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Articles avec #livres pour les plus jeunes et les autres tag

George, Alex Gino (2017)

Publié le par Jean-Yves Alt

Y a-t-il sujet plus tabou que ces hommes qui se désirent femmes ? Sujet encombré d'ailleurs de fausses directions comme l'homosexualité masculine qui n'a rien à voir avec ce questionnement ou le travestissement qui appartient à un tout autre domaine, aussi passionnant soit-il !

Pourquoi la plupart des gens ont un avis très tranché sur ce que doit être un homme ou une femme ? Cela même dans les pays où chacun dispose d'une grande liberté de penser. Pourquoi les enjeux, qui se « cachent » derrière ces identités, sont si peu revendiqués ? Pourquoi le dépassement du modèle binaire fait-il si peur ? Pourquoi ne prend-on pas conscience plus souvent qu'être une femme ou un homme n'a pas le même sens, suivant les époques et les lieux ? Pourquoi gomme-t-on encore trop souvent l'existence sociale du corps ?

C'est sans doute parce que la plupart des gens sont convaincus que les différences sexuelles, les fonctions sexuelles, etc. sont régis par la nature. Ou parce qu'ils préfèrent ignorer ces interrogations.

Qui est George ? C'est un garçon de 9 ans dont sa mère est très fière. Il entretient de très bonnes relations avec son grand frère Scott qui pense que George est homosexuel. Pour Scott, cela ne poserait aucun problème puisque son meilleur ami est lui-même homosexuel. George est aussi le « meilleur ami » de sa camarade de classe Kelly. Personne autour de George ne voit qui « ELLE » est vraiment. Car le point central de ce roman est que George est convaincu d'être une fille dans un corps de garçon.

L'excellente idée d'Alex Gino se situe dans la manière de narrer cette histoire. Le narrateur est omniscient : il sait tout et il livre aux lecteurs le moindre détail. En explorant toutes les facettes de George, le narrateur permet aux lecteurs d'envisager une vie pour ce personnage. A cela s'ajoute que le narrateur désigne George par le pronom « ELLE ». Cette reprise anaphorique place le lecteur expérimenté dans un rapport de connivence avec le narrateur. Il n'est pas sûr qu'un lecteur de 9 - 11 ans (âge pour lequel l'éditeur L'Ecole des Loisirs cible son lectorat) ait l'expertise pour comprendre immédiatement cette reprise anaphorique. C'est pourquoi, il serait bienvenu que ce roman puisse être lu dans les classes de fin d'école élémentaire et dans les premières années du collège. Quand l'institutrice propose de jouer une pièce de théâtre tirée d'un roman jeunesse de E. B. White : « Charlotte's Web », George veut absolument interpréter le personnage de l'araignée Charlotte. Obtenir ce rôle sera l'enjeu crucial de George.

George, Alex Gino (2017)

Kelly, l'amie de George, parle dans ce roman d'un traitement permettant de bloquer la puberté :

« Un garçon pouvait devenir une fille. Par la suite, elle avait lu sur Internet qu'on pouvait prendre des hormones féminines qui changeaient le corps, puis passer par diverses opérations chirurgicales si on le souhaitait et si on en avait les moyens financiers. Cela s'appelait transsexualité. On pouvait même commencer avant l'âge de dix-huit ans par des comprimés dits antiandrogènes qui empêchaient les hormones masculines présentes chez les garçons de transformer leur corps en celui d'un homme. Mais, pour cela, il fallait une autorisation parentale. » (pp. 48-49)

Cette médication pose autant de questions qu'elle procure de solutions qui peuvent apparaître comme satisfaisantes : certes, elle donne du temps aux jeunes concernés pour réfléchir s'ils veulent ou non transformer leur corps ; on sait qu'à un moment donné, la perspective de développer les caractères sexuels secondaires peut devenir insoutenable [George se pose aussi cette problématique : « un jour, la testostérone ferait pousser d'affreux poils de barbes sur ses joues » (p. 115)]. Le traitement permet au final que les personnes extérieures ne voient rien de la réalité de la personne « trans ». Cette dernière aura l'air d'être né homme ou femme. Mais cela ne revient-il pas à discréditer la vie et le corps des personnes « trans » ?

