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Parce que nous sommes « lourds »

Publié le par Jean-Yves

Nos rencontres ne sont-elles pas que la réminiscence de notre propre solitude ? Nous flottons dans l'existence parce que nous sommes « lourds » d'une mémoire qu'on ne peut partager. D'où la fascination des rues, des immeubles, des boulevards, hôtels, adresses qui portent, parfois, les indices dérisoires d'une fuite.



Nous courons après une histoire à jamais indicible et, au fil de nos déambulations, nous fuyons parfois notre propre vie. Nous sommes des « explorateurs d'occasion », tout en devinant que les terres à découvrir sont secrètes. A quoi sert cette connaissance de soi ? A rien peut-être, sinon à retrouver d'autres oubliés du monde.


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Le martyre de Saint Sébastien, Gabriele d'Annunzio (1911)

Publié le par Jean-Yves

C'est dans une ambiance éphébique, symbolique et mystique, qu'il faut replacer ce « Martyre de Saint Sébastien », pièce de Gabriele d'Annunzio et de Claude Debussy. Le lecteur trouvera ci-dessous les beaux emportements de l'empereur Dioclétien lorsqu'il brave et supplie, cet obstiné de Sébastien, qu'il veut sauver de la mort malgré lui :

 

Salut, beau jeune homme ! Salut

sagittaire à la chevelure d'hyacinthe !

Je te salue,

chef de la cohorte d'Emèse,

qu'Apollon aime, en qui le dieu

Porte-Lumière s'est complu

Par mon laurier, Sébastien,

je t'aime aussi

.......................

Que les dieux

justes conservent ta beauté

pour l'Empereur, Sébastien !

…………………………

Je veux te couronner, devant

tous les dieux

…………………………..

Quand tu florissais dans ta grâce,

je m'en souviens, tu dansais mieux

que tout autre entre des épées

nues. Parfois on lançait des flèches

sous tes pieds bondissants. Aucune

ne t'atteignit.

……………………………….

Il est beau, César (crient les femmes de Byblos)

 

Grande déclaration, comparable à celle de Phèdre, « incandescente » en face d'Hippolyte :

 

Je ne crois pas, je ne veux pas

croire aux délits dont on t'accuse,

chef de ma cohorte légère.

Tu es trop beau... Je t'aime.

Tu m'es cher. Dis : ne t'ai-je pas

comblé d'honneur, de bénéfices,

d'ornements, d'heures glorieuses

et de belles armes ? Tu mènes

mes archers d'Emèse, plus sveltes

et plus dorés que ceux qui vinrent

avec Elagabale (1) aux cils

peints, suivant le char de la Pierre

noire, traînée par les panthères

odoriférantes. Ils sont

les sagittaires du Soleil,

qui est le seigneur de l'Empire

……………………………….

Tu les mènes. Je t'ai donné

mes plus belles Aigles. Je t'ai

envoyé tuer des Barbares

sur le Danube. Tu as eu

des combats et des jeux. Toujours

j'ai tourné vers toi le plus clair

de mes visages.

……………………….

Je ne veux pas savoir

si tu fais des rêves étranges

autour d'un roi de Saturnales,

d'un esclave en tunique rouge

……………………….

Je te nomme l'Enfant aux rêves,

ce n'est pas pour t'égorger.

 

Et l'empereur appuie sa main sur l'épaule de Sébastien.

Il lui présente tous ses dieux :

 

MARTYRE SAINT SEBASTIEN ANNUNZIOVois. Regarde la multitude

des Formes, la forêt des Forces.

Choisis. Il y en a de rudes

comme les souches, les écorces,

les racines. Il y en a

de flexibles comme les feuilles,

les fleurs, les tiges ; car les fleurs

les plus belles sont nées de leurs

joies, de leurs tristesses, de leurs

vengeances

………………………

Tu peux choisir pour ton offrande

un dieu farouche, une déesse

molle, du sang, du miel. Qu'on tresse

d'anémone et de laurier-rose,

sans bandelettes, deux guirlandes.

Je veux ceindre l'Enfant morose

et me ceindre avec lui.

 

L'empereur affolé, déchaîné, renchérit encore :

 

Le soleil ? Et je te ferai

pontife du Soleil, au temple

du Quirinal. J'ajouterai

d'autres dépouilles aux dépouilles

de Palmyre.

