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Articles avec #livres pour les plus jeunes et les autres tag

Will & Will, John Green et David Levithan

Publié le par Jean-Yves Alt

Deux auteurs, deux styles d'écriture, pour deux adolescents qui portent le même nom : Will Grayson. Les deux Will habitent dans la même ville mais ne se connaissent pas. Le lecteur découvre – par le biais des chapitres – chacun en alternance.

■ Le premier Will, a pour ami un joueur de football, Tiny Cooper. Celui-ci est très corpulent, homosexuel assumé et rêve de monter une comédie musicale. Will abhorre tout ce qui touche aux sentiments : Tiny a donc les plus grandes difficultés pour le « fourrer dans les bras de Jane » qui est la troisième personne qui constitue l'« Amicale Gay & Hétéro ».

■ Le second Will est un homosexuel complexé et déprimé ; il a pour unique ami, un certain Isaac, qu'il ne connaît que par l'intermédiaire de sa messagerie électronique. Cet adolescent établit très lucidement le rôle que la « haine de soi » peut produire dans une (im)possible relation amoureuse. will a pour habitude d'écrire sans jamais utiliser les majuscules ; ce qui permet au lecteur de différencier les deux Will : Will/will. Ce second Will (will) a pour amie, Maura, dont tout le monde pense qu'elle est sa petite amie. Maura se doute pourtant que will est gay mais elle ne dit rien à l'extérieur.

Will et will vont se rencontrer par hasard dans un sex-shop : Will, parce qu'il a été rejeté d'un concert et est entré là ; will, parce qu'Isaac (isaac) lui a donné rendez-vous dans ce lieu. Comme le correspondant de will n'est pas là, Will et will font connaissance. C'est ainsi que will et Tiny vont se rapprocher et se plaire. Le roman se termine en happy end avec la représentation de la comédie musicale de Tiny.

Si ce roman parle d'amour, il n'est en rien abordé de manières romantiques. Il n'y a pas de personnages visionnaires à l'imagination frénétique, morbide, et d'un irrémédiable pessimisme. Ce qui n'empêche nullement des vécus profonds des protagonistes, qu'il s'agisse d'amour non partagé, non admis pour Will ou d'amour interdit pour will :

« Tiny : tu sais, phil wrayson m'a appris un mot, un jour : weltschmerz. c'est le sentiment d'abattement qu'on ressent quand le monde extérieur ne correspond pas au monde tel qu'on voudrait qu'il soit. moi, je vis dans un océan permanent de weltschmerz, tu vois ? et toi aussi. et tous les gens qui nous entourent. parce que tout le monde pense qu'on devrait pouvoir se laisser tomber, encore et encore, sans jamais s'arrêter, sentir l'ivresse de la chute et le souffle de l'air sur son visage, ce vent si fort qui vous sculpte un sourire dément sur les lèvres. et ça devrait être possible. on devrait pouvoir s'élancer dans le vide toute sa vie sans jamais, jamais s'arrêter.

et là, je me dis : non.

sérieusement. non. » (p. 370)

Drôle, terrible, généreux et lucide, ce livre aborde des vécus sur lesquels les adolescents d'aujourd'hui peuvent s'interroger ; et, pas seulement ceux sur l'homosexualité :

« moi : espèce. de. salope.

maura : pourquoi les filles se font-elles toujours traiter de « salopes », jamais de « sale trouducs » ?

moi : je refuse d'insulter les trous de balles. eux au moins, ils servent à quelque chose. » (p. 153)

Il est regrettable que l'écriture soit si lourde (je devine qu'elle plaira aux ados d'aujourd’hui) : sous couvert d'une forme stylistique qui veut faire jeune, elle appauvrit considérablement la portée de ce roman. Les auteurs pensent-ils que l'écriture et soi-même (faire passer son corps, traduire des émotions, manifester son intériorité) ne font qu'un ?

