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L'androgynie par Platon

Publié le par Jean-Yves Alt

« Jadis la nature humaine était bien différente de ce qu'elle est aujourd'hui. D'abord il y avait trois sortes d'hommes : les deux sexes qui subsistent encore, [189e] et un troisième composé de ces deux-là ; il a été détruit, la seule chose qui en reste c'est le nom. Cet animal formait une espèce particulière et s'appelait androgyne, parce qu'il réunissait le sexe masculin et le sexe féminin ; mais il n'existe plus, et son nom est en opprobre.

En second lieu, tous les hommes présentaient la forme ronde ; ils avaient le dos et les côtes rangés en cercle, quatre bras, quatre jambes, deux visages attachés à un cou orbiculaire, et parfaitement semblables ; [190a] une seule tête qui réunissait ces deux visages opposés l'un à l'autre ; quatre oreilles, deux organes de la génération, et le reste dans la même proportion. Ils marchaient tout droits, comme nous, et sans avoir besoin de se tourner pour prendre tous les chemins qu'ils voulaient. Quand ils voulaient aller plus vite, ils s'appuyaient successivement sur leurs huit membres, et s'avançaient rapidement par un mouvement circulaire, comme ceux qui, les pieds en l'air, font la roue. La différence qui se trouve entre ces trois espèces d'hommes vient de la différence de leurs principes. [190b] Le sexe masculin est produit par le soleil, le féminin par la terre ; et celui qui est composé des deux autres par la lune, qui participe de la terre et du soleil. Ils tenaient de ces principes leur forme et leur manière de se mouvoir, qui est sphérique.

Leurs corps étaient robustes et vigoureux et leurs courages élevés ; ce qui leur inspira l'audace de [190c] monter jusqu'au ciel et de combattre contre les dieux, ainsi qu'Homère l'écrit d'Ephialtès et d'Otus, Jupiter examina avec les dieux le parti qu'il fallait prendre. L'affaire n'était pas sans difficulté : les dieux ne voulaient pas anéantir les hommes, comme autrefois les géants, en les foudroyant, car alors le culte et les sacrifices que les hommes leur offraient auraient disparu ; mais, d'un autre côté, ils ne pouvaient souffrir une telle insolence.

Enfin, après de longues réflexions, Jupiter s'exprima en ces termes : "Je crois avoir trouvé, dit-il, un moyen de conserver les hommes et de les rendre plus retenus, c'est de diminuer leurs forces. Je les séparerai en deux par là, [190d] ils deviendront faibles ; et nous aurons encore un autre avantage, ce sera d'augmenter le nombre de ceux qui nous servent : ils marcheront droits, soutenus de deux jambes seulement ; et si, après cette punition, ils conservent leur audace impie et ne veulent pas rester en repos, je les séparerai de nouveau, et ils seront réduits à marcher sur un seul pied, comme ceux qui dansent sur des outres à la fête de Bacchus." »

Platon

in Le Banquet de Platon ; Discours d'Aristophane

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Déclaration « choc » par Jean-Jacques Rousseau

Publié le par Jean-Yves Alt

« Le lendemain, d'assez bon matin, nous étions tous deux seuls dans la salle d'assemblée. Il recommença ses caresses, mais avec des mouvements si violents qu'il en était effrayant. Enfin, il voulut passer par degrés aux privautés les plus choquantes et me forcer, en disposant de ma main, d'en faire autant. Je me dégageai impétueusement en poussant un cri et faisant un saut en arrière.

Et, sans marquer ni indignation ni colère – car je n'avais pas la moindre idée de ce dont il s'agissait – j'exprimai ma surprise et mon dégoût avec tant d'énergie qu'il me laissa là : mais, tandis qu'il achevait de se démener, je vis partir vers la cheminée, et tomber à terre, je ne sais quoi de gluant et de blanchâtre qui me fit soulever le cœur. Je m'élançai sur le balcon, plus ému, plus troublé, plus effrayé que je ne l'avais été de ma vie, et prêt à me trouver mal. 

Je ne pouvais comprendre ce qu’avait ce malheureux : je le crus saisi du haut mal, ou de quelque frénésie encore plus terrible, et véritablement je ne sache rien de plus hideux à voir pour quelqu’un de sang-froid que cet obscène et sale maintien, et ce visage affreux enflammé de la plus brutale concupiscence. Je n’ai jamais vu d’autre homme en pareil état ; mais si nous sommes ainsi dans nos transports près des femmes, il faut qu’elles aient les yeux bien fascinés pour ne pas nous prendre en horreur.

