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Articles avec #livres pour les plus jeunes et les autres tag

Le secret de Grayson, Ami Polonsky

Publié le par Jean-Yves Alt

« Parfois il faut que tout s'écroule avant de se reconstruire comme il se doit. » (p. 327)

« Le secret de Grayson » c'est d'abord le drame initial de chacun d'entre nous, dès l'instant où nous sommes remis à la vie parce que nous tentons le sublime, retardant l'instant désastreux quand il faut admettre que la vie est ordinaire et que nous nous ressemblons tous alors que nous avions voulu être unique dans l'écho charnel et intellectuel d'un autre unique : celui qu'on souhaitait devenir.

« Le courage, c'est quand on a quelque chose d'important à faire, et qu'on a peur, mais qu'on le fait quand même. » (p. 319)

Grayson est encore un jeune enfant quand ses parents meurent dans un accident de voiture. Il est alors placé chez son oncle Evan, frère de son père qui a lui-même deux garçons. Grayson se retrouve l'enfant du milieu de la nouvelle fratrie.

Dans le roman, il vient d’entrer au collège. Son cousin aîné est dans la classe supérieure alors que l'autre est encore à l'école primaire. Jack, son aîné, ressent quelque chose qu'il n'aime pas chez Grayson. Il le traite de « petit pédé » tout en subodorant qu'il s'agit d'autre chose.

Les parents de Grayson ont toujours pressenti puis su avec certitude que leur garçon souhaitait être une fille. Ils ne l'ont jamais contré dans ce désir et se disaient qu'ils devaient faire avec. Ils ne voyaient aucune honte à ce que leur fils puisse vivre avec ce désir. Sans doute n'avaient-ils pas prévu ou voulu envisager ce que le jeune garçon allait vivre pendant cette année de sixième.

« Je sais, au fond de mon cœur, que Paul et moi faisons ce qu'il faut, mais l'année a été très difficile, depuis que Grayson va à l'école. J'ai l'impression que nous sommes jugés en permanence pour la manière dont nous le laissons s'habiller. C'est vrai, ce que tu m'as dit l'autre jour : Grayson est comme il est. S'il continue de soutenir qu'il est une fille, alors nous nous devons de le soutenir. Tout ce que je veux, c'est qu'il soit fidèle à lui-même. Enfin bref, merci de continuer à garder ça pour toi. Paul et moi tenons encore, tous les deux, à ce que Grayson ait la force de montrer au monde quelle personne il est – quelle que soit cette personne –, mais à sa manière et à son rythme. » (p. 146, extrait d'une lettre de la mère de Grayson adressée à sa propre mère)

Le lecteur devine, que dans sa prime enfance, Grayson était un garçon heureux et volubile. Chez son oncle et sa tante, Grayson perçoit que les ressentis ne sont pas si simples. L'inquiétude de sa tante le déstabilise. Il redoute que son vécu antérieur, léger et joyeux, se transforme en grisaille et en uniformité.

Les lecteurs de cet article voudront peut-être savoir si Grayson est une future transsexuelle. Le propos n'est pas là. C'est une mauvaise et vilaine question. Le roman se déroule sur une année scolaire de l'enfant. Une seule donnée est certaine : Grayson aime ce qu'il ressent en lui, ce désir d'être une fille. Il ne pense pas aux années à venir mais seulement au présent. Et il souhaite pouvoir vivre des expériences en tant que fille aux yeux de tous.

Grâce à son professeur de français qui accepte de lui donner pour la pièce de fin d'année, le rôle de Perséphone, on comprend que le but de l'auteure – Ami Polonsky – est de parler à ceux qui n'entendent pas des aspirations non conventionnelles : les Ryan, Tyler… et les adultes enferrés dans les normes sociales.

Ce roman est une splendeur de l'incantation qui coule et bondit comme mer au couchant : le lecteur de ce roman doit se noyer dans le soliloque de Grayson, contrepoint meurtri d'une souffrance jamais asséchée, qui représente la quête totale de soi, image nette née de nos propres troubles concernant le genre.

