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Florilège par Christian Gury

Publié le par Jean-Yves

« C'est ainsi qu'un jour de mi-carême, (...) nous piquâmes droit, Mandonnet et moi, vers une boutique de la rue de Bourgogne. (...) Une dame aux cheveux gris nous reçut (...) Elle m'avait voué au travesti : ce fut sous son regard attentif, attendri, que pour la première fois le rasoir effaça l'ombre de ma moustache naissante. Le fard rosit mes joues, le khôl assombrit mes paupières, une mouche assassine paracheva ma beauté. Quand nous sortîmes au soleil de la rue, j'étais marquise et Mandonnet marquis.

Peut-être en ai-je déjà trop dit. Si c'est trop, me voici contraint à en dire un peu davantage. J'avais seize ans, seize ans et demi. C'est un âge où la chaleur du sang prodigue à l'innocence ses poussées les plus insidieuses et ses pointes les plus brûlantes. Ni Watteau, hélas, ni Verlaine ne vinrent sublimer ce jour-là le terre-à-terre de mes découvertes, leur affligeante et dérisoire vulgarité : ni la stupeur des militaires acharnés à me poursuivre lorsque, les ayant entraînés vers un édicule écarté, je pris rang et, debout comme eux, j'arrosai l'ardoise municipale avec un naturel qui ne pouvait plus les leurrer ; ni ma propre stupeur, le soir venu, lorsqu'un grand bourgeois de la ville, de moi connu, en plein café, en pleine lumière, fit glisser sous mes yeux, l'un contre l'autre, deux louis d'or. Je mentirais par omission si je n'avouais l'obscur plaisir qui se mêla, tout ce jour-là, à mes refus ou à mes dégoûts. »

Maurice GENEVOIX, Trente mille jours

 

« — Qu'appelez-vous des pratiques antinaturelles ?... interrogea sur un ton dont l'ironie s'aggravait d'une intention polissonne, un peu lourde, la baronne Gogsthein, qui se plaisait aux situations scabreuses.

Mais, sur un regard de Kimberly, Lucien Sartorys s'était tu... Ce fut Maurice Fernancourt qui, se penchant sur la baronne, dit gravement :

— Cela dépend de quel côté Sartorys place la nature...

Toutes les figures s'éclairèrent d'une gaieté nouvelle. Enhardie par ce succès, Mme Charrigaud, interpellant directement Sartorys qui protestait avec des gestes charmants, s'écria d'une voix forte :

— Alors, c'est vrai ?... Vous en êtes donc ?

Ces paroles firent l'effet d'une douche glacée. La comtesse Fergus agita vivement son éventail... »

Octave MIRBEAU, Le journal d'une femme de chambre

 

« A un geste du capitaine, tout l'équipage reflua sur l'avant, et il resta seul à contempler son prisonnier.

Atar-Gull, de son côté, ne le quittait pas du regard, et tenait arrêté sur lui un coup d'œil fixe et intuitif.

Entre ces deux hommes, il existait je ne sais quelle affinité cachée, quels secrets rapports, quelle bizarre sympathie, naissant de leur conformation physique ; involontairement, ils s'admiraient tous deux, car tous deux avaient, prototypée dans tous leurs traits, cette apparence de vigueur, de force et de caractère indomptable qui est l'idéal de la beauté chez les sauvages.

Ces deux hommes devaient s'aimer ou se haïr ; s'aimer, non de cette amitié timide et menteuse que nous connaissons dans nos brillants hôtels, que l'on éprouve par un peu d'or, qui s'effraye d'un mot, d'un adultère ou d'un soufflet, mais de cette amitié large et puissante qui donne coup pour coup, du sang pour du sang, qui se montre au milieu du meurtre et du carnage quand le canon tonne et que la mer mugit, et qui veut qu'on s'embrasse les lèvres noires de poudre et les bras rougis... et puis... si Pylade est blessé à mort, un énergique adieu, un bon coup de poignard pour terminer une lente agonie, un serment d'atroce vengeance que l'on tient, peut-être une larme, et Oreste est en paix avec lui-même.

Voilà comme Brulart et Atar-Gull devaient s'aimer, s'aimer ainsi ou se haïr à la mort, car tout devait être extrême chez ces deux hommes.

Ils se haïrent... »

Eugène SUE, Atar-Gull

 

« Je fus éveillé dans la nuit par mon voisin de dortoir... A. s'était glissé près de moi, nu, tandis que je dormais, et il entreprenait de me dépouiller de mon pyjama. J'ouvris les yeux. Son visage inexpressif d'oiseau mangé par des yeux clairs, froids et perçants restait inhabité, aussi vacant qu'à l'ordinaire, mais dans la pénombre, en m'écartant de lui brusquement, je découvris son long corps plat, bien entraîné, musclé, un superbe instrument à cordes enveloppé de soie sauvage. La dure douceur m'en confondit, et qu'un torse de tout jeune homme, un ventre plat à peine tendu d'abdominaux invisibles, pût exprimer plus d'âme que le visage posé par mégarde à son sommet. Nous restâmes un instant suspendus, effrayés, souffles retenus, deux jeunes bêtes rôdeuses d'espèces différentes qui se sont rencontrées au détour d'un layon, puis nous nous serrâmes violemment, et il n'y eut plus de prédateur ni de proie, mais le même vertige au ralenti, et la reconnaissance réciproque. Nous n'avons pas prononcé cette nuit-là un seul mot... Je n'ai revu A. que vingt-cinq ans plus tard, en allant demander un délai au contrôleur des Contributions Directes. Il était chauve, alourdi, toujours sportif, du moins dans la lecture quotidienne de "l'Équipe", marié et père de quatre enfants. Je ne sais pas s'il se souvint de notre nuit furtive et indifférenciée. Mais ce qui était arrivé, c'était à d'autres. »

Claude ROY, Moi je

 

« Un jour, se promenant du côté du ruisseau de la Masse, avec sa petite chienne, la Lisette, la Crapotte tomba en arrêt devant notre groupe jouant aux "chiens collés". Ce jeu était à notre mesure : il ne comportait pas d'accessoires et occupait trois partenaires. Le Jean-Marie et moi, unis par les pans de nos tabliers attachés ensemble à grand renfort de ficelle, nous reconstituions à la perfection les difficultés de deux malheureux toutous, tels que nous les avions vus accouplés pour des raisons que nous ne comprenions assurément pas. Le Sugère intervenait dans la partie en donnant de grands coups de bâton sur la zone de jonction cependant que notre duo, les yeux levés au ciel, poussait des hurlements de détresse fort bien imités.

La Crapotte, qui nous observait à quelque distance, trouva d'une rare indécence ce jeu que nous avions organisé sans une ombre de perversité. Responsable d'une éducation qu'elle payait de ses deniers, elle ne pouvait supporter un tel spectacle. Elle tomba sur nous à coups de parapluie en vociférant des injures. Le Sugère en profita pour prendre le large.

