Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Bacalao, Nicolas Cano

Publié le par Jean-Yves Alt

Le livre s'ouvre sur une féérique page à l'écriture très imagée : « une paire de jambes dépliées au premier rang de la classe » ; telle est la vision que Vincent, professeur de lettres, a de l'élève Ayrton vêtu d'un « bermuda » et d'un « maillot rouge aux couleurs du Benfica de Lisbonne ». Un roman sur le désir face à une jeunesse qui paraît pour toujours victorieuse et où le moindre mot, le plus petit geste peuvent prendre « des proportions extraordinaires ».

L'adolescent semble peu intéressé par le cours du professeur qui traite alors de la thématique du renoncement dans « La princesse de Clèves ».

Les nostalgies de Vincent appellent des corps d'adolescents et plus particulièrement, au cours de ce roman, celui d'Ayrton. Ce jeune homme enjoué mais scolairement peu brillant va se révéler peu à peu un intrigant, gentil et toutefois ambitieux, sans être jamais dangereux.

Comme – peu à peu – Ayrton devient l'élève favori de Vincent, il se pourrait qu'un lecteur mal averti trouve dans ce roman la preuve de l'influence nocive d'un tel professeur sur la jeunesse. Bacalao (1) met en histoire une relation pédagogique au sens total du terme : celle d'un adulte qui jouit déjà des avantages de la fortune, du savoir, de la sagesse avec un adolescent, très beau mais qui a encore tout à apprendre de la vie. Vincent protège et éduque Ayrton et ce dernier lui offre, certes, quelques-uns de ses charmes, mais surtout un inévitable imparfait dévouement. On voit bien le principal écueil de ces « amours » : c'est qu'elles sont éphémères. Bacalao le confirme.

« La nature d'Ayrton, son attitude, son désir erratique avec ses manifestations fortuites condamnaient Vincent à attendre son bon plaisir. Depuis la première fois, ses faveurs s'étaient succédé de manière aléatoire. Il baissait parfois son bas de survêtement et posait une main sur sa nuque afin de guider sa tête, ou bien, d'un ton neutre, sans que Vincent puisse distinguer la part de charité du besoin de se soulager, il disait : "Allez, monsieur", et c'était ensuite comme si rien ne s'était passé. Peu importait car Vincent l'aimait. Il l'aimait depuis le début, depuis la première minute. Il avait passé la majeure partie de sa vie d'adulte à attendre cet amour-là. Il savait désormais qu'il n'avait jamais aimé quelqu'un de cette manière. Il n'aurait pas su mesurer ni quantifier, il était juste capable du geste que font les enfants en écartant leurs deux mains quand ils veulent mesurer l'amour qu'ils éprouvent pour leur mère. » (pp. 113/114)

La douleur de Vincent est au cœur de ce roman ; sans fausse pudeur, elle est décrite à travers les moments que partagent l'adolescent et le professeur. Cette souffrance révèle les blessures intérieures de ce dernier qui a pour lui l'étoffe de celui qui reste lucide et sait renoncer. Il est ainsi possible de penser que Vincent conservera – comme un trésor – le souvenir de cette passion.

Nicolas Cano ouvre les yeux de ses lecteurs sur la tragédie intime de Vincent et l'amplifie aux dimensions d'une compréhension collective : l'humanité s'aveugle parfois au point de vouloir ignorer qu'elle est traversée des secousses telluriques qu'occasionnent de fulgurants désirs.

■ Bacalao, Nicolas Cano, Éditions Arléa, collection 1er/mille, août 2010, ISBN : 9782869599093


(1) Bacalao : « morue » en portugais ; désigne aussi une île fantôme, dans la partie occidentale de l'océan Atlantique : « Bacalao était une île fantôme. Des récits rapportaient qu'on en aurait trouvé trace sur d'anciens portulans portugais, dressés par le navigateur João Vaz Corte-Real. Elle avait ensuite disparu jusqu'à ce qu'on la retrouve mentionnée dans l'Atlantique Nord, dans la zone de l'actuelle Terre-Neuve, cette fois sur des cartes imprimées au début du XVIe siècle. Si la Bacalao des portulans était la même que la Terra Nova do Bacalhau cartographiée plus tard, cela voudrait dire que le navigateur portugais avait découvert les côtes américaines quelque vingt ans avant Christophe Colomb. » (p. 125)

Voir les commentaires

Les garçons, Henry de Montherlant (1969)

Publié le par Jean-Yves Alt

Combien d'entre nous gardent gravé au plus profond de l'être ce souvenir ému des premiers heurts corporels, cette ferveur du premier mot d'amour prononcé, cette bouche entrouverte, cette main qui traîne, ce visage qui dort et qu'on n'en finit pas de désirer ? Cette magie odieuse ou délectable qui s'empare de l'âme juvénile, Montherlant l'a magistralement peinte dans « Les garçons ».

