéraste : c'est un homme qui s'amuse là où les autres s'emmerdent. »

Edmond et Jules de Goncourt, 10 février 1886

in Edmond et Jules de Goncourt, Journal (tome 2 – 1866/1886), éditions Robert Laffont/Bouquins 1989, page 1217

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Situation embarrassante par Paul Morand

Publié le par Jean-Yves Alt

« Je racontais à [Georges] Auric qu'une de nos amies, dame respectable qui tenait salon, patronnait, vers 1925, les jeunes auteurs, m'ayant, dans un bal masqué chez Drake (qui vendit sa maison rural aux Windsor), entraîné dans les bosquets, tout à coup, se transforma en fauve ; elle se troussa, m'offrant son derrière et (elle qui n'avait jamais été que très correcte et vouvoyante) s'écria : "Encule-moi ! — Position très gênante, répond Auric ; on n'a même pas, dans un cas pareil, la ressource de fuir en criant : Impossible ! Je suis pédéraste !" »

Paul Morand, 3 juin 1969

in Paul Morand, Journal inutile 1968-1972, éditions Gallimard 2001, page 212

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Franck Marchal et les films de La Falaise présentent Tarò

Publié le par Jean-Yves Alt

Les films de La Falaise partagent avec ce blog un engagement en faveur de l'acceptation des différences sexuelles qui sont des enjeux primordiaux de notre société, à l'image de leur premier film Tarò, un court-métrage de 15 minutes, dont voici le pitch :

« A 18 ans, Marc n'a aucun doute : un garçon, ça sort avec les filles. Ses convictions amoureuses et religieuses sont remises en cause lorsqu'il découvre différemment Tarò, son meilleur ami d'enfance. Marc s'ouvre au désir, le rejette et le trouve. »

Un court-métrage sensoriel dans lequel il sera question de sexualité, d'attirance et de désir et cela, de façon « subtile », mais avec une esthétique qui coïncide avec cette envie de faire quelque chose d'unique et différent. C'est ambitieux et déconcertant à la fois surtout lorsqu'on souhaite faire passer beaucoup de symboles par l'image et le son et non essentiellement par le dialogue.

Franck Marchal et les films de La Falaise présentent Tarò

Le tournage est prévu du 23 au 30 août 2015 entre Paris et Le Touquet. Il est financé par une campagne de crowdfunding sur Ulule.

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La cité du soleil, Tommaso Campanella (1602)

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans cette œuvre, Tommaso Campanella (1568-1639) punit les sodomites en les condamnant à porter leurs chaussures autour du cou parce qu'il considérait qu'ils avaient inversé l'ordre de la nature.

« L’âge exigé pour l'union des sexes, dans le but de la propagation de l'espèce, est fixé, pour les femmes, à dix-neuf ans ; pour les hommes, à vingt et un ans. Cette époque est encore reculée pour les individus d’un tempérament froid, mais en revanche il est parfois permis à certains individus d'avoir, avant l'âge fixé, commerce avec les femmes, mais ils ne peuvent avoir de rapports qu’avec celles qui sont ou stériles ou enceintes. Cette permission ne leur est accordée, que par crainte qu’ils ne satisfassent leurs passions par des moyens contre nature : des maîtresses matrones et des maîtres vieillards pourvoient aux besoins charnels de ceux qu’un tempérament plus ardent et des plus portés aux plaisirs de l'amour. Les jeunes gens confient en secret leurs désirs à ces maîtres, qui savent d’ailleurs les pénétrer à la fougue que montrent les adultes dans les jeux publics. Cependant, rien ne peut se faire à cet égard sans l’autorisation du magistrat protomédecin spécialement préposé à la génération, et qui est un très habile médecin dépendant immédiatement du triumvir Amour. Ceux qu’on surprend en flagrant délit de sodomie sont réprimandés et condamnés à porter pendant deux jours leurs souliers pendus à leur cou, comme pour dire qu’ils ont interverti les lois naturelles, et qu’ils ont mis, pour ainsi dire, les pieds à la tête. S’il y a récidive, la peine est augmentée jusqu’à ce qu’elle atteigne enfin graduellement la peine de mort. Mais ceux qui gardent leur chasteté jusqu’à l’âge de vingt et un ans et mieux encore de vingt-sept ans, sont honorés et célébrés par des vers, chantés à leur louange, dans les assemblées publiques.

Dans les jeux publics, hommes et femmes se livrent aux exercices gymnastiques sans aucun vêtement, à la manière des Lacédémoniens, et les magistrats voient là quels sont ceux qui, par leur vigueur respective et la proportion de leurs organes, doivent être plus ou moins aptes aux unions sexuelles, et dont les parties se conviennent réciproquement le mieux. C’est après s’être baignés, et seulement toutes les trois nuits qu’ils peuvent se livrer aux plaisirs de l'amour. Les femmes grandes et belles ne sont unies qu’à des hommes grands et bien constitués ; les individus qui ont de l’embonpoint sont unis avec ceux qui en sont privés, et celles qui n’en ont pas sont réservées à des hommes gras, pour que leurs divers tempéraments se fondent et qu’ils produisent une race bien constituée. Le soir, les enfants viennent préparer les lits, puis vont se coucher, sur l’ordre du maître et de la maîtresse. Les individus appelés à remplir les fonctions génératrices ne peuvent s’unir que lorsque la digestion est faite et qu’ils ont prié Dieu. On a placé dans les chambres à coucher de belles statues d’hommes illustres, pour que les femmes les regardent et demandent au Seigneur de leur accorder une belle progéniture. L’homme et la femme (Generatores) dorment dans deux cellules séparées jusqu’à l’heure de l’union ; une matrone vient ouvrir les deux portes à l’instant fixé. L’astrologue et le médecin décident quelle est l’heure la plus propice ; ils tâchent de trouver l’instant précis où Vénus et Mercure, placés à l’orient du soleil, sont dans une case propice à l’égard de Jupiter, de Saturne et de Mars, ou tout-à-fait en dehors de leur influence. »

extrait de "La cité du soleil", Tommaso Campanella, éditions Lavigne, 1844, texte traduit du latin par Louise Colet

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