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Confucius ou une religion accessible aux homophiles par Max Jurth

Publié le par Jean-Yves Alt

L'œuvre de Confucius (ou, pour lui donner son nom chinois, Kong-Fou-Tseu), qui vécut en Chine de 551 à 479 avant J.-C., ne constitue pas un texte unitaire.
Elle nous a été conservée surtout dans plusieurs ouvrages de ses disciples. Comme il est indispensable d'exercer parmi eux une sélection, il est probable que l'intérêt, de notre point de vue, varie d'une édition à l'autre. En outre, l'ancienne écriture chinoise se prête à des interprétations assez discordantes, et il arrive fréquemment que des traducteurs occidentaux suppléent par la fantaisie à leur manque de compétence lorsque le sens d'un passage reste obscur pour eux. La traduction en langue anglaise faite par le Chinois LinYu-Tang donne une idée, par les lourds commentaires philologiques dont elle s'accompagne, des difficultés auxquelles se heurte même un Chinois érudit. Toutefois, sa version coïncide, sur les points essentiels, avec ce qui m'avait le plus extraordinairement captivé dans un résumé de la traduction intégrale du sinologue allemand Wilhelm, publié et commenté par Rudolf von Delius dans la « Bibliothèque populaire » de Ph. Reclams.
Ce n'est pas la première fois qu'il m'arrive de citer ici le nom de Delius, et s'il m'était permis de suggérer quelques livres allemands comme dignes d'être connus en France, je donnerais aux siens une place de choix. Dans ses essais Philosophie de l'amour et Psychologie de l'Empire romain, son intuition reconstruit les personnages et les faits à partir de sources souvent médiocres, confuses et calomnieuses (ainsi Néron, vu à travers les Juvénal et autres), et nous les rend Plausibles et réels, tout en nous épargnant le détail de ses méthodes et de ses recherches de savant probe et sérieux. Si ses interprétations aboutissent souvent à un facteur homophile et l'expliquent, ce n'est certes pas parce que l'auteur est « engagé » dans ce sens, mais parce qu'il s'est libéré de tout préjugé. C'est sa clairvoyance, et non sa tendance personnelle, qui lui permet de reconnaître par exemple que tout ce que nous admirons dans la civilisation grecque est inconcevable sans ce facteur homophile. L'idée que le christianisme est indéfendable et que la vie humaine était plus sensée dans l'Antiquité païenne – idée qui a fait son chemin en Allemagne depuis Nietzsche – s'épure, chez Delius, de tout excès et de toute amertume, et ne recule plus devant le tabou de la morale sexuelle. Ce que Delius a à nous dire, ce sont des vérités simples et claires, sans qu'il éprouve le besoin de recourir à un substrat dialectique compliqué ni à l'arsenal d'une terminologie confuse, si chère à nos philosophes et e psychologues ».
Mais, hélas, ce sont ces vérités-là qu'aujourd'hui encore la plupart des hommes se refusent à voir. Ce simple fait devait prédisposer Delius à étudier les anciens philosophes chinois, Confucius et Lao-Tseu, qui tous deux souffrirent de ce que personne ne comprit leur doctrine, qui est la simplicité même. L'analogie avec notre époque est palpable : alors comme aujourd'hui les institutions et les conventions de l'esprit devenaient un danger par l'épanouissement de la vie, la vie « devenait artificielle ». Et Delius, à la fois plus conséquent et plus mesuré que Nietzsche, cherche la solution, comme Confucius et Lao-Tseu, en opposant l'instinct, y compris la simple vérité du cœur, aux préceptes qui s'en écartent par trop, en adaptant ces derniers, ce qui était l'objectif essentiel de Confucius. Car, aux yeux du philosophe chinois, les traditions de son temps paraissent bonnes dans leur fond (ce que l'on ne peut certes pas dire des nôtres), mais leur signification réelle s'était perdue, de même que les rites et les institutions avaient dégénéré par dessèchement, d'où le désordre social, le mauvais gouvernement, l'abrutissement général.
Telles étaient les tâches que s'assignaient Confucius et Lao-Tseu, mais les remèdes qu'ils proposent sont en apparence opposés.
Lao-Tseu, en apparence nihiliste, se borne à se replier sur soi, en déclarant que chaque être trouve en lui-même tous les ressorts pour vivre correctement, et qu'il suffit de se garder de toute perturbation extérieure. Doctrines et musiques ne pourraient que troubler ce miroir infaillible de la loi cosmique, ou « tao », qu'est l'âme ou la conscience. Une des paraboles de Lao-Tseu est assez intéressante : « le membre de l'enfant durcit, sans qu'il ait rien appris de la sexualité ». Cela signifie que l'initiation sexuelle est superflue, comme d'ailleurs toute autre initiation, toute éducation, et toute loi. A quoi bon tant de mise en scène pour une réalisation qui n'a même pas besoin de notre conscience pour se faire à merveille ?
Evidemment, seul le refus de tout contact « perturbateur » avec le commun des hommes et la volonté de ne pas pousser le raisonnement jusqu'au bout peuvent préserver Lao-Tseu et ses disciples de la découverte que leur attitude n'est pas une solution, mais une fuite devant les problèmes que les instincts, y compris la sexualité, créent inévitablement dans la société. Nous retrouverons cette même naïveté chez Nietzsche. Pourtant la pensée de Lao-Tseu, en tant que principe, est irréfutable, et l'on ne peut trop se réjouir de la popularité qu'elle gagne en Europe depuis quelques dizaines d'années. Il reste seulement à souhaiter qu'on s'en souvienne lors des discussions sur l'utilité de certaines lois...
Confucius est, lui, plus réaliste, et s'attaque directement aux problèmes moraux et sociaux. Si celui de l'homophilie ne figure pas dans son œuvre, c'est à coup sûr parce qu'il ne la considérait pas comme un problème. Il attachait une importance capitale à toutes les créations de l'esprit humain, la langue, les institutions civiles et politiques, les lois, les cérémonies, les arts, les traditions. A l'inverse de Lao-Tseu, il ne les considérait pas comme néfastes en soi, mais au contraire comme aptes à perfectionner l'homme et la société, à condition qu'elles fussent elles-mêmes parfaitement conformes à ce qu'elles doivent être : d'où le vaste champ de ses activités et de ses enseignements – philologie, poésie, composition littéraire, pédagogie, sociologie, politique, archéologie, histoire, folklore, musique, esthétique, bref un humanisme au sens le plus large. Confucius surestimait peut-être, pour nos conceptions d'Occidentaux, l'interdépendance de ces différentes branches, en attribuant par exemple à la musique une influence directe, non seulement sur les mœurs, mais sur la structure de l'Etat. Cependant il faut se rappeler que, dans les sociétés anciennes, culture, religion et vie formaient une unité plus stricte, plus organisée et plus consciente que dans notre civilisation ; ainsi, même un concours de tir à l'arc revêtait une signification religieuse. On se rappelle ce que j'ai noté à propos de Pindare (Max Jurth : Pindare, dans Arcadie, n°77, mai 1960). Quant à la musique, nous devons avouer qu'il nous est difficile de mesurer sa portée sur une sensibilité dont la nature nous échappe, lorsque nous lisons que Confucius, après avoir entendu certaine œuvre, en éprouva une émotion si intense que pendant trois mois il s'abstint de manger de la viande.
