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Destin implacable par Gustave Doré

Publié le par Jean-Yves Alt

Les saltimbanques sont des faiseurs de tours ambulants : acteurs, clowns, musiciens ou encore acrobates. Proposant leurs spectacles sur les places publiques, ils contribuent au divertissement de tous. Leur existence, tout à la fois dangereuse et exaltante, marque les esprits du XIXe siècle.

Dans la scène présentée ici se joue un drame. L'enfant d'un couple de saltimbanques vient de tomber pendant la représentation. Il est étendu, serré contre sa mère. Pendant ce temps, dans son costume de lumière, le père regarde, impuissant, la scène.

Ce qui frappe dans la composition de Gustave Doré, c'est l'éloignement des deux parents : un grand vide les sépare.

Le jeune fildefériste s'est blessé lors de son numéro. Pour s'isoler de la foule, la famille a trouvé refuge sur un banc de fortune, fabriqué avec une planche posée sur deux tambours.

Les éléments iconographiques suggèrent les numéros qu'ils réalisent : habits de scène, animaux savants, instruments de musique et cartes de tarot.

Gustave Doré – Les saltimbanques – 1874

Huile sur toile, 224cm x 184cm, Musée des Beaux-Arts, Clermont-Ferrand

Le contraste créé par Doré, entre la chamarrure des habits d'apparat et la pâleur des visages, rend la situation encore plus insoutenable.

Réflexe professionnel, la saltimbanque a déjà tiré les cartes à ses pieds, pour connaître l'issu de l'accident.

Les animaux, eux, ne peuvent cacher ce que leur instinct leur fait pressentir.

Plus qu'une scène de cirque, c'est la souffrance d'un enfant et l'impuissance de ses parents face au destin cruel que Doré a représentées.

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Mon besoin des autres par Roger Vrigny

Publié le par Jean-Yves Alt

« Passons aux confidences. Moi, j'aime le théâtre parce que je suis seul. Depuis un an quelqu'un m'a quitté, qui m'était plus cher que tout. Du jour au lendemain, l'existence m'est apparue différente. Inutile de généraliser. Chacun réagit comme il peut. […]

A vingt-cinq ans, j'ai encore l'allure d'un adolescent, un peu naïf et retardé sur le chapitre de la bagatelle, ainsi qu'une dame me l'a confié, un jour, toute prête à mettre les bouchées doubles pour combler avec moi ce handicap. Mais je n'ai pas envie de recommencer. Mettons que ça ne me tente pas et que tout ce qui a trait, de près ou de loin, à une intrigue sentimentale, à un échauffement passager des glandes ou de l'imagination, provoque en moi une réaction de fuite.

Dans un livre de Gide, j'ai relevé ces deux phrases : « Je ne ressemble pas à mes frères. Mon seul soin désormais, c'est de ressembler à vous tous. » Voilà ma règle de conduite maintenant. Ce qui vous explique qu'étant resté seul, j'ai voulu que les autres m'entourent. J'avais besoin d'eux pour être tranquille. Je les regarde vivre et s'agiter, je participe à leurs jeux, j'épouse leurs querelles et leurs passions, je partage leurs rires, J'écoute leurs secrets, comme un bon papa plein d'indulgence et sans illusions. Ils sont mes enfants, les garçons et les filles que je ne posséderai jamais, une famille que je me suis inventée pour mon plaisir et ma liberté.

L'amour a perdu son nom, il est sans danger, il s'appelle la joie ou le travail, l'enthousiasme, la tendresse. Je le vois reflété sur les visages qui m'environnent. Leur présence me réchauffe le corps, au centre duquel seul persiste encore un espace vide – un creux ou une absence – un morceau de chair morte, d'où le sang s'est retiré.

