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L'origine de l'interdit judaïque par Françoise d'Eaubonne

Publié le par Jean-Yves

Une question qui ne fut jamais résolue et qui intéresse au premier chef tous les Arcadiens est celle de l'interdit judaïque de l'homosexualité. On a déjà remarqué souvent l'originalité de cette attitude, unique dans le bassin méditerranéen, du petit peuple irréductible qui devait donner un dieu à l'Occident. Entre les Grecs qui connurent leur apogée avec une civilisation fondée sur l'Eros minoritaire (1) et l'Islam qui, beaucoup plus tard, réagit par le Coran avec une égale sévérité, puis continua à le tolérer largement dans ses mœurs, le farouche anathème mosaïque a de quoi surprendre. Comme nous sommes tous fils de la Grèce et de la Judée qui collaborèrent à notre culture, nous ne pouvons nous désintéresser d'un tabou qui, si antique soit-il, se fait encore sentir parmi nous.

 

En général, on attribue cet interdit à deux raisons : celle de la malédiction jetée sur Sodome, puis la nécessité, après la captivité de Babylone, de sauvegarder la procréation afin de lutter contre les ennemis d'Israël toujours soucieux d'exterminer le peuple élu. On ajoute, en parlant du judéo-christianisme, que le christianisme hérita de cet anathème et de ce souci exclusif de la fécondation, devenu but unique de l'érotisme, et ceci par le truchement de saint Paul qui était Juif.

 

Nous avons ici l'intention de prouver qu'il s'agit d'une triple erreur, et de tirer au clair la véritable origine de cette condamnation du fait homosexuel.

 

Au sujet de Sodome

 

La légende des cinq métropoles frappées par la colère de Dieu (qui en gracia une) est très antérieure à la condamnation du Deutéronome. Le sens symbolique de cette histoire est loin d'être dégagé. Elle semble tenir beaucoup plus de place dans le Coran qui y revient six fois et qui, cependant, n'a pas entraîné une suppression de l'Eros minoritaire. Il a été convenu, bien qu'il ne le soit jamais dit expressément, que Dieu châtie Sodome et les trois autres cités de la Plaine pour crimes d'impudicité ; mais il est à peine question de Seboïm et Abama ; surtout de Sodome et de sa voisine immédiate, Gomorrhe. Pourquoi ? A cause du récit (fort mystérieux à tout prendre) de la visite des anges et de la tentative de viol dont ils furent victimes, de la part des habitants séduits par leur beauté céleste. Ainsi la colère de Yaweh s'abattit sur ces scandaleux (2).

 

Quand, dans la légende d'Œdipe, on a commenté une des versions de ce célèbre mythe : « Laïos puni par les dieux pour avoir enlevé le fils de son hôte, le bel éphèbe Chrysippe », on met toujours l'accent sur la condamnation des « impudicités » et on en tire même argument pour soutenir que l'homosexualité était mal vue à l'époque de la Grèce chtonienne. Mais dans la fable grecque comme dans l'histoire biblique on interprète en fonction d'une mentalité moderne et on passe trop vite sur cet énorme péché du monde antique : le crime contre l'hospitalité, compliqué ici par cet autre affreux crime du monde sémite – l'arabe comme l'hébreu : le refus d'entendre la parole de Dieu. En réalité, ces deux infractions sont déjà tellement épouvantables dans le contexte judaïque qu'il était à peine besoin d'y ajouter une impudicité spéciale ; on croirait assister à l'œuvre d'une astucieuse imagination d'époque cherchant à inventer une histoire, un drame moraliste dont le personnage antipathique accumulerait toutes les horreurs, à la façon d'un villain, de Shakespeare.