L'esthétique musicale de Confucius nous permet en même temps de préciser en quoi il concorde avec Lao-Tseu et en quoi il se distingue de lui : « La musique naît du cœur humain quand il entre en contact avec le monde extérieur. »
Ainsi, Confucius cultive les rapports avec le monde extérieur, tandis que Lao-Tseu s'intéresse exclusivement au cœur humain. De même, un des principaux disciples et successeurs de Confucius, Meng-Tseu (Mencius), définit le grand homme comme « celui qui n'a pas perdu son cœur d'enfant ». Nietzsche, plus tard, dira : « Dans le vrai homme, il y a un enfant caché qui veut jouer. »
Encore plus digne d'attention est le souci de Confucius de rejoindre les mots avec leur vraie signification. Nous qui en savons davantage que n'importe qui sur les confusions désastreuses qui résultent de certaines expressions inexactes et inadéquates, nous comprenons mieux la perplexité de Confucius devant une coupe dont l'on se servait dans les cérémonies et qui était de forme ronde, mais qui avait gardé d'un très ancien passé le nom de « coupe carrée ».
Ce serait sortir du cadre de notre revue que d'analyser ici les mérites de Confucius dans toutes les disciplines auxquelles il s'est attaché, mais j'en recommande l'étude à nos lecteurs. Nous avons ici l'exemple, bien rare, d'un philosophe et d'un fondateur de religion (ce qui du reste n'était pas son ambition initiale), dont l'enseignement est profitable, depuis deux mille cinq cents ans, à une énorme partie de la population de notre planète, parce qu'il est fondé sur l'expérience de la vie, sur la connaissance de l'homme et sur l'exemple de l'ordre cosmique et non sur une soi-disant « volonté de Dieu », révélée à travers des cris d'hallucination.
C'est aussi une des rares doctrines morales qui s'abstiennent de maudire, et même de blâmer si peu que ce soit, l'amour entre hommes. En matière de morale sexuelle, Confucius se contente de rappeler à la décence (à propos de certaines musiques et danses) et de préconiser (à l'âge de trente ans pour les hommes!) le mariage « qui règle les rapports entre les deux sexes ». En fait, tout indique que Confucius eut l'âme plus e arcadienne » qu'aucun autre des Illuminés d'une importance comparable dans l'histoire de l'humanité. J'hésite à sélectionner les passages qu'on pourrait invoquer comme preuve, et à les isoler d'un contexte qui mérite par trop d'être connu en son intégrité. Seul m'y résoudra la crainte que, précisément, ces passages ne soient éliminés ou altérés par les traducteurs moins courageux ou moins sincères que Delius ou Lin-Yu-Tang.
Ecoutons d'abord le pédagogue parler du rôle de l'amitié dans la formation d'une jeune âme : « A l'âge de dix-sept ans on observera comment la pensée du jeune homme s'est développée et à quels amis il s'est attaché », et ailleurs : « en accordant des loisirs aux jeunes gens, on leur apprend à se sentir chez eux à l'école, à établir des relations personnelles avec les professeurs, à s'épanouir dans l'amitié et à affirmer leurs convictions ». Parmi les principes de la pédagogie, Confucius n'oublie pas l' « émulation naturelle, ou frottement », et insiste pour que les élèves « admirent l'excellence des autres élèves ». Voilà une phrase qui, étant donné ce que nous savons de l'ambiguïté de l'ancienne écriture chinoise, doit se prêter à des spéculations audacieuses! (Par parenthèse, je signale que Lin-Yu-Tang, lorsque le contexte l'oblige à s'éloigner trop loin d'un symbole confucéen et qu'il se méfie de sa propre interprétation, met sous les yeux de ses lecteurs le sens littéral du symbole.) Confucius, en parlant de « frottement », n'aurait-il pas pu penser à un comportement physique, qui s'accorderait tout aussi bien avec l'admiration due à l'excellence ? Le soin de Lin-Yu-Tang de donner une traduction aussi littérale que possible est digne d'éloges, malgré les difficultés de lecture qui en résultent. Certes, élevé aux Etats-Unis (où son livre sur Confucius a été publié), il ne faut pas s'attendre de sa part à une inclination excessive envers les interprétations « arcadiennes », comme on pourrait le soupçonner de la part d'un esprit libre comme Delius. Ainsi, l'explication donnée par Lin-Yu-Tang du soi-disant « divorce » de Confucius à cause de son exigence en matière culinaire est d'autant moins satisfaisante que le passage d'où est tirée cette anecdote est en flagrante contradiction avec maints autres, qui, eux, correspondent beaucoup mieux avec ce que nous savons du caractère de Confucius. Delius, sans parler de divorce, touche plus au fond, en remarquant que l'amour conjugal de Confucius était certainement moins chaleureux que celui qu'il éprouvait pour ses disciples. De même, l'influence américaine qu'a subie Lin-Yu-Tang l'amène à « forcer » les parallèles qu'il trace entre Confucius et Moïse, Jésus ou certains saints chrétiens, alors que Delius, écrivant pour des lecteurs européens, préfère insister délibérément sur les oppositions plutôt que sur les rapprochements.
Le seul fait que Confucius ait considéré l'amitié comme un phénomène social digne de sa préoccupation et de la protection de la morale et de la religion, à l'égal des relations entre souverain et sujet, entre père et fils, entre mari et femme, entre frère et frère, le situe dans une lumière plus « arcadienne » que tous les autres moralistes ou sociologues. On ne saurait nier que l'amitié, ou la vénération, que ses contemporains éprouvaient pour lui, et auxquelles ses disciples ajoutaient une affection chaleureuse, fussent à ses yeux des sentiments supérieurs à ceux que le « beau sexe » inspire aux hommes. Ainsi, un jour, choqué de voir tous les regards de la foule se porter sur la femme, extrêmement belle, d'un prince en compagnie de qui il se trouvait, « jamais le peuple n'est aussi impressionné par un savant vertueux que par une belle femme », dit-il, et il quitta les lieux. Ce n'était pas là une simple réaction d'amour-propre blessé, mais l'expérience du point jusqu'auquel les charmes féminins peuvent détourner les hommes de leurs devoirs et de leurs plus nobles aspirations. Ainsi disait-il (sans galanterie) : « les femmes sont comme les gens sans éducation : dès que l'on est aimable avec elles, elles deviennent effrontées ; et si l'on ne s'occupe pas d'elles, elles se froissent ».
Or, pour les jeunes gens, Confucius se montrait bien plus indulgent. Ceux du village de Hu étaient célèbres pour leur turbulence et leur brutalité ; comme le Maître les recevait avec cordialité, ses disciples s'en étonnèrent. « Ne soyez pas si sévères », leur expliqua-t-il : « ce qui m'importe à moi, c'est la façon dont ils se comportent devant moi, et non ce qu'ils feront quand ils seront partis. Si quelqu'un vient à moi avec des intentions pures, j'apprécie ces intentions, bien que je ne puisse garantir ses actions futures. » Par contre, lorsqu'il s'agissait d'une fille, l'indulgence de Confucius était bien moins grande. A une chanson, dans laquelle une jeune fille amoureuse se plaint de ce que la demeure de son bien-aimé soit si loin, il ajoute ce commentaire : « en réalité, elle n'est pas si peinée qu'elle le dit, car si elle était vraiment amoureuse la distance lui paraîtrait courte ».
