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Les renifleurs par Félix (*) Carlier (1887)

Publié le par Jean-Yves Alt

Ancien chef du service des mœurs à la Préfecture de Police de 1860 à 1870, Félix (*) Carlier publia en 1887 un gros ouvrage, extraordinairement documenté, sur « Les deux Prostitutions » (1). Nous détachons quelques curieuses anecdotes de la seconde partie du livre qui donne un suggestif panorama de la prostitution masculine à Paris.

Les water-closets des Halles furent, à une certaine époque, un rendez-vous auquel on venait le soir de tous les quartiers de Paris. C'est par centaines qu'on pouvait compter les gens qui venaient là pour chercher aventure. La Police avait opéré, en moins d'un mois, plus de deux cents arrestations pour outrages publics à la pudeur ; toutes avaient été suivies de condamnations. Loin de tenir mystérieuses ces arrestations, de vouloir établir une souricière dans cet endroit, l'administrateur, dans le but d'effrayer ceux qu'une espèce de folie érotique ramenait chaque soir au même endroit, au grand scandale des passants, leur donnait la plus grande publicité possible. Les arrestations commençaient chaque soir à neuf heures et duraient jusqu'à minuit. A minuit, les pédérastes étaient aussi nombreux qu'à 9 heures du soir. C'était à désespérer de pouvoir jamais débarrasser le quartier de cette tourbe hideuse. Les forts de la Halle se mirent bientôt de la partie. Chaque soir vers minuit, à l'heure où ils venaient prendre leur travail, ils donnaient la chasse à ces êtres immondes, distribuant de droite et de gauche des horions dont ils ne mesuraient pas toujours la gravité. Arrestations et horions, rien n'y faisait. Le lendemain, tous ceux qui n'avaient point été arrêtés la veille revenaient avec de nouvelles recrues, de telle sorte que la foule était toujours aussi nombreuse.

Un garçon de café, en costume de l'emploi, petits souliers découverts vernis et sans talons, tablier blanc relevé par un coin, arrivait chaque soir vers minuit un quart. Chaque soir, aussitôt qu'il apparaissait, les gens de la Halle, que ses minauderies exaspéraient, se mettaient à sa poursuite. Il fuyait à toutes jambes, et souvent dans sa course perdait ses chaussures que ses persécuteurs rapportaient comme un trophée. Un soir qu'il avait été moins leste que d'habitude, il fut rejoint et fit face à l'ennemi. En voulant parer un coup de poing à son adresse, il eut le bras cassé. Il reprit immédiatement sa course en poussant les hauts cris. Il y avait lieu d'espérer qu'il ne reparaîtrait pas au moins de quelques jours. Sa blessure l'empêchant de travailler, le lendemain, il profita de son congé forcé pour venir au rendez-vous habituel en costume bourgeois, le bras dans un appareil et en écharpe, mais ce jour-là ce fut à neuf heures du soir au lieu de minuit qu'il y vint. Cette fois, les agents qui l'avaient surveillé tout spécialement l'arrêtèrent bientôt en flagrant délit d'outrage public à la pudeur. Il fut traduit devant le tribunal correctionnel. Il reconnut, comme lui appartenant, cinq souliers ramassés sur la voie publique qu'on lui présentait ; il raconta lui-même la scène dans laquelle il avait été blessé et récrimina contre les procédés qu'il qualifiait d'attentatoires à sa liberté. En avouant hautement le but de ses promenades quotidiennes et nocturnes, il ajoutait cyniquement : « Il y a bien des maisons de filles, pourquoi n'y a-t-il pas des maisons d'hommes ? Aussi longtemps que cette injustice subsistera, on exposera d'honnêtes garçons comme moi à se faire arrêter. »

Malgré ces nombreuses arrestations, malgré la sévérité déployée par la justice qui sentait bien la nécessité de mettre fin à ces scandales publics, malgré l'intervention brutale des gens de la Halle écœurés par ce spectacle journalier, la réunion était toujours aussi nombreuse.

Ceux qui, condamnés, avaient subi leur peine, revenaient, le soir même du jour de leur mise en liberté, plus enragés que jamais. Cela devenait intolérable, il fallait aviser.