Rappelons-nous des mots de Roland Barthes : « … l'origine a appartenu, l'avenir appartiendra aux sujets en qui il y a du féminin. » (Fragments d'un discours amoureux, Seuil, 1977, p. 20)

■ Le secret de Grayson, Ami Polonsky, traduit de l'américain par Valérie Le Plouhinec, Editions Albin Michel Jeunesse, 333 pages, 31 août 2016, ISBN : 978-2226318916

Présentation : Dans son monde imaginaire, Grayson est une princesse. Il a de longs cheveux blonds et il porte une magnifique robe dorée. Dans la vraie vie, les cheveux longs et les robes chatoyantes, ce n'est pas pour les garçons. Grayson se cache dans des vêtements amples, évite les autres à tout prix et enfouit ses dessins au fond de ses tiroirs. Alors, Grayson fait semblant d'être ce que les autres voient, quitte à s'effacer complètement. Jusqu'au jour où il décide de postuler pour la pièce de théâtre de l'école et décroche le premier rôle : celui de la déesse grecque Perséphone. Son choix déclenche une véritable tempête autour de lui – au sein de l'école mais aussi de ses proches. Pourtant, malgré les rumeurs et les humiliations auxquelles il doit faire face, c'est aussi la première fois que Grayson ose être lui-même. Sa sincérité, son audace et son charme lui valent de nouvelles amitiés qui lui font entrevoir un avenir nouveau, où il pourra enfin s'affirmer en dehors des planches.

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On est tous faits de molécules, Susin Nielsen

Publié le par Jean-Yves Alt

Susin Nielsen a élaboré formidablement son roman. Son récit est formé en utilisant seulement deux voix : celle d'Ashley (14 ans), la fille de Caroline et Phil Anderson qui viennent de divorcer, et celle de Stewart (13 ans), le fils de Léonard Inkster (veuf et producteur de Caroline Anderson).

Le canevas de l'histoire s'installe doucement, sans artifice, au gré de chacune des paroles des deux enfants. Leurs mots se complètent, s'articulent, sans jamais perturber le lecteur. Susin Nielsen détaille la vie de tous les personnages de son roman – bien au-delà de ses deux narrateurs marqués par le divorce et le deuil.

A partir de ces deux voix, l'auteure allie les évènements, les émotions, les points de vue et parvient à planter tant les portraits de chacun que les relations qui les unissent, les séparent, sans oublier les raisons de ces relations faciles ou difficiles… autrement dit, la vie d'une famille recomposée, avec force et authenticité.

Autant Ashley Anderson est populaire dans son établissement que Stewart Inkster est introverti et prêt à devenir le futur bouc émissaire de sa classe.

Depuis l'installation de Léonard Inkster et de son fils dans la maison de Caroline Anderson et de sa fille (les deux adultes sont tombés amoureux l'un de l'autre), Stewart – parce qu'il a un an d'avance dans sa scolarité – se retrouve dans la même classe qu'Ashley : ce qui ne fait pas la joie de cette dernière. Ce qu'Ashley ne supporte vraiment pas, c'est la séparation de ses parents pour cause de coming-out de son père Phil. Et cette raison, elle tient qu'elle reste secrète alors qu'elle ne semble déranger aucun des trois autres protagonistes.

« Il y a un an et demi, mon père a dit à ma mère de s'asseoir et a prononcé les trois mots qui ont taillé notre famille en pièce. "Je suis homosexuel." » (p. 13)

On est tous faits de molécules, Susin Nielsen

Ce roman est donc un face à face entre les deux jeunes adolescents. Tous les objets que rapporte le garçon, de son ancienne maison, ne sont que source de moqueries de la jeune fille : il y a son chat qu'il a appelé « Schrödinger » et qu'elle nomme « Radiateur », le plaid tricoté par la mère de Stewart qu'elle souhaiterait voir disparaître alors que pour le garçon il contient encore les molécules de sa mère disparue…

Ashley reconnaît avoir un problème avec l'homosexualité de son père. De plus, ce dernier n'est pas parti bien loin puisqu'il habite le cabanon au fond du jardin car il n'a pas les moyens de se payer un logement… et comble de tout, il a fait connaissance avec un homme qui est souvent là !