Aujourd'hui, à l'échelle du monde, les personnes qui subissent le plus de discriminations sont les femmes, incluant les femmes transsexuelles. Elles sont victimes de plein fouet de la violence, de la pauvreté sans parler d'un déficit d'alphabétisation. C'est un défi que le XXIe siècle doit affronter.

« George », court roman, peut permettre aux pré-adolescents de réfléchir au moyen d'entrer en résonance et connivence avec les personnes marginalisées du fait de leur transsexualité.

Le questionnement de l'homosexualité, dans les récits pour les jeunes, est maintenant plutôt bien admis. On peut se réjouir aujourd'hui que la thématique transsexuelle soit proposée dans les fictions pour la jeunesse.

« George » est pour tous ceux qui ne cessent d'espérer leur vraie vie, un livre optimiste.

■ George d'Alex Gino, traduction de Jean-François Kerline, Editions L'Ecole des Loisirs, 176 pages, février 2017, ISBN : 978-2211227452


Sur le même thème, pour le même âge : Mehdi met du rouge à lèvres de David Dumortier.

Pour les plus grands : Celle dont j’ai toujours rêvé de Meredith Russo, La face cachée de Luna de Julie Anne Peters.

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Celle dont j’ai toujours rêvé, Meredith Russo (2017)

Publié le par Jean-Yves Alt

En 2005 paraissait « La face cachée de Luna » (1), un roman qui abordait la question de la transsexualité mais à travers le regard de la sœur du protagoniste.

12 ans après, paraît enfin un roman où le narrateur est un personnage transsexuel !

« Celle dont j’ai toujours rêvé » n'a rien à voir avec un journal intime, il faudrait écrire « un faux journal intime », une histoire à la première personne sur le mode du bavardage confidentiel. L'écriture fictionnelle choisie par Meredith Russo est totalement voulue et finement précisée dans la note de l'auteure en fin de volume :

« Merci de lire ce livre. Merci de vous y intéresser. Je suis nerveuse de savoir ce que vous penserez de ce livre, mais pas pour la raison que vous croyez. Bien sûr, j'ai peur que vous n'ayez pas aimé ce roman, mais plus encore, j'ai peur que l'histoire d'Amanda devienne votre référence, d'autant qu'elle est écrite par une femme trans. Cette idée me terrifie ! Je suis une conteuse, pas une éducatrice. J'ai pris des libertés. J'ai romancé les situations afin de les intégrer à l'histoire. » (p. 307)

Nul ne peut produire de représentation objective de lui-même. On s'appréhende toujours dans une « ligne de fiction » disait Lacan. Cette fiction est la seule vérité possible que le sujet puisse produire de lui-même.

Amanda Hardy vient de rejoindre son père qu'elle n'a pas vu depuis quelques années. Ses parents sont divorcés. Elle est très belle et est immédiatement remarquée par les élèves de son nouveau lycée. Mais un secret l'empêche de s'ouvrir aux autres : un secret que le lecteur découvre dès les premières pages : avant, elle s'appelait Andrew. Sa rencontre avec un lycéen, tout aussi mystérieux, Grant, va l'obliger à réfléchir sur le besoin de se révéler afin de pouvoir vivre ce qu'elle est pleinement.

Amanda, 20 ans, raconte tout au long de ce roman son parcours avant de devenir une fille à l'aide de nombreux retours en arrière, tout en disant ce qu'elle vit dans le présent chez son père, au lycée, etc. L'habileté de l'auteure est de ne pas tout dire du vécu d'Andrew-Amanda. Il reste de nombreux blancs que le lecteur peut combler avec sa propre sensibilité. Très peu de place est laissée à la transformation physique : juste le moment d'un entretien avec son psychiatre. Et c'est très bien ainsi. La description des opérations chirurgicales n'auraient rien apporté de plus. C'est une question de respect que l'auteure a envers son personnage.

