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Journal, Witold Gombrowicz

Publié le par Jean-Yves

En 1939, à l'occasion de l'inauguration d'une ligne transatlantique reliant la Pologne à Buenos Aires, l'écrivain Witold Gombrowicz (1904 – 1969), fait partie de la petite troupe de personnalités invitées pour cette croisière. Le 21 août, le paquebot Chrobry atteint Buenos Aires. Le 1er septembre, les Allemands envahissent la Pologne. Rester ou repartir ?

 

Witold choisit l'exil. Il n'ignore qu'une chose alors : l'aventure argentine va durer un quart de siècle. Vingt quatre années pour devenir Gombrowicz, c'est-à-dire tout à la fois une œuvre et une légende : rivé jusqu'à l'âge mûr hors de sa langue natale, au-delà de l'océan, sans attache et sans lien, Gombrowicz est un homme seul. Il ne reverra l'Europe qu'en 1963. Il meurt six ans après, enfin reconnu et traduit dans le monde entier.

 

« Dès le premier instant, je fus amoureux de la catastrophe, que pourtant je haïssais, qui m'entraînait dans sa ruine universelle : j'en fus amoureux et ma nature me la faisait saluer comme une occasion de me lier à l'Inférieur dans les ténèbres. » (p.233)

 

Que signifie ce langage ? On touche là au cœur de l'univers gombrowiczien : l'écartèlement entre la maturité et l'immaturité ; l'opposition jeunesse-vieillesse, achèvement-inachèvement ; l'érotisme ; la présence de l'infériorité de l'enfant dans l'adulte.

 

« Face à l'anéantissement de tout ce que j'avais possédé jusqu'à ce jour – patrie, foyer, position sociale –, je me réfugiai au sein de la jeunesse, et ce avec d'autant plus d'empressement que j'étais "amoureux". La guerre, entre nous soit dit, m'avait rajeuni, et deux facteurs se trouvaient être mes alliés : j'avais l'air jeune – le visage d'un jeune homme de vingt-cinq ans. » (p. 234)

 

Voilà donc Witoldo, faussement juvénile et naufragé en Argentine. Jusqu'en 1946, il ne produira rien – ou presque. Il lui faudra six années pour assimiler la matière des œuvres futures : Le mariage, La pornographie, Le journal. Le roman Trans-Atlantique sera le précipité de cette singulière désertion.

 

En attendant, c'est la misère. Son viatique de deux cents dollars ne lui permet pas de subsister bien longtemps. Il fait de la pige alimentaire ici et là, vivote grâce à l'aide financière de plusieurs amis. Jusqu'à la fin de la guerre, il déménagera de pension en pension.

 

À quoi s'emploie-t-il alors ? À se forger, à se consolider contre ce qu'il appelle « la forme », c'est-à-dire tout ce qui fait de vous un être modelé par les autres, par « l'inter-humain », par les rituels sociaux, par la culture. Il s'entoure alors d'un aréopage de jeunes disciples fidèles. Il y avait donc là-bas, en Argentine, un écrivain dans la gêne, fait sur le tard petit employé au Banco Polaco, et dans l'ombre de ce tracas quotidien se frayait la pureté de Gombrowicz ; entre lui-même, son œuvre et la fatalité de son destin, il aura su réussir l'amalgame.

 

Pour Gombrowicz, tout se résume à un paradoxe qui tient en quatre thèses :

 

▪ La première : La jeunesse c'est l'infériorité

▪ La deuxième : La jeunesse c'est la beauté

▪ La troisième (combien excitante) : Donc la beauté c'est l'infériorité

▪ La quatrième dialectique : L'homme est suspendu entre Dieu et la jeunesse

 

Ainsi la vie comporte-t-elle une phase ascendante et une phase descendante (avant trente ans, après trente ans) qui trace le dilemme entre la promesse de son propre accomplissement (tendre à être Dieu) et la nostalgie de son immaturité (rester jeune).

 

« Un adolescent, que peut-il avoir de commun avec un homme vieillissant ? » (p. 70)

 

Gombrowicz vivra cette question dramatiquement, se tenant sur cette crête qui joint les deux versants, non seulement distincts, mais contradictoires de notre existence :

 

« Ce qui nous fatigue, écrira-t-il encore, ce n'est pas de mourir lentement, mais de savoir que le charme de la vie nous devient inaccessible. » (p. 258) Le sens de la vie de Gombrowicz repose tout entier sur ce refus de la maturité, cet acharnement à se développer contre la sclérose de l'âge, comme un homme qui resterait « cousu d'enfant » (1).