« Je dois avouer, pour être honnête à cent pour cent, que moi aussi je suis un peu homophobe. Je ne pensais pas l'être. Je veux dire, j'adore Geoffrey, le coiffeur-maquilleur de ma mère au boulot, et il est gay. Et je vois aussi des gays dans mes séries télé préférées, et ils sont toujours très cool, malicieux et marrants comme tout. Mais ce n'est pas la même histoire quand votre propre père vous balance soudain qu'il l'est. Ça n'a plus rien de cool ni de marrant. Ça soulève des tas de questions. Des questions auxquelles je n'ai pas vraiment envie de connaître la réponse. Des questions comme : Mais est-ce que tu nous as aimées, au moins ? Ou bien était-ce un mensonge, ça aussi ? » (p. 14)

Ashley n'attend qu'une seule chose, avoir l'âge de se « faire déconstiper » (p. 15) (comprendre « émanciper »).

Stewart est un petit génie intellectuel mais au niveau des relations sociales, il est bien en-dessous de la moyenne. Sa citation préférée est celle d'Einstein : « Le monde est dangereux à vivre, non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire » (p. 211).

Ashley – contrairement à Stewart – n'a rien à faire de ses études. Une seule chose compte pour elle : sortir avec Jared, le plus beau garçon de son école. Ce qu'elle va découvrir progressivement, un peu grâce à Stewart, c'est que les sentiments qu'elle porte à ce garçon ne sont pas réciproques. Il la manipule dans un seul but : coucher avec elle et passer à une autre. Stewart apprend que Jared a été exclu de son précédent établissement : il aimerait en connaître le motif. Cette découverte sera salutaire pour tous.

A la fin du roman, le lecteur devine que les deux adolescents de cette famille recomposée vont pouvoir vivre une cohabitation des plus harmonieuses. L'amour entre frère et sœur, c'est peut-être cette cohabitation où l'un l'autre ne cessent de se compléter et de se manquer : la raison du plus fort n'est pas la dialectique générale.

■ On est tous faits de molécules, Susin Nielsen, traduction de Valérie Le Plouhinec, Hélium éditions, 216 pages, avril 2015, ISBN : 978-2330039332

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Sous la même étoile : trois cœurs à l'unisson, Kelley York

Publié le par Jean-Yves Alt

Deux garçons : Hunter et Chance. Deux filles : Rachel et Ashlin. Combien cela fait-il de possibilités comme s'interrogeait un film d'Andrew Fleming datant de 1994 ?

Hunter et Ashlin sont nés du même père : pendant la plus grande partie du roman, les quatre jeunes se retrouvent dans le Maine, chez ce père, policier en convalescence après une grave blessure. C'est dans ce lieu que le frère et la sœur ont fait la connaissance de Chance alors qu'ils étaient enfants.

Ce roman ne met pas tout à fait en scène – comme l'indique le titre – un « triangle amoureux » pas plus un « rectangle » puisqu'il y a quatre protagonistes, malgré les sentiments des uns pour les autres :

Rachel est amoureuse de son petit copain Hunter mais la réciprocité est-elle vraie au-delà des mots prononcés ? Ashlin la sœur de ce dernier est amoureuse de Chance qui est lui-même amoureux depuis toujours de Hunter sans ne lui avoir jamais rien dit.

Tout se joue dans le temps de la post-adolescence, au cours d'une année sabbatique que s'accordent Hunter et Ash : ce qui permet de mieux faire admettre la complexité des sentiments. Chacun est à la recherche de son propre « moi », tente de régler ses problèmes qu'il s'agisse d'amour, de sexe, d'amitié ou d'avenir.

