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Quand le corps est incertain par José de Ribera

Publié le par Jean-Yves Alt

Une femme barbue et âgée semble donner le sein à son bébé. Elle y est sérieuse et grave, tandis que l'expression de son mari, tapi dans l'ombre, n'est que douleur et résignation.

Le fond sombre accentue l'atmosphère tragique.

Étrangeté de cette scène qui brouille les sexes, comme les âges de la vie.

De cette femme barbue, au visage fatigué de rides, émane ce ton de malheur, propre à ceux qui sont condamnés à rester dans l'ombre.

José de Ribera – La Femme à barbe, portrait de Magdalena Ventura et son mari – 1637

Huile sur toile, 196cm x 127cm, Fondation Casa Ducal de Lerna, Tolède

La curiosité quasi scientifique pour les phénomènes extraordinaires dont raffolaient les collections aristocratiques de la première moitié du XVIIe siècle s'y mêle à la compassion, pour offrir de la disgrâce une vision profondément humaine.


En savoir plus : La femme à poils… esthétique queer par Gérald Larrieu, Lectures du genre nº 5 : Lectures théoriques, approches de la fiction

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Lazare ou le grand sommeil, Alain Absire

Publié le par Jean-Yves Alt

Et Lazare ? Ressuscité, il a été oublié, abandonné au profit de ce prodigieux miracle du Christ. Alain Absire s'intéresse à cet homme revenu de la mort : il l'écoute et l'aime... dans sa douleur. C'est le livre de quelqu'un qui ne rejette rien, mais qui s'interroge.

Alain Absire restitue une époque lointaine et un personnage qui posent immédiatement et de la manière la plus cruelle l'ambivalence de Jésus, à la fois Dieu et homme.

Alain Absire s'attaque au plus coriace – dans un temps où l'impérialisme du corps, l'acharnement naïf à le glorifier et lui donner valeur suprême tendent à rejeter la mort dans l'ultime instant de son évidence – le signe de la puissance divine d'un homme.

Lazare n'a plus rien à voir avec un miraculé ordinaire, paralytique ou aveugle guéri que rien à priori ne distingue des autres hommes. Il devient la preuve, le témoignage du pouvoir du Christ, de Jésus. Mais il souffre aussi et il se demande pourquoi il doit vivre ainsi, en mort-vivant, pour l'éternité.

Avions-nous, un jour, songé, éblouis par le pouvoir essentiel du fils de Dieu, à la seconde vie de Lazare, à l'atroce certitude de ne jamais finir ?

C'est au cœur de cette question que Lazare erre dans le monde, pour fuir ceux qu'il aime et qu'il verrait se détériorer jusqu'à se retrouver seul, sans témoins, sans tendresse, sans espoir. Mais Lazare marche – gris, brisé, traînant un corps de cadavre – pour savoir le sens de ce miracle-sacrifice.

N'est-ce pas lui qui a rendu service à ce Jésus de Nazareth ? Et il assiste à l'altération du message divin, aux magouillages de Jean l'apôtre, à l'utilisation, aux fins de gloire personnelle, d'un prophète trop vite muet pour décourager l'affabulation.

« Il [Lazare lisant un écrit de Jean] remarqua plusieurs détails exacts, tels que l'écriteau placé au-dessus de la tête de Jésus au sommet du montant vertical, le tirage au sort de la tunique du supplicié par les soldats, ou le coup de lance au côté... Jean avait trouvé quelqu'un pour lui raconter l'agonie du Galiléen. Qui donc ? Marie, sa mère, ou l'autre femme en noir ?

Il poursuivit sa lecture, non sans peine, et il dut bientôt se rendre à l'évidence : non seulement Jean ne mentionnait pas sa présence, à lui Lazare, ce jour-là, sur le mont du Crâne, mais, chose plus grave encore, il osait écrire que, voyant près de sa mère le disciple qu'il préférait, le Galiléen, peu avant de mourir, avait dit : « Femme voici ton fils. »

Qui était donc ce vertueux disciple qui, pour parfaire le mensonge, était censé, par la suite, avoir « pris » Marie chez lui comme un fils garde pour toujours sa mère sous son toit ? Tous ceux qui avaient rencontré le Galiléen savaient que, parmi cette bande de mendiants qui le suivaient, et qu'il paraissait souvent considérer avec mépris, le seul qu'il regardait avec bienveillance, et peut-être même avec amitié, était Jean, justement, le plus jeune et certainement le plus attentif.

Lazare reposa le rouleau sur ses genoux. Au fond, ces mensonges grossiers, s'ils le scandalisaient, lui causaient aussi une satisfaction profonde car ils prouvaient que ces adorateurs de faux messie mentaient, qu'ils étaient des escrocs et sans doute aussi des voleurs. » (page 164)

Livre magnifique par l'audace de son propos et l'intense amour des hommes dont il témoigne, ce récit d'un sceptique est surtout l'interrogation inquiète d'un écrivain sur ses propres certitudes.

L'écriture d'Alain Absire est emplie de plénitude. Pourtant, il n'y a rien de plus difficile que de dire la grisaille, le ciel fermé, l'épuisement sans issue d'un homme... et de préserver la quête frémissante de la vie.

