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Confession d'un masque, Yukio Mishima (1949)

Publié le par Jean-Yves Alt

Livre inouï qu'est la « Confession d'un masque » écrit par Yukio Mishima au début des années 50. Qu'on imagine un livre d'heures, une série de « confessions » noires ou d'excursions dressant les contours d'un masque monstrueux qui semble dire :

« Ce que vous voyez ou lisez est mon vrai visage. »

Quelle magie d'écriture ! Le Mishima-adulte, le décapité de 1970, le défenseur un peu piqué des valeurs militaires et le culturiste sont les fils de ce Mishima-enfant qui se raconte dans cette confession, épluchant ses souvenirs, examinant des pelures de fantasmes sans rien écarter des désirs géants que cet ogre, ce bougre de gamin connaît. Il écrit : « Pour moi, le mot "femme" n'évoquait pas plus une impression sensuelle que "crayon", "automobile" ou "balai" » (pp. 110/111) ; souvenir de 15 ans.

Curieuse enfance que ces années où Mishima découvre qu'il est seul, qu'il est un « né-pour-rien » et qui comprend que les bras puissants et les épaules enduites d'huile des athlètes vont le sauver. Il croit déjà comme les Frères Karamazov du grand Dostoïevsky que « la beauté n'existe que dans le péché et dans la perdition » (p. 7).

La dramatisation terrifiante des derniers ouvrages de Mishima comme de son acte final se lit dans cette confession sans masque d'un enfant chétif qui décide, un jour, de se muscler et de s'identifier aux soldats dont l'odeur autrefois grisait ses narines quand il les voyait se promener sur le rivage ; un gosse qui tout simplement rêvait, selon ses propres termes, d'accomplir un exercice spartiate d'autodiscipline.

■ Confession d'un masque, Yukio Mishima (1949), Éditions Gallimard/Du monde entier, 1972, ISBN : 2070282023


Lire aussi : Hommage à Yukio Mishima

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Mon gourou et son disciple, Christopher Isherwood

Publié le par Jean-Yves Alt

« Mon gourou et son disciple » poursuit l'entreprise autobiographique de l'auteur du célèbre Adieu à Berlin. Le livre débute en 1939 à l'arrivée d'Isherwood, accompagné de son ami poète Wystan Auden, aux États-Unis. Après un court séjour à New York, Christopher vient s'établir en Californie.

À Los Angeles, son idéal pacifiste l'amène à rencontrer le Swami Prabhavananda (nom religieux hindou qui signifie « celui qui trouve la félicité dans la source de toute création »). Lui qui considérait les hindous « comme des camelots du mystère, d'une sentimentalité éhontée, aux mômeries plus ridicules que sinistres », il fait l'apprentissage de la méditation et devient en février 1943 moine novice ou, plus prosaïquement, « apprenti-moine ».

Dès lors, il mène une vie communautaire partagée entre les obligations religieuses, l'enseignement du Swami et la traduction des livres saints, tels que la Gîtâ.

Fin août 1945, il quitte le Centre et effectue un long voyage en Amérique du Sud et en Europe avec son nouvel ami. Tourmenté par sa propension au renoncement monastique que son enracinement sensuel dans le monde l'empêche de réaliser, il ne cessera pas jusqu'à la mort de son gourou en juillet 1976 de le rencontrer presque quotidiennement et de rester très proche de son enseignement. Ils feront même tous les deux un pèlerinage en Inde.

Lorsque Christopher Isherwood rencontre Don Bachardy, il en tombe éperdument amoureux ; de trente ans son cadet, celui-ci s'initiera également auprès du Swami Prabhavananda.

