Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Mon regard sur des enluminures avec saint Sébastien

Publié le par Jean-Yves Alt

Au-delà d'une certaine naïveté dans le traitement graphique de ces enluminures, il y a dans les regards, de ces Sébastien comme dans ceux des archers, une dimension profondément humaine.

Dans ces deux enluminures, les deux bourreaux semblent soucieux. Par rapport à leur besogne, ils sont en suspens. Un doute les a envahis.

● Prennent-ils conscience de l'iniquité de la peine qu'ils viennent d'appliquer ?

● Ou veulent-ils seulement s'assurer du talent qu'ils ont mis dans leur ouvrage ? Le condamné, transformé, dans les deux enluminures, en hérisson (1), signe, il est vrai, une exécution irréprochable.

Enluminure sur parchemin tirée des Heures à l'usage de Rome, 1533

Avignon, Bibliothèque municipale

Enluminure sur parchemin tirée des Heures à l'usage de Rome, fin du XVe siècle

Angers, Bibliothèque municipale

La perplexité du bourreau fait face à la défiance des Sébastien : l'un offre un sourire incisif tandis que l'autre montre un regard tourné vers une intériorité inaccessible au soldat.

Des miniatures éloquentes !


(1) Le terme de hérisson a été employé par Jacques de Voragine dans La Légende Dorée [XIIIe siècle]

Voir les commentaires

Max Jacob : entre Dieu et l'homme

Publié le par Jean-Yves Alt

Le Fond de l'eau, cette petite plaquette de dix-sept poèmes que Max Jacob publie à 51 ans, en 1927, constitue sans doute le livre où s'exprime le plus clairement la dualité qui écartèle le poète, sans cesse déchiré entre l'amour sacré de Dieu et l'amour profane et réprouvé des garçons.

Dans ce recueil, la figure de Raymond Radiguet à la mémoire duquel Max Jacob écrit l'admirable « Esprit de Raymond Radiguet » dédié à un Jean Cocteau éperdu de douleur après la disparition prématurée de l'être aimé :

Tu veillais sans un mot ! sans un geste !

Que tes frères les anges ne s'éloignent pas de toi.

Tu montes jusqu'aux ciels où tu vécus toujours.

Tu vécus de l'Esprit et c'est lui qui t'accueille

sur de pâles buissons de fleurs vives et de feuilles.

Ô calme amour des lettres ! Amour !


Max Jacob fut arrêté par la Gestapo le 24 février 1944 à la sortie de la messe du matin qu'il venait de servir à la crypte de la basilique de Saint-Benoît-sur-Loire. Atteint de pneumonie, il mourut sans absolution (ce qui était sa hantise la plus profonde des dernières années), le 5 mars 1944, à l'infirmerie du camp de Drancy où l'on rassemblait les juifs que les rafles avaient fait prisonniers, en dépit des démarches que tentèrent vainement pour le faire libérer quelques rares amis, dont Cocteau. Les réactions de la plupart des journaux « autorisés » de l'époque furent ordurières et attaquèrent dans le même cri de hyène, le juif et l'homosexuel. Pierre Andreu (1) cite ainsi l'article infâme, révoltant à l'extrême, de "Je suis partout" :

« Max Jacob est mort. Juif par sa race, Breton par sa naissance, Romain par sa religion, sodomite par ses mœurs, le personnage réalisait la plus caractéristique figure de Parisien qu'on puisse imaginer, de ce Paris de la pourriture et de la décadence dont le plus affiché de ses disciples, Jean Cocteau, demeure l'échantillon également symbolique. Car, hélas ! après Jacob, on ne tire pas l'échelle. »

(1) in Vie et mort de Max Jacob, Pierre Andreu, éditions La Table Ronde, 1982, ISBN : 2710300850


Lire aussi : Hommage à Max Jacob

Voir les commentaires

Milan bleu, un court métrage de Jean-François Garsi (1979)

Publié le par Jean-Yves Alt

L'histoire de deux hommes se retrouvant à Milan, pour 48 heures, après s'être rencontrés ailleurs une première fois : la voix off parle de ce premier week-end, les images montrent le second.