— Petits voyous ! Petites ordures ! glapissait la vieille, accompagnant ses paroles de bourrades furieuses. J'ai donné des mille et des mille pour vous faire élever dans la crainte de Dieu. Qui donc vous apprend des saletés pareilles ? Je vais vous battre jusqu'à ce que je le sache ! Oh ! les misérables ! »

Antoine SYLVÈRE, Toinou

 

« Marcelle et ma mère s'étaient connues au couvent. Mais ma mère, plus âgée de quelques années, était trop sage et trop mesurée pour devenir la compagne assidue de Marcelle, qui mettait dans ses amitiés une ardeur extraordinaire et une sorte de folie. La jeune pensionnaire qui inspira à Marcelle les sentiments les plus extravagants était la fille d'un négociant, une grosse personne calme, moqueuse et bornée. Marcelle ne la quittait pas des yeux, fondait en larmes pour un mot, pour un geste de son amie, l'accablait de serments, lui faisait toutes les heures des scènes de jalousie, et lui écrivait à l'étude des lettres de vingt pages, tant qu'enfin la grosse fille, impatientée, déclara qu'il y en avait assez et qu'elle voulait être tranquille. »

Anatole FRANCE, Le livre de mon ami


« Vous mentez, Alphonse, n'insistez pas... Voyons, mais dans n'importe quel autobus, tous les hommes (et des hommes libres pour qui la femelle est accessible) n'ont d'yeux, exorbités, hypnotisés, que pour les miches ou la braguette du contrôleur, selon leurs tendances passives ou actives. Est-ce contestable ? »

Alphonse BOUDARD, La Cerise

 

« On invite encore tout le monde, sauf moi. Un soir, un type de dix-huit ans m'invite à manger une glace. Ça fait deux mois que je m'en tiens à la grillade-salade. Mais ce coup-ci, c'est moi qu'on invite. Glace fraise-vanille, je m'en souviens encore. Et du type aussi. Le plus important pour moi. Dans le genre qui est devenu, bien après une carrière de cavaleur, pédé dans une boîte unisexe. »

Sylvie CASIER, Les chênes verts

 

« Nos homosexuels ont des âmes de dames patronnesses... Aux lourdes stratégies du désir je substituerais le flirt, le lesbianisme étourdi, la pédérastie fragile, l'effleurement chuchoté, le liséré du cœur, les ballets roses et bleus, l'attouchement chattemite, le friselis de la fesse, les frivolités du fleuret, le guiliguili moucheté. »

Patrick GRAINVILLE, Je rêve à un monde léger, chronique, Le Monde-Dimanche, 26 octobre 1980

 

« Pitié aussi, l'autre jour, de cette lesbienne, et son attifement masculin aggravait sa femelle misère. 0 sa nuque rasée, petite nuque faible d'oiseau déplumé, pauvre nuque d'inaptitude à combattre. J'étais elle et j'avais pitié, tendresse et pitié de sa lamentable singularité soudain devenue mienne. »

Albert COHEN, Carnets

 

« — Ils ont peut-être couché ensemble, cela est bien possible. Vous en connaissez beaucoup, vous, des hommes qui n'ont jamais couché avec un autre homme ?

— Il me semble...

— Tsiss... tsiss... tsiss... vous n'allez pas me faire croire que cela ne vous est jamais arrivé ?

— Non, vraiment, je vous l'assure.

— Vous avez bien été tenté ?

— Non.

— Alors vous êtes vraiment bizarre... Où en étais-je, déjà ? »

Jean-Marie ROUART, Le Mythomane

 

« Elle se demande si Frédéric est homosexuel; le terme lui semble pauvrement clinique. Elle regarde son genou, posé très loin d'elle et déformé par la perspective. Alors qu'elle réfléchit à la façon un peu exhibitionniste qu'a souvent eue Frédéric de lui confier ses sentiments pour Julien, une certitude souveraine explose doucement en elle et l'éclaire au point qu'elle ferme les yeux avec un sourire de béatitude : « J'ai enfin compris : c'est un être qu'on aime, qu'il soit fille ou garçon, ça n'a aucune importance. »

Sophie KEPÈS, Des enfants sensibles

 

« Malheur du jeune homme d'aujourd'hui : mon amant et ma maîtresse ne veulent pas coucher ensemble. »

Jean CHALON, L'avenir est à ceux qui s'aiment

 

Arcadie n°330, Christian Gury, juin 1981

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La règle d'or, Isabelle Minière

Publié le par Jean-Yves

Rentrée des classes à l'école primaire d'un petit village : un nouvel élève de Cours Moyen est immédiatement remarqué par les anciens de l'établissement. Ce qui frappe ces derniers, c'est que le nouveau n'a l'air ni apeuré ni angoissé. Il semble « tranquille comme s'il était en visite dans un musée et qu'il regardait les objets exposés » (p. 7). Quelques élèves vont néanmoins l'aborder : ils apprennent que le nouveau se nomme « Camille » et que contrairement à ce qu'ils croyaient, ce prénom est aussi celui d'un garçon comme « Claude » ou « Dominique ».

 

Camille a un comportement très différent de bien des garçons : il a l'esprit libre, il est généreux, il ne semble pas souffrir des moqueries ou des insultes. Léo, un élève de sa classe et narrateur de cette histoire, désire ardemment devenir son ami. Sophie et Agathe aussi. D'autres élèves ont des intentions moins honorables : Camille pourrait devenir leur parfait bouc émissaire.

 

Quand l'institutrice demande le métier que chaque élève envisage, Camille répond tranquillement qu'il « veu[t] faire le bien, c’est tout » (p. 16). Quelques élèves rient sous cape. Camille explique ensuite sa règle d'or :

 

« Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l'on te fasse. »

 

Ce qui déchaîne Sylvain qui, en prenant une voix aigüe et maniérée, répond :

 

« D'où tu sors, toi ? Tu viens de la planète des bisounours ? Faut atterrir, mademoiselle Camille, le monde est si cruel !!! Ah non, je ne veux pas faire de mal, c'est trop affreux !!! » (p. 26)

 

Peu après, le même Sylvain reprend :

 

« Alors dis-le, Camillette, comment on fait, hein ? On fait comme toi, on devient pédé et tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ? » (p. 28)

 

Léo, le narrateur, sent que quelques élèves regardent son ami Camille de travers, qu'ils se moquent de lui et de sa règle d'or :

 

« T'es riche, alors, si t'as une règle en or !

— C'est une règle pour pédés, ton truc, t'es pas un homme, Camillette ! » (p. 34)

 

Quand Léo demande à Camille de réagir, de ne pas se laisser insulter de « pédé », de se défendre, ce dernier répond calmement :

 

« Ce n'est pas une insulte. C'est comme d'être traité de blond ou de brun, tu ne choisis pas ta couleur de cheveux, et aucune n'est meilleure que l'autre. » (pp. 34-35)

 

A la sortie des classes, Sylvain et deux de ses copains agressent Camille à coups de poing. Léo essaie d'aider son ami mais il se retrouve lui-aussi à terre. Les agresseurs partis, Léo et Agathe décident de raccompagner Camille jusque chez lui.

