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L'objet perdu de l'amour, Michel Braudeau

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans ce roman, l'auteur brosse le portrait d'un écrivain, homme à femmes, qui s'éprend à Venise d'un jeune garçon de 16 ans, l'adopte pour neveu, et ne se souvient pas si, après des nuits de beuverie, il a eu – oui ou non – des relations sexuelles avec lui.

Le lecteur découvre à la page 464 ce terrible aveu :

« Dans le fond de la salle, des machines à sous, des billards multicolores, clignotants, d'où sort une voix artificielle qui se mêle aux chansons du juke-box, des autels électriques, rutilants, devant lesquels s'agglutinent quelques garçons en blue-jeans, la chemise ouverte, des tennis élimées aux pieds. Ils ont treize, quinze, dix-sept ans. Ils sont mobiles, se bousculent, sautillent, un bras sur les épaules de l'autre. Tout en sirotant son alcool, un verre après l'autre, de bar en bar, il les compte, les compare de dos. Il y en a toujours, dans chaque établissement. Personne ne s'étonne de son regard fixe. Il sait bien qu'il est venu voir cela, ces silhouettes minces dans la pénombre, ces hanches étroites, ces corps déliés, ces visages qui se retournent une seconde, lui jettent un œil de côté ; tout le monde le sait, les gosses et les vieux. Il lui suffirait d'un peu d'audace.

Mais c'est trop tard. Il est trop fatigué. Il n'a jamais osé, ce n'est pas pour cette fois, il sort, change de café dès qu'il a repéré dans un groupe celui qui pourrait le retenir. Il se sent vieux. Il n'a plus le droit. Il est le père.

(...) la permanence d'un désir inaccompli pour cette jeunesse sans souci, disponible, plus hardie que lui, ces adolescents tôt initiés par un oncle, un ami du frère. Il les aimait sans comprendre, quand il avait leur âge, ça ne l'a pas quitté malgré les femmes.

Eux s'en moquent, ils sont moins chers qu'une fille. Pourquoi pas ce soir ? Il a vu le visage indifférent de sa femme, le petit être langé, endormi, qui vient de naître, son fils. N'est-il pas libre, aujourd'hui qu'il est un homme ? »

L'objet perdu de l'amour, Michel Braudeau

Objet perdu de l'amour ? Ou objet honteux ? Qui peut en juger ?

■ L'objet perdu de l'amour, Michel Braudeau, Editions du Seuil, Cadre Rouge, 535 pages, 1988, ISBN : 978-2020102810

Quatrième de couverture : Depuis quand nous a-t-il quittés ? Depuis hier et depuis toujours, il est comme le furet, passé par ici, repassé par ailleurs et jamais reparu. Est-il homme ou femme, livre, enfant, souvenir de cendre ou de papier, a-t-il un âge, un nom, une forme, une couleur ? Comment se fait-il si bien, si souvent sentir à nous par son absence, plus vivement que toutes les affections dont nous sommes sûrs ? Parfois on peut le cueillir du bout de la plume au détour d'une page ou d'un regard sur une plage. C'est une silhouette inachevée qui obscurcit le soleil, c'est un peu d'encre qui noue les fils d'un récit. C'est en tout cas le seul et beau souci d'un vieux romancier, Axel Balliceaux, qu'on a connu très jeune dans « Naissance d'une passion », amoureux de sa cousine.


Du même auteur : Le livre de John

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Le buveur de nuages, Fritz J. Raddatz

Publié le par Jean-Yves Alt

Bernd Walther, le héros de ce livre, découvre, à vingt ans, dans le Berlin d'Après-Guerre, et dans les bras d'un couple d'intellectuels, les peines et les joies des amours bisexuelles.

