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Articles avec #etre derange avec marcela iacub tag

La propriété de son corps et la prostitution par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Sexe en location : Dans la morale du consentement qui est la nôtre au XXIe siècle, il n'est plus possible de condamner la prostitution. Sauf à souhaiter une pure et simple restauration de l'ordre qui prévalait avant la révolution sexuelle.

On aurait pu croire qu'avec la révolution sexuelle, tous les stigmates frappant la sexualité multiple ou hors mariage des femmes disparaissant, la prostituée connaîtrait la même promotion sociale que la fille-mère. De femme salie par une activité réprouvée, elle deviendrait une travailleuse ni plus ni moins honorable que les postières ou les écrivaines.

La révolution sexuelle n'a-t-elle pas imposé le principe selon lequel le caractère licite d'un rapport sexuel ne dépend que du respect du consentement des partenaires ? Et la prostitution n'est-elle pas une activité sexuelle où le consentement s'exerce à son état le plus pur ? A tel point qu'on négocie les tarifs, on choisit ses clients, on fixe d'avance ce qu'on fera ensemble, toutes choses que les gens éperdus de passion ne sauraient faire. Et pourtant, les détracteurs de cette activité s'acharnent désormais à nous montrer que les prostituées ne sont pas vraiment consentantes. Car quel autre type d'argument serait-il légitime d'avancer qui soit compatible avec une morale du consentement ?

La manière la plus répandue de mettre en cause le consentement des personnes qui se prostituent est de faire l'amalgame avec celles qui sont contraintes par des trafiquants à entretenir des rapports sexuels contre de l'argent que par ailleurs elles ne touchent pas. Mais devrait-on appeler "prostituées" ces victimes de la criminalité organisée ? Peut-on dire que les anciens esclaves américains étaient des agriculteurs lorsqu'ils récoltaient du coton ? On disait d'eux qu'ils étaient des esclaves.

Une femme qui est forcée de se prostituer est une esclave, et non pas une prostituée. Ce qui est criminel, c'est l'esclavage, et peu importe la tâche à laquelle la victime est vouée.

D'ailleurs, ce n'est pas parce qu'un domaine d'activité humaine est gangrené par des esclavagistes qu'on y renonce : on pourchasse les criminels, et on crée un cadre légal pour les autres. Ainsi, le fait qu'il existe en France des ateliers clandestins de couture rend-il les employés des industries textiles qui respectent le code du travail eux aussi des travailleurs forcés ?

"Arguments fallacieux, criera-t-on. Celui ou celle qui travaille dans la couture vend sa force de travail, tandis que la prostituée, elle, vend son corps, elle se vend donc elle-même, tout comme ceux qui vendent leurs organes."

Pourtant, la prostituée n'aliène rien d'elle-même définitivement. De même que la personne qui invente des logiciels informatiques loue son cerveau ou vend un service intellectuel, celle qui se prostitue loue ses organes sexuels, vend un service sexuel, et non pas un organe sexuel. Elle fait un métier tout à fait comparable à celui d'un masseur. Mais on dit que le sexe n'est point comme le cerveau ou la main, que rendre un service sexuel est un acte très intime, très personnel, que la froideur de l'argent ne lui convient pas. Donner son sexe, entend-on souvent, c'est se donner tout entier, de sorte qu'on ne pourrait le louer sans se vendre soi-même : comme un esclave !

Il s'agit là d'une conception de la sexualité tout à fait respectable, et que beaucoup d'entre nous partagent, mais qui n'en reste pas moins une parmi d'autres. Avons-nous le droit de l'imposer à tout le monde ? Un État pluraliste, qui fait sienne une morale du consentement et non pas de la vertu, ne saurait imposer une conception unique de la sexualité à tout un chacun : il cherche à faire respecter les différentes significations et valeurs que les citoyens peuvent attribuer à cette activité. Et d'ailleurs, si l'on voulait imposer que toute sexualité soit intime, personnelle, ne devrait-on pas interdire, par exemple, les partouzes et les activités sexuelles de ce genre ?