 

Camille habite avec ses « parents » à l'extérieur du village, à l'orée d'une forêt, dans une maison tout en bois. Sur place, les deux accompagnateurs découvrent que deux hommes habitent la maison : Paul et Pierre.

 

« C'est lequel, ton père ? Paulo ou Pierrot ?

— Je veux bien vous le dire, mais ce sera un secret entre nous, d'accord ? »

On a aussitôt promis le secret ; c'était très mystérieux tout ça...

On ne le répètera pas, a juré Agathe, alors ? C'est lequel, ton père ?

— Les deux.

Camille a éclaté de rire devant la tête d'Agathe. Moi, je me disais que c'était une blague et j'ai rigolé avec lui. Mais pas longtemps : il nous a regardé tous les deux, et il a ajouté :

— J'ai deux pères.

On ne savait pas quoi dire. On ne comprenait pas très bien, ou on n'était pas sûrs de bien comprendre.

Paulo et Pierrot ont voulu un enfant ensemble... et c'est moi. Voilà, j'ai deux pères. » (p. 52)

 

Ce petit livre n'évacue pas la question de la mère. Rien n'a été caché à Camille sur elle :

 

« C'est Sophie qui a osé, un soir après l'école. […]

— Et ta mère ? T'as bien une mère, Camille ?

— Forcément...

Puis il a parlé tout bas :

— Je vais vous dire...

On s'est approchés très près, Bastien, Sophie, Alex, Agathe et moi. C'était un autre secret, il ne nous a pas demandé de ne pas le répéter : ça allait de soi. […]

— Ma mère m'a abandonné à la naissance, mes pères m'ont adopté. Peut-être qu'un jour je retrouverai ma mère, peut-être qu'elle aura changé d'avis... Enfin voilà, c'est pour ça que j'ai deux pères. » (pp. 55-56)

 

« Deux pères... c'était très insolite au début, parfois Bastien avait envie d'éclater de rire, en les regardant tous deux se comporter comme un couple, se chahuter, se plaisanter, se consulter du regard. S'aimer. Je ressentais cela, moi : les deux pères de Camille s'aimaient, qu'ils soient deux hommes n'était plus qu'un détail, comme d'être brun ou blond. Je me suis souvenu de ce que Camille nous avait dit un jour dans la cour : on ne choisit pas sa couleur de cheveux – même si on peut les teindre. » (pp. 58-59)

 

Pierre et Paul sont bienveillants avec leur fils. Ils restent cependant pragmatiques quant à la règle d'or qu'ils ont enseignée à Camille parce qu'ils n'oublient pas que l'humanisme de certaines pensées n'est pas accessible à tous.

 

Ce court roman montre l'importance de mieux regarder la vie autour de nous et de trouver un sens à ce que nous vivons. Camille est un garçon qui a construit une forte estime de soi, ce qui lui permet de vivre l'instant en pleine conscience : s'enthousiasmer, s'extasier, applaudir, glorifier, repousser l'amertume, rejeter l'animosité…

 

Camille ne fait pas de sa règle d'or un savoir. Pour lui, il suffit d'abord de la vivre. Il ne passe pas son temps à expliquer aux autres élèves cette règle ; il tente de les motiver à la mettre en pratique. Camille a compris que lorsque l'on n'a pas de bonnes raisons de pleurer, on doit s'appliquer à sourire.

 

Quel est le but de la règle d'or de Camille ? Peut-être, tout simplement, vivre un peu plus heureux, en évitant d'être inutilement malheureux. Avec cette règle, la notion de « normalité » devient caduque.

 

■ La règle d'or, Isabelle Minière, Editions du Jasmin, septembre 2013, 63 pages, ISBN : 978-2352841234

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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Hymne à Maurice Pilorge par Jean Genet

Publié le par Jean-Yves

« Je demande à la mort la paix, les longs sommeils, / Le chant des séraphins, leurs parfums, leurs guirlandes, / Les angelots de laine en chaudes houppelandes, / Et j'espère des nuits sans lunes ni soleils, / Sur d'immobiles landes. / Ce n'est pas ce matin que l'on me guillotine. / Je peux dormir tranquille. À l'étage au-dessus / Mon mignon paresseux, ma perle, mon Jésus / S'éveille. Il va cogner de sa dure bottine / À mon crâne tondu. »

 

Jean Genet

 

in Le Condamné à mort, Gallimard/Poésie, 1999, ISBN : 207040787X

 


 

C'est le premier poème de Jean Genet. Il a été écrit à l'automne 1942, alors qu'il était incarcéré à la centrale de Fresnes. Il est dédié à la mémoire de son ami, Maurice Pilorge, assassin de 20 ans « dont le corps et le visage radieux hantent mes nuits sans sommeil », déclare Genet dans la postface du poème.

Condamné à la guillotine pour avoir assassiné son compagnon, Pilorge, beau et insolent jusque devant la mort, répliqua au bourreau qui l'avait bousculé : « Si vous êtes pressé, prenez ma place, voulez-vous. »

 

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Les étranges amours du roi Louis XIII par Pierre Chevalier

Publié le par Jean-Yves Alt

1 – De De Luynes à Saint-Simon

Les amours de Louis XIII ont suscité bien des polémiques. Le roi était chaste à l'égard des femmes qu'il a aimées d'un amour tout platonique, mais, par compensation et selon l'euphémisme de Victor-Lucien Tapié, il eut d'« ardentes amitiés masculines ». Jusqu'à une date récente, la pudibonderie des historiens du roi a évité de poser la question de l'homosexualité de Louis XIII, alors que, paradoxalement, ils ne gardaient pas les mêmes réserves envers Henri III et ses mignons. Les témoignages des contemporains à ce propos sont pourtant clairs, moins ceux du pamphlétaire Tallemant des Réaux, sujets à caution, que ceux de l'ambassadeur de la Sérénissime République de Venise, Morosini, une source diplomatique très sûre. Pour Pierre Chevallier, le récent auteur d'un remarquable Louis XIII édité chez Arthème Fayard, les tendances homosexuelles du souverain ne font aucun doute. Dans ce premier volet de son article, il passe en revue les nombreux favoris qui touchèrent le cœur et les sens de Louis le Juste. Après des passions d'adolescent pour de rudes soldats, des cochers et des valets de chiens, le premier amour sérieux est pour de Luynes qui exerça sur le roi une véritable fascination sensuelle que seule la mort abolit. Puis ce fut le tour de Montpouillan, Barradat, Claude de Saint-Simon, le père du célèbre mémorialiste, qui dura le plus longtemps mais qui fut le moins aimé.

