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Scoops au lycée, Agnès Laroche

Publié le par Jean-Yves

Pomme Ravaillec, collégienne en classe de 3e à la cité scolaire Albert Camus, rêve de devenir journaliste. Une soudaine opportunité lui permet de réaliser son rêve plus vite que prévu. Elle a été choisie pour rejoindre l'équipe du journal scolaire : les « Brèves d'Albert ».

 

Les autres membres de l'équipe éditoriale sont au lycée de la cité scolaire : il y a la terrible et jalouse Lucia, petite amie de Thomas le rédacteur en chef ; Mathias pour la rubrique sportive et Arthur pour les faits divers et les photographies.

 

Arthur profite de l'arrivée de Pomme pour lui déléguer les faits divers : la jeune fille est ravie d'autant qu'un premier sujet doit être traité pour la prochaine édition du journal : la disparition depuis la rentrée scolaire de Flore, une élève du lycée. Personne n'a réussi à la joindre… Assez rapidement, elle découvre – grâce à sa psychologie dotée d'une vraie humanité – que Flore est une ado-maman.

 

Une autre absence, depuis trois mois, inquiète encore plus la collégienne : celle de son père. Et sa mère, auteure de roman-jeunesse, ne donne aucune explication en dehors de dire et redire qu'il est « parti-parti » (p. 70). Bien sûr son père (dessinateur dans l'édition jeunesse) a gardé contact par écrit mais il se refuse à dire le pourquoi de son départ. Il n'est pas possible aussi de le voir :

 

« J'avais bien essayé de lui demander pourquoi on n'allait pas chez lui et d'en savoir peu plus sur les raisons de son départ, mais à chaque fois il restait évasif ou changeait de sujet. Il me répondait qu'il n'avait pas encore d'appartement, qu'il était hébergé à droit gauche, chez des copains... Quant à sa nouvelle vie, elle n'était pas stabilisée, il ne pouvait pas m'en dire plus, c'était prématuré… Du flou, rien que du flou. » (p. 38)

 

« Je ne peux rien te dire, Pomme, je l'ai promis à ton père. Il souhaite vous expliquer lui-même les raisons de son départ, quand il se sentira prêt. Il a laissé une lettre pour toi là-haut. Mais il faut que tu saches que notre couple ne fonctionnait plus très bien, vivre et travailler ensemble, c'est compliqué. Je crois qu'on était surtout devenus des collègues. Enfin, mon pauvre cœur, c'est des histoires d'adultes, tout ça. » (p. 71)

 

Pour Pomme, il aurait été plus simple que son père lui dise qu'il était parti pour une autre femme :

 

« […] pour la millième fois, je me suis demandé pourquoi on laissait planer tant de mystère autour du départ de papa. S'il était parti pour une blonde, une brune, une rousse ou une chauve, il n'avait qu'à nous le dire. Je lui en voudrais horriblement, puis à la longue je m'habituerais et la vie continuerait. » (p. 84)

 

Pomme doit faire un reportage sur le nouvel équipement informatique reçu par le lycée. C'est le professeur d'arts plastiques, Monsieur Onimus, qui en est le responsable. La jeune fille n'est pas emballée par ce reportage car elle trouve que ce professeur ne la regarde plus de la même façon depuis que son père a abandonné le projet Art et Informatique, sur lequel il bossait avec Onimus depuis trois ans. Au moment de l'interview de Monsieur Onimus, Pomme est témoin d'un coup de téléphone qu'il reçoit :

 

— Salut, t'es où ? (Prononcé d'un ton très doux, plein de sucre.)

— OK Écoute, je n'en ai pas pour longtemps, juste un truc à terminer vite fait. (Un truc à terminer vite fait, ça c'était sûrement au cas où je n'aurais pas compris qu'il était hyper pressé !)

— Super, J'ai hâte de découvrir ça. (Vu le ton, le « ça » devait être beaucoup plus intéressant que mon interview !)

— Moi aussi, bisous ! (Rire et voix de miel.) (p. 97)

 

Pomme pense alors tenir le scoop de l'année : « Le prof le plus sexy du collège n'était plus célibataire, il avait une chérie ! » (p. 97)

 

Une autre enquête la mène dans le garage de Monsieur Onimus. Un objet qu'elle laisse malencontreusement tomber attire un occupant de la maison dans le garage. Pomme reconnaît immédiatement la voix. C'est celle de son père. Onimus ne vit pas avec une chérie mais avec son père.