Ecoutons maintenant une conversation agréable entre le Maître et ses disciples, qui en même temps donne une idée de sa pédagogie pratique. Il invite Yen-Hui et Tse-Lu à préciser en quoi consiste, pour eux, la vie idéale. Tse-Lu répond : « J'aimerais me promener, vêtu d'une fourrure légère, avoir cheval et voiture, et partager tout avec mes meilleurs amis, jusqu'à ce que les choses prennent fin. » Yen-Hui réplique : « J'aspire, pour ma part, à ne jamais devenir orgueilleux ni vaniteux. » Alors Tse-Lu : « Pouvons-nous savoir quelle est votre ambition à vous, Maître ? » Et voici la réponse de Confucius : « Je voudrais que les vieilles gens vivent en paix, que tous les amis soient fidèles les uns aux autres, et que tous les jeunes gens aiment les plus âgés. »
Une autre fois, la même enquête auprès des disciples de Confucius révèle comme ambitions dominantes chez eux le désir d'être rois, pour pouvoir faire régner l'ordre et la paix, imposer l'enseignement de la musique et de la morale, célébrer les cérémonies rituelles. Confucius sourit de ces réponses, et s'adresse à Tseng-Tien, qui vient de jouer les derniers accords sur le « seh ». Celui-ci repose l'instrument et se lève. « Mes ambitions à moi sont d'une autre nature », dit-il. « Peu importe », réplique le Maître : « nous voulons justement connaître ce que désire le cœur de chacun. » Alors Tseng-Tien : « Je voudrais, à la fin du printemps, me baigner dans le fleuve Yi en compagnie de cinq ou six hommes et de six ou sept garçons, me réjouir après le bain d'entendre le vent murmurer dans les montagnes de Wuyu, et chanter sur le chemin du retour. » Confucius soupira alors profondément, et, se tournant vers Tseng-Tien : « Toi, tu es un homme selon mon cœur », dit-il.
Contentons-nous de ces quelques raisins tirés du gâteau. Ils suffisent pour nous montrer que voici enfin une philosophie et une religion que nous pouvons dire nôtres. Au fait, est-ce vraiment une religion ? Confucius parle peu des choses métaphysiques. Il admet un ordre supérieur cosmique, « le Ciel », mais il en parle rarement, et sans laisser entendre qu'il en sait là-dessus plus qu'autrui. N'est-ce pas, en définitive, la plus grande marque de respect que nous puissions montrer envers la « Cause Première » que de nous taire à son sujet ? Confucius respecte profondément tout être vivant : il se refuse à chasser l'oiseau au repos, à pêcher au filet, parce que ces procédés lui semblent ignobles (sans doute parce qu'ils ne laissent à l'animal aucune chance de s'échapper). Combien nous voilà loin de l'arrogance judaïque de l'homme et de son Dieu vis-à-vis de l'univers! C'est probablement ceux qui ont manqué à ce « respect de la vie » (dont les penseurs chrétiens commencent seulement à prendre conscience) que Confucius vise lorsqu'il dit : « Ceux qui ont péché contre le Ciel n'ont plus personne à prier. » Il oppose son idéalisme et la justice à l'avidité matérialiste – dont le Décalogue ne fait pas mention – « l'homme supérieur sait ce qui est juste, l'homme inférieur ce qui est profitable ».
Il est difficile de savoir à qui s'adressaient les prières de Confucius. Conservateur de tempérament, il disposait d'un panthéon bien fourni, legs de la tradition chinoise ; mais il garda secrètes ses préférences, et se borne à parler du Ciel comme instance transcendantale. On peut en déduire qu'il n'attachait pas d'importance au nom sous lequel on adore la Divinité, et que l'essentiel était pour lui la ferveur de cette adoration, qu'il cherchait à ranimer en insistant sur l'importance d'une exécution consciente et minutieuse des rites et des cérémonies. Parfois, d'ailleurs, Confucius donne l'impression de considérer que le « Ciel » réside dans le cœur de l'homme, et il dit que la musique « vient du Ciel ». Cela montre, de sa part, un discernement extraordinaire des ultimes mystères, où psychologie et métaphysique se confondent.
Si les conceptions rituelles et le panthéon de Confucius ne nous intéressent pas directement (conditionnés qu'ils sont par la tradition locale), son éthique par contre est d'une validité universelle. Son centre de gravité est la a règle d'or » (ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l'on te fit à toi-même), ou simplement la « réciprocité ». Il n'est pas besoin d'insister pour montrer à quel point ce principe s'accommode de l'optique e arcadienne », tandis que l'hétérosexualité reste, par nature, incompatible avec lui. On peut discuter des limites d'application de la « règle d'or » dans la vie pratique (ainsi le fait de manger de la viande, que les végétariens considèrent comme une violation de cette règle) ; on peut aussi objecter que les goûts diffèrent d'un individu à un autre (ce qui est agréable à l'un peut être désagréable à l'autre, et réciproquement), et il faut reconnaître que Mencius, principal disciple de Confucius, soutient au contraire la similitude des idiosyncrasies humaines. Mais on ne saurait nier que la « règle d'or » est la mesure par excellence de toute éthique, et que toute rupture avec elle ne peut être considérée que comme un e mal nécessaire ». Enfin, un coup d'œil sur certains aspects de la morale hétérosexuelle suffit pour nous convaincre que la « différence des goûts » n'excuse pas grand-chose, et que les femmes en général n'aiment pas plus subir ce que la plupart des hommes se refusent à souffrir que les animaux n'aiment qu'on les tue pour manger leur chair.
Mais Confucius se garde d'établir des critères fixes pour l'application de la « règle d'or ». Nous avons vu le compromis personnel qu'il fit entre son goût de la viande et son respect de la vie animale. C'est encore un trait sympathique que ce recours, dans certaines circonstances, à l'arbitrage de la conscience individuelle : e L'homme supérieur vit sa vie sans plan préconçu et sans tabou (sic dans la traduction de Lin-Yu-Tang) ; il décide à chaque instant ce qui est convenable. » Et cette maxime, où apparaît en pleine lumière la compénétration de la « règle d'or » et de la préoccupation fondamentale de Confucius moraliste : « La raison pour laquelle l'homme sage est capable de concevoir le monde comme une famille et la nation comme un seul homme (ce qui est valable pour un homme est valable pour tous), c'est qu'il n'édicte pas des ordres arbitraires mais cherche à comprendre la nature humaine, à définir la destinée humaine, afin d'acquérir une notion précise de ce qui est bon ou mauvais pour l'humanité. »
Pour terminer ce portrait, je ne saurais mieux faire que de transcrire cette description que Confucius fit de lui-même, et où nous devinons, après le savant et le sage, l'homme simple et modeste, mais ardent, qu'il était au fond : « Je suis un homme qui oublie de manger quand il s'enthousiasme pour quelque chose, qui oublie tous ses soucis quand il est heureux, et qui ne s'aperçoit pas de la fuite du temps. »
Et pour mieux illustrer ce « bonheur » de Confucius, LinYu-Tang a noté dans ses commentaires que e le Maître se sentait heureux quand il était entouré de deux ou trois de ses disciples favoris ».
Max Jurth

