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Admirable osmose avec Henri Matisse

Publié le par Jean-Yves

La séparation des espaces intérieur et extérieur, évidente au premier abord, devient de moins en moins franche au fur et à mesure que l'œil examine ce tableau. En effet, l'harmonie bleu-vert-jaune orangé est commune aux deux espaces et les réunit.


Le bocal de poissons rouges, placé en plein centre de l'image, est à la frontière entre le dedans et le dehors. Il crée un lien intense et efficace, car le bleu de son eau est aussi celui de la Seine.


La plante du petit pot de fleur, au pied du bocal, concrétise un lien entre l'intérieur et de l'extérieur. Elle s'arque vers la fenêtre en imitant la courbe du pont.


Les petites touches noires qui rythment l'extrémité de la tige de la plante se retrouvent avec les automobiles et les piétons.




Henri Matisse – Intérieur au bocal de poissons rouges – 1914

Huile sur toile, 147cm x 97cm, Centre Pompidou (MNAM), Paris


Ainsi Matisse invite-t-il à circuler entre intérieur et extérieur…


Ce tableau d'une sublime quiétude symbolise ma propre harmonie – quand je suis devant cette toile – comme si j'avais enfin trouvé le parfait dialogue entre mon intériorité et mon extériorité.


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Enfance à Guilin, Bai Xianyong

Publié le par Jean-Yves

Il n'y a rien de plus difficile, sans doute, que de mettre en scène l'enfance. Beaucoup n'évitent pas la mièvrerie, ou encore l'attendrissement sur soi, pas nécessairement contagieux.

 

Tel n'est pas le cas de Bai Xianyong, qui, dans un très beau récit d'inspiration autobiographique, conte l'éducation sentimentale d'un tout jeune enfant.

 

ENFANCE GUILIN BAI XIANYONG
Insouciant et capricieux, Rong Er appartient à un milieu aisé, avec son cortège de domestiques, ses réceptions et ses fêtes.

 

L'arrivée, dans cette famille chinoise, d'une nouvelle bonne, la belle et mystérieuse Jade, va bouleverser de fond en comble l'existence jusque-là paisible de l'enfant.

 

Ce petit récit, tout en pudeur et en subtilité, vaut avant tout par sa justesse de ton, la fraîche cruauté de ses couleurs. L'auteur excelle à décrire la condition tragique de l'enfant, condamné à être le témoin impuissant et un tantinet voyeur des drames adultes.

 

 

■ Éditions Alinéa, 1987, ISBN : 2904631313

 

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Couples conformes par Antoine Pickels

Publié le par Jean-Yves

« […] La manière dont les militants gays assimilationnistes ont réclamé, et parfois obtenu, que leur soit accordé le droit de convoler en justes noces n'est pas moins aberrante.

 

S'il est légitime de réclamer, en termes d'héritage, des droits égaux à ceux de partenaires hétérosexuels, ou de vouloir bénéficier des avantages fiscaux ou sociaux liés à la vie en couple – dans la mesure où ces avantages existent pour d'autres, ce qui pourrait être contesté, car la discrimination dont sont victimes à certains égards les célibataires peut parfois sembler injustifiée –, pourquoi cela doit-il se faire dans le cadre d'une reproduction de la cellule mère de la famille nucléaire ?

 

Une des particularités des pédés dans un contexte d'interdiction de relations avouées a été justement l'invention de relations affectives et sexuelles non figées, pas forcément basées sur l'exclusivité ni sur l'éternité, redonnant une place importante à l'amitié, créant des réseaux relationnels non traditionnels, des « familles choisies » en lieu et place des familles biologiques étouffantes et excluantes. Ces formes relationnelles se sont souvent avérées inventives et épanouissantes, et ont permis à des individus de s'accomplir, dégagés de l'étau des conventions. Abandonner ces pratiques inventives pour reproduire un modèle désuet, dans une société contemporaine où le divorce et les familles monoparentales ou reconstituées sont, même d'un point de vue straight, de plus en plus communes, se battre pour avoir le droit de se mouler dans un modèle périmé représente il me semble une véritable régression.

