Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Histoire et histoires des homosexualités au Japon d'après Tsuneo Watanabe (3/5)

Publié le par Jean-Yves

Jusqu'au milieu du XIXe siècle, le Japon offre une tradition culturelle de l'homosexualité. Qu'ils exaltent les vertus guerrières du samouraï ou qu'ils se travestissent dans le théâtre nô, les hommes ont tous le culte de la beauté et de l'amitié virile. Illustration de la décadence et de la persistance d'une certaine conception de l'homosexualité purement nippone.



Généralement, le futur samouraï suivait le cursus suivant : d'abord objet d'amour de la part des adultes, majeur, c'était ensuite à son tour d'aimer les garçons, avant de devoir prendre femme, ce qui ne signifiait pas pour autant l'arrêt de ses relations avec ses amants.


Sur une des peintures Shunga de Miyakawa Chôshun, on voit une femme, cachée derrière une cloison en train de reluquer son mari (?) qui sodomise son amant.


Scène pédérastique, Miyakawa Chôshun, début du XVIIIe

Peinture sur soie en rouleau


D'après cette peinture, la dimension culturelle de l'homosexualité japonaise ressemble à celle de la Grèce ancienne. On y retrouve les caractéristiques des sociétés militaires, l'amour de deux guerriers conçu comme principe d'émulation, ferment de courage et civilisation de la honte. Y est présente aussi la dimension pédagogique : l'aîné doit servir de modèle à l'aimé, le maître doit montrer la voie à l'élève. Enfin, le modèle peut apparaître essentiellement pédérastique : relation unilatérale, l'adulte pratique uniquement le coït anal envers l'adolescent.


Pourtant, l'homosexualité japonaise se démarque de la conception hellène par différents points. D'abord, si l'enfant grec recherche avant tout pour amant un homme célèbre pour son intelligence ou son courage (on songe aux efforts d'Alcibiade pour séduire Socrate), il sert surtout de faire-valoir à l'homme qui l'a séduit. Il semble au contraire qu'au Japon, l'amant et l'être aimé se mettent au même niveau d'amour, l'un étant par dessus tout fidèle à l'autre.


Lorsque le jeune garçon devenait un homme, les amants devenaient amis intimes, mêlaient leurs intérêts comme ils avaient mêlé leurs sangs, s'entraidaient jusqu'à former une sorte de fratrie, fondée non sur des liens familiaux mais sur des liens d'amour.


Au Japon, aucun samouraï ne met en cause la légitimité de tel seigneur dont les territoires lui ont été donnés par son amant, sauf en cas de dépossession illégitime. Les relations pédérastiques permettent donc au seigneur de s'entourer non pas de courtisans toujours susceptibles de le trahir, mais d'amis prêts à mourir pour lui le cas échéant.


Ensuite, contrairement à la pédérastie grecque dont les cadres d'exercices semblent avoir été une fois pour toute fixés, tous ceux qui ne les respectaient pas étant considérés comme déviants et méprisés, la dimension homosexuelle de la société japonaise a considérablement évolué au cours des siècles, les apports et ouvertures successifs ne niant pas les conceptions antérieures. On assiste donc à une ouverture du champ homosexuel. A la notion de chigo (jeune enfant, de onze à dix-sept ans) qui désignait l'amant dans le monde des moines, se substitue celle de wakashu (jeune homme, de treize à vingt ans et plus), propre à celui des samouraïs.



A LIRE : La voie des éphèbes : Histoire et histoires des homosexualités au Japon de Tsuneo Watanabe et Jun'ichi Iwata, Editions Trismégiste, 1987, ISBN : 2865090248


Lire la partie qui précèdeLire la suite


Voir les commentaires

La joyeuse bande d'Atzavara, Manuel Vazquez Montalban

Publié le par Jean-Yves Alt

Vous connaissez la différence entre un pédé et une pédale ? Vous donnez votre langue au chat ?

« Un pédé, eh bien ! c'est un pédé, un type qui aime les types et qui ne se croit pas obligé pour autant de se balader en roulant le cul comme Marilyn Monroe. Et une pédale, c'est un homme qui ressemble à une femme chichiteuse. » C'est Vincente qui le dit à Paco, au début du livre.

Mais qu'est-ce donc que cette joyeuse bande d'Atzavara ? Ils habitent Barcelone, ce sont des bourgeois, professeurs, bijoutiers ou artistes, qui se retrouvent l'été à Atzavara, un village au bord de la mer.