Hélas, raisonner sur ces questions agace. On en vient rapidement à entendre des arguments plus émotionnels. On dit : "N'avez-vous jamais parlé à des prostituées ? N'avez-vous pas entendu qu'en général elles ne font pas cela de gaieté de coeur, mais parce qu'elles y sont contraintes par la nécessité et la misère ? Quelle femme, en vérité, pourrait apprécier de se vendre ainsi ?"

Certes, on se prostitue pour de l'argent, et non pas, par définition, gratuitement ; mais si tous ceux qui sont poussés à travailler parce qu'ils ont besoin de gagner leur vie étaient considérés comme des esclaves, il ne resterait que quelques rentiers pour se prévaloir du statut d'hommes libres. Je suis, pour ma part, assez favorable à l'idée de revenu universel inconditionné. Mais il est curieux qu'on ne se montre jamais aussi furieusement anticapitaliste qu'avec la prostitution...

Au fond, les détracteurs de la prostitution veulent dire que la morale du consentement ne s'adresse qu'à ceux qui cherchent à assouvir leurs désirs ou à éprouver du plaisir dans la réciprocité. Il leur paraît scandaleux qu'on l'utilise pour des relations unilatérales comme la relation prostitutionnelle. Mais pourquoi serait-il illégitime de consentir à un rapport sexuel pour une autre raison que le désir irrésistible qui nous y pousse ou pour le plaisir délicieux qu'on y trouve ?

Il n'y a rien là qui aille contre les règles ordinaires du consentement. A combien d'actes sexuels tant d'honnêtes gens consentent-ils tous les jours qui n'ont ni pour cause le désir, ni pour conséquence le plaisir, mais par exemple la générosité, la routine ou un certain sentiment du devoir ? A l'opposé, ne peut-on aussi imaginer des actes sexuels non consentis mais que les victimes désirent ou dans lesquelles elles éprouvent du plaisir ? De tels actes ne manqueraient pas pour autant d'être heureusement considérés comme des agressions sexuelles.

Il semble décidément difficile, dès lors qu'on se place dans le cadre d'une morale du consentement, de condamner la prostitution. Certes, il reste la solution de revenir, explicitement, à une morale de la vertu et des "bonnes mœurs". Mais, dans ce cas, si l'on ne veut pas être de nouveau incohérent, il faudrait aligner l'ensemble de la révolution sexuelle sur une telle morale, et dire aux gens l'usage de leurs organes sexuels qui plaît à l'État. Mais cela a un nom : c'est une Restauration.

L'incohérence, c'est-à-dire l'incapacité à aller jusqu'au bout de ses idées, n'est pas seulement un vice de la pensée : elle a parfois de fâcheuses conséquences politiques. Ne l'oublions pas.

Le Monde, Marcela Iacub, mardi 17 octobre 2006

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Le pays doux amer de Nick Conrad par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Le rappeur qui choque tant le ministre de l’Intérieur sublime la violence vécue. Vaincre ladite violence par la parole est l’un des plus beaux buts de la liberté d’expression dans une démocratie.

Non content de s’être ridiculisé à propos d’une attaque inexistante contre le célèbre hôpital parisien de la Salpêtrière, le ministre de l’Intérieur s’en prend maintenant au rappeur Nick Conrad. Horrifié, semble-t-il, par le clip Doux Pays que ce dernier vient de sortir, il saisit immédiatement le procureur de la République et la plateforme Pharos. Apparemment, il est persuadé que des lourdes peines devraient être infligées à l’encontre de ce criminel dangereux qui fait semblant d’être un artiste pour distiller impunément son venin. Mais qu’est ce qui a tant heurté monsieur Castaner ? En vérité, ce n’est pas une mince affaire. C’est terriblement grave, c’est un scandale. Dans cette chanson vous pouvez entendre, par exemple, «J’ai baisé la France jusqu’à l’agonie» ou bien : «Cet Hexagone, j’encule sa grand-mère» ou encore «Je vais poser une bombe sous son Panthéon». Cependant, pour que ses propos soient compris pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire, de l’art - même s’il faut avouer que ce n’est pas du grand art mais de cela, hélas, personne ne peut se prétendre juge - le chanteur a pris la peine d’en avertir le public au début et à la fin du clip. Ce n’est pas la France qui est visée dans cette chanson, dit-il en substance, mais «la mentalité française, les médias, etc.».