Grosse confusion des sentiments pour une jeunesse allemande :

« ... il y avait eu d'un côté le corps d'Yvonne ajouté au sien, de l'autre, son corps ajouté à celui de Stéphane. Mais voilà qu'à présent ses tendres caresses naguère réservées à Yvonne étaient dévolues à cet homme qui, de son côté, avait joui d'Yvonne. Ces poils sous les aisselles – Stéphane ? Yvonne ? De qui jouissait-il lorsqu'il fourrageait dans cette fourrure laineuse et qui jouissait de sa propre touffe rousse, de ses jambes, de ses hanches, de ses mains ? Etait-ce le désespoir ou l'ivresse qui mettait sa langue en feu ? Bernd n'aurait su le dire. Il donnait libre cours à sa tristesse, à sa lascivité, à sa douleur. Il voulait faire mai en se faisant mal – un bretteur qui tire l'épée pour le plaisir et qui tue. La queue de Stéphane dans sa bouche lui traversa le front, le crâne, le transperça comme une comète embrasée : avait-il déjà connu cela avec Yvonne ? Une succession de petits meurtres. »

Le buveur de nuages, Fritz J. Raddatz

De quel côté pencheront les préférences de Bernd ?

■ Le buveur de nuages, Fritz Joachim Raddatz, traduit de l'allemand par Bernard Kreiss, Editions Flammarion, collection Rue Racine, 258 pages, 1988, ISBN : 978-2080661234

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Antinoüs, Nicolas Henri (2016)

Publié le par Jean-Yves Alt

« Antinoüs » de Nicolas Henri ou l'amour sans pudeur

L'empereur Hadrien (76-138) était un homme exceptionnel, d'une intelligence et d'une culture rares, dont l'essentiel de la vie fut sa passion pour le jeune Antinoüs.

L'Amour est grave, parfois terrible... Les scènes transcrites par Nicolas Henri parcourent toutes les régions de l'empire d'Hadrien, des élévations les plus sublimes de l'âme jusqu'aux exultations les plus triviales du corps.

Les lecteurs seront sans aucun doute séduits par l'enchantement des premières, même si elles sont assez rares dans ce roman :

« Antinoüs porterait-il encore le même regard fervent sur son empereur ? Bien sûr, Hadrien savait qu'il obtiendrait tout ce qu'il voulait de lui. Quel garçon de cet âge aurait osé lui résister ? Mais il redoutait sa soumission ; ce à quoi il aspirait, c'était de la connivence, de la complicité. Plutôt qu'un garçon qui se donne, il voulait un amant qui partage... Mais que peut partager un berger avec un partenaire qui dispose du droit de vie ou de mort sur tout un empire ? Comment faire comprendre à l'aimé que ce n'est pas l'empereur qui le convoite, mais Hadrien, mortel parmi les mortels... ? » (p. 129)

Mais que les lecteurs ne soient point troublés par les secondes (fréquentes et très explicites), qui témoignent, sous l'égide de la beauté, des mœurs d'une civilisation qui vivait les réalités de l'amour tout autrement.

« Antinoüs » de Nicolas Henri, n'est nullement un roman bêtement édulcoré, épuré de toute représentation de la sexualité et du culte que de toute éternité l'homme voue à son phallus. C'est bien Éros dans tous ses ébats que le lecteur découvre à de nombreuses reprises, même si tout est aménagé pour que jamais ne s'installe la moindre ambiguïté qui pourrait faire prendre les pages de ce roman pour une annexe de l'« enfer » d'un collectionneur érotomane.

Ce roman livre le parcours chronologique du jeune éphèbe tout à la fois très didactique (parfois même trop !) et fort réjouissant.

Les scènes sexuelles évoquent divers aspects de l'amour physique y compris le plaisir solitaire, l'amour de groupe ; certaines scènes rappellent l'importance du rôle joué par la prostitution, le fait de se prostituer équivalent dans certains cas à un acte de piété. Enfin, la pédérastie, prise dans le sens originel du mot – une relation entre l'homme mûr et l'adolescent incluant des valeurs pédagogiques et ne menant pas nécessairement à un commerce sexuel – semble avoir perdu, à l'époque de l'empereur Hadrien, son sens originel.

Antinoüs, Nicolas Henri (2016)

Si une petite partie du livre est consacrée à l'invocation d'Éros comme protecteur des relations nuptiales et de la fertilité des couples, le plus souvent, le bel éphèbe symbolise l'évocation du plaisir et de l'amour homosexuel.

Avec le personnage d'Antinoüs, Éros devient plus sage, plus sentimental quand il évoque les amours homosexuelles entre l'empereur Hadrien et l'adolescent, entre l'éraste et l'éromène. Ce qui n'empêche pas l'auteur de ne pas cacher le commerce sexuel. Ce roman montre autant la tendresse et le désir que la réalité des faits.