N'allez pas prendre ces aveux pour de la pose, une preuve supplémentaire de mon tempérament « attardé » ou romantique. Je ne joue pas les beaux ténébreux qui baladent leur cœur percé d'une flèche comme une relique à la procession. D'abord parce qu'il ressuscitera un jour ou l'autre, j'en suis sûr, ce cœur en morceaux. […] Et puis parce que ce creux dont je vous parle, cet état de manque a produit en moi comme un appel d'air, un brusque coup de vent qui a rafraîchi l'atmosphère intime, chassé une vieille poussière de mots, d'images pieuses, de souvenirs – bouts de rubans ou photos jaunies tels qu'on en voit sur les murs de chapelles votives, dans une odeur de cierges et de fleurs séchées –, tout cet attirail vaguement mystique dont on entoure la célébration de l'amour, pour masquer sa propre impuissance ou son hypocrisie.

Car il s'agit bien de cela, n'est-ce pas ? On aime un corps, une présence, aussi nécessaires que le pain et l'eau pour vivre. Pas la peine d'en faire un culte ni de chanter des cantiques d'action de grâces. Privé du jour au lendemain de mon idole, je me suis retrouvé libre, les yeux secs, l'esprit ouvert comme un croyant qui s'apercevrait que l'autel est vide. […] Débarrassé de l'amour, le monde m'a paru plus clair. Il obéit à des lois naturelles, tourne autour du soleil et non pas autour d'un être qui fait la pluie ou le beau temps. Les heures se déroulent tranquilles, l'une après l'autre, toutes égales et chargées de matière, comme le décor devant mes yeux retrouve sa consistance et ses couleurs. »

Roger Vrigny

in Sentiments distingués, Editions Grasset, 1983, ISBN : 2246314712, pp. 183-186

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Récolte des phallus par Florence Colin-Goguel

Publié le par Jean-Yves Alt

Cette enluminure, extraite d'un Roman de la Rose, est due au milieu du XIVe siècle à Jeanne de Monbaston, libraire-jurée de l'université de Paris.

En marge du texte, une nonne, nouvelle version d'Ève, cueille des phallus, fruits plus explicites que la pomme. La référence commune en est le fabliau du Picard Jean Bodel, écrit vers 1190. Une bourgeoise accueillant le retour de son mari par vins fins et bonne chère le voit s'endormir sitôt le repas terminé, à sa grande déception :

« Encore pleine de désir, elle finit par s'endormir et je vous jure sans mensonge, voici le rêve qui lui vint. Elle était à un marché annuel, à nul autre pareil on n'y vendait que des couilles et des vits. Mais de ceux-ci à foison et partout. Pour trente sous, on en avait un bon, et pour vingt un bien tourné. Il y en avait pour les pauvres gens, de petit état au coït, pour dix sous et même huit force de regarder partout, elle arriva à un étal où il y en avait un gros et long... »

Jeanne de Monbaston – enluminure, extraite d'un Roman de la Rose – milieu du XIVe siècle

Ms. Fr. 25526, fol. 106 v°, Bibliothèque Nationale de France, Paris

Le regard féminin sur le sexe masculin trouve dans cette enluminure, comme dans les fabliaux des XIIe et XIIIe siècles, une extraordinaire liberté d'expression, tel le Sohait des vez (jeu de mots entre des vez signifiant « des vits » [phallus] et devez, « insensé ») de Jean Bodel.

L'antiféminisme commun aux fabliaux et aux textes ecclésiastiques développe l'image d'une femme sexuellement insatiable. C'est d'ailleurs ici la nonne qui a l'initiative, accolant le moine, et celui-ci, soumis comme un nouvel Adam, place ses bras en dessous des siens. La liberté sexuelle des prêtres et des nonnes est l'objet de constantes dérisions, tel le reproche, au début du XIIIe siècle, de Gautier de Coinci :

« En leur moûtier ne font pas faire / De sitôt l'image de Notre-Dame. / Comme font Ysengrin et sa femme / En leur chambre où ils friponnent / Les gélines qui la mort donnent [rappel du péché d'Ève]. »

La liberté féminine du langage sexuel dans les fabliaux, comme dans cette enluminure, marque une profonde évolution : dans le Roman de la Rose, l'Amant reprend encore la damoiselle « Raison » :

« Vous avez tout à l'heure nommé le mot "couille", ce qui n'est pas très recommandé dans la bouche d'une courtoise jeune fille. »

Désormais, dans L'Écureuil, la mère brave l'interdit de nommer « l'engin de pêche qui pendouille entre les jambes » et apprend à sa fille que c'est un « vit ». Nommer ou peindre, c'est acquérir une expression féminine de puissance sur le sexe masculin, à l'instar d'Adam nommant les animaux créés pour s'en faire obéir.

