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Force physique et abandon enfantin chez F. J. Duret

Publié le par Jean-Yves Alt

Chateaubriand, écrivain et voyageur avait rapporté des États-Unis la vision d'un monde encore sauvage et peuplé d'Indiens aux coutumes étranges. Son roman, Atala est l'histoire tragique d'une jeune fille métisse et chrétienne ayant juré à sa mère de ne jamais se marier.

Tombée amoureuse de Chactas, un Indien de la tribu des Natchez, elle s'enfuit avec lui dans les forêts sauvages de Louisiane.

Pour ne pas succomber à cet amour interdit, Atala s'empoisonne et meurt dans les bras de Chactas et du prêtre qui les avait recueillis.

Francisque-Joseph Duret – Chactas en méditation sur la tombe d'Atala – 1836

Musée des Beaux Arts de Lyon

Le passage choisi par le sculpteur Francisque-Joseph Duret montre Chactas sur la tombe d'Atala :

Je m'assis sur la terre fraîchement remuée. Un coude appuyé sur mes genoux, et la tête soutenue dans ma main, je demeurai enseveli dans la plus amère rêverie.

En modelant son Chactas, c'est le contraste entre sa force physique et son abandon enfantin au désespoir que le sculpteur a illustré.

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Histoires de tasses…

Publié le par Jean-Yves Alt

Le cabinet, comme lieu de toutes les initiations, est souvent jugé dangereux d'autant plus qu'il peut contribuer en même temps à la découverte du plaisir.

Ainsi, au XIXe siècle, il est encouragé que les latrines scolaires soient nauséabondes afin que les élèves y séjournent moins longtemps. Elles doivent aussi être disposées de telle sorte qu'aucun désordre menaçant n'y soit commis car comme l'atteste l'ouvrage du Dr Pavet de Courteille (1), elles restent toujours les refuges de prédilection des mauvais sujets.

Cette recommandation s'inscrit directement dans la ligne du combat anti-masturbatoire.

Pourtant, quelques décennies plus tard, le Dr Gallus (2) écrit que les mares d'urine stagnante, gênantes pour l'odorat, favorisent les honteuses pratiques des innombrables pervers dans les toilettes publiques.

Au XIXe siècle finissant, ces édicules sont munis de candélabres d'éclairage : Gustave Macé (3), ancien chef de la Sûreté, raconte les méfaits d'un certain Bec-de-Gaz qui s'était fait la spécialité d'éteindre les lumières des vespasiennes, mais pas pour les mêmes raisons que le héros du film de Stephen Frears (4) : Bec-de-Gaz préférait œuvrer dans le noir pour faire chanter ceux qui se trouvaient sur sa route.

Ironie(s) : si l'on a fait autant de bruit autour de ces lieux, c'est que les gestes s'y accomplissent dans le plus imperturbable des silences… Sans oublier l'audacieuse interprétation psychanalytique de Philippe Boyer (5) de ces cabinets… lieux de tout l'imaginaire proustien.


(1) Hygiène des collèges et des maisons d’éducation, Docteur Pavet de Courteille, Paris, Gabon et Cie., 1827

(2) L'amour chez les dégénérés : Etude anthropologique, philosophique & médicale, Docteur Gallus, Paris, Librairie Renner, 1905

(3) Mes lundis en prison, Gustave Macé, Charpentier et Cie, Paris, 1889

(4) En 1987, le réalisateur Stephen Frears montrait dans Prick Up Your Ears une scène d'attouchements collectifs dans de ténébreuses toilettes londoniennes. Le malicieux protagoniste avait d'un geste vif dévissé toutes les ampoules de l'endroit et avait inauguré une scène de groupe, pleine d'ombres et de soupirs.

(5) Le petit pan de mur jaune, Philippe Boyer, Editions du Seuil, 1987, ISBN : 2020094371 : Proust, qui a habité pendant trente ans au 9 boulevard Malesherbes, a pu voir de ses fenêtres la célèbre tasse de la Madeleine, et n'a pas pu ignorer que la place du milieu, dans toute pissotière qui se respecte, reste la place de celui qui vient là pour le plaisir et non pour le besoin. Philippe Boyer démontre la place centrale occupée par le «cabinet» dans l'imaginaire proustien. C'est là qu'il s'émoustille les sens. Mais l'essayiste va plus loin et dresse une équivalence entre le trempage d'un morceau de pain dans l'urine d'une pissotière et la manière dont le narrateur, au début de son livre, laisse s'amollir son morceau de madeleine dans sa tasse de thé pour, y goûtant ensuite, en jouir : « Je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine […] un plaisir délicieux m'avait envahi ». Philippe Boyer termine malicieusement sa démonstration en disant que Proust n'a pas pu ignorer, qu'en langage d'initiés de Sodome, les pissotières s'appellent aussi des «tasses». Ainsi, par l'intermédiaire du dénominateur commun «Madeleine» (place de la Madeleine et petite madeleine), Philippe Boyer semble suggérer que tout Combray est sorti de la tasse de thé au même titre que le «petit pan de mur jaune» de la Vue de Delft est sorti du jaune suggéré par la «tasse» de la place de la Madeleine.