 

Quoi qu'il en soit, l'interdit judaïque est tardif, nous l'avons dit, par rapport à cette légende de la Pentapole et de Loth. Ainsi que le notifie la Bible et que l'explique le R.P. de Vaux dans les Institutions de l'Ancien Testament, les sanctuaires consacrés à l'Eternel connurent, sur leur porche, une double prostitution sacrée : les femmes, kedeshot et les garçons, kedeshim. D'après le R.P. de Vaux, cette époque était celle du syncrétisme dont Israël connut tant de mal à s'arracher afin de se défendre de la contagion païenne et d'affirmer sa spécificité religieuse. « Le moi se pose en s'opposant. »

 

Les mesures coercitives des prophètes et des législateurs auraient fini par extirper ces habitudes qui étaient peut-être une survivance du chamanisme de Babylone. Cette prostitution sacrée durait encore au vite siècle avant notre ère (II Rois, XXIII, 7). Cette interdiction a été prise comme un aspect particulier du puritanisme général de la loi ; Raymond de Becker fait observer que le Lévitique comporte au moins une douzaine de tabous contre la nudité. « Pareille angoisse est rare, et sans doute pathologique », dit Raymond de Becker (L'Erotisme d'en face). Angoisse et interdits sans précédent dans le monde antique ! Quelle que soit, à l'origine, la panique du Grec devant les forces cauchemardesques du sexe et de l'hérédité. Mais les Grecs ont maîtrisé leur peur (mythe, encore une fois, d'Œdipe et du Sphinx) et assumé leur ambivalence jusqu'à en faire un processus d'approchement du divin ; les Hébreux ont creusé la plaie et l'ont entretenue avec un soin méticuleux, comme Job grattant ses plaies sur son fumier. C'est ainsi qu'on voit le même Lévitique porter cette célèbre condamnation sur l'amour entre deux hommes : « C'est une abomination, et tous deux devront mourir et leur sang retombera sur eux » (XX, 1°).

 

On s'est perdu en conjectures pour découvrir de cette sévérité. L'histoire de Sodome est loin. C'est alors qu'on invoque la captivité de Babylone et les impératifs de fécondation.

 

Du devoir de fertilité

 

En effet, a-t-on observé, l'anathème ne frappe-t-il pas également Onan qui fait tomber sa semence sur la terre ? Il s'agirait donc d'un refus du gaspillage chez une race menacée de disparaître et de ne pouvoir remplir son rôle historique : témoigner de Dieu.

 

Cette explication a une force d'appoint, mais elle n'est pas déterminante.

 

Certaines incohérences, dans cette perspective, ne se justifient pas. Pourquoi l'acte pédérastique ne serait-il puni que de fouet si le partenaire en est un enfant de moins de neuf ans ? L'homosexualité de la femme n'est pas punie ; à une époque tardive, elle entraînera le fouet également, et l'interdiction d'épouser un rabbin ; pourquoi donc, dans le Deutéronome, est-il pourtant interdit à la femme de porter des vêtements d'homme ? (Et à l'homme des vêtements de femme, mais cela est compréhensible puisque l'homosexualité lui est défendue.) Enfin, si Onan est déclaré coupable pour refus de féconder sa femme (car, on le sait, il ne s'agit pas d'un masturbateur mais d'un pratiquant du coïtus interruptus), pourquoi lui est-il loisible de sodomiser l'épouse, au nom de ce précepte : « Si un homme achète une viande, il peut la manger rôtie ou bouillie ? » (Cité par Roger Peyrefitte, dans Les Juifs.)

 

Les chrétiens, non menacés d'extermination, eux, ont, poussé bien plus loin la hantise de la fécondation attachée à l'acte sexuel !

 

Non ! ce qui, indiscutablement, est coupable aux yeux du Lévite, c'est l'homophilie (3). C'est-à-dire l'élection du mâle ; bien moins l'attirance du mâle pour l'enfant, cet être négligeable, et nullement l'attirance de la femme par la femme, ces êtres inexistants. Si elle est châtiée de porter des vêtements d'homme, c'est dans le souci – explication valable, cette fois-ci – de s'arracher au syncrétisme et d'éviter la contagion païenne et idolâtre. (On se souvient des innombrables festivités grecques et orientales où se faisait l'échange rituel des vêtements.)

 

Qu'est-ce qui pouvait relier ce tabou si rigoureux et si spécial aux fondements mêmes de la doctrine hébraïque ?