[…] Cette aventure me mit pour l’avenir à couvert des entreprises des Chevaliers de la manchette, et la vue des gens qui passaient pour en être, me rappelant l’air et les gestes de mon effroyable Maure, m’a toujours inspiré tant d’horreur, que j’avais peine à la cacher. Au contraire, les femmes gagnèrent beaucoup dans mon esprit à cette comparaison : il me semblait que je leur devais en tendresse de sentiments, en hommage de ma personne, la réparation des offenses de mon sexe, et la plus laide guenon devenait à mes yeux un objet adorable, par le souvenir de ce faux Africain. »

Jean-Jacques Rousseau

in Les Confessions, Livre second (1728-1731)

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L'homosexualité dans « La Curée », Emile Zola (1871)

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans « la Curée » d'Émile Zola (1871), une camériste raconte à sa patronne, à propos de Baptiste, le valet de chambre de Monsieur :

« Eh bien, vous vous rappelez ses grands airs de dignité, ses regards dédaigneux, vous m'en parliez vous-même... Tout ça c'était de la comédie... Il n'aimait pas les femmes, il ne descendait jamais à l'office quand nous y étions ; et même, je puis le répéter maintenant, il prétendait que c'était dégoûtant, au salon, à cause des robes décolletées. Je crois bien qu'il n'aimait pas les femmes ! »

Et elle se pencha à l'oreille de Renée ; elle la fit rougir, tout en gardant elle-même son honnête placidité :

« Quand le nouveau garçon d'écurie, continua-t-elle, eut tout appris à Monsieur, Monsieur préféra chasser Baptiste que de l'envoyer en justice. Il paraît que ces vilaines choses se passaient depuis des années dans les écuries. Et dire que ce grand escogriffe avait l'air d'aimer les chevaux ! C'était les palfreniers qu'il aimait. »

Emile Zola, La Curée, 1871


Du même auteur : La débâcleLa faute de l'abbé Mouret

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Grandeur et servitudes de la pédérastie par Roger Peyrefitte

Publié le par Jean-Yves Alt

« Il y avait à l'armée un certain Épisthène d'Olynthe, qui était pédéraste. Il vit parmi les prisonniers un beau garçon à peine pubère, porteur d'un petit bouclier et qui allait être tué. Il courut à Xénophon et le conjura d'intercéder pour un bel enfant.

Xénophon alla trouver le roi Seuthès et le pria de ne point faire mourir le jeune Thrace. En même temps, il lui expliqua la passion d'Épisthène, lui raconta que cet officier, en levant autrefois une compagnie, n'avait pas cherché dans ses soldats d'autre mérite que la beauté, et qu'ensuite, marchant à leur tête, il avait été un homme valeureux. Sur quoi Seuthès, s'adressant à Épisthène :

— Consentirais-tu, lui dit-il, à mourir à la place du prisonnier ?

Épisthène tendit le cou.

— Frappe, si l'enfant le désire et s'il doit m'en savoir gré.

Seuthès demanda au jeune garçon s'il désirait qu'Épisthène mourût pour lui. Mais le prisonnier ne le voulut pas, et il supplia Seuthès de ne les mettre à mort ni l'un ni l'autre. A ces mots, Épisthène saisit le garçon dans ses bras et s'écria :

— Viens maintenant, Seuthès, combattre contre moi pour me le prendre ! Je ne le lâcherai pas.

Là-dessus, le roi se mit à rire et parla d'autre chose. »

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Cette histoire que Xénophon relate dans l'Anabase, est une des plus belles de la pédérastie (1). Elle en illustre à merveille la grandeur et les servitudes : la grandeur, qui rend capable de se sacrifier pour l'objet aimé, et les servitudes dont la première est d'être appelé pédéraste.

Le fait d'être pédéraste ne comporte aucune grandeur, mais il n'en interdit non plus aucune. Peut-être la vraie grandeur de la pédérastie est-elle dans ses servitudes, car, jusque chez les Grecs, qui l'avaient pourtant divinisée, elle obligeait ses adeptes à lutter contre les préjugés du vulgaire. A toutes les époques, la vie du pédéraste a été un combat. Combat, lorsqu'il est jeune, contre ses maîtres et contre sa famille, combat ensuite contre la société, menace perpétuelle pour son honneur et sa position, haine farouche des refoulés, des hypocrites et des imbéciles. Qu'on ne s'abuse pas sur les victoires de certains pédérastes dans des domaines particuliers. Elles sont toujours chèrement acquises et âprement contestées. Enfin, comme la pédérastie est le genre d'amour où le couple idéal est le plus difficile à constituer, à maintenir et à parfaire, c'est celui qui offre le moins de réussites et où le plaisir tient lieu le plus souvent de bonheur.