— Qu'est-ce qui n'a pas de sens, Andrew ?

— Sur mon acte de naissance, il est écrit que je suis un garçon.

J'avais la poitrine compressée. Malgré ses plafonds hauts, la pièce me paraissait soudain étroite.

— J'ai un... je ressemble à un garçon. J'ai des chromosomes de garçon. Dieu ne fait pas d'erreur. Alors, je suis un garçon. D'un point de vue scientifique, logique, spirituel, je suis un garçon.

Il a joint le bout de ses doigts et s'est penché encore plus.

— On dirait que tu essaies de te convaincre.

— Je sais que j'aime les garçons.

J'ai levé les yeux vers le plafond et agité le pied nerveusement.

— Mais on n'a pas besoin d'être une fille pour ça.

Est-ce qu'il y a quelque chose qui te dérange, dans le fait d'être un garçon ?

— Les habits, ai-je répondu très vite. (pp. 38-39)

Celle dont j’ai toujours rêvé, Meredith Russo (2017)

La différence entre la transsexualité et l'homosexualité est très bien traitée :

« Si je n'étais que gay, ça irait. Mais je me sens mal en tant que garçon. J'aime quand je laisse mes, cheveux pousser et que les gens me prennent pour une fille. J'essaie d'imaginer quel type d'homme je deviendrai et rien ne vient. Même si c'est avec homme, me voir en tant que mari ou père me donne l'impression de disparaître dans un trou noir. Le seul avenir dans lequel j'existe, c'est celui où je suis une fille. » (pp. 39-40)

Ce roman permet de mettre subtilement en avant les émotions, les désirs, les craintes d'Amanda. Comment retrouver son père alors qu'elle sait que le divorce de ses parents est lié à sa « transformation » ? Comment aborder sa vie sentimentale en taisant son parcours ? Comment répondre au désir de Grant ? Comment tenir compte des conseils de son père concernant la transphobie des gens ?

— Écoute, Amanda, il faut qu'on parle de l'autre soir. […]

— Je savais que c'était loin d'être la vérité. J'avais promis à mon père que je venais ici pour étudier et finir le lycée, pour être en sécurité. Je ne sais pas à quoi je jouais avec Grant, mais ça ne rentrait pas dans ce plan.

— Ce n'est pas possible, a dit mon père. […] Tu étais toujours si timide […]. L'air grave, toujours dans les jupes de ta mère. Tu détestais tout ce qui était ne serait-ce qu'un peu dangereux.

— C'est toujours le cas.

— Alors pourquoi vas-tu à l'église avec des fondamentalistes ? a-t-il cinglé en me jetant un regard dur. […] Pourquoi passes-tu du temps seule avec des garçons, et pas seulement des garçons mais des athlètes […]

— Ici, les gens comme toi se font tuer. Par des gens comme lui.

— Grant n'est pas comme ça, ai-je dit d'une voix lointaine.

— C'est un adolescent, a rétorqué mon père en haussant à nouveau le ton. Ils sont tous comme ça ! (pp. 144-145)

« Celle dont j'ai toujours rêvé » en dit sans doute plus long, y compris dans les interstices du non-dit et de l'implicite, que le plus soigné et le plus sincère des récits rétrospectifs de soi.

Ce roman de Meredith Russo, progressiste dans sa représentation des canons familiaux et sociaux, est aussi plus complexe que les « faux journaux intimes » proposés encore aujourd'hui aux adolescentes. Il est donc certainement plus élitiste. Il s'adresse à des familles qui possèdent les codes culturels. En raison des capacités de lecture qu'il mobilise et de la vision qu'il transmet, il serait souhaitable qu'il puisse être prescrit ou lu à l'école où la place de la littérature jeunesse progresse.

