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Revue Arcadie : répertoire de quelques articles parus dans la revue

Publié le par Jean-Yves Alt

Pour retrouver rapidement un article de la rubrique « Arcadie », le lecteur trouvera ci-dessous, la liste des articles reproduits avec lien direct en cliquant sur le titre.


 

OUVERTURE

La faute par André Baudry

Notre responsabilité par André Baudry

Notice Historique : il était une fois Arcadie… par Christian Gury

Message de Jean Cocteau (janvier 1954)

Une histoire critique du mot homosexualité par Jean-Claude Féray

Le mythe de la virilité par Henri Studa

Pour une addition à la Déclaration des droits de l'Homme par Alain Romée

Roger Peyrefitte par André Baudry

Roger Peyrefitte est-il un polémiste ? par Pierre Nédra

 

LITTERATURE

Florilège par Christian Gury

La littérature homophile par André Baudry

Des Dieux et des Garçons par Marc Daniel : Étude sur l'homosexualité dans la mythologie grecque

Excursion mythologique par Jacques Fréville

Entre les lignes : Des amours laconiques par Jacques Fréville

Entre les lignes : Bacchus, Voltaire et saint Clément d'Alexandrie par Jacques Fréville

Deux repas littéraires et scientifiques dans la Grèce antique par Jean de Nice

À propos de littérature enfantine par Roger Foucher

L'homosexuel vu par quelques auteurs dramatiques par Roger Gellert

Les romans policiers et l'Arcadie (1958) par Marc Daniel

Le cas San-Antonio par Roger Foucher

L'amour grec dans la littérature par Jean de Nice

Le portrait de Battylos par Anacréon de Téos

Les amours dissidents de Boris Arnold par Marc Daniel

Entre les lignes : Barbey d'Aurevilly par Jacques Fréville

Dialogue liminaire de « Platoniquement » par Axieros

Rencontres avec « Axieros » par Eugène Dyor

Rémy Belleau par Jacques Fréville

Jacinto Benavente, prix Nobel, par Jean Castillan

La véritable histoire de Fabrizio Lupo (roman de Carlo Coccioli) par André Calas

Défense de Jean-Paul (roman de Marcel Guersant) par Jeannine Allain

Enquête sur l'homosexualité en littérature : Les Marges (1926)

A Cordoue, au temps des califes par Juan Garcia

Poèmes turcs de Baki (17e s.) et Zia Pacha (19e s.)

Le beau Dioclès, poème de Callimaque

Colette et l'homophilie par René Soral

Constantin Cavafy par Marc Daniel

Centenaire de Kavafy (1863-1963)

Gonçalves Dias, poète brésilien par Max Jurth

Dioscoride (IIe-IIIe siècle avant J.-C.)

L'homme orchestre, André du Dognon (1955) par Alain

Entre les lignes : Du côté de chez Anatole France par Jacques Fréville

Une sapho romantique : Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier

Jean Genet ou les fastes de l'érotisme par André du Dognon

Beauté de l'éphèbe par Goethe

Witold Gombrowicz et l'homosexualité par André Clair

Avez-vous lu Hâfiz ? par Serge Talbot

Entre les lignes : Le « Gramont » de Hamilton par Jacques Fréville

Une comédie sur l'homosexualité imaginée par Victor Hugo en marge d'Homère

Max Jacob par René Soral

Max Jacob par André Calas

Pierre-Jean Jouve et l'homophilie par Sinclair

Entre les lignes : Valéry Larbaud par Jacques Fréville

Deux poètes : Olivier Larronde et André de Richaud par Sinclair

Daphnis et Chloé (roman attribué à Longus – IIe ou IIIe siècle)

Le paradis perdu de Pierre Loti par G. Veher

A Hyllus, épigrammes de Martial

Un marécage par Pierre Nédra : à propos du roman Masque de chair de Maxence Van der Meersch

Daphnis (poème de Méléagre de Gadara)

Entre les lignes : Molière : homosexuel par Jacques Fréville

Montherlant intime par Robert Amar

La ville dont le prince est un enfant, Henry de Montherlant par André du Dognon

Les désarrois de l'élève Törless de Robert Musil lu par Jean Boullet

Gérard de Nerval par Jacques Fréville

Amour et Arcadie par Roger Peyrefitte

Les clés de saint Pierre, un chapitre inédit de Roger Peyrefitte

Pindare (Poète grec, v. 518-442 av. J.-C.) par Max Jurth

L'amour proustien par Guy Laurent

Le voyage en ganymédie (supplément au Tiers Livre composé par François Rabelais)

En marge du centenaire de Han Ryner : La fille manquée par Robert Amar

Romain Rolland et l'amitié par Marc Daniel

Shakespeare : l'affaire des sonnets par Guy Amen

Trois poèmes de Strabon

Un conseil de Théogonis de Mégare

Verlaine, poète de l'homophilie par René Soral

Verlaine sans Rimbaud par André Calas

Entre les lignes : En lisant Voltaire par Jacques Fréville

Entre les lignes : Variation autour du mariage de Louis XV par Voltaire

Walt Whitman par René Soral

Le secret de Vauvenargues par Pierre Fontanié

Sur Henry de Montherlant par André Clair

Montherlant ou le paradis à l'ombre de la mort par André du Dognon

Ce bougre de Flaubert par René Soral

Gide ou l'amour grec par Philippe de Charmailles

Correspondance de Paul Claudel et André Gide par René Soral

Gide le contestataire par Marc Daniel

Jean Lorrain par René Soral

Une interview : Julien Green par André-Michel Calas (1974)

Aperçus greeniens par Gilles Daes

Jeunesse de Julien Green par Jean-Noël Segrestaa

Folies romaines : les homosexuels dans l'œuvre de Juvénal par Jérôme Bernay

L'affaire Custine ou l'homophilie au temps des romantiques par René Soral

La nuit du Moyen âge par Jacques Fréville

Un épisode des « Martyrs » de Chateaubriand par Robert Dol

Souvenirs d'un lecteur « impur » par André-Claude Desmon (à propos des Amitiés particulières de Roger Peyrefitte)

Une affaire de mœurs en Sicile au XVIIIe siècle par Roger Peyrefitte (sur l'origine du roman « L'exilé de Capri »)

Le secret de Jules Verne par René Soral

Espace d'or, d'argent, d'azur dans « La comédie humaine » par Jean-Louis Verger

Hermann Melville par Yves Kerruel

Retour à l'original par G. Veher (à propos de l'adaptation de « La chatte sur un toit brûlant » de Tennessee Williams)

Jean-Paul Sartre a-t-il imité Paul Bourget ?