Les water-closets qui existaient à deux des angles de l'ancien pavillon de la boucherie étaient, par leur disposition intérieure, la cause de tout ce désordre. Ils avaient été construits sur le même plan. Un vestibule donnait accès dans trois loges, séparées les unes des autres par de minces cloisons en briques et fermées par des portes pleines munies d'un crochet intérieur. Lorsque les pédérastes eurent pris cet endroit pour lieu de rendez-vous, ils percèrent chacune de ces cloisons de petits trous, qui permettaient aux deux voisins de cellules de commettre entre eux, à travers cette cloison, des outrages à la pudeur. Chaque jour, les maçons de la ville bouchaient les trous ; chaque soir, ces trous étaient percés à nouveau. L'administration prit un parti qu'elle crut héroïque ; elle remplaça les cloisons par des plaques de blindage en fonte. Le premier soir, ce fut une désolation. Ceux qui constatèrent ce changement sortirent de là, la figure hébétée. Ils allaient à la rencontre des nouveaux arrivants, pour leur apprendre la triste nouvelle. Ceux-ci n'y voulaient croire qu'après avoir vérifié par eux-mêmes. Cette vérification faite, ils avaient des gestes de désespoir qui eussent été du plus haut comique, s'ils n'avaient eu une signification aussi répugnante ; bref, il fallut bien se résigner. Les allées et venues durèrent toute la soirée encore, le lendemain elles devinrent plus rares et, le troisième jour, personne ne reparut plus. C'en était donc fini de ce cloaque immonde. Oui ! mais pour quelques jours seulement. Quinze jours plus tard, les plaques de tôle avaient été taraudées, les trous existaient à nouveau, et la cohue antiphysique y venait plus nombreuse que jamais.

La fermeture de ces water-closets fut seule capable de mettre fin à ces scandales.

Cet acharnement à choisir les water-closets comme point de rendez-vous paraîtrait incroyable, si nous ne disions tout de suite que l'odeur qu'exhalent ces sortes d'endroits est une des conditions recherchée par une catégorie fort nombreuse de pédérastes, aux plaisirs desquels elle est indispensable. On verra plus loin que tous les water-closets publics, notamment ceux construits sur les bords de la Seine, que tous les recoins malpropres et puants, servent spécialement de lieux de rendez-vous. Ceux que leurs goûts pervertis poussent à rechercher cette singulière condition de bien-être – et ils sont très nombreux – forment la classe des renifleurs. L'ironie se devine.

in Le Crapouillot n°30, « Les Homosexuels », août 1955, p. 19

(*) Il ne faut pas confondre Pierre Carlier (1794-1864), qui fut préfet de police, avec Félix Carlier, auteur d'un ouvrage fameux sur Les deux prostitutions (1887), la « prostitution antiphysique » constituant la seconde partie de l'ouvrage. Par ailleurs, le catalogue de la BNF semble responsable d'une erreur assez répandue au sujet de ce dernier, en charge de la police des moeurs de 1860 à 1870, l'initiale F. de son prénom étant interprétée dans le catalogue par François au lieu de Félix. Un article de lui paru dans les Annales d'Hygiène publique et de méd. lég. (1871 p. 282) tranche la question : son prénom est bien Félix.

Jean Claude Féray

in Le registre infamant, éditions Quintes-Feuilles, octobre 2012, ISBN : 978-2953288568, pp. 12-13


(1) Félix Carlier, Les deux prostitutions, Paris, éditeur E. Dentu, 1887, deuxième partie : Prostitution Antiphysique, chapitre I : Caractères généraux de la pédérastie, pp. 301 à 305 pour l'extrait cité, (téléchargeable sur le site Gallica)

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Les « jésus » par Félix (*) Carlier (1887)

Publié le par Jean-Yves Alt

Ancien chef du service des mœurs à la Préfecture de Police de 1860 à 1870, Félix (*) Carlier publia en 1887 un gros ouvrage, extraordinairement documenté, sur « Les deux Prostitutions » (1). Nous détachons quelques curieuses anecdotes de la seconde partie du livre qui donne un suggestif panorama de la prostitution masculine à Paris.