A l'intention des lecteurs d'Arcadie qu'intéresse la doctrine confucéenne, Marc Daniel a dressé une brève bibliographie des travaux et éditions en langue française sur ce sujet. Ont été exclus les ouvrages trop anciens, les ouvrages sur le « néoconfucianisme » moderne, les ouvrages écrits par des théologiens chrétiens pour rapprocher le Confucianisme du Christianisme et les monographies sur des sujets trop étrangers à la morale, tels, par exemple, que le droit politique ou la philologie chinoise.

Editions des œuvres de Confucius en français :
L'édition majeure est celle du R.P. Séraphin Couvreur, intitulée : Les Quatre Livres de Confucius et Meng-Tseu (Paris, Cathasia, 1949, 4 vol. : texte chinois, avec trad. française et latine).
La même traduction, avec commentaire de Tchou-Hi et étude préliminaire d'Edouard Chavannes (Paris, Club des Libraires de France, 1956).
Editions partielles :
Les pensées morales de Confucius, trad. par René Brémond (Paris, Pion, 1953).
La doctrine de Confucius, trad. par G. Pauthier (Paris, Classiques Garnier, 1921,).
Les pages immortelles de Confucius, choisies et expliquées par Alfred Döblin (Paris, Corrêa, 1947).
Les préceptes de Confucius, trad. et comment. de G. Soulié de Morant (Paris, H. Piazza, 1929).
Études sur Confucius en français :
Lin-Yu-Tang : La Sagesse de Confucius, trad. de l'anglais (Paris-Neuchâtel, 1949).
P. Do-Dinh : Confucius et l'humanisme chinois (Paris, éd. du Seuil, collection « Maîtres spirituels », 1958 : écrit d'un point de vue catholique).
René Étiemble Confucius (Paris, Club Français du Livre, 1958).
Marc Semenoff Confucius, sa vie, ses pensées, sa doctrine (Paris, Le Prat, collection « Sagesse », 1951).
Alexis Rygaloff : Confucius (Paris, Presses universitaires de France, collection « Mythes et Religions », 1946).
Chang-Kuang-Tsu : Étude critique de la doctrine pédagogique de Confucius (Bruxelles, éd. du Caducée, 1937).
Arcadie n°85, Max Jurth, janvier 1961

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Les tabous sexuels de l'Islam par Serge Talbot