Le marquis de Sade, précurseur de la libération homosexuelle par René Soral

Le beau Dioclès par Callimaque de Cyrène

 

CINEMA

Le cinéma et l'homophilie vus par la revue Arcadie (Sinclair – 1956)

James Dean ou l'avènement d'un archétype par Serge Talbot

 

HISTOIRE

Les lumières de l'Histoire par Marc Daniel

Essai de méthodologie pour l'étude des aspects homosexuels de l'Histoire par Marc Daniel

Akhenaton, le pharaon mystérieux par Christian Régis

L'homophilie chez les Incas

Nos ancêtres les Hittites ? par Marc Daniel

Trois analyses culturelles par Thomas K. Fitzgerald : La civilisation des Keraki (Papous) – La civilisation sur l'île de Truk – La civilisation grecque.

L'amour grec dans la religion par Jean de Nice

Les homosexuels et la chute de l'Empire romain, ou les délires d'un moine gaulois du Ve siècle par Jean Claude Vilbert

Un homophile au temps des bûchers par Marc Daniel

Entre les lignes : Sous la cape de Capet par Jacques Fréville

Les amants du soleil levant par Marc Daniel

Homosexualité, esclavage et civilisation par Serge Talbot

Le grand maître par Marc Daniel (sur les Templiers)

Comment est mort Edouard II d'Angleterre ? par Marc Daniel

La soi-disant pédérastie du Réformateur Jean Calvin par H.-J. Schouten

La confession d'un arcadien sous la Renaissance italienne par Roger Peyrefitte

21 mars 1626 par Juan Garcia

Hommes du Grand Siècle : Louis XIII par Marc Daniel

Rapports des lieutenants de police sous Louis XIV

Un sodomite de génie : Jean Baptiste Lully par Robert Amar

Tallemant des Réaux par Jacques Fréville

Entre les lignes : Madame Palatine par Jacques Fréville

A Brest, en 1776

« Babet ou la bouquetière » ou l'abbé, l'ambassadeur, le Ministre, le Cardinal de Bernis (1715-1794) par Pierre Nouveau

Réflexions sur la répression de l'homosexualité de l'âge classique à nos jours par André Claude Desmon

Le péché philosophique ou de l'homosexualité au XVIIIe siècle par Pierre Nouveau

Et si nous parlions aussi de la Chine par Marc Daniel

Entre les lignes : Benjamin Constant par Jacques Fréville

Bûchers et Bastille : les papiers de M. le Lieutenant de Police par Marc Daniel

Oscar Wilde conté par Edmont de Goncourt par Guillot de Saix

Le bimétallisme d'Oscar Wilde par Guillot de Saix

Le non-conformisme à la « Belle Epoque » par Marc Daniel

Louis II de Bavière ou le royaume du rêve par Marc Daniel

Le cas de Lawrence d'Arabie par Françoise d'Eaubonne

Notre Thomas Edward Lawrence par Serge Talbot

Les homophiles dans les camps de concentration de Hitler

L'homosexualité dans les camps nazis par Aimé Spitz

L'homosexualité en Angleterre : Rapport Wolfenden présenté et commenté par Marc Daniel

Les « blousons noirs » aspect historique par Marc Daniel

 

PHILOSOPHIE

Le Banquet de Platon par André-Claude Desmon

Quelques réflexions sur Socrate par Françoise d'Eaubonne

Le Banquet de Platon : l'amour chevaleresque par André Claude Desmon

Montaigne et l'amitié par André Linck

Méditations spinozistes par André Claude Desmon

Proudhon et l'amour « unisexuel » par Daniel Guérin (1)

Proudhon et l'amour « unisexuel » par Daniel Guérin (2)

Le nouveau monde amoureux de Fourier par Daniel Guérin

Schopenhauer et le problème de l'homosexualité par Serge Talbot

Nietzsche par Max Jurth

Singuliers philosophes par Marc Daniel

Le vrai sexe par Michel Foucault (à propos d'Herculine Barbin)

 

SCIENCES

Les attitudes des médecins face à l'homosexualité par le Docteur Michel Gayda

L'efféminé : étude psycho-sexuelle de Henri III par le Docteur Gilbert Robin

Les mignons de Henri III par le Dr Gilbert Robin

Un sexologue humanitaire : Magnus Hirschfeld par Serge Talbot

Psychiatrie et catholiscisme de J. H. Vanderveldt et R. P. Odenwald par Serge Talbot

Enfance et homosexualité par Lucien Farre

 

RELIGION

Saint Aelred, priez pour nous ! par Christian Gury

L'évaluation de l'amour homosexuel par Serge Talbot

L'origine de l'interdit judaïque par Françoise d'Eaubonne

Entre les lignes : Les usages de Marigny par Jacques Fréville

Louis Massignon et les saints apotropéens par Serge Talbot

Un écrit mystérieux et déconcertant : la prière sur Sodome par Louis Massignon

Entre les lignes : un béotien et deux curés par Jacques Fréville

Des ancêtres un peu encombrants : un groupe d'homosexuels juifs révolutionnaires par Jérôme Bernay

Théologie et homosexualité par Lucien Farre

David et Jonathan par A. d'Aunis

Valeur religieuse de l'homophilie chez les primitifs par Jean-Louis Verger

Saint Thomas (archevêque de Cantorbéry) fut-il un arcadien ? par Marc Daniel

Pontus de Tyard, un prélat humaniste de la Renaissance par Jacques Fréville

Les tabous sexuels de l'Islam par Serge Talbot

Confucius ou une religion accessible aux homophiles par Max Jurth

L'évaluation de l'amour homosexuel par Serge Talbot

 

ARTS

Devant une statue d'Antinoüs par Jean de Nice

Gustave Moreau par René Soral

Priorité de l'homme chez les Grecs par Jean de Nice

Chansons interdites de Nicole Louvier par Jeannine Allain

Tchaïkovsky ou la symphonie inachevée par Marc Daniel

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Jeunesse de Julien Green par Jean-Noël Segrestaa