 

Mais devant les refus hautains de Sébastien, son désir s'exaspère, devient furieux, sadique :

 

Il veut du sang, il veut du sang,

cet éphèbe pâle, du sang,

des souffrances et des ténèbres !

……………………………

 

Excédé, hors de lui, Dioclétien s'écrie :

 

Egorgez-le !

 

Mais aussitôt, il se reprend, feint de chercher un supplice plus rare... éclate en invectives, ordonne, se reprend encore :

 

Non, je veux rire.

Je cherche des façons nouvelles

………………………..

Ce soir même, tu vas rejoindre

Ton Guérisseur de Galilée.

……………………………

Donnez-lui, sacrificateurs,

une robe blanche, entourez

de verveine et de bandelettes

sa chevelure de joueuse

de flûte ; et qu'il ait pour compagne

au sacrifice une colombe

d'Amathonte.

 

Haletant, l'empereur les arrête. Il est éperdu, hagard :

 

Non. Des couronnes,

des couronnes et des colliers,

des couronnes rouges, de lourds

colliers, des torques de Gaulois,

des anneaux de soldats sabins

...……………………..

pour l'ensevelir

vivant sous les fleurs et les ors

……………………………

 

Ses ordres de mort, qu'il reprend, balbutiant, deviennent malgré lui des cris d'amour, des soubresauts d'halluciné :

 

Mais comme il est beau !

Il est trop beau. Je veux qu'il chante,

qu'il chante son extrême chant,

tel le cygne hyperboréen

…………………………

Car il est beau !

 

L'empereur murmure, n'en pouvant plus :

 

Sois un dieu. Je te ferai dieu.

Tu auras des statues, des temples.

Je t'aimerai.

……………..

Je veux appeler de ton nom

la plus lointaine des étoiles,

ou la plus proche.

Comme il est beau ! comme il est beau ! (hurlent alors les femmes de Byblos)

……………………..

Il se meurt, le bel Adonis !

Il est mort, le bel Adonis !

 

L'empereur bondit, ivre de prodige, de songe et de création. Entre ciel et terre, il combat, supplie, perd le sentiment :

 

Il est un dieu ! il est un dieu !

Tu es un dieu ! Je te fais dieu,

moi, le Maître de l'Univers.

 

Il évoque le sort d'Antinoüs :

 

Tout est licite à l'Empereur.

Hadrien a déifié

le Jeune Homme de Bithynie

à la bouche mélancolique

Je veux te consacrer un temple.

 

Il lui promet le triomphe des triomphes :

 

Tu vas, cette nuit, apparaître

aux yeux du peuple, dans les rues

……………………………

parmi la clameur des cohortes,

au milieu de torches nombreuses

comme mes désirs, sur un char

traîné par des éléphants blancs,

si haut qu'on abattra les Arcs

de Triomphe sur ton passage,

on ouvrira dans les murailles

des brèches pour que tu n'inclines

point ta tiare.

 

Les promesses de Dioclétien deviennent délirantes, démentielles, mais sublimes, grâce à d'Annunzio. Il le supplie d'accepter la Victoire :

 

……………………..

tu es dieu, tu es César,

tu es Prince de la Jeunesse :

tu as la puissance et la joie,

la merveille tissée des songes

pour vêtir ton corps ambigu,

les perles et le laurier-rose

par tes tempes étincelantes.

Tu auras tout, tu auras tout.

Je te donnerai les butins

de mon Asie profonde et chaude

………………………

Tu feras

verser du sang, fonder des villes,

ployer des rois, sécher des mers,

surgir des aurores

inconnues du fond des douleurs

inexpugnables. Tu auras.

Le monde tremblant dans le creux

de ta main comme l'alouette

dans le sillon avant le jour.

 

L'empereur croit à la conversion, in extremis, de son cher officier mais c'est le Galiléen qui l'emporte...

 

La nuit vient.

L'entends-tu ? La nuit rugit comme

une lionne, déchirant

les rets de ses nuages noirs.

La Louve a peur.

 

Mort, Sébastien séduit encore l'empereur, dont l'esprit s'obscurcit. Vaincu, exténué, plus mort que sa victime, Dioclétien ordonne encore, d'une lèvre incertaine, et dans son invincible tendresse pour le sacrifié :

 

Etouffez-le sous les couronnes,

étouffez-le sous les colliers,

sous les fleurs, l'or et la musique,

sous les désirs, l'or et les plaintes,

car il est beau.