 

« Tu parles d'une situation, mon père en couple avec un autre homme, un prof à moi en plus. Je ne me serais jamais imaginé un truc pareil. Jamais. Et pourtant. J'ai repensé à la tête d'Onimus à chaque fois qu'il me voyait depuis la rentrée. C'était de la gêne, rien d'autre, Mina avait tout faux depuis le début. Ce n'est pas de moi qu'Onimus était amoureux ! Mon père est homo, mon père est homo, mon père est homo, mon père est... La phrase tournait en boucle dans mon esprit. » (p. 161)

 

Agnès Laroche, l'auteure, trouve le ton juste pour évoquer la situation de Pomme, la narratrice : ton conscient du danger de l'exaltation des sens et de l'affectivité ; ton qui suggère que pour vivre heureux et réconcilié, l'enfant doit se comprendre lui-même dans le monde ; ton humoristique encore pour tuer allégrement chaque belle certitude.

 

« Scoops au lycée » souffle en creux qu'il y a de la liberté chez l'homosexuel respectueux qui aura ménagé sa position, ses amis, ses enfants... Cet homme en sait davantage sur son propre compte que les chantres de l'épanouissement forcené qui clament leur absence de complexes et qui vivent au bord des larmes.

 

■ Editions Rageot, 182 pages, 2011, ISBN : 978-2700235449

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse

 

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Sainteté et ambiguïté

Publié le par Jean-Yves

Réels ou imaginaires, historiques ou pur tissu de légendes, figures sans cesse remodelées au fil des siècles, les saints et les saintes n'en imposent pas moins le respect.

 

Le christianisme aime le péché. À la quête de la sérénité orientale, les chrétiens préfèrent la déchéance de l'âme (entendre les turpitudes de la chair) que la clémence divine rachète in extremis.

 

Ambiguïté, complexité, obscurités, faiblesses, élans d'épicurisme, autant de motifs que la religion s'efforce encore souvent de cacher. Serait-ce que dans certains esprits, est plus plausible un modèle du « saint » absolument sans souillure ? Mais alors, les saints deviendraient des clones, et aucun d'eux ne retiendrait l'attention, aucun ne titillerait la conscience ou l'affect...

 

Y a-t-il des saints homosexuels ?

 

Voilà un thème sur lequel il serait hasardeux de broder, même si certains auteurs (Guy Hocquenghem, La colère de l’agneau – Julien Green, Frère François) ne s'en sont pas privés.

 

Jean, celui que Jésus aima, l'apôtre et le visionnaire, l'était-il ?

Philippe Néri, jeune homme gâté de tous les dons, qui une fois à Rome, où il passait son temps à composer des poèmes et à prier, recevait le soir des jeunes gens qu'il avait recrutés dans les lieux de plaisir, l'était-il ? On parlait, on riait, on chantait. C'est dans son « Oratoire » que fut créé l'oratorio, là également que furent fondés les oratoriens, société de prêtres séculiers que ne lie aucun vœu et qui, tel saint Philippe Néri, ne péchèrent jamais par excès de zèle.

 

Des saints qui ont combattu l'homosexualité ?

 

– Dans l'Angleterre du XIe siècle, en pleine querelle des Investitures, exista un saint du nom d'Anselme, lequel, alors qu'il avait eu une jeunesse dissipée et que les plus grands personnages brûlaient de l'avoir pour ami (Guillaume le Conquérant comme confesseur, le pape Grégoire VII « pour pouvoir respirer l'odeur de ses vertus », Urbain II « pour jouir un peu de son affection ») se mit en tête de faire condamner les homosexuels. Le roi Guillaume le Roux, fils du Conquérant, soupçonné d'homosexualité, s'opposa farouchement à cette résolution.

– Avec saint Pierre-Damien, on trouve le Livre de Gomorrhe (1051). Outre toutes sortes de dérèglements, y sont fustigées l'incontinence (mariage, concubinage, etc.) et l'homosexualité des clercs. Il demande à Léon IX de les exclure de l'Église, ce que refusera ce dernier.

 

Et des saints transsexuels ?