Cette parodie ne masque pas l'angoisse masculine devant un sexe féminin, considéré comme insatiable. Dans le Roman de Renart, Ysengrin, châtré par un dogue et se couchant au soir avec son épouse, doit faire face à une furie :

« Dame Hersent le harcèle, lui se retourne et elle le tâte à l'endroit où normalement et raisonnablement devrait se trouver son sexe. Pas la moindre andouille !

─ Misérable, dit-elle, où sont les pendeloques qui étaient là d'habitude ? […]

─ Madame, dit-il, je les ai prêtées à une nonne voilée [...]. Mais elle m'a bien promis de me les rendre. [...]

Hersent éclate :

─ Partez vite, ventre à terre, et dites à cette nonne de vous rendre votre couille à la minute même car il suffirait qu'elle en goûte une fois pour oublier aussitôt ses serments et refuser à tout jamais de vous la rendre. [...] je n'ai plus le cœur à vivre maintenant que je suis privée de la chose que j'aimais le plus. [...] Puisqu'il ne peut plus faire la chose, que donc peut-il me servir ? »

Florence Colin-Goguel

in L'image de l'Amour charnel au Moyen Âge, Editions du Seuil, 2008, ISBN : 9782020861588, pp. 176/177

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Virtuosité avec Giovanni Martinelli

Publié le par Jean-Yves Alt

Giovanni Martinelli présente ici une scène d'intérieur où deux femmes sont réunies autour d'une épinette (1). Ce petit instrument de musique connaît une grande faveur au XVIIème siècle.

Moins coûteuse que le clavecin, plus légère, plus facile à transporter, l'épinette est considérée comme l'instrument féminin par excellence, appréciée dans les familles bourgeoises.

Ici, la joueuse d'épinette accompagne une chanteuse tenant dans sa main une partition mélodique. Leurs deux visages se côtoient. Pourtant, chacune tourne son visage du côté opposé comme distraite par quelqu'un d'autre. Ont-elles du mal à s'accorder sur le morceau qu'elles jouent, perdues qu'elles sont dans leurs préoccupations personnelles, ou bien cherchent-elles une harmonie commune ?

La joueuse d'épinette – Giovanni Martinelli – vers 1633

Huile sur toile, 64cm x 51cm, Musée des Beaux-Arts, Clermont-Ferrand

Martinelli a su faire passer dans la joueuse d'épinette tous les charmes de la jeunesse. Ses cheveux négligemment relevés qui portent une rose évoquent l'insouciance. La rondeur des joues, des épaules révèlent une sensualité, accentuée par le clair obscur.

Un rayon de lumière vient délicatement caresser la nuque de la jeune chanteuse, alors que son visage reste plongé dans la pénombre.

Le peintre a-t-il voulu mettre en avant la virtuosité de la joueuse d'épinette ? Ou celle de sa jeunesse ? Peut-être. Il a réussi à démontrer, là est une certitude, celle de son pinceau.


(1) L'épinette, avec une étendue et une intensité faibles, est considérée à l'époque comme un instrument de musique intimiste.

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Le lien avec l'autre

Publié le par Jean-Yves Alt

Faut-il « problématiser » entre hétérosexualité et homosexualité ? Le seul problème n'est-il pas la relation avec l'autre d'une manière plus générale ? Dans notre société, on ne veut que le lien des corps. Quand on marginalise l'homosexualité, on la définit comme le lien entre deux corps de même sexe. C'est un piège que les homosexuels accréditent parfois.

Il ne faut pas qu'une marginalisation se crispe dans sa différence. Être homosexuel ne doit pas figer le processus de vie et d'épanouissement. D'une manière générale, il faut constamment enrichir le lien avec l'autre, qu'il soit sexuel, social, amoureux. Cela seul compte. Un va-et-vient lumineux entre le corps et l'âme. On ne peut pas mettre seulement une coquille en relation avec l'autre. Il y a des risques rapides d'effritement.

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