Publié le par Jean-Yves Alt

Le troisième volume des Mémoires de Julien Green, Terre lointaine (1), où l'on voyait prendre dans la vie même du romancier l'incendie qui devait lui inspirer quelque trente ans plus tard l'inoubliable Moïra (2), s'achevait sur ce timide rayon trouant les fumées du désespoir : « Pourtant, le bonheur n'était plus très loin. Encore deux ans, ou un peu plus, et il viendrait à moi, comme un matin d'avril après un long hiver. » Mais pour nous, lecteurs passionnés de son autobiographie, le chemin s'annonçait plus long depuis la « terre lointaine » de Virginie jusqu'à cette « terre promise » d'un amour enfin accompli et heureux. Julien Green semblait reculer devant certains aveux, disait même que ces Confessions commencées n'auraient pas de suite. Enfin, après la publication tardive de L'autre sommeil et des pages censurées du Malfaiteur dont nous rendons compte par ailleurs (3), voici, pour répondre à notre impatience et mettre fin à ces huit années de silence et d'hésitations, le quatrième volume des Mémoires qui nous arrive sous le titre un peu plat, un peu décevant, de Jeunesse (4).

 

Disons-le tout de suite : sur le plan littéraire, il égale les précédents et s'inscrit avec bonheur dans la lignée prestigieuse de Rousseau et de Proust, dont Green nous raconte justement ici ses premières et difficiles lectures. Bien sûr, en 1974 cela ne va pas sans anachronismes dans le style comme dans la pensée, mais cette recherche anxieuse et nostalgique du temps perdu s'accommode assez bien de revêtir cette « robe couleur du Temps » : le ton greenien, subtil et frémissant, tout en demi-teintes, un rien guindé parfois, qui semble déjà venir de très loin mais nous repose délicieusement des outrances baroques et des provocations à la mode. « On tue les choses en les désignant. Le mot juste est parfois le mot d'à-côté », nous dit-il lui-même. Qu'on souscrive ou non aux propos ressassés de Gide sur l'art de la litote, on sentira, je crois, autant de trouble et d'émotion devant les deux pages allusives, tissées de silence et de soupirs, dans lesquelles Green nous raconte l'arrivée de Mark le bien-aimé à Paris et son guet angoissé devant la porte infranchissable de la chambre où il dort, qu'à la lecture des pages les plus violentes et les plus crues de Duvert ou de Guyotat ; et pourtant, nous aussi Green nous laisse à la porte... On retrouvera aussi avec délices l'habileté de Green à faire revivre le « génie du lieu » (l'évocation de l'appartement de la rue Cortambert ou d'une soirée à l'Opéra). On le reconnaîtra encore à cette façon inimitable de faire surgir le fantastique au sein même du banal et du quotidien, par un imperceptible décalage de la vision qui crée tout à coup un effet stéréoscopique et nous fait voir l'au-delà invisible du décor de la vie (l'épisode du peintre russe et de son jeune et troublant modèle). On cédera de nouveau, tout au long du livre, à la magie de ce regard rétrospectif qui enflamme et fait vibrer les souvenirs les plus insignifiants de l'enfance à un point tel qu'ils deviennent nôtres et que nous croyons les avoir nous-mêmes vécus.

 

Mais la joie de ces retrouvailles se nuance d'une déception : ce n'est pas encore le - matin d'avril » qui nous était annoncé. Jeunesse nous raconte trois années de la vie de l'auteur, de son retour en France en 1922 jusqu'à la parution de son premier livre, Pamphlet contre les Catholiques de France, et ce sont trois années d'errance physique et morale dans un Paris sinistre, un Paris nocturne, un Paris de crachin et de désespoir, où pâlit la lumière de la foi, où la chair inspire de plus en plus de vertige et d'horreur, où l'image même de Mark, de passage à Paris, s'étiole et se décolore. Le cœur se serre devant ce tableau d'une jeunesse désorientée, asphyxiée, ravagée par les interdits sociaux et le tragique refus de soi-même. Une fois de plus, et plus que jamais, pas un instant on n'échappe à ces « couleurs sombres » que Proust s'excusait à Gide d'avoir seules gardées pour son Sodome et Gomorrhe.

 

Sans doute, l'humour attendri de Green devant lui-même, devant ce garçon malheureux et maladroit qu'il était, et la sérénité qu'il a maintenant acquise (5) tempèrent un peu le caractère déprimant de cette évocation. Il semble même parfois que l'écrivain vieilli et apaisé qui écrit ces Mémoires s'amuse secrètement à revoir ce jeu de poursuite dont il fut l'enjeu entre Dieu et Diable – un Diable blond comme celui de Rocha, blond avec des yeux bleus, irrésistible et multiforme, mais dont il nous dit entre les lignes que les ruses ont été finalement déjouées. Il en tire en tout cas de puissants effets dramatiques : « Gloire et Louange à toi, Satan dans les hauteurs » – puisque tu nous as valu l'œuvre de Julien Green. Si tu n'existais pas, il faudrait t'inventer. L'auteur de Chaque homme dans sa nuit nous avoue avoir pressenti dès ses premiers essais romanesques « le parti littéraire qui pouvait se tirer d'une optique aussi singulière (...) notre vie quotidienne telle qu'elle apparaît à un réprouvé ». Mais ne sourions pas : Green croit au Diable, il est sûr de l'avoir souvent rencontré, d'avoir été longtemps son jouet, et il le dit avec tant de force, de crainte et de naturel qu'il réussit à nous y faire croire. C'est de là que son œuvre tout entière tire cet éclat sombre, cette magnificence sulfureuse, qui l'apparente – lui le plus classique et le plus sobre de nos grands écrivains – au prophétisme d'un Dostoïevski ou d'un Bernanos. Et nul doute que pour lui, aujourd'hui encore, la chair ne soit l'appât et la part du Diable ; Jeunesse, une fois de plus, nous en fait l'aveu scandaleux : « La certitude grandissait en moi, venue d'où, je ne sais, que l'amour dégagé des sens était immortel et que le plaisir le tuait. Ces idées profondément inactuelles m'auront accompagné ma vie durant, car il est improbable qu'elles changent à l'âge que j'atteins. »

 

Alors, on hésite à se réjouir de ce que ce volume s'achève sur un nouveau suspense :

 

- Ne suis-je pas celui qu'on ne peut aimer ? Mais cette fois je me trompe. Des années de bonheur m'attendent, les plus belles de ma jeunesse.