■ Celle dont j’ai toujours rêvé de Meredith Russo, Éditions Pocket jeunesse, 310 pages, février 2017, ISBN : 978-2266270106, 17€90

(1) Ce roman de Julie Anne Peters a été réédité en 2016 sous le titre « Cette fille, c'était mon frère » (Editions Milan, ISBN : 978-2745978363)

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Le secret de Grayson, Ami Polonsky

Publié le par Jean-Yves Alt

« Parfois il faut que tout s'écroule avant de se reconstruire comme il se doit. » (p. 327)

« Le secret de Grayson » c'est d'abord le drame initial de chacun d'entre nous, dès l'instant où nous sommes remis à la vie parce que nous tentons le sublime, retardant l'instant désastreux quand il faut admettre que la vie est ordinaire et que nous nous ressemblons tous alors que nous avions voulu être unique dans l'écho charnel et intellectuel d'un autre unique : celui qu'on souhaitait devenir.

« Le courage, c'est quand on a quelque chose d'important à faire, et qu'on a peur, mais qu'on le fait quand même. » (p. 319)

Grayson est encore un jeune enfant quand ses parents meurent dans un accident de voiture. Il est alors placé chez son oncle Evan, frère de son père qui a lui-même deux garçons. Grayson se retrouve l'enfant du milieu de la nouvelle fratrie.

Dans le roman, il vient d’entrer au collège. Son cousin aîné est dans la classe supérieure alors que l'autre est encore à l'école primaire. Jack, son aîné, ressent quelque chose qu'il n'aime pas chez Grayson. Il le traite de « petit pédé » tout en subodorant qu'il s'agit d'autre chose.

Les parents de Grayson ont toujours pressenti puis su avec certitude que leur garçon souhaitait être une fille. Ils ne l'ont jamais contré dans ce désir et se disaient qu'ils devaient faire avec. Ils ne voyaient aucune honte à ce que leur fils puisse vivre avec ce désir. Sans doute n'avaient-ils pas prévu ou voulu envisager ce que le jeune garçon allait vivre pendant cette année de sixième.

« Je sais, au fond de mon cœur, que Paul et moi faisons ce qu'il faut, mais l'année a été très difficile, depuis que Grayson va à l'école. J'ai l'impression que nous sommes jugés en permanence pour la manière dont nous le laissons s'habiller. C'est vrai, ce que tu m'as dit l'autre jour : Grayson est comme il est. S'il continue de soutenir qu'il est une fille, alors nous nous devons de le soutenir. Tout ce que je veux, c'est qu'il soit fidèle à lui-même. Enfin bref, merci de continuer à garder ça pour toi. Paul et moi tenons encore, tous les deux, à ce que Grayson ait la force de montrer au monde quelle personne il est – quelle que soit cette personne –, mais à sa manière et à son rythme. » (p. 146, extrait d'une lettre de la mère de Grayson adressée à sa propre mère)

Le lecteur devine, que dans sa prime enfance, Grayson était un garçon heureux et volubile. Chez son oncle et sa tante, Grayson perçoit que les ressentis ne sont pas si simples. L'inquiétude de sa tante le déstabilise. Il redoute que son vécu antérieur, léger et joyeux, se transforme en grisaille et en uniformité.

Les lecteurs de cet article voudront peut-être savoir si Grayson est une future transsexuelle. Le propos n'est pas là. C'est une mauvaise et vilaine question. Le roman se déroule sur une année scolaire de l'enfant. Une seule donnée est certaine : Grayson aime ce qu'il ressent en lui, ce désir d'être une fille. Il ne pense pas aux années à venir mais seulement au présent. Et il souhaite pouvoir vivre des expériences en tant que fille aux yeux de tous.

Grâce à son professeur de français qui accepte de lui donner pour la pièce de fin d'année, le rôle de Perséphone, on comprend que le but de l'auteure – Ami Polonsky – est de parler à ceux qui n'entendent pas des aspirations non conventionnelles : les Ryan, Tyler… et les adultes enferrés dans les normes sociales.