■ Lazare ou le grand sommeil, Alain Absire, Editions Calmann-Lévy, 1985, ISBN : 2702114059


Du même auteur : Vasile Evànescu, l'homme à la tête d'oiseauL'égal de Dieu - L'éveil - Mémoires du bout du monde [Nouvelles]

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Scènes de martyres par Marcel Jouhandeau

Publié le par Jean-Yves Alt

« Ai-je assez remarqué que les tableaux qui représentent des scènes de martyres ont un air de fête. Rien ne ressemble à la volupté comme l'appareil de la douleur. Ici et là le corps est renversé, révulsé, comme précipité hors de ses limites. On y est nu ou on se dispose à se dévêtir, pour s'exposer au meilleur ou au pire. »

Marcel Jouhandeau

■ in Pages égarées, éditions Pauvert, 1980, ISBN : 272020157X, page 132

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Thrasylle, Henry de Montherlant

Publié le par Jean-Yves Alt

Roman de jeunesse, terminé alors que Montherlant n'avait que vingt ans, Thrasylle n'est pas une œuvre particulièrement intéressante en elle-même.

Certes, ce roman peut être un outil de travail entre les mains des chercheurs, étudiants, auteurs de thèses sur l'œuvre de l'écrivain car l'on y découvre des thèmes qu'il abordera plus tard, avec bien plus de talent.

« Thrasylle l'avait trouvée, cette "beauté où il pouvait employer son abondance, ce qu'il n'eût jamais pu faire dans la laideur", et éprouvait, ne fût-ce qu'une minute confuse, cet éternel besoin de dépasser la forme qu'on adore. Une âme ! De quel élan il "se vouait à l'instruire". Il voulait faire quelque chose pour elle ! Quelle "foule de phrases éloquentes" lui venait ! Il leur dirait, quelque chose en lui leur dirait : "Cette heure de maintenant, il faut vivre pour la multiplier. Il faut maudire chaque jour qui n'en aura pas vu de pareille ; alors seulement vous saurez ce qu'est vivre et vous mériterez de vivre, car vous serez comme des dieux !..." » (p. 52)

Il s'agit de l'histoire, dans la Grèce antique, de deux jeunes amants que la société sépare et qui se révoltent. L'amour entre garçons est donc déjà présent dans ce livre.

« Puis il courut à la fontaine. Au moment qu'il se baissait, le visage approcha. Il sursauta. Sans doute hier il ne l'avait vu qu'une seconde, et c'était la faute de ces larges boucles... Mais, tout de même, avait-il pu se tromper à ce point ? Une nymphe ? Mais c'était un garçon comme lui !... Ou plutôt c'était un dieu sous la forme d'un garçon, car ce qu'il y avait dans ce visage, il ne l'avait vu dans aucun visage mortel. Il était là, éperdu, en désarroi, n'ayant plus la moindre maîtrise de lui-même. Il se penchait, son corps pressait le sol, ses mains se crispaient à la berge, ses yeux descendaient dans les yeux, son souffle faisait trembler le cristal de l'eau ; il n'avait plus la conscience du monde, plus conscience de ce qu'il regardait, plus conscience de lui-même que par les retentissements de son cœur, et il lui semblait que ce cœur, battant à chaque coup plus fort, se détachait de sa poitrine et coulait jusqu'au fond de la terre. » (pp. 35-36)

Pour ce qui est de l'écriture et du style, c'est mièvre, sans saveur.

Thrasylle, un livre à lire comme référence, et non pour le plaisir.

■ Thrasylle, Henry de Montherlant, Editions Robert Laffont/Grand Pont, 1984, ISBN : 2221043049

Lire aussi : la préface de Pierre Sipriot


Du même auteur : Le songe - Moustique - Les garçons - Correspondance avec Roger Peyrefitte 1938-1941


Lire encore : Montherlant sans masque de Pierre Sipriot

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Love ! Valour ! Compassion !, un film de Joe Mantello (1997)

Publié le par Jean-Yves Alt

Huit amis homosexuels dont certains ont le sida viennent passer trois week-ends de détente à la campagne dans une très belle maison de style victorien au bord d'un lac privé. Durant ces week-ends, ils vont tomber amoureux et tomber en disgrâce, ils se blesseront les uns les autres, et se pardonneront.

Des couples se formeront, d'autres se briseront, ils se moqueront les uns des autres et s'épauleront. En tout cas, aucun ne repartira sans dire combien l'amour est héroïque et drôle et combien l'esprit humain peut être merveilleux.

Il ne faut pas passer son chemin et prêter un peu de son attention à ce très joli film qui se cache derrière un titre pas forcément attirant. En fait, Love ! Valour ! Compassion ! à d'abord été une pièce de théâtre et l'équipe, metteur en scène et acteurs, est restée en grande partie la même pour le film. D'où cette cohésion qui fait beaucoup pour la crédibilité de l'histoire. Ici, pas de stars, tout au plus une ou deux têtes qui semblent familières, et le réalisateur fait ses premiers pas dans le métier.

C'est un film qui manie le chaud et le froid, l'humour et le tragique avec beaucoup de tendresse et qui sait capter quelques beaux moments d'intimité amoureuse ou amicale.

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