 

La question de savoir si Gombrowicz est ou non homosexuel est finalement mal posée. Gombrowicz prend soin de prévenir le lecteur : « Rien de tout ce que je dis n'est catégorique – tout est hypothétique... Tout. Oui, tout – et pourquoi le cacher ? – dépend de l'effet produit sur vous. » (pp. 262-263)

 

Et si l'érotisme gombrowiczien passe par la figure omniprésente du garçon, c'est sans doute que la pulsion sexuelle reste pour lui d'essence fondamentalement masculine : toujours dans l'ambiguïté, la dérobade, le secret. Chez Gombrowicz, le personnage féminin n'est jamais un caractère mais une fonction ; son corps est un artefact. Et dans La pornographie, c'est de façon très explicite à ce sujet que l'auteur fait figurer systématiquement les mots « garçon » et « fille » entre parenthèses : au-delà de leur spécificité sexuelle, ne compte que ce qu'ils ont en commun, la jeunesse, l'immaturité.

 

L'homosexualité prend forme chez lui contre le sexe – entendre l'hétérosexualité : dans cette latence de l'acte, toujours possible avec l'adolescent, jamais avec la femme : « Et ce qui remontait, ce qui effleurait une fois de plus, était ce désir d'une jeunesse mienne, bien à moi, c'est-à-dire de mon image. D'une jeunesse identique, qui était justement en train de revivre dans les autres, mes cadets. [...] Regardant de-ci de-là les maisonnettes qui jonchaient la vallée, bondées d'une multitude de jeunes garçons quelconques dormant de leur banal sommeil, je me disais que c'était chez eux, dans leur jeunesse, que ma patrie se trouvait transférée. » (pp. 247-248)

 

Et Gombrowicz sent très bien à quel bastion il s'attaque en se livrant ainsi à la fascination du même sexe : « La fureur doublée de répugnance qu'éprouvent les hommes virils, couvant, élevant, amplifiant à loisir leur virilité ; les anathèmes de la morale, toutes les ironies, les sarcasmes et les colères de notre culture qui veille jalousement sur la primauté du charme féminin, tout cela s'abat d'un bloc sur le jeune éphèbe qui louvoie aux lisières ombreuses de notre existence officielle. » (p. 255)

 

Malgré les apparences, les choses, depuis 1954 où Gombrowicz écrivait ces lignes, ont-elles changé radicalement ?

 

Quoi qu'il en soit, pour Gombrowicz, sa position reste une déclaration de guerre aux valeurs établies : « Oui, j'exigeais que l'Adulte fût soumis au Cadet, au Benjamin. J'exigeais que fût enfin légitimée notre tendance au perpétuel rajeunissement, et que la jeunesse fût reconnue comme une valeur bien distincte, authentique et qui modifie notre attitude envers les autres valeurs. » (pp. 239-240)

 

Pour prémonitoires qu'elles paraissent à première vue, ces lignes engagent tout autre chose que cette sorte de consensus mou qui impose aujourd'hui collectivement l'impératif de paraître jeune à tout prix, l'adoption des signes grégaires d'une juvénilité sur commande.

 

Chez Gombrowicz, l'adulte ne quitte pas magiquement son statut irrémissible d'aîné. Mais la vague infinie de l'amour interdit et flétrissant – amour qui véritablement jette l'adulte à genoux devant l'adolescent – lui apparaît comme la juste « revanche de la nature sur le viol que l'homme vieillissant perpétue sur l'adolescent » (p. 257). Et si donc, dans la société, « l'adulte avilit et dégrade ainsi son cadet, c'est pour ne pas tomber à genoux devant lui » (p. 257). L'adulte crée les valeurs pour ne pas tomber dans le piège intime de la sous-valeur, de l'infériorité de la jeunesse.

 

L'aveu labyrinthique de l'écrivain met en œuvre toute une stratégie où le demi-mensonge, l'outrance, la dénégation se mêlent étroitement, tant et si bien que le soupçon vient au lecteur que le blanc n'est jamais là que pour dire le noir. Tout se passe comme si Gombrowicz ne se dérobait à la vérité de son homosexualité que pour mieux faire découvrir le caractère insondable et angoissé de cette quête.

 

« Ainsi, ce ne sont pas des aventures érotiques que je cherchais au Retiro, mais [...] la jeunesse : la mienne et aussi celle des autres, car la jeunesse en uniforme de soldat ou de matelot, celle des petits gars tout simples du Retiro m'était, elle, inaccessible : l'identité de sexe, le manque d'attrait sexuel excluaient toute chance de s'unir et de se posséder. » (p. 237)

 

Que Gombrowicz ait consommé ou non ces aventures portuaires n'est pas essentiel : encore une fois, son érotisme est lié à l'immaturité bien plutôt qu'au sexe lui-même. Et dans toute l'œuvre de Gombrowicz, on ne trouve pas une scène de nature à proprement parler sexuelle, ni homo ni hétéro. La sensualité s'investit toujours, à travers ses multiples masques ou avatars, dans l'effraction brutale d'une figure constamment mise en scène, fût-ce de façon souvent parcellaire, dans ces gros plans insistants de nuque, de mollet, de pied, de genou : figure fragmentée de l'adolescent primitif, figure emblématique de l'Immaturité, en opposition symétrique avec celle de l'homme mûr, de l'homme en costume. Le voyou fait face au voyeur, le « cousu d'enfant » (1) à la maturité.