 

Que des jurisprudences sanctionnent l'existence de fait de certains couples et reconnaissent ces associations d'individus, les protégeant par là même de l'animosité des voisins ou de l'avidité des familles biologiques, très bien ; est-il pour autant nécessaire de les modéliser sur une structure contraignante qui a fait ses preuves en termes de capacité de destruction de l'individu ? Plutôt que de réclamer le mariage pour les gays – et d'assurer ainsi la fortune des psychothérapeutes, car il n'y a pas de raison pour que deux êtres de même sexe pris dans le même piège ne deviennent aussi fous que deux personnes de sexe différent –, il est urgent d'obtenir, pour tous, la reconnaissance du fait qu'un célibataire n'est pas un pestiféré, et que la polyandrie, la polygamie sont des modèles absolument pensables, dès lors qu'ils sont acceptés et non imposés ; la facilité d'adopter pour des parents isolés ou ne correspondant pas au schéma « classique » de la famille ; la reconnaissance que les communautés ne sont pas le fait des seuls moines. Voilà ce pour quoi les pédés devraient se battre, plutôt que de réclamer qu'on leur passe ces vilaines menottes que sont les alliances.

 

S'il y a couple – et il y a des couples pédés qui perdurent, sans autre contrat que moral –, s'il y a enfants – et il y a des enfants heureux, et d'autres malheureux, élevés par des couples d'hommes, qui malgré les bons exemples parentaux, préfèrent parfois l'autre sexe, même si dans ce cas-là, ils seront rarement tout à fait straights –, que des moyens légaux leur soient donnés pour jouir des mêmes avantages que leurs hétérologues n'est pas plus que logique. Que cela devienne le prétexte à la reproduction de l'étouffoir que peut être la famille pyramidale, avec rôles attribués dont on ne s'échappe pas, cadenassage vis-à-vis de l'extérieur, et prétention à représenter la meilleure partie du monde jusqu'à la fin de ses jours, est une exagération dangereuse, et représente une perte par rapport à ce qui a déjà pu être inventé hors de ce schéma.

 

Antoine Pickels

 

in « Un goût exquis : Essai de Pédesthétique », Editions Cercle d’Art, collection Ah !, Bruxelles, 2006, ISBN : 2702208037, pp.43/44

 

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Les songes noirs, Denis Rossano

Publié le par Jean-Yves

C’est un conte de fées... noir, mais les contes finissent par des mariages ou des morts. Et deux hommes peuvent-ils se marier, deux hommes qui, de plus, sont frères ?

 

Les songes noirs noue avec le romanesque le plus invraisemblable, se fiant à satisfaire l'imaginaire du lecteur. On songe bien sûr aux rêves les plus fous ; on pense à « Paul et Virginie », la merveilleuse idylle de deux adolescents innocents, au cœur d'un paradis perdu.

 

On retrouve des allusions à Bernardin de Saint-Pierre : l'île séparée du monde, l'unique maison et ses habitants, une femme, seule avec sa fille et son neveu et, caution morale, un prêtre sans danger, autant d'éléments et de personnages qui ravivent les souvenirs. Mais Denis Rossano brouille le jeu : le valet de cœur aime son jeune frère, une passion sans issue qui ne peut que se nourrir d'errance et de mort et sombrer dans le feu de la folie.

 

Sur cette île vit heureux et définitivement à l'abri des horreurs des hommes (du moins le croit-il ?) un adolescent beau et fragile, seul mâle entre sa tante solitaire et sa cousine Laura, belle aussi, tendre, unique. La vie se déroulerait sereinement si ne rôdait le frère inconnu, plus âgé, Julien, dont l'existence, soudain révélée, occulte totalement le simple bonheur des amitiés enfantines.

 

Eliséo a six ans quand il apprend que loin de lui vit un autre garçon de onze ans, Julien son frère. Les lettres de Julien seront pour Laura et Eliséo le viatique merveilleux, la source de leurs rêves, de leurs jeux. Le temps passe : Eliséo a quinze ans et Julien, vingt ans. Quand les deux frères sont enfin mis en présence – le plus âgé se laissant véritablement séduire par le plus jeune – naît un amour aussi exclusif que torturé qui débouchera sur la mort. Pour avoir un aperçu de ce duo prêt à tous les paroxysmes, sur fond de mer obscure et de lieux vagues, il n'est que de lire ce dialogue :

 

« Mais qu'est-ce que tu veux, à la fin ? souffla-t-il en s'efforçant de garder son calme.

– Prouve-moi que tu m'aimes, répondis-je très vite, avant même d'avoir réfléchi.

– Te le prouver ? répéta-t-il lentement, les yeux attachés à mon visage.

– Oui, oui. Sinon je ne te croirai pas. C'est ta faute.

Il resta longtemps sans rien dire, me tenant immobilisé entre ses mains ; [...] Nous avions peur.

– Mais comment prouve-t-on son amour à quelqu'un ? murmura-t-il. En l'embrassant, en le prenant dans ses bras, en lui faisant l'amour ?