Il y a pourtant des pages où les héros semblent projetés dans des zones insolites et intemporelles où le "rêve" peut offrir l'apparence du réel :

« ― Grayson, tu ne serais pas en train de me faire ton coming out, dis ? Parce que surtout, ne le prends pas mal, mais je préfère devenir hétéro que de rester gay avec toi.

― NON. Non non ! Je n'ai pas envie de te sauter. Je t'aime d'amour, voilà tout. Depuis quand est-ce que tout se résume à qui on a envie de sauter ? Depuis quand n'a-t-on le droit d'aimer que la personne qu'on a envie de sauter ? C'est ridicule, Tiny ! Je veux dire, merde ! On s'en fout du sexe, non ?! Les gens se comportent comme si c'était l'activité la plus importante de la vie... mais c'est des conneries. Comment nos intelligences humaines pourraient-elles tourner uniquement autour d'un truc que même les limaces font entre elles ? Bien sûr, savoir qui on a envie de sauter et parvenir ou non à ses fins, c'est important, sans doute. Mais ce n'est pas l'essentiel. Tu sais ce qui compte vraiment ? Savoir pour qui on serait prêt à donner sa vie. Pour qui se réveillerait-on à 5 h 45 du mat sans se poser de questions ? De qui serait-on prêt à essuyer la morve quand il gît ivre mort par terre ? » (p. 317)

Ce roman confirme – si besoin était – que les adolescents pensent, fantasment et qu'ils peuvent avoir des relations de tendresse… parfois tortueuses.

■ Will & Will, John Green et David Levithan, Éditions Gallimard/Scripto, mars 2011, ISBN : 978-2070632527


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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La maison du pont, Aidan Chambers

Publié le par Jean-Yves Alt

« Je veux être seul, me lancer un défi, vivre ma vie avant de découvrir celle des autres » (p. 15) lance Jan à ses parents.

À 17 ans, Jan, le narrateur, qui a déjà subi de nombreux moments de « vagalame », décide de tout arrêter : les études, la relation avec sa copine Gill, la vie confortable chez ses parents pour prendre un poste de gardien d'un pont à péage : il est logé dans une maisonnette au confort rudimentaire où il reçoit à certains moments, Tess Norris, la fille de son employeur. L'arrivée inopinée d'Adam va-t-elle fragiliser l'équilibre que recherche le jeune homme ?

Jan n'aime pas abuser des gens ; il déteste qu'une personne fasse quelque chose pour lui uniquement parce qu'elle y est obligée ou parce qu'on l'a manipulée :

« J'ai toujours beaucoup aimé Mme Norris. Elle a le don d'être gentille sans qu'on ait l'impression d'être redevable ou bénéficiaire d'un geste charitable. » (p. 118)

« La maison du pont » n'est pas un roman de la recherche d'une identité contre la férule du conformisme omniprésent. Le personnage principal, Piers/Jan/Janus (très beaux glissements des patronymes), refuse seulement le mode d'emploi imposé par la société, en comprimant ses jours dans le périmètre de la maison péage. Sa démarche a à voir avec un symbolisme de la démesure : le savoir des hommes ne donne pas de réponses aux vraies questions, il s'accumule sur les bords du trou où se déversent les défaites.

Jan refuse que l'autre soit conçu uniquement comme objet ; d'où l'accent mis sur la fugue plutôt que le rapt par les autres (sa mère, son amie Gill…) :

« Ne m'assaille pas de souvenirs s'il te plait. Je m'en fous des souvenirs. Je ne veux pas en entendre parler. Tu dis que les lettres sont souvent mal interprétées. Tu as raison. Mais les souvenirs le sont encore plus. Les gens en font ce qu'ils veulent. Ils en tirent les significations qu'ils veulent. Moi je veux vivre uniquement dans le présent. C'est là que je suis. » (p. 42)

Ce que Chambers décrit, dans la fuite de Jan, c'est l'abêtissement systématique qui réduit chacun à accepter d'être son propre bourreau... :