 

S'agissant de son homosexualité, nul doute qu'on ne touche à la part la plus secrète, la plus délibérément enfouie de l'écrivain. Witold Gombrowicz finira par épouser, à l'extrême fin de sa vie, une jeune femme. Rita Gombrowicz, c'est véritablement l'accomplissement de l'homme et de l'œuvre, dans et par la mort de Witold.

 

Toujours est-il que, sur la question de l'homosexualité en général, les opinions de Gombrowicz ne souffrent d'aucune ambiguïté :

 

« C'est juger de manière bien étriquée que de voir là une simple perversion sexuelle. [...] Les problèmes de l'âge et de la beauté sont loin, chez les gens qui sont réputés normaux, d'être suffisamment tirés au grand jour, suffisamment libres de tout tabou. C'est là une de nos pires faiblesses, un de nos pires mutismes. » (p. 262)

 

Pour Gombrowicz, l'homme doit être tiré au jour, dans sa nudité, dans sa vulnérabilité.

 

■ Journal Tome I, 1953-1956, Éditions Christian Bourgois, 1981, ISBN : 2267002574

 

1. Witold Gombrowicz, Bakakaï, Editions Denoël, 1984, ISBN : 2207280233, p. 97

 


Lire aussi : Un amoureux flou de la jeunesse : Witold Gombrowicz - L'école comme triomphe du “cucul”

 

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L'école comme triomphe du “cucul” par Witold Gombrowicz

Publié le par Jean-Yves

Jojo est un adulte que l'on reconduit de force à l'école. Un lieu où la force de la quotidienneté agit comme une inertie ; un lieu où on se laisse aller sans en avoir conscience.

 

Pour Gombrowicz, l'école, qui est régie par la banalité, organiserait la « régression psychologique » : une enfance toute maintenue dans la puérilité… le « cucul puéril ».

 

« — Allons, Jojo, viens, nous allons à l'école.

— A quelle école ?

— A l'école de M. le Directeur Piorkowski. Un établissement de premier ordre. Il reste des places libres en 6e. Ton éducation a été négligée et il faut avant tout combler tes lacunes.

— Mais à quelle école ??

— A l'école de M. le Directeur Piorkowski. N'aie pas peur, nous les enseignants, nous aimons bien les petits poussins, psst, petit, petit, laissez venir à moi les petits enfants.

— Mais à quelle école ??

— A l'école de M. le Directeur Piorkowski. Il m'a demandé justement de l'aider à remplir toutes les places vacantes. L'école doit marcher. Sans élèves, il n'y aurait pas d'écoles et sans écoles, il n'y aurait pas de professeurs.

A l'école ! A l'école ! C'est là qu'il faut que tu ailles en classe.

— Mais à quelle école ???

— Eh ! Attention, pas de caprices ! A l'école ! A l'école !

Il appela la servante, lui dit de me donner mon paletot, la fille, ne comprenant pas pourquoi un monsieur étranger m'emmenait, entonna des lamentations, mais Pimko la pinça : pincée, elle ne pouvait plus se lamenter, elle montra les dents en éclatant du rire d'une servante qu'on a pincée; à me prit donc par la main et me fit sortir, et dehors il y avait des maisons et des gens comme d'habitude !

Police ! C'était trop bête ! Trop bête pour être vrai ! C'était impossible, parce que trop bête ! Mais trop bête pour que je puisse m'y opposer... Je ne le pouvais pas avec ce pédant ordinaire qui était un pédant banal. Exactement comme lorsque quelqu'un vous parle avec trop de banalité, vous ne pouvez rien faire, Mon cucul puéril et inepte me paralysait, m'enlevant toute possibilité de résistance; je trottinais auprès du géant qui marchait à grands pas, je ne pouvais rien faire. Adieu esprit, adieu œuvre à peine commencée, adieu forme propre et véritable, au revoir, au revoir, forme affreuse, infantile, verte et pas encore muée ! Banalement empédanté, je fais de petits pas aux côtés du grand géant qui se borne à marmonner :

— Hep, hep, petit... Mouche ton nez. Je t'aime bien, hé, hé... Petit garçon, garçonnet, blondinet, hé, hé, hé... psst, psst, psst, mon petit Joseph, mon petit Jojo, Jojinot, petit, petit, petit, houe-la, houe... » (pp. 24/25)

 

Le triomphe de l'institution « école », c'est qu'elle tue le vouloir, le désir de fuite. La « grimace », c'est cette parodie d'enfance que l'école réussit à imposer.

 

Ma grimace, c'est mon image d'élève, ce que l'école a fait de moi : un être juste capable de produire des « cuculteries » naïves.