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Signes évocateurs chez Van Gogh

Publié le par Jean-Yves Alt

Que de sensations s'éveillent en moi devant ce paysage végétal et minéral : tactiles, climatiques, sonores…

Par un procédé qui lui est très personnel, Van Gogh envahit mon regard d'une multitude de petits signes graphiques nets, variés, ténus, piquants, cassants…

Leurs formes, leur organisation m'accrochent, me retiennent, m'orientent…

Ainsi mon regard évolue lentement, il trébuche parfois sur ce chemin caillouteux que Van Gogh m'oblige à suivre pour parvenir à l'ombre des pins agrippés au sommet du rocher.

Vincent Van Gogh (1853/1890) – Les rochers de Montmajour

Estampes, Bibliothèque Nationale, Paris

Les roches saillantes, brillantes de lumière, dirigent mon regard vers le haut du dessin. Le ciel et la terre, silence et craquements : cette sensation de paysage insoumis, sec et nerveux, je la ressens avec d'autant plus d'acuité que le ciel vers lequel mes yeux se dirigent – attirés par quelques oiseaux en vol – est particulièrement limpide, léger, silencieux et me procure une sensation vertigineuse d'espace.

Ce simple contraste suffit à me donner une impression de couleur bien que ce dessin soit en noir et blanc.

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Sur la littérature homosexuelle par Jean Genet

Publié le par Jean-Yves Alt

«...Que dire de ces publications ? Et de toute la littérature homosexuelle. Ce qui surprend d'abord c'en est le jeu superficiel. En effet, à partir d'une telle passion, s'il s'engageait dans la recherche méthodique, logique, rigoureuse, le pédéraste finirait par découvrir – ou instaurer – un système, qui toujours davantage l'écarterait du monde, davantage lui ferait perdre pied, le couperait de tous contacts avec l'ordre social.

Bref, le retranchant de ce monde dont le lien est éthique, cette recherche le précipiterait dans l'esthétique, c'est-à-dire dans un univers désespéré, solitaire, où chaque règle se découvre et ne se lie qu'avec les règles de cet univers. Hélas quand elle n'est pas le récit de mornes turpitudes – toujours solitaires encore que les partouzes y soient nombreuses – la piteuse littérature de nos folles, peureusement, pieusement vient se place sous l'invocation du Ciel qu'elle charge de tout ordonner : le sens des vices ou leur transfiguration. Je la vois peu chercher et découvrir dans le vice lui-même un ordre strict, nécessaire. Tantes, folles, pédales, tapettes, la responsabilité vous affole. »

Jean-Genet

■ in Genet, L'enfer à fleur de peau, Maurice Chevaly, Editions Le Temps parallèle, 1989, ISBN : 2867414598

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Quand le photographe Tress rime avec stress…

Publié le par Jean-Yves Alt

Qui le nierait ? L'œuvre du photographe Tress fascine. Né à Brooklyn en 1940, diplômé du Bard Collège de New York, d'abord grand voyageur et photographe-ethnographe, ayant étudié les groupes ethniques défavorisés, il prend son essor d'artiste en ne cachant pas son attrait pour le surréalisme, l'irrationnel, les écrits de Jung et d'Eliade.

Yves Navarre a excellemment parlé de son travail, dans l'ouvrage Facing Up (1) : l'auteur du « Jardin d'acclimatation » donne libre cours à ses fantasmes et à son érotisme personnel.

Écoutons-le :

« Voici Tress, prénom Arthur, guetteur, voyeur, truqueur, croqueur, adorateur de sa ville et de sa vie, gardien de ses propres rêves, maniaque, obsédé, tourmenté, serein quand l'image qu'il crée est très exactement l'image qui le devance dans cette ville (New-York City), moqueur si on le juge, jamais là quand on lui parle. Tress est le plus grand étourdi de sa ville. Rien ne l'intéresse que cette élection-érection là. Tout ce qui traîne est à lui. Il est tombé dans la caisse à outils des rêves sensuels, des solitudes corporelles, d'un entre-deux-âges, où le face à face, partie à trois, donne tour à tour le droit de jouir, à la ville, à l'autre ou à soi-même. Mais il n'y a jamais de couple véritable. Les jouissances sont toujours solitaires, cruelles parce qu'à cru, dans le sens où l'on monte à cru un cheval pour s'enfuir, rebelle, sous le nez des juges et justiciers.

[…] Or, l'imaginaire de New-York City est tout entier réel, réaliste, dans la pierre, le fer, la ferraille, le somptueux ou le famélique, l'attirail, le décrépi ou le charmant. Tout, sauf le pittoresque. Y voir du pittoresque, c'est ne pas vouloir regarder, aimer cette ville qui a la folie d'être verticale et qui a eu l'audace de faire un trou dans le ciel, donnant le vertige à tous ceux qui y passent, à tous ceux qui y vivent. Les photos de Tress ont ceci de flagrant, flagrant délit, et de fort, qu'il ne faut pas les lire comme des exploits, un spectacle, mais bien comme des constats, une empoignade, passage de quelqu'un qui ne veut pas revenir ailleurs, et qui se perd dedans, dedans la ville, dedans cette ville. Je connais Arthur Tress : je ne le connais pas du tout. […] Je connais son adresse par cœur, Riverside Drive, c'est tout près des docks. Des docks désaffectés : il n'y a pas de départ. Je crois qu'il ira jusqu'au bout de son histoire, quelques rouleaux-photo, vierges, dans sa tête. »

Yves Navarre


(1) Facing Up, Arthur Tress, Editions Bernard Letu (Genève), 1980, ISBN : 288051074

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