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Carnet d'Asies, Chris-Tian Vidal

Publié le par Jean-Yves Alt

Voyageur sur la terre, Chris-Tian Vidal relate la rencontre entre un homme et ses semblables. Sous les voiles de ce court récit frémissent l'intensité et le désarroi inconscients du désir.

Un texte plein de l'exceptionnel don de cet auteur qui lui dicte des portraits savoureux mais jamais incisifs. Et, derrière ce besoin de partage qui l'obsède, apparaît l'angoisse de la solitude :

« De l’amour, j’en ai à revendre, à en crever, à en faire crever, mais peut-être – comme très tôt je l’ai pensé – ne suis-je pas fait pour la vie à deux, car on me l’a présentée, dès ma plus tendre enfance, cette vie avec l’autre, comme une existence parasitaire. C’est celle qu’on m’a appris à créer. » (p.26)

Ces confessions, où si peu est avoué, où j’entends cogner son cœur déçu, est un immense sursaut afin d'étreindre le temps et l'espace.

« Je regarde l’aimé et je le vois étranger, plus étranger que ces Chinois aux paroles et aux gestes énigmatiques. Je me rends compte de la distance qui s’est installée, immense et bien plus lourde que ce long voyage vers ce pays continent ! Est-elle inévitable ? Est-elle un cap à passer ? Inéluctable ? Un continent nous sépare, celui de la « trumanité », tout simplement !

C’est triste cela. Ô Dieu, que c’est triste ! Cette séparation par la « trumanité ». Et pourtant, il faut la vivre cette « trumanité » ! Il faut la vivre, je n’ai pas le choix ! L’analyse m’oblige ! L. m’oblige ! Je suis donc obligé ! » (p.26)

« Carnet d’Asies », est un livre de mémoire où Chris-Tian Vidal convie ses lecteurs à rencontrer, tous ceux qui comptent pour lui : Marguerite Duras, Gérard Manset, Virginia Woolf, Yves Simon… Occasion de remettre au jour son passé toujours présent...

L’auteur rappelle que pour avoir devant soi, un autre que soi, il faut déjà avoir son propre soi. D’où l’importance d’être fixé dans une tradition. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille se figer dedans. Chris-Tian Vidal nous dévoile à travers son parcours de vie, son besoin – et par extension celui de tout homme – de redécouvrir son passé pour inventer son devenir.

Il nous invite à chercher des similitudes entre le présent et le passé, au lieu de se contenter de conduites magiques, aveuglées et fascinées par la déchirure du monde. Il est pour la préservation des cultures, des religions, des modes de vie des peuples. A la fois respect de chacun et cohérence du tout.

Tout au long de son Carnet, Christian Vidal évoque, d'une écriture superbement pudique, son homosexualité et ce qu'il en a appris.

Quand il écrit « Je ne suis pas mort ! J’ai cru longtemps, inconsciemment, que l’homosexualité était ma transgression. Aujourd’hui, je peux dire qu’il n’en est rien, que je me trompais. […] Là-bas, en moi, est mon absolu. Dans rien d’autre ! » (p.44), ça prend un sens magnifique.

Je ne sais pas comment Christian Vidal a écrit son livre : je devine qu’il l’a fait sur des périodes brèves, comme si ce Carnet s’était imposé de lui-même. Et pourtant ses textes sont manifestement le fruit d'une lente cristallisation nourrie par le souvenir. Son écriture n'est nullement un artifice mais le moyen de fixer des images aimées et/ou détestées du passé, de conférer à un moment de son Histoire, à un visage rencontré… le charme touchant d'un songe. Je souhaite que ses lecteurs soient sensibles à l'émotion quasi charnelle de ses mots, réceptacles d'une mémoire exaltée, même si comme le suggère l’âme asiatique « on ne se livre jamais et toujours, on sourit » (p.10).

Un carnet grave et délicat façonné avec le même acharnement que celui des paysans modestes fascinés par leur travail… un petit livre à lire et relire avant de s'endormir serein.