Dans cette perestroïka intime, aucun des personnages ne souhaite une relation triangulaire ou rectangulaire. Et pour une bonne raison c'est que trois des personnages n'ont de sentiments que vers un seul autre. Il reste Hunter qui ne cesse de se raccorder avec sa copine qu'il estime trahie dès qu'il se rapproche un peu trop de Chance, sans pour autant reconnaître son attirance pour son ami d'enfance.

Sous la même étoile : trois cœurs à l'unisson, Kelley York

Kelley York montre dans son écriture beaucoup de délicatesse et sait développer d'excellents et crédibles personnages. Par petites touches élégantes, en utilisant une écriture à deux voix (celle de Hunter et de sa sœur Ashlin), l'auteure conduit le lecteur à être complice de chacun de ses personnages.

Rachel, la petite amie délaissée, est une étudiante qui sait ce qu'elle veut, tout en essayant de comprendre ce qui se joue entre les deux garçons : elle s'interroge sur ce qui peut provoquer l'attrait d'un homme pour un autre. La jalousie l'emportera peu à peu.

Ashlin, quand elle découvre que Chance est amoureux de son frère, accepte rapidement l'obscurité qui se dresse devant elle. Elle consent à renoncer à l'amour qu'elle pensait pouvoir partager avec son ami d'enfance et se console avec la tendresse qu'il lui accorde.

Chance, le garçon excentrique, conserve longtemps au cours du roman un côté pittoresque qui fascine Hunter et Ash. Dimension qui ne les empêche pas de remarquer quelques indices étranges mais qu'ils n'analysent que tardivement comme les signes d'une vie plus que difficile de leur ami. D'autant que Chance a l'art de raconter des histoires merveilleuses qui troublent la frontière entre l'imaginaire et la réalité car Chance est comme un vagabond qui ne se gargarise de rien, même à travers toutes les histoires qu'il raconte.

Ce roman – à travers le personnage de Hunter – nous pose, au-delà de cette intéressante romance adolescente, cette question : n'aimons-nous pas surtout chez l'autre (ici l'autre étant Chance) ce qu'il nous propose de mystère ? De la lampe de Psyché qui dissipe l'ombre et le mensonge tombent les larmes brûlantes qui mettent l'amour en déroute. Dans l'objet de notre désir, ce que nous aimons, c'est le sphinx dont le secret nous inquiète et si, par malheur, nous déchiffrons l'énigme qu'il nous pose, nous cessons bientôt de nous émouvoir à son approche. Parce qu'un abîme nous sépare bien souvent des objets de nos passions, nous ne les connaîtrons qu'en accomplissant le rite qui comble nos chairs en les annulant, le rite qui ne nous porte à notre plus haute densité que pour nous abolir.

■ Sous la même étoile : trois cœurs à l'unisson [Made of Stars], Kelley York, traduction de Laurence Richard, Editions Pocket Jeunesse, 320 pages, juin 2016, ISBN : 9782266263696

Quatrième de couverture : Une fois le lycée terminé, Hunter et sa demi-sœur Ashlin décident de prendre une année sabbatique et d'emménager chez leur père. Là-bas, ils retrouvent Chance, un garçon fantasque avec qui ils passent tous leurs étés depuis l'enfance. Si le jeune homme les a toujours fascinés, Ashlin et Hunter éprouvent bientôt pour lui d'autres sentiments. Mais ils comprennent aussi que les excentricités de Chance dissimulent une vérité bien plus noire...

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Le mari de mon frère, Gengoroh Tagame (manga)

Publié le par Jean-Yves Alt

Yaichi et Ryôji sont deux frères jumeaux. A la mort de leurs parents dans un accident de la route, les deux frères se séparent. Le premier reste au Japon tandis que le second part vivre au Canada. Les deux frères n'ont alors plus aucune relation pendant près de dix ans.

C'est le début du manga : Yaichi a une petite fille – Kana – de six/sept ans, délurée et vive d’esprit. Son père attend la visite de son beau-frère, Mike, qui vient du Canada et qui est venu au Japon, pour découvrir le pays de l'homme qu'il aimait. Car Mike était le mari de Ryôji. Mais ce dernier est décédé pour une cause que le manga ne dit pas. C'est la première fois que les deux hommes se rencontrent.