 

« En théorie, rien ne semblait plus simple : il n'y avait qu'à sortir de l'école et à ne plus y revenir. Pimko ne me ferait pas rechercher par la police. Les tentacules de la pédagogie cuculique ne devaient pas s'étendre si loin. Il suffisait de vouloir. Mais je ne pouvais pas vouloir. Pour fuir, il faut une volonté de fuite, mais d'où tirer une telle volonté lorsqu'on remue les doigts de pieds et qu'on change de visage dans une grimace de dégoût ? Je compris alors pourquoi nul ne pouvait s'enfuir de cette école : tous les visages et toutes les attitudes anéantissaient les possibilités de fuite, chacun restait captif de sa propre grimace et bien qu'ils eussent tous dû s'enfuir, ils ne le faisaient pas parce qu'ils n'étaient plus ce qu'ils auraient dû être. Fuir signifiait non seulement quitter l'école, mais surtout se fuir soi-même, se fuir, fuir le blanc-bec que j'étais devenu à cause de Pimko, l'abandonner, revenir à l'homme adulte que j'étais. Mais comment fuir ce que l'on est, où trouver un point d'appui, une base de résistance ? Notre forme nous pénètre, nous emprisonne du dedans comme du dehors. J'avais la conviction que, si la réalité pouvait en un seul instant recouvrer ses droits, le caractère grotesque de mon incroyable situation deviendrait si manifeste que tous s'écrieraient :

— Qu'est-ce que cet homme mûr fait ici ?

Mais l'étrangeté générale étouffait celle de mon cas particulier. Oh, montrez-moi seulement un visage qui ne soit pas déformé, qui me permette de discerner les grimaces du mien ! Mais on ne voyait à la ronde que des visages disloqués, laminés, retournés, dans lesquels le mien se reflétait comme dans un miroir déformant, et ces reflets savaient bien me retenir ! Rêve ou réalité ? » (pp.54/55)

 

in Ferdydurke, Witold Gombrowicz, traduit par Georges Sédir, Editions 10/18, 1990, ISBN : 2264005386

 


Lire aussi : Un amoureux flou de la jeunesse : Witold Gombrowicz - Journal, Witold Gombrowicz

 

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Un amoureux flou de la jeunesse : Witold Gombrowicz

Publié le par Jean-Yves

Witold Gombrowicz (1904-1969), à travers ses romans [Ferdydurke (1), La pornographie, Trans-Atlantique], ses pièces de théâtre, son Journal, n'a cessé de faire l'éloge de la jeunesse, de l'immaturité.

 

L'auteur polonais reste une énigme. Mais une énigme tout à fait d'actualité. Parce qu'aujourd'hui on encense, plus que jamais, la jeunesse : sa lecture est de ce fait particulièrement passionnante.

 

Le rapport avec l'immaturité est quotidien, sous-tend nos activités, nos loisirs, et ceci de la façon la plus grossière, la plus « cuculisante » :

 

« Il existe aussi, explique Gombrowicz, une immaturité vers laquelle nous fait basculer la culture lorsqu'elle nous submerge, lorsque nous ne réussissons pas à nous hisser à sa hauteur. Nous sommes infantilisés par toute forme "supérieure". L'homme, tourmenté par son masque, se fabriquera à son propre usage et en cachette une sorte de sous-culture : un monde construit avec les déchets du monde supérieur de la culture, domaine de la camelote, des mythes impubères, des passions inavouées... domaine secondaire, de compensation. » (2)

 

Dans Ferdydurke (1), la manière, dont Pimko « cuculise » les écoliers, parodie avec bonheur la manière dont le pouvoir se sert du peuple :

 

« Il est vrai que pour nous les jeunes, rappelle Christophe Jezewski, l'œuvre et la pensée de Gombrowicz furent un formidable rempart contre la pression du totalitarisme, contre la "cuculisation" de l'école stalinienne et de la part des mass média, mais aussi des milieux réactionnaires de l'extrême droite. Elles nous donnaient droit à un certain élitisme, à l'indépendance. » (3)

 

De façon générale, quel que soit le régime politique, la relation entre le Pouvoir (paternel) et le peuple est infantilisante à souhait, comme l'observent moult textes des XIXe et XXe siècles. Sous d'autres latitudes, les entreprises de colonisation, de protectorat, ont engendré aussi ce lien – indispensable à leur réussite –, maturité-immaturité, « cuculisation » oblige.

 

De tous les âges de la vie, l'enfance n'est-elle pas le plus « cuculisé » de tous ? Et comment asservir le peuple ? Comment diriger les masses ? En tirer profit ? Il suffit d'infantiliser, de « cuculiser ». L'enfant, le nègre, l'esclave, l'exilé, l'homme qui subit une quelconque différence, sont tous aux abois dans un univers friand de boucs émissaires et de martyrs de l'immaturité.

 

Aujourd'hui, où que l'on regarde, où que l'on se tienne ou se dirige, soufflent les courants d'air de l'immaturité qui font attraper de bons rhumes juvéniles aux plus austères des grands pontes. Cette « cuculisation » n'est-elle pas à l'apogée dans l'art, dans la musique en particulier, laquelle réduite à un bien de consommation, n'est plus qu'une forme juvénilisée, réduite à l'appétit des sens, à la simplification, au conformisme des styles ?

 

Ces propos pourraient s'étendre aux classes prolétaires et bourgeoises, aux masses, à tous les enfants d'une sous-culture. Peur face à la vieillesse et à la mort qui détermine ainsi l'attirance de l'homme contemporain vers l'immaturité. Gombrowicz n'était pas seulement précurseur d'idées, il était aussi saisi par des fantasmes et des phobies qui animent chacun aujourd'hui de façon consciente ou le plus souvent refoulée.