Ce roman est une splendeur de l'incantation qui coule et bondit comme mer au couchant : le lecteur de ce roman doit se noyer dans le soliloque de Grayson, contrepoint meurtri d'une souffrance jamais asséchée, qui représente la quête totale de soi, image nette née de nos propres troubles concernant le genre.

Rappelons-nous des mots de Roland Barthes : « … l'origine a appartenu, l'avenir appartiendra aux sujets en qui il y a du féminin. » (Fragments d'un discours amoureux, Seuil, 1977, p. 20)

■ Le secret de Grayson, Ami Polonsky, traduit de l'américain par Valérie Le Plouhinec, Editions Albin Michel Jeunesse, 333 pages, 31 août 2016, ISBN : 978-2226318916

Présentation : Dans son monde imaginaire, Grayson est une princesse. Il a de longs cheveux blonds et il porte une magnifique robe dorée. Dans la vraie vie, les cheveux longs et les robes chatoyantes, ce n'est pas pour les garçons. Grayson se cache dans des vêtements amples, évite les autres à tout prix et enfouit ses dessins au fond de ses tiroirs. Alors, Grayson fait semblant d'être ce que les autres voient, quitte à s'effacer complètement. Jusqu'au jour où il décide de postuler pour la pièce de théâtre de l'école et décroche le premier rôle : celui de la déesse grecque Perséphone. Son choix déclenche une véritable tempête autour de lui – au sein de l'école mais aussi de ses proches. Pourtant, malgré les rumeurs et les humiliations auxquelles il doit faire face, c'est aussi la première fois que Grayson ose être lui-même. Sa sincérité, son audace et son charme lui valent de nouvelles amitiés qui lui font entrevoir un avenir nouveau, où il pourra enfin s'affirmer en dehors des planches.

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On est tous faits de molécules, Susin Nielsen

Publié le par Jean-Yves Alt

Susin Nielsen a élaboré formidablement son roman. Son récit est formé en utilisant seulement deux voix : celle d'Ashley (14 ans), la fille de Caroline et Phil Anderson qui viennent de divorcer, et celle de Stewart (13 ans), le fils de Léonard Inkster (veuf et producteur de Caroline Anderson).

Le canevas de l'histoire s'installe doucement, sans artifice, au gré de chacune des paroles des deux enfants. Leurs mots se complètent, s'articulent, sans jamais perturber le lecteur. Susin Nielsen détaille la vie de tous les personnages de son roman – bien au-delà de ses deux narrateurs marqués par le divorce et le deuil.

A partir de ces deux voix, l'auteure allie les évènements, les émotions, les points de vue et parvient à planter tant les portraits de chacun que les relations qui les unissent, les séparent, sans oublier les raisons de ces relations faciles ou difficiles… autrement dit, la vie d'une famille recomposée, avec force et authenticité.

Autant Ashley Anderson est populaire dans son établissement que Stewart Inkster est introverti et prêt à devenir le futur bouc émissaire de sa classe.

Depuis l'installation de Léonard Inkster et de son fils dans la maison de Caroline Anderson et de sa fille (les deux adultes sont tombés amoureux l'un de l'autre), Stewart – parce qu'il a un an d'avance dans sa scolarité – se retrouve dans la même classe qu'Ashley : ce qui ne fait pas la joie de cette dernière. Ce qu'Ashley ne supporte vraiment pas, c'est la séparation de ses parents pour cause de coming-out de son père Phil. Et cette raison, elle tient qu'elle reste secrète alors qu'elle ne semble déranger aucun des trois autres protagonistes.