Publié le par Jean-Yves Alt

Quid leges sine moribus ?
(Que peuvent les lois sans les mœurs ?)
En terre d'Islam l'homosexualité ne pose pas au croyant autant de cas de conscience dramatiques qu'en pays chrétien. Surtout quand elle est pratiquée entre enfants ou jeunes gens, elle ne soulève pas d'indignation bien grande. Historiens et poètes attestent qu'il en fut de même en Espagne musulmane, au temps de Charlemagne. A quoi tient cette tolérance ? Beaucoup en attribuent le mérite à l'Islam. En réalité, selon la Loi musulmane, la sodomie est un péché très grave. Pourquoi donc a-t-elle survécu à tous les anathèmes ?
Cela parait d'autant plus paradoxal qu'en Orient la vie entière du croyant est dominée par le minaret, dressé « comme un doigt qui montre le Ciel ». Jusque dans ses plus petits détails, elle est réglée par la Loi musulmane (Charica).
Cette Charica, qui entoure le croyant d'un réseau sacral, fut déduite du Koran et de la tradition du Prophète (Sounna) par les Docteurs, il y a plus d'un millénaire. Le Koran étant une « dictée surnaturelle enregistrée par le Prophète inspiré » (Massignon), la Charica manifeste la Volonté infaillible et définitive d'Allah (Allah signifie tout simplement Dieu). Elle règle aussi bien les problèmes moraux que les problèmes religieux, la façon de satisfaire les besoins naturels que l'usage du cure-dents ; elle interdit à l'homme de manger du porc, de s'enivrer, de pratiquer la sodomie et de porter des anneaux d'or et d'argent... Droit, éthique et rituel sont traités sur le même plan.
Les relations sexuelles risquent de tomber sous le coup d'un tabou très grave, frappant la fornication (Zinâ), dont Allâh a fait à la fois un péché et un crime qui, en principe, est punissable de mort. Or il semble en être ainsi de la sodomie, encore que tous les docteurs ne la considèrent pas comme un cas de Zinâ. On a parlé d'un homosexuel passif condamné au feu (peine absolument monstrueuse en terre d'Islam) : mais l'authenticité de cette histoire est fort douteuse.
Ce qui est certain, par contre, c'est que le Koran, à la Sourate XV, conte le châtiment des habitants de Sodome, coupables de n'avoir pas respecté l'hospitalité que Loth, l'homme juste, donnait aux anges : « Nous ensevelîmes Sodome sous ses ruines, et nous finies tomber sur ses habitants une pluie de pierres » (verset 74).
L'anathème koranique est renforcé par un autre élément. Pour le croyant, Mohammed (Mahomet, comme nous disons curieusement !), est le type de l'homme parfait. La vie intime du Prophète, en particulier sa vie sexuelle, est un exemple qu'il doit sans cesse avoir sous les yeux. Or l'Envoyé de Dieu aimait les femmes, il eut, suivant l'usage de sa nation, un ménage polygame, et manifesta toujours une horreur sincère pour l'homosexualité, qu'il voyait pratiquer autour de lui par les idolâtres. Selon lui, c'est une obligation, pour le Musulman, d'engendrer.
Cependant, en Orient, le tabou de fornication est resté purement formel : « Dès le règne d'Haroun-er-Rachid (786-809), les conteurs arabes se régalent des frasques féminines des Ghilmans ou Mignons ; des poètes libertins, comme Abou Nwas, leur consacrent des poèmes d'amour », écrit Jacques C. Rider dans « La Civilisation Arabe » (Payot). Fréquemment des vers font allusion à des mignons musulmans, chrétiens ou juifs : « La sodomie », dit Henri Pérès, à propos de l'Espagne musulmane, « s'observe dans les cours des Reyes de Taifas ; qu'il suffise de signaler les amours d'Al-Mutamid pour Ibn Ammâr et pour son page Saï f, d'Al-Muttawakkil pour un éphèbe dont un bouffon du nom d'Al-Hattâra s'éprend sous l'effet de la boisson, de Rafî-ad-Dawla pour un mignon dont nous ne connaissons pas le nom, d'Al-Mutamin de Saragosse pour un de ses pages chrétiens » (La Poésie Andalouse en Arabe classique au XIe siècle, éd. Maisonneuve).
Les Arcadiens qui ont entendu la conférence de Marc Daniel « Fleurs des Jardins d'Orient » et la déclamation de textes inédits dont elle fut accompagnée, ont pu constater que l'interdiction de l'homosexualité a eu à peu près autant d'effet dans les pays musulmans que l'interdiction de l'usure dans les pays catholiques !
En 1822, à Constantinople, à l'occasion de certaines fêtes, on voyait des défilés où figuraient des prostitués mâles parmi les corps constitués...
Les raisons de cette indulgence à l'égard du péché de Zinâ sont multiples : elles tiennent au peuple arabe, à ses usages, et aussi, en dépit de son apparente sévérité, à la Loi musulmane elle-même.
Je suis persuadé que la principale de ces raisons est l'extraordinaire gentillesse, l'admirable tolérance du peuple arabe, ce peuple qu'on ne peut connaître sans l'aimer. Nul mieux que lui n'a respecté la décisive parole divine : « Ne faites point de violence aux hommes à cause de leur foi » (Koran, II, 257). L'entraide fraternelle, le respect des parents, l'hospitalité, la générosité, la tempérance sont des vertus que le Musulman pratique largement. Il ignore toute distinction raciale : les traditions musulmanes (Hadiths) proclament qu' « un Arabe n'est supérieur à un étranger, ou un blanc à un noir, que par la piété », Dieu ayant envoyé sa Rahma, sa bonté, à toutes les races, « aux rouges et aux noirs » (cité par Emile Dermenghem. Mahomet et la tradition Islamique, éd. du Seuil). L'aumône est un des Piliers de la Foi. Sur les champs de bataille, la fraternité héroïque est de règle
« Qu'est-ce qu'un amour qui laisse les yeux secs ?
Qu'est-ce qu'une passion qui ne donne point d'extase ?
Maltraite-moi de toutes les façons que tu voudras, mais ne t'éloigne pas.
Ton ami sera heureux de ce qui te contente... »
Ibn Al-Laridh
in Les plus beaux textes arabes, éd. de la Colombe
En terre d'Islam, la condition des esclaves a été relativement douce par rapport à ce qu'elle fut à Rome ou dans l'Amérique du Nord très chrétienne. Si le commerce des eunuques, en tant qu'esclaves, n'avait rien de repréhensible, la fabrication de ceux-ci était un crime auquel les Musulmans ne se sont jamais livrés eux-mêmes : la «manufacture d'eunuques» du Moyen Age, comme l'a rappelé Roditi, était l'évêché de Verdun. Quand, en 1850, l'esclavage fut aboli en Tunisie, il s'étalait aux portes de New-York, dans le Maryland catholique et dans le Sud protestant.
Dans la zone géographique où s'est répandu l'Islam, autour du trentième parallèle, l'homosexualité fut toujours pratiquée, avant comme après Mohammed.
