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Lire, une activité qui nécessite des efforts

Publié le par Jean-Yves

« Les gens ne savent pas combien de temps et d’effort il faut pour apprendre à lire. J’y ai travaillé pendant quatre-vingt ans, et je ne peux toujours dire que j’y suis arrivé. »


Goethe, Conversation avec Eckermann, Gallimard, 1942


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Gens de la Manchette

Publié le par Jean-Yves

Rapport de police concernant Claude François Emery, prêtre natif de Paris, âgé de vingt-six ans, chapelain à Gonesse ; rapport de la «mouche», 1725 :




« Etant à me promener au Luxembourg, j'ai été suivi par un abbé qui s'est longtemps promené à côté de moi et, faisant semblant de pisser, s'est branlé le vit ; m'étant approché de lui pour lui dire que l'endroit n'était pas commode, il m'a dit qu'il bandait bien, et a voulu mettre la main dans ma culotte, me demandant si je bandais, et me disant : "Mon cher ami, je t'en prie, défais ta culotte que je manie ton cul." N'acceptant point sa proposition, il m'a pris par la ceinture, voulant mettre la main dans ma culotte et me patiner ; lui ayant dit : "Monsieur l'abbé, je connais un endroit meilleur que cela", il m'a dit qu'il avait l'expérience de son endroit et qu'il ne l'avait pas du mien, en me disant : "Mon cher ami, dépêche-toi, viens que je te baise le cul, je n'en puis plus, ah, je souffre, je t'en prie, manie-moi le cul, patine-moi, viens où je veux te mener, nous y serons à merveille, nous déchargerons dans les cuisses, et de la manière que tu voudras." En me baisant il me poussait sa langue dans ma bouche quoique je fermais les lèvres, et comme je ne voulais point y aller, il m'a quitté. Pendant que j'allais avertir le sieur Symonnet, il est sorti par la porte de la rue d'Enfer, et a été arrêté, de l'ordre du Roi, par Symonnet, et conduit au petit Châtelet sur les 9 heures du soir. »


Extrait de Claude Courouve, Les Gens de la Manchette : document sur l'amour masculin au XVIIIe siècle, Edité par l'auteur, 1978



Lire aussi : 1790 : Révolte chez les sodomites


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Joyeux Noël, un film de Christian Carion (2005)

Publié le par Jean-Yves

"Joyeux Noël" raconte le miracle du rapprochement des belligérants pendant l'hiver 1914.


Basés sur des moments véridiques de fraternisation entre ennemis, le réalisateur, Christian Carion, les a transfigurés en un conte de Noël empli de miséricorde se répandant sur les combattants.


Il suffit qu'un Allemand, ténor dans le civil, amène son amie sur le front, et ose sortir de la tranchée en chantant, pour que tout bascule dans la fraternité. Avec comme "point culminant" du film, une messe célébrée au pied d'un calvaire écartelé entre les tranchées.


Tous les éléments étaient réunis pour aboutir à un superbe film … comédiens doués, seconds rôles intenses, si ce n'était cette avalanche de bons sentiments. On obtient une vision de la Grande Guerre, manichéenne à l'excès, dépeignant d'une part, la bravoure du poilu, et d'autre part le cynisme de l'arrière.


Avec la disparition des derniers témoins, le regard sur cette guerre serait-il en train de se modifier ?… avec un éclairage politiquement correct ?


La réalité fut, sans aucun doute, plus complexe, que celle présentée dans ce film.

Que cache ce besoin de typer "excellemment" les victimes ? Peut-être, pour satisfaire le besoin du spectateur de s'identifier au simple soldat qu'il aurait sûrement été à l'époque, et pour qu'il ne puisse pas imaginer se situer du côté des "oppresseurs".


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Madame Bovary ou les vertus de la pornographie

Publié le par Jean-Yves Alt

Parmi les multiples causes qu'on invoque pour s'expliquer ce mystérieux phénomène de climatologie sociale qu'on appelle «émeutes des banlieues», personne n'a avancé le fait que ces «sauvageons» passeraient trop de temps à regarder des films pornographiques.  

Pourtant, il n'y a pas si longtemps, on ne cessait de mettre en avant ce facteur pour expliquer les comportements délétères de ces jeunes hommes, dont l'amusement principal était, avant qu'ils ne décident de mettre feu à des voitures, de violer en bande leurs voisines des cités.

