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Les volumes éphémères, Gilles Barbedette

Publié le par Jean-Yves Alt

Les volumes éphémères est la possible histoire d'Helga, une femme métamorphose, le témoignage-hommage rendu par Hugo, le narrateur, à la passion de la jouissance quand les plaisirs sont relayés par l'intelligence et la culture.

Les volumes éphémères est aussi l'initiation sentimentale et sensuelle d'un jeune homme ébloui et inachevé qui retarde l'heure des adieux à l'adolescence, un dandy pessimiste qui aurait lu Proust et voudrait de la vie absorber le suc véritable, quand tout est transmué en promesses mais que le cœur bat déjà la chamade du .

Les volumes éphémères est encore le roman de l'obésité et de la maigreur : la vieille sociologie romanesque avait défini les personnages selon leur identité, leur profession, leur classe… Ici, l'auteur a distingué les personnages en fonction de leur obésité ou de leur maigreur. C'est une vision du monde qui est vécue à travers Helga, une femme obèse, atteinte d'une maladie incurable, et Hugo, narrateur, un peu frêle, un peu puceau aussi.

Une grande partie du livre se passe dans un bain. Un bain inventé. Ce bain fait partie d'une mise en pratique des idées d'Helga, qui croit en une espèce de manifeste sensualiste qu'elle a élaboré en fonction de recherches savantes. Pour elle, ce bain est un lieu d'apprentissage corporel. Le lieu de la confrontation à nu de la physiologie des gens.

Dans un tel lieu, où l'on ne parle guère, où il n'y a pas de communication, toute l'appréhension des uns par les autres se fait par le simple aperçu physique. C'est un lieu de rituels qui pour ces gens-là est un moyen d'adoucir les passions humaines. C'est aussi un lieu de confusion des sentiments, des sensations... On y court de graves dangers car on peut découvrir qu'on est beaucoup plus désirable aux yeux des autres qu'on ne le croyait.

C'est ce qui arrive à ce pauvre narrateur qui se pensait absolument inconsommable. C'est là que se fait la rencontre décisive, que naît la passion, entre Helga et Hugo. Ils sont pris d'une sorte de vertige inverse et contradictoire l'un pour l'autre car ils sont absolument opposés. Opposés mais complémentaires. Ce qui les unit c'est un certain mécontentement par rapport à leur physique pour lequel ils ne peuvent absolument rien.

Le ton du livre est totalement cruel, mais absolument pas cynique. Satirique aussi. Humoristique. Gilles Barbedette sait que le rire est de l'ordre de la jouissance, de l'ordre de l'émotion.

Récit émouvant de personnes confrontées à l'utopie, à la jouissance et à la mort.

■ Les volumes éphémères, Gilles Barbedette, éditions Gallimard, 1987, ISBN : 2070710610


Du même auteur : Baltimore - Paris Gay 1925

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Une semaine un peu folle, Walter Prévost

Publié le par Jean-Yves

Ils sont deux homos, Michel Winckler, la quarantaine, et Jérôme Rousselle, la soixantaine. Tous deux, en 1981, avaient voté Mitterrand : l'un parce qu'il y croyait encore, l'autre (de droite) par opportunisme pur et simple.


Sept ans plus tard, lorsqu'il s'agit de réélire le Président-Soleil, le premier, pigiste à Libé, décide que le sida ne l'achèvera pas dans un lit d'hôpital :


« Il [Michel] se haïssait de jalouser un Jérôme Rousselle, qui resterait à se pavaner dans sa vaniteuse vacuité quand il aurait, lui, tiré sa révérence depuis belle lurette. Il aurait voulu quitter la partie, beau joueur, la tête haute et sans rien regretter, mais il regrettait tout. Il aurait voulu le mépriser, le charmant Jérôme et ses scrupules, et ses délicieuses tractations avec sa conscience, et ses compromis diplomatiques qui sauvaient l'honneur, la morale et les apparences ; il aurait voulu le mépriser, lui et tant d'autres, et tous les autres, et il les enviait. Son appétit de vie lui dévorait les entrailles, et si sauvagement qu'il avait du mal à se convaincre que ce serait bientôt fini – que c'était déjà fini. […] La veille, au bar, il avait compris que ce n'était plus possible, que son sexe était définitivement verrouillé, hors d'atteinte de sa volonté, comme un appendice devenu obsolète et inutile. Cette découverte, au milieu du manège caricatural de la drague et des extases chimiques, l'avait rassuré. D'une certaine façon, ça le délivrait d'un souci, et d'une éventuelle dernière tentation. Mais la nature a horreur du vide, et surtout de celui-là : il ne fallait pas s'y arrêter, il fallait se borner à enregistrer le fait. Administrativement, en quelque sorte. » (p. 155)


Le second, écrivain fini, ne s'attache plus guère qu'à décrocher en bon courtisan les insignes de chevalier de l'Ordre du mérite.