L'éraste devait guider son éromène avant le passage à l'âge adulte et lui inculquer dans le plaisir le goût du beau, de la beauté tant physique que spirituelle. Autant dire que sous le regard de l'empereur Hadrien et de son amant Antinoüs, on ressent une certaine nostalgie devant les vestiges d'une civilisation qui savait représenter sans pudeur des amours vécues sans honte.

Zoé Oldenbourg (in « Le roman historique », NRF, n°238, octobre 1972) écrivait que pour « attaquer de front l'Histoire, le romancier doit y être poussé par le sentiment d'une nécessité » : c'est cette nécessité qui n'est pas lisible dans le roman de Nicolas Henri. Peut-être parce que l'auteur a choisi un narrateur externe qui ne fait que relater, certes dans une langue magnifique, les actions des personnages, en occultant dans son roman ce qui relève de la raison et de la morale.

Pour atteindre au mieux l'humain et l'universel, il aurait été préférable de choisir Antinoüs comme narrateur : le lecteur se serait trouvé alors devant une réalité unique, celle de ce garçon-là, à ce moment-là, dans ce lieu-là. Et c'est par ce détour que l'universalité aurait pu prendre forme.

« Antinoüs » est un « roman d'amour » homosexuel : la passion de l'empereur pour son favori illumine tout son règne et lui permet d'adopter cette ultime devise stoïcienne : patience. Certes, Hadrien fait aussi référence à ses amours féminines.

Mais il manque dans ce roman le destin d'un homme d'État, également une méditation sur l'amour et sur le sens de la vie, enfin une réflexion sur la mort.

Lorsque le roman se clôt, l'empereur meurt dans le seul regret d'Antinoüs :

« Petite âme, âme tendre et flottante,

Compagne de mon corps, qui fut ton hôte,

Tu vas descendre dans ces lieux

Pâles, durs et nus,

Où tu devras renoncer aux jeux d'autrefois. » (p. 312)

■ Antinoüs de Nicolas Henri, Éditions H&O, 315 pages, septembre 2016, ISBN : 978-2845473041


Quatrième de couverture : Quand le mythe devient chair…

Si Zeus avait eu le choix, ce n’est pas Ganymède qu’il aurait choisi… Cette déclaration d’amour d’Hadrien, empereur d’une Rome à son apogée, marque le début d’une relation exceptionnelle dont l’histoire ne garde pour toute trace qu’une des plus importantes statuaires de l’histoire de l’humanité, hommage au destin tragique de l’être aimé.

Si le parcours d’Hadrien est aujourd’hui bien connu et a fait l’objet de nombreuses fictions, celui de son amant restait à imaginer.

Car l’on sait très peu de chose du petit berger de Bithynie, sinon que rien ne laissait présager sa rencontre avec l’homme le plus puissant du monde d’alors, ni la fin dramatique de leur relation…

C’est à cette découverte touchante et sensuelle que nous invite Nicolas Henri dans son nouveau roman.

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Les grenouilles de Transylvanie, Richard Sennett

Publié le par Jean-Yves Alt

Non, il ne s'agit pas d'un inédit de Jean Rostand ni même d'une étude spectaculaire de Konrad Lorenz mais d'un roman curieux, drôle et grave à la fois, sur Tibor Grau, un juif hongrois né en 1893, penseur et théoricien marxiste.

Ce livre serait d'une austérité mortelle si ne s'ajoutait pas toute une machination délirante faite de morceaux de journaux intimes, de lettres, de fiches et autres rapports de police que l'on se surprend à dévorer avec appétit.

Ce brave Tibor n'est pas un saint mais sa vie professionnelle est aussi ambiguë que l'est sa propre intimité.

Dragueur et homosexuel torturé qui passe ses nuits dans un parc municipal, Tibor Grau – sous le couvert de l'histoire métaphorique des gentilles grenouilles de Transylvanie – aurait pu être un héros de Vladimir Volkoff.