 

Au registre des mœurs non-conformistes, il reste quelques personnages à évoquer. Y eut-il des saints transsexuels ? Non. Mais on recense des saints travestis. Les aventures d'Eugénie et de Didyme sont à cet égard savoureuses.

 

Eugénie, jeune fille ravissante poussée au mariage, échafauda un stratagème pour échapper à un pareil destin : passant devant un couvent où dix mille moines chantaient en chœur, elle revêtit des habits d'homme, prit le nom d'Eugène, se fit recevoir parmi les moines, lesquels ne tardèrent pas à l'élire comme abbé. Trahie par une certaine Mélanthia, dont elle n'avait pas eu grand mal à repousser les avances, Eugénie dut finalement ôter sa fausse barbe et ses vêtements, ce en pleine séance de tribunal.

– Pour le centurion Didyme, ce fut exactement l'inverse : lui se déguisa en femme. Rejoignant au lupanar une jeune vierge, Théodora, qu'on y avait envoyée pour désobéissance, il se fit passer pour un client et l'habilla de son propre uniforme, afin qu'elle puisse prendre la fuite. Quant à lui, il se présenta en pucelle consacrée aux débauchés qui attendaient et, de sa grosse voix, les interpella avec violence ; comme il l'espérait, il fut aussitôt transformé en martyr.

 

L'homme est beau parce que vulnérable, disait en substance la philosophe Simone Weil ; reprenant son idée, il est possible de dire que les saints sont beaux parce que souvent ambigus. C'est ce qui les rend plus vrais et fait que, malgré la distance, ils me/nous ressemblent.

 


Illustration : Guido Reni – Vierge à l'enfant avec le bienheureux Philippe Néri (détail) – 1919 (Santa Maria in Vallicella, Rome)

 

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La petite monnaie, Costas Taktsis

Publié le par Jean-Yves

Treize nouvelles, comme les maillons d'une chaîne. Un récit en pointillé, où les silences jouent un grand rôle. Un fil conducteur, de la petite enfance à l'âge adulte, la formation du narrateur et de sa sexualité. Enfin, une question qui peu à peu s'impose : quel est le je qui parle ici, dont l'auteur dit que c'est lui-même, tout en se contredisant par ailleurs ?


À mi-chemin entre fiction et confession, entre roman et quasi-autobiographie, Costas Taktsis atteint un point d'équilibre, où les deux passions qui l'écartèlent depuis toujours – celle de se travestir, celle de se mettre à nu – s'affrontent sans se départager en un jeu de miroirs sans fin.


L'homosexualité – la façon dont l'auteur la percevait – est une thématique largement présente dans ce recueil. Non seulement, Costas Taktsis l'aborde à tous les âges de la vie en décrivant différentes situations mais il donne aussi son explication de cette homosexualité.


Dans la nouvelle « Un produit moderne » un petit garçon se met de brillantine sur les cheveux puis se fait admonester par sa grand-mère :


« C'est de la brillantine, lui dit-il, j'ai mis de la brillantine de l'oncle, et il porta la main à sa tête pour aplatir les cheveux déplacés, mais elle lui attrapa le poignet, criant, enlève tes pattes de là ou tu vas t'en coller ailleurs, hou, tu vas me faire vomir, mets-toi la tête sous le robinet tout de suite, je n'ai pas encore la vue si basse qu'on puisse me dire que c'est de la brillantine, j'en mettais moi aussi de la brillantine dans ma jeunesse, ton grand-père me la rapportait de Paris par bouteilles d'un litre, et ta sainte femme de mère me la volait pour remplir des petites bouteilles qu'elle vendait à ses camarades, cours vite te laver […] » (p. 37)


Ne peut-on voir en ce jeune garçon si préoccupé de son aspect, le portrait d'un homosexuel en devenir ? D'autant que la grand-mère espère que son petit fils n'aura pas les « autres défauts » de son père (p. 36). À quel autre défaut pense-t-elle ?