« Je bouillais de désir, transpirais de jalousie, priais Janus de me libérer, grognais de frustration et de dépit. J'étais pareil à un spectateur qui, seul, enfermé dans un cinéma vide, est obligé de regarder un film destiné à le réduire à un état douloureux d'agitation lubrique. Et ce qu'il y a de vraiment ridicule dans des moments pareils, ce dont je rigole toujours après coup, c'est qu'on s'inflige cet état à soi-même. On est son propre geôlier, son propre réalisateur de film, son propre bourreau. Les chimères sont les nôtres. C'est notre propre imagination qui les invente, notre propre volonté qui les laisse advenir, et notre propre esprit qui met en scène le spectacle. On pourrait l'arrêter dès le début si on voulait, mais ce n'est pas le cas, parce qu'il nous procure une espèce de satisfaction malsaine. Et j'ai la conviction qu'une part de nous, humains, adore patauger dans ce genre de boue. Parfois on aime y être plongé jusqu'au cou. Parfois il arrive même que les gens se noient dans leur propre merde psychique. » (pp. 212/213)

La narration de Jan est entrecoupée de commentaires et de lettres des autres personnages :

« Cette histoire avec l'agent immobilier, par exemple. Ce qui l'a foutu en rogne au même titre que le reste, c'est que B.-G. [Bronzé-Gras] était un connard patenté, un connard patenté pas très futé, qui plus est, et que malgré tout les gens se laissaient bluffer, à la grande consternation de Jan. Il n'arrive pas à comprendre que les gens admirent les B.-G. parce que tous les B.-G. du monde sont dotés d'une intelligence dont Jan est dépourvu – celle de la ruse et de la confiance en soi –, et qu'ils maîtrisent l'art de manipuler les caprices et les lubies des gens. Ils utilisent leurs faiblesses. Ils savent que nombre d'entre eux sont impressionnés par les belles bagnoles, les fringues griffées, les voyages exotiques et tous les signes flagrants de fric et de pouvoir. » (p. 259)

Jan peut se sentir détaché de ce qui lui arrive. Même au sujet de la sexualité. Il peut regarder ses/les organes génitaux comme un territoire étranger.

« Jan ne comprend pas non plus comment fonctionne le sexe, il ne voit pas que les B.-G. jouent aussi sur ce tableau-là. Chez la plupart des gens, le cerveau ne se situe pas dans la tête mais dans l'entrejambe. Les B.-G. ne sont donc pas des bizarreries de la nature, mais des individus typiques. C'est Jan, la bizarrerie de la nature, voilà la vérité, et s'il est contrarié, énervé, c'est parce qu'il refuse le monde tel qu'il est et qu'il n'arrive pas à comprendre que la plupart des gens s'en fichent, et même que c'est ainsi qu'ils l'apprécient. Ils se délectent de leurs faiblesses, me semble-t-il, et ils admirent ceux qui réussissent en les exploitant. Les leurs et celles des autres. » (p. 260)

Jan est-il gay ? La réponse n'a pas d'importance même si Aidan (1) Chambers sème ça et là quelques indices : Adam traite Jan de « petit enculé » (p. 121) ; « je me suis penché pour l' [Adam] embrasser doucement sur la joue » (p. 295) ; « de l'avis de certains, c'était un homo refoulé » (p. 302) ; « j'ai besoin qu'il soit là » (p. 355) ; « il prit plaisir à la pression de son corps contre le sien » (p. 359) ; « j'ai besoin de démêler ces sentiments tout seul, pour mon bien, et d'en affronter la vérité sans me voiler la face » (p. 364) ; « constante ambivalence, joyeuse ambiguïté » (p. 365). Mais l'auteur permet surtout d'entendre qu'il y a autant d'identités qu'il y a de gens. En ne cadenassant pas une identité, il ne réduit pas les différences.

