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Quand le lynchage médiatique n'avait pas encore tout absorbé ou la pratique du bouc-émissaire

Publié le par Jean-Yves Alt

« Un écrivain se rend compte du retour de cet ordre moral lorsqu'il vient parler de l'un de ses livres dans une émission littéraire. De plus en plus lorsqu'il est attaqué, il ne l'est pas pour son style, ni sur la construction du livre, ni sur la force de l'expression, ni sur les personnages s'il s'agit d'un roman, mais sur la morale qu'il exprime. Un livre est d'abord une œuvre de beauté, une œuvre d'art comme un tableau. Le condamner pour immoral est un non-sens. »

Gabriel Matzneff

Émission « Les absents ont toujours tort » de Guillaume Durand, La Cinq, 18 novembre 1991

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Un anneau d'argent à l'oreille, Tony Duvert (1982)

Publié le par Jean-Yves Alt

Tout le monde semble gentil, dans ce polar de Tony Duvert. Linge propre, conscience paisible, culture de bon aloi : c'est une bien jolie famille. Père, mère et grands-parents ont investi le XVIe arrondissement. On y porte des noms à la recherche du roman perdu : Oriane la grand-mère, Henri le père, Béatrice la mère, Mme Gilberte Rénal, Julien Sorel et l'ange Gabriel (Gabriel de Lorsange). Et cet anneau d'argent ? C'est Marc qui le porte fièrement. Marc, c'est l'enfant. Il est beau.

C'est au cours d'un repas, que Marc annonce à la famille réunie que le professeur Brisset, son grand-père, est mort, créant la stupéfaction générale. Il faut pourtant bien se rendre à l'évidence : le grand-père a été assassiné.

L'enquête est dirigée, de son bureau, par la commissaire Rênal, qui délègue son travail à son subordonné, Julien Sorel, après lui avoir soigneusement expurgé certaines informations.

Qui est l'assassin ?

● Sa femme qui n'a de cesse d'aimer son premier mari Bertrand ?

● Le docteur Henri Brunet associé et gendre du défunt ?

● Le valet anglais, Peter, qui s'offre de temps en temps du plaisir avec d'autres hommes ?

● Marc, le petit-fils, qui accepte de suivre des inconnus dans la rue ?

● Philippe qui ne supporte pas son demi-frère Marc ?

● Les clients du psychiatre : pourquoi se cachent-ils tous derrière le nom d'une autre personne en prenant rendez-vous ? Notamment Monseigneur Renou : l'inspecteur découvre qu'il se travestit souvent en femme et qu'il aime les garçons. C'est cet archevêque qui a donné à Marc « un anneau du diamètre d'une alliance, très ouvragé, style 1925, en argent massif » que le jeune garçon porte à l'oreille.

Le monde alors s'inverse. Rien que de très normal dans une société libérée. Mais l'inversion n'est pas celle attendue : les parents Brunet sont sympathiques, la grand-mère Oriane Brisset (la veuve) reste calme et détendue, la commissaire Rênal est totalement antiféministe et Julien Sorel, l'homosexuel, est souvent occupé par les devoirs de son foyer… il n'a pas souvent l'occasion de faire briller son intelligence…

Et, l'enfant Marc, que fait-il ? Il est beau, il le sait et il adore qu'on idolâtre, ce que son demi-frère refuse de faire.

Un anneau d'argent à l'oreille, Tony Duvert (1982)

Julien Sorel est pédé. Il vit à la fois en couple bourgeois avec Gabriel de Lorsange et en même temps adore avoir des relations amoureuses sadomasochistes avec lui et/ou d'autres hommes :

« Ils sont fous c'est trop cher », pensa Julien Sorel. On ne pouvait plus s'offrir une soirée dans une boîte pédé, d'ailleurs plus c'est cher plus c'était des vieux ringards. Pourtant, le Black Hole avait la réputation d'être l'un des bars nocturnes les plus actifs de Paris. Mais soixante francs pour deux centilitres d'alcool ! Julien regarda autour de lui. L'obscurité coupée de lumières rouges n'embellissait personne : les rictus des tantes comme-il-faut en étaient même aggravés. La grotte de Lourdes quand les déchets cathos y vont faire leurs grimaces favorites. Mais, au Black Hole, la backroom est célèbre. Julien, ses deux gorgées de mauvais alcool avalées, gagna le fond de la boîte.

Une porte à va-et-vient, genre saloon, et il pénétra dans l'obscurité. Il y avait, là, beaucoup plus de clients, et beaucoup moins de lampes rouges. Une seule, peut-être. On distinguait le métis à rayures longitudinales de quelques matelas militaires inoccupés. Presque tout avait lieu debout.