Les grenouilles de Transylvanie, Richard Sennett

■ Les grenouilles de Transylvanie, Richard Sennett, traduit de l'Américain par Philippe Mikriammos, Editions Fayard, 240 pages, 1984, ISBN : 9782213013480

Quatrième de couverture (extrait) : A travers ce portrait d'un personnage complexe chez qui grandeur et imposture, idéal et compromis se superposent plus qu'ils ne s'opposent, Richard Sennett réinvente un temps de révolution et de réaction en Europe centrale, les années de la Seconde Guerre mondiale et du stalinisme, avec une maestria, un sens de l'orchestration dignes du musicien professionnel qu'il fut avant de devenir sociologue et romancier.

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Oscar Wilde conté par Edmond de Goncourt par Guillot de Saix

Publié le par Jean-Yves Alt

Edmond de Goncourt, dans la récente édition complète en 22 volumes du Journal des Goncourt, se montre curieux de toutes les questions sexuelles et particulièrement de l'homophilie.
En 1883, Oscar Wilde était venu, riche de ses seuls poèmes, faire la conquête de Paris. Sur le conseil de son ami Pierre Louys, il a envoyé un exemplaire de son recueil à Edmond de Goncourt.
De l'hôtel Voltaire il écrit : « J'envoie une copie de mes poèmes à l'auteur de Faustine en tribut d'admiration. »
Il est, comme lui, un fervent de l'art japonais. Il écrit à M. Duret (rédacteur du Gil Blas) : « Je serai très charmé d'avoir le plaisir de visiter M. de Goncourt avec vous mercredi prochain. »
A la date du samedi 27 avril, Goncourt note : « Le poète anglais Wilde me disait, ce soir, que le seul Anglais qui avait lu Balzac à l'heure actuelle était Swinburne, et ce Swinburne, il me le montre comme un fanfaron du vice qui avait tout fait pour faire croire ses concitoyens à sa pédérastie, à sa bestialité, sans être, le moins du monde, pédéraste ni bestialitaire. »
Quand cette page du journal parut dans L'Echo de Paris en décembre 1891, Oscar Wilde s'effara, et le grand quotidien publia sa réplique en le représentant comme « une des plus curieuses personnalités de la littérature anglaise contemporaine qui est en ce moment notre hôte et le greatevent des salons littéraires parisiens ». Mr. O. Wilde s'excuse de ne point parler suffisamment notre langue. On verra du moins qu'il l'écrit en toute élégance.
« Cher monsieur de Goncourt,
« Quoique la base intellectuelle de mon esthétique soit la philosophie de l'irréalité, ou peut-être à cause de cela, je vous prie de me permettre une petite rectification à vos notes sur la conversation où je vous ai parlé de notre cher et noble poète anglais, Mr. Swinburne, et que vous avez insérée dans ces mémoires qui ont, non seulement pour vos amis mais pour le public entier, une valeur psychologique si haute.
« Les soirées qu'on a eu le bonheur de passer avec un grand écrivain comme vous l'êtes sont inoubliables, et voilà pourquoi j'en ai gardé un souvenir très précis. Je suis surpris que vous en ayez reçu une impression assez différente.
« Vous proposiez, ce matin, d'extraire l'hydrogène de l'air pour faire de notre atmosphère une terrible machine de destruction. Ce serait un chef-d'œuvre, sinon de science, au moins d'art. Mais extraire de ma conversation sur Mr. Swinburne une sensation qui pourrait le blesser, voilà qui m'a causé quelque peine. Sans doute c'était de ma faute. On peut adorer une langue sans bien la parler, comme on peut aimer une femme sans la connaître. Français de sympathie, je suis Irlandais de race et les Anglais m'ont condamné à parler le langage de Shakespeare.
« Vous avez dit que je représentais Mr. Swinburne comme un fanfaron de vice. Cela étonnerait beaucoup le poète qui, dans sa maison de campagne, mène une vie bien austère entièrement consacrée à l'Art et à la Littérature.