Ce roman évoque la vie et les amours du jeune Alban de Bricoule au collège Notre-Dame du Parc, collège fictif, d'orientation libérale. Dans ce collège religieux, on assiste à la rivalité pathétique entre un élève de la division des grands, amoureux d'un de ses jeunes camarades, et le préfet de la division des moyens qui a une tendresse passionnée pour ce même enfant, Serge Souplier.

Un autre personnage, l'abbé de Pradts, joue entre les deux collégiens le même jeu ambigu où se mêlent la ruse d'un cœur jaloux qui tend un piège à son rival pour l'évincer et la conscience d'un prêtre qui défend la pureté d'un enfant.

Le thème de l'apologie du collège – lieu des passions hautes et des pensées grandes, exalté contre la famille pourrie de préjugés et de pensées médiocres – reçoit un grand développement dans le roman par le conflit d'Alban de Bricoule et de sa mère. Veuve, jeune et belle, à quarante ans – Alban en a dix-sept –, cette dernière entretient des rapports d'amante-mère-complice avec son fils. Personnage séduisant de grande bourgeoise futile, romanesque, vaniteuse, elle éprouve un amour authentique pour son fils qui lui occasionne de cuisantes blessures. Ce qui donne à Montherlant l'occasion de décrire, en quelques pages magistrales, une mort de Mme de Bricoule où il mélange comme il sait le faire le poison des plus atroces cruautés d'un cœur d'homme avec les larmes de la tendresse virile soudain jaillissante.

A lire Montherlant, on finirait par croire qu'on ne peut être heureux que dans un collège. Le collège, lieu intemporel où s'élaborent ces opérations mystérieuses, serait un reflet fidèle de l'identité qui s'établit entre les rêves du jeune garçon et les actions de l'homme mûr.

On voit s'éveiller le désir d'Alban de Bricoule pour le petit Serge Souplier. Ce désir a quelque chose d'émouvant parce qu'il s'exprime dans des gestes naïfs, comme lorsque Alban baise le crayon que Serge lui a prêté ou se confectionne un porte-plume semblable au sien :

« Alban confectionnait un porte-plume identique au sien et l'échangeait afin de conserver le porte-plume que Serge avait pressé entre ses doigts, mis dans sa bouche, mordillé. »

Le fantasme peut viser d'autres zones érogènes. Il ne s'exerce plus alors seulement sur Serge, mais sur d'autres garçons du Parc : il ne s'agit plus dès lors du seul désir d'Alban, mais du flux érotique qui court d'un enfant à l'autre : on sent bourdonner, apprendre, s'exalter, grandir et défaillir, cette ruche d'enfants superposés (les grands, les moyens, les petits) soustraits à l'existence pour mieux l'affronter, formant un univers qui se suffit et qui a sa couleur propre, inoubliable.

Dans cette société d'amitiés particulières, la vie d'Alban prend un sens nouveau : il s'agit de réformer le collège pour que Serge y trouve sa place et pour que l'établissement devienne selon la formule de Pierre Sipriot, « l'Eglise, c'est-à-dire la consolation des âmes incertaines ».

Montherlant ne présente pas un destin singulier dans son roman, mais tout un réseau de relations pédérastiques. L'idée qu'il met en avant, c'est que l'homosexualité n'est pas une pratique subversive liée au sort de quelques individus, mais une volonté morale, à même d'ébranler la société, et tournée vers le bien et la vertu, les affections les plus vives, l'attrait du sacrifice et la générosité du cœur.

Dans le collège où s'agitent les garçons et où règne le catholicisme libéral, les amitiés particulières ne sont pas seulement largement pratiquées, elles sont organisées. Les grands ont fondé une espèce d'ordre, qu'ils appellent la Protection, et qui impose les règles et les rites de leurs amours avec leurs cadets. La chose ayant été découverte, le supérieur veut faire preuve de largeur d'esprit en admettant que ces liens affectueux qui se créent entre les élèves peuvent être des chances pour la charité et l'épanouissement chrétien des âmes.

