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Les désirs par Constantin Cavafy

Publié le par Jean-Yves Alt

Ils sont comme de beaux corps que l'âge n'aurait pas atteints

Et qu'on dépose avec des larmes dans un magnifique sépulcre

Des roses à la tête et, aux pieds, du jasmin.

Ils ressemblent à de tels corps les désirs qui se sont éteints

Sans se rassasier,

Sans avoir eu ne fût-c qu'une seule nuit de plaisir

Ou qu'un radieux matin.

Constantin Cavafy (*)

cité par J. P. Renouard in « Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes » de Didier Eribon (sous la direction de), Larousse, 2003, ISBN : 2035051649, p.101


(*) Poète grec (Alexandrie, Égypte, 1863 - Athènes, 1933)

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Dire son état amoureux par Roger Vrigny

Publié le par Jean-Yves Alt

« Au bord de l'eau, près de Pontoise, dans une guinguette où nous venions dîner, je regardais le soleil se coucher de l'autre côté de la rivière et – parce que j'étais avec un garçon que j'aimais – le spectacle me paraissait d'une perfection presque irréelle, comme l'état de bonheur où je me trouvais.

Je me lamentais sur cette beauté : "Comment veux-tu décrire ça ? disais-je à mon compagnon. Comment trouver les mots, les phrases capables de rendre la réalité de ce que je vois ?"

Le problème était mal posé car il ne s'agissait pas de voir mais de sentir ou d'éprouver.

Le coucher de soleil n'était qu'un prétexte, une façon d'avouer que j'étais amoureux et que cet amour (non plus) ne pouvait se dire. Quand on écrit, les mots ne désignent pas (seulement) les choses. Ils sont les choses. Ils s'efforcent de l'être en tout cas. Ils changent de nature sans changer d'aspect. C'est de l'alchimie la plus élémentaire.

Les années ont passé. Qu'est-il devenu, mon coucher de soleil au bord de l'Oise ? Il aurait suffi d'un peu de patience pour dire le ciel rouge, l'odeur de l'eau, la grâce d'un visage, l'amour que j'avais au cœur. Je n'ai pas su attendre. Le garçon a grandi, il m'a quitté. Aujourd'hui il est mort. Que reste-t-il de cet instant ? Ces lignes que j'écris comme une croix sur une tombe. »

Roger Vrigny

in Le besoin d’écrire, Editions Grasset, 1990, ISBN : 2246369916, pp.48/49

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Les homosexuels vus par le poète Federico Garcia Lorca

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans son Ode à Walt Whitman, un torrentiel poème plein de colère, Garcia Lorca, tel Dieu le père, sépare le bon grain de l'ivraie pédérastique. Il décrète qu'il y a d'un côté les bons pédés, le pur Walt Whitman et ses virils amis : bûcherons, conducteurs de tramway, journaliers...

et de l'autre côté les tantes des villes à la chair tuméfiée et aux pensées immondes, mères de la fange, harpies, ennemies sans sommeil de l'Amour qui partage des couronnes de joie [...] esclaves de la femme, chiennes de ses boudoirs...

Cette charge au bulldozer contre les pauvres tantes donne-t-elle à croire que c'est contre la tante qui était en lui qu'il en avait ?

Ode à Walt Whitman

C'est pourquoi je n'élève pas la voix, vieux Walt Whitman,

contre l'enfant qui écrit

un nom de fillette sur son oreiller,

ni contre le garçon qui met une robe de mariée

dans l'obscurité de l'armoire ;

ni contre les solitaires des clubs

qui boivent avec dégoût l'eau de la prostitution,

ni contre les hommes au regard vert

qui aiment l'homme et brûlent leurs lèvres en silence.

Mais bien contre vous, « tantes » des villes

à la chair tuméfiée et aux pensées immondes,

mères de la fange, harpies, ennemies sans sommeil

de l'Amour qui partage des couronnes de joie.

Contre vous toujours, qui donnez aux garçons

des gouttes de mort sale avec l'amer poison.

Contre vous toujours,

Faeries d'Amérique

Pajaros de La Havane,

Jotos de Mexico,

Sarasas de Cadix,

Apios de Séville,

Cancos de Madrid,

Floras d'Alicante,

Adelaidas du Portugal.

« Tantes » du monde entier, assassins de colombes !

Esclaves de la femme, chiennes de ses boudoirs,

ouvertes sur les places avec la fièvre de l'éventail

ou embusquées dans d'inertes paysages de ciguè.

Pas de quartier ! La mort

dégoutte de vos yeux

et groupe des fleurs grises sur les bords de la fange.

Pas de quartier ! Alerte !

Que les confondus, les purs,

les classiques, les insignes, les suppliants

vous ferment les portes de la bacchanale.

Et toi, beau Walt Whitman, dors au bord de l'Hudson,

la barbe vers le pôle, avec tes mains ouvertes.

Argile douce ou neige, ta langue appelle

des camarades pour veiller ta gazelle sans corps.

Dors, il ne reste rien.

Une danse de murs agite les prairies

et l'Amérique se noie de machines et de larmes.

Je veux que le grand vent des nuits lesplus profondes

arrache fleurs et lettres à l'arc où tu reposes

et qu'un enfant noir annonce aux blanc de l'or

l'avènement du règne de l'épi.

Federico Garcia Lorca


Lire aussi du même auteur : Chanson de la petite folle - A cinq heures de l'après-midi - Chant funèbre par Federico Garcia Lorca

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Quand Louis Ferdinand Céline illustrait les conditions de travail…

Publié le par Jean-Yves Alt

« Ça ne vous servira à rien ici vos études, mon garçon ! Vous n'êtes pas venu ici pour penser […]

Nous n'avons pas besoin d'imaginatifs dans notre usine. » (1)

Chaîne de montage de l'usine Citroën – vers 1920

Photographie anonyme

(1) Voyage au bout de la nuit, Louis Ferdinand Céline, éditions Gallimard, Folio, 2003, pp. 224-225

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L'homme comme charge affective par Pier Vittorio Tondelli

Publié le par Jean-Yves Alt

« […] or ce soir Piazza Argentine vint à ma rencontre, miraculeusement à ma rencontre, mon vieux copain d'université Gabriele, de passage à Rome pour le cours de la Garde de finances, et je l'entraînai sous un arbre des quais du Tibre, et je lui dis ce que toute la soirée je n'avais fait que me dire : j'ai vingt ans et c'est maintenant que je comprends comment va le monde ; et lui de me raconter tous ses déphasages de caserne et d'ajouter : le problème, c'est que nous sommes de simples charges affectives qui vont et tournent et s'attachent où elles peuvent sans qu'il y ait la moindre explication possible et bon ce qui arrive ou ce qui va arriver ni tu peux l'expliquer ni tu peux le prévoir, exactement pareil que la mort. »

■ in Pao Pao, Pier Vittorio Tondelli, Éditions du Seuil, 1985, ISBN : 2020087073, pp. 61/62

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