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Bleus ou les replis de l’âme humaine par Pierre Lacroix

Publié le par Jean-Yves Alt

« La première fois, c’était à quinze ans, aux vacances de Pâques, quand les sous-bois s’anémonent. Les livres m’avaient dit qu’elle est la fleur du vent, et les promenades l’haleine du printemps. Sur ma table de nuit, dans une fine coupe à champagne trouvée en haut du buffet, je faisais flotter sur l’eau leurs corolles coupées.

Il devait y en avoir dans le bouquet de mariée de ma mère, sur la nappe du repas de noces. On les voit neigeuses quand on est gosse. A quinze ans, j’ai vu les touches violacées qui les doublent, leur pâleur mauve de muqueuses. J’ai vu les bois et les talus de mars, semés d’anémones pour le bal au grand vent des pans et des dryades. Maintenant, je sais. Elle a sa place dans ma flore. Anémone sylvie, première fleur blanche de ma vallée sans perce-neige, fleur des essors timides, des mystérieux appels du vent d’adolescence, fleur des fugues dans les bois, des fugues dans les draps. »

Pierre Lacroix

in Bleus, éditions Nix & Nox, 2007, ISBN : 2952949905 (ou sous le pseudonyme de François Nozières, éditions Geneviève Pastre, Les Gémeaux, 1996, ISBN : 2908350157, page 71)

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Le sida, propriété interdite ? par Alain Emmanuel Dreuilhe

Publié le par Jean-Yves Alt

« Je ne supporte pas que les civils parlent du sida. Qu'en savent-ils ? Comment peuvent-ils oser y toucher, alors qu'ils n'ont rien, aucune blessure, aucun symptôme ? La seule chose qui me console c'est qu'ils tremblent de peur d'être contaminés, d'être déjà porteurs. .

Je suis toutefois injuste, car, si les bien-portants ne parlaient pas du sida, je leur reprocherais intérieurement leur indifférence, leur manque de cœur. Je voudrais tout simplement qu'ils s'extasient humblement devant nous, acceptent nos humeurs et nos caprices et organisent les secours pour payer leur propre embonpoint. »

Alain Emmanuel Dreuilhe

■ in Corps à corps : Journal de sida, éditions Gallimard/Au Vif du Sujet, 1987, ISBN : 2070711951, page 117

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Ambiguïté fascinante chez Grünewald

Publié le par Jean-Yves Alt

Si Matthias Grünewald est célèbre pour son magistral retable d'Issenheim, il mériterait aussi de l'être pour les panneaux latéraux d'un retable démantelé [«retable Heller» du nom de son commanditaire]. Chaque panneau représente un saint en camaïeu de gris donnant l'illusion d'une sculpture.

Chaque peinture en grisaille ornait les volets fermés du retable, ce qui devait intensifier la vision des panneaux intérieurs – tout en couleur – le jour de leur ouverture.

Sur le panneau représenté dans cet article, il s'agit de saint Cyriaque occupé à exécuter une méthode issue d'un livre pour faire sortir par la bouche « le malin » dont une jeune fille est possédée.

La peinture de ce panneau agit comme un véritable trompe-l'œil, puisque elle fait songer à une sculpture dans sa niche de pierre : les doigts tordus de la jeune possédée, le livre, les drapés des habits avec leurs reflets satinés… concourent à penser à un motif sculpté dans la pierre.

Matthias Grünewald – « Saint Cyriaque » [panneau du retable Heller] – vers 1510

Huile sur bois, environ 99cm x 43cm, Städelsches Kunstinstitut – Francfort

Mais qu'en est-il des cheveux du saint ou des franges qui bordent sa chasuble qui n'ont que la couleur de la pierre ? Cheveux et franges que la sculpture ne saurait jamais rendre.

Dans cette ambiguïté fascinante, je vois la métamorphose d'une scène sculptée en une scène peinte, suggérant la toute proche délivrance de la jeune fille : ses cheveux de calcaire retrouvant, bientôt, leur ondulation naturelle et ses doigts de pierre, leur souplesse.

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L'espérance inébranlable par Pierre Lacroix

Publié le par Jean-Yves Alt

« Même les tristes retombées, vous verrez, c'est encore de la vie en sommeil, de la vie au repos, pour ne pas en finir encore, pour ne pas mourir. L'art vous apprendra à planer au-dessus de vos désastres, mais à n'en pas mourir. Endormir son mal avec des motifs, des phrases et des couleurs. Fixer des vertiges pour se connaître et faire monter à fleur d'eau la boule de délices et de supplices qui s'est formée au fond de nos gouffres depuis le premier jour, la faire monter et qu'elle dise notre si singulière particularité, ce je qui est un autre et qu'il ne faut surtout pas mourir sans le connaître un peu.

Ce je qui nous fait du bien infiniment et du mal infiniment, et que l'art apprivoise en un triomphe de la vie sur la mort. Créer une œuvre d'art, c'est refuser la mort, intégrer sa part d'ombre mais en faire encore de la vie, de la confiance en la vie, un goût de bonheur, oui, un goût de bonheur. Quand on distille en artiste les échecs de sa vie, quand on passe à l'alambic puis au gueuloir ses illusions perdues et son éducation sentimentale triste, on l'aime encore, la vie, on sait encore ce qui, en elle, nous fait du bien ou un peu moins de mal, on ne broie pas du néant, on broie du noir pour en faire du beau, on a des moments de bonheur, on vit ! »

Pierre Lacroix

in Homo Pierrot, éditions ErosOnyx, 2008, ISBN : 9782952949934, page 72

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Idéalisation toute en rigueur de l'esthétique masculine par Bronzino

Publié le par Jean-Yves Alt

Il fut un temps où les hommes n'avaient pas peur d'exhiber leur sexe. Au contraire même !

Dans le portrait de Guidobaldo brossé par Bronzino vers 1530, prototype du portrait du condottiere, tout semble tracé pour que les regards convergent vers la « coque » qui moule l'entre-jambes et la met en exergue.

Parce que, sous la Renaissance, le costume n'était pas destiné à masquer le corps et à le nier. Jamais fesses et sexe masculin ne seront donnés à admirer avec autant d'aplomb.

Agnolo Bronzino – Portrait de Guidobaldo II della Rovere – 1530

Palais Pitti, Galleria Palatina, Florence

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