Et le chœur syriaque gémit :

Il descend vers les Noires Portes.

Tout ce qui est beau, l'Hadès morne

l'emporte. Renversez les torches !

Eros ! Pleurez !

 

Les citations tirées de ce « mystère » se situent entre le vers 2052 et le vers 3348.

 

■ Le martyre de Saint Sébastien, mystère composé en rythme français par Gabriele d'Annunzio et Claude Debussy. Paris. Editions Calmann-Lévy, 1911

 


(1) Héliogabale

 

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Analogie entre homosexualité et gémellité par Michel Tournier

Publié le par Jean-Yves Alt

La littérature est débordante d'amours gémellaires, d'incestes entre frères et sœurs jumeaux. Amours d'exception ou amours excessives ? En tout cas, amours chaotiques, rebelles à la nature, à l'enchaînement normal des causes et des effets, subversifs par essence. C'est pourquoi Michel Tournier dans son roman « Les météores » peut établir une analogie entre l'homosexualité et la gémellité : l'homosexualité serait une contrefaçon sans pareil de la gémellité permettant de la comprendre, de la percer à jour :

« Ces deux systèmes inflexibles – le gémellaire et le féminin – n'avaient aucune chance de s'ajuster l'un à l'autre. Si l'on veut des mœurs souples, novatrices, fureteuses, c'est de certains hommes qu'il faut les attendre. Notre père Édouard par exemple aurait peut-être été disposé à tenter des expériences – et d'ailleurs qu'est-ce que l'adultère sinon une certaine ouverture ? – dans des limites il est vrai assez timides. Mais je songe surtout à son frère Alexandre, notre oncle scandaleux, dont toute la vie n'a été qu'une quête amoureuse qui s'est achevée superbement dans les docks de Casablanca. Celui-là, je ne me consolerai jamais d'avoir manqué sa rencontre, son amitié – parce que c'était quelqu'un, et puis il se trouvait à la distance idéale des "sans-pareil" (1) et des jumeaux pour voir et être vu, entendre et être entendu. Son homosexualité – contrefaçon sans-pareil de la gémellité – aurait pu nous apporter des lumières précieuses, une médiation irremplaçable pour percer le mystère aussi bien gémellaire que sans-pareil. » (Michel Tournier, Les Météores, Gallimard/Folio, page 416)

Si l'inceste stérile entre jumeaux de sexes différents mène déjà à une subversion, que dire de la communion séminale entre jumeaux homosexuels, tels Jean et Paul, les deux héros du roman de Michel Tournier.

« Après ses noctambulations, Jean avait accoutumé de gagner le lit où je n'étais pas, et nous [c'est Sophie, l'une des amantes de Jean, qui parle] finissions la nuit solitairement, pour nous rejoindre souvent aux premières clartés de l'aube. Cette nuit-là pourtant par caprice ou par distraction, je le sentis se glisser auprès de moi. C'était une imprudence, car à peine l'avais-je reçu dans mes bras, je fus surprise de ne pas trouver sur lui la fraîcheur saisissante et l'odeur vierge d'un promeneur nocturne. Il était moite au contraire, comme tiré à l'instant du lit et même du sommeil, et il avait sur la peau une odeur qui ne m'était pas inconnue, l'odeur de mon brillant amant de l'autre jour. Il était clair qu'il sortait de la chambre de Paul. » (Michel Tournier, Les Météores, Gallimard/Folio, page 412)

L'inceste gémellaire bouleverse ainsi la codification ordinaire des hiérarchies familiales et des parentés. Les jumeaux sont des joueurs invétérés qui faussent totalement les règles familiales et les usages relationnels.

(1) par cette expression sans pareil, Michel Tournier désigne les non-jumeaux


De Michel Tournier : Gilles et Jeanne - Le Roi des Aulnes - Le médianoche amoureux - Angus - La goutte d'or


Lire aussi : Hommage à Michel Tournier

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Il n'a pas où reposer sa tête par Hugo Van der Goes

Publié le par Jean-Yves

Quelle minutie pour figurer la chair : mains veinées, noueuses, texture soyeuse des cheveux, petit corps frêle du nourrisson... et pourtant il ne s'agit pas de réalisme.


Ce tableau a quelque chose d'étrange. Quelle mère laisserait son petit nu par terre devant elle sans s'empresser de le réchauffer sur son cœur ?


