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Analogie entre homosexualité et gémellité par Michel Tournier

Publié le par Jean-Yves Alt

La littérature est débordante d'amours gémellaires, d'incestes entre frères et sœurs jumeaux. Amours d'exception ou amours excessives ? En tout cas, amours chaotiques, rebelles à la nature, à l'enchaînement normal des causes et des effets, subversifs par essence. C'est pourquoi Michel Tournier dans son roman « Les météores » peut établir une analogie entre l'homosexualité et la gémellité : l'homosexualité serait une contrefaçon sans pareil de la gémellité permettant de la comprendre, de la percer à jour :

« Ces deux systèmes inflexibles – le gémellaire et le féminin – n'avaient aucune chance de s'ajuster l'un à l'autre. Si l'on veut des mœurs souples, novatrices, fureteuses, c'est de certains hommes qu'il faut les attendre. Notre père Édouard par exemple aurait peut-être été disposé à tenter des expériences – et d'ailleurs qu'est-ce que l'adultère sinon une certaine ouverture ? – dans des limites il est vrai assez timides. Mais je songe surtout à son frère Alexandre, notre oncle scandaleux, dont toute la vie n'a été qu'une quête amoureuse qui s'est achevée superbement dans les docks de Casablanca. Celui-là, je ne me consolerai jamais d'avoir manqué sa rencontre, son amitié – parce que c'était quelqu'un, et puis il se trouvait à la distance idéale des "sans-pareil" (1) et des jumeaux pour voir et être vu, entendre et être entendu. Son homosexualité – contrefaçon sans-pareil de la gémellité – aurait pu nous apporter des lumières précieuses, une médiation irremplaçable pour percer le mystère aussi bien gémellaire que sans-pareil. » (Michel Tournier, Les Météores, Gallimard/Folio, page 416)

Si l'inceste stérile entre jumeaux de sexes différents mène déjà à une subversion, que dire de la communion séminale entre jumeaux homosexuels, tels Jean et Paul, les deux héros du roman de Michel Tournier.

« Après ses noctambulations, Jean avait accoutumé de gagner le lit où je n'étais pas, et nous [c'est Sophie, l'une des amantes de Jean, qui parle] finissions la nuit solitairement, pour nous rejoindre souvent aux premières clartés de l'aube. Cette nuit-là pourtant par caprice ou par distraction, je le sentis se glisser auprès de moi. C'était une imprudence, car à peine l'avais-je reçu dans mes bras, je fus surprise de ne pas trouver sur lui la fraîcheur saisissante et l'odeur vierge d'un promeneur nocturne. Il était moite au contraire, comme tiré à l'instant du lit et même du sommeil, et il avait sur la peau une odeur qui ne m'était pas inconnue, l'odeur de mon brillant amant de l'autre jour. Il était clair qu'il sortait de la chambre de Paul. » (Michel Tournier, Les Météores, Gallimard/Folio, page 412)

L'inceste gémellaire bouleverse ainsi la codification ordinaire des hiérarchies familiales et des parentés. Les jumeaux sont des joueurs invétérés qui faussent totalement les règles familiales et les usages relationnels.

(1) par cette expression sans pareil, Michel Tournier désigne les non-jumeaux


De Michel Tournier : Gilles et Jeanne - Le Roi des Aulnes - Le médianoche amoureux - Angus - La goutte d'or


Lire aussi : Hommage à Michel Tournier

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Il n'a pas où reposer sa tête par Hugo Van der Goes

Publié le par Jean-Yves Alt

Quelle minutie pour figurer la chair : mains veinées, noueuses, texture soyeuse des cheveux, petit corps frêle du nourrisson... et pourtant il ne s'agit pas de réalisme.

Ce tableau a quelque chose d'étrange. Quelle mère laisserait son petit nu par terre devant elle sans s'empresser de le réchauffer sur son cœur ?

Plus fragile, plus exposé que cet enfant-là, ce n'est pas possible. Jésus est le plus dépouillé des enfants des hommes. Il « n'a pas où reposer sa tête » (Matthieu 8, 20).

Posé à même le sol, plus bas que tous, il fait corps avec la terre, jusque dans la couleur de sa chair. Pourtant il est le Fils de Dieu. Tout le rappelle : la lumière qui irradie de son corps en fins rayons, la présence des anges, ce mélange d'attention émue et de distance physique qui caractérise les personnages vis-à-vis de lui. Leurs mains tendues l'entourent comme une sorte de couronne royale.

Silence... la plupart des bouches sont fermées. Tout se passe à l'intérieur des êtres.

Le peintre a représenté les anges (aux vêtements chatoyants) dans une taille différente qui les distingue des humains. Ils n’ont nul besoin de montrer leur joie sur leurs visages. Le sourire ne serait-il qu'une compensation à l'imperfection humaine ?

Hugo Van der Goes – L'Adoration des bergers (panneau central du triptyque Portinari) – 1477/1478

Huile sur bois, 253cm x 304cm pour ce panneau, musée des Offices, Florence

Marie fait partie des humains, elle en a la taille, mais elle a aussi des points communs avec les messagers du ciel : avec eux, elle est la plus proche de l'enfant et des cheveux d'or qui évoquent les leurs.