« Voilà ce que j'ai voulu dire : il y a aujourd'hui plus de vingt-cinq ans, Mr. Swinburne a publié ses « Poèmes et Ballades », une des œuvres qui ont marqué le plus profondément dans notre littérature une ère nouvelle.
« Dans Shakespeare et dans ses contemporains, Webster et Ford, il y a des cris de nature. Dans l'œuvre de Swinburne on rencontre pour la première fois le cri de la chair tourmentée par le désir et le souvenir, la jouissance et le remords, la fécondité et la stérilité.
« Le public anglais, comme à l'ordinaire hypocrite, rude et philistin, n'a pas su trouver l'Art dans l'œuvre d'art, il a cherché l'homme. Comme il conforme toujours l'homme à ses créations, il pense que, pour créer Ham let il faut être un peu mélancolique, pour imaginer Lear, absolument fou.
« Ainsi l'on a fait autour de Mr. Swinburne une légende d'ogre et de mangeur d'enfants. Mr. Swinburne, aristocrate de race et artiste de tempérament, n'a fait que rire de ces absurdités. Une telle attitude me semble assez éloignée de celle qu'aurait eue un fanfaron de vice. Pardonnez-moi cette simple rectification : je suis sûr, puisque vous aimez les poètes et que les poètes vous aiment, que vous serez heureux de la recevoir. J'espère que lorsque j'aurai l'honneur de vous rencontrer de nouveau, vous trouverez ma manière de m'exprimer en français moins obscure que le 21 avril 1883. Veuillez agréer, monsieur de Goncourt, l'assurance de toute mon admiration. »
Evidemment Algernon-Charles Swinburne, qui, comme Oscar Wilde, étudia dans Oxford, appartient à l'école sensuelle.
Guy de Maupassant se plaît à citer ces vers :
Il y a, peut-être, des péchés à découvrir ?
Il y a, peut-être, des actions délicieuses ?
Dis, que trouveras-tu de neuf par ton amant ?
Quelle passion neuve pour le soir ou la nuit ?
Le poète, dit-il, est plein du souffle antique, du souffle grec et en même temps, inextricablement compliqué, à la façon toute moderne de Verlaine.
Swinburne écrit encore :
O tous les beaux amants qui vivez par le monde,
Il n'est aucun de vous qui me consolera...
Il chante aussi :
Les lys et la langueur qu'on respire à Lesbos...
Il célèbre Hermaphrodite :
Choisis ses deux amours et garde le meilleur
Les deux amours, à chaque fleur de ta poitrine
Luttent pour que l'un soit dessus, l'autre dessous.
Il s'écrie :
Amour, ô doux amour, que sera-t-il de toi ?
Toi, fils de la douleur engendré par la joie,
Peux-tu, étant sans sexe, être fille ou garçon ?
Swinburne a, par ses vers, profondément influencé Wilde et lui a donné le goût de Théophile Gautier, de qui Mademoiselle de Maupin l'a passionné.
Le samedi 5 mai 1893, Goncourt écrit, et l'on verra qu'il n'est pas tendre :
« Dîner chez les de Nittès (le peintre) avec le poète anglais Oscar Wilde. Cet individu au sexe douteux, au langage de cabotin, aux récits blagueurs, nous fait un tableau amusant d'une ville du Texas avec sa population de convicts, ses mœurs au revolver, ses lieux de plaisir où l'on lit sur une pancarte :
« PRIÈRE DE NE PAS TIRER SUR LE
PIANISTE. IL FAIT DE SON MIEUX. »
Il vous parle de la salle de spectacle qui, comme étant le plus grand local de la ville, sert aux Assises, et où l'on pend sur la scène, après le théâtre, et où il a vu, dit-il, un pendu qui se raccrochait aux montants des coulisses et sur lequel les spectateurs tiraient de leurs places.
Dans ces pays, il paraît aussi que, pour les rôles de criminel, les directeurs de théâtre sont en quête d'un vrai criminel, et quand il s'agit de jouer Macbeth, on fait des propositions d'engagement à une empoisonneuse qui est au moment de sortir de prison, et l'on voit des affiches ainsi conçues :
« LE RÔLE SERA REMPLI PAR MME X...
DIX ANS DE TRAVAUX FORCÉS. »