Les femmes divorcées… vivent difficilement le retour d'âge ; les hommes frisent la cinquantaine et assume tant bien que mal une homosexualité plus ou moins avouée. Lors de soirées bien arrosées de champagne espagnol à écouter de la musique américaine et à manger d'inévitables salades de riz, ils échangent leur ennui, leur vie vulgairement bourgeoise, leurs échecs et leurs espoirs mesquins. Les soirées finissent parfois en partouze.

Montalban (avec une écriture rapide, des dialogues percutants, un langage quotidien, des images insolites, une construction cinématographique) raconte avec ironie et humour un été à Atzavara. L'été 74. Eté historique durant lequel le vieux dictateur agonise (Franco mourra un an après), ce qui donne tout son sens au roman. Des années plus tard, quatre personnes ayant participé aux chaudes soirées d'Atzavara se souviennent et analysent a posteriori les faits. La joyeuse bande en question n'a pas été particulièrement active. Elle n'a pas lutté pour la fin du franquisme. Elle a refait le monde en paroles, tout en restant dans un monde protégé.

Parmi la bande d'Atzavara, deux personnages, Vincente et Paco, fils d'ouvriers perdus parmi ces gens excentriques, respirent le naturel, l'innocence. Quand Paco découvre qu'il se trouve au milieu d'une bande d'homos et que Vincente, son ami d'enfance, est pédé, c'est la déception et la rage, ce qui vaut des notations tordantes sur sa conception de l'homosexualité :

« On est cuisinier par instinct comme on est pédé par instinct, et, tiens, les enfants un peu bizarres, très vite, se montrent attirés par des occupations de femmes, la couture, la cuisine, et si je me trompe, qu'on me dise ce qu'il faut penser lorsqu'on demande à un enfant ce qu'il voudrait faire quand il sera grand et qu'il répond : "couturier". Horreur. »

Atzavara, petit village balnéaire est l'espace clos dans lequel se tissent les intrigues, les regrets et les infidélités. Jour après jour, le lecteur découvre la vie de quelques privilégiés, leurs jeux, leurs conversations de plage, leurs murmures nocturnes et leurs pensées intimes ; comme encore celle-ci de Paco :

« Les pédales vieillissent mal. On dit que rien n'est aussi triste qu'un vieux pédé. Vincente ne l'était pas par instinct, je ne crois pas. Plutôt de ceux qui à trop vouloir tout essayer tombent dans le vice. Et aussi il y a des gars qui vont tellement aux putes, tellement, qu'ils finissent par détester les femmes et qu'ils s'en fichent d'être à voile ou à vapeur. On ne gagne rien de bon à vouloir se singulariser ou à être trop glouton. »

Leçon de morale bon marché de l'hétéro de service effrayé par tant de libertinage. Paco est un personnage touchant qui représente, dans cette joyeuse bande d'Atzavara, le bon sens près de chez nous. Tombé comme un cheveu sur la soupe, il en a vu de bien belles : garçons enlacés, nuits torrides, corps impudiquement nus, libertinage verbal... Pourtant, l'anticonformisme connaît des limites même pour les esseulés d'Atzavara. Un des dialogues clés du roman n'est-il pas :

« J'arrête. Ce pourrait être dangereux. »

Au-delà du discours politique [l'homosexualité comme symbole de la fin du franquisme], la chronique de ces joyeux lurons scandaleusement homosexuels, comme le dit un des personnages du roman, est d'une drôlerie toute espagnole.

Après lecture du livre, il est difficile de comprendre la couverture : que vient faire cette femme à demi dénudée assise sur un sofa ?

■ La joyeuse bande d'Atzavara, Manuel Vazquez Montalban, Editeur du Seuil, Collection Points, 1996, ISBN : 2020262037

Voir les commentaires

Bleus ou les replis de l’âme humaine par Pierre Lacroix

Publié le par Jean-Yves

« La première fois, c’était à quinze ans, aux vacances de Pâques, quand les sous-bois s’anémonent. Les livres m’avaient dit qu’elle est la fleur du vent, et les promenades l’haleine du printemps. Sur ma table de nuit, dans une fine coupe à champagne trouvée en haut du buffet, je faisais flotter sur l’eau leurs corolles coupées.