Mike est un homme de forte corpulence – type bûcheron canadien. C'est le type même de personnage que Gengoroh Tagame adore dessiner dans d'autres mangas beaucoup plus érotiques. Yaichi, tout en étant musclé, est beaucoup plus frêle de corps.

Yaichi se demande comment il doit recevoir le mari de son frère. D'où le titre de ce manga : « Le mari de mon frère ».

Le malheureux Yaichi promène dans sa tête un lot de clichés concernant les homosexuels. Son éducation lui interdit de les formuler si bien qu'il se trouve confronter à des injonctions paradoxales : celles dictées par ces clichés qu'il a intégrés et celles de son éducation qui l'invite à être respectueux de son hôte. Ce qui conduit à quelques scènes amusantes d'autant que Kana, qui n'est pas encore totalement formatée, met les pieds dans le plat sur des questions que son père n'ose pas aborder de front.

— Durant ton séjour au Japon, tu dors à l'hôtel ? dit Yaichi. (Kana rappelle alors que le cousin de son père a dormi à la maison quelques temps auparavant.)

— Dans cette tenue, ça le fait peut-être pas ? s'interroge encore Yaichi. (Il sort de la salle de bain en shorty. Quand sa fille Kana le voit, elle est étonnée et dit que d'habitude, son père est en slip !)

— C'était qui le mari et qui l'épouse ? demande Kana à son oncle. (Mike répond en souriant : « Nous étions deux Husbands. » Kana ne perçoit pas comme son père la dimension sexuelle de sa question ; d'ailleurs la réponse de son oncle la satisfait pleinement.)

Le mari de mon frère, Gengoroh Tagame (manga)

Ce manga japonais aborde – depuis la légalisation du mariage gay dans de nombreux pays (une page informative sur ce thème est insérée au milieu du manga) – les nouvelles formes du vécu homosexuel et les réactions des familles traditionnelles. Il montre aussi la force occulte de l'image de l'amour hétéro sur l'amour homo qui aveugle le protagoniste « straight » quant à l'originalité profonde de l'amour homosexuel : cette affectivité inventant sa propre forme qui n'a rien d'une évidence pour le père de Kana.

Jusqu'à l'arrivée de Mike, il n'était jamais venu à l'idée de Yaichi que l'homosexualité pût être autre chose qu'une perversité, une divagation ou le mobile d'une friponnerie. Petit à petit, il interroge les représentations qu'il a dans sa tête à propos des homosexuels.

On pourrait ricaner sur le cliché du couple homo que véhicule Yaichi, mais on aurait tort de se laisser arrêter par cette vision un peu simpliste des pensées de cet homme que déstabilise involontairement sa fille.

Les poncifs instinctifs de Yaichi sont peu à peu remis en cause dans une mise en page adroite par le jeu de doubles bulles « pensées » et « formulées ». On sent que Yaichi tire, peu à peu, au contact de Mike, un trouble et une émotion qui sont propres à une rencontre véritable avec son beau-frère.

Ce manga, dénué de toute agressivité, se déguste comme du petit lait.

Un second volume – déjà paru au Japon – est attendu en France pour la fin de l'année 2016.

■ Le mari de mon frère Tome 1, Gengoroh Tagame, Editions Akata, 9 septembre 2016, 180 pages, ISBN : 978-2369741541


Un message de l'auteur : Pour être honnête, même si j'avais très envie de dessiner cette série, je craignais un peu que ce soit trop difficile, pour moi. Et pourtant, la voilà sous forme de livre relié ! Je suis vraiment reconnaissant à tous ceux qui ont rendu cela possible. J'espère que vous aimerez ces trois personnages, et que vous porterez un regard bienveillant sur la suite de leur quotidien.