Aussi ne condamne-t-il pas la Protection, mais décide de l'utiliser en la reconnaissant et en exigeant seulement que les rapports entre protecteurs et protégés cessent d'être clandestins et impurs, et excluent les actes en laissant fleurir les beaux sentiments. Seulement, comme il faut faire la part du feu, il permet les baisers. En suite de quoi, Alban et Serge, en pleine ferveur réformiste, ne laisseront pas de s'offrir de troublantes promenades en fiacre ou de charmants intermèdes dans les grottes des jardins publics pour s'enivrer d'étreintes présumées pures.

L'amour entre garçons, même s'il est pensé à l'intérieur d'une communauté, ne parvient pas à s'imposer et à renverser l'ordre établi. Le renvoi d'Alban de Bricoule de Notre-Dame du Parc marque le moment où Alban comprend qu'un âge d'innocence et de paix, d'attente et de ménagement, vient de prendre fin. L'avenir du jeune homme se cristallise alors autour de son amour pour Souplier :

« L'abbé m'a dit que je sourirai de tout cela quand j'aurai vingt ans. Moi, je dis que, sur mon lit de mort, je me souviendrai de ton dernier geste, quand l'abbé t'emmenait et que tu es revenu pour me tendre la main. »

Après son renvoi de Notre-Dame du Parc, Alban tente de se détacher de son amour pour Souplier. Il courtise alors une jeune fille, Sabine ; fréquente parallèlement des prostituées pour échapper au chagrin, sans parvenir pourtant à fermer « cette plaie toujours saignante et vivante ». Cependant, la douleur, si vive soit-elle, ne reste pas entièrement vaine. En effet, si avec le temps Serge peut bien rester pour Alban « un souvenir brûlant qui redescendit et reposa dans cette fraîcheur des grands fonds que les vents n'ont jamais touché », c'est par ce souvenir qu'Alban se trouve éclairé et comprend le sens véritable de son amour. Ce sens véritable de l'amour c'est qu'il est charité. La charité, comme le rappelait le philosophe Alain, c'est l'amour, non pas de ce qui est aimable, car ce serait trop facile, mais de ce qui ne l'est pas. (1)

L'essence religieuse des Garçons tient au fait que la foi qui s'y manifeste n'est pas fondée sur les faiblesses de l'homme, mais repose au contraire sur une force intellectuelle et morale : triomphe de l'amour (amour de la mère pour son fils, amour de l'abbé pour le petit, amour du supérieur pour son état et pour Dieu, amour de tous ces élèves renvoyés pour leur ancien collège), d'un amour pur constamment prêt au sacrifice.

■ Les Garçons, Henry de Montherlant, Éditions Gallimard/Folio (réédition), 1998, ISBN : 2070405443

(1) Cf. l'ouvrage d'Alain, Les saisons de l'esprit, Gallimard, en particulier le chapitre intitulé « L'amour généreux »


Du même auteur : Le songe - Thrasylle - Moustique - Correspondance avec Roger Peyrefitte 1938-1941

Lire aussi : Montherlant sans masque de Pierre Sipriot


Lire encore : Propos sur Henry de Montherlant avec une interview de Mac-Avoy, illustrateur des « Garçons » par René Soral (Revue Arcadie)

Voir les commentaires

Le cœur découvert, Michel Tremblay

Publié le par Jean-Yves Alt

Jean-Marc, 39 ans, et Mathieu, 24 ans, élèvent Sébastien, l'enfant de Mathieu. Dans son dernier roman, Michel Tremblay parle de l'enfant dans le couple gay.

Mathieu, jeune garçon de vingt-quatre ans, se retrouve confronté à sa paternité non seulement vis-à-vis de son fils, Sébastien, mais aussi vis-à-vis de son ami. Mathieu a déjà beaucoup vécu. Il s'est marié, a fait un enfant, a découvert son homosexualité, a divorcé. Il se sent une lourde responsabilité vis-à-vis de son fils, dont il se demande s'il doit ou non l'emmener dans son nouveau couple. Mais il a également une grande responsabilité vis-à-vis de cet adolescent attardé de trente-neuf ans qu'est Jean-Marc, qui lui, n'a presque rien vécu. Il a beaucoup baisé, ce qui n'est pas vivre.