Le 2 juin 1894, ce tableau d'époque :
Déjeuner chez Jean Lorrain.
Il y a là Maurice Barrès, Goncourt, le peintre des élégances La Gandara et sa femme.
On attend la baronne Deslandes.
— Qui est-ce ?
— Celle qui fut la comtesse Fleury.
— Ce nom-là lui convenait mieux !
— Hélas, les fleurs se fanent, il n'y a pas que les landes.
— Elle est en retard.
— Ilsée est toujours en retard.
— Comment dites-vous ?
— Ilsée. C'est un nom de légende. Elle s'est baptisée ainsi.
— Elle a bien fait car, je crois, nul autre ne l'a baptisée.
— Son grand nez couvre, dit-on, son origine.
— C'est une petite femme à grande réputation.
La Gandara soupira :
— Elle va me faire manquer ma séance de pose.
— Antonio va encore avoir une de ces migraines qui l'empêchera de déjeuner.
— Avez-vous vu le portrait d'elle qu'il expose au dernier salon ?
— Elle y est presque nue.
— C'est d'un osé ! Le décolletage s'arrête sous les aisselles.
Le peintre gémit :
— Elle m'en a fait perdre, du temps ! Elle reçoit le plus souvent le soir dans des robes couleur de chair qui la fait paraître toute nue. Elle a la taille mince, le corps souple d'une élasticité toute animale. C'est la femme la plus coquette que je connaisse. Tenez, j'ai dîné un soir chez elle. Un dîner d'hommes. Elle avait ce jour-là un bouton à la lèvre. Elle est descendue avec une rose qu'elle tenait devant sa bouche, elle n'a pas dîné, l'a gardée, cette rose, jusqu'à minuit.
Enfin la voici : elle s'avance en cadence.
— Oh ! mon cher Lorrain, excusez-moi devant vos amis qui vont devenir les miens, ou plutôt excusez-vous, car c'est un peu votre faute si je suis en retard.
— Ma faute ?
— Oui, je ne savais quelle robe choisir pour venir à ce déjeuner et pour être en accord avec votre décor si spécial, spécial et disons le mot : un peu morbide, ce qui ne doit pas déplaire à notre ami Maurice Barrès que j'aperçois : du sang, de la volupté, de la mort. Oh, que j'aime votre livre !... Finalement je me suis résignée à cette robe noire toute simple dont le deuil se corrige dans le bas, voyez, par ce semis de pois d'or où j'ai fait coudre de petites turquoises.
— La baronne ne marche pas, elle danse.
— C'est ce que disait hier mon grand ami Oscar Wilde qui est, je le déclare, l'Anglais le plus spirituel que j'aie entendu.
— Oh ! Oh !
— Quoi : Oh ! Oh !
— D'abord ce n'est pas un Anglais mais un Irlandais, ce qui est tout différent.
— En tout cas, il a le charme, quand il est quelque part, de ne parler jamais qu'à une seule personne après avoir cherché dans l'assistance des yeux qui savent écouter. Quand je suis là, ce sont toujours les miens qu'il choisit et il me conte alors les plus charmantes choses.
C'est apparemment qu'il les lit dans vos yeux.
— Mais, ma chère amie, je dois vous en avertir, personne ne se répète plus que lui.
— Personne ? Oh ! je ne l'ai vu encore que six fois. Alors j'éviterai de le voir une septième. »
A la fin de sa vie, la baronne Deslandes avait été tellement envoûtée par Oscar Wilde qu'elle le voyait toutes les nuits lui apparaître, et, spirite, elle écrivit tout un livre sous sa dictée.
Le dimanche 30 avril 1893, on parle, chez Goncourt, d'Oscar Wilde.
A ce nom, le poète Henri de Régnier sourit étrangement.
— Pourquoi souriez-vous, demande le maître de maison ?
— Ah ! répond Henri de Régnier, vous ne savez pas ? du reste, il ne s'en cache pas. Oui, il s'avoue pédéraste.
— Pédéraste ?
— Oui, c'est lui-même qui a dit un jour : J'ai fait trois mariages dans ma vie, un avec une femme et deux avec des hommes !
— Des hommes ?
— Oui, le jeune poète John Gray, puis le non moins jeune Lord Douglas.