Monsieur Castaner ne fut pas convaincu par ces explications. A ses yeux, le clip serait un appel à la violence et à la haine. Et pourtant, c’est tout le contraire qui se dégage de cette misérable petite chanson. En effet, il ne faut même pas lire les justifications que le chanteur donne dans 20 Minutes pour comprendre à quel point il aime la France, pays où il est né - tout comme le ministre de l’Intérieur - et dont il attend un amour en retour qui n’arrive pas parce qu’il est noir. Et c’est parce qu’il chante ces vers maladroits qu’il transforme la violence de persécuté qu’il a en lui en musique et en mots. Qu’il cherche à faire comprendre à ses persécuteurs à quel point leurs attitudes font naître chez lui des terribles souffrances. D’ailleurs, il serait formidable que les vraies violences que subissent nos concitoyens se transforment en des chansons. Si les casseurs qui s’infiltrent dans les manifestations, au lieu de détruire des bâtiments, chantaient des vers cruels, si les policiers, au lieu d’éborgner des manifestants, entonnaient de belles marches militaires… la société française serait tellement plus forte et plus heureuse ! Parce que chanter c’est une manière de se parler beaucoup plus efficace que le discours ordinaire. C’est d’ailleurs étrange qu’en tant que ministre de l’Intérieur, et donc chargé d’assurer notre tranquillité, monsieur Castaner ne comprenne pas que les chansons neutralisent les violences physiques et matérielles. Et non seulement des chansons : vaincre la violence par la parole est l’un des plus beaux buts de la liberté d’expression dans une démocratie.

C’est pourquoi les cours constitutionnelles qui protègent cette liberté ne cessent de répéter que les paroles que les citoyens ont la liberté de proférer peuvent être désagréables, outrageantes, agressives, insupportables. Comment pourraient-elles sublimer la violence autrement ? Mais le plus étrange est ici le silence des associations noires devant le sort de Nick Conrad. Tandis qu’elles mirent toute leur énergie pour faire annuler une représentation des Suppliantes à la Sorbonne – sous prétexte que le déguisement des acteurs était raciste –, elles n’ont pas couru à l’aide du rappeur malmené. Force est de constater que le gouvernement et les associations qui défendent les minorités aiment davantage ce que l’on peut obtenir par la censure que par la liberté d’expression. Comme si chanter, jouer du théâtre était plus dangereux que d’être forcé à se taire. Heureusement, Nick Conrad ne pense pas du tout la même chose.

Libération, Marcela Iacub, 24 mai 2019

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L'anachronique discrimination des célibataires par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Alors que de plus en plus de personnes vivent seules, les politiques publiques, au lieu d’accompagner cette tendance de fond, la condamnent économiquement et socialement.