Si la passion du roi pour Marie de Hautefort et Mlle de La Fayette a été indiscutablement platonique, en a-t-il été de même pour les favoris masculins du prince ? Louis Batiffol, dans Le roi Louis XIII a vingt ans, et Pierre de Vaissière, dans la Conjuration de Cinq-Mars, n'ont pas esquivé le problème.

« Pourvu que je sois hors d'avec toutes ces femmes »

Le premier écrit : « Louis XIII, dont la conduite morale a été irréprochable, semble avoir compensé les passions dont il se privait par des amitiés masculines vives » ; et il poursuit : « Louis XIII a eu en lui la racine d'une tendance qui, se développant d'une certaine manière, devient morbide, et dépassant certaines bornes, coupable. Ni ses confesseurs, ni le cardinal de Richelieu, ni sa famille ou ses entours n'ont soupçonné dans ses amitiés le moindre danger de scandale. Leur point de départ n'en était pas moins un instinct déformé, pour ne pas dire perverti. »

Le second, dans la Conjuration de Cinq-Mars, écrit : « Fils du célèbre Vert-Galant, Louis XIII est un chaste. Et pour ce qui est de ses favoris, il semble bien difficile d'attribuer la violente passion qu'il leur a portée à autre chose qu'à son désir maladif d'entière et étroite intimité. Il n'y a pas dans l'histoire de Cinq-Mars de quoi infirmer ce dire. »

Les ouvrages dont on vient de lire deux extraits datent de 1912 et de 1928. Pierre de Vaissière, de surcroît, rejette les deux anecdotes rapportées par Tallemant des Réaux, se refuse à les reproduire et ajoute que « si significatives qu'elles aient paru à quelques-uns, de l'avis même des savants éditeurs des Historiettes elles manquent trop de précisions, sont trop en contradiction avec ce que nous savons d'autres sources, pour qu'on puisse, d'après elles, incriminer formellement les mœurs de Louis XIII ». Tel n'est pas l'avis du dernier éditeur de Tallemant, M. Antoine Adam. Il écrit dans l'introduction de l'édition de La Pléiade : « Lorsque Tallemant nous rapporte sur l'amitié de Louis XIII et de Cinq-Mars des révélations qui ne laissent guère de doute sur les goûts du roi, Louis Batiffol s'indigne », mais, poursuit M. Adam, « Tallemant nomme son informateur. C'est M. de Nyert, premier valet de chambre du roi, l'homme qui pouvait le mieux savoir dans quel attirail galant le favori était obligé d'attendre le prince, et quelles caresses passionnées il lui fallait bien malgré lui subir ».

On peut objecter à M. Adam que Tallemant est sur ce sujet, et jusqu'à preuve du contraire, une source unique. Or, la bonne méthode historique exige une concordance de témoignages qui, se recoupant et se confirmant, ne laissent plus de place au doute et à la critique. Sans écarter absolument les deux anecdotes rapportées par Tallemant, il convient de les soumettre à un examen aussi approfondi que possible.

Il n'est pas question toutefois de nier les tendances homosexuelles profondes de Louis XIII. Louis Batiffol et de Vaissière ne parlent pas au sujet du prince d'homosexualité, mais seulement de « tendance... morbide » et d'« instinct déformé », de « désir maladif d'entière et d'étroite intimité ». Mais toutes les indications que l'on peut relever dans le Journal d'Héroard ne laissent pas d'indiquer l'éloignement et même l'aversion de l'enfant, puis de l'adolescent, à l'égard du sexe féminin. Homme fait, le roi persiste dans cette attitude. Un passage d'une lettre à Richelieu, du 19 août 1638, est nettement révélateur : « Je m'en vais demain à Versailles pour deux ou trois jours. J'ai trouvé le sexe féminin avec aussi peu de sens et aussi impertinent en leurs questions qu'ils [sic] ont accoutumé. Il m'ennuie bien que la reine ne soit accouchée pour m'en retourner en Picardie, si vous le jugez à propos ou ailleurs : pourvu que je sois hors d'avec toutes ces femmes, il ne m'importe où. »

Un cocher et un valet de chiens

Très tôt, le prince ne se complaît que dans une société masculine, si bien que les favoris plus ou moins connus composent une liste assez longue que Tallemant énumère avec complaisance. On y trouve son cocher, Saint-Amour, un valet de chiens, Haran, le grand prieur de Vendôme (Alexandre Monsieur), le commandeur de Souvray et Montpouillan la Force. Tous furent successivement éloignés par la reine mère, ce qui ne fut pas le cas de De Luynes, ni de Nogent Bautru, encore que ce dernier n'ait pas été favori en titre. Il n'est guère possible de dire si le jeune roi a été attiré par une passion homosexuelle à l'égard de tous ces favoris, à l'exception, il est vrai, d'Albert de Luynes qui a exercé sur lui une véritable emprise, dont le fondement a été, ce n'est pas douteux, nettement sensuel.

La fixation affective de Louis XIII sur son favori provençal est évidente. Elle s'explique par l'abandon où le roi s'est trouvé laissé après la mort de Henri IV et par l'absence de soins et de tendresse de sa mère à son égard. Mais cette inclination de l'adolescent, si elle a été provoquée et accentuée par les circonstances, existait en lui dès l'enfance. Un épisode du 20 octobre 1608 paraît assez révélateur : l'enfant – il n'a que sept ans – se fâche contre le comte de Torigny qui a accompagné au jardin Mme de Longueville, alors que de façon habituelle il tenait compagnie à sa sœur de Vendôme. Il s'emporte contre Torigny et dit à un gentilhomme : « Dites à de Torigny que c'est une fille, et qu'il ne vienne plus avec moi », et comme on le presse de lui pardonner : « Bien donc, fait-il, je lui pardonne à la charge qu'il s'habillera en fille ! » Louis n'admet pas que de Torigny lui ait fait en quelque sorte une infidélité en abandonnant sa sœur de Vendôme pour aller tenir compagnie à Longueville. Puis, en obligeant de Torigny à se vêtir en fille, le jeune roi le punit, certes, mais le coupable ainsi travesti représente pour lui l'objet même de l'amour, car il n'y a pas d'autre objet aimable, à l'âge où il est, pour un garçon, qu'une fille.