« Ce qu'il savait, en revanche, c'est que dans sa volonté d'aider Adam, il ne se montrait pas aussi désintéressé. Il y avait, à défaut d'autre chose, une récompense physique. Jusqu'à la nuit précédente, il ignorait tout du pouvoir du corps. Il ne s'agissait pas là de queue, mais de satisfaction charnelle. La chair contre la chair. Et du besoin inimaginable qu'on ressentait jusque dans les entrailles. Il se rappela la dispute qu'il avait eue avec Adam au sujet des cadeaux. [...] Je suis Janus, songeait-il, celui qui surveille le pont, qui attend son heure. Doublement attentif. À l'autre, à moi-même. À l'extérieur, à l'intérieur. À mon il, à mon elle. Constante ambivalence, joyeuse ambiguïté. » (p. 365)

« La maison du pont » est le type même de livre où l'écriture comme fascination devient l'essence de la structure romanesque. Il ne s'agit aucunement d'une mise en mots des obsessions et des manques de chacun des personnages mais d'approcher une expansion de leur être, avec parfois toute la brutalité et les débordements de l'irresponsabilité qui l'accompagnent. La « maison » devient le lieu d'une ascèse qui refuse, avant qu'elles se créent, les frontières imposées par l'action. Cette maison permet, au héros, de rendre également hommage à Adam qu'il n'aurait jamais rencontré sans elle.

« … il cherchait un mot, une expression, qui qualifierait la plus profonde, la plus différente des différences, et trouva : la densité d'être. » (p. 371)

■ La maison du pont (The Toll Bridge - 1992), Aidan Chambers, traduction d'Elodie Leplat, éditions Thierry Magnier, septembre 2010, ISBN : 9782844208569


Du même auteur : La danse du coucou


(1) Une malheureuse coquille sur les pages de la couverture a transformé le prénom de l'auteur en Aiden.

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Noël, c'est couic !, Christophe Honoré

Publié le par Jean-Yves Alt

Pour Anton, un gamin, à la fois rageur et attachant, c'est un réveillon à haut risque qui s'annonce : il a promis à son père – pour les fêtes – une conduite exemplaire chez sa mémère bretonne. Sinon, Noël, ce sera « Couic ! »

Christophe Honoré maîtrise l'art de renverser les situations de départ, pour faire réfléchir ses lecteurs sur l'opposition entre d'un côté, la complexité réelle des relations et, de l'autre, sa négation apparente devant les enfants qui seraient – eux seuls – les uniques troublions potentiels :

le père deviendra rapidement le perturbateur et, Anton, le fils, le perturbé.

Comme dans toutes les familles, des conflits familiaux sont toujours prêts à remonter à la surface. Présentement, Mémère ne se réjouit pas de voir arriver, Ferdinand, le compagnon de son fils… Un fils plus que passablement énervé, qui ne se retient plus et qui explose devant sa mère parce qu'elle n'accepte pas son homosexualité.

Anton se dit que la colère des adultes est si terrible qu’il n’y a plus rien à comprendre et plus rien à faire. Mais son père n'en reste pas là ; il attrape son fils par le bras et tous les deux quittent la maison de mémère avant l'arrivée des autres membres de la famille.

Il faudra une grosse tempête de neige, des routes verglacées, un arrêt obligé dans un village perdu… et manquer tenir le rôle de l'âne dans une crèche vivante pour faire prendre conscience au père d'Anton, la stupidité de sa conduite. Tous deux regagnent alors le foyer de mémère qui les accueille – heureuse – de pouvoir rassembler sa famille au complet. La magie de Noël peut alors s'amorcer.

Un magnifique petit roman qui montre les tensions entre les adultes, leurs non-dits et surtout les craintes d'un enfant tourmenté face à un différend familial.

Des émotions finement analysées, une histoire prodigieusement racontée, pour obtenir – in fine – un beau Noël pourtant si mal commencé.

Aux lecteurs de retenir que la tendresse est bien plus sacrée que toutes les fêtes du monde… même si ce sont ces dernières qui permettent souvent de la retrouver.