Dans « La première image », l'auteur explique que son père est directement lié à son orientation sexuelle :


« C'était l'hiver. Le matin. Dehors il neigeait sans doute. Ma mère se leva du lit, et avant de faire chauffer le lait et le café elle vint à mon berceau (j'avais deux ans), me souleva dans ses bras et alla me jeter contre mon père, qui se prélassait encore sous l'édredon bien chaud. "Prends-la, ta petite merveille de fils, et fais-en ton portrait tout craché..." Mon père ne répondit pas : il ne la prenait jamais au sérieux. Il me prit, m'assit à cheval sur sa poitrine, me retenant de ses deux mains énormes, me fit danser un peu, puis se redressa sur les oreillers, m'allongea sur le dos et se mit à jouer à la petite bête qui monte, qui monte..., et quand ses doigts – les pattes de la petite bête – arrivaient à mon cou et me chatouillaient, je me tordais de rire. Et même, très souvent (oui, cette scène a dû se répéter souvent), j'étouffais de rire avant que les petites pattes n'arrivent à mon cou, rien qu'à entendre les mots "petite bête", comme un chien de Pavlov. Mais ce jour-là, peut-être à cause de la neige et du froid terrible (ma mère n'avait pas encore allumé le poêle), mon père, après deux ou trois chatouilles, me fourra sous l'édredon bien chaud, et moi, me mettant sur le ventre, comme les chatons qui refusent de s'allonger sur le dos comme les humains, tournant sur moi-même et poussé par une attirance mystérieuse, invincible, je m'enfonçai sous l'édredon la tête la première et me dirigeai à quatre pattes, à l'aveuglette, droit sur la source de chaleur – ses cuisses ; et avant qu'il ne me tire de là, riant de mes chatouilles et de sa propre gêne, pour donner un semblant de fessée à mon derrière tout nu, j'eus le temps de jouer un peu avec ses boules, comme j'aurais joué avec mon hochet. Malgré la réprimande, j'étais prêt à reprendre ce doux jeu, mais au même instant ma mère arriva de la cuisine avec un seau d'anthracite et un peu de bois, posa le tout près du poêle, s'approcha du lit, m'enleva des mains de mon père et lui dit : "Cesse de radoter avec ton fils, je te prie, lève-toi, allume le poêle, ne crois pas que je vais tout faire...", puis elle me jeta dans mon berceau. Alors mon père se leva en rajustant son caleçon long, vint se pencher sur moi, me chatouilla encore un peu comme pour me dire qu'il n'était pour rien dans cette interruption de nos jeux amoureux, que notre séparation était provisoire, qu'il me reprendrait au lit avec lui dès que s'attendrirait le cœur de la mégère, et... et après je ne me rappelle rien, l'image est effacée. Hélas ! Un peu plus tard nous fûmes séparés à jamais. Quand ils divorcèrent, et que la garde des enfants fut donnée à ma mère, je perdis pour toujours mon premier amant. Et de le perdre avant que n'intervienne la satiété idéalisa mon père à mes yeux. Si bien que la brève reprise de nos relations – pour une semaine seulement – peu avant sa mort, avec sa conséquence : la déception qu'amène, chez les natures romantiques, le contact avec la réalité brute, fut impuissante à modifier mes penchants. C'était trop tard. Non que j'aie revu en mon père un amant – dieu m'en garde. Mais entre-temps, toutes ces années, je l'avais cherché, et trouvé, en d'autres hommes. Et mon seul sentiment, en le revoyant vieux et malade, ce n'était pas de la tendresse filiale, mais de la pitié, du désespoir à la pensée qu'un jour tous les autres, et moi aussi bien sûr, nous serions vieux comme lui, sans personne pour nous désirer. » (pp. 181-182)


Joli pied de nez à la psychanalyse qui attribue à la mère la cause de l'homosexualité, même si le concept de mère castratrice reste toujours présent dans l'ensemble des nouvelles qui abordent l'enfance.


Toujours dans « La première image », Costas Taktsis dénonce le « matriarcat barbare » qui conduit à ne « tuer que des hommes » :