En bref, dans les affres de l'échec solitaire, deux façons bien significatives d'assumer. Ils étaient dans la force de l'âge en 1968, et ils sont ainsi six personnages en tout, d'une insoutenable légèreté, à réaliser que leurs rêves privés les ont trahis, comme ils ont par négligence ou délicatesse laissé les membres de l'intelligentsia « rose » vider de sa substance l'idéal de gauche d'avant 1981.


« À quoi ressemblerait-il [Michel], dans six mois ? À un rescapé des camps de concentration, un cadavre ambulant. Il n'en était pas encore là, pas tout à fait. Il s'agissait seulement de freiner, freiner à mort pour ralentir la débâcle, pour retarder... Pour retarder quoi ? Si on ne lutte pas pour l'emporter, ou pour le plaisir de se battre, cela ne rime à rien. Faire durer le combat de défaite en défaite, endurer des souffrances inutiles, reculer de jour en jour, jusqu'à ne plus se reconnaître dans un miroir – il faut beaucoup tenir à la vie pour ça. Michel pensa qu'il ne tenait plus suffisamment à la vie, ou plutôt : que ça lui était assez indifférent. Arrêter, continuer, ça revenait plus ou moins au même, en définitive ; la balance penchait d'un côté, de l'autre, ça faisait jeu égal. » (p. 336)


Comme quoi la politique, quand ça charrie de l'amitié, de l'amour, de l'espoir et de la joie, c'est bien plus que de la politique.


Un bon roman, extraverti, au désenchantement cruel, mais qui rafraîchit la mémoire : avec juste ce qu'il faut de glace.


■ Éditions Grasset, 1990, ISBN : 2246439515


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Sauna, Jean Pavans

Publié le par Jean-Yves Alt

Avec « Sauna », l'auteur mêle son écriture et sa vie à ceux de trois écrivains aussi dissemblables que possible en apparence, à trois styles de vie et de morale.

Hector Berlioz franchira la porte du bain de vapeur comme on commet un vice irréversible, Anaïs Nin excitée de sa métamorphose sexuelle, curieuse et passionnée, Julien Green l'âme et la conscience torturée.

Jean Pavans restitue – à travers trois pastiches de confession amusants et réussis – l'étendue fantasmatique, sociale et affective du sauna. Labyrinthe des désirs, des croisements, du plaisir et de la transcendance de soi, mais aussi labyrinthe des obsessions des angoisses des échecs et des espoirs.

L'homme sait séparer le sexe du sentiment, il sait jouir de toutes les gammes du sexe et de toutes les gammes du sentiment. Il sait les combiner dans des fusions infiniment variées. L'œil déjà suffit à sa jouissance. L'œil est pour l'homme un organe sexuel. L'homme connaît l'orgasme de chacun de ses sens. Ses sentiments aussi ont des orgasmes.

« Je savourais les gestes autour de moi comme une chorégraphie savante et indéfiniment variée. Les homosexuels les plus vieux et les plus laids profitaient de la promiscuité pour toucher un beau garçon qui s'esquivait aussitôt. Ils attendaient qu'un groupe se forme pour aller prendre leur plaisir dans la masse indistincte des corps emboîtés dans des positions complexes. Lorsque deux homosexuels étaient d'accord pour s'isoler, ils se palpaient avec des gestes codés, et puis ils grimpaient sur les derniers gradins, disparaissaient dans le noir. D'autres au contraire trouvaient un accroissement à leur jouissance en la prenant sous des regards excités. Mais s'ils se plaisaient vraiment, et avaient envie de se connaître davantage que par leur corps, ils s'échappaient du hammam, allaient dans une cabine. Pour la plupart le hammam était indispensable à leur satisfaction. Moiteur et ténèbres d'un ventre. Chaleur maternelle, tendresse et sollicitude de la vapeur tiède. Matrice de la Mère du Monde. L'hémicycle était un théâtre intemporel où se mêlaient les mythes universels. » (Partie III – Anaïs Nin – Vos muscles de jeune tigre – p. 33)