Les prostitués qu'on désigne sous les noms génériques de petits Jésus ou de jésus se décomposent en trois sous-classes : les honteuses – les travailleuses – les persilleuses. Les persilleuses et les travailleuses affichent carrément leur ignominie. Les honteuses, comme leur nom l'indique, la cachent le plus qu'ils peuvent.

A cette classification tirée de l'argot, adoptée par le monde des voleurs et par celui de la prostitution, nous préférons celle-ci : les insoumis – les entretenus – les raccrocheurs – parce qu'elle se prête mieux au plan de cette étude.

Nous devrions peut-être employer ces trois adjectifs au genre féminin, parce que les individus qu'ils qualifient ont tous pour signes distinctifs une tenue, des allures, des minauderies efféminées qu'ils s'étudient à pousser jusqu'au ridicule.

Entre eux, ils ne se connaissent et ne se désignent que par des appellations féminines.

Ces appellations ont des origines bien différentes. Certaines ont des prétentions à la noblesse : la Duchesse de Lamballe, la Marquise, la Baronne, la Maintenon, la Margrave de Saint-Léon, la Duchesse Zoé, Valentine d'Armentières, Marie Stuart, la Princesse Salomé, etc., etc.

D'autres sont tirées de romans ou de pièces de théâtres : Fœdora, la Fleur fauchée, la Bisbérine, Adrienne Lecouvreur, Lodoïska, la Esmeralda, la Fonctionnelle.

D'autres appartiennent, ou ont appartenu à la galanterie parisienne : Rigolette, Pomaré, Marguerite Gautier, Cora Pearl, la Schneider.

Enfin les défauts de nature, les habitudes, les lieux d'origine et les professions font donner des sobriquets au plus grand nombre : la femme Colosse, la Déhanchée, la Louchon, la Naimbot, la Délicate, la Roussotte, la Blondinette, la Tabatière, la Poudre de riz, la Salope, la Normande, la belle Allemande, la Brésilienne, la Parfumeuse, l'Institutrice, la Cochère, Louise la Misère, etc., etc.

Dans la conversation, ils se traitent de ma chère, de ma toute belle. Si un passant, en réponse à des gestes provocateurs, les rudoie un peu, ils disent : « Vous n'êtes pas galant pour les dames », et si, écœuré, il les malmène, ils lui répondent : « Vous êtes un lâche de maltraiter une faible fille comme moi ».

Pour exprimer la séduction que peut exercer l'un d'entre eux, ils disent de lui : c'est une chatte. Ils se traitent dans leurs correspondances de : « cher cœur, adorable trésor », et, dans leurs disputes, « de p... de vache, de salope, de voleuse ».

Tous cherchent à se donner une voix douce, et certains arrivent à des timbres de fausset près desquels les voix de la chapelle Sixtine sont des voix graves.

Lorsqu'ils se trouvent plusieurs réunis dans l'intimité, c'est un caquetage assourdissant entremêlé d'éclats de voix aigres qui pourraient faire douter de leur raison. C'est cet amour immodéré du verbiage qui leur a valu le surnom de tapettes (2).

Ils emploient tous les moyens possibles pour se rendre imberbes ; ils cherchent à faire tomber leur barbe à l'aide d'onguents ; certains se la font même arracher brin à brin et se résignent à cette souffrance atroce pour être bien certains qu'elle ne repoussera pas.

Dans les bals masqués, dans leurs soirées intimes, sur la voie publique, où ils se montrent en plein jour pendant les fêtes du Carnaval, c'est toujours en femmes qu'ils s'habillent, et c'est avec des fleurs artificielles, des couronnes et des guirlandes qu'ils se parent ; chez eux, où ils se livrent volontiers à des travaux d'aiguille, c'est encore ce costume qu'ils affectent de porter.

