Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Articles avec #citations tag

La femme comme symbole de la vie plutôt que l'objet essentiel du désir par Hugo Marsan

Publié le par Jean-Yves Alt

« En Algérie l'éloignement des familles et la présence de la mort donnaient à notre existence des résonances particulières comme si nous avions vécu à l'intérieur d'un rêve. Qui oserait se souvenir aujourd'hui de ces hommes enlacés dans la nuit, leurs corps si jeunes parcourus des frissons de la peur et de la jouissance ? C'était un univers d'hommes qui avait l'avantage d'être imposé par la guerre. Je pouvais me délecter de cette virilité outrancière sous la bénédiction de mon rôle d'officier. Les femmes ? Les femmes n'existaient plus. Chacun de nous devait accueillir en lui une femme tendre et perdue. Bien sûr, elle ne s'exprimait qu'en termes de guerrier mais, si l'un de nous tombait malade ou succombait au cafard – ils avaient entre dix-neuf et vingt ans –, cette femme tendre se réveillait en nous, elle pouvait avoir les gestes de la mère, de la fiancée. Dans ce village perdu du Sud algérien, coupés du monde, encerclés par l'ennemi enfoui sous terre, nous osions accepter la part féminine de notre être. Accord tacite, silence protecteur. Nous sauvions les apparences quand le commandant montait au poste. Mais était-il dupe de cette vie de tendresse et de compassion masquée sous le treillis et le béret conquérants ? N'admettaient-ils pas, tous, du simple soldat engagé malgré lui au général sans illusions, n'admettaient-ils pas que se crée un univers d'hommes isolés où se répartissaient des rôles de femmes ? Temps précaire, tout serait gommé au retour à la vie civile. La mort nous projetait vers le plaisir comme elle aurait pu nous lancer dans une guerre forcenée. Tout dépendait de l'officier et de ses interdits secrets. Mais le plaisir entre hommes gagnait tout le bataillon. Ces groupes essaimés sur les pitons étaient propices à la sexualité, hors des conventions. N'étions-nous pas des morts en sursis ? La connivence générale des soldats, la mort qui terrorisait ces guerriers d'occasion abolissaient les lois morales. C'est pendant cette période que j'ai pu oublier ma mère, m'en détacher. J'avais le droit. Nous avions tous les droits. J'ai mesuré alors combien les hommes entre eux pouvaient abstraire la femme. J'ai compris que la femme était davantage le symbole de la vie, de la durée, de la procréation que l'objet essentiel du désir. »

Hugo Marsan

in « La femme sandwich » (Essai sur la vie des femmes en province), Editions Acropole, 1987, ISBN : 978-2735700615

Voir les commentaires

Les sentiments à l'adolescence par Fred Uhlman

Publié le par Jean-Yves Alt

« Je me rendis compte, à ma joie, à mon soulagement et à ma stupéfaction, qu'il était aussi timide que moi et, autant que moi, avait besoin d'un ami. […] Quand je le quittai, je courus sur tout le chemin du retour. Je riais, je parlais tout seul, j'avais envie de crier, de chanter, et je trouvais très difficile de ne pas dire combien j'étais heureux, que toute ma vie avait changé et que je n'étais plus un mendiant mais riche comme Crésus. »

Fred Uhlman

in « L'Ami retrouvé », traduit par Léo Lack, Éditions Gallimard, 1971

Voir les commentaires

Puissance littéraire pour décrire les relations homosexuelles par Apollinaire

Publié le par Jean-Yves Alt

L'un des premiers à avoir décrit, avec une puissance littéraire, les relations homosexuelles fut Guillaume Apollinaire :

« Un matin, le prince Mony Vibescu, tout nu et beau comme l'Apollon du Belvédère, faisait 69 avec Cornabœux. Tous deux suçaient goulûment leurs sucres d'orge respectifs et soupesaient avec volupté des rouleaux qui n'avaient rien à voir avec ceux des phonographes. Ils déchargèrent simultanément et le prince avait la bouche pleine de foutre lorsqu'un valet de chambre anglais et fort correct entra, tendant une lettre sur un plateau de vermeil. »