L'enfant élevé par trois hommes et une femme trouve cette situation parfaite. Jusqu'à ce qu'un personnage extérieur au quatuor, qui représente en quelque sorte le spectre de l'ancienne société, vienne lui suggérer que ce n'est pas normal.

Quand ce roman est paru la première fois en 1986, cette situation était nouvelle : auparavant les homosexuels mariés ne divorçaient pas. Leurs enfants ne savaient pas qu'ils étaient des enfants d'homosexuels.

Michel Tremblay n'a pas cherché à faire une apologie du bonheur dans ce roman. Ce n'est pas un livre idyllique parce que les problèmes ne sont pas résolus à la fin.

La présence de l'enfant permet de prendre conscience que certains homosexuels s'ennuient de la clandestinité ou du côté élu et marginal. Elle pose aussi la question de l'acceptation : pour être admis, faut-il aussi consentir à devenir un peu plus comme tout le monde ?

Ce que j'ai apprécié dans cette histoire, c'est que tout le monde est de bonne foi et cherche à travailler au bonheur de l'enfant. Même si les problèmes restent en suspens. Ce qui donne une impression de bonheur dans le dernier chapitre – consacré à l'enfant – c'est que ces difficultés n'ont aucune importance.

Le titre « Le cœur découvert » m'a séduit : car la découverte est à prendre dans deux sens. Jean-Marc se découvre un cœur qu'il n'avait pas. Il le découvre ensuite aux autres.

Un roman qui montre que les homosexuels ont un cœur et qu'ils peuvent en avoir un (et le montrer). Comme tout le monde. Ce qui ne veut pas dire que tout le monde devrait vivre en couple. Mais savoir que c'est possible, autant que tout le reste, était pour moi nécessaire à lire dans le milieu des années 80.

■ Le cœur découvert, Michel Tremblay, Éditions Grasset, 1986, ISBN : 2246389917


Du même auteur : Les anciennes odeurs [Théâtre]

Voir les commentaires

Tout est bien, Roger Stéphane

Publié le par Jean-Yves Alt

« Tout est bien » est une chronique (écrite à soixante-dix ans) qui traverse la dernière guerre mondiale et s'arrête au retour de De Gaulle. Le récit d'une existence, marquée par le feu d'un amour : les quatre ans de vie commune avec Jean-Jacques Rinieri, son compagnon, son ami, mort dans un accident de voiture ; il n'avait pas vingt-cinq ans.

Roger Stéphane a eu deux vies, celle qui précéda sa rencontre avec Jean-Jacques, et celle qui suivit sa mort. Au cours du magnifique chapitre (« Parce que c'était lui ») qui évoque, d'une écriture superbement impudique, les derniers jours de l'ami, Roger Stéphane dit tout à la fois son homosexualité, ses rapports avec Jean-Jacques et ce qu'il a appris de l'amour des garçons :

« Je crois que ce que les pédérastes appellent la chasse est inhérent à la pédérastie. Je ne sais quelle pudeur a retenu les auteurs, qui ont traité ce sujet, d'évoquer ces marches, de pissotière en pissotière, de tasse en tasse selon le vocabulaire spécialisé, où l'homosexuel affronte des risques prévisibles ou imprévisibles, se mettant à la merci d'un quelconque metteur en l'air, le plus souvent pour le seul plaisir de dévisager des garçons et de participer à une atmosphère d'extrême tension et de morbidité. [...] Tout se passe comme si, par ses déambulations quasi somnambuliques, le pédéraste cherchait à troquer sa solitude contre la participation à une malédiction collective. » (p. 318)

Ce passage permet de comprendre le « regard » de Roger Stéphane sur une vie homosexuelle qui était celle de sa jeunesse (les années 40/50) mais aussi pour se rappeler que chacun possède « son » homosexualité, imperméable au temps, souvent aveugle aux changements.