 

On attend avec impatience le récit de ces années-là, on est sûr qu'il sera beau, qu'il nous tiendra sous le charme, et qu'il trouvera en nous, en notre lourd héritage de Platonisme, d'Augustinisme et de Jansénisme, assez de complicités pour que nous nous laissions prendre une fois de plus à ce débat dramatique, à ces ambiguïtés fascinantes de la convoitise et de la terreur, de la faim charnelle et de l'angélisme, aux équivoques tremblements que provoque la résurrection de souvenirs à la fois séduisants et redoutés, au jeu de cache-cache avec la nudité crainte en même temps que recherchée. Mais il est clair maintenant que ce n'est pas de Green qu'on peut attendre une vision saine, heureuse, réconciliée – naturelle, en un mot –, de ce qu'est notre condition particulière. De ce qu'elle peut être, en tout cas, de ce qu'elle doit être, de ce qu'elle sera sûrement dans l'avenir. Mais ce sera l'œuvre d'une autre génération. Comment lira-t-on Green, alors, et pourra-t-on encore comprendre ce monde confiné, tragique et déchiré, meurtri mais fervent ? En devenant plus libre et plus heureux, aura-t-on perdu les clés du drame ? Littérairement au moins, ce serait dommage.

 

(1) Partir avant le jour (Grasset, 1963), Mille chemins ouverts (Grasset, 1964), Terre lointaine (Grasset, 1966).

(2) Moïra, 1950, 2e édit. Plon et Livre de Poche, comme tous les romans de Julien Green.

(3) Arcadie, ce numéro.

(4) Plon, 1974.

(5) Cf. son interview dans Arcadie, n°247-248, page 349

 

Arcadie n°255, Jean-Noël Segrestaa, mars 1975

 

 

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Folies romaines : les homosexuels dans l'œuvre de Juvénal par Jérôme Bernay

Publié le par Jean-Yves

Juvénal écrivit ses Satires au tout début du second siècle de notre ère. Il y fustige avec âpreté et violence les travers et les vices de ses contemporains ; mais il reste assez prudent pour ne s'attaquer qu'aux morts, ou aux personnages actuellement en disgrâce. Pour lui, son époque est totalement pourrie : « Non, les générations futures n'ajouteront rien à nos dépravations ! Tout vice est à son comble » (I, 147) (1). J'ai déjà mentionné dans un article d'Arcadie (2) cette propension des Romains à considérer les temps qu'ils vivent – et à quelqu'époque que ce soit – comme une période de décadence, par référence à un passé mythiquement pur. Assurément, il ne faut pas se représenter le Haut-Empire romain tel que nous le décrit Juvénal : il choisit les scandales les plus choquants de la fin du i- siècle et, avec un art remarquable, nous donne l'impression de peindre toute la société ; c'est comme si on voulait faire un tableau des mœurs de la France actuelle avec la seule collection des journaux spécialisés dans le meurtre ou la coucherie.

 

Tableautins qui ne reculent ni devant la précision obscène, ni devant le sujet le plus graveleux à nos yeux ; les Romains n'avaient pas nos pudeurs hypocrites sur certains aspects de la vie. Considérant le lecteur d'Arcadie comme majeur, je ne mettrai pas de culotte à Priape, ne serait-ce que pour montrer comment une civilisation a pu traiter sans gêne de sujets que nous réservons trop souvent aux sex-shops.

 

On n'aura donc pas ici un tableau de la société homosexuelle de la Rome des premier et second siècles de notre ère. Une telle société était d'ailleurs inconcevable, l'homosexualité était fait admis tant qu'elle ne perturbait pas l'équilibre social, qu'elle restait une sexualité, la recherche de plaisirs auprès de personnages socialement déclassés, principalement les jeunes esclaves (3) ; et d'ailleurs Juvénal ne s'attaque pas à ce type de rapports. Avec ses contemporains – et en cela son rouvre cesse d'être une mine d'anecdotes graveleuses – il refuse ceux qui bafouent les convenances, s'affirment et s'affichent comme homosexuels, essentiellement ceux que nous appelons les « folles ». Il épingle ce qu'il y a de plus voyant, de plus choquant dans la société de son temps, dont certains homosexuels. Il serait à coup sûr plus intéressant de présenter les autres, assurément les plus nombreux, mais ils n'ont pas laissé de trace ; contentons-nous de ce que notre documentation nous permet d'étudier. Je donnerai le plus souvent la parole à Juvénal, et le laisse responsable de ses jugements de valeur, que je ne fais aucunement miens ; mais je crois nécessaire de prendre notre auteur tel qu'il est ; il nous en apprend déjà beaucoup.

 

 

Les acteurs

 

Les victimes de Juvénal ne représentent aucunement toutes les couches de la société de son temps, mais seulement les extrêmes. Avec tous les anciens, il considère que les vices, comme les vertus, ne sont grands et dignes d'intérêt que s'ils s'épanouissent chez les privilégiés. Aussi défilent devant nous des sénateurs, dont les plus nobles, des patriciens, ainsi que des chevaliers, de statut moins relevé mais appartenant à l'aristocratie. Ils sont d'autant plus scandaleux que leur noblesse est très ancienne – ainsi ils trahissent les ancêtres – ou qu'au contraire ils ont bénéficié d'une promotion trop rapide : ils ajoutent alors à l'indécence de leurs vices l'impudence du parvenu. Il faut noter que seuls des aristocrates riches pouvaient se permettre dans la société de l'époque de vivre en marge des convenances, et de transgresser impunément la loi ; eux seuls, d'autre part, avaient les moyens de satisfaire pleinement leurs goûts quand un bel esclave coûtait une fortune, et qu'il fallait en permanence alimenter financièrement la passion des partenaires.