Guillaume Apollinaire, extrait du roman « Les onze mille verges », 1907

Voir les commentaires

Indignation de Michel Tournier

Publié le par Jean-Yves Alt

Tournier, dont on va jouer le Roi des aulnes au théâtre. Il ne sait rien du projet, ne veut pas s'en mêler. Il a toujours des déboires quand il s'en mêle. Aussi, à présent, il adapte ses Rois mages pour les enfants, mais on ne veut pas qu'il leur explique la sodomie. Il est indigné. « Tuer à la mitraillette, ça, on peut. Mais ouvrir sa braguette, pas question ! »

Je lui dis que j'ai vu l'autre jour un barman, dans le TGV, qui était plongé dans les Météores, et avait lu tous ses romans. « Oui, je plais aux humbles. J'aime cela. Un de mes amis a rencontré une dame-pipi plongée dans Vendredi. Il s'en est étonné, et elle lui a dit, vertement : "Est-ce qu'il y a une littérature spéciale pour les dames de lavabo ?" La réponse m'a ravi. Je lui ai envoyé ma photo dédicacée. »

Matthieu Galey, 9 janvier 1983

in Journal 1974-1986, Editions Grasset, mars 1989, ISBN : 978-2246402619, page 234

Voir les commentaires

Le principal facteur de déséquilibre pour l'homosexuel est l'opprobre sociale par Daniel Guérin (1969)

Publié le par Jean-Yves Alt

J'ai toujours pensé que le corps humain, par nature, est réceptif à toute la gamme des stimulants sexuels : non pas même bisexuel, mais polysexuel, Fourier lui-même n'a pas hésité à suggérer, dans son « Nouveau Monde amoureux », qu'on devait utiliser aussi bien l'homosexualité que d'autres formes d'amour pour créer l'harmonie sociale, dans la vie collective qu'il proposait aux hommes et aux femmes. De même, après Stirner, tous les mouvements anarchistes, de caractère individualiste, ont eux aussi défendu le droit à l'expression homoérotique, tout autant que les autres formes de relations sexuelles. Cela n'était pas dû – entendons-nous bien – à une préférence particulière. Ce qu'ils souhaitaient, c'était donner à chacun la possibilité d'être soi-même dans l'ensemble de ses dimensions (sociale, politique et sexuelle). Dans les premières années de la Révolution russe, la société qui se dessinait alors se fondait beaucoup plus sur un type de modèle libertaire, où, dans un enthousiasme collectif, hommes et femmes participaient aux tâches énormes de la construction socialiste, sans être réprimés dans leur sexualité. Cette communion s'appuyait sur les échanges idéologiques et sur les échanges sentimentaux ou érotiques : l'homosexualité était intégrée (voir l'article de Reich : « Rétablissement de la loi contre l'homosexualité en Union Soviétique »).

Or, paradoxalement, cette société socialiste a pris ensuite un visage autoritaire, la forme d'une dictature qui, tout en continuant à construire ce qu'on appelait le « socialisme», a, peu à peu, rétabli les valeurs petites-bourgeoises (structure du couple institutionnalisée, vie de famille, interdiction de l'homosexualité et même intolérance à l'égard de conduites hétérosexuelles telles que le donjuanisme).

Il n'en reste pas moins, à mes yeux, que seule une société collectiviste de caractère libertaire peut, dans la fraternité retrouvée, faire sa place aux homosexuels. Le travail et la vie en collectivité n'excluent pas les droits de l'individu, les valeurs individuelles. Cela dit, même à l'heure actuelle, dans les sociétés capitalistes, les victoires partielles sur l'obscurantisme ne sont pas à sous-estimer, loin de là ! Je ne fais aucune différence entre l'amélioration des salaires, du régime des prisons ou du droit civil (par exemple, l'émancipation de la femme) et la lutte en matière de répression des homosexuels, lutte qui doit être engagée dès maintenant.