Après tout, ne pourrait-on dire que s'ils brûlent des voitures c'est pour montrer qu'ils sont des hommes, qu'ils sont puissants comme les acteurs des films porno auxquels ils sont censés s'identifier ? Une fois toutes leurs voisines violées, ne fallait-il passer à une vitesse supérieure dans la démonstration de virilité ? Mais si personne ne fait aujourd'hui cette suggestion, c'est qu'au fond on ne croit pas vraiment que ces films soient cause du moindre comportement délétère. Si les mineurs de 18 ans ne peuvent les regarder, c'est qu'on les trouve tout simplement dégoûtants, non pas parce qu'ils pousseraient à commettre des actes illégaux, mais parce qu'ils rendent pensables, désirables, haïssables ou simplement imaginables certains comportements sexuels.

En ce sens, le fait de mettre la pornographie hors la loi semble n'être rien d'autre qu'une restriction à la liberté de conscience.

Le plus bel exemple de la logique de ces lois antipornographiques qui prononcent des interdictions pour d'autres raisons que celles qu'elles invoquent, fut le procès de Gustave Flaubert.

L'intrigue de Madame Bovary semble construite à partir des justifications qu'on donnait au XIXe siècle pour interdire les outrages aux moeurs. On disait alors que c'étaient les femmes faibles (et non les jeunes garçons) qui étaient censées succomber aux récits pernicieux et ne pas tenir leur rôle de gardiennes de la morale familiale. Flaubert a mis en scène les justifications que l'on donnait à l'existence de ces lois. Emma Bovary lit des romans sans arrêt et veut vivre sa vie conformément à la littérature romantique qu'elle dévore. C'est ainsi qu'elle se met en quête de l'amour-passion, et tombe à deux reprises dans les filets de l'adultère. Elle paie très cher les frais de cette vie imaginaire et se suicide. Mais une femme mariée qui succombe au vice romanesque entraîne mort et destruction pour l'ensemble de sa famille. Son mari meurt quelque temps après, et sa fille devient une pauvre orpheline sans avenir.

Quelle meilleure illustration de ce que les censeurs donnaient comme justification à la loi ? Et pourtant, Flaubert fut accusé d'outrage aux mœurs. A travers les aventures mimétiques d'Emma Bovary, c'était toute la littérature consommée par ce personnage qui pouvait continuer à agir sur les lectrices. Emma n'était pas un filtre, un «mauvais exemple», mais le seul fait de raconter son adultère le rendait pensable, imaginable, même s'il devait apparaître comme haïssable et dangereux à la réflexion, car Flaubert était assez bon écrivain pour en rendre les délices sur le coup. Flaubert dit ainsi aux censeurs : «Eh bien quoi ? N'est-ce pas là la justification de vos lois ? Ai-je fait autre chose que la mettre en scène, et de manière édifiante ?»

Mais non, mon bon Gustave : la justification de la loi n'est pas sa raison d'exister. Comme il est difficile de justifier les restrictions à la liberté de conscience, il faut toujours inventer des liens de causalité avec les actions délétères qu'elles sont censées produire, et non pas pour le seul fait qu'elles permettent de penser, de désirer, de haïr ou d'imaginer. C'est pour cela que les scènes dites pornographiques sont jugées hors de tout contexte, y compris lorsqu'elles sont intégrées dans un récit édifiant. Leur contexte n'apparaît que comme «prétexte», même lorsqu'elles intègrent des oeuvres d'art majeures.

Peut-être faut-il attribuer ceci à une volonté étatique très ancienne, qui remonte aux temps de la monarchie absolue, de rendre les citoyens non pas seulement obéissants dans leurs actes, mais aussi soumis dans leur conscience. Les règles qui concernent les mœurs, qu'elles soient juridiquement déclarées ou seulement valorisées du point de vue moral, ne semblent satisfaisantes que dans la mesure où elles rentrent dans nos consciences. Ceci les différencie d'autres règles, comme celles qui touchent à la propriété, et même les plus imposantes, celles qui protègent la vie, où l'on n'exige pas des individus qu'ils ne puissent songer à les commettre, et où les sanctions paraissent à elles seules dissuasives.

Avec les règles concernant les mœurs, on exige en plus qu'on les aime, qu'on y adhère de la manière la plus intime. C'est pour cette raison qu'une politique intelligente contre ce genre de censure devrait se concentrer sur la question de la liberté de conscience et non pas sur la liberté sexuelle.