Le terme, à la fois classique et moderne, pour désigner cette, recherche éperdue de plaisirs fugitifs, est « la chasse ». « Il y a des règles pour la chasse aux amis, comme il v a des règles pour chasser le lièvre », dit Socrate dans un autre ouvrage de Xénophon. Charmante équivoque, puisque le lièvre aux longues oreilles était l'emblème érotique des garçons, figuré sur les vases grecs. Si cette chasse-là n'est pas sans péril dans notre civilisation, la chasse au renard, au sanglier ou au chacal, présente des dangers d'une autre sorte.


Colette, malgré son indulgence pour « l'imperturbable et solide pédérastie », voyait là « des assurances de mourir exceptionnellement ». Pointe féminine, destinée à conduire l'homme vers le havre de la «normalité ». Disons plutôt que la pédérastie ne se distingue pas en cela du lot commun de toutes les relations amoureuses. Si elle conserve une primauté, c'est dans les drames que provoque, chez les jeunes, l'incompréhension des familles ou des éducateurs. Ajoutons que l'imprudence, la confiance, la naïveté, l'enthousiasme de la plupart des pédérastes les exposent à plus de mésaventures que les autres, – on dirait même que beaucoup les recherchent comme un stimulant. C'est la difficulté de trouver le compagnon rêvé qui leur inspire cette boulimie, prise quelquefois pour une névrose. « Chéris sans nombre qui n'êtes jamais assez », a dit Verlaine. Il avait rencontré l'enfant sublime, mais n'avait pas eu l'art de le fixer. Sans doute l'enfant sublime s'estima-t-il en trop nombreuse compagnie.

Ce qui fait que les aventures et mésaventures des homosexuels attirent l'attention, c'est qu'elles concernent une minorité. Découvrir que l'on appartient à cette minorité, est l'un des moments les plus importants de la vie. Il faut se dire alors, pour s'encourager, que l'on entre dans une société secrète, mais ne pas s'en exagérer les avantages. La solidarité y est fréquente ; encore plus l'égoïsme, la jalousie, l'hostilité, la trahison. Les homosexuels étant partout, il serait trop beau d'avoir partout des complices. L'esprit de caste, les intérêts, les idéologies, la tartuferie de ceux que les Américains surnomment des « reines de placard », creusent autant de fossés. Dans un procès en diffamation que me fit une vieille cabotine, son avocat insista lourdement sur mes « mœurs grecques », pour mieux indisposer la magistrature assise. J'ai appris ensuite que ce petit Caton était bien connu dans ce que les magistrats appellent « les milieux spéciaux ».

Certains peuvent me reprocher d'avoir manqué moi-même aux lois de la solidarité en ne ménageant pas des personnes affectées de ces mœurs. Je ne m'y suis résolu qu'à l'égard des hypocrites. Lorsque des hommes considérables entretiennent, par leur attitude, leurs écrits ou même leur silence, des préjugés qu'ils bravent en secret, ils alourdissent des chaînes qui ne sont pas toujours symboliques. Juvénal stigmatise les graves Romains qui « agitent les fesses, après avoir parlé de la vertu ». Que nous connaissons de ces vertueux-là !

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Comme tout amour, la pédérastie a une base physique... Avec des particularités curieuses – Que n'ont pas les amours certes de tous les jours, ou qui, en tout cas, leur sont moins familières. Mais le physique en est souvent la moindre part. « Ce qu'ils ne comprennent pas, me disait un jour Cocteau, c'est que nous sommes des pères. » Verlaine, lui aussi, s'est lavé du sonnet du Trou du cul, composé avec l'enfant sublime : je vous dis que ce n'est pas ce que l'on pensa... Walt Whitman, qui a chanté « l'épouse divine, le camarade éternel et parfait », a également célébré les pures délices de la pédérastie : « Être avec ceux qui me plaisent, est assez. Être entouré de chair belle, curieuse, respirante, est assez ». Ce sont les mots de La Bruyère sur l'amour : « Être avec des gens qu'on aime, c'est assez ». En dépit de tout cela, bien que Socrate ait repoussé les avances d'Alcibiade, bien que Platon ait désapprouvé les rapports sensuels, l'amour socratique et platonique sera toujours suspect. On a innocenté les relations de Henri III et de ses mignons, mais il restera sur eux le vers de Ronsard : Les culs plus que les cons sont maintenant ouverts.