D'avoir beaucoup vécu avec, sinon pour les autres, Christian Vidal s'est sans doute empêché – un temps – de vivre aussi pour lui-même. Solitaire, il l'est vraisemblablement autant par nature que par désir.

Ce qui explique qu'il ait exploité cette solitude en devenant un « buvard » qui absorbe l'essence de la vie des autres.

« Je suis un buvard. […] Je bois tout, avec violence, sensualité, amour, rage, érotisme et pleurs. » (p.15)

Témoin privilégié des petites vies de son temps, je devine qu'il lui a fallu se battre contre lui-même pour ne plus être absent de sa propre vie. Ainsi, il confie sa perpétuelle recherche d'amour et, sans vouloir solliciter avec trop de liberté les faits, je peux penser qu'il n'a pas été indifférent à « la beauté déposées sur ces visages imberbes, offerts » (p.37) à lui.

Son récit permet de croire à des amours exceptionnelles, tandis que la beauté de son écriture, prose poétique magnifie une sensualité retrouvée.

Si Christian Vidal est un amoureux de l'écriture, il est aussi amant de la mort et des mots, des rythmes, des séquences : son Carnet d'Asies doit pouvoir, par l'encre même, parler au plus grand nombre, éveillant des consciences, sans jamais avoir une volonté de surprendre.

L'auteur nous laisse entrevoir la possibilité de se libérer du sens dramatique de l'amour impossible comme épilogue inévitable.

« Carnet d'Asies » : cri d'un homme qui ne veut pas capituler, se compromettre, perdre ses idéaux, solder sa pureté.

Ce récit-journal-réquisitoire est en ce sens magnifique de jeunesse. L'écriture magique et tendue, traduit la volonté de ne pas admettre que le bonheur est "un à peu près".

Chine, Cuba, France, Toulouse, ville ou campagne, les hommes sont ce qu'ils sont et malgré toutes les difficultés, ils continuent à respirer. Chris-Tian Vidal nous fait redécouvrir cette «respiration» dans un magnifique souffle.

« J’aime regarder les gens, humer les parfums, respirer la terre d’ici et la terre jaune de là-bas aussi. Je sais, maintenant, je sais d’où je viens ! » (p.35)

Taurize est le lieu mythique par excellence, celui où se cristallise tous nos espoirs, celui qui fait apparaître l'universalité de notre édifice personnel. Taurize recrée le fil conducteur de cette discontinuité apparente entre les lieux :

« Tous ces lieux n’en font plus qu’un : Taurize. C’est elle qui m’a construit…» (p.37)

Beaucoup de garçons et aussi de filles sont tourmentés par le conflit entre leur nature et ses désirs et leurs croyances, comme si les deux étaient inconciliables : Chris-Tian Vidal montre que c’est faux. « Carnet d’Asies » peut aider ses lecteurs à s'accepter, à vouloir ou ne pas vouloir, à maîtriser sa peur, à lutter...

Il va de soi qu'on est toujours seul avec soi-même, mais il n'empêche que découvrir – à travers des mots – un autre «voyageur», c'est un peu comme apercevoir un autre bateau sur la mer. Tout à coup la mer cesse d'être un désert.

Chris-Tian Vidal, qui se révèle à lui-même, devient ainsi le vecteur d'un message en construction. Son Carnet, en cela, combat ceux qui pensent que tout le monde devrait leur ressembler.

Si l’auteur n’est pas toujours heureux, il est toujours lui. Il a compris que la vie est trop courte pour perdre son temps à des choses qui ne répondent à aucune flamme intérieure. Comme disaient les Anciens : « Être soi-même, là est la vérité ».

Chris-Tian Vidal est vrai envers lui-même et sa propre nature : avec cette force de caractère qui lui a permis de devenir ce qu'il est.

« Être soi-même », c'est aussi être conscient de son masque et de l'obligation de – parfois – le revêtir sous peine de ne plus exister du tout.

Carnet d'Asies, Chris-Tian Vidal, éditions Publibook, 2008, ISBN/EAN : 9782748340198


Christian Vidal est décédé le 3 mars 2020

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