 

Il devait y en avoir dans le bouquet de mariée de ma mère, sur la nappe du repas de noces. On les voit neigeuses quand on est gosse. A quinze ans, j’ai vu les touches violacées qui les doublent, leur pâleur mauve de muqueuses. J’ai vu les bois et les talus de mars, semés d’anémones pour le bal au grand vent des pans et des dryades. Maintenant, je sais. Elle a sa place dans ma flore. Anémone sylvie, première fleur blanche de ma vallée sans perce-neige, fleur des essors timides, des mystérieux appels du vent d’adolescence, fleur des fugues dans les bois, des fugues dans les draps. »

 

Pierre Lacroix

 

in Bleus, Editions Nix & Nox, 2007, ISBN : 2952949905 (ou sous le pseudonyme de François Nozières, Editions Geneviève Pastre, Les Gémeaux, 1996, ISBN : 2908350157, page 71)

 

Voir les commentaires

J'envie ceux qui sont dans ton cœur, Marie Desplechin

Publié le par Jean-Yves

Hélène, collégienne, vient d'emménager dans le village de Bartholomé. Très vite, ils se rencontrent. Bart, 13 ans, a un caractère plutôt mordant et incisif. Et, il est des questions qu'il n'aime pas aborder de plain-pied. Comme quand Hélène l'interroge sur sa grand-tante, Rosaimée, et son amie Edmonde qui vivent ensemble. Détours, contours… qui sans refaire – une fois de plus – le procès de l'homophobie, l'interroge intelligemment.


Chez Bart, ne faut-il pas entendre, intériorisée, mais non assumée ni assurée, une toute petite voix de l'homophobie ? Derrière les mots, qu'il ne veut ni écouter ni employer, il n'y a pas, certes, le puritanisme qui charrie le dégoût plus ou moins déguisé du sexe en tant que tel, ni la volonté de le tenir à distance, mais plutôt la peur de ne jamais pouvoir reconnaître où se niche l'amour. Comme si la force des mots allait faire obstacle à croire en sa propre vie. Appréhension que les mots deviennent chair…


Défaillances du cœur et peur de s'arrêter aux mots constituent, dans cette histoire, une approche fine et éclairante, de cette violence enfouie au fond de chacun. Le dialogue entre les deux ados, reproduit ci-dessous, affronte, à ce titre, nos tempêtes intérieures en stabilisant la barque, faute de calmer toutes nos contradictions. A lire, relire et faire lire… un extrait pour une anthologie de lutte contre les discriminations sexuelles :

[Bartholomé] — Eh bien, à quoi pensais-tu juste avant de me parler ?

[Hélène] — Figure-toi que je pensais à ta tante Rosaimée. C'est drôle qu'elle soit toujours avec sa copine Edmonde. Elles sont amies depuis longtemps ?

Depuis que je connais Rosaimée.

Quand on les voit ensemble, on dirait un couple marié depuis des années. Elles ne font rien sans que l'autre soit au courant. Elles parlent sans cesse à l'oreille. Elles ne s'éloignent jamais l'une de l'autre. Tu crois qu'elles sont...

ARRÊTE ! […] Je ne VEUX pas que tu dises UN mot de plus sur ma tante, tu comprends ?

Eh, ne le prends pas comme ça. Je ne voulais pas en dire du mal...

J'espère bien.

D'ailleurs je me fiche complètement de la façon dont vit ta tante.

Alors pourquoi voulais-tu lui coller une étiquette ? Pour la ranger dans une petite case ?

Oh là là ! Ce n'est pas si grave de mettre un nom sur les choses ! Tant qu'on ne juge pas...

Et mettre un nom ce n'est pas juger ?

D'accord, mettons que je n'ai rien dit.

Tu penses tellement fort que ça me fait mal aux oreilles. Rosaimée n'est ni ceci ni cela. Elle est juste Rosaimée. Et si tu veux savoir quelque chose d'elle, tu n'as qu'à lui demander ce qu'elle en pense. C'est fou comme les gens ont besoin de s'enfermer les uns les autres dans des camps bien étanches. Quand ce n'est pas ta religion, c'est la couleur de ta peau, le pays de tes parents, le quartier où tu vis, les gens que tu aimes... Tu penses qu'il ne suffit pas d'être une personne pour exister. Pour parler de quelqu'un, tu as besoin de tout un tas d'étiquettes. Comme si nous étions des bêtes en route pour l'abattoir. Avec leurs labels accrochés sur l'oreille.

Ne te monte pas la tête. Je ne veux enfermer personne. Je suis juste curieuse des gens.