La séparation des sexes, habituelle en Orient, la réclusion des femmes, la beauté des hommes, la douceur du climat, la favorisèrent peut-être. Les hammams aussi, vraisemblablement. En prescrivant les ablutions, le Prophète avait donné l'essor à ceux-ci. Au XIe siècle, à Byzance, ville chrétienne, pour une population de trois millions d'habitants, on comptait soixante mille hammams. Cordoue, au temps d'Al-Mansour, avait sept cents hammams pour un demi-million d'habitants. Ces hammams étaient alors des lieux de plaisir et de luxe. Les beaux corps s'y dévoilaient sans fausse honte :
« Les bonnes manières s'y perdent, comme des lampes qui ne trouveraient pas de débit quand paraît le visage de l'aurore », déplore le qâdî de Zuhair, Abu-Hasan Muhtâr ar-Ruaini.
La Loi musulmane, nous l'avons vu, ne dit pas, comme d'Holbach : « Dès que le vice le rend heureux, l'homme doit aimer le vice. » Elle n'offre rien, non plus, de comparable au « Ghotul » des Muria de l'Inde — ce dortoir mixte où les jeunes vivent jusqu'au mariage sans refoulement, ni notion du péché, ignorant tous les tabous sexuels (voir Maisons des Jeunes chez les Muria, par Verrier Elwin, éd. N.R.F.). Cependant l'homosexualité est située dans les pays musulmans dans un contexte différent des pays chrétiens.
Contrairement à l'éthique chrétienne, l'Islam se montre favorable à la satisfaction de l'instinct sexuel dans la race humaine. Il ne prescrit pas la chasteté. Jamais il ne s'est enorgueilli de ses ascètes. Il pense que la jouissance charnelle fait pressentir le Paradis — un Paradis d'où, comme dans le Paradis des Mormons, les joies de la chair ne sont pas exclues. Le Croyant y sera accueilli par des houris aux beaux yeux noirs, au teint blanc comme l'éclat des perles. Elles seront vierges, et le commerce des hommes ne leur fera point perdre cet avantage ; elles n'enfanteront point et seront exemptes des besoins qu'on éprouve sur la terre, excepté celui d'aimer. Il est même question de beaux jeunes gens ; mais ceux-ci se contentent de servir des boissons qui n'enivrent pas. L'usage sera conservé en Orient où, dans les parties de plaisir, surtout la nuit, c'est un échanson (sâqî) qui remplit les coupes et les présente aux convives. Les poètes, comme l'a rappelé Marc Daniel, célèbrent inlassablement l'éclat du vin dans la coupe en même temps que la beauté de l'échanson :
« Qu'il est beau l'échanson, chante Al-Mutamid, qui, de sa taille mince, avec des regards pleins d'agaceries, s'est levé pour verser le vin... »
Il n'est pas question, bien entendu, de tels regards dans le Koran sublime...
Toutefois certains Docteurs déclarent que la masturbation est licite : « Quelle importance cela a-t-il ? Nous en usions aux cours de nos expéditions », dit Al-Alâ Ben Ziyâd. « Il ne s'agit que de ton eau : lâche-la donc! » (Al-Hasan Al-Bacrî). « Les ancêtres l'enseignaient aux jeunes gens en vue de les garder de la fornication » (Mujahid) [textes cités par Bousquet].
L'Islam répudie toute exagération, toute frénésie d'ascétisme. Le Koran n'exige de personne plus qu'il ne peut exécuter : e Les parents (par exemple) ne seront pas contraints de faire pour leurs enfants plus qu'ils ne peuvent, ou les tuteurs polir leurs pupilles » (Sourate II, v. 233). Le mari peut adopter avec ses épouses toutes les postures qu'il juge bonnes, en vertu du verset 223 de la même Sourate : « Vos femmes sont votre champ. Cultivez-le toutes les fois qu'il vous plaira. »
La Loi musulmane admet, au moins sous la forme du « coïtus interruptus », la légitimité de la restriction volontaire des naissances – alors que la plupart des autres religions continuent à condamner les pratiques anti-conceptionnelles, sans tenir compte du changement intervenu dans les conditions de l'équilibre démographique.
Essentiellement favorable à la satisfaction des appétits mâles, le système musulman admet dans le mariage le coït avec l'impubère : il évite ainsi l'abus du Droit Canon fixant à douze ans la puberté des filles.
En revanche, seul le Musulman pubère et sain d'esprit (le Moukallaf) est assujetti à l'observation des règles de la religion. Les enfants musulmans qui meurent vont directement au Paradis : l'Islam n'admet pas la théorie du péché originel, et les enfants ne peuvent commettre de péché, même en se livrant à l'homosexualité.
Allâh se réserve de punir dans l'Au-Delà, comme il Lui convient, l'homosexualité du Moukallaf, mais en ce bas monde tout est mis en oeuvre pour que l'acte homosexuel ne puisse être ni prouvé, ni sanctionné. « Pour la fornication (Zinâ), Allâh exige en effet quatre témoins, mâles, libres, pubères, sains d'esprit, et légalement dignes de confiance.» Ces quatre témoins doivent attester « qu'ils ont vu le membre du fornicateur comme le style dans le pot à colyre » (cité par Bousquet).
Si le coït humain durait quatre semaines, comme celui de la grenouille, ou même sept heures, comme celui de l'araignée, la preuve légale du crime de Zinâ aurait quelque chance de pouvoir être apportée. Celui de l'homme n'a pas cette durée...
Ajoutons que l'accusateur et les quatre témoins ont tout intérêt à être prudents, car l'accusation de Zinâ ayant été lancée, c'est eux qui recevront 79 coups de fouet s'ils échouent à en apporter la preuve !
Aux yeux de la Loi musulmane le scandale causé par la divulgation des faits qui touchent au tabou sexuel est un mal infiniment plus grave que l'infraction elle-même.
Après l'infraction, le Croyant se trouve en état d'impureté majeure. Pour l'effacer, nombre de religions utilisent des processus fort compliqués. En Islam, les choses se passent simplement. Point de confession : l'Islam est une religion sans prêtres ! On a recours, pour se purifier, comme faisait, dans le Jourdain, au temps de Jésus, Ame de Dieu, Jean Baptiste, le Précurseur, à un lavage non interrompu du corps entier, y compris les cheveux et les poils, en formulant l'intention de se purifier.
Par ailleurs, en faisant le bien, le pécheur peut conquérir des mérites dans l'Au-Delà : « J'effacerai les péchés de ceux qui auront été chassés de leurs maisons, qui auront souffert, combattu et seront morts pour défendre ma cause », dit le Koran incréé. « Je les introduirai dans les jardins où coulent des fleuves » (III, 194).
On peut chercher si – malgré la pluie vengeresse, formée de pierres cuites dans les brasiers de l'enfer, qui fit périr les habitants de Sodome – la théologie musulmane ne justifie pas la tolérance de fait à l'égard de l'homosexualité pratiquée dans le Dar el-Islam.