Leurs professions de prédilection, quand ils travaillent, sont encore des professions ordinairement exercées par des femmes. Ils sont fabricants de chapeaux de paille pour les dames, ouvriers en fleurs fines, ouvriers en tapisserie à l'aiguille, modistes, repasseurs chez les blanchisseuses, couturières. L'un d'eux avait acquis dans cette dernière profession un goût et une habileté tels qu'il était engagé à l'année par une des grandes marchandes à la toilette de Paris, pour remettre à neuf les robes de soirée démodées.

Lors d'une perquisition faite chez un jeune homme, on le trouva repassant un bonnet ; à ses côtés était assis un autre jeune garçon qui cousait une robe ; enfin un troisième individu, celui-là étranger à la maison, leur faisait voir des échantillons de rubans pour lesquels il faisait la place.

Ils ont, pour les colifichets, les étoffes de soie, les bijoux, les parfumeries, un goût insatiable, désordonné. Le linge de corps les préoccupe beaucoup moins. Ils sont, pour une certaine catégorie, d'une malpropreté repoussante. Souvent couverts d'habits sordides, de linge dont la seule vue donne des nausées, ils ne considèrent même pas la chemise comme un vêtement indispensable; ils la remplacent volontiers par un faux col fixé à l'aide d'une épingle au col de leur gilet, et par une loque de linge blanc étalée sur leur poitrine. La vermine et la gale, qu'ils propagent partout, sont leurs hôtes habituels et respectés; mais ils portent tous sur eux un flacon d'odeur, de la poudre de riz, un pompon dont ils se servent à chaque instant, même sur la voie publique. La possession d'un coupon de soie voyante les transporte de joie ; les bijoux surtout les passionnent outre mesure. Ce sont là les cadeaux qu'ils préfèrent. A défaut de diamants, ils portent du strass, à défaut d'or, ils achètent du doublé, tout ce qui brille leur plaît.

in Le Crapouillot n°30, « Les Homosexuels », août 1955, p. 20

(*) Il ne faut pas confondre Pierre Carlier (1794-1864), qui fut préfet de police, avec Félix Carlier, auteur d'un ouvrage fameux sur Les deux prostitutions (1887), la « prostitution antiphysique » constituant la seconde partie de l'ouvrage. Par ailleurs, le catalogue de la BNF semble responsable d'une erreur assez répandue au sujet de ce dernier, en charge de la police des moeurs de 1860 à 1870, l'initiale F. de son prénom étant interprétée dans le catalogue par François au lieu de Félix. Un article de lui paru dans les Annales d'Hygiène publique et de méd. lég. (1871 p. 282) tranche la question : son prénom est bien Félix.

Jean Claude Féray

in Le registre infamant, éditions Quintes-Feuilles, octobre 2012, ISBN : 978-2953288568, pp. 12-13


(1) Félix Carlier, Les deux prostitutions, Paris, Editeur E. Dentu, 1887, deuxième partie : Prostitution Antiphysique, chapitre II : Classification des pédérastes, pp. 322 à 326 pour l'extrait cité, (téléchargeable sur le site Gallica)

(2) En langue verte, on dit d'une personne qui cause beaucoup et à tort et à travers : « A-t-elle une tapette ! » Tapette, en argot, est synonyme de bavard.


Lire aussi : Jésus La Caille, un roman de Francis Carco (1914)

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L'amour nomade, Patrick Drevet

Publié le par Jean-Yves Alt

C'est l'histoire de Marc « vue » par le narrateur. Ils ont vingt ans. On est en 1970. Au cœur d'un groupe d'amis, garçons et filles, le corps de Marc focalise toutes les virtualités du désir. Marc n'est pas beau comme le sont les statues grecques qui opposent à la convoitise une perfection lisse et figée.

La séduction permet-elle de dire le corps, le visage, les mouvements de l'élu, la manière paisible dont il jouit des sentiments et des faims qu'il inspire ?

Le sujet du livre n'est pas une interrogation sur l'homosexualité. Le désir prend pourtant, avec Marc, un sens profond à travers le corps masculin dont le sexe en érection signe une présence accessible, soulignant d'autant plus l'absence derrière la jouissance.