Le 18 octobre 1611, Héroard consigne un rêve dont le thème est sexuel. Louis, la nuit précédente, a « songé que Courtenvaux avait une fille que sa jeune femme avait faite et que Haran en avait été le compère ». On connaît déjà Courtenvaux, que le jeune Louis aurait voulu voir besogner son épouse, car il le supposait impuissant. C'est pourquoi, dans son rêve, c'est l'un de ses favoris, Haran, qui engrosse l'épouse de Courtenvaux. Haran était un valet de chiens d'un état social inférieur. C'est aussi le cas d'un jeune laquais nommé César : « Il le fit, nous apprend Héroard, cocher de son petit carrosse à bidets et l'aimait, en parlait souvent. On lui demanda pourquoi il l'aimait, il répond soudain : "Parce qu'il est homme de bien". » Réponse elle aussi révélatrice, car quel que soit l'agrément que procure à Louis la société de ces jeunes serviteurs d'un rang inférieur, s'il les distingue c'est parce qu'il juge qu'ils le méritent normalement. C'est tout naturellement aussi que sa passion pour le métier militaire amène le dauphin, puis le petit roi, à distinguer un soldat, Descluseaux. Il n'a pas encore cinq ans, le 28 juillet 1606, qu'il s'écrie en le voyant entrer: « Hé ! vela mon mignon, venez mon mignon Descluseaux ! » Le 1er juillet, il sème des feuilles de rose sur le banc où est Descluseaux afin que sa place sente bon. Mais le 28 juillet, s'il se fait mettre en sentinelle par son mignon, il refuse de le faire asseoir à sa table « parce qu'il n'est pas gentilhomme ». Le jour de son baptême, le 14 septembre 1606, Louis aperçoit Descluseaux parmi la compagnie et il le hèle : « Hé ! mon mignon, venez mon mignon ! » Jusqu'en 1616-1617, le jeune adolescent continue de s'intéresser à Descluseaux. Le 2 novembre, Descluseaux, qui est le caporal, l'éveille, le met en sentinelle, mais il se rendort et le caporal le met en prison : « Ce fut en son lit » dit Héroard. Le 20 juin 1617, Louis est, à cette époque, vraiment roi, mais il prend la garde, se fait mettre en sentinelle, y reste jusqu'à une heure après minuit et c'est Descluseaux qui le commande.

Une attirance mystérieuse, puissante et toute physique

On se rend ainsi compte de l'attrait qu'exerçaient sur le jeune prince les jeunes gens. Certes, s'il s'était révélé plus tard un amateur passionné du sexe faible, on n'accorderait à ces tendances de l'enfant et de l'adolescent aucune attention marquée ; mais en raison de son éloignement certain et constant pour les femmes, on peut les considérer comme des signes prémonitoires de ce qu'a été sa véritable nature affective qui s'est nettement affirmée à partir du moment où Louis et son grand fauconnier sont devenus inséparables. Rien de surprenant que dans son sommeil Louis ait rêvé de De Luynes. L'une des mentions de Héroard à ce sujet a pour thème la chasse, puisque le 28 décembre 1611 le petit roi est à demi endormi et s'écrie : « Ho ! qu'il est beau, qu'il est beau le leurre, le leurre ! », et il associe à ce morceau de cuir rouge en forme d'oiseau qui sert à rappeler le prédateur le nom de De Luynes.

De nouveau, le 6 novembre 1614, Louis rêve que de Luynes est habillé à la suisse avec une grande fraise pareille à celle des femmes. C'est pendant la période de 1615-1621 que l'affection du jeune roi pour de Luynes, qui a dépassé la trentaine, est à son point culminant. On sait déjà que peu après son avènement Louis n'a eu de cesse de faire avoir à de Luynes un logement au Louvre situé au-dessus de son propre appartement et communiquant avec celui-ci par un escalier intérieur. C'est de façon constante qu'Héroard note les visites royales chez de Luynes. Très souvent aussi, c'est avec ce dernier et chez lui que Louis prend ses repas, aussi bien le midi que le soir. C'est aussi chez de Luynes qu'il « recorde » ses ballets et les répétitions se terminent souvent vers les quatre heures du matin. Le prince tombe-t-il malade ? De Luynes se transforme en garde de nuit et dort lui-même sur un matelas dans la chambre royale. En voyage, le favori accompagne toujours le roi, qui laisse le plus souvent la jeune reine au Louvre. A son retour, Louis rend visite à sa mère comme à son épouse, mais le protocole une fois observé, c'est chez de Luynes qu'il se rend et qu'il se délasse.

Faut-il s'étonner si tous les diplomates constatent l'amour extraordinaire que Louis témoigne à de Luynes, si la reine mère, d'abord indifférente, change d'avis après la chute de Concini et la sienne propre et parle de De Luynes comme d'« un démon qui a ensorcelé le roi et l'a rendu sourd, aveugle et muet » ? L'opinion publique, prompte à médire et à se gausser, considère que de Luynes est l'« idole » du roi, son « mignon ». Quelques pamphlets vont même jusqu'à parler de « mariage » entre le roi et le Provençal.

Il n'est guère contestable qu'une attirance mystérieuse, puissante et toute physique émanant du favori s'est exercée sur le jeune roi. Celui-ci a été l'objet d'une espèce d'ensorcellement et d'une séduction sensuelle qui l'ont véritablement réduit à un réel esclavage, dont seule la mort brutale de De Luynes le libère. Le contraste est, en effet, très net entre la passion juvénile du prince pour son favori et le sentiment de délivrance qui est le sien après le décès du connétable. Cette délivrance est le résultat de l'absence physique de celui qui n'est plus maintenant qu'un défunt. Louis ne veut plus se souvenir des belles heures d'amour évanoui, mais seulement des moments pénibles et attristants de ses relations avec son favori. Fort caractéristique est le fait qu'aussitôt de Luynes disparu Louis déclare à tout venant qu'il n'aura plus de favori et qu'il n'entend ne plus se laisser gouverner par une autre volonté que la sienne. Louis XIII, on le sait, ne fut pas fidèle à cette résolution, mais alors que de Luynes avait cumulé les fonctions de favori à titre personnel comme à titre politique, il n'y eut plus de 1624 à 1642 qu'un seul favori à titre politique, tandis que se succéderont pendant dix-huit années, où Richelieu exerça son pouvoir au nom du roi, plusieurs favoris à titre personnel, parmi lesquels émergent les noms de François de Barradat, de Claude de Saint-Simon et de Henri d'Effiat, marquis de Cinq-Mars.

Barradat « pour les inclinations particulières du roi »

De son vivant, de Luynes, qui savait bien quelle était la raison de son influence sur le roi, veillait avec soin à éloigner de celui-ci les jeunes hommes auxquels le prince manifestait de l'intérêt. Ce fut le cas du lieutenant de chevau-légers, de La Curée, que de Luynes obligea de se démettre de sa charge au profit de son frère M. de Brantes, ainsi que du bel et aimable Bassompierre. Malgré ses tentatives pour entretenir de bonnes relations avec le favori, Bassompierre dut se résigner à accepter une ambassade à Madrid. Ce dernier assure dans ses Mémoires que de Luynes, lors d'un entretien avec lui, ne lui cacha pas qu'« il était comme un homme qui craint d'être cocu, lequel n'aime pas de voir un fort honnête homme courtiser sa femme », à quoi il ajoute que de Luynes et le roi lui firent bonne figure dès qu'il eut accepté de quitter la cour. Montpouillan, fils du duc de La Force, eut le même sort. C'est ce qu'atteste Contarini le 12 août 1618 : « Après de Luynes, il a la première place dans l'amour du roi. » Montpouillan était, il est vrai, huguenot et son père rebelle à l'autorité royale. Louis XIII céda aux instances de De Luynes à qui se joignit, bien entendu, le confesseur, le père Arnoux, mais l'attachement du prince pour Montpouillan était si fort qu'il ne ménagea pas ses larmes en lui disant adieu.