Julien banda, se déshabilla, fit une boule de ses vêtements. Il avança parmi les corps, poussa une grappe d'enculés, se faufila à travers les suceurs. On lui empoignait la bite au passage, car il la portait haute, à la satyre. Il poursuivit son chemin sans décourager personne. Il avait vu, au fond, ce qu'il aimait le mieux.

Des sangles pendaient du plafond, et un homme y était attaché par ses quatre membres, le cul en bas, les pieds et les mains en l'air. Plusieurs clients nus s'affairaient sur lui. Il était rondouillard, probablement petit, mais d'apparence vigoureuse. Une tête couchée sur son ventre dissimulait son sexe.

Julien fit un tour du pendu : et il vit enfin ce qui pouvait le séduire. Quelqu'un enfonçait son avant-bras par l'anus de ce pendu ; un avant-bras grêle de petit mec, la peau très graissée, les muscles nerveux. Ça tripatouillait. L'excitation du petit mec était extraordinaire. On aurait dit un marmiton qui arrache les entrailles d'un poulet par son cul. Il cherchait.

Troublé, Julien finit par regarder la figure du pendu… » (pp. 94-95)

Cette scène est une belle idée romanesque. Le lecteur est mis en position de voyeur et découvre que l'inconnu dans les sangles n'est autre que Peter, le majordome des Brisset.

Tony Duvert stigmatise sans cesse le petit bonheur homo qui se paie l'aventure comme on va faire ses courses chez l'épicier du coin.

Corrosif, violent, parodique, iconoclaste, ce roman ? Bien sûr. Mais c'est aussi un livre, magnifiquement construit. Les dialogues, qui en composent l'essentiel, sont merveilles du genre. Pas de commentaires, la seule fiction pour la plus forte jouissante… avec rires et lucidité en prime.

Ce petit monde va allègrement vers la mort, prétentieux et candide.

Et l'enfant ? L'enfant, il tire superbement son épingle du jeu.

■ Un anneau d’argent à l’oreille, Tony Duvert, Éditions de Minuit, 157 pages, 1982, ISBN : 2707306061


Du même auteur : L'île Atlantique


À lire aussi le passionnant essai de Gilles Sebhan : « Retour à Duvert », éditions Le Dilletante, 224 pages, 14 octobre 2015, ISBN : 978-2842638337 : Gilles Sebhan revient sur la vie de Tony Duvert en s’appuyant sur les témoignages de son frère et du meilleur ami de l’écrivain, ainsi que sur la correspondance de ce dernier.

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Femmes sportives, corps désirables par Catherine Louveau

Publié le par Jean-Yves Alt

Une femme est-elle libre de pratiquer le sport de son choix ? Dans les pays occidentaux, cela ne prête guère à discussion : si les femmes s'investissent majoritairement dans les disciplines « gracieuses » et répugnent aux sports « virils », c'est que tel est leur choix.

A y regarder de près, pourtant, cette propension n'est qu'une construction sociale, qui réglemente les représentations et les pratiques « acceptables » du corps, et perpétue la division des rôles. Aux hommes le « faire », aux femmes le « plaire ».

Sur les terrains de sport, les femmes ne sont plus jugées comme inconvenantes ou incapables. […] Mais les pratiques sportives, comme on peut le constater à Sydney à l'occasion des Jeux olympiques, restent des territoires sexués.

[…] Les modes d'engagement sportif des hommes et des femmes traduisent […] la façon qu'ils ont d'investir l'espace et le monde. Les représentations « permises » dans le sport sont les mêmes que les métiers « autorisés » aux femmes. Montrer ou exercer sa force, se livrer à un combat, porter ou recevoir des coups, prendre des risques corporels sont autant d'attributs que les femmes semblent ne pas pouvoir faire leurs et qui appartiendraient donc, en propre, à la masculinité.

[…] En prêtant attention à ce que les femmes font, à ce qu'on montre d'elles, à ce qui est dit d'elles (et à ce qui n'est ni dit ni vu), on voit se dessiner des normes d'apparence corporelle : une prescription de féminité. Les femmes sportives posent (malgré elles) la question du corps et de la féminité conformes à la désirabilité sociale.

[…] Si les femmes représentent en France 30 % des sportifs de haut niveau, elles ne sont plus que 10 % des athlètes cités dans les médias. Pour se frayer un chemin dans les pages des magazines, les sportives doivent impérativement gagner.