 

 

Tant de slogans « cuculisants » émergent de la société occidentale : protégez votre peau, vos dents, vos yeux, protégez vos enfants, votre avenir... Pêle-mêle, hantise des rayons solaires, des caries, des sadiques, de la crise économique, des virus meurtriers, tout contribue par le biais de la fragilisation à rendre immature, enfantin.

 

Comme Zuta, dans Ferdydurke (1) qui « voyait la maturité dans l'immaturité », nous découvrons l'immaturité au cœur de la maturité. Il y a une véritable escalade de l'immaturité dans nos sociétés qu'il est difficile d'accepter. Avec l'achat à crédit du canapé, de la cuisine équipée, l'immaturité est installée dans les foyers – en chair, en os, en sourires, en couches-culottes et en babillages : l'enfant. Offert, exposé à la vue du voisinage… une sorte de lifting décoratif, cachant les maléfices de l'arrière-saison qui approche doucement mais sûrement.

 

De même que nous avons eu l'homo americanus, l'homo-sovieticus, de façon plus vaste, embrassant tous les domaines et tous les continents, s'ajoute au musée d'anthropologie un nouveau spécimen qu'avait flairé depuis longtemps Witold Gombrowicz : l'Homo immaturitus ou Homo cuculicus.

 

Gombrowicz place une majuscule devant Jeunesse, Immaturité, Infériorité. Parce qu'il a ressenti le feu brûlant de cette Jeunesse, reconnu son pouvoir infernal, découvert la fascination cruelle qu'elle exerce sur certains adultes :

 

« Regardez... quand s'achève l'enfance et que l'adulte n'est pas encore vraiment là, c'est-à-dire entre quatorze et vingt-quatre ans, l'homme jouit d'une sorte de floraison. C'est chez lui la seule période de beauté absolue. Il existe dans l'humanité une réserve immortelle de beauté et de charme qui est – hélas, hélas ! – liée à la jeunesse. Oh non, il ne suffit pas d'admirer la beauté des tableaux abstraits – elle est sans risque –, il faut l'éprouver à travers ce qu'on a été, ce qu'on n'est plus, à travers cette infériorité de la jeunesse. » (4)

 

Il faut voir dans Ferdydurke (1) une destruction de la sexualité elle-même, une « cuculisation », une infantilisation de la sexualité. À travers cette histoire grotesque d'un monsieur qui devient un enfant parce que les autres le traitent comme tel, autant dans les rapports de ce monsieur avec la lycéenne moderne, avec Sophie lors de son enlèvement, ou dans les rapports de Pimko avec les élèves, ceux de Mientus avec le valet de ferme, la sexualité est tournée en dérision de la façon la plus sournoise, tombée de son piédestal, dépossédée de sa gravité, de sa lourdeur.

 

Autant Ferdydurke est écrit avec cette manière si peu sérieuse de voleter, de butiner ça et là, de démolir avec allégresse un édifice des plus imposants, de saper ses fondations d'une chiquenaude, autant le Journal de l'auteur révèle une lutte difficile, douloureuse pour vaincre la sexualité elle-même. La vaincre en la prenant corps à corps ; la vaincre en dansant avec la sensualité de ses jeunes démons, en s'égarant dans les bas-fonds de Buenos Aires. La vaincre non sous la terreur du péché, de la culpabilité qui tenaillent le chrétien, mais la vaincre au nom du Jeune, de l'Immature, de l'Inférieur et de l'immortalité qu'il recèle. On n'est jamais aussi proche de la mort que par l'adhésion au sexe. Le rire, le ton plaisantin et nihiliste de Gombrowicz sont des coups de gueule jetés aux pouvoirs mortels de la sexualité.

 

Dans l'imagerie classique, Eros lance une flèche sur les amoureux. Ici, au contraire, c'est Gombrowicz qui porte un carquois, bande son arc et transperce de mille traits Eros lui-même.

 

Lorsqu'entre 1939 et 1947, Gombrowicz explore le Retiro, les bas-fonds de Buenos Aires, c'est un étrange paradoxe, une atmosphère trouble qu'il traverse. Le Retiro est un lieu, une zone délimitée où règne un « secret diabolique » – « c'était que rien ne pouvait y arriver à terme, tout y était forcément en-dessous du niveau admis, demeurant dans sa phase préliminaire, non accompli, baignant dans l'Inférieur » (5). Là, faisant l'amour avec des jeunes garçons et des marins, Gombrowicz faisait l'amour avec un lieu ombrageux, Immature, Inférieur qui nourrit et enfante toute son œuvre.

 

Dans son Journal, Gombrowicz vacille entre l'ombre et la lumière, entre la nuit du Retiro et les masques du grand jour, prend conscience, avec une acuité exceptionnelle, des raisons qui empêchent en général l'homme d'aimer l'adolescent, le forcent à s'attacher à la femme, tout en observant son propre cas.