 

L'attitude du Juif devant la bisexualité originale ne traduit pas l'effroi des Grecs de l'époque chtonienne, effroi déjà chargé d'une certaine fascination, mais l'angoisse et l'horreur de l'homme pieux devant un sacrilège. Revenons au Deutéronome :

 

« Tu ne laboureras point avec un bœuf et un âne attelés ensemble. »

« Tu ne porteras point un vêtement tissu de deux espèces de fils. »

(Deutéronome 22, 10-11)

 

Dans la vigne également, il est interdit de semer plusieurs semences. Toujours et partout, dans les plus humbles détails (mais il n'y en a pas pour le Juif pieux), tout doit tendre à l'Unité ; car le Saint (béni soit son nom !) est Un : l'Unique, l'Erâd. Prescription qui se ramifie jusque dans la gnose, chez les gnostiques de l'empire byzantin. « Zeus régnait d'instinct et ne moralisait point ; au contraire, les hommes importent à Yaweh », a déclaré Jung (Réponse à Job).

 

Or, l'homme est deux ; deux sont le corps et l'âme ; deux, le sujet et l'objet ; deux, le mâle et la femelle. Cette rupture permanente est le cauchemar d'une religion qui tend désespérément à dépasser le dualisme tout en ayant la très claire conscience de cette impossibilité. Pour le commentateur du Zohar, entre autres, l'idée de l'homme à l'image de Dieu est une horreur, et non pas la croyance de base qui va de soi pour le fidèle moyen : « Est-ce que Dieu est double comme nous, mâle et femelle? » répond-il avec indignation. Le monisme réalisé serait être Dieu, l'Unique (4). Suprême sacrilège, comparable à celui reproché au Christ quand il s'est prétendu fils de Dieu, ce qui fait le grand prêtre déchirer ses vêtements : « Il a blasphémé ! »

 

La copulation n'a pas seulement le but de multiplier les chances de naissance du Messie, mais encore de faire cohabiter avec les hommes la séchina, la grâce du Saint (béni soit son nom !). L'union des mâles, dans cette perspective, devient un blasphème abominable, non par sa simple stérilité mais par son effrayante prétention de singer Dieu dans son unicité ; en quelque sorte, de tenter par des moyens purement humains, en dehors de la volonté de Yaweh (qui a divisé l'homme en deux sexes), une impossible et sacrilège réalisation du monisme qui n'est qu'en Lui.

 

Ceux qui ont voulu expliquer le tabou par des raisons utilitaires ont méconnu ce fait que rien, dans la religion juive, ne relève d'un simple utilitarisme, et que dans les détails les plus concrets et même les plus bas (l'obligation faite par Moïse à son peuple d'enterrer ses ordures dans le désert ne s'explique pas par une mesure d'hygiène, par exemple), rien n'échappe à une référence profonde à la métaphysique des liens entre l'homme et Yaweh.

 

Le christianisme paulinien est-il Juif ?

 

Le christianisme ne retiendra cet anathème, comme il le fait en tout, que par ce souci qui depuis saint Paul frappe tout exercice original de l'érotisme et laisse subsister une odeur de soufre jusque dans le mariage « qui nettoie l'amour » comme dit Baudelaire. C'est le plaisir qui devient le grand maudit, et tout ce qui est minoritaire dans l'Eros, aussitôt soupçonné d'en être plus raffiné, plus précieux, donc plus coupable. Le puritanisme antisexuel et tout particulièrement anti-homosexuel de notre christianisme, est mis d'ordinaire au compte de Saül de Tarse en raison de ses origines juives. Or, le christianisme a marqué une évolution dans la méfiance de la chair par rapport à l'Ancien Testament ; non seulement la polygamie est devenue monogamie, mais les relations avec l'unique épouse sont beaucoup plus sévèrement contrôlées ; une foule de pratiques sexuelles sont interdites, qui ne l'étaient pas ; on ajoutera un commandement au Décalogue : « Œuvre de chair tu ne feras — Qu'en mariage seulement. » L'influence des femmes se fait sentir de très bonne heure dans cette restriction punitive, comme le prouve l'exemple de sainte Monique, mère de saint Augustin, qui renchérit encore sur le puritanisme paulinien. Cette idée de la libération que se forment les femmes de l'époque, sitôt reconnues fidèles à part entière, rachetées comme les hommes par le sang de Dieu, n'a rien de flatteur pour les maris de ce temps. Saül, lui, se plaignit de « porter un aiguillon dans la chair » ; le père Oraison y voit l'aveu d'une homosexualité refoulée ; il puisa sans doute dans ses ennuis personnels plus que dans sa qualité judaïque cette hostilité au corps qu'on ne trouva jamais dans l'Evangile, et qui annonce déjà l'augustinisme.