Gengoroh Tagame, le 15 avril 2015

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Mauvais joueurs, Julien Dufresne-Lamy

Publié le par Jean-Yves Alt

« La famille est un jeu. Un jeu d'ombres et d'écailles, de pièces se rétrécissant, d'idées noires, d'idées blanches, de portemanteaux en acier, de silhouettes ailleurs, de secrets inavoués et de moments soudains. C'est le jeu idéal, la famille. » (p. 150)

C'est cette phrase, imbriquée à bien d'autres faits, d'autres rêves, d'autres désirs, d'autres passions qui explique pourquoi Marceau Janvier – le narrateur – écrit son journal personnel. Il le fait alors qu'il a vingt ans en reprenant sa vie depuis sa petite enfance : il lui faut alors tenter de mobiliser, de déployer, des questionnements, des désirs, des heurts, des doutes... qui prennent pour prétexte ce que sa propre image extérieure montre et cache. Il y a ensuite sans aucun doute sa propre confrontation à la page blanche, à se réapproprier ses souvenirs. Ceux avec ses anciens camarades, Malik à six ans, le jeune gay barbu de Bilbao à dix-sept ans, Agustín à vingt ans qui lui rappelle le Malik de sa petite enfance…

« Malik marche devant moi, toujours. C'est lui qui mène la danse. Quand il avance, l'ombre de Malik s'agrandit. Elle lui ressemble, en plus profond, en plus grand. À pieds joints, je saute dedans. Malik est un garçon solide. Vaillant comme le héros de la pub Mercurochrome. À tel point que son corps est festonné de bleus. Une peau salie d'hématomes. Des mauves, des jaunes, des bruns couleur coca, des taches entre les dolines de la chair. Moi, je cherche toujours l'origine de mes ecchymoses. Malik m'initie à des jeux secrets qu'il aime exécuter à l'abri des regards. Il s'approche des plaques d'égout, des portemonnaies maternels, des bosquets, comme un rite de passage. Il m'emmène au square et, d'un coup violent, écrase une fourmi du bout du pouce, dans l'espoir que toutes les fourmis du parc viennent aux funérailles. Après l'école, on s'installe dans ma chambre, lui et moi. Sur le lit Superman, parfois Babar. Malik se couche sur moi. Il rit et gigote comme un bestiau. Je ne dis plus rien. Malik se rapproche. D'un coup, il m'embrasse. Mes joues bourgeonnent en coquelicots. À la fin, Malik s'esclaffe. » (p. 39)

Marceau vit dans un univers qui, s'il n'est pas répressif, se révèle totalement statique, où chacun, abusé et désinformé, est tenu à l'écart par des faux-semblants que forment les jeux de société où toute la famille doit se retrouver très régulièrement. Ainsi la vie se confond souvent avec une succession de jeux de rôles où le travestissement est devenu un art de vivre. On découvre par exemple à la page 90 pourquoi la mère traverse des périodes de silence et de souffrance.

« Au collège, on m'appelle Marcelle. Les garçons surtout, mon voisin. Un grand garçon maigre, un peu niais. Il vient en douce dans le jardin saboter le potager de famille. Il m'attend le matin. Il me refile des surnoms et des coups derrière la tête. Dans la cour, ses copains et lui disent, Ça va Marcelle, pourquoi tu fais la tête ma belle ? T'as oublié ton rouge à lèvres ? On ajoute que je serais jolie avec des couettes. Le voisin me suit sur le chemin tous les matins et tous les soirs. C'est un jeu à se cacher. Je ne me retourne jamais, et pourtant je vois son visage. J'accélère le pas mais à droite, le voisin fait surface. Il fonce dans le tas. Pour aller mieux au collège, j'écris une liste. Dans ma liste de souhaits, je note : Je voudrais comprendre cet acharnement. Je voudrais plaire au père. Je voudrais amadouer les garçons qui rôdent. Je voudrais éteindre tous ces bruits à coups de lance-incendie. C'est au gymnase de l'école que la partie bascule. Parmi les ballons de foot et les buts en tissu. Lorsqu'on dit que je suis un garçon gentil. » (p. 75)

Mauvais joueurs, Julien Dufresne-Lamy

Monde d'apparences truquées, la famille Janvier semble victime de décisions qui lui échappent. Les trois enfants ont bien du mal à y trouver une vraie place. Marceau ne joue finalement dans ce foyer qu'un "second" rôle, sorte de détective intérieur qui cherche d'abord une dignité que son père ne lui reconnaît pas.