« Il y a un an et demi, mon père a dit à ma mère de s'asseoir et a prononcé les trois mots qui ont taillé notre famille en pièce. "Je suis homosexuel." » (p. 13)

On est tous faits de molécules, Susin Nielsen

Ce roman est donc un face à face entre les deux jeunes adolescents. Tous les objets que rapporte le garçon, de son ancienne maison, ne sont que source de moqueries de la jeune fille : il y a son chat qu'il a appelé « Schrödinger » et qu'elle nomme « Radiateur », le plaid tricoté par la mère de Stewart qu'elle souhaiterait voir disparaître alors que pour le garçon il contient encore les molécules de sa mère disparue…

Ashley reconnaît avoir un problème avec l'homosexualité de son père. De plus, ce dernier n'est pas parti bien loin puisqu'il habite le cabanon au fond du jardin car il n'a pas les moyens de se payer un logement… et comble de tout, il a fait connaissance avec un homme qui est souvent là !

« Je dois avouer, pour être honnête à cent pour cent, que moi aussi je suis un peu homophobe. Je ne pensais pas l'être. Je veux dire, j'adore Geoffrey, le coiffeur-maquilleur de ma mère au boulot, et il est gay. Et je vois aussi des gays dans mes séries télé préférées, et ils sont toujours très cool, malicieux et marrants comme tout. Mais ce n'est pas la même histoire quand votre propre père vous balance soudain qu'il l'est. Ça n'a plus rien de cool ni de marrant. Ça soulève des tas de questions. Des questions auxquelles je n'ai pas vraiment envie de connaître la réponse. Des questions comme : Mais est-ce que tu nous as aimées, au moins ? Ou bien était-ce un mensonge, ça aussi ? » (p. 14)

Ashley n'attend qu'une seule chose, avoir l'âge de se « faire déconstiper » (p. 15) (comprendre « émanciper »).

Stewart est un petit génie intellectuel mais au niveau des relations sociales, il est bien en-dessous de la moyenne. Sa citation préférée est celle d'Einstein : « Le monde est dangereux à vivre, non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire » (p. 211).

Ashley – contrairement à Stewart – n'a rien à faire de ses études. Une seule chose compte pour elle : sortir avec Jared, le plus beau garçon de son école. Ce qu'elle va découvrir progressivement, un peu grâce à Stewart, c'est que les sentiments qu'elle porte à ce garçon ne sont pas réciproques. Il la manipule dans un seul but : coucher avec elle et passer à une autre. Stewart apprend que Jared a été exclu de son précédent établissement : il aimerait en connaître le motif. Cette découverte sera salutaire pour tous.

A la fin du roman, le lecteur devine que les deux adolescents de cette famille recomposée vont pouvoir vivre une cohabitation des plus harmonieuses. L'amour entre frère et sœur, c'est peut-être cette cohabitation où l'un l'autre ne cessent de se compléter et de se manquer : la raison du plus fort n'est pas la dialectique générale.

■ On est tous faits de molécules, Susin Nielsen, traduction de Valérie Le Plouhinec, Hélium éditions, 216 pages, avril 2015, ISBN : 978-2330039332

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Sous la même étoile : trois cœurs à l'unisson, Kelley York

Publié le par Jean-Yves Alt

Deux garçons : Hunter et Chance. Deux filles : Rachel et Ashlin. Combien cela fait-il de possibilités comme s'interrogeait un film d'Andrew Fleming datant de 1994 ?

Hunter et Ashlin sont nés du même père : pendant la plus grande partie du roman, les quatre jeunes se retrouvent dans le Maine, chez ce père, policier en convalescence après une grave blessure. C'est dans ce lieu que le frère et la sœur ont fait la connaissance de Chance alors qu'ils étaient enfants.

Ce roman ne met pas tout à fait en scène – comme l'indique le titre – un « triangle amoureux » pas plus un « rectangle » puisqu'il y a quatre protagonistes, malgré les sentiments des uns pour les autres :

Rachel est amoureuse de son petit copain Hunter mais la réciprocité est-elle vraie au-delà des mots prononcés ? Ashlin la sœur de ce dernier est amoureuse de Chance qui est lui-même amoureux depuis toujours de Hunter sans ne lui avoir jamais rien dit.