Cette chronique est exemplaire en mêlant subtilement la mort du compagnon à l'hôpital et l'affluence des souvenirs au service d'une description si juste de l'amour au masculin, peu comparable à l'amour hétérosexuel :

« Je tiens pour significatif de l'esprit de notre amitié qu'il ait le plus souvent amené une de ses rencontres à la maison, qu'ils aient fait l'amour sur le lit du studio, puis que Jean-Jacques soit venu me rejoindre dans ma chambre, dans notre lit. Et, le matin, le garçon qui grattait à la porte était surpris de trouver deux personnes. Nous étions dispensés de l'ignoble jalousie par la certitude que jamais aucun garçon ne pourrait s'insérer entre nous. Nous avons connu, Jean-Jacques et moi, beaucoup de garçons, mais, pendant ces quatre ans de notre amitié, nous n'avons dormi qu'ensemble, bien qu'il y ait deux lits dans l'appartement et que celui de la chambre soit étroit. Il y a, je crois, dans le sommeil en commun quelque chose d'assez ineffable que pénètre plus qu'on ne croit l'expression populaire « coucher avec ». Et notre sommeil avait suscité des sortes d'habitudes puériles et sentimentales qui contribuaient à le charger de sens. » (pp. 318/319)

Cette aristocratique franchise avoue combien rapidement la lassitude sexuelle sépare physiquement deux hommes mais autorise le plus long amour. Et poignante me semble cette méditation qui ne cherche pas d'explication au moment même où le corps de l'autre se défait dans la souffrance et la mort comme donnant raison, hélas, à cette intimité-amour qui ne brodait pas sur les caprices d'une passion sexuelle vite épuisée.

Dans le volumineux livre de Roger Stéphane, l'homosexualité n'occupe qu'un espace discret, même si au cours des souvenirs, l'écrivain en parle en toute simplicité, quand il est nécessaire qu'elle ne soit pas tue. Il est imaginable que dans cette vie élégamment aventureuse, les homosexuels qui se rencontraient, pour d'autres intérêts et d'autres préoccupations, se plaisaient à évoquer entre eux, dans un rituel très Charlus, leurs bonnes occases pédérastiques.

La nouveauté, en 1989, c'est qu'un homme célèbre, public, qui a partagé la confiance des « grands », écrivains ou hommes politiques, dévoile la part importante de sa vie, une fidélité authentique et sans masques à ses goûts sexuels et affectifs, tout à fait compatible avec les hautes responsabilités, les engagements politiques, le courage pendant la guerre (Stéphane confie qu'il entra dans la Résistance pour suivre un garçon dont il était amoureux : quelle belle franchise), une vie où les notions de placard et de « coming-out » n'avaient aucune signification parce que Roger Stéphane n'a jamais cru nécessaire de cacher sa « vraie » vie, imposant par là-même aux autres l'attitude dictée par son comportement.

Les Mémoires de Roger Stéphane ne sont certes pas consacrés à l'homosexualité. Roger Stéphane, c'est l'intellectuel bourgeois ivre de vie, admirateur et ami de Gide, de Cocteau, de Malraux, de Roger Martin du Gard, de De Gaulle... C'est le journaliste. Le patron de l'ancien Observateur, le résistant qui « prit » l'hôtel de ville de Paris, le dandy, l'homme de très bonne compagnie, anticommuniste, juif sans angoisse et sauvé de l'atroce, un homme éternellement jeune qui porte sur le monde et les autres hommes un jugement plutôt bienveillant, jugement intelligent et jamais sectaire, humaniste actif, mondain, multiple…

Roger Stéphane répétait sans cesse la définition choc de Malraux : « L'intelligence, c'est la destruction de la comédie, plus le jugement, plus l'esprit hypothétique. »

Comment ne pas aimer cet homme à la recherche de la totalité de son être fasciné par Montaigne et par l'extraordinaire aventurier pédéraste et fou d'action, l'ange du vertige, T.E. Lawrence : « J'ai connu face à son œuvre le sentiment que durent éprouver quelques bâtards indignes qui découvrent brusquement dans les archives qu'ils sont les fils d'un génie mort » (p. 206). Lawrence d'Arabie, c'est la somptueuse marge de son existence et sa faculté de tout perdre qui dame le pion à ceux qui ont pu l'accuser d'opportunisme. Roger Stéphane cite la phrase redoutable de Lawrence : « Un esclavage volontaire est l'orgueil le plus profond d'un esprit morbide » (p. 206).

Agir sans une complète conviction, pour le panache, pour échouer, pour gagner. Car « tout est bien », même si ça ne finit pas bien. C'est la vie, unique et terrible, le bonheur.