Marceau découvre l'art de la fugue, nouveau jeu, une course entre les questions et les réponses à travers ses péripéties qu'il narre avec brio. Ce qui pourrait être un exercice fastidieux devient pour le narrateur un bouleversement. Après un passage éclair chez son oncle en Bretagne, Marceau file en cachette en Espagne : il trouve auprès d'une veuve madrilène dont il devient le colocataire sa manière de devenir enfin, tout en côtoyant de nouvelles cruautés faites par les adultes :

« Ici, je rencontre un jeune garçon barbu venu de Bilbao. Le barbu parle vite, il enjambe les spirantes. Sa voix ne s'arrête pas, il me raconte son drame. J'assimile tant bien que mal. Son histoire de famille, sa mère catholique qui pleure quand elle apprend la nouvelle, ses injures au visage, son isolement, son linge retrouvé dans des sacs poubelles sur le palier de l'appartement, ses gourmettes rendues au père. Le barbu se déleste de son poids. Je ne comprends pas tout mais je sais qu'il n'y a pas de déjà-vu. Quand le barbu s'endort enfin, je regarde par la fenêtre, soulagé du silence. Enfin seul. Face à moi, une rue animée et grignotée par la pénombre. Je vois les fissures, les venelles au loin et tous les Espagnols noctambules qui pétaradent et chantonnent en groupe. Mes yeux brillent, ravis d'être là, contents d'avoir sauté le pas. » (p. 108)

Le père de Marceau n'a pas compris que les jeux de société ne sont pas une simple exploitation égoïste de la vie de chacun mais, comme l'écrivait déjà René Crevel dans « Mon corps et moi », une ouverture sur le monde : « A chaque créature rencontrée, j'ai demandé non le divertissement, non quelque exaltation dont l'amour essayé eût pu me faire tangent, mais l'absolu. »

Au nom de la beauté (pas seulement celle des corps), l'homosexualité peut laisser planer ses doutes dans le sourire des êtres qui traversent l'existence de Marceau. Sourire ambigu certes mais délivré de la culpabilité. Si Marceau se révèle être homosexuel, ce que ce journal-roman ne dit pas, il faut lui souhaiter qu'il la vive sans contraintes.

« En douce, je prends le portrait d'Agustín quand il s'avance devant moi sur le passage piéton. Je le suis jusqu'au parc Retiro où l'on discute la nuit passant, un verre de tinto à la main. […] J'ai beau rechigner, Agustín m'oblige à venir avec eux dans les bars, à défier les comptoirs et le bruit de la foule, à boire cul sec ces liqueurs gluantes que je finis par laper timidement dans l'espoir qu'un jour je saurai lâcher prise. Avec Agustín, je revois Malik, mes doutes et mes certitudes. Les mêmes échanges. Les mêmes intentions. Les comparaisons fusent entre nous deux, chacun pour son pays. 14 Juillet contre Hispanidad, taureaux contre lâcher de nains. On ne se raconte pas tout, mais ça suffit. […] Sur le corps d'Agustín, je revois tout. » (pp. 126-127)

Julien Dufresne-Lamy n'a pas son pareil pour dire les interrogations de Marceau avec une sobre tendresse, dans le digne refus du ressentiment, même si certaines scènes entre père et fils sont d'une fulgurante cruauté. De lui, j'aime à dire le réalisme magique. Quelle magie ? Celle des petits miracles ordinaires de l'affection : un regard, un sourire, une prévenance, un mot gentil, la beauté d'un être inconnu qu'on sent bon, d'un paysage, d'un objet... tous gratuits ! Du bonheur au bord des larmes.

■ Mauvais joueurs, Julien Dufresne-Lamy, Actes Sud Junior, 160 pages, août 2016, ISBN 978-2330066406

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