Durant ces trente-cinq années passées auprès du Swami Prabhavananda, Christopher Isherwood travaille comme scénariste pour les studios d'Hollywood. Il se lie d'amitié avec Aldous Huxley, Tennessee Williams. Mais son propos n'est pas d'écrire un recueil de mémoires. Il est plutôt de faire partager une expérience essentielle de son existence (« si je n'avais pas rencontré (Swami), ma vie n'aurait été que néant ») : il l'explique ainsi dans sa conclusion :

« Je ne puis [...] offrir que ce livre qui traite de questions que je ne comprends qu'en partie, dans l'espoir qu'il parviendra par un moyen quelconque à faire entrevoir à certains lecteurs une vérité intérieure qui reste cachée à son auteur. »

■ Mon gourou et son disciple, Christopher Isherwood, Éditions Flammarion,1992, ISBN : 2080644424


Du même auteur : Adieu à BerlinLe Lion et son OmbreUn homme au singulier Rencontre au bord du fleuveOctobre

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Homosexualité grecque, Kenneth James Dover

Publié le par Jean-Yves Alt

« Je ne nie pas moi-même que j'ai été erotikos et que je le suis encore ; je ne nie pas non plus que j'ai connu les rivalités et les luttes qu'entraîne cette action. »

L'auteur de cette déclaration, c'est Eschine.

En 346 avant Jésus-Christ il publie un discours contre Timarque destiné à déchoir ce dernier ses droits civiques, car il s'est prostitué. Ce long discours est un des documents essentiels sur l'homosexualité grecque. K. J. Dover, professeur à Oxford, fait de ce texte le pivot central de son étude.

Eschine, donc, n'a aucun mal à avouer qu'il est éraste (l'amoureux d'un garçon), comme beaucoup, puisque cet aveu-là dans la Grèce antique n'a pas lieu d'être. À Athènes, au Ve siècle et avant, comme dans beaucoup de civilisations antiques, l'expérience sexuelle était pleinement justifiée par le plaisir qu'on en tirait. Les tabous n'étaient envisagés que sous l'angle social, et non pas moral. D'où l'intérêt du procès de ce Timarque qui a porté atteinte à l'honneur de la cité en se prostituant, car il est citoyen. À l'aide de ce texte, K. J. Dover démontre que l'éthique grecque ne fonctionne pas selon des références à une normalité telle qu'elle existe aujourd'hui, mais selon un partage entre l'actif et le passif, le citoyen et le non-citoyen (esclaves, femmes, étrangers), l'éraste (l'amoureux d'un garçon) et l'éromène (l'aimé).

Les relations entre l'éraste et l'éromène posent malgré tout un problème, car l'aimé est destiné à devenir citoyen. C'est peut être cette ambiguïté qui est à la source de l'« érotique » grecque. On ne sait presque rien des relations amoureuses entre citoyens et esclaves de l'un et l'autre sexe. D'un point de vue institutionnel, un tel amour était inconcevable. L'esclave était un objet, donc aussi un objet sexuel appartenant à son maître ou peuplant les bordels. Rien de plus. Le seul tabou concernait les relations passives du maître avec son esclave. Là, l'ordre social était remis en cause et l'interdit régnait. Mais il s'agissait de sexe. L'amour semble bien être une expérience privilégiée entre l'adolescent citoyen et son amant.

Kenneth James Dover analyse minutieusement l'effet de cet érotique à travers la céramique grecque – des reproductions de vases antiques accompagnent son étude – notant des différences entre la période archaïque, où les formes masculines et féminines sont plus virilisées, et la période classique, aux formes féminines. Les scènes qui décrivent l'approche érotique ne différencient guère l'adolescent et la femme du point de vue du choix des couleurs comme de celui des attitudes. Les petits sexes des beaux éphèbes ont, selon K. J. Dover, la même signification gestuelle, ils soulignent l'infériorité nécessaire de l'objet aimé. L'éraste n'entend pas donner du plaisir à son éromène qui en fait doit se refuser. Ce code de séduction que Dover essaie de formaliser aboutit à une véritable carte du tendre mais aussi aux « rivalités » et aux « luttes » qu'évoque Eschine. On écrit des poèmes, on envoie des cadeaux, on suit son aimé, on l'attend. Mais le père de l'éromène n'apprécie pas ça d'un bon œil. S'il est content de voir la beauté de son fils reconnue, il veut éviter les ragots. Trop de cadeaux, et l'on passe de l'art d'aimer aux soupçons de prostitution. Les fils de citoyen prostitués par leur père n'avaient plus l'obligation d'assurer la vieillesse de leurs parents et perdaient leurs droits de citoyen. Timarque a fait pire, adulte il a vendu son corps.