Comme le fera plus tard Descartes, l'Islam, par respect pour la Transcendance de Dieu, déclare que les essences par où se définit la vérité et la bonté des choses sont elles-mêmes des choses et, par conséquent, ont dû elles-mêmes être créées par Allah. La volonté d'Allah n'a été déterminée par aucune règle de bonté ou de vérité, puisque toute bonté et toute vérité ont en elle leur source. « C'est parler de Dieu comme d'un Jupiter ou d'un Saturne, c'est l'assujettir au Styx et aux destinées », écrit de même Descartes à Mersenne (15 avril 1630), que de se le figurer astreint à quelque loi que ce soit, d'ordre logique ou d'ordre moral. La sodomie est condamnable parce que Dieu l'a défendue. Elle ne serait pas un mal si la Loi divine ne l'avait pas définie telle. Comme le dit G.-H. Bousquet : « Allah n'a pas à faire connaître les raisons de Ses décisions, et Sa créature doit les adorer comme des mystères inaccessibles à la raison » (La Morale de l'Islam et son éthique sexuelle, éd. Maisonneuve). Voilà qui nous préserve de l'erreur que saint Thomas commettra, et tant de chrétiens après lui : chercher une justification aux motifs de Dieu et prétendre qu'Il condamne la sodomie parce qu'elle n'est pas « normale ».
La thèse islamo-cartésienne ne débarrasse pas seulement la théologie d'un faux finalisme biologique, elle semble aussi, logiquement, arracher l'homosexuel aux juges terrestres (dont le Prophète disait que, sur trois, deux au moins étaient bons pour l'enfer) et le laisser seul, face à face avec Dieu.
Toutefois les théologiens protestants ont admis l'absolue indifférence de la volonté de Dieu sans se montrer, envers les homosexuels, plus tolérants que saint Thomas : la volonté de Dieu, écrit Calvin, est « tellement la règle de toute justice que tout ce qu'Il veut il le faut tenir pour juste d'autant qu'Il le veut ». Cette proposition est-elle soutenable ? Peut-on, à la fois, admettre que les décrets divins sont réputés justes uniquement parce qu'ils sont l'expression de la Puissance Souveraine, et préférer à la douceur musulmane la rigueur puritaine ? Je crois que la logique est ici du côté de l'Islam.
Le Dieu des théologiens réformateurs n'est peut-être pas tout à fait « un Jupiter ou un Saturne », puisque sa volonté n'est déterminée par rien. Sa Transcendance n'en est pas pour autant respectée : en dressant la liste des péchés mortels, ils font de Dieu un Président de Cour d'Assises qui doit se conformer à un règlement dont les articles sont aussi nombreux que variés. N'est-ce pas une autre façon de l'assujettir « au Styx et aux destinées ? ». Conçue en Orient, l'idée de la Transcendance de Dieu s'obscurcit vite en Occident.
Cependant, comme l'écrit Benoist-Méchin, « cinq fois par jour, à travers le monde, près- de quatre cents millions d'hommes se prosternent. Le front tourné vers la Mecque, ils forment un cercle immense, une fleur dont chaque pétale serait un être vivant» (Un Printemps arabe). Pour eux, le seul péché irrémédiablement puni clé l'enfer éternel est le « Koufr », le refus obstiné de la Foi dans le Dieu unique et en la mission de son Envoyé. Etre Musulman c'est, étymologiquement, être soumis à Dieu : c'est par conséquent condamner irrémédiablement le « Koufr ». C'est ce que les Croyants font quand à l'appel des muezzins ils se penchent vers la terre, proclamant par ce seul geste « qu'il n'y a de Dieu que Dieu, et que Mohammed est son Prophète ».
Le pécheur qui demeure croyant finira par goûter les joies du Paradis : « Un grand pécheur croyant ne sera condamné qu'à un enfer temporel, non éternel. L'enfer éternel est réservé à l'infidèle. C'est la foi qui sauve, la foi seule » (Louis Gardet et M. M. Anawati, Introduction à la Théologie musulmane, éd. Vrin).
« Qu'il redoute, certes, le terrible châtiment annoncé », dit Louis Gardet dans un autre ouvrage. « Il sera châtié d'abord dans le tombeau, puis en enfer après la résurrection. Mais son séjour dans l'enfer éternel ne sera que transitoire » (Connaître l'Islam, éd. Fayard).
Al-Asharî demande de n'accuser de « Koufr » aucun de ceux qui commettent le péché de Zinâ. Mais si, ce faisant, le pécheur estime que son acte est religieusement licite, il se rend alors coupable de « Koufr » : ce qui fait l'impiété ce n'est pas tant l'acte lui-même que l'attitude de révolte envers la Loi divine.
Le Musulman, malgré ses faiblesses, « paraît en quelque sorte en état de grâce » (Bousquet). Il appartient à la communauté élue par Allah en raison de sa croyance, « fleur étrange, étalée sur plusieurs continents, effeuillée chaque nuit, mais se recomposant chaque matin à l'appel des muezzins, fleur dont chaque pétale est relié aux autres par les liens de la prière, et dont la Kaaba serait le pistil compact et noir » (Benoist-Méchin). Si Allah le veut, Il sera miséricordieux pour l'être fragile, « composé de boue et de sang », qui lui offre sa foi exclusive.
« Face à ce don total offert en témoignage à la Transcendance divine, les actes "bons" ou "mauvais", commandés ou interdits, s'estompent, se relativisent, enveloppés qu'ils sont dans la bienveillance apitoyée du Très-Haut... » (Louis Gardet : Connaître l'Islam).
Ainsi, dans le Dar el-Islam, la sodomie, tout en restant une faute religieuse très grave, n'enferme pas le pécheur dans ce que Hesnard appelle « l'univers morbide de la faute ».
La tolérance de fait dont elle a toujours bénéficié tient à la gentillesse des nations musulmanes, à la répudiation de l'ascétisme par l'Islam, aux quatre témoins exigés par Allah pour établir la faute de Zinâ. Espérons que les Etats arabes libérés continueront à faire preuve de la même sagesse et ne copieront pas le puritanisme de leurs colonisateurs.
Quant au Croyant homosexuel, le sentiment que l'impossible n'est pas exigé de lui, qu'il est aimé d'Allah en raison de son appartenance à la communauté musulmane, qu'il s'est purifié de sa faute selon le rite deux fois millénaire, qu'il peut la racheter en faisant le bien, la confiance devant l'insondable mystère de la volonté d'Allah, la certitude que c'est la foi seule qui sauve – autant de raisons qui font que, pour lui, l'Islam n'ouvre pas le Ciel comme un abîme.
Au jour du Jugement, le pécheur qui a enfreint les tabous sexuels s'en remet au Dieu Clément et Miséricordieux, qui peut lui infliger un châtiment terrible, mais que peut aussi peut lui infliger un châtiment terrible, mais qui peut aussi Inch' Allah ! (Si Dieu le veut).
Arcadie n°118, Serge Talbot (Paul Hillairet), octobre 1963