« Dès ma petite enfance, j'ai vu la vie par les yeux des femmes : ceux de ma mère, de ma grand-mère (ma grand-mère maternelle) ou de ma tante (sœur de ma mère). Et c'est ainsi que j'ai vu les hommes. Les femmes ont régné sur mon berceau, mon enfance et mon adolescence en monarques absolus. Lorsque j'ai fait ma révolution d'Octobre, je ne les ai pas exilées de ma vie. Je leur ai coupé la tête. Et depuis, je n'ai vécu que pour mes remords. […] Ce sont les hommes qui sortent d'un endroit du corps des femmes – je ne savais pas encore lequel. Toute la journée chez moi je voyais et j'entendais dire que les hommes devaient tout aux femmes, jusqu'à leur propre vie ; et ils étaient souvent priés d'acquitter leur dette. […] Sans doute ai-je perdu mon père trop tôt. En tout cas, même quand j'étais sous la coupe de mes oncles (ceux du côté de ma mère), le seul pouvoir que j'aie subi était maternel. La Grèce n'a jamais été pour moi une patrie, mais une "matrie" : une Grèce d'avant les dieux de l'Olympe, un matriarcat barbare, primitif, plein d'ignorance noire, de magie noire, de mystérieux cultes aux serpents, et de sacrifices humains où l'on ne tuait que des hommes... » (pp. 173-174)

« Cette place ambiguë que les femmes ont prise très tôt dans ma vie (à la fois persécutrices et refuges, bourreaux et anges consolateurs) m'a fait, tout bébé encore – et j'étais, semble-t-il, un bébé exceptionnellement clairvoyant – me tourner vers les hommes pour la satisfaction de ma curiosité sexuelle, et plus tard celle de mes instincts ; non sans quelques ultimes tentatives, qui échouèrent, par simple malchance peut-être. » (pp. 178-179)


Dans « La petite monnaie », nouvelle qui donne son titre au recueil, Taktsis raconte l'histoire d'un garçon qui, à chaque fois qu'il fait les courses, se fait dérober – sans violence – son argent par des petits voyous. En rentrant chez lui, il subit la colère maternelle :


« […] tu restais à regarder les garçons qui donnaient un sou pour voir la lanterne magique, ou bien ils te disaient, en te voyant serrer quelque chose dans ta main : "Viens te battre et je te laisserai gagner", et ils te volaient ta monnaie sans que tu t'en aperçoives, et elle, au lieu d'aller les battre, c'est toi qu'elle battait. "C'est ma faute, ma très grande faute ! criais-tu entre deux sanglots, Maman chérie, je ne le ferai plus !" et tu t'efforçais de te cacher derrière ses jupes, mais plus tu lui échappais, plus tu pleurais, et plus elle enrageait, elle n'aimait pas que tu pleures ou implores, elle attendait de toi que tu reçoives le châtiment comme un homme. "Ou bien tu deviens un homme et tu apprends à ne pas pleurer, disait-elle en écumant, frappant où elle pouvait, ou bien je vais te tuer maintenant une fois pour toutes, pour te pleurer et t'oublier, des mauviettes comme ton père, des bons à rien comme ça la société n'en veut plus, allez dis-moi, tu vas devenir un homme ? Dis : Je vais devenir un homme ! Dis-le car tu ne sortiras pas vivant d'entre mes mains, c'est ta dernière heure !" » (p. 20)


Dans « La tache » et « L'alibi », l'auteur évoque les jeux sensuels entre un enfant et un adolescent. Le narrateur adulte de « L'alibi » raconte son adolescence où il était fasciné par un camarade de vacances, un peu plus âgé, Miltos, qui vivait déjà une vie sexuelle mouvementée. Sous la tente, le narrateur observe Miltos :


« Il se gratta de nouveau les parties, cette fois en mettant la main dans le short de gymnastique noir, et dans la pénombre je le vis sourire comme un satyre enfant. » (p. 86)


Derrière des situations innocentes, le narrateur évoque la découverte de moments sensuels dont il apprécie la durée et la tendresse :


« […] puis Miltos revenait vers moi, disant "allons au large" ; alors nous nagions vers le large, et quand j'étais fatigué je lui mettais les bras autour du cou, les jambes autour de la taille et il me ramenait lentement là où j'avais pied. Puis il repartait sous l'eau, attrapait une autre fille et lui faisait boire la tasse. » (p. 87)


À l'inverse, la nouvelle « Une histoire diplomatique » décrit la peur du qu'en-dira-t-on, l'inquiétude d'un adolescent face aux avances de son professeur homosexuel (M. N.) – que Taktsis n'hésite d'ailleurs pas à égratigner allègrement. Le narrateur ne condamne pas l'homosexualité du professeur même s'il répugne à être l'objet de ses désirs : il en reste à un état compassionnel :