 

La continence, dans l'esprit des premiers chrétiens, ne devait pas être infligée longtemps à l'humanité, puisque elle allait disparaître ; ils attendaient avec confiance la fin du monde. Mais le monde continua. Dans les civilisations agricoles de l'avenir, l'Eros – et tout particulièrement sa minorité d'avant-garde – allait être tenu responsable des grêles, des épidémies et autres fléaux. Epaissie de tabous judéo-chrétiens qui, dans ce contexte, allaient prendre une force terrible, la nuit du Moyen-âge commençait à s'étendre (5).

 

(1) Contrairement à ce que soutient Meier (« Histoire de l'Amour Grec », trad. par Pogey-Castrie), l'homosexualité était largement pratiquée et reconnue dans la Grèce primitive si le fameux Ve siècle en fut le point culminant et lui voua un culte jamais rêvé auparavant (Cf. Didier Anzieu, Temps Modernes, oct. 1966).

(2) N'omettons pas le souvenir de ce détail : les Sodomites refusent les trois femmes que leur offre Loth dans son désespoir de l'offense faite à Dieu ; (sacrifice héroïque et non pas preuve du dédain où l'Hébreu aurait tenu les femmes) ; je tiens pour certain que cet épisode du rejet des femmes au profit de créatures masculines à la divine séduction est à l'origine du tenace préjugé populaire qui confond homosexuel et inverti, et de l'autre préjugé intellectuel qui fait de tout homosexuel un angéliste.

(3) Autre différence avec le christianisme. Aux pires moments de la persécution de l'Eros minoritaire, au Moyen-âge, alors qu'on brûlait et les sodomites et les époux coupables de sodomie, une certaine forme d'attirance homophilique dans la littérature et les arts était respectée. C'est Serge Talbot qui l'a fait remarquer dans une conférence à Arcadie : au moment où les bûchers s'éteignent, une certaine forme d'amour platonique disparaît en littérature ; le XIXe siècle confondra ce que n'a pas confondu le Moyen-âge : l'homophilie et la sodomie.

(4) Rappelons ici que pour Sartre la coïncidence de l'être et de l'existence est une impossibilité, car se serait être Dieu.

(5) Extrait de Sodome au sexe inconnu, en préparation.

 

Arcadie n°166, Françoise d'Eaubonne, octobre 1967

 

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Paco les mains rouges, Fabien Vehlmann et Eric Sagot

Publié le par Jean-Yves

C'est l'histoire d'un jeune instituteur, Patrick Comasson, auteur d'un crime passionnel qui se voit condamné au bagne à perpétuité.

 

C'est aussi l'histoire d'un hétéro qui se surprend à tomber amoureux d'un homme.

 

Direction la Guyane au bagne de Saint-Laurent du Maroni.

 

Le bagne commence dès le départ avec une promenade infamante à travers la France jusqu'au port de Toulon où se fait l'embarquement. Le bateau fait une escale à Alger pour embarquer quelques bagnards venant de Biribi. Patrick Comasson fait alors la connaissance d'Armand dit La Bouzille, un gros-bras au cœur tendre, qui – pendant les quinze jours de traversée – lui fait un grand tatouage dans le dos « La mort qui fauche ».

 

 

Sur le bateau, chacun est vite mis au courant par les récidivistes, de ce que seront les conditions, en Guyane.

 

Sur place, le jeune instituteur découvre que la réalité est pire que celle qu'il avait imaginée. Il se fait violer dès son arrivée par trois hommes. Personne n'intervient. Un chanteur est même là pour couvrir les cris.

 

 

Il y a aussi l'autoritarisme des gardiens, la chaleur tropicale, les moustiques, le paludisme, les cabanes qui vont compléter ce chapitre cruel.