« Pourquoi donc me voyait-on si souvent dans les couloirs et presque jamais ailleurs ? Il faut dire que je répugnais en effet à entrer dans le hammam, et cela pour une raison qui peut paraître étrange à beaucoup. La complète nudité de ceux qui se pressaient dans la demi-obscurité des vapeurs était pour moi absolument incompatible avec leur éventuelle séduction. Car là était le mystère : les parties génitales de l'homme me faisaient horreur, et bien préférable me paraissait le port des petites serviettes de diverses couleurs, qui opéraient la même sorte de censure que le musée du Vatican sur les trésors de la statuaire antique. Ainsi les dieux de chair comme de ceux de marbre ressemblaient davantage aux créatures asexuées dont je peuplais en secret mes cartons à dessins, et qui restaient pour moi l'image même de la tentation. Mais j'en reviens à ma nouvelle rencontre. Me voilà donc errant une fois de plus dans les fascinants couloirs, et je suis charmé par un sourire. Ce sourire m'est adressé par un grand garçon brun au regard doux et rêveur, un garçon drapé comme il convient. » (Partie IV – Julien Green – Le paradis du mal – pp. 77/78)

L'auteur, au delà des passages frénétiques où les corps délivrés se trouvent et vibrent de manière essentielle, pointe les marques de l'amour idéal et mesquin, obsédant et impossible.

■ Sauna, Jean Pavans, Éditions de La Différence, collection Minos, 2006, ISBN : 2729116257


Du même auteur : Ruptures d'innocenceLe théâtre des sentiments

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Villa des Oliviers, Anne Vantal

Publié le par Jean-Yves Alt

Villa des Oliviers aurait pu être l'histoire de la surface des choses que l'on appelle les événements et de l'envers de la vie que l'on nomme mémoire ; avec un foisonnant mélange de passés inconnus lentement découverts et d'un présent troublant qui aurait glissé sans cesse de l'autre côté du miroir, là où peurs et secrets se mettent en scène.
 
La villa des oliviers est le lieu de rencontre, chaque été, de toute la famille de Manon, la narratrice. Sont réunis autour de ses grands-parents Jacques et Mona, ses parents Jeanne et Antoine, ses tantes et oncles Charlotte et Ludovic, Amélie et Jean-Baptiste, ainsi que de manière plus occasionnelle son oncle Gaspard. Sans oublier les nombreux cousins et cousines, tous, plus jeunes que Manon.
 
Jeanne, l'aînée – mère de Manon –, n'a pas souhaité prendre la relève de l'imprimerie de son père. Charlotte pas plus ; elle est devenue assistante dentaire avant d'épouser le dentiste et de faire des enfants. Amélie, avec son diplôme d'école de commerce et sa formation en finances, aurait pu développer l'imprimerie familiale mais elle a eu d'autres ambitions. Quant à Gaspard, le plus jeune des enfants de Jacques et Mona, il n'a jamais rien fait comme tout le monde ; à seize ans, parce qu'il se sentait incompris, il a claqué la porte pour vivre son existence d'artiste. Autant dire que Jacques a gardé, de cette non-transmission, une certaine amertume.
 
Jusqu'à cet été des quinze de Manon, la villa des oliviers a été vécue comme un véritable havre de paix par chacun. Mais la jeune fille, devenue adolescente ne perçoit plus tout à fait de la même façon les êtres qui l'entourent.
 
Manon aurait pu être doublement au cœur de ce récit puisqu'elle en est à la fois la narratrice et qu'elle en raconte les faits, des années plus tard.
 
Quand on écrit sur son enfance, c'est, au moins en partie, de l'invention. C'est dans la fiction que se niche le génie de l'écriture, pas dans le fait d'être très exact. On ne se souvient pas tellement des petites choses de tous les jours, quelques années après. C'est ce que tente de préciser, maladroitement, Manon.
 
« Cette histoire que je tente de raconter, c'est la mienne, bien sûr, et pourtant elle m'échappe en partie. Je n'ai pas l'ambition de tout dire avec exactitude, seulement l'espoir de décrire au plus juste l'intensité de cet été-là : la violence de ma colère, le malaise diffus des premiers jours, la puissance des sentiments qui se sont emparés de moi, au lendemain de cette heure passée en compagnie de Nicolas à la terrasse de Duc. Je me rappelle avec une netteté confondante cette espèce d'agitation extraordinaire qui faisait battre mon cœur à toute vitesse, ces vagues d'euphorie qui me soulevaient de terre à intervalles réguliers et ces instants de calme intense, apaisée, bien loin de la fureur qui m'avait animée au début de mon séjour. » (pp. 64-65)
 
Il est dommage que l'auteure n'ait pas envisagé d'aller plus loin, en tentant – par l'intermédiaire de sa narratrice – de dire les approximations de la mémoire : aucune correction a posteriori des événements relatés par Manon, aucune interrogation pour savoir si elle a vraiment dit la vérité ou pas…
 
L'arrivée de Gaspard va faire, notamment, basculer la vision du monde perçue par l'adolescente. Car son oncle arrive à la villa des oliviers accompagné par Jérôme. Récit d'un coming-out :
 