La surreprésentation des personnes ne vivant pas en couple chez les gilets jaunes (lire la tribune de Romain Huret « les Célibataires au cœur du grand débat » dans Libération du 26 mars) montre à quel point la question sociale ne peut être dissociée des politiques de la vie privée. Pour les couches les plus favorisées de la population, le fait de vivre seul est une situation qui peut être vécue comme source du plus grand bonheur. Il n’en est pas de même pour ceux qui peinent à payer leurs factures et se privent de l’essentiel. Loin d’être un choix, le fait de vivre en couple est pour ces derniers un devoir qui engage même leur survie. Voilà quelque chose que les politiques sociétales dites de gauche ne semblent pas avoir compris, obsédées qu’elles sont par les unions entre personnes du même sexe et par les théories du genre pour afficher leur parti pris pour la « modernité ». Prétendument inquiètes du destin sentimental des minorités, ces politiques font semblant de ne pas voir deux tendances de fond dans l’ensemble des sociétés démocratiques depuis quarante ans : celle du déclin du couple et des solidarités familiales et celle, en hausse, du nombre de personnes vivant seules, et dans des situations sociales et économiques diverses.

En France, par exemple, 35 % des ménages sont constitués d’une seule personne. Selon certains chercheurs, cette réalité ne fera que croître dans les prochaines décennies, jusqu’au jour où ne pas partager son logement avec quelqu’un sera aussi évident que de réserver sa brosse à dents à un usage strictement personnel.

Au lieu d’accompagner ce mouvement, les politiques publiques le nient et cherchent même à le décourager en augmentant le coût de la vie en solo. Ceux qui sont en mesure de se payer ce luxe sont harcelés par des normes sociales qui les font se sentir comme anormaux car incapables de se lier à un partenaire d’une manière durable. Ce faisant, ce délicieux plaisir de la vie en solo est terni par les illusions d’une « autre vie », d’une vraie et merveilleuse vie à côté de l’élu(e) de son cœur. Sans compter les prêches incessants de ces prophètes médiatiques qui voient dans ce mouvement de fond l’expression d’un égoïsme pathologique propre aux sociétés gangrenées par l’individualisme et promises, de ce fait, à se désagréger au plus vite. Donc ceux qui incarnent ces tendances devraient payer pour leurs comportements délétères aussi bien économiquement que psychologiquement. Pourtant, ce que montrent les enquêtes, c’est précisément le contraire. Les personnes qui vivent seules – et qui peuvent se le permettre – ont des réseaux sociaux plus denses que celles qui vivent en couple. Certes, il y a ceux et celles que la misère économique et la maladie isolent. Mais pourquoi leur faire payer plus cher la vie en solo ? Cela ne tient qu’au jugement d’une société cruelle envers ceux qui ne peuvent pas se « payer » cette forme de vie. Plus encore, on pourrait avancer qu’une société comme la nôtre, qui pousse les personnes à habiter seules, est si connectée et bien organisée qu’elle n’a plus besoin des instances intermédiaires que sont le couple et la famille. Cela ne signifie pas que l’amour romantique disparaîtra de nos mœurs. Mais on apprendra à le relativiser et à ne pas le confondre avec les lourdeurs et les responsabilités de la vie en commun.

Tout un chacun saura à quel point le premier est passager et apprendra à se prémunir des déséquilibres qu’il est susceptible de produire lorsqu’il n’est plus là. Dans une société d’individus qui assument leur condition, la profondeur des liens est remplacée par leur multiplicité de sorte à ne dépendre de personne en particulier tout en étant entouré de plein de monde. Dans ce type de société, chacun sait que le seul vrai conjoint que nous ayons, le seul qui soit né pour nous et juste pour nous – et cela jusqu’à ce que la mort nous sépare – c’est nous-mêmes.

Libération, Marcela Iacub, samedi 6 avril 2019

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Dans la peau d'un autre par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Un acteur hétéro peut-il incarner un homo ? Cette question n’est-elle pas un « problème de riche » ? Ne faudrait-il pas mieux revendiquer l’égalité sociale ?