[…] Ecoutons les journalistes sportifs : l'homme est décrit dans ce qu'il fait ; lorsqu'il s'agit de la femme, impossible d'échapper à une appréciation esthétique. Lorsque la sportive paraît, cherchez la femme : « La toujours belle et toujours aussi rapide Florence Griffith Joyner », ou l'alpiniste Catherine Destivelle, qui, « tranquillement redoutable derrière son joli sourire, arrive toujours au sommet ». L'Equipe magazine (6 novembre 1987) n'avait pas hésité à opposer, sur la question de la « féminité », la cycliste Jeannie Longo à Muriel Hermine (natation synchronisée). En légendant une photographie de cette dernière (« belle et féminine »), le journaliste indiquait : « La faute à qui si Longo rime avec macho et Hermine avec féminine ? » L'une était conforme au référent normatif de la « féminité », l'autre non.

[…] Sous le maillot, comme sous ces propos […], c'est bien LA femme que l'on cherche... et que l'on exige. Les sportives des pays de l'Est n'étaient-elles pas décrites, à la fin des années 80, comme des « erreurs de la nature » et des « monstres (Dossier « La fin des emmerdeuses », L'Equipe Magazine, 10 septembre 1989) » ? Le sport se pose à la fois en conservatoire d'une excellence féminine stéréotypée et en conservatoire des vertus viriles. La diversité des morphologies appartient à des concevables masculins ; on imagine mal qu'un sauteur en hauteur puisse avoir la même corpulence qu'un lanceur de poids. Mais on voudrait des sportives qu'elles soient toutes semblables, minces et longilignes, comme si, pour elles, l'efficacité gestuelle et technique pouvait être indépendante des capacités physiques et des pré-requis morphologiques.

A bien regarder les marginalités tolérées et celles qui ne le sont pas, deux terrains d'expression de la virilité se dégagent : l'un fait de connaissances et de savoir-faire, l'autre, plus « personnel », fait d'usages et d'images du corps - l'un et l'autre caractérisant l'homme dans son rapport aux autres, aux objets, au monde extérieur. Les femmes peuvent, sans trop déroger, s'approprier certaines prérogatives du premier (voir la reconnaissance de Florence Arthaud, Michèle Mouton, Catherine Destivelle), mais elles violent un tabou quand elles s'arrogent certains aspects du second (boxeuses, lutteuses, joueuses de rugby demeurent invisibles dans les médias).

[…] Les « affaires » de doute quant au sexe réel des athlètes sont anciennes. Dans la première moitié du XXe siècle, il est commun de penser que le sport virilise les femmes. Ce « trop de virilité » amènera à la mise en place du test de féminité comme à la suspicion de la prise d'hormones mâles par les sportives dans les années 60. Au fil du temps, les morphotypes des sportives se sont, de fait, rapprochés de ceux des sportifs : gestuels et efficacité technique se ressemblent, tout comme les corps, dans leur apparence comme au plan fonctionnel. Le physique avantageux des sportives, du fait de la nature, de l'entraînement ou de l'absorption d'androgènes, est indistinctement rapporté à ce procès récurrent. Leur virilisation « naturelle » ou « artificielle » et la suspicion quant à leur féminité se confondent durablement dans l'histoire. Comme on a pu le remarquer avec Amélie Mauresmo, l'homosexualité (déclarée ou présumée) amène à ce même procès : sont-elles de vraies femmes ?

[…] A travers cette représentation des corps, le sport devient le lieu où se joue l'imaginaire de l'Autre. Une masculinité et une féminité dessinées par leurs différences les plus accusées s'y expriment et s'y mettent en scène. Le sport veut et forge des femmes idéales, belles pour (le) séduire, de même que des hommes idéalement virils, c'est-à-dire forts ou courageux pour (la) conquérir. Les pratiques, les images et les discours du sport ont ce point commun : c'est l'image qu'elle donne à voir d'elle-même qui fait la femme, comme c'est l'action qui fait l'homme. [...]

Catherine Louveau (*)

■ in « Femmes sportives, corps désirables », Le Monde Diplomatique (Extraits), octobre 2000

* Sociologue du sport, professeure à l'université Paris-X I-Orsay. Coauteure avec Annick Davisse de Sports, école, société : la différence des sexes, préface de Geneviève Fraisse, Editions L'Harmattan, 1998


Lire aussi : L'homosexualité est davantage assumée par les sportives de haut niveau que par les hommes - Homos footballeurs, la grande omerta par Solen Cherrier - Homo Sportivus

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Mon regard sur le saint Sébastien de Wenceslas Coebergher

Publié le par Jean-Yves Alt

Les représentations du martyre de saint Sébastien présentent très rarement la préparation de son supplice ; pas plus que la lapidation qu’il subira après la sagittation (supplice aux flèches).

Ce Sébastien n'a pas la perfection – telle qu'on se la représente en notre siècle – des éphèbes aux grâces de gazelle, aux cheveux d'or et aux yeux noirs. Son corps s'est paré des marques de la virilité, faisant oublier la taille gracile et les joues légèrement duvetées.