« Nous venions de terminer la paella, et Mona découpait la tarte aux figues. Mes grands-parents (Jacques, surtout), tout à la joie de la visite de leur fils chéri, l'avaient assailli de questions pendant la plus grande partie du repas. Il faut avouer que les succès professionnels de Gaspard restent, pour nous autres, teintés de mystère. Nous sommes ravis de l'entendre parler d'une prochaine exposition à Paris. […] Gaspard est intervenu. Il s'est lancé dans des explications destinées à nous faire entrevoir quel genre d'œuvres produisait Jérôme. Nous avons écouté d'une oreille distraite. Et puis, il s'est interrompu d'un seul coup, a posé sa cuillère sur l'assiette, a pris le temps de s'essuyer les lèvres sur sa serviette, a jeté un coup d'œil circulaire à toute la famille réunie devant lui et s'est raclé deux fois la gorge avant de déclarer :
— Jérôme a un talent fou et sans doute un bel avenir devant lui. Mais ce ne sont pas seulement ses qualités artistiques qui ont fait de lui mon ami. En réalité... je l'aime, c'est tout.   
Un petit silence a accueilli cette affirmation pour le moins surprenante. Jacques a commencé à dire, avec un peu d'hésitation :
— Je ne vois pas...
Mais Gaspard l'a arrêté d'un geste.
— Tu vois très bien, Papa. Je viens de te déclarer que Jérôme est mon ami. Si tu préfères, je peux dire mon amant. Nous vivons ensemble depuis Noël dernier. » (pp. 112/113)
 
Il est regrettable, là encore, que la narratrice – au moment des faits puis plus tard quand elle raconte cette histoire – n'ait pas montré sa perception de l'homophobie de son grand-père qui se dissout d'ailleurs très rapidement grâce à un événement approprié.
 
En paraphrasant Mallarmé, Nathalie Sarraute écrivait : « L'enfance, c'est céder l'initiative aux maux ». Anne Vantal aurait pu s'inspirer de cette très belle phrase pour écrire un récit qui aurait alors ondulé entre l'enfance et l'âge adulte.
 
■ Villa des Oliviers, Anne Vantal, Editions du Seuil Jeunesse, Collection : Karactère(s), 139 pages, juin 2009, ISBN : 9782020997829
 

Du même auteur : Rendez-vous en septembre


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse

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La nudité chez les Grecs par Maurice Sartre (1/2)

Publié le par Jean-Yves Alt

[…] comment ne pas être frappé par l'aspect des sexes masculins sur la statuaire et, plus encore, sur la peinture céramique des Grecs ? Les héros grecs sont dotés de sexes enfantins et les représentations de verges de taille « adulte » relèvent de la pornographie. Aristophane (Nuées, v. 1010) en donne indirectement l'explication dans un passage où Raisonnement juste et Raisonnement injuste s'affrontent. Selon le premier, « en suivant mes leçons, tu auras toujours le teint bien vermeil, les épaules larges, le torse musclé, la fesse dodue, la verge menue ». Alors que les manières du temps présent, l'éducation moderne donnent « le teint blafard, les épaules maigres, le torse fluet, la fesse chétive, la verge pesante ». C'est dire clairement que l'homme bien éduqué offre au regard des autres un sexe modeste : on est bien au niveau des représentations puisque l'éducation a peu de chances d'influer sur la physiologie !

La nudité décente exhibe donc un sexe bien visible mais dépourvu de turgescence. Découvrir le gland ou le laisser deviner, par exemple, est insupportable. Les athlètes utilisent à cette fin une fine bande de cuir (kunodesmè, « laisse de chien ») qui, attachée à la taille ou à la base du pénis, noue l'extrémité du prépuce afin d'empêcher le gland d'apparaître. Cela explique que les Juifs qui, vers 175-170 av. J.-C., fréquentent le gymnase de Jérusalem, « se fassent faire des prépuces » ; non pas pour masquer leur judaïté (il n'y a à Jérusalem que des Juifs), mais pour répondre à la double injonction grecque : offrir la vue d'un corps non mutilé et masquer ce qui est considéré comme indécent – le gland et non la verge.

Si la nudité masculine envahit l'espace de la cité, celle des femmes, on l'a dit, est limitée, tardive et peu valorisée. On a vu que les Athéniens se moquaient des « montreuses de cuisses » spartiates. Et lorsque Platon envisage de faire faire du sport aux jeunes filles de sa cité idéale, il ne s'agit que de course, et dans une tenue convenable. Peut-être la tenue que porte la belle Atalante, avec culotte et bustier sur une coupe attique (v. 470 av. J.-C.).

in L'Histoire n°345, Dossier « Le corps mis à nu » : extrait de l'article de Maurice Sartre « Le propre de l'homme… grec », septembre 2009, p. 52


Lire la seconde partie

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