 

En effet, dans l'œuvre de Juvénal, aucune trace d'un attachement vrai, d'une passion désintéressée ; toute satisfaction sexuelle s'achète ; non que les sentiments vrais n'aient pas existé, mais leur peinture n'avait aucune place dans les Satires. Les objets sexuels sont souvent des esclaves, en général jeunes, des « garçons » (puer, pusio) ; sinon, ils appartiennent à la lie de la société : gladiateurs, musiciens, grecs et orientaux prêts à tout pour faire fortune rapidement, et surtout gigolos. Les gigolos actifs sont la cible préférée de Juvénal ; on le comprendra aisément si on songe que l'auteur s'intéresse en fait à leurs clients, personnages de haut vol, que leur sexualité passive rend, à ses yeux, bien plus abjects, et dignes de ses traits ; celui qui s'offre un jeune garçon ne l'intéresse pas plus que l'homme qui entretient une courtisane ou va chez les filles : c'est là pratique courante qui n'est digne de considération que lorsqu'elle devient exagération.

 

 

L'apparence extérieure

 

Le « professionnel de l'obscénité » (VI, 365, 2) se fait d'abord remarquer par son comportement. Il marche en ondulant, ou en tortillant des fesses (II, 21), la main droite sur ses hanches molles (VI, 326, 23). Il ne se gratte la tête que d'un seul doigt, comme le faisait déjà César, afin de ne pas déranger l'ordonnance de sa chevelure (IX, 130). Il effémine sa voix, mais parfois la débauche la rend rauque (XI, 155).

 

Par leur vêtement et leur toilette, les folles font tout pour se différencier. Les gens honnêtes s'habillent de la toge immaculée, pour les oisifs ; les travailleurs portent des tuniques et des manteaux de couleur terne. Au contraire, ces homosexuels affichent des tenues voyantes et même criardes, assurément empruntées à l'Orient ou aux femmes ; en aucun cas ils ne lancent la mode. Ils arborent des étoffes safran (VI, 365, 22), bleu pâle à carreaux ou du galbinum, un tissu vert tendre à l'usage des femmes (II, 96). Un célèbre avocat, habituel contempteur des femmes adultères, va jusqu'à plaider enveloppé d'étoffes diaphanes : on voit par transparence cet homme âpre, intraitable (II, 67). Alors que la mode est aux cheveux courts et aplatis sur le crâne, les éphèbes douteux portent une longue crinière (VIII, 125) ; les plus voyants arborent des chevelures « énormes », sans doute crêpées, retenues d'une résille (VI, 365, 22), qui est parfois tressée de fils d'or (II, 96).

 

La beauté ou plutôt une certaine idée de la beauté – s'obtient par des soins minutieux. Toute personne soucieuse de son apparence porte avec elle un miroir, comme le faisait l'empereur Othon (II, 100). Il faut surtout éviter une peau trop rugueuse, et le système pileux est un fléau affligeant. Aussi se polit-on à la pierre ponce (IX, 95). L'habitude de s'épiler, normale chez les Grecs qui s'arrachent les poils à la résine (VIII, 115), est mal vue des Romains. Cependant les emplâtres de poix brûlante permettent d'éliminer toute pilosité superflue (IX, 15), sur les jambes, les aisselles (IX, 155), ou à des endroits plus intimes ; de plus ce supplice donne de l'éclat à la peau. Un beau teint s'obtient par des masques de mie de pain (II, 105). Pour le visage, on recourt de surcroît à des artifices ; on s'agrandit les yeux avec du noir (VI, 365, 22) ; le sourcil s'allonge avec du noir de fumée humide, à l'aide d'une aiguille oblique (11, 94).

 

Une fois inondé de parfum (II, 40 ; IV, 105), il ne reste plus qu'à enfiler le collier de grosses perles d'ambre qu'un ami vous a offert pour votre anniversaire, prendre votre ombrelle verte pour pouvoir enfin sortir (IX, 50) ...

 

Il en est de plus discrets, ou de plus hypocrites ; mais la promiscuité des thermes révèle des vices cachés, quand ce ne sont pas les indiscrétions des partenaires – ou de médecins qui semblent ignorer le secret médical. Tel arbore, comme preuve de sa virilité, des poils aussi rudes que ceux du sanglier ; il en a le corps couvert –, sauf l'anus qu'il épile et où le médecin tranche des fies gros comme des figues, résultats de ses activités (II, 15). Un autre a la pédale honteuse, et porte le cheveu ras, mais sa démarche trahit les assauts qu'il supporte ; un troisième parle de vertu, en termes presque grossiers, tout en tortillant de la croupe (II, 18).

 

Les acteurs grecs sont spécialistes du travesti. Qu'ils jouent une courtisane ou une épouse chaste, l'illusion est totale ; quand ils s'exhibent nus « on dirait que sous le ventre tout est vide et plat, juste à côté de certaine fente » (III, 95).

 

 

La parodie de l'autre sexe

 

Les Satires de Juvénal permettent d'entrevoir des groupes de folles qui s'ingénient à singer les femmes et abdiquent toute apparence virile.

 

Pour les Romains chaque homme est protégé par son « Génie », chaque femme ayant sa « Junon » ; on honore ces divinités protectrices. Aussi voyons-nous les esclaves de certains invoquer la Junon de leur maître, qui se considère sans doute comme trop peu mâle pour avoir un Génie (II, 98). Le 1er mars étaient célébrées les Matronalia, fête des épouses fécondes, des mères de famille ; cette « fête des mères » romaine était l'occasion pour s'offrir entre camarades de petits cadeaux. La maternité semble d'ailleurs avoir préoccupé ces créatures. Le 15 février, les Luperques, prêtres du dieu Pan, parcouraient les rues de Rome, armés de lanières en peau de bouc ils flagellaient les femmes désireuses d'avoir des enfants aux femmes se mêlaient des homosexuels « désireux de ne pas mourir stériles » (II, 142). Les cultes de la Bonne Déesse sont réservés aux femmes, en principe. Mais certains groupes les chassent et les remplacent. Le front entouré de longs rubans, le cou chargé de colliers, ils sacrifient à leur patronne fécondante (II, 83). De retour à la maison, on file la laine (II, 54).