— Vous ne savez pas qu'à la suite du succès de sa pièce à Londres, Une Femme sans importance, il a quitté sa femme et ses deux enfants. Sa femme n'est plus pour lui justement qu'une femme sans importance. Il s'est établi dans le plus grand hôtel de Londres, au Savoy, où il vit maritalement avec ce jeune lord, le fils du marquis de Queensberry. Un de mes amis qui a été le voir m'a décrit la chambre où il n'y a qu'un seul lit, très large avec deux oreillers, et, quand il était là, est arrivée en pleurant sa femme, qui lui apporte tous les matins son courrier.
— C'est du snobisme. Un homme aussi plagiaire que lui, qui a imité Swinburne et Shelley, s'est cru obligé de plagier Verlaine, au moins pour la pédérastie.
— Peut-être. En tout cas, l'éloge de Verlaine est toujours dans sa bouche. »
En avril 1895, au cours d'un dîner chez Alphonse Daudet, il est question du procès d'Oscar Wilde. Le poète Georges Rodenbach s'exclame :
— Oh ! la pédérastie, c'est bien démodé !
— Démodé ?
— Mais oui. Ainsi j'ai voulu faire au Figaro un article sur Verlaine, et Magnard s'est écrié :
— Non ! Non ! celui-là, il porte trop la pédérastie en bandoulière ! »
Le dimanche 7 avril, Edmond de Goncourt se répète :
— La pédérastie d'Oscar Wilde ne me semble pas de la pédérastie bien individuelle, mais de la pédérastie à l'imitation de Verlaine, de Swinburne, de mon Anglais dans mon roman La Faustine. »
Le dimanche suivant (le dimanche est le jour où l'écrivain reçoit), le chroniqueur Duret, du Gil Blas, parle à son tour d'Oscar Wilde. Il y a là Frantz Jourdain, Henri de Régnier, Paul Alexis.
— A Londres, les rapports étaient impossibles avec lui. On ne pouvait se trouver avec lui dans un restaurant ou un café, tellement il était ostentatoire.
Henri de Régnier confirme cet avis :
— Un de mes amis, Pierre Louys, qui l'avait fréquenté à Londres, lui a demandé à Paris, en le revoyant :
— Avant de renouer des relations annoncées à Londres, quelle espèce d'amis avez-vous donc là-bas ?
Et Oscar Wilde lui a répondu carrément :
— Oh ! je n'ai pas d'amis, je n'ai que des amants.
Edmond de Goncourt intervient :
— Il s'agirait de savoir si c'est un actif ou un passif !
— Oh ! déclare Duret, ce doit être un passif.
— Qui vous le fait penser ? demande Goncourt.
— Parce que, comme passif, l'homme rencontre dans la pédérastie le plaisir qu'il ne goûte pas avec une femme. »
En quoi Duret se trompait. Oscar n'était ni actif, ni passif. En tout être jeune, c'était sa jeunesse à lui qu'il aimait.
Le mardi 28 mai, au diner chez Alphonse Daudet, on parle encore d'Oscar Wilde qui vient d'être condamné.
— Moi, dit Daudet, j'ai eu les confidences de Sherard qui est allé le retrouver à Londres. Il voyait Oscar Wilde tous les jours. Le malheureux, à ce qu'il m'a dit, était dans l'impossibilité de coucher à Londres. Retourné au Savoy, l'hôtel de ses amours, le maître d'hôtel vint lui dire : « Nous ne pouvons plus vous loger, Mr. Wilde. Le marquis de Queensberry est en bas avec des boxeurs. Cela, je le crains, pourrait amener du scandale. Et il ajouta, narquois : Il faut partir, Mr. Wilde, par la porte de derrière. »
Le poète alors s'est grimé, travesti, et s'est rendu dans un autre hôtel. Mais une heure ne s'était pas passée que le maître d'hôtel paraissait :
— Vous êtes Mr. Oscar Wilde. En conséquence, je me vois obligé de vous prier de sortir.
Il allait alors frapper à la porte d'un autre hôtel. En dépit de l'offre de trois cents francs, le propriétaire se refusait à le recevoir.
Enfin il s'est décidé à se rendre chez son fière William qui, lui, n'est pas un pédéraste, mais un alcoolique pratiquant, et auquel il dit d'un ton suppliant :
— Willie, mon cher Willie, accordez-moi pour cette nuit une place où reposer ma tête.
William consentit à le recevoir, mais en buvant et en le sermonnant toute la nuit.