Au fond, le livre de Dover révèle que la place de l'homosexualité dans la Grèce antique permet de comprendre le fonctionnement mental de la cité. Pour lui, cette société d'hommes ne différenciant pas le sexe de l'objet sexuel avait besoin de l'homosexualité par nécessité de relations personnelles intenses, d'un « plus » introuvable auprès de l'épouse, de l'hétaïre ou de l'esclave, capable de répondre au besoin d'idéal d'une société de guerriers en assurant la combinaison d'une relation pédagogique et d'une relation sexuelle.

■ Homosexualité grecque, Kenneth James Dover, Éditions La Pensée Sauvage, 1980, ISBN : 2859190430

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Robert Kanters et son homosexualité

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans le recueil de souvenirs qu'il a publié en 1981, Robert Kanters évoquait avec une pudeur émouvante son homosexualité :

« J'ai été amoureux avec passion, avec jalousie, avec avidité, avec l'espoir d'entrer dans un monde différent, et je suis resté le plus souvent seul. » (p. 339)

Il terminait ce livre par ces mots : « Il y a tant de silence et de solitude chez moi que j'ai l'impression de n'y être déjà plus... » (p. 341)

Robert Kanters

■ in « A perte de vue : souvenirs », éditions du Seuil, 1981, ISBN : 2020058286


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Oscar Wilde, de Robert Merle

Publié le par Jean-Yves Alt

Cet ouvrage est le fruit d'un travail universitaire très fouillé, commencé en 1934 et paru en 1948. Le sujet lui en fut imposé comme thèse de doctorat ès lettres et il est frappant de constater à quel point le résultat est loin des pensums habituels. Rien n'est ennuyeux dans son analyse de celui qu'il nomme « le martyr de l'homosexualité à l'aube des temps modernes ».

Il a su révéler l'immense richesse d'un personnage que l'on croyait bien connaître, tant Oscar Wilde avait eu à cœur, sa vie durant, de se façonner une image pour l'éternité.

Robert Merle démontre qu'Oscar Wilde n'était pas qu'un « cynique et superficiel dandy » et que le scepticisme du poète tenait lieu de « cuirasse d'une sensibilité terriblement vulnérable ».

Son approche psychanalytique de l'homosexualité de Wilde fit scandale à l'époque dans les milieux universitaires. Si celle-ci n'échappe pas toujours à quelques lieux communs, elle met pourtant bien en évidence une « double et contradictoire exigence » chez Wilde : « la volonté de secret et la tendance à l'aveu ». À cet égard, la symbolique du Portrait de Dorian Gray est révélatrice de l'ambiguïté profonde de son auteur. « Ni tout à fait hors-la-loi, ni tout à fait homme du monde, Wilde vécut à la limite de deux univers hostiles, auxquels, tour à tour, il appartenait. »

Sur le procès d'Oscar Wilde et sur l'attitude du pouvoir anglais, Robert Merle apporte des précisions surprenantes. Il révèle ainsi que la haine contre Wilde était dictée par des motifs politiques, le premier ministre de l'époque étant homosexuel et ayant, de surcroît, pour boy friend le propre frère de Lord Alfred Douglas, celui par lequel le scandale était arrivé. Rien de moins.

Mais ce qui fait la valeur de cet essai est la lucidité critique, en même temps que la sympathie presque complice, dont fait preuve Robert Merle à l'égard d'Oscar Wilde. Il a réussi la gageure de faire découvrir le plus complètement possible un homme dont il dit lui-même qu'il « défie les classifications […] échappe à l'analyse par la complexité de sa personnalité comme par les contradictions de son œuvre ».

■ Oscar Wilde de Robert Merle, Éditions de Fallois, 1995, ISBN : 2877062589


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com


■ Lire aussi : Oscar Wilde ou la vérité des masques de Jacques de Langlade

■ Lire encore : Oscar Wilde ou le procès de l’homosexualité par Odon Vallet

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