 

Certains vont jusqu'au mariage, occasion de copier, ou de parodier les cérémonies les plus vénérables. En général, il s'agit de mésalliances et, fait plus grave pour Juvénal, l'épousée est de haut rang. Gracchus, un patricien de la plus haute noblesse, apporte à un joueur de cor une dot de 400 000 sesterces, l'équivalent de la fortune nécessaire pour être fait chevalier par l'empereur. Faut-il préciser que le mari n'est pas seulement un virtuose au cor courbe, mais joue de son cuivre droit ? La cérémonie copie une noce du beau monde. Les invités se pressent autour de l'épousée, enfouie dans de longs vêtements, cachant sa pudeur d'un voile jaune. On scelle les tablettes qui officialisent l'union, et les invités lancent des souhaits de bonheur (II, 115). C'est pour ce genre de cérémonie qu'un ami vous quitte rapidement... Il faut craindre de voir ces unions se multiplier, et être validées par des actes officiels (II, 132).

 

 

La vénalité

 

Comme je l'ai déjà dit, l'intérêt sert souvent de toile de fond dans le monde décrit par Juvénal. De nombreuses anecdotes sordides concernent l'homosexualité ; la satire IX toute entière est consacrée aux déboires d'un gigolo actif, hanté par la crainte du vieillissement et déçu par un protecteur qui s'est révélé fort avare.

 

On se rencontre surtout aux thermes, que tout romain fréquente normalement quotidiennement ; il est possible d'y exhiber ses avantages les plus intimes : « Il apporte aux bains des testicules gros comme le poing... et dissimule un membre énorme derrière un vase d'huile (pour les massages) » (XI, 156). L'amateur est appâté, « il a l'écume aux lèvres devant ce membre d'une longueur inouïe ». Plutôt que de conclure tout de suite, il vaut mieux laisser le client s'enferrer et qu' « il te sollicite sans cesse de billets caressants » (IX, 34). Prostitués des deux sexes se côtoient dans les temples, ceux d'Isis, de Cérès, de la Grande Mère, déesses de la fécondité féminine. Ganymède, le beau jeune homme enlevé par Jupiter pour être son échanson, a sa statue dans le Temple de la Paix ; c'est un point de ralliement (IX, 22).

 

Pour le gigolo, l'idéal est de rencontrer un protecteur assez enflammé, et suffisamment constant, qui lui procurera sinon la fortune, mais une honnête aisance à tout le moins. Voyons les rêves de Névolus le héros de la satire IX. Son « patron » est assez riche, il aurait pu lui offrir un domaine à la campagne, « quelques arpents qui récompensent ses reins fatigués » (IX, 60). Il ne se considère pas comme gourmand mais voudrait finir sa vie avec 20 000 sesterces de rente (4), de la vaisselle plate, et, parmi ses esclaves, deux robustes Mésiens (5) qui serviront de porteurs et de gardes du corps (IX, 140) ; c'est en fait un train de vie plus qu'honorable qu'il espère. Actuellement, au contraire, il se considère comme indigent : il ne possède qu'un seul esclave, qui ne suffit pas à son service ; mais comment en nourrir et en vêtir un second ? (IX, 64).

 

Tout dépend du patron, et celui de Névolus est d'une avarice sordide à son égard, réservant ses largesses à ses amis : « il est moins malheureux l'esclave qui fouit le sol que l'homme qui fouit son patron », s'exclame-t-il, amer (IX, 45). Comble de disgrâce, l'avaricieux « cherche à se pourvoir d'un autre âne à deux pattes » (IX, 92) ; il ne reste donc à Névolus qu'à « enferrer un autre gibier » (IX, 140). Et Juvénal de remonter le moral du gigolo angoissé par le vieillissement synonyme de misère : « Rassure-toi ; jamais tu ne manqueras d'une folle pour ami tant que les sept collines (de Rome) resteront debout. Ils arriveront toujours, de toutes parts, en voiture, en bateau, tous ceux qui se grattent la tête d'un seul doigt » ; il lui suffira de mâcher de la roquette, une plante aphrodisiaque, pour prévenir les défaillances (IX, 130). D'autres sont plus chanceux, ou plus habiles, tel cet éphèbe protégé d'un juge qui vend au prix fort les arrêts de son ami (VI, 125). La prostitution n'est pas toujours volontaire ; ainsi ce tuteur indigne qui, après l'avoir spolié, contraint son pupille à se vendre (I, 45). Les amateurs sont parfois assez riches et généreux pour que des parents livrent eux-mêmes leur fils au corrupteur (X, 305).

 

Sans se livrer à la prostitution proprement dite, certains personnages ont une sexualité assez souple pour se concilier les bonnes grâces des divers membres de la famille. Les Grecs sont passés maîtres dans ces jeux qui exigent un talent aux facettes multiples ; « il n'y a pour eux rien qui soit à l'abri de leur bas-ventre, ni la mère de famille, ni la fille vierge encore, ni le fiancé imberbe, ni le fils jusqu'alors intact. Faute de mieux, ils culbutent la grand-mère de leur ami» (III, 109).

 

 

Les rapports avec les femmes

 

Dans sa sixième satire, Juvénal montre une misogynie qui n'a d'égale que sa phobie de certains homosexuels. L'homosexualité peut être préférable à cette engeance. Le petit esclave qu'on met dans son lit ne vous empêche pas de dormir ou de prendre votre plaisir en quémandant des cadeaux ; « il ne se plaint pas si tu ménages tes flancs et si tu ne t'essouffles point à son commandement », trop heureux d'être laissé en repos (VI, 35).

 

Les « garçons » du maître sont mal acceptés de la plupart des épouses. Mais parfois elles y trouvent leur compte, quand le mari n'a ni goût ni possibilité de remplir son devoir ; le gigolo doit alors combattre sur deux fronts. Lui seul viendra à bout de la virginité de la dame. « Plus d'une fois, au moment où la jeune femme s'enfuyait, je l'ai retenue de mes bras... Une nuit entière me suffit à peine pour retenir les choses pendant que, à la porte, tu te lamentais ; le lit m'en est témoin, et toi aussi, qui l'as entendu craquer, qui as entendu la voix pâmée de la dame », nous assure Névolus. Il a même poussé la complaisance jusqu'à donner un héritier à son patron, qui peut désormais « semer dans les actes publics les preuves de sa virilité » (IX, 71). Telle autre épouse acceptera la présence d'un troisième larron dans le lit conjugal ; pour prix de sa complaisance, elle recevra des pierreries et sera avantagée dans le testament (11, 60).