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« Ces goûts abominables, d'où viennent-ils ? » demande Mlle de Lespinasse au médecin Bordeu, à qui Diderot fait répondre : « Partout d'une pauvreté d'organisation dans les jeunes gens et de la corruption de la tête dans les vieillards, de l'attrait de la beauté dans Athènes, de la disette des femmes dans Rome, de la crainte de la vérole à Paris ». Voilà donc l'opinion d'un des philosophes les plus éclairés de son temps. Sachons-lui gré au moins de ne pas avoir qualifié la pédérastie, comme presque tous ses contemporains, d' « antiphysique ». Mais qu'est-ce que cette « pauvreté d'organisation dans les jeunes gens », alors que la pédérastie leur révèle, au contraire, des possibilités inattendues de leur organisme ? Ovide ne sait ce qu'il dit en déclarant inférieures les jouissances des pédérastes, sous prétexte qu'elles ne peuvent être réciproques. La plénitude ! Ils l'ont superlativement. Verlaine s'y connaît mieux.

« Ces goûts abominables » sont-ils vraiment, chez les vieillards, l'effet de « la corruption de la tête » ? Il est possible que des vieillards caducs soient affriolés par des êtres sans défense, petits garçons et petites filles, mais ce serait vouloir ridiculiser la pédérastie que d'en faire leur apanage. Elle naît spontanément entre jeunes mâles, parce qu'elle est une manifestation naturelle de la puberté et de la virilité.

Si elle était due à « l'attrait de la beauté dans Athènes », pourquoi la capitale de la Grèce en garderait-elle le privilège historique ? Partout où il y a beauté masculine, il y a en germe la pédérastie. Et comme il y a la beauté de la force, la beauté de la puissance, la beauté de la faiblesse, voire la beauté de la laideur, personne ne peut être sûr d'y échapper.

« La disette des femmes dans Rome » : éternel argument des adversaires de la pédérastie, pour lesquels on ne s'intéresse aux garçons que faute de filles. Plus on compte de filles aux États-Unis, plus les Américains deviennent pédérastes. Ni en France ni ailleurs les cours mixtes n'affaiblissent la pédérastie. Peut-être même qu'ils lui donnent un nouveau prestige.

Quant à la « crainte de la vérole », c'était, en revanche, un argument fallacieux répandu par les pédérastes. Nombreuses en furent sans doute les victimes dès cette époque. Un des voleurs des diamants de la couronne sous la révolution était un garçon de quatorze ans, atteint de la vérole à l'anus. Bref, des cinq arguments de Diderot, le seul qui ait une valeur relative est l'argument esthétique.

L'homosexualité passe pour une sorte de narcissisme. Il y en a des exemples, mais elle est surtout l'amour d'un autre que soi à l'intérieur de son propre sexe. Elle est un phénomène original de la vie et rien de ce qui est dans la vie ne peut se condamner. Elle est liée au corps de l'homme et l'homme n'est rien sans son corps. Elle fait partie de la sexualité, qu'il serait absurde de réduire au pouvoir génésique. Sans poursuivre les mêmes fins que l'amour ordinaire, elle est aussi normale que lui. Les crimes de la société contre l'homosexualité équivalent à celui de Caïn contre Abel. « Qu'as-tu fait de ton frère ? »

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C'est peut-être parce que nous vivons en des temps où l'idée de fraternisation est plus entraînante, que, pour la première fois dans l'histoire, les homosexuels se voient des alliés au sein de toutes les religions. Ils n'avaient jusqu'ici comme bréviaire que les poèmes d'auteurs païens ou d'auteurs réprouvés. Ils ont maintenant une prière qui me parvient de Hollande et qui est l'œuvre d'un jésuite de ce pays :

« Nous te prions, Seigneur, pour ceux qui ont évolué de telle sorte qu'ils ne trouvent pas leur bonheur auprès d'une femme, mais cherchent une amitié, pour eux plus réelle et plus riche de sens. Nous te prions pour ces hommes-là, qui vivent parmi nous et que nous évitions si souvent. Permets à leur affection de porter des fruits. Qu'ils apprennent à vivre avec les aptitudes qu'ils ont, dans leur condition difficile. Qu'il leur soit donné d'être vraiment des hommes, non accablés par le mépris, mais acceptés, témoignant par là que tu nous accepteras tous, tels que nous sommes, à cause de Jésus-Christ. »

Ainsi soit-il.

Roger Peyrefitte

(1) J'ai jugé superflu d'établir ici une différence entre pédérastie (amour des garçons) et homosexualité, l'usage étant de donner au premier mot le sens global du second.

Illustrations : Un jeune esclave éthiopien, fort apprécié par les Patriciens romains (Bronze trouvé à Chalon-sur-Saône) – Version contemporaine : « Éros callipyge » du peintre Goor (Collection particulière de Roger Peyrefitte) – L'étreinte d'Éros (Berlin)

in Le Crapouillot n°12 (nouvelle série), « Les pédérastes », août/septembre 1970, pages 15 à 18

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