Il semble qu'après de Luynes, et pendant environ deux ans, Louis XIII soit resté sans favori déclaré. En octobre 1624, le Vénitien Morosini désigne de Toiras comme l'un des principaux favoris royaux. Le même, en novembre 1624, fait mention du rappel à la cour de Toiras, auquel Louis XIII avait confié le commandement du fort Louis devant La Rochelle, mais en même temps il annonce le déclin de la faveur de Toiras et le début de celle de Barradat, qui avait servi de Schomberg en qualité de premier page. La phrase du diplomate est très claire sur le rôle du nouvel élu : « Non gia per li affari di statu, ma per le caccie et per le inclinationi particolari del re. » (Non pour les affaires de l'État mais pour la chasse et les inclinations particulières du roi.) Désormais, en effet, la dualité de favori est un fait. D'un côté Richelieu, maître incontesté de la faveur pour les affaires d'État, de l'autre de jeunes gandins pour le contentement et les plaisirs du roi. Bien qu'apprécié par lui, de Toiras n'eut pas à remplir le rôle de favori : Richelieu ne l'aimait pas. De Toiras, en ce début de 1625, avait manifesté son opposition au mariage de Monsieur, voulu avec passion par la reine mère que secondait alors le cardinal, qui obtint sans trop de peine son éloignement de la cour. Dès le mois de mars, la faveur de François de Barradat fut publique. Les goûts du nouvel élu influèrent même, d'après Morosini, sur le comportement du roi. C'est avec surprise que le diplomate note que Louis XIII est resté quinze jours sans quitter Paris et sans aller à la chasse. C'est que de Barradat préfère la ville et les dames à la campagne et aux bêtes sauvages. « De Barradat, poursuit le Vénitien, est de plus en plus en faveur et monte constamment en carrosse avec Sa Majesté, qui a prévenu la reine qu'il le prenait à son service parce qu'il ne dépendait de personne. »

Dès le mois d'avril, le roi donnait à son nouvel ami la charge de premier écuyer, achetée 14000 écus de M. de Liancourt, gendre de De Schomberg.

« La bougrerie a passé les monts, le concile passera aussi »

En décembre 1625, de Barradat devenait premier gentilhomme de la chambre contre 120000 écus payés au duc de Montmorency, tandis que son frère ecclésiastique obtenait l'évêché de Noyon. De Barradat devint en plus capitaine de Saint-Germain, lieutenant du roi en Champagne, grand bailli de Troyes et gouverneur de Châlons. La chute de De Barradat fut encore plus rapide que ne l'avait été son ascension. Sortant de son rôle de compagnon du roi, il se mêla de politique et se lia avec de Marsillac (le futur La Rochefoucauld), Tronson, secrétaire du cabinet, et de Sauveterre. Le cardinal et la reine mère machinèrent sa disgrâce et l'obtinrent. Le 2 décembre 1626, Louis XIII lui signifia son congé.

De Barradat s'emporta et, en présence du roi, provoqua le chevalier de Souvré qu'il jugeait être la cause de son renvoi. Louis le chasse. Le marquis de Montglat assure en effet que c'est par le moyen du chevalier de Souvré que Richelieu fit chasser de Barradat. Si l'on suit le Vénitien Simon Contarini, dans une dépêche du 11 décembre 1626, de Barradat « a voulu voler avant d'avoir des ailes. Ce qu'on lui reproche... c'est davantage de la légèreté que des fautes. Sa cause est défendable, il mérite compassion et pardon, car il n'a que dix-neuf ans et il ne s'est exprimé que pour le seul service de son maître. Parmi les raisons qui lui ont été, dit-on, fatales, figurent les représentations qu'il a faites au roi sur la Normandie et la Bretagne... qui pour le présent sont à l'entière disposition de la reine mère et du cardinal ». La disgrâce de De Barradat provoque chez Louis XIII une de ces crises de mélancolie et d'abattement auquel il n'était que trop sujet.

Il est difficile de se faire une opinion exacte sur ce favori. De Tallemant est particulièrement dur avec lui. Voici ce qu'il en dit : « Le roi... aima de Barradat violemment, on l'accusait de faire cent ordures avec lui, il était bien fait. Les Italiens disaient : "La bugerra ha passato i monti, passera ancora il concilio. » Ce qui donne, traduit : « La bougrerie [c'est-à-dire l'amour à l'italienne] a passé les monts, le concile passera aussi.» On reconnaît bien là le huguenot Tallemant, qui met ensemble le « vice italien » et la réception, en matière de discipline, du concile de Trente que la France se refusait à faire. Le de Barradat, dit encore Tallemant, « n'était qu'un brutal ; il donna bientôt prise sur lui. Le roi ne voulait pas qu'il se mariât, et lui, amoureux de la belle Cressia, fille de la reine, voulut l'épouser à toute force. Le cardinal se servit de l'indignation du roi pour s'en défaire ». Après sa disgrâce, l'abbé Arnault apprend qu'il leva un régiment d'infanterie et qu'il servit le roi en loyal et parfait sujet. En octobre 1635, Louis se trouvant en Champagne, coucha au château de Baye, non loin de Damery, dont de Barradat était seigneur. Celui-ci demanda à revoir le roi, qui accepta et lui permit de le suivre à Saint-Germain. Mais le maladroit s'amouracha de Marie de Hautefort et Anne d'Autriche dit de lui tout le bien du monde. Il n'en fallut pas plus pour que Richelieu représentât au roi qu'en l'absence du favori en place (c'est alors Saint-Simon) il était fort mal de renouer avec de Barradat, qui dut reprendre au plus tôt le chemin de sa province.

Saint-Simon dura le plus longtemps mais fut le moins aimé

Le successeur de De Barradat ne fut autre que Claude de Saint-Simon, qui doit sa célébrité relative à son fils, l'auteur des Mémoires. Ce jeune homme de dix-huit ans était lui aussi un page de la petite écurie, comme son prédécesseur. Mais si de Barradat était bien fait, tel n'était pas le cas de Saint-Simon. Le portrait que peignit de lui, en 1634, Simon Vouet le montre de petite taille ; la tête, en raison d'un cou assez court, penche légèrement vers le côté droit du corps. La physionomie est plus réfléchie qu'elle ne respire l'ouverture et la franchise. Bassompierre, dans ses Mémoires, le traite de « petit punais ». L'épithète n'est pas flatteuse, mais les deux hommes étaient brouillés.