 

Pour survivre, Patrick devra se salir les mains (d'où son nouveau patronyme, « Paco les mains rouges »). Pour se faire respecter, il devra semer la mort (à l'image de la grande faucheuse tatouée dans son dos).

 

 

Le bagne est peuplé uniquement par des hommes, pour lesquels, question sexualité, nécessité fait loi, sans que les autorités n'y trouvent à redire. Tout se monnaie contre argent ou services. Il est par exemple possible de se décharger d'une partie de sa peine grâce à un homme qui vous demandera en échange des services : sexuels ou autres. Il sera votre protecteur. La Bouzille jouera ce rôle vis-à-vis du jeune instituteur dès la traversée sans que ce dernier n'en prenne conscience sur le coup.

 



La découverte du désir homosexuel entre La Bouzille et Patrick permet au lecteur de s'apaiser avec l'idée que dans ces bagnes la discipline n'a sans doute pas empêché les détenus de se donner dans la nuit un peu de tendresse et de plaisir, d'arriver peut-être, pour survivre, à s'aimer, au rythme de regards et de caresses échangés...

 

 

Fabien Vehlmann et Eric Sagot ont su ménager çà et là, des pauses de pure poésie : elles apaisent avec opportunité. Car comment ne pas vibrer d'indignation à l'évocation de la vie de milliers d'hommes broyée dans cet univers carcéral.

 

Les dessins d'Éric Sagot transmettent parfaitement l'atmosphère angoissante qu'engendre la défiance permanente des hommes entre eux. Les couleurs de l'album tout en sépia réduisent quant à elles tout ce qui est noirceur dans ce récit.

 

Sur la couverture ténébreuse, le bateau, qui emmène les bagnards en Guyane, semble nous apostropher : « Quelle mémoire avez-vous gardé de ces hommes ? A quelle défense des valeurs vous êtes-vous attachés qui pourraient faire que plus jamais un calvaire comme le leur ne soit vécu ailleurs, dans l'indifférence générale, n'importe où au monde, aujourd'hui ou demain, par d'autres hommes ? »

 

■ Paco les mains rouges (tome 1) de Fabien Vehlmann (scénariste) et Eric Sagot (dessinateur), éditions Dargaud, septembre 2013, ISBN : 978-2205068122

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse  sur son site altersexualite.com


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Nuit de pleine lune par Claude Dityvon

Publié le par Jean-Yves



Sous la lune brillante

 

Je rentre chez moi en compagnie

 

De mon ombre

 

Haiku de Yamaguchi Sodô (1642-1716)








 

Photographie de Claude Dityvon

Cliquer sur la photographie pour accéder au site du photographe

 

Un haïku est un petit poème japonais de trois vers, respectant le rythme 5-7-5 (syllabes). Extrêmement concis, il doit restituer une émotion fugitive, un instant fugace mais intense. Il décrit souvent des événements liés à la nature et aux saisons ce qui est également la caractéristique de la poésie japonaise en général. Mais il peut aussi décrire un sentiment, une idée philosophique, et reprend presque tous les thèmes habituels de la poésie : amour, solitude, temps qui passe, mort, beauté...

 

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Entre les lignes : Du côté de chez Anatole France par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves

Chers cousins d'Arcadie,

 

La brillante traduction – si pleine de suc et riche des parfums de ce siècle que Balzac, justement, a baptisé, par opposition au « Grand », le « Bon siècle » – qu'a donnée, en ces colonnes, l'aimable plume, et fraternelle, de Marc Daniel, pour Fanny Hill, m'incite, en cette après-midi de Pentecôte soleilleuse, à vous parler une fois encore de mon bon maître : le père France.

 

Je dis « une fois encore », car ceux de vous qui me font, soit désœuvrement ou charité, l'amitié de bien vouloir me lire, se rappellent sans doute que j'ai déjà, il y a quelques années, évoqué en Arcadie le débonnaire auteur des Coignard et des Bergeret. C'était de l'homme que je parlais pour lors, et de sa bienveillante humanité à notre endroit. Aujourd'hui, simplement, mon propos sera, si vous me le permettez, de rapporter une page d'un de ses romans (et non des moindres) où, soit distraction ou fantaisie, il s'est oublié jusqu'à évoquer, à sa façon cursive, les tentations d'en face. La chose est rare ; et, comme vous allez le voir, elle fait penser au texte dont je vous disais un mot à l'instant : celui de Fanny Hill, dans sa version Daniel.