 

Des femmes tombent amoureuses jusqu'au scandale des danseurs et des acteurs au sexe si douteux. D'autres imposent dans le ménage des créatures révoltantes, obligeant le mari à recevoir des gens avec qui « la prostituée fauve du sépulcre en ruine » se croirait déshonorée de boire. Ils deviennent leurs confidents privilégiés, leurs conseilleurs, et suggèrent à la femme conduite et attitude envers son mari. Ils sont aussi professeurs de luxure, « et lui apprennent à jouer de la croupe et des flancs » (VI, 365, 1). A l'occasion, ils porteront des billets doux aux amants de la mère et de la fille (XIV, 30). Mais attention à cette intimité malsaine : il arrive que la femme perde la tête ; elle coince son complice et le somme, sous peine de sévices, de donner des preuves de masculinité (VI, 365, 20).

 

Il en est de même pour les eunuques. Les malheureux garçons châtrés dès l'enfance sont condamnés à un rôle passif, « c'est d'une impuissance authentique qu'ils souffrent, tout honteux de la bourse vide et du pois chiche qu'on leur a laissés ». Mais il est des eunuques fabriqués pour une volupté plus active ; « elles ne les livrent au médecin qu'en pleine effervescence de jeunesse, quand leurs organes déjà ombragés sont au point voulu de maturité, quand leurs testicules atteignent au moins deux livres » (VI, 366). Si les femmes se les arrachent, ils préfèrent souvent le fils de la maison (VI, 375).

 

 

Idées courantes sur les homosexuels

 

Juvénal parsème son œuvre de formules brillantes et cruelles ; lapidaires et bien frappées, on pourrait les prendre pour des proverbes ; en tout cas, elles reflètent sans doute l'opinion du Romain moyen sur les homosexuels, au moins sur les folles.

 

« D'elle-même la folle appelle le mâle » (IX, 37). Dans ce vers écrit en grec, Juvénal pastiche l'Odyssée d'Homère (16, 294) ; il s'agit de caractériser la boulimie sexuelle qu'on attribue aux homophiles et que nous avons déjà rencontrée plusieurs fois.

 

Les folles sont vues comme dangereuses, perfides et bavardes. Parlant d'un de ses ennemis, Juvénal le présente : « plus effronté qu'une tante qui écrirait des satires » (IV, 105) ; le comble de l'audace et du fiel ne peut venir que d'un homosexuel ! « C'est chose mortelle que l'inimitié d'un homme poli à la pierre ponce ! » (IX, 95).

 

« Eux, leur nombre les protège ; c'est la solidarité entre les folles » (II, 45), clame une courtisane outrée qu'on attaque les mœurs de certaines femmes. Si les lois anti-homosexuelles ne sont pas appliquées, c'est qu'elles sont en fait inapplicables ; « la censure est indulgente aux corbeaux, elle s'acharne contre les colombes » (II, 62).

 

Constatons seulement que les arguments du racisme anti-homosexuel n'ont pas beaucoup changé – et que certains de nos grands-oncles nous paraissent bien proches avec leurs défauts et leurs ridicules. Déjà, dans cette civilisation romaine si différente par bien des aspects, une minorité voyante et bruyante scandalisait les « honnêtes gens » ; on reste étonné devant tant d'audace et de provocation. Mais cette liberté dans l'outrance était l'apanage d'une minorité de nantis, que leur place dans la société protégeait et faisait tolérer ; les choses ont-elles vraiment changé ? Il est intéressant de noter que cette civilisation beaucoup plus tolérante que la nôtre pour certains aspects de la sexualité homophile produisait pourtant ses contestataires, ses inadaptés ; l'exhibitionnisme provocateur n'apparaît pas, à Rome, comme secrété par une société puritaine puisque l'on ne connaît pratiquement pas de cas de répression pour l'époque présentée ici. Faut-il en conclure qu'il est dans la nature de certains d'entre nous de se définir et de s'affirmer à l'encontre et hors de l'ordre établi, quel qu'il soit ?

 

(1) L'édition utilisée est celle de la Collection des Universités de France, texte et traduction par P. de Labriolle et F. Villeneuve (Paris, 1962, 7, édition). Je me suis permis d'abandonner la traduction des éditeurs quand elle s'éloignait trop des réalités. Pour les références dans le texte de l'article, les chiffres romains indiquent le numéro de la satire citée ; les chiffres arabes renvoient au premier vers du fragment utilisé.

(2) La Répression de l'homosexualité dans la Rome antique, Arcadie, n° 250, pp. 443-455.

(3) Cf. l'article cité : La Répression de l'homosexualité dans la Rome antique, Arcadie, n° 250, p. 444.

(4) A cette époque, un soldat percevait une solde annuelle brute de 1200 sesterces, un prétorien de la garde de Rome 2 800 sesterces, et ces revenus étaient enviables pour bien des habitants de l'empire. Névolus désire un train de vie de notable.

(5) Habitants de l'actuelle Bulgarie réputés pour leur vigueur.

 

Arcadie n°259/260, Jérôme Bernay, juillet/août 1975

 

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Valise « crèche »

Publié le par Jean-Yves

A la fin des années 80, le petit Jésus, pondu par l'agence TBWA pour les valises Delsey, était … une fille.

 

Pourtant, l'effet « crèche » était réussi pour cette campagne publicitaire résolument biblique, au profit des marchands-voyageurs du temple.

 

Mais peut-être n'était-ce que l'embryon d'une reconstitution policière des divers trafics d'enfants ?

 

 

Publicité pour les valises Delsey

Photographie de l'agence TBWA

 

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Le péché philosophique ou de l'homosexualité au XVIIIe siècle par Pierre Nouveau

Publié le par Jean-Yves Alt

Pourquoi intituler cette étude de mœurs : « le Péché philosophique » ? C'est l'expression courante au XVIIIe siècle pour désigner l'homosexualité masculine ; par commodité, ce terme a été retenu, ce qui n'empêchera pas, au fil des lignes, de parler du lesbianisme, ou, comme on disait, du « tribadisme ».