Parmi les favoris du prince, Saint-Simon dura le plus longtemps, une dizaine d'années : de 1626 à 1636. Il avait compris qu'il ne fallait pas entrer en lutte avec Richelieu. Il s'employa même à le servir et, sans exagérer le rôle favorable au cardinal qui a pu être le sien lors de la journée des Dupes, il est certain qu'il s'est rangé alors du côté de l'éminence. L'origine de sa fortune fut modeste. Elle ne s'explique que par le goût du roi pour la chasse. Dans l'ardeur de celle-ci, Louis XIII n'aimait pas perdre de temps lors d'un changement de monture. Le jeune page imagina, ce qui prouve qu'il était observateur et ne manquait pas d'esprit, de présenter à son maître le cheval de rechange à rebours du précédent. Le roi, sans descendre, n'avait plus qu'à mettre le pied dans l'étrier du nouveau cheval et à faire volte-face avec lui.

De surcroît, le jeune Claude avait l'avantage, d'après Tallemant, de « ne pas baver » dans le cor quand il soufflait de celui-ci. Ce fut le 5 mars 1627 que Claude devint premier écuyer de la petite écurie, ainsi que capitaine du château et des chasses de Saint-Germain-en-Laye. Il avait juste vingt ans en 1628 ; le roi le nomma ensuite grand louvetier de France en décembre 1629, conseiller d'État, gouverneur de Blaye en décembre 1630, chevalier du Saint-Esprit en 1633 et, pour couronner le tout, duc et pair en janvier 1635. En outre, de mars 1628 à 1634, Saint-Simon exerça les fonctions de premier gentilhomme de la chambre, après la mort d'un des titulaires de cette charge qui était exercée à tour de rôle par plusieurs seigneurs. A l'occasion de cette nomination faite par le roi sans en référer à sa mère, le Vénitien Zorzi rapporte, ainsi qu'on l'a déjà vu, que « le roi ne voulait plus être gouverné par des femmes ».

La fidélité de Saint-Simon explique que le roi et Richelieu aient confié des missions diplomatiques au « petit punais ». Lors de l'été de 1627, le favori se rendit en Italie pour essayer de concilier la maison de Savoie et le duc de Mantoue. Pendant le siège de La Rochelle, il fut inséparable du roi et reçut une blessure à la cuisse en faisant une reconnaissance au fort de Tadon. En août 1631, il fut chargé d'une ambassade extraordinaire auprès de l'archiduchesse Isabelle et de Marie de Médicis. Il s'agissait, officiellement du moins, d'inviter la reine mère à revenir en France. En cas de refus, Saint-Simon était chargé de demander à l'infante de ne plus accorder asile à Marie de Médicis. Mais comme la chute suit parfois d'assez près le sommet de la fortune, ce fut en 1636 que Saint-Simon goûta à son tour les amers plaisirs de la disgrâce. Il avait le malheur d'avoir pour oncle un M. de Saint-Léger, gouverneur de la place du Catelet, sur la frontière picarde.

Saint-Léger avait rendu cette place aux Espagnols au bout de deux jours, le 25 juillet. Richelieu obtint du Conseil qu'on arrêterait le gouverneur pour lui faire son procès. Saint-Simon, ayant assisté au Conseil, se hâta de prévenir son oncle qui put prendre la fuite peu avant l'arrivée du courrier porteur de l'ordre d'arrestation. Le cardinal, après enquête, eut la preuve que Saint-Simon avait bien trahi le secret inséparable de la décision du Conseil. Après le procès en contumace fait à Saint-Léger et l'exécution en effigie de celui-ci en place de Grève, Claude de Saint-Simon demanda à Louis XIII la permission de le quitter. Le roi acquiesça et lui ordonna de gagner son gouvernement de Blaye, d'où il ne revint à la cour qu'après la mort de Richelieu.

L'entente d'ailleurs n'avait pas été toujours sans nuages entre le roi et Saint-Simon. Celui-ci n'hésitait pas à avoir commerce avec des « garces ». C'est le terme employé par le roi dans une lettre à Richelieu du 25 juillet 1634. Fut-ce parce que le roi l'avait élevé à la dignité de duc et pair que Saint-Simon en usa vis-à-vis de son bienfaiteur avec hauteur et désinvolture, ce qu'avait fait avant lui de Barradat, et ce que fera après lui Cinq-Mars ? Dans une lettre du 3 juin 1635, depuis Château-Thierry, le roi confie à Richelieu qu'il ne peut plus supporter Saint-Simon, car ce dernier est « en perpétuelle picoterie » avec lui, aussi l'envoie-t-il à l'armée passer ses humeurs sur les ennemis. Plus le roi couvre en effet ses favoris de dignité et de pensions, moins ceux-ci lui manifestent d'égards et de reconnaissance. Il faut à ces jeunes gentilshommes, éblouis et aveuglés par leur élévation, l'humiliation de la disgrâce pour faire retour sur eux-mêmes... et encore. C'est ce qu'essaya de faire Saint-Simon, relégué à Blaye, dans une première lettre qu'il adressa à Richelieu le 10 octobre 1636 et par laquelle il promettait de se corriger de son ressentiment et de son dépit. Louis XIII n'a pas dû beaucoup regretter le petit favori que sa grossièreté de langage avait fait dénommer le « stercoral », et qui n'avait dû sa fortune qu'à une habile utilisation de l'étrier et à un usage impeccable du cor.

Historama n°336, Pierre Chevallier, novembre 1979


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Les désarrois de l'élève Törless de Robert Musil lu par Jean Boullet

Publié le par Jean-Yves

En 1960, la presse, la radio, la télévision louaient Les désarrois de l'élève Törless de Robert Musil dont la traduction venait de paraître en France aux éditions du Seuil. En parallèle, la presse homophile – notamment la revue Arcadie – critiquait sévèrement cet ouvrage. Jean Boullet, en réponse, publia dans cette même revue, en mars 1961, une défense de ce roman, qu'il qualifia de « chef-d'œuvre ». Défense illustrée par les extraits ci-dessous :

 

« Depuis de longues années nous étions quelques-uns à espérer un pendant viril à l'admirable Histoire d'O de Pauline Réage, et voici que ce livre nous étant offert, livre d'une qualité et d'une importance telle que le monde non homophile en salue la publication comme celle d'un des romans les plus importants, non de la littérature homophile, mais de la littérature mondiale tout court, ce sont les homophiles eux-mêmes qui passent à l'attaque, et avec une violence rarement égalée.

 

Que « Les désarrois de l'élève Törless » soit un livre d'accès difficile, cela est certain ; mais The Most Dangerous Game de Richard Connell, La Statue mutilée et Le Masseur noir de Tennessee Williams, Histoire d'O, Fort-Frédérick de Françoise des Ligneries, La Vénus à la fourrure de Sacher Masoch, et Les 120 journées de Sodome ne sont pas non plus des lectures pour bonniches. Le malentendu vient en très grande partie du fait que l'on a rendu compte du roman de Robert Musil au même titre que l'on rend compte des innombrables médiocrités inspirées par l'homophilie qui paraissent chaque mois […].