Elle a la place centrale dans ce tableau, mais seulement parce qu'il y a, à ses genoux, cet enfant de rien du tout qui l'illumine d'une façon toute particulière.


Cette « adoration » constitue le panneau central d'un triptyque commandé vers 1475 par la famille Portinari, de riches banquiers italiens installés à Bruges, dans les Flandres. Hugo Van der Goes, peintre flamand de la seconde moitié du XVe siècle (1440 environ -1482), travailla surtout à Gand ; il entra dans la vie religieuse et continua de peindre, avant de perdre la raison.

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Lui parmi les autres par Patrick Drevet

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans le roman de Patrick Drevet, « Le visiteur de hasard », on peut lire le récit de la passion du regard chez un professeur, pour un adolescent. Dans ce texte, le lecteur se retrouve au corps à corps avec cette interrogation : que quémande l'adulte (peu importe qu'il soit homo ou hétérosexuel) qui observe le corps d'un élève et ne peut en détacher son regard ? Une plénitude que l'amour sexuel consommé ne pourra pas même livrer ?

Patrick Devret a eu raison de choisir un professeur marié, heureux avec sa femme et son enfant. Il a eu raison de le faire coucher avec son élève : tout d'ailleurs s'épuise ensuite dans une aventure tout à fait positive et sans culpabilité. Ce que dit l'auteur est grave et sans issue. Il communique l'insolite pouvoir de certains élèves qui par le seul phénomène de leur corps troublent indéfiniment : jeunesse à jamais perdue qu'ils sont en train de perdre eux-mêmes dans le flamboiement de leurs dix-sept ans. Avec un pouvoir qu'ils pressentent mais dont ils n'abusent pas, annulant sans le vouloir le pouvoir du maître qui rêve d'être esclave.

« Pour nous épargner à tous deux cette honte, je m'efforce de ne le détailler qu'à son insu, de dos par exemple, quand il sort nonchalamment de la salle, l'absence de son visage laissant jaillir de son corps même noyé, comme il arrive, dans les vêtements amples dont il s'affuble, ses formes flexibles dont la marche dilate le bassin. Dans la cour, sa silhouette se détache de la masse par une densité qui accuse ses contours et l'isole comme en intensifiant l'espacement qui le sépare des autres. Mais c'est bien sûr en classe, quand il est penché pour écrire, qu'il m'est le plus loisible de l'examiner. […] L'élasticité de ce corps dont la position alors ployée en avant exhausse les épaules et bande la longue courbe des flancs offre un tel contraste avec les lignes rigides de la chaise et du plateau vernis sur lequel il s'accoude que j'ai toujours l'impression plus ou moins inquiétante d'avoir affaire à un faux élève. A la différence de ses camarades en tout cas, qu'une docilité plus grande ou qu'une plus longue accoutumance soude davantage à leurs sièges et à leurs bureaux, son attitude présente en permanence la gaucherie de qui ne parvient pas à se concentrer ou à se sentir à sa place, encombré de ses membres qu'il ne sait dans quelle position arrêter, ne contribuant par sa crispation qu'à donner à son corps plus de poids, plus de présence. […] Sous le bureau, le blue-jean délavé qu'il porte le plus souvent éclaire dans l'ombre les volumes de ses jambes écartées. Elles produisent une impression de violence que l'on éprouve d'ailleurs à la vue de l'ensemble de son corps arc-bouté, rayonnant d'une vitalité réprimée qui gonfle, de l'intérieur, toute son enveloppe. Par endroits, dans les tiraillements que les torsions lui font subir, le pull ou la chemise perdent contact avec la peau mais ne révèlent que mieux la portion d'épaule ou de bras qui presse sur l'étoffe et dont la contraction suggère la mobilité noueuse. […] Il y a bien autour de lui un climat particulier que je pressens mais j'hésite à laisser mon imagination lui donner des contours trop précis. Le souple modelé que sa chair gonflée donne à ses volumes évoque l'abandon aux caresses de l'air chaud sur les mamelons dodus du sable doré des plages. Il me semble parfois percevoir, dans le louvoiement de sa démarche songeuse, l'accompagnement d'un chemin et l'odeur acre de l'herbe haute qui le borde, ou les oblitérations successives que l'ombre portée des troncs et des feuillages imprime sur une silhouette s'enfonçant dans un sous-bois. Les nerfs qui vibrent dans son cou me renvoient les échos de rires partant en rafales autour d'un feu de camp. L'étirement qui d'autres fois cambre sa taille paraît lancer à nouveau son buste au contact de la fraîcheur et des souffles volubiles du matin. J'entrevois aussi, en méditant sur son maintien plus grave qui dénote une sorte de détresse, en considérant ses formes qui donnent une impression de plénitude et de maturité, en suivant ses mouvements qui, encore que vigoureux, trahissent dans la chair une sensibilité plus fine et suggèrent un épiderme vite enclin à frémir, quelque expérience amoureuse ayant distillé en lui un savoir indélébile. » (pp. 41 à 43)

Un savoir indélébile. Ce « savoir » que l'enseignant n'a pas le droit de communiquer, ni de laisser pressentir. Ce savoir qu'il ignore souvent et qu'il veut connaître, que l'élève parfois connaît, très tôt, un élève particulier certes dont le prof est jaloux, de la plus atroce des jalousies, celle qui hurle qu'il est trop tard et que tous les amours de la maturité ne combleront jamais ce que l'on a attendu, en vain, lorsque soi-même on était adolescent.