 

On pourrait penser que, comme l'idée que se font les hétérosexuels de l'homosexualité est dérangeante, que cela correspond à ce que l'on pense alors des Philosophes du Siècle des Lumières, qu'ils dérangent ; or cette expression se trouve dès octobre 1726 dans le Journal de Barbier :

 

« On me contait, ces jours-ci, en parlant du Maréchal d'Uxelles, qu'il avait toujours été entiché du péché philosophique (ce vice n'a pas laissé d'avoir de grands hommes pour amis). »

 

Et l'on ne parle de parti philosophique qu'après 1750... (Nous verrons plus loin ce que les « Philosophes » pensent de cette forme d'amour). De plus, Montesquieu, qui voyage en Italie en 1728, écrit à cette date :

 

« A Rome, les femmes ne montent pas sur le théâtre ce sont des castrati habillés en femmes Cela fait un très mauvais effet sur les mœurs, car rien n'inspire plus (que je sache) l'amour philosophique aux Romains. »

 

Il faut donc que l'expression « Péché philosophique » se réfère aux philosophes antiques, et en particulier à Socrate. Ainsi Voltaire, dans son Dictionnaire philosophique, traite-t-il de l' « Amour socratique », comme nous le verrons plus loin.


Notons enfin quelques remarques de vocabulaire :

 

— En 1732, le Dictionnaire de Trévoux observe « Quelques-uns appellent l'amour des garçons le péché de non-conformité. »

 

— Les homosexuels sont couramment appelés bougres (et ce, depuis longtemps), mais aussi chevaliers de la manchette, arracheurs de palissades, batteurs de fausse monnaie, ou guèbres (1).

 

L'homosexualité n'est pas absente, loin de là, dans les faits, ni dans les pensées, au XVIIIe siècle ; d'où vient alors la difficulté de documentation sur le sujet ?

 

Les disparitions « ordinaires » de textes sont trop connues pour qu'on insiste : vieux livres vendus à l'épicier qui en emballe ses marchandises, incendies nombreux, blocus à partir de 1805 qui fait que des bateaux quittent les ports français chargés de la contre-valeur (théorique) des produits étrangers en productions françaises : si les porcelaines, les passementeries trouvaient des acquéreurs en Grande-Bretagne, il n'en était pas de même pour les vieux habits ou les vieux livres qu'on jetait par-dessus bord dès que le navire s'éloignait des côtes. Les sujets scabreux pouvaient mener leurs auteurs en prison, et de tels écrits, imprimés clandestinement, circulaient de même ; en 1803, le Premier Consul ordonna « que tous les livres obscènes que l'on trouverait en possession des filles de joie fussent saisis et anéantis. Un seul exemplaire de chaque livre serait déposé à la Bibliothèque Nationale » (2).

 

Par ailleurs, si l'homme moyen aime parfois la paillardise, le libertin préfère les actes aux écrits, et tâche de ne pas se faire connaître : car la condamnation est rude, et même infamante ; l'opprobre se porte sur l'entourage : au lendemain de l'exécution de Damiens (28 mars 1757), on condamna sa femme et sa fille à être bannies et ses frères à changer de nom. Cela s'explique :

 

« Dans un Etat où la considération suit la naissance, le rang, le crédit et les richesses, tous moyens d'impunité, une famille qui ne peut soustraire à la justice un parent coupable est convaincue de n'avoir aucune considération, et par conséquent est méprisée ; le préjugé doit donc subsister » (3).

 

Sur la rudesse de la condamnation, deux extraits seront sans doute suffisants pour édifier le lecteur ; ils sont tirés du Traité des Crimes et de leurs Peines (4) de Muyart de Vouglans, publié en 1757 ; leur rigueur n'est pas une exception.

 

« (De la Sodomie).

La peine d'un si grand crime ne peut être moindre que celle de la mort. La vengeance terrible que la Justice Divine a tirée de ces villes impies, où ce crime était familier, fait assez voir qu'on ne peut le punir par des supplices trop rigoureux, et surtout lorsqu'il est commis entre deux personnes du même sexe, cette peine est portée expressément par le chapitre XX du Lévitique en ces termes : Qui dormierit cum masculo coitu fœmineo, uterque operatus est nefas, morte moriatur, sit sanguis eorum super eos (5).

Par rapport à la dernière espèce de ce crime, qui se commet sur soi-même, la peine de ceux qui y tombent, lorsqu'ils sont découverts (ce qui est extrêmement rare), est celle des galères ou du bannissement, suivant les circonstances de scandale qu'ils ont causé. »

 

(1) En France, ce dernier terme évoque d'une manière approximative les mœurs qu'on prête alors aux Orientaux. En fait, ce terme générique désigne les Persans restés fidèles à la religion de Zoroastre, et réfugiés en Inde lors de l'islamisation de leur pays. La tragédie de Voltaire : les Guèbres (1769) n'a ni de près ni de loin de rapport avec l'homosexualité.

(2) A.J.B. Parent-Duchâtelet : De la prostitution dans la Ville de Paris.

(3) Charles Duclos : Mémoires secrets sur les règnes de Louis XIV et Louis XV – 2, 28.

(4) Titre III, chapitre X : « de la Sodomie », pp. 509-510. A propos de la condamnation et du supplice du jeune chevalier de La Barre (1766) cet auteur, avocat au Parlement de Paris, n'hésite pas à écrire que « cet arrêt est le meilleur modèle que l'on pût proposer aux juges en cette affaire ». S'il ne s'agit que de la forme, c'est inique ; s'il s'agit du fond, c'est odieux.

(5) Lévitique : XX-13 : « L'homme qui couche avec un homme comme on couche avec une femme : c'est une abomination qu'ils ont tous deux commise, ils devront mourir, leur sang retombera sur eux. » Traduction de H. Cazelles, P.S.S. ; in la Bible de Jérusalem, Club Français du Livre, 1955, I-p. 328.

 

Arcadie n°254-255-257-258-259/260-262, Pierre Nouveau, février-mars-mai-juin-juillet/août-octobre 1975

 


Lire l'article complet de Pierre Nouveau publié dans Arcadie n°254-255-257-258-259/260-262

 

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