« […] j'interrompis M. N. et lui demandai s'il habitait toujours à l'hôtel Grande-Bretagne ; je lui passerais un coup de fil pour aller manger ensemble, et cette fois ce serait lui l'invité, mais pour l'instant, hélas, nous devions partir. Tout le monde se leva. Il nous salua, non pas comme un homme éconduit, mais comme s'il quittait de lui-même un groupe de personnages subalternes, et se dirigea vers les urinoirs publics. Mais en le voyant partir je fus pris d'un grand trouble, et de remords, et de haine pour le Français à cause duquel j'avais dû snober un vieil ami, et soudain, porté par un élan aveugle, je laissai l'autre et courus derrière M. N. Je ferais semblant d'avoir oublié de lui dire une chose, je lui laisserais entendre que je ne le méprisais pas, je lui dirais... je ne savais pas quoi. Mais comme je n'étais plus qu'à quelques pas de lui, je vis venir vers moi deux marins, qui en passant près de lui lâchèrent une phrase injurieuse, dans un grand rire. Je fus cloué sur place. Je reculai. Je ne voulais pas qu'il me voie, je ne voulais pas qu'il sache que j'avais entendu. Je me tournai vers l'autre qui s'impatientait, lui racontai l'histoire, lui décrivis mes sentiments de ce moment-là, mais lui fit la grimace, haussa les épaules et dit "Oh, c'est une tante comme il y en a tant à Toulouse !" » (pp. 144-145)


Dans « Quelques pennies pour l'Armée du Salut », un Grec décide de quitter son pays pour l'Australie. Il n'accepte pas d'être un exclu de la société à cause de son homosexualité. Il pense que, là-bas, il pourra se débarrasser de son vice :


« Ce matin-là c'était une nouvelle vie qui commençait, dans un pays neuf, riche, beau, intact, affranchi de tout ce qui rappelle un passé coupable, ce passé qui nous poursuit, sur notre terre natale, comme un casier judiciaire bien rempli, se dressant devant nous à chaque tentative de retour au droit chemin. Les hommes de ce pays étaient sans malice, pleins d'innocence. » (p. 162)


Le leurre ne dure pas. Alors que le Grec se rend dans des toilettes publiques, pour le seul motif de déféquer, il devient témoin d'une scène qui le pousse à s'enfuir. Comprendra-t-il que l'homosexualité ne peut se fuir puisqu'elle est d'abord en lui ? :


« L'urinoir était enduit de bitume. En face il y avait trois compartiments de bois aux portes munies, en guise de poignée, d'un appareil automatique. Il alla au compartiment du fond, jeta un penny dans l’appareil et entra. La porte se ferma toute seule avec fracas. Il baissa son pantalon et s'assit sur le bois de la lunette. Machinalement il étendit la main pour prendre du papier au rouleau accroché à la paroi de bois. Sa main resta suspendue : le mur était couvert de dessins et d'inscriptions obscènes ; pas seulement les deux ou trois grossièretés sans orthographe qu'on voyait dans les W.C. des cinémas populaires d'Athènes, mais des tirades entières. Presque effacées, sauf l'une d'entre elles. Fasciné, il se mit à lire. L'écriture était confuse, les lettres collées ensemble, il ne déchiffrait pas tous les mots, mais il comprit à peu près de quoi il s'agissait. Le chroniqueur anonyme racontait qu'une fois, dans un parc au crépuscule, tandis qu'il marchait sans bruit sur les pelouses, il avait failli trébucher sur des amoureux : un marin couché sur une fille. Suivait la description de la scène avec tous les détails excitants, et de nombreux gros plans pris par les yeux de l'inconnu, opérateur infatigable, tombé à genoux presque entre les jambes du marin qui ne se doutait de rien. Échauffé, pris de vertige comme s'il avait bu d'un coup toute une bouteille de vin fort, le corps frémissant de désir, il se tourna fébrilement de l'autre côté, tandis que sa main, obéissant à un élan aveugle, animal, descendait entre ses jambes. Mais soudain il resta figé comme s'il avait vu un fantôme. Par un trou de la paroi qu'il n'avait pas remarqué jusqu'alors, il vit un doigt qui bougeait, l'air de dire "viens, viens..." Il le regarda interdit, le souffle coupé, comme s'il avait devant lui un cobra prêt à bondir au moindre geste. Puis le doigt se retira. En se penchant un peu il parvint à distinguer deux cuisses, des taches de rousseur et des poils roux clairsemés. Aussitôt après le trou s'obscurcit, et il vit sortir une chose qui cette fois n'était pas un doigt, il la vit sortir tout entière et attendre, palpitante, provocante. Il regarda, médusé, ce morceau de chair humaine qui semblait issu de la paroi et non d'un être humain, comme si cette paroi de bois sale et sans âme l'invitait maintenant à faire l'amour. Il regardait, irrésolu, plein de désir, mais aussi de peur et de dégoût. Son cœur battait follement. Tout son sang lui était monté à la tête. A ce moment-là quelqu'un tenta d'ouvrir la porte. Pris de panique, il se leva d'un bond et frappa le battant deux fois du poing. Au même instant tout le quai fut secoué par le vacarme d'un train entré en gare. Il remonta son pantalon dare-dare et se rua dehors. » (pp. 169-171)