Sur un plan scientifique, Gide avec son « Corydon » (livre beaucoup moins dépassé qu'on voudrait le faire croire), Émile Armand dans ses innombrables conférences, articles et brochures, René Guyon dans ses remarquables « Études d'éthique sexuelle » (trop peu connues) et surtout Kinsey ont aidé, à mon avis, beaucoup plus que Freud, empêtré dans sa théorie des « stades à dépasser », à modifier l'attitude de la société à l'égard des homosexuels. Je voudrais rappeler d'ailleurs que dans mon essai : « Kinsey et la sexualité », J'avais montré que, beaucoup mieux que les psychanalystes, Kinsey avait posé le problème de l'homosexualité de manière scientifique et rationnelle : pour lui, la sexualité n'obéit à aucune « finalité » (la procréation), et, pour tout un chacun, ce qui est bienfaisant est de recourir à toutes les possibilités de soulagement sexuel. La nature, en somme, a offert à l'être humain de se livrer à une fête sexuelle qui n'exclut aucune pratique ni aucun objet.

Le principal facteur de déséquilibre pour l'homosexuel est l'opprobre sociale par Daniel Guérin (1969)

L'homosexuel est-il « normal » ? S'il s'agit de l'homosexuel exclusif, ce dernier est peut-être moins « normal» que les autres qui peuvent avoir des rapports sexuels avec les deux sexes, avec les objets sexuels les plus différents. Il est difficile pourtant de faire la part de « l'anormal » dans le cas des homosexuels exclusifs. Je pense que le principal facteur de déséquilibre, dans la vie d'un homosexuel, doit être attribué à un sentiment d'opprobre sociale : ce seront les voisins qui l'espionnent, la concierge qui ricane à son passage, etc. Je crois qu'on pourrait comparer le malheur de l'homosexuel à celui de Don Juan. Dans une belle page des « Cenci », Stendhal observe que si le légendaire séducteur est devenu un monstre, c'est à cause de la condamnation portée sur lui par la société de son temps. Le déséquilibre qu'on peut, à l'occasion, découvrir dans le comportement de certains homosexuels n'a pas d'autre origine. Cela dit, l'être humain est contradictoire, soumis à diverses motivations intérieures – l'hérédité peut-être ? La transmission des gènes obéit à des lois si mystérieuses... La science, sur ce point, n'en est qu'à ses débuts.

On répète parfois encore que la répression de l'homosexualité se justifierait, en ce qu'elle serait un facteur de « décadence ». Et l'on se réfère assez souvent à l'Empire romain. Il se trouve que j'ai étudié d'assez près cette société. Qu'y trouve-t-on ? Un empereur avec des moyens financiers énormes, et, près de lui, de grands propriétaires fonciers, accaparant des latifundia d'une immense richesse. Ils pouvaient bafouer toutes les valeurs humaines en faisant une consommation mercantile de chair humaine. Il faut donc bien distinguer, quand on parle de l'Antiquité – surtout de la Rome impériale –, entre le comportement sexuel en soi, d'une part, et, d'autre part, l'usage qu'on en pouvait faire par la grâce du signe monétaire. La réaction chrétienne, dans un premier temps, s'explique et se justifie même fort bien : les esclaves de Rome, devenus chrétiens, ne pouvaient pas ne pas se révolter avec violence contre la rapacité sexuelle des praticiens qui pouvaient s'offrir leur fils ou leur fille à coups de sesterces. Lisez à ce sujet Juvénal !

Je pense qu'il y a aujourd'hui, de plus en plus – et je m'en réjouis –, une tendance générale vers la diminution de la différence entre les deux sexes. Dans la rue, il arrive qu'on ne puisse plus distinguer un garçon d'une fille. En ce qui concerne les homosexuels, je pense avant tout à ceux qui sont emprisonnés comme des « droits communs » pour avoir tenté de satisfaire leur sexualité par un acte qui était l'expression d'eux-mêmes. Aussi, à tous ces homosexuels qui ont peine à s'assumer eux-mêmes, à supporter la réprobation sociale dont ils sont l'objet et que hante l'idée du suicide. J'ai reçu à ce sujet des lettres bouleversantes. Le plus urgent est de rendre à ces homosexuels le goût de vivre.

Daniel Guérin

Plexus n°26, juillet 1969, pp. 123-124


Du même auteur : La vie selon la chair - Homosexualité et Révolution - Le feu du sang : autobiographie politique et charnelle

Voir les commentaires

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50 60 70 80 90 > >>