Alors, il suffit juste de parler de Rosaimée qui aime Edmonde qui aime Rosaimée. Pas d'étiquette. Juste la liberté.

Tu crois que Rosaimée et Edmonde ne la connaissent pas, l'étiquette ?

C'est leur affaire à elles. Tant qu'elles ne me l'ont pas dit, je ne le pense pas. Elles sont pour moi des personnes uniques au monde, avec une histoire unique au monde.

Je suis hors de moi. Il n'y a pas que l'amour qui réchauffe. La colère aussi. J'ouvre furieusement le blouson que j'avais zippé tout à l'heure jusqu'au menton. Je ronchonne. Puis je m'avise d'Hélène. Crétin que je suis à m'emporter comme ça.

J'aurais pu lui expliquer doucement ce que j'ai mis des années à comprendre. J'aurais pu lui parler du courage de ma tante, du regard frileux de mes parents, des sourires hypocrites des voisins. Mais j'ai crié si vite qu'elle a préféré arrêter la discussion. Elle m'a laissé dégoiser en espérant que je me taise au plus vite. Moi le prétentieux. Le brutal. Le terroriste. […]

Bart, si c'est comme ça que tu aimes, j'envie ceux qui sont dans ton cœur.

Touché. Et coulé. Si j'étais une fille, je fondrais en larmes. Mais je ne suis qu'un gars et je réponds :

Dis donc, il est minuit cinq. Si tu n'es pas chez toi dans dix minutes, Ernest [beau-père d'Hélène] va me flanquer une raclée. (pp. 166-170)

Marie Desplechin réussit excellemment à transcrire ce qui unit l'indicible de l'homme étonné de son existence et les images brutales de la vie ordinaire exorcisées par la parole... jusqu'aux autoreproches de Bart, formulés dans une solitude angoissée, qui révèlent à la fois sa force et sa fragilité, sa noblesse, sa fraîcheur, sa générosité, ses doutes, sa souffrance.


Je laisse le soin au lecteur de découvrir les autres perles de ce roman : réflexions sur la société, remises en cause des clichés, interrogations sur l'amour et les limites de l'impudeur dans la parole… questions fondamentales pour chaque adolescent. Et même si elles n'appellent pas toujours une réponse, elles sont autant de coups de griffes pour déchirer nos et leurs certitudes.


■ Éditions L'École des loisirs, Collection Medium, 1997, ISBN : 2211043828



Lire aussi la chronique de Lionel Labosse


Voir les commentaires

Famille de paysans dans un intérieur par Le Nain

Publié le par Jean-Yves Alt

Un homme, deux femmes, six enfants, un chien et un chat sont réunis dans la pièce commune d'une maison. Le plus grand des garçons joue de la flûte.

Ce tableau, j'ai pu le voir, maintes fois, dans mes livres scolaires d'Histoire. A chaque fois, c'était pour illustrer la condition paysanne déplorable sous l'Ancien Régime. Et, parce que l'époque ne se prêtait pas à énoncer une critique, je n'ai jamais osé dire que ce tableau ne me semblait pas s'accorder avec cette thématique.

Ce tableau est visible au Musée du Louvre. La première fois que je l’ai découvert « en vrai », j'ai été séduit par sa beauté et aussi rassuré que mon pressentiment n'était pas injustifié : la misère des paysans n'est pas le propos de ce tableau.

Car ce qui me frappe dans l'attitude de ces paysans, c'est leur extraordinaire dignité. La plupart semble me regarder dans les yeux au point de provoquer en moi un mal être : comment dois-je les approcher avec cette même simplicité de cœur qu'ils m'offrent ?

Le Nain [Louis ( ?)] – Famille de paysans dans un intérieur – 1642

Huile sur toile, 113 cm x 159 cm, Musée du Louvre

Si Le Nain traite de la pauvreté, il le fait sans misérabilisme : pour s'en convaincre, il suffit d'appréhender ce verre à pied si fragile empli de vin ; de saisir comment la musique résonne dans le corps de ce petit joueur de flageolet ; d'observer ce vieil homme, en arrière plan, dans sa singulière présence ; de remarquer ce petit chat immobile et attentif derrière le fait-tout…

La pauvreté disparaît derrière chacun des regards. Le Nain a réussi la prouesse de composer un tableau qui m'oblige à être pleinement ce que je suis et non pas ce que je crois être.

Voir les commentaires

1 2 3 4 5 > >>