■ Noël, c'est couic !, Christophe Honoré, illustrations de Gwen Le Gac, Editions Ecole des Loisirs/Mouche, 2005, ISBN : 2211081479


Du même auteur : Tout contre Léo - Mon cœur bouleversé - Je ne suis pas une fille à Papa - Le livre pour enfants


Lire aussi l'analyse de Lionel Labosse

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Le garçon bientôt oublié, Jean Noël Sciarini

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce qui effraie, c'est l'autre dans sa différence. Affronter la réalité de celui qui vit ailleurs est souvent au-dessus de nos forces. Notre douleur, nous la mesurons ; celle de l'autre nous échappe et devient dangereuse. C'est ce lieu d'instabilité et de panique que « Le garçon bientôt oublié » met en écriture.

« Bien sûr, Toni sait qu'il est un garçon et qu'il a seize ans. Hier encore, cela ne voulait pas dire grand chose. Il était Toni, avec des parents et des amis. Un point, c'est tout. Aujourd'hui, dans le miroir, il voit un étranger. Son corps à choisi un camp, pas son esprit. » (quatrième de couverture)

Le lecteur découvre dès le début les zones d'ombre de Toni Canetto : son goût ou plutôt sa hantise et son vertige de la mort.

« Depuis ma chambre, au neuvième étage, j'ai une vue imprenable sur le lac Léman. Souvent, je rêve qu'il me suffirait d'enjamber la fenêtre pour me retrouver dans ses eaux, nageant au milieu des ombles chevaliers et des corégones, entouré des cygnes et des canards colverts. Ce rêve, je l'ai fait des centaines de fois, moi perdu et seul dans cette chambre, enjambant la fenêtre et, telle une feuille tourbillonnante, me laissant tomber, délicatement, dans les eaux du lac Léman. Tout est beau et doux, apaisant ; je n'ai pas peur d'enjamber cette fenêtre. Je n'ai pas de corps, je ne suis qu'une âme, une feuille ou un oiseau, je ne risque rien à me laisser tomber ainsi. » (p. 28)

L'adolescent découvre peu à peu que le monde quotidien de l'enfance, tout à la fois rassurant et rugueux, vacille irrémédiablement, en proie aux lents étourdissements d'une inexorable découverte de soi.

La difficulté de Toni est attachée à l'image et à sa ressemblance, aussi au corps et à l'âme, qu'on pense trop souvent coulés d'un seul bloc, comme s'il existait une unité/identité originelle :

« Je ne sais pas qui je suis. » (pp. 17/23/27/29/40), écrit sans cesse l'adolescent dans des classeurs où il note tout.

Curieusement, c'est Rodrigo (le copain hétéro), qui – le premier – va faire figure de facilitateur. Par le truchement de la musique, où Rodrigo fait preuve d'une belle acuité. Il possède un enthousiasme indéfectible qu'il transmet à son ami. Complicité passionnelle ou prévenance amoureuse ? Si la relation entre les deux garçons est ardente dans sa tournure, la sexualité en est totalement absente.

« Quant à Rodrigo – encore aujourd'hui je ne sais toujours pas si je dois l'aimer ou le détester d'avoir fait ça, ce n'était presque rien, pourtant –, il m'a tendu une enveloppe. À l'intérieur, un bon d'achat pour la Fnac. Accompagné d'un petit mot :Mon poco,

Parce que La musique est là et que tu ne l'entends pas. En attendant de pouvoir t'offrir le premier CD de « Le groupe », j'aimerais qu'ensemble nous choisissions le disque qui est fait pour toi. Et même si nous devons camper jour et nuit devant la Fnac je jure sur ma mère que nous le trouverons. Car, figure-toi, et même si je sais s que tu détestes notre musique (sale connard !), La musique ça peut changer la vie. Faudra que je t'en parle, un de ces jours. Tu n'y échapperas pas mon vieux.