Plus fragile, plus exposé que cet enfant-là, ce n'est pas possible. Jésus est le plus dépouillé des enfants des hommes. Il « n'a pas où reposer sa tête » (Matthieu 8, 20).


Posé à même le sol, plus bas que tous, il fait corps avec la terre, jusque dans la couleur de sa chair. Pourtant il est le Fils de Dieu. Tout le rappelle : la lumière qui irradie de son corps en fins rayons, la présence des anges, ce mélange d'attention émue et de distance physique qui caractérise les personnages vis-à-vis de lui. Leurs mains tendues l'entourent comme une sorte de couronne royale.


Silence... la plupart des bouches sont fermées. Tout se passe à l'intérieur des êtres.


Le peintre a représenté les anges (aux vêtements chatoyants) dans une taille différente qui les distingue des humains. Ils n’ont nul besoin de montrer leur joie sur leurs visages. Le sourire ne serait-il qu'une compensation à l'imperfection humaine ?



Hugo Van der Goes – L'Adoration des bergers (panneau central du triptyque Portinari) – 1477/1478

Huile sur bois, 253cm x 304cm pour ce panneau, musée des Offices, Florence


Marie fait partie des humains, elle en a la taille, mais elle a aussi des points communs avec les messagers du ciel : avec eux, elle est la plus proche de l'enfant et des cheveux d'or qui évoquent les leurs.


Elle a la place centrale dans ce tableau, mais seulement parce qu'il y a, à ses genoux, cet enfant de rien du tout qui l'illumine d'une façon toute particulière.



Cette « adoration » constitue le panneau central d'un triptyque commandé vers 1475 par la famille Portinari, de riches banquiers italiens installés à Bruges, dans les Flandres. Hugo Van der Goes, peintre flamand de la seconde moitié du XVe siècle (1440 environ -1482), travailla surtout à Gand ; il entra dans la vie religieuse et continua de peindre, avant de perdre la raison.


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Tout est bien, Roger Stéphane

Publié le par Jean-Yves Alt

« Tout est bien » est une chronique (écrite à soixante-dix ans) qui traverse la dernière guerre mondiale et s'arrête au retour de De Gaulle. Le récit d'une existence, marquée par le feu d'un amour : les quatre ans de vie commune avec Jean-Jacques Rinieri, son compagnon, son ami, mort dans un accident de voiture ; il n'avait pas vingt-cinq ans.

Roger Stéphane a eu deux vies, celle qui précéda sa rencontre avec Jean-Jacques, et celle qui suivit sa mort. Au cours du magnifique chapitre (« Parce que c'était lui ») qui évoque, d'une écriture superbement impudique, les derniers jours de l'ami, Roger Stéphane dit tout à la fois son homosexualité, ses rapports avec Jean-Jacques et ce qu'il a appris de l'amour des garçons :

« Je crois que ce que les pédérastes appellent la chasse est inhérent à la pédérastie. Je ne sais quelle pudeur a retenu les auteurs, qui ont traité ce sujet, d'évoquer ces marches, de pissotière en pissotière, de tasse en tasse selon le vocabulaire spécialisé, où l'homosexuel affronte des risques prévisibles ou imprévisibles, se mettant à la merci d'un quelconque metteur en l'air, le plus souvent pour le seul plaisir de dévisager des garçons et de participer à une atmosphère d'extrême tension et de morbidité. [...] Tout se passe comme si, par ses déambulations quasi somnambuliques, le pédéraste cherchait à troquer sa solitude contre la participation à une malédiction collective. » (p. 318)

Ce passage permet de comprendre le « regard » de Roger Stéphane sur une vie homosexuelle qui était celle de sa jeunesse (les années 40/50) mais aussi pour se rappeler que chacun possède « son » homosexualité, imperméable au temps, souvent aveugle aux changements.