La Grèce des années 40/60 de Costas Taktsis sonne vraie, loin de tout folklore : elle est saisie par un œil et une oreille ultrasensibles, décrite avec un frémissement d'écorché vif. Ses nouvelles dénoncent son pays qui a si fortement rejeté l'homosexualité. Pourtant avec un sens du cocasse au tragique, du feutré au terrifiant, l'auteur n'a pas – dans ses écrits – été un total défenseur de la cause homosexuelle.


■ Éditions Gallimard/Du Monde Entier, 1988, ISBN : 2070712656


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Mon père est américain, Fred Paronuzzi

Publié le par Jean-Yves

Léo, quinze ans, ne connaît pas son père. Il possède juste une photographie de lui lorsque sa mère l'a rencontré au cours d'un séjour en Amérique : elle y avait passé l'été à travailler dans un parc d'attractions.

 

« Le père de Léo est […] de haute taille, beau garçon. Plutôt sûr de lui, même un brin m'as-tu-vu. » (p. 14)

 

Plus jeune, Léo a pris beaucoup de temps à retrouver son père, dans les traits de son propre visage :

 

« Il prenait la pose face au miroir mural de la salle de bains, un œil rivé à la photographie. Il reproduisait à l'identique le sourire, l'inclinaison de la tête, l'angle formé par les épaules et le cou. Il se persuadait, alors, qu'il existait une ressemblance évidente entre cet étranger et lui. Indéniablement, oui. De plus en plus. Dans les fossettes qui se creusent aux joues, dans l'arrondi des pommettes, la forme en amande des yeux, dans les cheveux noirs et épais, le teint mat. » (pp. 14-15)

 

Léo apprend – à travers des mandats envoyés par sa mère – que son père, Benjamin, est toujours vivant et que ce dernier est en prison aux Etats-Unis, dans le couloir de la mort. Il se demande comment il doit réagir. Léo tente alors de mobiliser, de déployer, dans sa tête, ses questionnements, ses désirs, ses heurts, ses doutes...

 

Heureusement Léo a, en Yannis, un ami, véritable confident au point qu'on se demande au début du livre s'il n'existe pas une connivence à tendance homosexuelle entre les deux adolescents.

 

« On les reconnaît, on les salue de loin. Yannis répond d'un signe de la main, Léo d'un hochement de tête. Ils ne parlent pas. Après l'avenue d'Italie, ce sont les rues piétonnes. Des jeunes avec des chiens font la manche. L'un d'eux jongle avec des quilles. Les passants l'ignorent. Une fois assis, les langues se délient à nouveau. Les deux garçons aiment l'ambiance du café de la Place. Ce n'est pas un bar de lycéens, avec ses baby-foot, ses télés, sa musique formatée. L'endroit est un cocon, propice aux confidences. C'est d'ailleurs à cette même table qu'ils se sont raconté les coins d'ombre de leurs vies, qu'ils ont forgé une amitié dans un métal, espèrent-ils, capable de résister au temps. » (p. 19)

 

Léo décide d'amorcer ainsi une relation épistolaire avec son père : correspondance affective entre un père et son fils enfin reconnu avec des échanges forgés au feu de l'exigence et de la hardiesse, mais aussi de la sincérité, de la confiance, du respect et de l'admiration.