Car avec ce dernier principe, l'on ne fait que déplacer les interdits de conscience au lieu de les supprimer : jadis l'adultère et la fornication, aujourd'hui, le sexe explicite, demain peut-être certaines représentations des femmes ­ mais toujours la volonté entêtée, indifférente aux résultats, de faire de l'esprit un espace d'intervention politique.

Libération, Marcela IACUB, mardi 29 novembre 2005

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Maïté Coiffure, Marie-Aude Murail

Publié le par Jean-Yves Alt

Louis Feyrières est un collégien de quatorze ans. Il est en classe de troisième et s'ennuie à l'école. Pour cette dernière année de collège, il doit effectuer un stage d'une semaine dans une entreprise.

Son copain Ludovic (à vrai dire, cette relation est plutôt asymétrique car si Ludovic apprécie Louis, il n'en va de même dans l'autre sens ; il faut dire que les deux adolescents sont bien différents : Ludovic est excellent élève et assez conformiste, Pierre pas du tout.) l'effectuera, grâce aux appuis de son père, dans une station de radio branchée. Louis s'en moque et quand sa grand-mère lui propose d'en parler à sa coiffeuse, il accepte sans enthousiasme. Pour lui, autant faire simple.

Le père, un chirurgien réputé (et qui tient à sa réputation) n'y voit pas de la même manière : coiffeur est un métier sans aucun avenir. Ludovic trouve cela ridicule et dit tout en tournant le poignet que les coiffeurs sont tous des « Michoubidou » (page 14)

Pourtant Louis va se plaire au salon "Maïté Coiffure" car pour la première fois, il va rencontrer des personnes qui croient en lui. Si bien que le stage terminé, il invente un mensonge incroyable (tous les enseignants du collège sont en grève) pour pouvoir continuer à aller au salon, la semaine suivante.

Là, il découvre les prémices de l'amour avec Clara ou peut-être tout simplement un sentiment d'empathie très fort vis-à-vis de cette jeune femme maltraitée par la vie et par son compagnon. Il subit aussi les assauts de Garance, l'apprentie, qui le trouve plus que mignon et qu'elle aimerait bien avoir comme amant. La timidité, la retenue de Louis fera croire à la jeune délurée qu'il est pédé.

Il y a aussi Fifi (Philippe Loisel), un jeune coiffeur homosexuel, qui excelle avec sa paire de ciseaux et qui est toujours de bonne humeur (on découvrira, petit à petit, sa vie, beaucoup moins rose qu'il ne l'affiche au salon : le garçon dont il a toujours été amoureux, Manfred, vient de mourir du sida - page 131) sans oublier la patronne Maïté, ne quittant jamais son comptoir (pour cause, elle est paraplégique depuis un accident de voiture où elle a perdu son fils - de l’âge de Louis - et son mari).

Louis, jusque-là introverti, va montrer des capacités à développer des sens créatifs les plus étonnants, à travers la décoration du magasin, une campagne publicitaire pour le salon "à sa façon", la coupe des cheveux (de sa petite sœur, de sa grand-mère, des poupées…) sans oublier une obstination à faire accepter à son entourage un projet - son tout premier - qui lui tient totalement à cœur.

Louis n'a aucun préjugé concernant Fifi et son homosexualité. Il voit en lui, un garçon prêt à l'aider et à le soutenir avec une totale empathie dans sa démarche.

A aucun moment, l'auteur ne s’appesantit sur les différences de chacun. Les personnages sont finement approchés par Marie-Aude Murail : chacun (de Louis à son père en passant par Maïté et Clara) étant - à la fois bouleversé et "réveillé" - par des sentiments qui montrent leur extrême fragilité. Il n'y a aucune lourdeur dans ce roman. Tous les personnages, très attachants, se découvrent au contact les uns des autres (comme dans la vie réelle), même quand cela passe par des paroles et/ou des actes douloureux et regrettés.

La réussite sociale de Louis dans les toutes dernières pages est à mon avis de trop : je comprends qu'elle réponde aux inquiétudes initiales du père mais elle gâche ce qui fait la profondeur de ce roman et par là-même, une part du plaisir qui en découlait.

Il reste que "Maïté Coiffure" est un très beau roman sur l'amour, le savoir-vivre et l'affirmation de soi.

■ Maïté coiffure, Marie-Aude Murail, Editions Ecole des Loisirs Médium, 2004, ISBN : 2211071791


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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