 

Quand les dieux avaient soif

 

« Les dieux ont soif » (1912), nul de vous, je l'espère, n'en ignore, c'est un roman où l'auteur du « Petit Pierre » s'attache à peindre un tableau de violences et d'insanités, répugnant à ses goûts intimes, celui de la Révolution. Je veux dire : la grande, la vraie, l'unique, celle qui, partie des événements qui libérèrent sept fous en un jour de juillet, se termina sur ceux qui, en un jour de brumaire, libérèrent un autre fou, un seul... mais quel fou !

 

Or, le chapitre XXIe de l'ouvrage commence par un récit qui, cousins, nous concerne.

 

Julie Gamelin y rend visite, incognito, en tapinois, à son amant embastillé au Luxembourg (tant il est vrai que seules changent les bastilles) ; pour ce faire, elle se travestit en jeune premier appétissant. Laissons parler le papa France :

 

« Cependant, Julie Gamelin, vêtue de son carrick vert bouteille, allait tous les jours dans le jardin du Luxembourg, et là, sur un banc, au bout d'une allée, attendait le moment où son amant paraîtrait à une des lucarnes du palais. Ils se faisaient des signes et échangeaient leurs pensées dans un langage muet qu'ils avaient imaginé. Elle savait par ce moyen que le prisonnier occupait une assez bonne chambre, jouissait d'une agréable compagnie, avait besoin d'une couverture et d'une bouillotte, et aimait tendrement sa maîtresse.

 

Elle n'était pas seule à épier un visage aimé dans ce palais changé en prison. Une jeune mère près d'elle tenait ses regards attachés sur une fenêtre close et, dès qu'elle voyait la fenêtre s'ouvrir, elle élevait son petit enfant dans ses bras au-dessus de sa tête. Une vieille dame, voilée de dentelle, se tenait, de longues heures, immobile sur un pliant, espérant en vain apercevoir un moment son fils qui, pour ne pas s'attendrir, jouait au palet dans la cour de la prison, jusqu'à ce qu'on eût fermé le jardin.



Durant ces longues stations sous le ciel gris ou bleu, un homme d'un âge mûr, assez gros, très propre, se tenait sur un banc voisin, jouant avec sa tabatière et ses breloques, et dépliant un journal qu'il ne lisait jamais. Il était vêtu à la vieille mode bourgeoise, d'un tricorne à galon d'or, d'un habit zinzolin et d'un gilet bleu, brodé d'argent. Il avait l'air honnête ; il était musicien, à en juger par la flûte dont un bout dépassait sa poche. Pas un moment il ne quittait des yeux le faux jeune garçon, il ne cessait de lui sourire et, le voyant se lever, il se levait lui-même et le suivait de loin. Julie, dans sa misère et dans sa solitude, se sentait touchée de la sympathie discrète que lui montrait ce bon homme.



Un jour, comme elle sortait du jardin, la pluie commençant à tomber, le bon homme s'approcha d'elle et, ouvrant son vaste parapluie rouge, lui demanda la permission de l'en abriter. Elle lui répondit doucement, de sa voix claire, qu'elle y consentait. Mais, au son de cette voix, et averti, peut-être, par une subtile odeur de femme, il s'éloigna vivement, laissant exposée à la pluie d'orage la jeune femme, qui comprit, et malgré ses soucis, ne put s'empêcher de sourire. »

 

Nul de vous, cousins, j'en suis sûr, n'approuvera le monsieur à l'habit zinzolin et au trop exclusif parapluie rouge : la galanterie est chose très arcadienne. Et nous tous, Arcadiens à part entière, ou Béotiens à demi-part, savons trop que, faute d'accorder toujours ce qu'on appelait jadis « la courtoisie » aux dames, nous nous devons de leur concéder les rudiments d'une civilité « puérile et honnête ». Si ceci, certes, ne passe point cela, donner ceci peut à tout le moins excuser de ne donner point cela.