Cette chronique est exemplaire en mêlant subtilement la mort du compagnon à l'hôpital et l'affluence des souvenirs au service d'une description si juste de l'amour au masculin, peu comparable à l'amour hétérosexuel :

« Je tiens pour significatif de l'esprit de notre amitié qu'il ait le plus souvent amené une de ses rencontres à la maison, qu'ils aient fait l'amour sur le lit du studio, puis que Jean-Jacques soit venu me rejoindre dans ma chambre, dans notre lit. Et, le matin, le garçon qui grattait à la porte était surpris de trouver deux personnes. Nous étions dispensés de l'ignoble jalousie par la certitude que jamais aucun garçon ne pourrait s'insérer entre nous. Nous avons connu, Jean-Jacques et moi, beaucoup de garçons, mais, pendant ces quatre ans de notre amitié, nous n'avons dormi qu'ensemble, bien qu'il y ait deux lits dans l'appartement et que celui de la chambre soit étroit. Il y a, je crois, dans le sommeil en commun quelque chose d'assez ineffable que pénètre plus qu'on ne croit l'expression populaire « coucher avec ». Et notre sommeil avait suscité des sortes d'habitudes puériles et sentimentales qui contribuaient à le charger de sens. » (pp. 318/319)

Cette aristocratique franchise avoue combien rapidement la lassitude sexuelle sépare physiquement deux hommes mais autorise le plus long amour. Et poignante me semble cette méditation qui ne cherche pas d'explication au moment même où le corps de l'autre se défait dans la souffrance et la mort comme donnant raison, hélas, à cette intimité-amour qui ne brodait pas sur les caprices d'une passion sexuelle vite épuisée.

Dans le volumineux livre de Roger Stéphane, l'homosexualité n'occupe qu'un espace discret, même si au cours des souvenirs, l'écrivain en parle en toute simplicité, quand il est nécessaire qu'elle ne soit pas tue. Il est imaginable que dans cette vie élégamment aventureuse, les homosexuels qui se rencontraient, pour d'autres intérêts et d'autres préoccupations, se plaisaient à évoquer entre eux, dans un rituel très Charlus, leurs bonnes occases pédérastiques.

La nouveauté, en 1989, c'est qu'un homme célèbre, public, qui a partagé la confiance des « grands », écrivains ou hommes politiques, dévoile la part importante de sa vie, une fidélité authentique et sans masques à ses goûts sexuels et affectifs, tout à fait compatible avec les hautes responsabilités, les engagements politiques, le courage pendant la guerre (Stéphane confie qu'il entra dans la Résistance pour suivre un garçon dont il était amoureux : quelle belle franchise), une vie où les notions de placard et de « coming-out » n'avaient aucune signification parce que Roger Stéphane n'a jamais cru nécessaire de cacher sa « vraie » vie, imposant par là-même aux autres l'attitude dictée par son comportement.

Les Mémoires de Roger Stéphane ne sont certes pas consacrés à l'homosexualité. Roger Stéphane, c'est l'intellectuel bourgeois ivre de vie, admirateur et ami de Gide, de Cocteau, de Malraux, de Roger Martin du Gard, de De Gaulle... C'est le journaliste. Le patron de l'ancien Observateur, le résistant qui « prit » l'hôtel de ville de Paris, le dandy, l'homme de très bonne compagnie, anticommuniste, juif sans angoisse et sauvé de l'atroce, un homme éternellement jeune qui porte sur le monde et les autres hommes un jugement plutôt bienveillant, jugement intelligent et jamais sectaire, humaniste actif, mondain, multiple…

Roger Stéphane répétait sans cesse la définition choc de Malraux : « L'intelligence, c'est la destruction de la comédie, plus le jugement, plus l'esprit hypothétique. »

Comment ne pas aimer cet homme à la recherche de la totalité de son être fasciné par Montaigne et par l'extraordinaire aventurier pédéraste et fou d'action, l'ange du vertige, T.E. Lawrence : « J'ai connu face à son œuvre le sentiment que durent éprouver quelques bâtards indignes qui découvrent brusquement dans les archives qu'ils sont les fils d'un génie mort » (p. 206). Lawrence d'Arabie, c'est la somptueuse marge de son existence et sa faculté de tout perdre qui dame le pion à ceux qui ont pu l'accuser d'opportunisme. Roger Stéphane cite la phrase redoutable de Lawrence : « Un esclavage volontaire est l'orgueil le plus profond d'un esprit morbide » (p. 206).

Agir sans une complète conviction, pour le panache, pour échouer, pour gagner. Car « tout est bien », même si ça ne finit pas bien. C'est la vie, unique et terrible, le bonheur.

■ Tout est bien, Roger Stéphane, Éditions Quai Voltaire, 1989, ISBN : 2876530333


Du même auteur : Autour de Montaigne

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