L’été dernier la comédienne Scarlett Johansson abandonna le projet de jouer le rôle du gangster Dante « Tex » Grill dans le biopic Rub&Tug dont la réalisation avait été confiée à Rupert Sanders. L’actrice fut si critiquée pour avoir accepté ce rôle qu’elle préféra renoncer. Puisque le gangster en question était né femme et qu’il s’était toujours présenté comme un homme, le rôle devait revenir non pas à une femme hétérosexuelle mais à un transgenre. Le même type de polémique a éclaté il y a quelques jours autour du comédien Matt Smith qui a accepté d’incarner le photographe Robert Mapplethorpe dans le biopic qui lui sera consacré. Comment un acteur hétéro ose-t-il jouer le rôle d’un homo ? Héroïque, Smith ne s’est pas laissé démonter. Il n’empêche, il a estimé nécessaire d’expliquer son choix, considéré comme suspect, lors d’une conférence de presse. L’orientation sexuelle d’un comédien, dit-il en substance, ne devrait avoir « aucune incidence » sur les rôles qu’il est capable de jouer. Il semblerait que cette mise au point a calmé, pour le moment, la fureur des militants.

Ces explosions de radicalité sont insignifiantes, et elles ne peuvent pas entacher la lutte de ceux qui militent pour en finir avec les discriminations dont les minorités sont victimes.

Pourtant dans cette affaire, ces militants que l’on dit « radicaux », cette « gauche des identités » issue des universités américaines – mais présente aussi maintenant en France – montre son véritable visage. Si un comédien ne peut pas trouver en lui les mêmes émotions, les mêmes désirs, les mêmes souffrances que tout être humain, que signifie alors lutter contre les discriminations dont les minorités sont victimes ? Ces militants ne luttent-ils pas justement pour qu’en dépit de toutes nos différences, nous ayons tous droit au même respect ? Le corps et l’esprit de chaque humain sont traversés par des nécessités et par différentes émotions, douleurs et joies, qui nous unissent plus qu’elles ne nous séparent. Ces militants radicaux semblent au contraire vouloir tracer – à l’instar des racistes – des frontières qui nous rendent tous hétérogènes les uns des autres au point de nous demander si nous appartenons encore à la même espèce.

Cette comparaison peut sembler de mauvaise foi. Cette gauche identitaire veut bien sûr promouvoir les minorités. Voilà pourquoi elle met en avant leurs différences. Tandis que pour les racistes et les autres persécuteurs, ces différences ne sont qu’un argument pour mieux les marginaliser, pour les faire disparaître. Or c’est précisément là que réside le problème. Rendre les membres des minorités égaux à ceux de la majorité n’est pas la même démarche que de chercher à les promouvoir. Cette dernière revendication ne bénéficie qu’aux membres les plus favorisés de ces minorités, à ceux qui appartiennent déjà aux élites de la société, même en tant que parents pauvres.

Si ces militants radicaux se souciaient vraiment d’égalité, ils devraient d’abord s’attaquer à la source la plus massive des discriminations, celle qui vient de la misère sociale. Et s’ils songent à des mesures de promotion, ces dernières devraient s’appliquer aux membres les plus défavorisés des minorités qu’ils prétendent protéger, à ceux qui subissent une double exclusion avec la cohorte de violence et d’injustices que cela implique. Ce n’est donc pas étonnant qu’une gauche indifférente à la question sociale, qu’une gauche dont les représentants ne sont plus soucieux que de leurs seuls intérêts, soit conquise par cette idéologie. Il est aussi logique que ce soit cette gauche qui s’effondre aujourd’hui : elle trahit les plus défavorisés et déçoit ceux à qui elle doit son existence. Certes, elle pourra se consoler en pensant qu’au moins Scarlett Johansson ne jouera pas le rôle d’un terrifiant gangster transgenre.

Libération, Marcela Iacub, samedi 23 février 2019

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Aimant comme une « Mule » par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Est-ce que ce sont les sentiments que nous éprouvons pour les autres ou les preuves que nous pouvons en fournir qui comptent ?