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L'atelier de Friedrich peint par Kersting

Publié le par Jean-Yves Alt

Un géant blond (il s'agit du peintre Caspar David Friedrich 1774-1840) est assis devant son chevalet ; il est concentré sur son travail et peint avec application un paysage.

L'atelier est entièrement vide. Deux palettes, un té de dessinateur et une équerre accrochés au mur sont les seuls ornements. Une boîte de peinture et trois flacons sur une table. Les volets clos isolent de l'extérieur.

Un carré de ciel diffuse une lumière pâle. La couleur des murs et du plafond donne à la pièce une lueur verdâtre. On sent peser le silence. On se croirait dans un laboratoire.

Le peintre a fait le vide autour de lui et en lui. Ce qu'il peint, ce n'est pas ce qui est devant ses yeux, mais ce qu'il voit dans son cœur, son paysage intérieur.

Si Friedrich est un amoureux de la nature, il ne confond pas sa contemplation et le travail de peintre : il reproduit ce qu'il voit dans sa tête.

Autant le lieu où travaille Friedrich est clos, étroit, secret, autant ses paysages sont démesurés, sans limites. C'est un monde grave, mélancolique, d'où toute futilité est exclue.

Georg Friedrich Kersting – L'atelier de Caspar David Friedrich – 1811

Huile sur toile, 54 x 42 cm, Kunsthalle, Hambourg

Dans ce tableau de Kersting, Friedrich est appliqué à une besogne aussi minutieuse qu'impénétrable. Que fixe-t-il ainsi, l'œil rivé sur le sujet, le pinceau pointé comme un bistouri sur un détail de son tableau ? Son regard semble transpercer la toile, comme s'il cherchait à découvrir un mystère. Sans doute se cherche-t-il lui-même, s'efforçant de décrypter le sens de ce paysage surgi sous ses doigts et conçu « avec les yeux de l'esprit ».

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William Cliff, véritable révolté

Publié le par Jean-Yves Alt

L'écriture de William Cliff n'apparaît jamais narcissique, mais au contraire comme l'exigence quasi panique, quasi dérisoire d'un dialogue avec celui dont on ne sait rien, qui ne vous connaît pas :

« J'aimerais te parler à mi-voix / toi qui m'écoutes / te raconter à longueur de soirées / ce qu'à personne je n'ai dit / Nous n'irons pas au bar ce vendredi / mais resterons face à face / toute la nuit sans doute [...] C'est que depuis bien trop longtemps / Je te raconte ces histoires / toi que j'attends obstinément / sans que la honte ou la mémoire / enfin me montre que le temps / ne me rapporte en ses bagages / que du vent. » (1)

Ce que je reçois d'entrée c'est la violence de son écriture, violence des mots surtout intimement solidaire de celle que le poète éprouve face à ces corps de rencontre, ardents et anonymes, puissants et consentants comme devant le sien propre :

« Quand il aura fait s'expulser mon sperme / il quittera ce siège il s'en ira / d'abord au cabinet laver ses mains / peut-être fumer une cigarette / puis reviendra en salle et circuler / et s'asseoir près d'un autre à masturber. » (2)

Violence d'un langage qui au fond ne se fait pas d'illusion sur lui-même : les temples de la littérature, c'est-à-dire là où elle se vend – se prostitue – deviennent pour l'auteur de simples lieux de drague :

« La librairie sert avant tout de champ de chasse. / Tu sais que les vendeuses de chez Gibert / sont assez chaudes. / Et c'est ça l'essentiel. » (3)

Si l'écriture dit la rencontre, elle s'affirme toujours légèrement en deçà de la réalité qu'elle rappelle, elle brise la tentation du reflet : elle dit toujours la perte de cette rencontre, l'incapacité du poète à garder le corps ou simplement à le penser autrement que furtif, passager.

Si William Cliff revendique avec autant de véhémence son homosexualité, c'est qu'elle apparaît comme l'indice et l'exigence d'une vérité et d'une honnêteté intellectuelle inaliénable :

« Vie solitaire est un malheur une folie / j'ai cru longtemps attribuer cette déréliction / au goût que j'ai pour le sexe aigu des garçons / mais j'ai dû voir enfin l'erreur car nombre pédérastes / sont cent fois plus heureux que vos moutons d'hétérocrates. » (4)


1 - « Love poème », in Écrasez-le, Éditions Gallimard, 1976, ISBN : 207029451X

2 - « Cinéac-nord », in Marcher au charbon, Éditions Gallimard, 1978, ISBN : 207029854X

3 - Écrasez-le, p. 117

4 - Marcher au charbon, p. 20


Lire aussi : America

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