■ Tout est bien, Roger Stéphane, Éditions Quai Voltaire, 1989, ISBN : 2876530333


Du même auteur : Autour de Montaigne

Voir les commentaires

Le martyre de Saint Sébastien, Gabriele d'Annunzio (1911)

Publié le par Jean-Yves Alt

C'est dans une ambiance éphébique, symbolique et mystique, qu'il faut replacer ce « Martyre de Saint Sébastien », pièce de Gabriele d'Annunzio et de Claude Debussy. Le lecteur trouvera ci-dessous les beaux emportements de l'empereur Dioclétien lorsqu'il brave et supplie, cet obstiné de Sébastien, qu'il veut sauver de la mort malgré lui :

Salut, beau jeune homme ! Salut

sagittaire à la chevelure d'hyacinthe !

Je te salue,

chef de la cohorte d'Emèse,

qu'Apollon aime, en qui le dieu

Porte-Lumière s'est complu

Par mon laurier, Sébastien,

je t'aime aussi

.......................

Que les dieux

justes conservent ta beauté

pour l'Empereur, Sébastien !

…………………………

Je veux te couronner, devant

tous les dieux

…………………………..

Quand tu florissais dans ta grâce,

je m'en souviens, tu dansais mieux

que tout autre entre des épées

nues. Parfois on lançait des flèches

sous tes pieds bondissants. Aucune

ne t'atteignit.

……………………………….

Il est beau, César (crient les femmes de Byblos)

Grande déclaration, comparable à celle de Phèdre, « incandescente » en face d'Hippolyte :

Je ne crois pas, je ne veux pas

croire aux délits dont on t'accuse,

chef de ma cohorte légère.

Tu es trop beau... Je t'aime.

Tu m'es cher. Dis : ne t'ai-je pas

comblé d'honneur, de bénéfices,

d'ornements, d'heures glorieuses

et de belles armes ? Tu mènes

mes archers d'Emèse, plus sveltes

et plus dorés que ceux qui vinrent

avec Elagabale (1) aux cils

peints, suivant le char de la Pierre

noire, traînée par les panthères

odoriférantes. Ils sont

les sagittaires du Soleil,

qui est le seigneur de l'Empire

……………………………….

Tu les mènes. Je t'ai donné

mes plus belles Aigles. Je t'ai

envoyé tuer des Barbares

sur le Danube. Tu as eu

des combats et des jeux. Toujours

j'ai tourné vers toi le plus clair

de mes visages.

……………………….

Je ne veux pas savoir

si tu fais des rêves étranges

autour d'un roi de Saturnales,

d'un esclave en tunique rouge

……………………….

Je te nomme l'Enfant aux rêves,

ce n'est pas pour t'égorger.

Et l'empereur appuie sa main sur l'épaule de Sébastien.

MARTYRE SAINT SEBASTIEN ANNUNZIO

Il lui présente tous ses dieux :

Vois. Regarde la multitude

des Formes, la forêt des Forces.

Choisis. Il y en a de rudes

comme les souches, les écorces,

les racines. Il y en a

de flexibles comme les feuilles,

les fleurs, les tiges ; car les fleurs

les plus belles sont nées de leurs

joies, de leurs tristesses, de leurs

vengeances

………………………

Tu peux choisir pour ton offrande

un dieu farouche, une déesse

molle, du sang, du miel. Qu'on tresse

d'anémone et de laurier-rose,

sans bandelettes, deux guirlandes.

Je veux ceindre l'Enfant morose

et me ceindre avec lui.

L'empereur affolé, déchaîné, renchérit encore :

Le soleil ? Et je te ferai

pontife du Soleil, au temple

du Quirinal. J'ajouterai

d'autres dépouilles aux dépouilles

de Palmyre.

Mais devant les refus hautains de Sébastien, son désir s'exaspère, devient furieux, sadique :

Il veut du sang, il veut du sang,

cet éphèbe pâle, du sang,

des souffrances et des ténèbres !

……………………………

Excédé, hors de lui, Dioclétien s'écrie :

Egorgez-le !

Mais aussitôt, il se reprend, feint de chercher un supplice plus rare... éclate en invectives, ordonne, se reprend encore :

Non, je veux rire.

Je cherche des façons nouvelles

………………………..