Un film qui dit la passion entre le porno (ce court métrage n'a pas été classé X) et l'histoire de quai de gare, parsemé d'éléments-hommages, notamment à Pasolini et à David Hockney.

Une ville. Quelques heures. Deux hommes. Milan, un jour, un aéroport. Milan, quelques heures, deux hommes. Milan la brume. Milan la bleue. Deux jours à vivre, une seconde rencontre...

Retrouver en quelques instants, sans autre histoire que ce présent, cette intensité amoureuse déjà vécue la première fois. Retrouver le corps, le goût de la sueur, du sperme. Retrouver l'égarement des étreintes. De la tendresse.

Le film est découpé en vingt séquences, chacune pouvant correspondre à vingt photos « polaroid », supposées avoir été prises durant cette fin de semaine milanaise. Le film unit et outrepasse ces deux moments, en évoquant une ville et une passion. Cette ville est d'ailleurs présente en tant que personnage essentiel. Milan, petits matins blafards, Milan, soleil éclatant.

Alternance des images. Figées et mouvantes à la fois. De pierres, de corps. Rues de la ville, immeubles, flots de voitures, cités désertes des fins de nuit. Rails luisants des trolleybus gravant dans les chaussées - aux pierres identiques accolées - les blessures d'un trafic insensé.

Des courbes de ton corps, de ses méandres. Ma bouche, ma langue, - insatiables - s'obstinent à en saisir partout la substance, à faire naître en chaque endroit la folie. Milan, nos corps affolés à en vouloir saisir toute l'étendue. Découvrir chaque recoin de peau. Ne rien en omettre. Le parcourir dans sa totalité, comme ces rues dévoreuses découpant la cité. « De Milan, je n'ai rien vu, comme cette autre à Hiroshima. »

« Milan bleu », quelques instants-photos-souvenirs où les lieux, les heures se brouillent dans l'enchevêtrement des corps et des parcours. Et toujours les caresses. Décomptées par la course du temps. Milan des larmes, du cri silencieux de la déchirure. Derniers regards. L'enfance s'enfuit un peu comme au terme de chaque passion.

« Dans tes bras, je retrouverai mes dix ans. »


Lire aussi ce qu'en disait : Jean-François Garsi, le réalisateur


Milan Bleu fait partie du triptyque « Interdits », ensemble de trois courts métrages dont le point commun fut d'être interdit aux mineurs par la censure.

Voir les commentaires

Journal [1918-1921, 1933-1939], Thomas Mann

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans son journal, Thomas Mann parle souvent d'histoire, de politique et de littérature. Mais aussi de son amour des garçons. Une passion plus platonique d'ailleurs que réellement incarnée. Comme s'il avait préféré les « admirer » au lieu de se glisser dans leur lit... Du moins, c'est ce qu'il semble...

Dès son adolescence et jusqu'à la fin de sa vie, Thomas Mann (1875-1955) a tenu régulièrement son journal intime. Rédigées plus pour lui-même que pour le public, ces « notes quotidiennes du soir » lui permettaient de « retenir le jour qui s'enfuit... »

Malheureusement, l'auteur a brûlé par deux fois, en 1896 et en 1945, l'essentiel de cette littérature privée. Mais tout n'a pas été perdu et, en août 1975, on a découvert les journaux datés de 1918 à 1921.

D'après le journal de ces années-là, Thomas Mann apparaît comme un grand bourgeois conservateur, hostile, au début, à la démocratie, mais qui s'opposera bien vite au nazisme et sera contraint, dès 1933, à l'exil. On y découvre un homme à la sensibilité à fleur de peau, qui doit lutter contre ses nerfs fragiles pour réaliser son œuvre. Et ce journal foisonnant où sont abordées, à côté des problèmes les plus terre à terre, les questions politiques, historiques, métaphysiques et littéraires réserve une surprise de taille : Thomas Mann y avoue à plusieurs reprises son homosexualité !