 

Au seuil de la trentaine, l'écrivain se révèle incapable d'éprouver du sentiment pour une femme, qu'il accède à l'univers de la Jeunesse, qu'il se fourre littéralement en elle. C'est par cette brèche qu'il s'éprend du « blanc-bec », du gamin, de l'adolescent trouble et ne peut cependant goûter à un érotisme complet et réel. L'attirance sexuelle envers la femme est encore trop forte chez lui. Gombrowicz ressent un handicap : la maturité, sa propre maturité, sa vieillesse qui lui tombe dessus tout à coup, alors qu'il se contemple dans une glace, et l'empêche d'accéder au monde de l'adolescent, de l'inachevé, de lever tous les interdits et d'aimer, jusqu'à être dévoré par lui, l'adolescent.

 

D'où toute une suite de réflexions très profondes dans le Journal sur le ballet incessant, à la chorégraphie parfois hésitante, qui se joue à trois – l'homme, la femme, l'adolescent –, la femme faisant écran, empêchant l'homme de s'éprendre et de se soumettre aux charmes, à la beauté de l'Inférieur, de l'Incomplet, du blanc-bec, de l'Adolescent.

 

Lorsque Angelo Rinaldi, travaillant alors à Nice-Matin, interviewa le maître à Vence en 1965 et fit allusion à l'homosexualité, Gombrowicz, rapporte le critique, « a éclaté en me disant : "Mais voilà, vous êtes comme tous les Français, vous ne pouvez pas raisonner autrement qu'en-dessous de la ceinture !" J'avais mis le doigt sur quelque chose. » (3) Ce qui est intéressant, c'est de voir l'auteur osciller entre la confidence et le désaveu, entre la lumière et l'ombre, choisissant l'une sans se défaire de l'autre. Ses relations avec le Retiro illustrent cette hésitation douloureuse, entre les bas-fonds où vit la beauté de l'Adolescent, avec son attirance, sa sensualité, et le monde officiel de la Femme, de l'amour "orthodoxe", avec ses rôles attendus qui ne le satisfont pas.

 

Comment évite l'adulte de tomber sous les charmes ensorceleurs de l'Adolescent ? Par ce « terrifiant avantage [...] social, économique, intellectuel, qui se matérialise avec une cruauté méthodique - acceptée du reste par les victimes [...]. Ne pouvait-on soupçonner toutefois que si l'adulte avilit et dégrade ainsi son cadet, c'est pour ne pas tomber à genoux devant lui ? [...] Et la vague infinie de l'amour interdit et flétrissant – amour qui véritablement jette l'adulte à genoux devant l'adolescent –, n'était-elle pas une revanche de la nature sur le viol que l'homme vieillissant perpétrait sur l'adolescent ? » (3)

 

L'érotique qui lie l'adulte au jeune garçon en général n'est pas une érotique simple, mais complexe. Sans doute délibérément complexe. La symbiose adulte-jeune est sans cesse à l'œuvre, chaque jour, mais son caractère érotique, son élément sensuel, son moteur sexuel, sont reliés à d'autres caractères, d'autres éléments non moins urgents que la pulsion érotique. L'érotisme jeune-adulte est enchevêtré dans un jeu de nécessités et de besoins sociaux et biologiques. Force d'équilibre, de vitalisation, de sens, de détermination de l'existence. Répondant dans son Journal à Sandauer, un critique, qui voyait en Gombrowicz un pervers, ce dernier réagit vertement :

 

« Au désir de l'homme d'être Dieu, s'oppose un autre désir, radicalement différent, celui d'être Jeune [...]. Suis-je un pervers lorsque j'affirme que la nature du jeune garçon, tellement particulière, tellement spécifique dans son inachèvement, son insuffisance, son infériorité, dans sa légèreté étrange, est un facteur indispensable pour comprendre la nature de l'adulte – et donc la nature de notre univers d'adultes ? Suis-je malade lorsque j'affirme qu'au sein de l'humanité s'opère sans cesse une collaboration clandestine des âges et des phases de développement, que s'y déroule un jeu d'enchantement, de fascination, de violence, qui fait que "l'adulte" n'est jamais uniquement "adulte" ? Nous disons : l'homme. Pour moi, ce mot ne signifie rien. J'ai toujours envie de demander : l'homme de quel âge, par quel âge fasciné ? À quel âge assujetti ? À quel âge lié dans son humanité ? » (4)

 

Il y a à travers son Journal un jeu de cache-cache et un jeu de miroir. Gombrowicz joue avec l'adolescent, se révèle à travers lui et se dissimule au lecteur, au nom même de l'Immaturité, de la Jeunesse. Tout dire, tout avouer, ce serait perdre le feu sacré de l'Inaccompli en soi, du Non-achevé.