– Non, cela ne suffit pas. On peut mentir.

– Ah ! je pensais bien, aussi.

– Il faut faire... quelque chose de dangereux, d'unique. Relever le défi. Passer une épreuve. Tout risquer, même sa vie, juste pour montrer à quelqu'un qu'on l'aime. » (p.212)

 

Denis Rossano ne s'encombre d'aucune contrainte quant à la véracité temporelle ou sociale : il pose délibérément un décor de théâtre et campe des personnages hors des schémas habituels. Quelques repères d'ailleurs flottent volontairement entre deux époques. Les jeunes gens troquent leurs vêtements usuels contre des costumes surannés ; on regarde à la maison de vieux films et notamment (superbe clin d'œil) le fameux Mrs Muir's Ghost – Le fantôme de Mme Muir – avec l'irréelle Gene Tierney dans une Écosse de légende et le secret d'un amour invisible et... parfait.

 

Mais le roman ne tiendrait pas si cette fantasmagorie d'amour et de mort ne s'appuyait sur une vérité psychologique et cette vérité est au cœur du roman : Eliséo est un tout jeune adolescent privé de références masculines. Il élabore un amour sans failles avec son double plus âgé, Julien, le frère beau et mystérieux. Et c'est Eliséo qui manœuvre cette passion, délivré encore de toute morale puisqu'il accède à l'amour (et à la passion sexuelle) pour la première fois et qu'il veut qu'elle soit sa seule et définitive expérience – c'est-à-dire que le mot expérience, justement, n'a plus cours.

 

Un amour sans limites, cruel, sans contraintes, un amour qui ne peut pas se vivre parmi les autres, qui n'a que faire de la société, une véritable tragédie antique qui se détourne de toutes les contingences et ne pactise avec aucune forme d'accommodement.

 

Denis Rossano en profite pour magnifier l'amour entre hommes. Il n'oublie pas l'enfance et sait que les contes de fées (même les plus morbides) en disent beaucoup plus long sur la solitude des hommes que l'analyse la plus raisonnable.

 

■ Éditions Regine Deforges, 1989, ISBN : 2905538449

 

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Du même auteur : Promenade dans la douce folie des gens tristes

 

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Clé du bonheur avec Robert Doisneau ?

Publié le par Jean-Yves

Deux plans composent cette photographie :

 

▪ Sur le premier, en avant, on aperçoit un dessus de cheminée brodé sur lequel sont disposés une coupelle fourre-tout, une paire de lunettes, une clé, une photo de mariage, un brûle-parfum et une horloge derrière laquelle sont glissés du courrier et une carte postale.


▪ Sur le second, reflet d'une scène de vie d'un couple dans une salle à manger Henri II, on voit un homme qui écoute la radio et une femme qui lit le journal.


Je vois la clé comme un indice que donne Robert Doisneau pour découvrir ce qu'il y a derrière cette photo. Et si elle était celle du bonheur de ce couple ?

 

Les deux horloges m'intriguent car elles n'indiquent pas la même heure : celle de la cheminée marque 17 h 30, celle du miroir 16 h 35. Cette petite heure d'écart indique-t-elle le temps qu'il faut pour passer de l'autre côté du miroir ?

 

Entre les « objets » du premier plan et ceux du second, il me plaît de discerner de nombreux échanges :

▪ Résonance des objets de la cheminée qui se réfléchissent dans le miroir.


▪ Photographie des jeunes mariés qui fait pendant au couple installé, des années plus tard, dans ses meubles.


▪ Écho de tous les cadres présents : celui de la photo de mariage recouvert de faux cuir avec celui du miroir en bois rainuré, celui de la carte postale avec celui du calendrier des postes, ceux des cadrans des deux horloges...


▪ Dialogue entre les motifs des feuilles de la coupelle fourre-tout et ceux du papier peint.


▪ Liaison entre l'intérieur et l'extérieur : clé, radio, fenêtre, journal.


 

Robert Doisneau – La cheminée de Madame Lucienne – 1953

Photographie en noir et blanc

 

En une seule image, Robert Doisneau aborde les notions de temps – jeunesse / vieillesse –, de beauté, d'amour. Quant à la clé, qui ouvre et ferme des espaces différents, du plus petit au plus grand, elle ajoute subtilement l'idée de secret, d'intimité, d'interdit...

 


Cette photographie est tirée de l'album de Jean Claude Gautrand, « Robert Doisneau 1912-1994 », éditions Taschen, collection Icons, 2003, ISBN : 3822816124, page 111

 

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