Un homme ne possède pas un autre homme même s'il le pénètre. La relation entre deux hommes, aussi fascinante soit-elle, accentue le leurre de jamais connaître l'autre, en surface semblable : « Dans les lignes, la forme, le dessin de son corps, l'autre est à la fois le plus près et le plus loin de lui-même. » Marc le sait. Il ne se refuse ni aux hommes ni aux femmes. Il partage avec le narrateur une relation sexuelle privilégiée : les deux garçons s'aiment dans la liberté la plus frénétique ; tendresse incluse.

Patrick Drevet décrit le désir et le plaisir. Sans l'entacher de tragique. Sans avoir recours à des effluves sadomasochistes. Pour lui la question est ailleurs. Que cherche un homme quand il jouit du corps d'un autre, d'une autre ?

« Je supportais mal sa fidélité capricieuse. Je prenais pour une coquetterie cet aveu par lequel je craignais qu'il ne cherchât à me détacher de lui : "Tu t'apercevras vite en me connaissant mieux que sous mon air qui charme il n'y a pas grand-chose." Je m'en tenais à ses promesses : "Cela pour le jour où nous nous promènerons sur les quais de la Seine... J'ai hâte de serrer ma joue contre la tienne ici, dans ces jardins, sous ces parfums hâtifs d'orange et de jasmin... Nous irons enlacés par des chemins qui flânent entre les ifs, les vignes, les oliviers..." Alors ? La lucidité apportée par l'âge ne devrait-elle pas me mettre en mesure de juger qu'il s'agissait ni plus ni moins d'un être instable, imbu de soi, beau parleur, gigolo en puissance, cynique, diabolique ? L'essentiel de son plaisir avec moi, ne le tirait-il pas de mon attente ? Ne m'accordait-il pas juste ce qu'il fallait pour me faire languir ? Mais ne me complaisais-je pas moi-même dans ce piège ? Ne me plaisait-il pas de poursuivre un personnage que j'imaginais doté, tels les héros de roman ou les figures de légende, d'une vie fabuleuse ? Au moins partagions-nous ce goût, en effet, pour la correspondance, en cela non différents, alors que nous nous pensions hors du commun, des adolescents acharnés à refaire le monde, éprouvant aussi le besoin de se définir, impatients d'exprimer une originalité qui peine à se dégager des leçons apprises, qui se montent la tête, forgent des aphorismes propres à imposer la tournure géniale dont ils se sentent porteurs sans qu'aucun mot ne parvienne à la dire.

Par l'écriture nous maintenions nos relations dans la frange indécise qui évite l'éclairage trop cru du réel, soustrait à ses limites, dispense de ses contraintes, protège des déceptions et de la lassitude qu'il entraîne. Nous demeurions dans la fièvre exquise des commencements. Je ressentais souvent les atermoiements de Marc comme la manifestation d'une réticence inavouée qui n'était pas loin de me le faire croire un peu lâche. Mais cette façon de tempérer mon élan lui donnait un ton sage et protecteur d'aîné qui m'impressionnait assez pour approfondir à mes yeux son personnage, pour l'alourdir d'expérience, pour accroître encore ma vénération. » (pp. 88-89)

Marc ne « trompe » pas son ami quand il connaît d'autres amours. Marc fuit parce que doit être sauvegardée la nature de sa séduction. Marc a l'intuition de son pouvoir. Son corps, ses mouvements, les modes de vie qu'il privilégie paraissent inspirés par l'idée que les autres se font de lui.

Sans jamais parler de morale, sans jamais être impudique, sans jouer sur les ruptures, les réconciliations, la douleur de la jalousie, Patrick Drevet a écrit un roman d'amour, récit d'une fin d'adolescence.

Superbe investigation sur ce qui sépare les individus. Dans le plus total abandon sexuel, l'autre est un mirage. D'où les plus grands bonheurs et la plus indicible détresse du désir comblé. D'où la panique des êtres face à celui qui fuit pour préserver l'adoration dont il bénéficie, car rassasiée, elle virerait à la lassitude.