Baisers humides mais virils,

Ton poco, Rodrigo » (pp. 43/44)

Ce sera ensuite Anthony (le chanteur Anthony Hegarty) qui apprendra à Toni à se servir de son cœur grâce à une de ses chansons entendue dans un café : For today I am a boy :

« One day I'll grow up, I'll be a beautiful woman. / One day I'll grow up, I'll be a beautiful girl. / But for today I am a child for today I am a boy. / One day I'll grow up, I'll feel the power in me. / One day I'll grow up, of this I'm sure. / One day I'll grow up, I know whom within me. / One day I'll grow up, feel it full and pure. / But for today I am a child for today I am a boy. »

« Un jour je grandirai, je serai une femme magnifique. / Un jour je grandirai, je serai une jolie fille. / Mais pour l'instant je suis un enfant, pour l'instant je suis un garçon. / Un jour je grandirai, j'aurai la force en moi. / Un jour je grandirai, j'en suis convaincu. / Un jour je grandirai, je sais qui je serai au fond de moi. / Un jour je grandirai, pur sentiment de plénitude. / Mais pour l'instant je suis un enfant, pour l'instant je suis un garçon. » (pp .86/88)

Toni n'a alors qu'un désir : écouter en vrai cette chanson. Comme il apprend qu'Anthony donne un concert à Paris, il demande à ses parents l'autorisation de se rendre dans cette ville sous le motif de rejoindre un ami très cher. Les parents acceptent.

Le récit se poursuit ainsi dans la capitale française. A la sortie du concert, Toni se retrouve place Pigalle où il rencontre Rose, une prostituée vieillissante qui lui apportera son ultime révélation :

« Mais moi, je ne suis pas un homme. Je ne suis qu’un garçon, manqué, raté. Et Rose m’a fait ce cadeau inestimable, sa féminité. La mienne ainsi révélée. Baiser de son sexe à mon âme. Arrivé garçon paumé, réveillée princesse. » (p. 106)

Dans ce récit, il n'y a plus de présent tant il est absorbé par la mémoire. Le ton de Jean Noël Sciarini tranche : vif, élégant, noir et ravageur ; il lui permet d'atteindre sans crier gare les carrefours secrets où le désespoir (sera-t-il transitoire ?) donne le vertige. Une descente aux enfers. Le paradis de Toni est dans le lointain, toujours, là-bas, en direction de quoi il s'évertue à regarder. En attendant, Toni doit vivre les humiliations comme un paradis provisoire…

« Le garçon bientôt oublié » est un livre bouleversant et tonique, ouvert sur la création de soi, que le lecteur contemple, émerveillé.

« Qui je suis Qui je suis (une fille) Qui je suis, une fille. Je suis une fille, et ça me paraît absurde, irréel, à présent, d'être un garçon. D'avoir été un garçon. Ils devraient comprendre cela. Ma famille, mes amis. Au collège, on nous parle toujours de logique, de rationalisation, d'esprit de synthèse. Pas de place laissée au cœur, aux tripes: "Ce n'est pas grâce à eux que vous obtiendrez votre certificat de maturité !" À cause de mon fichu cerveau, je n'ai fait que m'emmêler la vie et les pinceaux, avec toutes mes listes stupides, mes questionnaires débiles... (j'en fais encore, mais c'est afin de laisser croire au garçon bientôt oublié qu'il a toujours ce pouvoir sur moi, infléchir mes sensations par ses pensées.) Je veux y aller doucement, pour moi, pour les autres. Mais je sais que, un peu plus chaque jour, je dois étendre un joli territoire à l'intérieur: celui où est née la petite fille, où s'épanouira la jeune femme, et où s'éteindra, apaisée et sereine, la vieillarde. Mon nouveau pays. Ou plutôt, ma nouvelle patrie. Féminine et souveraine. Mais où j'espère tant ne pas être seul(e).  » (p. 144)

Les zones où écrit Jean Noël Sciarini sont dangereuses. Elles donnent le vertige. Rien à quoi se raccrocher. D'où vient alors la jubilation du lecteur ? Est-ce la sobriété de l'écriture qui, par son économie (a contrario de l'ampleur des désastres qu'on imagine), fait grâce de toute complaisance tragique ?