Ceux qui croient encore que les vieux ne sont bons que pour Alzheimer ou le diabète gagneraient à aller voir la Mule, le dernier film de Clint Eastwood. L’acteur-réalisateur mythique de presque 90 ans incarne ici un papy de son âge, Earl Stone, qui, après avoir fait faillite comme horticulteur, se met à transporter de la drogue pour un redoutable cartel mexicain. Cela rapporte beaucoup plus qu’il ne pourra en dépenser – son espérance de vie étant terriblement courte – et lui permet de devenir généreux avec sa famille et ses amis.

Mais, contrairement à l’image d’un être détaché du monde qui nous viendrait à l’esprit en entendant un tel récit, pour Earl Stone, cette aventure sera l’occasion d’une radicale remise en question de lui-même. Les valeurs qui avaient jusqu’alors structuré son existence, notamment la réussite professionnelle, lui semblent désormais stupides au regard des liens familiaux qu’il avait négligés, au regard de l’amour qu’il avait toujours éprouvé sans être néanmoins en mesure de le montrer.

Ce renversement de personnalité n’est pas sans risque. Earl Stone désobéit aux mafieux qui l’avaient embauché au risque de sa vie pour se rendre au chevet de son ancienne épouse mourante et lui dire à quel point il l’aime, et ce depuis le premier jour. Cet acte lui coûtera très cher, il le sait. Mais il assume presque joyeusement cette fatalité. Pour celui qui n’a plus le temps nécessaire pour montrer tout l’amour qu’il éprouve envers ses proches, après une vie d’abandons répétés, y a-t-il quelque chose de plus « démonstratif » que le fait de se faire assassiner par un cartel ? Vouliez-vous des « preuves » de mon amour envers vous ? Voilà mon corps trituré sans pitié.

Certes, le hasard qui est incarné ici par la police ne permettra pas à Earl de montrer ses sentiments de cette manière. Mais cela n’est au fond qu’un détail sans importance. Ce qui compte avant tout, c’est la question ironique que le réalisateur pose et que l’on pourrait formuler ainsi : est-ce que ce sont les sentiments que nous éprouvons pour les autres ou les preuves que nous pouvons en fournir qui comptent ? Que sont ces maudites preuves sinon des actes vides de toute substance que la coutume impose, tels qu’être présent au mariage de sa fille ou rentrer tôt ? C’est si facile de respecter ces conventions tandis que les sentiments authentiques, comme ceux que Earl éprouvait, sont si rares.

Pour des êtres comme Earl Stone, chez qui les sentiments sont si profonds, ces conventions peuvent paraître futiles. Ces sentiments ne se révèlent que dans des situations les plus inattendues.

On pourrait même postuler que ces conventions ont été inventées pour cacher l’absence de sentiments véritables. Mais comment montrer l’existence des vrais sentiments ? Il suffit au fond de « contempler » ceux et celles qui nous entourent pour le comprendre. Un homme comme Earl Stone, dont le métier consistait à travailler toute l’année pour que ses fleurs s’ouvrent un seul jour, ne pouvait pas vivre à côté d’êtres qu’il n’aimait pas sincèrement. Il était trop délicat pour cela.

On dirait que les gens n’ont rien à faire des vrais sentiments. Tout ce qu’ils demandent, ce sont des preuves, c’est-à-dire leur simple expression sociale. Mais la vie ne deviendrait-elle pas trop incertaine si nos rapports les plus proches dépendaient de nos vrais sentiments ? C’est possible. Mais si par hasard vous êtes en couple avec quelqu’un qui vous aime mais qui ne sait le montrer, ne lui en faites pas le reproche, comme le fit constamment l’épouse d’Earl Stone. Car, désespéré par vos accusations, il cherchera à vous convaincre de son amour, comme le héros de la Mule, par les voies les plus inattendues ou les plus dangereuses. Et dites-vous soulagé si, parfois, on doit se contenter de l’amour seul et renoncer définitivement à en avoir les preuves.

Libération, Marcela Iacub, samedi 2 février 2019

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