■ L'amour nomade, Patrick Drevet, Éditions Gallimard, 1991, ISBN : 2070723119


Du même auteur : Une chambre dans les bois - Les gardiens des pierres - Le gour des abeilles - Huit petites études sur le désir de voir - La micheline - Le visiteur de hasard

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Les entretenus par Félix (*) Carlier (1887)

Publié le par Jean-Yves Alt

Ancien chef du service des mœurs à la Préfecture de Police de 1860 à 1870, Félix (*) Carlier publia en 1887 un gros ouvrage, extraordinairement documenté, sur « Les deux Prostitutions » (1). Nous détachons quelques curieuses anecdotes de la seconde partie du livre qui donne un suggestif panorama de la prostitution masculine à Paris.

Le but suprême de tout insoumis est d'arriver à se faire entretenir, parce qu'alors, c'est le domicile, les moyens d'existence et souvent le luxe assurés. C'est la possibilité de déserter complètement et la maison paternelle et l'atelier ; c'est, avec la liberté absolue, l'espoir d'une vie de plaisirs.

Ces liaisons nouées, soit à la suite d'un racolage sur la voie publique, suivi de plusieurs rendez-vous, soit dans une soirée, soit dans un bal, durent souvent plusieurs années, mais dans des conditions qui varient entre elles, suivant le degré de passion et la position de fortune des entreteneurs.

Celui-ci, qui ne donne à un petit jésus qu'une assistance insuffisante, n'a pas le droit d'être exigeant et lui laisse assez de liberté pour qu'il se procure ailleurs la somme complémentaire qu'exigent ses besoins.

— Quelles sont vos ressources ? demandait-on à un nommé I…

— Je suis entretenu, répondait-il, par le capitaine de X... qui m'envoie 200 francs par mois, de Savoie où il est en garnison.

Trois provinciaux m'envoient chacun 150 francs par mois pour les services que je leur rends lorsqu'ils viennent à Paris.

Enfin, M. Y.... me donne 250 francs par mois, soit pour user de moi, soit pour lui fournir quelqu'un à ma place une fois par semaine, le jour qu'il m'indique.

Un autre, qui ne peut fournir que le strict nécessaire, demande, par raison d'économie, que le petit jésus fasse la cuisine. Chaque soir, il vient prendre son repas avec lui ; ce qu'il dépenserait au restaurant, pour lui seul, leur suffit pour vivre à deux.

Cet autre, plus économe encore, ou plus amoureux et plus jaloux, cohabite avec son petit jésus, et tient complètement ménage avec lui.

Tout cela, c'est ce que les filles appellent la popote, le pot-au-feu. C'est un pis-aller, c'est une attente dans l'espoir de mieux trouver. Mais voici venir un heureux du jour, un de ceux qui excitent les convoitises de toute la cohue.

Celui-là habite un appartement luxueusement meublé, parfois un petit hôtel. Il a une maison de ville pour l'hiver, de campagne pour la belle saison. L'été, il va aux eaux. Sa chambre à coucher, capitonnée de soie en couleur tendre, est un véritable boudoir. Il porte aux mains de magnifiques bijoux avec de vraies pierres fines. Sa toilette est ridiculement irréprochable. Il est coiffé, frisé, pommadé, maquillé selon toutes les règles de l'art. Toute sa précieuse personne, qui laisse derrière elle une traînée de parfum, a les allures efféminées qui constituent le suprême bon ton dans le monde de la pédérastie.

Comme les femmes à la mode, il déjeune au lit et se lève vers midi. Un vieux raccrocheur que son âge avancé a mis en réforme lui sert de femme de chambre. Ses après-midi sont consacrés à la promenade. Vers six heures, il rentre, fait une nouvelle toilette, va dîner le plus ordinairement au restaurant. Lorsqu'il attend la visite de son entreteneur, il revient chez lui; lorsqu'il est libre, il court les spectacles, les bals, les lieux de plaisir, retourne de temps à autre aux Champs-Élysées, théâtre de ses premiers exploits, où il s'encanaille (comme il dit) en menant une aventure avec un petit jésus. Pendant les soirées d'hiver, il reçoit souvent chez lui, ou va dans le monde.

On devine ce qu'est ce monde dans lequel il va.