« Ne m'appelez plus Toni. Appelez-moi le garçon bientôt oublié. » (p. 119)

Toni est un équilibriste ; il a une manière étonnante de se tenir toujours sur le fil, à la limite du moment où il devrait tomber d'un côté ou de l'autre et où, d'un mouvement miraculeux, il ne tombe pas. Oui, Toni est un danseur de corde : à droite le gouffre du pathos ; à gauche l'abîme d'une indécence gratuite et écervelée, et au milieu, le fil étroit d'un « roman confession » où la mort – en perspective – et les désirs font figure de balancier.

■ Le garçon bientôt oublié, Jean Noël Sciarini, Éditions L’École des Loisirs/Médium, mars 2010, ISBN : 978-2211201278


Lire l'avis de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com.

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La princesse qui n'aimait pas les princes, Alice Brière-Haquet et Lionel Larchevêque

Publié le par Jean-Yves Alt

Parce que la fille du roi vient de réussir une superbe mayonnaise, tout le monde, dans le royaume, s'entend pour affirmer qu'il faut la marier. La difficulté, c'est qu'aucun prince ne trouve charme à ses yeux. Pas plus les courageux pleins de bleus que les prudents qui vont à pas lents. Ni le prince qui débarque en Harley en faisant crisser les pneus sur le beau tapis offert par tante Zoé. Pas plus le superman qui a inventé l'eau froide à réchauffer et qui met le feu au salon en utilisant une bouteille de Chamelle n°9 offerte par Tante Zoé. Le roi, vexé dans son amour propre, fait appel à La fée. Dès que la princesse la vit, elle rougit, elle pâlit. Était-ce donc cela l'amour tant attendu par tout le royaume ? En une seconde, elle comprit que c'était Elle.

Le monde des contes classiques est bien présent dans cette histoire puisque le lecteur retrouve les royaumes, les princes, la princesse, les citrouilles, les crapauds, les grenouilles et la baguette magique. S'ajoute à ce monde merveilleux, tout ce qui fait le rêve des enfants d'aujourd'hui : la moto, les beaux habits, les animaux, internet, le foot…

Tous les prétendants, s'ils ne sont pas parfaits, sont loin d'être caricaturaux : ce n'est pas parce qu'ils sont laids ou parce qu'ils ont mauvais caractères que la princesse les écarte (même si certains en font trop) mais parce que - le lecteur le découvre à la fin - la princesse préfère les filles.

Ce conte est magnifique car il aborde l'homosexualité féminine sans contrefaire ce que peuvent être les hommes.

Lionel Larchevêque ne s'est pas contenté d'illustrer le texte : il apporte dans chaque image, un petit plus, qui invite à enrichir la lecture de ce conte. Présence du chat de la princesse avec sa physionomie qui en dit long sur ce qu'il pense des différents prétendants. Références à d’autres histoires : tel personnage évoque Harry Potter, tel autre le Petit prince, tel autre un dandy d'Oscar Wilde…

Les trois portraits de tante Zoé peuvent aussi être la source d'une nouvelle lecture de ce conte : et, si cette tante représentait la bonne fée au pied du berceau qui savait dès le début les préférences de sa nièce…

La fin du conte ouvre en plus sur des questions polémiques très actuelles :

« Elles ne purent pas vraiment se marier, et pour faire des bébés, ce fut un peu plus compliqué… » (p. 37)

■ La princesse qui n'aimait pas les princes, Alice Brière-Haquet et Lionel Larchevêque, Éditions Actes Sud Junior/Benjamin, 14 avril 2010, ISBN : 9782742789450


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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