Thomas Mann, homme marié, père de six enfants, n'avait jamais été « catalogué » comme homosexuel. Le 20 décembre 1918, il écrit pourtant :

« J'ai été accaparé par un jeune homme élégant au visage de garçon gracieux et un peu fou, blond, beau type de l'Allemand, plutôt fragile, qui m'a un peu rappelé Requadt, et dont la vue m'a, sans aucun doute, fait une impression telle que je ne l'avais plus constatée depuis longtemps. Etait-il simplement en tant qu'invité au club, ou vais-je le revoir ? Je m'avoue de bon gré que cela pourrait devenir une aventure. »

Le lendemain, Thomas Mann note :

« Je voudrais, plein d'esprit d'aventure, revoir le jeune homme d'hier. »

Et le surlendemain :

« Sommeil nerveux à cause de mes fantasmes érotiques d'hier soir. »

Enfin, trois mois plus tard, dans le journal du 30 mars 1919, on retrouve notre jeune homme :

« Ai oublié hier par fatigue de noter que ce jeune élégant qui ressemble à Hermès et qui m'avait fait une si forte impression il y a quelques semaines assistait à la conférence. Son visage, allié à sa légère silhouette de jeune homme, a par sa joliesse et sa folie quelque chose d'antique, de "divin". Je ne sais pas comment il s'appelle et ça n'a pas d'importance. »

Dans le même genre de vision amoureuse, le 5 août 1919 :

« Le jeune Kirsten m'a produit hier plusieurs impressions immédiates. Il montrait des photographies à la table voisine, et je l'entendais parler en même temps, avec une voix assez grave et dans un fort dialecte hambourgeois, et je pouvais voir sa main. A part la forme ratée de son nez, son visage est beau et fin (...) Il ne m'a encore jamais regardé, même en passant devant moi. A ce qu'il me semble, il évite de le faire par discrétion. »

Conséquences de ces fortes impressions :

« Sommeil un peu agité, traversé de phantasmes... »

Et puis, au moment où on s'y attend le moins, le 17 septembre 1919, c'est l'aveu :

« Il n'y a pour moi aucun doute sur le fait que les Considérations ("Les Considérations d'un apolitique" venaient alors d'être publiées) sont "elles aussi" une expression de mon inversion sexuelle. »

■ Journal [1918-1921, 1933-1939], Thomas Mann, Editions Gallimard, Collection Du Monde Entier, 1985, ISBN : 2070703673


Du même auteur : Le mirage - Tonio Kröger - Sang réservé, suivi de Désordre

Voir les commentaires

Laidlaw de William McIlvanney

Publié le par Jean-Yves Alt

Une jeune fille a été tuée après avoir été brutalement sodomisée. Scotland Yard, la pègre et un père avide de vengeance recherchent l'assassin.

Tous veulent retrouver et punir le meurtrier, le «monstre» sans aveu qui indigne et terrorise la très puritaine Glasgow.

L'inspecteur Laidlaw mène son enquête en solitaire, ce n'est pas un redresseur de tort ; simplement un flic fatigué qui garde encore sa foi en l'humanité mais qui se méfie des hommes. Pour distraire ses enfants, il sait inventer des histoires horrifiantes, mais il sait bien que les monstres dans la réalité n'existent pas. S'il traque l'assassin, c'est davantage pour le soustraire à la vindicte populaire que pour faire justice.

Plus proche de Maigret que de Sherlock Holmes, Laidlaw préfère fouiller les consciences qu'interroger des listes et élaborer des statistiques.

Laidlaw pose des questions, contacte les indics, et peu à peu, au travers des témoignages qu'il a recueillis, voilà que le «monstrueux assassin» prend une consistance humaine : Tommy est un jeune homosexuel, un enfant perdu dans la grande ville, bouleversé par le souvenir de l'acte qu'il a commis.

Laidlaw, le personnage de McIlvanney, captive parce qu'il rompt les poncifs habituels du polar. Alors que l'inspecteur Derrick observe le monde et éclabousse les écrans de sa bonne conscience, Laidlaw interroge tout le monde, les suspects, le lecteur et lui-même.

Ses questions n'appellent pas toujours une réponse, mais elles sont autant de coups de griffes qui déchirent nos certitudes.

■ Laidlaw de William McIlvanney, éditions Rivages/Noir, 1987, ISBN : 2869300670

Voir les commentaires

1 2 3 4 5 6 7 > >>