Le petit jésus, lorsqu'il a réussi à se faire richement entretenir, affiche un dédain humiliant pour cette tourbe dont, la veille encore, il partageait la misère. Lorsqu'une fantaisie lubrique le ramène au milieu d'elle, il prend ses précautions et cherche à conserver le plus strict incognito – telle une femme à la mode, rassasiée de luxe, se déguise en grisette pour retrouver, dans les bals de barrière, un regain de ses premières amours ; mais sa dignité le contraint à ne plus fréquenter que des amis de son rang, entretenus comme lui, les seuls avec lesquels il puisse se lier sans déroger et dont l'ensemble compose ce qu'il appelle : le monde. […]

Un entreteneur qui fait partie d'une coterie ne peut s'attacher définitivement un petit jésus sans que cet heureux événement ne soit l'occasion de réjouissances.

D'abord il y aura les adieux à la vie de garçon. Il autorisera sa nouvelle conquête à réunir dans une orgie dansante, à laquelle, il est vrai, il n'assistera pas personnellement, tous ses anciens compagnons, les insoumis avec lesquels il racolait la veille encore. Puis viendra la soirée de fiançailles pendant laquelle il présentera soir petit jésus à ses amis et à leurs entretenus.

Ces soirées se composent ordinairement de vingt-cinq à trente personnes.

On n'y est admis que sur lettres d'invitation, et ces lettres ne sont pas envoyées à la légère. Il faut, pour être porté sur la liste, ou faire partie de la bande, ou être présenté par quelqu'un qui en fasse partie, et qui réponde de votre discrétion. Encore l'amphitryon ne consulte-t-il pas que ses convenances pour l'envoi des invitations, il prend l'avis préalable des gros bonnets de la coterie.

Le billet ci-joint témoigne des préoccupations dont je parle :

« On m'engage à inviter M. X.... à ma réunion de samedi. J'ajournerai cette invitation jusqu'au moment où vous m'aurez assuré que cela ne vous froissera en rien, que vous n'avez rien à redouter de lui. »

in Le Crapouillot n°30, « Les Homosexuels », août 1955, pp.21-22

(*) Il ne faut pas confondre Pierre Carlier (1794-1864), qui fut préfet de police, avec Félix Carlier, auteur d'un ouvrage fameux sur Les deux prostitutions (1887), la « prostitution antiphysique » constituant la seconde partie de l'ouvrage. Par ailleurs, le catalogue de la BNF semble responsable d'une erreur assez répandue au sujet de ce dernier, en charge de la police des moeurs de 1860 à 1870, l'initiale F. de son prénom étant interprétée dans le catalogue par François au lieu de Félix. Un article de lui paru dans les Annales d'Hygiène publique et de méd. lég. (1871 p. 282) tranche la question : son prénom est bien Félix.

Jean Claude Féray

in Le registre infamant, éditions Quintes-Feuilles, octobre 2012, ISBN : 978-2953288568, pp. 12-13


(1) Félix Carlier, Les deux prostitutions, Paris, Editeur E. Dentu, 1887, deuxième partie : Prostitution Antiphysique, chapitre II : Classification des pédérastes, pp. 332 à 335 et p. 341 pour l'extrait cité, (téléchargeable sur le site Gallica)

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Lianna, un film de John Sayles (1982)

Publié le par Jean-Yves Alt

Lianna est une jeune universitaire qui a quitté le milieu enseignant pour aider son mari.

Une fois où celui-ci s'est absenté pour raison professionnelle, Lianna rencontre Ruth.

Le film retrace l'évolution de Lianna, son « coming-out ».

John Sayles montre au public hétéro, avec une grande finesse d'analyse, combien il a à apprendre et à gagner de l'exemple de ces femmes (et de ces hommes) qui tentent de se réaliser comme lesbiennes (et gays).

On pouvait s'interroger sur ce qu'un cinéaste homme pouvait bien tirer d'une histoire d'amour entre deux femmes et comment il allait la traiter. Le résultat est sans conteste excellent, sans doute le meilleur long métrage de l'époque pour un film non documentaire sur le sujet, avec des magnifiques portraits de femmes.

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