 

On est surpris par cet iconoclaste, toujours sur le qui-vive, anticonformiste, se laissant immergé par ce sentiment de honte, auquel de surcroît il semble tenir. Comme si perdant sa honte, Gombrowicz perdrait tout lien avec l'Immaturité, l'Infériorité, la Jeunesse. La honte, domaine de l'obscurité, c'est aussi la Nuit, le lieu de la Nuit qui pour lui par excellence est le Retiro. C'est la Nuit, les quartiers brumeux qui sont le théâtre obscur d'aventures avec des marins et de jeunes garçons. La pédérastie vit ici au cœur des ténèbres.

 

L'homosexualité devient, pour ainsi dire, l'antithèse du jour. Le Gombrowicz qui s'avance à la lumière garde en lui précieusement la Nuit du Retiro, ses recoins, ses quartiers brumeux, ses bars interlopes, son port et ses secrets, comme des antres où se tissent les liens troubles unissant l'homme au garçon, au Jeune, à l'Immature, dans toute sa sensualité et sa volupté.

 

Et cette éternité incarnée par la Jeunesse, la fraîcheur, trouve ici son refuge le plus certain. L'éternité s'enfante dans les ténèbres du moi secret. Son visage le moins avouable est fait de sensualité, de beauté juvénile liée aux caresses, aux spasmes de la jouissance. Elle prend naissance dans les ténèbres du moi, avec des chairs et des corps immatures, ou proches de la maturité, comme ceux que caressait Gombrowicz.

 


1. Ferdydurke, premier roman de Gombrowicz, paru en Pologne en 1937, Editions Gallimard/Folio, 1998

2. Préface à La Pornographie, Editions Christian Bourgois, 1980

3. Magazine littéraire n°287, avril 1991, dossier Witold Gombrowicz

4. Journal, tome III, 1961-1969, Editions Christian Bourgois, 1981

5. Journal, Tome I, 1953-1956, Editions Christian Bourgois, 1981

 

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Les leçons inattendues du « mariage trans » par Eric Fassin

Publié le par Jean-Yves

Le 4 juin 2011, deux femmes se mariaient à Nancy, le jour de la Marche des fiertés. En France, le mariage reste interdit aux couples de même sexe. Cependant, aux yeux de l'état civil, si Elise est (depuis toujours) une femme, Stéphanie ne l'est pas (encore ?) : elle est transgenre, et non transsexuelle. C'est qu'elle n'a pas subi d'opération irréversible - ou refuse d'en fournir la preuve. Bref, son changement de sexe n'étant pas validé par un juge, elle est autorisée à épouser sa compagne.


Il n'en a pas toujours été ainsi. Le 5 juin 2004, l'union de deux hommes était célébrée à Bègles par Noël Manière, avant d'être annulée par la justice : il n'y aurait de mariage qu'entre un homme et une femme. Un an plus tard, deux femmes décidaient de prendre, si l'on peut dire, le mariage au mot : Camille était transsexuelle, et Monica transgenre. Pour l'état civil, il s'agissait d'une femme et d'un homme. Pourtant, alors que le maire de Nancy n'a pas soulevé d'objection au mariage d'une militante (Stéphanie Nicot est porte-parole de Trans-Aide), celui de Rueil-Malmaison s'était opposé avec succès à un « mariage militant ».


En 2005, le procureur de Nanterre s'indignait qu'on cherche « à faire évoluer la société en enfermant celle-ci dans le piège de sa propre logique » (sic). Pour rejeter la demande d'un couple qu'elle nommait pourtant «monsieur» et «madame», la justice recourait au genre en dénonçant un «mariage simulé» : se revendiquant femmes, Camille et Monica ne sauraient «se comporter comme mari et femme». Mais, en 2011, selon le procureur de la République de Nancy, « on ne peut pas empêcher un homme et une femme de se marier » ; il suffit donc d'appliquer la loi. C'en est fini d'une logique contradictoire : pour l'État, seul compterait désormais le sexe de l'état civil -et non le genre revendiqué.


Mais, quand s'efface la contradiction, surgissent des paradoxes. Le droit qu'on refuse à Stéphanie (s'identifier) interdit qu'on la prive d'un autre droit (se marier). Ou plutôt : les noces ne lui sont permises qu'avec une autre femme. Les transgenres n'auraient donc pas droit au mariage hétérosexuel : c'est en France la seule catégorie sociale dont l'État encourage l'homosexualité... Le paradoxe redouble. En effet, si demain Stéphanie voulait changer de sexe légal pour que ses papiers reflètent son identité, il lui faudrait au préalable divorcer d'Élise ; et, ensuite, elle ne pourrait plus épouser qu'un homme. Pour avoir encore droit au mariage, il faut changer de sexualité en même temps que de sexe. Certains pays européens ont renoncé à l'imposer ; pas la France.