 

N'empêche, au reste, que ce qui, dans ce court texte – le seul à ma connaissance, où France ait abordé (disons plus simplement : effleuré) nos tristes problèmes –, s'achève par un mot qui est, à lui seul, tout une leçon de sagesse : le mot « sourire ».

 

Etre payé par un sourire, cousins, même nacré d'ironie, même zébré d'un furtif dédain, n'est-ce pas être payé, tout bien pesé, d'un peu d'humaine compréhension ?

 

Puissent donc, décidément, les leçons du père France être entendues au siècle de Bardot !...

 

Telle est la grâce qu'en vous quittant vous souhaite, et se souhaite à lui-même,

 

Votre cousin de Béotie,

Jacques Fréville

 

Arcadie n°155, Jacques Fréville, novembre 1966

 

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Mariez-vous !, Alain Germain

Publié le par Jean-Yves

Gregory vient d'avoir 16 ans ; il est amoureux de Marie-Dorothée. De son séjour dans les Alpes où il est parti, avec elle, faire du ski, il écrit à son père Alexis, pour lui dire qu'il sait, grâce à sa copine, que Ludovic, l'ami si présent, est plus qu'un ami. Il parle de son enfance, de sa mère décédée alors qu'il n'avait que cinq ans, de sa vie entre son père et cet ami « deuxième papa » qui pourtant n'est jamais resté dormir à la maison. Il propose à ce second père qu'il l'adopte et aux deux hommes de se marier...

 

Voilà un petit roman où ce n'est pas la décadence qui se dévoile, mais un moralisme gentillet qui pointe son nez. Ceux qui, depuis fort longtemps, pouvaient passer pour les pervers de la société ouvrent leurs bras aux joies du puritanisme.

 

Ainsi, dans ce petit roman, homosexualité, mariage et adoption sont abordés en des termes politiquement corrects : couple, fidélité, monogamie sont les sous-entendus qui traversent les lettres qui constituent l'ensemble du récit.

 

Pourtant des problématiques plus intéressantes auraient pu naître de l'histoire de ces deux hommes ?

 

Ludovic est resté célibataire, Alexis s'est marié à 18 ans. Il est fort à parier que le père de Grégory a choisi de se marier si jeune pour repousser ses désirs homosexuels envers son camarade de lycée, Ludovic. Ce que le roman ne suggère pas c'est que de mettre un couvercle sur un problème conduit tout droit à une syncope. Si la femme d'Alexis n'était pas morte si rapidement, que serait-il advenu du mari et du fils ? Là encore, le roman fait silence en s'appuyant sur le conformisme ambiant. Conformisme qui ne dit pas son nom mais qui prend toutes les formes possibles de l'acceptation, de l'ouverture d'esprit : Grégory va jusqu'à proposer à « ses deux pères » : « Mariez-vous ! ».

 

Le personnage de Ludovic aurait gagné à être développé : il a fait le choix de rester célibataire. Est-ce seulement pour attendre Alexis, son amour de jeunesse ? Ou est-ce parce qu'il a gardé mémoire de son enfance avec plus de lucidité, n'ayant pas eu à reproduire ou à inverser des schémas mal digérés à la naissance d'éventuels enfants ? Grégory devine d'ailleurs, que son futur beau-père, est celui qui lui a permis de se construire des points d'ancrage lorsque l'image parentale a fait défaut. Un célibataire réagit-il mieux à un problème trop culpabilisant chez les parents ?

 

Certes tenter d'exprimer la complexité des formes d'unions et des désirs est plus austère et plus subversif que décrire un amour homosexuel ou le « mariage pour tous ».

 

Le livre se termine avec la publication intégrale du texte de la loi ouvrant le mariage aux couples de même sexe (loi n°2013-404 du 17 mai 2013) : une excellente initiative mais dont on peut mettre en doute l'efficacité ; un texte de loi reste difficile à lire car il nécessite de nombreux renvois. Ce document permet néanmoins de prendre conscience de l'étendue du champ d'application de cette loi : modification du code du travail, du code de la sécurité sociale…

 

■ Oskar éditeur/Court Métrage, 56 pages, 30 août 2013, ISBN : 979-1021401266

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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