Si l'éphèbe apparaît parfois comme une figure de libre arbitre, ce Sébastien semble empli d'une responsabilité morale ambiguë. Est-il seulement l'incarnation d'un dieu inaccessible, objet d'adoration et de prière ?

Cette incertitude, je la devine dans le regard de Sébastien établissant une sorte de « creux » accentué par les surcharges scéniques du tableau. Ce « creux » exprime-t-il seulement la distance infranchissable entre un désir d'immédiateté et l'amour patient de Dieu ?

Wenceslas Coebergher (1561 ? / 1634) – Les apprêts du martyre de Saint Sébastien – 1599

Huile sur toile, Musée des Beaux Arts, Nancy

Je prêterais volontiers ces paroles à ce Sébastien :

« Puissé-je aimer toujours mes joies terrestres ! Que j'ai en main toujours un bon vin à ma disposition car je prends tout ce qui vient de Dieu. »

Ce corps de Sébastien m'évoque la photographie culturiste 100 % esthétique de la fin de la première moitié du XXe siècle, mettant de côté le seul étalage musculaire pour ne garder que la beauté des modèles. Sans être une représentation ni érotique ni sportive !

Comme dans ces photographies américaines, le corps de Sébastien n'a besoin d’aucun accessoire. Son image est épurée au maximum afin de privilégier l'éclairage et la pose.

Si le tableau de Wenceslas Coebergher veut montrer qu'il existe une passerelle entre monde terrestre et monde divin, il expose aussi que, sur terre, culturisme et délicatesse peuvent être associés.

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La rumeur du soleil, Philippe Le Guillou

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans "La rumeur du soleil", il est question du sentiment complexe qui unit un célèbre explorateur des mers, au XVe siècle, à Frederico de Mendoza, le second sévère et attractif que lui a imposé le roi.

Tous deux, embarqués sur un navire qui doit leur donner de remonter la «Rivière-Dieu» et d'atteindre les «sources du monde», s'affrontent peu à peu dans un faisceau d'attirances et de répulsions, l'un incendié par la foi, l'autre mécréant et mégalomane.

Entretemps, le seul maître à bord découvre, au hasard des soutes de l'Orion, les unions viriles et quelquefois pédérastiques des marins nus entre eux. Il en emporte une impression de dégoût mélangé d'une viscérale extase.

Le voyage se poursuit, sur fond de rituels, d'extravagances exotiques et de passion chrétienne. Une nuit, ne pouvant plus se soustraire ni l'un ni l'autre au magnétisme qui les dévore, les deux hommes finissent par s'accoupler.

La scène, rétrospectivement par monologue, ne perd rien de toute sa magie libidineuse :

« Le corps profané de Mendoza : les mots me saisissent. L'acte s'est effacé sous les mots. Je revois la forêt anuitée, ce corps malingre et nu que j'allais posséder. Et pourtant, plus que ce corps nu que j'ai aimé, c'est l'image brunie, terreuse, du moine des fresques d'Aldoro qui me revient. Cette chair maigre, stigmatisée sous les plis denses de la bure, les mains jointes, serrant le lourd chapelet aux grains rugueux, saint Jérôme ou saint François d'Aldoro, près du crâne ou des oiseaux, c'est ce corps sacré que j'ai désiré [...] Je le redis : il y avait la forêt, son royaume maudit, à l'origine de mon acte. Nos corps se sont écrasés l'un sur l'autre, dans la boue, loin de nous, loin de nos âmes. J'avais encore en moi, au fond de mon vieux corps que je croyais éteint, une force et un bonheur qu'il ne m'avait pas été donné de connaître depuis Ulda. »

Aux tempêtes de la chair est liée une idée religieuse. Nul doute que la projection d'une pareille séance d'amour à des siècles de distance - dans une époque lointaine et quasi mythique - permet à l'auteur cette flambée iconoclaste.

En somme, tout se passe comme si, protégé par le rempart de l'histoire et de la fiction, Philippe Le Guillou donnait libre cours à des fantasmes, à des images, à des séquences érotiques qu'il se verrait peut-être mal conjuguer au présent. Si, il est vrai, un tel procédé a toujours existé, je pense que cette « historisation » va comme un gant à des lecteurs dont l'esprit est tout à la fois exubérant et pudique.

Un roman où la relation entre les deux hommes s'enrichit de fantasmes ténébreux : soumission, amour physique lié à la mort, traîtrise...

■ La rumeur du soleil, Philippe Le Guillou, éditions Gallimard/Folio, 1994, ISBN : 2070389235

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