 

[Le] rite des « jeux de nobles » où les maîtres s'arrogent le droit d'abuser des esclaves, il est ahurissant de voir l'ensemble de la critique arcadienne en méconnaître l'existence, et l'importance, sur le plan philosophique et moral. Cet « oubli », peut-être inconscient, est poussé si loin que Raymond Leduc va jusqu'à écrire : « ... comment Basini peut-il se laisser torturer de la sorte ? Et pourquoi, lorsque les autres le tirent de son sommeil, les suit-il comme un mouton bêlant ? Il lui suffirait de les envoyer promener et de répondre au chantage par le chantage en menaçant de révéler au directeur les odieuses violences dont ses camarades se sont rendus coupables à son égard ».

 

Cet étonnement du critique ne semble pas prendre en considération le plaisir moral (et peut-être même physique) que Basini prend à accepter les humiliations les plus dégradantes imposées par ses maîtres ; ce plaisir éprouvé par Basini est indiqué en clair dans plusieurs passages du roman […].

 

Nous voici bien loin de l'habituel roman à l'eau de rose où deux jolis petits mignards bronzés et bouclés artificiellement échangent des serments d'amour du genre : « Je serai ton ami, et puis toi tu seras mon ami et on s'aimera pour la vie » […].

 

Avec Les désarrois de l'élève Törless le lecteur retrouvera la terrible menace du Duc de Blangis dans Les 120 journées de Sodome : « Vous êtes enfermés dans une citadelle impénétrable. Vous êtes morts au monde, et ce n'est que pour nos plaisirs que vous respirez », […].

 

Le roman de Robert Musil est, avant tout, un livre de morale, plus encore qu'un livre de philosophie, et si un chapitre entier est consacré à la théorie mathématique des nombres imaginaires on comprendra plus facilement l'altitude inhabituelle où se situent les rapports, sexuels (?) des personnages, les uns par rapport aux autres.

 

Je suis surpris de lire dans Arcadie une phrase comme celle-ci : « ... des garçons de quinze ans ne se livrent pas à des actes inspirés du vice le plus raffiné. Un tel comportement ne se rencontre guère que chez des hommes mûrs ou vieillissants qui, sentant décliner leur puissance sexuelle, ont besoin de stimulants cérébraux extraordinaires pour retrouver passagèrement un reste de vigueur ».

 

Jugement qui semble méconnaître l'extraordinaire fréquence de ce genre de jeux chez tous les adolescents du monde. Je ne connais pas, personnellement, un seul adolescent qui ne se soit soumis à l'épreuve de la cigarette incandescente éteinte sur le dos de la main, cela au moins une fois, certains « spécialistes » faisant de cet exercice d'endurance à la douleur une attraction dont ils offrent le spectacle régulier à leurs camarades.

 

Loin d'être des jeux de vieillards égrotants, ce genre de dressage […] est tout au contraire une tradition chez les jeunes hommes les plus sains. Si cette affirmation vous surprend c'est que vous ignorez tout des habitudes des garçons virils (fussent-ils sexuellement passifs), et que vous en êtes encore aux conceptions périmées du petit jeune homme fardé qui tortille du croupion. […] Ces « jeux de nobles » sont l'apanage des grandes universités américaines, des écoles militaires de tous les pays du monde, les cérémonies nocturnes d'initiation des grands collèges sont de véritables messes noires du sado-masochisme, les « épreuves » des apprentis existent dans la plupart des grandes usines, ce sont de véritables cérémonies d'initiation où la résistance à la douleur physique est alliée aux humiliations les plus abjectes, […] : Les nier serait un réflexe imbécile de pudeur et de respect de tabous et d'interdits démentis par la réalité quotidienne. [...]

 

Je sais la phrase qui a cabré littéralement l'ensemble de la critique littéraire homophile ; c'est celle-ci, que je cite volontairement sans chercher une dérobade ou un artifice pour l'éviter :

 

« J'aimerais que tu voies Basini manger de la merde, dit Reiting sarcastique. »

 

Cette phrase, séparée de son contexte moral et philosophique, est la phrase type sur laquelle bute le lecteur non prévenu qui s'en va se gaussant du gros mot imprimé noir sur blanc, gros mot qu'il s'en va répétant avec l'air scandalisé du monsieur épris d'amour grec qui n'a rien à voir avec de telles abjections. C'est là un jugement un peu court et qui fait table rase d'une des religions les plus répandues dans le monde, où la consommation des excréments, de la terre et de la poussière par les ascètes permet d'atteindre les plus hauts sommets du détachement et du nirvâna. […]

 

Il faudrait citer des pages entières de l'admirable, et difficile, roman de Robert Musil pour faire comprendre au lecteur moyen qu'il se trouve au seuil d'un royaume interdit dont il ne possède pas toutes les clefs. […]

 

Le roman de Robert Musil […] est, avant tout, un livre de morale (ceci s'adresse à ceux qui voient en Sade un auteur « érotique », alors que l'œuvre de Sade est celle d'un moraliste plein de rigueur), c'est un roman difficile et plein de ténèbres sanglantes. Il préfigure le mythe du surhomme nazi et les violences sadiques des « blousons noirs », il explique soudain le goût de toute une jeunesse éprise de héros physiques pour les seules qualités morales extérieures de la violence et des prouesses devant la souffrance recherchée avec la passion du désespoir. […]


La théorie du surhomme s'exprime avec une clarté aveuglante […]. La théorie préfiguratrice du surhomme s'enfle alors démesurément et s'exprime dans toute sa clarté : « Les seuls hommes vrais sont ceux qui peuvent pénétrer en eux-mêmes, les esprits cosmiques capables de descendre assez profond pour discerner leurs liens avec le grand rythme universel » (page 94).

 

Lisez Les désarrois de l'élève Törless, le ton du dialogue y dépasse peut-être celui des conversations courantes des adolescents (ce reproche s'appliquerait aussi bien aux jeunes héros des admirables Amitiés particulières de Roger Peyrefitte, aux princesses de Racine, aux amants de La princesse de Clèves, aux enfants amoureux de Roméo et Juliette), lisez ce livre admirable et difficile, un livre qui demande un effort au lecteur qui en a perdu l'habitude, un chef-d'œuvre insolite de dureté et d'intelligence ; un des plus importants romans de la littérature contemporaine avec l'hermétique blason d'Histoire d'O dont il est la réplique virile. [...] »

 

Jean Boullet

 

Arcadie n°87, mars 1961

 


Lire l'article complet de Jean Boullet paru dans le numéro 87 de la revue Arcadie (mars 1961).

 

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