Ce soir même, tu vas rejoindre

Ton Guérisseur de Galilée.

……………………………

Donnez-lui, sacrificateurs,

une robe blanche, entourez

de verveine et de bandelettes

sa chevelure de joueuse

de flûte ; et qu'il ait pour compagne

au sacrifice une colombe

d'Amathonte.

Haletant, l'empereur les arrête. Il est éperdu, hagard :

Non. Des couronnes,

des couronnes et des colliers,

des couronnes rouges, de lourds

colliers, des torques de Gaulois,

des anneaux de soldats sabins

...……………………..

pour l'ensevelir

vivant sous les fleurs et les ors

……………………………

Ses ordres de mort, qu'il reprend, balbutiant, deviennent malgré lui des cris d'amour, des soubresauts d'halluciné :

Mais comme il est beau !

Il est trop beau. Je veux qu'il chante,

qu'il chante son extrême chant,

tel le cygne hyperboréen

…………………………

Car il est beau !

L'empereur murmure, n'en pouvant plus :

Sois un dieu. Je te ferai dieu.

Tu auras des statues, des temples.

Je t'aimerai.

……………..

Je veux appeler de ton nom

la plus lointaine des étoiles,

ou la plus proche.

Comme il est beau ! comme il est beau ! (hurlent alors les femmes de Byblos)

……………………..

Il se meurt, le bel Adonis !

Il est mort, le bel Adonis !

L'empereur bondit, ivre de prodige, de songe et de création. Entre ciel et terre, il combat, supplie, perd le sentiment :

Il est un dieu ! il est un dieu !

Tu es un dieu ! Je te fais dieu,

moi, le Maître de l'Univers.

Il évoque le sort d'Antinoüs :

Tout est licite à l'Empereur.

Hadrien a déifié

le Jeune Homme de Bithynie

à la bouche mélancolique

Je veux te consacrer un temple.

Il lui promet le triomphe des triomphes :

Tu vas, cette nuit, apparaître

aux yeux du peuple, dans les rues

……………………………

parmi la clameur des cohortes,

au milieu de torches nombreuses

comme mes désirs, sur un char

traîné par des éléphants blancs,

si haut qu'on abattra les Arcs

de Triomphe sur ton passage,

on ouvrira dans les murailles

des brèches pour que tu n'inclines

point ta tiare.

Les promesses de Dioclétien deviennent délirantes, démentielles, mais sublimes, grâce à d'Annunzio. Il le supplie d'accepter la Victoire :

……………………..

tu es dieu, tu es César,

tu es Prince de la Jeunesse :

tu as la puissance et la joie,

la merveille tissée des songes

pour vêtir ton corps ambigu,

les perles et le laurier-rose

par tes tempes étincelantes.

Tu auras tout, tu auras tout.

Je te donnerai les butins

de mon Asie profonde et chaude

………………………

Tu feras

verser du sang, fonder des villes,

ployer des rois, sécher des mers,

surgir des aurores

inconnues du fond des douleurs

inexpugnables. Tu auras.

Le monde tremblant dans le creux

de ta main comme l'alouette

dans le sillon avant le jour.

L'empereur croit à la conversion, in extremis, de son cher officier mais c'est le Galiléen qui l'emporte...

La nuit vient.

L'entends-tu ? La nuit rugit comme

une lionne, déchirant

les rets de ses nuages noirs.

La Louve a peur.

Mort, Sébastien séduit encore l'empereur, dont l'esprit s'obscurcit. Vaincu, exténué, plus mort que sa victime, Dioclétien ordonne encore, d'une lèvre incertaine, et dans son invincible tendresse pour le sacrifié :

Etouffez-le sous les couronnes,

étouffez-le sous les colliers,

sous les fleurs, l'or et la musique,

sous les désirs, l'or et les plaintes,

car il est beau.

Et le chœur syriaque gémit :

Il descend vers les Noires Portes.

Tout ce qui est beau, l'Hadès morne

l'emporte. Renversez les torches !

Eros ! Pleurez !

Les citations tirées de ce « mystère » se situent entre le vers 2052 et le vers 3348.

■ Le martyre de Saint Sébastien, mystère composé en rythme français par Gabriele d'Annunzio et Claude Debussy. Paris. éditions Calmann-Lévy, 1911


(1) Héliogabale

Voir les commentaires

1 2 3 4 5 6 > >>