Tout se joue dans le temps de la post-adolescence, au cours d'une année sabbatique que s'accordent Hunter et Ash : ce qui permet de mieux faire admettre la complexité des sentiments. Chacun est à la recherche de son propre « moi », tente de régler ses problèmes qu'il s'agisse d'amour, de sexe, d'amitié ou d'avenir.

Dans cette perestroïka intime, aucun des personnages ne souhaite une relation triangulaire ou rectangulaire. Et pour une bonne raison c'est que trois des personnages n'ont de sentiments que vers un seul autre. Il reste Hunter qui ne cesse de se raccorder avec sa copine qu'il estime trahie dès qu'il se rapproche un peu trop de Chance, sans pour autant reconnaître son attirance pour son ami d'enfance.

Sous la même étoile : trois cœurs à l'unisson, Kelley York

Kelley York montre dans son écriture beaucoup de délicatesse et sait développer d'excellents et crédibles personnages. Par petites touches élégantes, en utilisant une écriture à deux voix (celle de Hunter et de sa sœur Ashlin), l'auteure conduit le lecteur à être complice de chacun de ses personnages.

Rachel, la petite amie délaissée, est une étudiante qui sait ce qu'elle veut, tout en essayant de comprendre ce qui se joue entre les deux garçons : elle s'interroge sur ce qui peut provoquer l'attrait d'un homme pour un autre. La jalousie l'emportera peu à peu.

Ashlin, quand elle découvre que Chance est amoureux de son frère, accepte rapidement l'obscurité qui se dresse devant elle. Elle consent à renoncer à l'amour qu'elle pensait pouvoir partager avec son ami d'enfance et se console avec la tendresse qu'il lui accorde.

Chance, le garçon excentrique, conserve longtemps au cours du roman un côté pittoresque qui fascine Hunter et Ash. Dimension qui ne les empêche pas de remarquer quelques indices étranges mais qu'ils n'analysent que tardivement comme les signes d'une vie plus que difficile de leur ami. D'autant que Chance a l'art de raconter des histoires merveilleuses qui troublent la frontière entre l'imaginaire et la réalité car Chance est comme un vagabond qui ne se gargarise de rien, même à travers toutes les histoires qu'il raconte.

Ce roman – à travers le personnage de Hunter – nous pose, au-delà de cette intéressante romance adolescente, cette question : n'aimons-nous pas surtout chez l'autre (ici l'autre étant Chance) ce qu'il nous propose de mystère ? De la lampe de Psyché qui dissipe l'ombre et le mensonge tombent les larmes brûlantes qui mettent l'amour en déroute. Dans l'objet de notre désir, ce que nous aimons, c'est le sphinx dont le secret nous inquiète et si, par malheur, nous déchiffrons l'énigme qu'il nous pose, nous cessons bientôt de nous émouvoir à son approche. Parce qu'un abîme nous sépare bien souvent des objets de nos passions, nous ne les connaîtrons qu'en accomplissant le rite qui comble nos chairs en les annulant, le rite qui ne nous porte à notre plus haute densité que pour nous abolir.

■ Sous la même étoile : trois cœurs à l'unisson [Made of Stars], Kelley York, traduction de Laurence Richard, Editions Pocket Jeunesse, 320 pages, juin 2016, ISBN : 9782266263696

Quatrième de couverture : Une fois le lycée terminé, Hunter et sa demi-sœur Ashlin décident de prendre une année sabbatique et d'emménager chez leur père. Là-bas, ils retrouvent Chance, un garçon fantasque avec qui ils passent tous leurs étés depuis l'enfance. Si le jeune homme les a toujours fascinés, Ashlin et Hunter éprouvent bientôt pour lui d'autres sentiments. Mais ils comprennent aussi que les excentricités de Chance dissimulent une vérité bien plus noire...

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