De contradiction en paradoxes, le « mariage trans » est un révélateur : s'il est un droit fondamental, pourquoi réserver le mariage aux couples de sexe différent ? L'interdit vise les homosexuels ; néanmoins, ce cas limite donne à voir une absurdité inscrite dans le droit du mariage, mais aussi des trans. Ceux qui s'opposent à l'ouverture du mariage aux couples de même sexe le font au nom de la différence des sexes : s'il faut la garantir dans l'institution matrimoniale, c'est qu'elle définirait les structures anthropologiques de la filiation. On n'ose plus brandir la finalité procréative du mariage, comme dans le droit canonique, mais on prétend fonder la filiation, institution sociale, sur le socle biologique de cette différence. Or le changement de sexe exige, dans nombre de pays, la stérilisation. Sans doute n'est-ce pas la loi qui l'impose en France, mais la jurisprudence. Il n'empêche : le ministre de la Justice, Michel Mercier, affirmait fin 2010 que « la notion de changement de sexe irréversible », si elle n'implique plus nécessairement la chirurgie, passe au moins par un « traitement gommant certains aspects physiologiques, dont la fécondité ». Peu avant, le Conseil de l'Europe affirmait pourtant le droit des personnes transgenres à obtenir « des documents officiels reflétant l'identité de genre choisie, sans obligation préalable de subir une stérilisation ou d'autres procédures médicales ». Pourquoi la France, qui venait de dépsychiatriser les troubles de l'identité sexuée, ne rompt-elle pas avec une pratique que Thomas Hammarberg, commissaire européen aux droits de l'homme, qualifie de « stérilisation forcée » ?


Comme l'écrit le juriste Philippe Reigné, « cette solution eugénique n'honore pas le droit français ». Si elle perdure toutefois, c'est qu'il en va de l'ordre sexuel. Sans stérilisation, une femme trans peut toujours féconder une autre femme et un homme trans encore donner la vie. Il ne s'agit pas seulement de reproduction. Avec le mariage, c'est aussi la filiation que vient troubler la « question trans ». On découvre que le sexe est une catégorie étatique autant que biologique. Pour refuser la violence faite aux trans, il nous faut donc concevoir un ordre symbolique démocratique, qui ne repose plus sur la différence des sexes.

 

Libération, Éric Fassin Sociologue (Ecole normale supérieure), jeudi 23 juin 2011

 

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Un instant d’éternité et autres nouvelles, E.M. Forster

Publié le par Jean-Yves Alt

Edward Morgan Forster souhaitait brûler la plupart de ses nouvelles. Nous sommes redevables à ses amis et compagnons de fredaines, Lytton Strachey et T.E. Lawrence, à qui il les montra, d'avoir évité un tel naufrage : car les treize nouvelles d'« Un instant d’éternité » dévoilent l'autre visage de l'auteur de « La route des Indes ».

Un rapport et un lien unissent ces treize récits : le souci constant de brocarder la respectabilité britannique.

Dans la nouvelle « Albergo Empédocle », Lord et Lady Peaslake et leurs amis impressionnent, par une entente tellement harmonieuse : en apparence pas un cil ne bouge, un groupe vraiment charmant, mais un tant soit peu éteint et silencieux pendant le voyage qui les mène de Palerme à Agrigente.

Un fil plus ténu relie ces treize récits l'un à l'autre, dans chacun d'entre eux, un événement, une rencontre imprévue vient craqueler cette façade de respectabilité.

Dans « Albergo Empédocle », le personnage d'Harold, délaissant sa fiancée Mildred Peaslake, s'endort-il du sommeil d'Endymion hors du sentier qui mène au temple, entre deux fûts de colonne : « Son corps déborde de vie, plein de la générosité de la terre et de la chaleur du soleil », un abandon inadmissible pour un citoyen de Sa Gracieuse Majesté, toujours soucieux d'un spectateur éventuel.

Dans « L'obélisque » et « Arthur Snatchfold », c'est un peu plus choquant :

« L'obélisque » relève tout à fait de l'humour anglais traditionnel, par son côté voleur-volé, arroseur-arrosé ; en l'espèce il s'agirait plutôt de la cocufiante-cocufiée...

« Arthur Snatchfold » se rapproche plutôt de Maurice mais comme le héros de Mort à Venise, un veuf, Sir Richard Conway, fait un jour la rencontre de la Beauté, pas sous les traits d'un blond éphèbe, déambulant dans le hall d'un hôtel de luxe, mais sous les traits d'un laitier musclé : chacun sait que le cliquetis matinal du « milkman » rythme autant la vie d'un Anglais qui se respecte que le rituel thé de l'après-midi ! Un peu plus tard Conway, en échancrant le col de chemise de Snatchfold, s'aperçoit, comme Hilda dans « L'obélisque » ou « Maurice » dans le roman qui porte son nom, que la gorge d'un laitier, d'un marin ou d'un garde-chasse ouvre plus d'horizons au désir que celle d'un aristocrate ou d'un instituteur.

Bien que, dans tous les nouvelles, Forster tourne le commutateur électrique un peu trop tôt, il suggère magnifiquement l'orgasme, par l'évocation fugace du décor environnant.

Par la bouche de Snatchfold, se découvre le message et la vraie morale de cet instant d'éternité :

« Qu'est-ce que ça peut bien leur faire, aux autres, si cela ne nous fait rien à nous ? »

À lire absolument !

■ Éditions Christian Bourgois, 2003, ISBN : 2267016559


Du même auteur : Maurice

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