Triste famille où la mère des deux frères, en bonne irlandaise, est toujours ivre de gin, dont les bouteilles vides ou pleines remplissent sa chambre, et où la belle-sœur d'Oscar, une pauvre créature chez qui l'indignation est morte, disait à Robert Sherard :
— Tous ces Wilde sont des fous ! »
Le 11 avril 1895, Goncourt passe la soirée chez son ami Daudet. A la fin de la soirée, au moment où il passe dans l'antichambre pour prendre son paletot, Robert Sherard, ivre à froid, lui dit :
— Vous avez lu dans le Figaro un article signé Tet, paru dans la rubrique Au jour le jour, où l'on traite mon ami Oscar Wilde de « simple fumiste » et, anticipant sur la sentence du procès, parle de ce « triste personnage qui vient de si tristement finir » ?
J'ai écrit à de Rodays pour lui demander quel est le drôle qui a fait cet article, afin de lui casser les reins. Je m'indigne qu'on traite ainsi un homme qui n'est pas condamné ! Et sa pauvre mère qui est à l'article de la mort, et sa femme qui l'adore, et ses deux enfants qu'il chérit !
Goncourt demande :
— Vous ne le croyez donc pas coupable de ce dont on l'accuse ?
Sherard a un haut-le-cœur :
— Monsieur, je ne m'occupe pas de ce que mes amis font dans les water-closets ! Ah ! ce procès me cause un profond chagrin. J'en suis malade. Je ne puis plus ni manger ni fumer.
Mais, remarque Goncourt, il fume un gros cigare. Et il note : L'étrange et sympathique toqué me passe mon paletot en me disant :
— Je vous en prie, vous qui savez quel artiste il est, envoyez-lui un témoignage de sympathie. »
Le jeudi 25 avril, autre grand dîner chez Daudet. Après le repas, on parle par petits groupes. Dans un coin, ce sont des blagues sur Oscar Wilde, au milieu desquelles j'entends Léon Daudet jeter dans un rire :
— Oh ! celui-là, sa mère, quand elle le regardait s'agiter dans son berceau, a dû penser : « En voilà un qui saura se retourner ! »
Le samedi 6 juillet, Edmond de Goncourt prend à la gare Saint-Lazare le train pour Carrières-sous-Poissy pour aller, avec Léon Daudet et Henri de Régnier, rendre visite à Octave Mirbeau.
Celui-ci, après avoir fait admirer son domaine à ses invités, les accueille dans sa maison.
Il parle du roman d'Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray.
— C'est un livre que je trouve très supérieur aux livres de Huysmans. Et le nom d'Oscar Wilde amène la conversation sur la pédérastie.
— A ce propos, figurez-vous qu'un marchand de Poissy avec lequel ma femme est en rapport pour la vente de ses œufs exotiques, car, comme vous avez pu le voir, elle s'amuse à faire de l'élevage, a un fils qui, en se rendant à sa pension a rencontré un monsieur qui lui a dit : « Ça doit vous embêter, n'est-ce pas, la pension ? Si vous voulez venir avec moi, je vous ferai la vie très agréable. Vous aurez même une chambre algérienne ! »
A ce qu'il paraît, la chambre algérienne est d'une séduction irrésistible et, après deux ou trois entretiens le garçonnet a suivi le monsieur. Or ce monsieur n'est pas un pédéraste mais un employé du Gagne-Petit qui, trouvant qu'il gagnait trop petitement sa vie, augmente ses revenus en se faisant courtier en pédérastie.
Octave Mirbeau poursuit :
— Un oncle du jeune garçon s'étant aperçu du trafic, est venu me consulter et me demander : « Ne croyez-vous pas que le père de mon neveu devrait faire un procès ? » J'ai confessé le gamin. Il m'a cité tout un monde parmi lesquels vous-même. Vous avez deux ou trois connaissances, sans compter de Segonzac qui, dans ses transports amoureux, crie à son jeune amant au moment de la jouissance :
« Ah ! je t'égorge, je te tue ! »
Edmond de Goncourt, après ces notations, ne parla plus jamais d'Oscar Wilde.

Arcadie n°91/92, Guillot de Saix, juillet/août 1961 (pp. 390 à 398)


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