 

Yannis, le meilleur ami de Léo, est gay. Le lecteur ne l'apprend qu'assez tardivement dans le roman quand il annonce à ses amis, Léo et Esther, qu'il est amoureux ; ce qui montre que l'homosexualité n'est pas un problème pour les personnages de ce roman (à quelques limites près : homophobie du père de Yannis et des gardiens de la prison) :

 

– Je suis amoureux, lâche-t-il enfin, sans préambule, raide dingue. Je ne devrais pas parce que c'est encore un peu tôt, mais... ouh la la, c'est trop bon !

– T'es amoureux ?

La voix d'Esther est partie dans les aigus, volume à fond par-dessus le brouhaha des conversations. Des têtes se tournent, bouches suspendues dans la mastication.

– Tu devrais faire une annonce au micro avec un affichage sur l'écran télé, dans le hall, des fois que quelqu'un n'aurait pas entendu.

Désolée, c'est sorti tout seul. T'es amoureux, en vrai ?

Il se penche et lâche, railleur :

– Ben oui, en vrai, les pédés ont un cœur aussi, tu sais, et ils tombent amoureux.

– Tu me vexes, là, fait Esther. Ce n'est pas du tout ce que je voulais dire, si tu crois une minute que...

Sa véhémence prend de court le garçon.

– Eh, du calme. Esther, voyons, je te charrie, C'est du second degré – d'accord ? – de l'humour... Si tu veux tout savoir, c'est le prof de théâtre. Il s'appelle Andreas, il est beau comme un dieu, bourré de talent et il m'a fait craquer... Voilà. (pp. 85-86)

 

Le père, le fils, la mère, les amis Yannis et Esther clament, chacun à leur manière, éminemment pudique, l'évidence de leur amour, si bien qu'aux yeux des lecteurs, ces relations affectives deviennent ce qu'elles sont : les expressions d'une relation, d'une passion indestructibles, celles qu'incarnent les personnages de la meilleure littérature.

 

Un roman qui donne l'essentiel : les sentiments, l'émotion, l'humour, la tendresse. Avec des mots dont l'astucieux agencement engendre la beauté, cette coulée intime de solitude, d'espoir et de désir. Chaque personnage envoie son signe. A chaque lecteur de recueillir toutes ces voix.

 

■ Editions Thierry Magnier, 141 pages, 2012, ISBN : 978-2364740358

 


Du même auteur : Là où je vais


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Esthétique décadente, reine du XIXe siècle finissant

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans les années 1870-1890, l'Eros est présenté sous une forme caricaturale et égrillarde.

Les images féminines sont ainsi la goule obscène des gravures de Félicien Rops…

Félicien Rops – La tentation de Saint-Antoine – 1878

Le peintre niçois Gustav-Adolf Mossa intitule sobrement « Elle » une toile où l'on voit une immense femme aux yeux stupides, coiffée de têtes de mort et juchée sur un monticule de cadavres miniatures…

Gustav-Adolf Mossa – Elle – 1906

Des matrones déchaînées de William Bouguereau aux femmes pâmées d'Henri Gervex, « la femme est naturelle c'est-à-dire abominable » (Baudelaire).

Henri Gervex – Rolla – 1878

Quant à l'homme, c'est Pan ou le faune ; que de pieds fourchus incarnent alors la virilité agressive, faite pour « perpétuer les nymphes de garçonnières »…

Aubrey Beardsley – Aristophanes Lysistrata – 1896

Les artistes du temps, Gustave Klimt et Gustave Moreau à Paris, Oscar Wilde et Aubrey Beardsley à Londres, Franz von Stuck en Allemagne, Jean Delville, Jan Toorop, Xavier Mellery ou Ferdinand Khnopff en Belgique, sont ainsi obsédés par l'image de la femme destructrice. Ce ne sont qu'Hérodiade, Salomé et Judith, que femmes thraces déchirant le corps d'Orphée ou contemplant rêveusement sa tête coupée...

Franz von Stuck – Méduse – 1908


Dans ce climat, Rachilde est à l'aise et se délecte des fantasmes propres à son époque. Tous les vices, les déviances, les perversions ou les excentricités de la nature sont représentés dans ses œuvres, avec intrépidité, mais sans vulgarité : le sadisme (La marquise de Sade), la nécrophilie (La tour d'amour), le vampirisme (Le grand seigneur), l'homosexualité et l'inceste (Les hors-nature), la gérontophilie (À mort), la zoophilie (L'heure sexuelle).

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