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Pontus de Tyard, un prélat humaniste de la Renaissance par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves Alt

Mes chers cousins (et vous aussi, mes chères cousines, « car c'est à vous que ce discours s'adresse », comme disait Chrysale).
 
Écoutez-vous, de temps à autre, la Radiodiffusion Française ? Pour ma part, je ne vous le cèlerai pas plus avant, j'en fais mes choux gras quotidiens. Et, plus singulièrement, il est sur toutes autres une émission de ce foyer culturel qui fait ma dilection première : celle qu'à treize heures, le dimanche comme en semaine, dispense le poste dit « Paris-Inter », ou mieux : « France I », et qui s'intitule « mille nouveaux francs par jour ». Cela consiste en un petit jeu par lequel des inconnus – auteurs de questions amoureusement mijotées – télé-torturent d'autres inconnus qui, sous cette action maligne, réagissent en secrétant des réponses alambiquées.
 
L'audition de ces échanges quotidiens culturels, qui tiennent à la fois du sadisme intellectuel (chez les questionneurs) et du masochisme, cérébral (chez les « candidats » bénévoles) vaut généralement son besant d'or (ou pesant du même, puisque l'un ou l'autre, etc.).
 
Mais là n'est pas le seul intérêt de cette exhibition de gymnastique mentale et verbale : elle apprend à tous quelque chose, toujours. A ceux qui connaissent déjà la réponse, elle peut apprendre – et c'est réconfortant – que d'autres l'ignorent. Et puis, çà et là, de pittoresques fantaisies se glissent dans l'engrenage du jeu, qui donnent aux réponses l'allure de canulars « héneaurmes » et « bien de chez nous ».
 
Par exemple, récemment, l'organisateur de ces hautes festivités intellectuelles demandait à un « candidat » de lui nommer deux – je dis bien : deux – des sept poètes de la Pléiade. Il fallut au pauvre torturé le secours de deux valeureux « renforts » pour nommer, au vif soulagement d'un public qui, de confiance, commença immédiatement d'applaudir : Apollinaire et... Victor Hugo (ou je ne sais qui d'approchant...).
 
Cessons de brocarder, et reconnaissons que le nom de Ronsard, celui de du Bellay ne sauraient fleurir sur toutes les lèvres : où serait alors le plaisir de ceux qui, au détour de telle ou telle période de leur vie, découvrent soudain un frère dans le chantre des « Amours », ou un consolateur chez l'auteur des « Regrets » ?
 
Mais qu'il soit tout de même permis de rêver, une seconde, aux flots de cocasseries qu'eussent charriés les ondes radiophoniques, si, au lieu de deux noms, l'auteur de la question en eût demandé sept !...
 
C'est de l'un des cinq autres, que, précisément, je veux vous parler ce soir, chers cousins, d'un poète qui, avouons-le, n'est guère plus qu'un nom, assez curieux d'ailleurs, dont la pompe sent un peu la poussière, somnolent, en note et en bas de page de manuels d'histoire littéraire eux-mêmes bien oubliés dans nos arrière-mémoires : Pontus de Tyard.
 
Mon maître, le Larousse en deux volumes, lui consacre cinq lignes et trois dates. C'est peu. Il est vrai que cette vie fut simple, et que nulle anecdote capable de l'enrichir d'une piquante parenthèse ne l'orna.
 
Et j'avoue que je préfère ça. Cette vie sans heurt, de « prélat épicurien » (magister dixit), je la préfère à une existence turbulente dont les remous expliqueraient trop aisément une tolérance doctrinale. Ici, rien de tel. C'est par les voies de l'esprit que Pontus de Tyard est arrivé à un humanisme souriant, ouvert, compréhensif, par les seules voies de l'esprit.
 
Né en 1521 au château de Bissy, dans le Mâconnais, voué dès son enfance, par ses parents (et semble-t-il, à son malgré), à la carrière ecclésiastique, il en suivit le cours tout uniment, sans intrigues comme sans emphase, et, s'il n'accéda pas à la pourpre, il fut tour à tour chanoine de la cathédrale de Mâcon, protonotaire apostolique, aumônier de Henri III, puis évêque de Chalon-sur-Saône. De 1553, date de son élévation au protonotariat, jusqu'à 1570, il vécut dans son château de Bissy, en grand seigneur lettré, ne connaissant, ainsi que l'écrit M. Albert-Marie Schmidt dans sa notice des « Poètes du XVIe siècle » aux éditions Gallimard (collection de la Pléiade, p. 368), « dans son opulente retraite que les silencieuses orgies de la méditation ».
 
En 1573, il édite l'ensemble de ses Œuvres Poétiques. Le 16 juin 1578, il accède au trône épiscopal de Chalon-sur-Saône.
 
Et M. Schmidt, dans le texte que je citais à l'instant, résume ainsi son pontificat : « Ce prudent, à la vie précautionneuse, devient un très sage évêque qui, abhorrant le relâchement des mœurs du clergé, prend à cœur de bien administrer son diocèse et de veiller au salut de ses ouailles. »
 
Malgré quoi, les passions du temps vinrent l'attaquer. Cet humaniste délicat, ce prélat gentilhomme de la meilleure tradition fut chassé de son évêché par les ligueurs, et vit piller son château de Bissy. Accablé par la sottise et la hargne, il quitte alors les honneurs. Le 29 juillet 1589, il résigne son évêché en faveur de son neveu, Cyrus de Thiard (ou Tyard) ; il se retire dans ses terres de Bragny-sur-Saône. C'est là qu'il mourra, âgé de quatre-vingt-quatre ans, le 23 septembre 1605.
 
J'avoue que cette vie, droite et nette, cette vie consacrée à faire le bien, à aimer le beau et à tenter de le faire aimer, cette vie d'humaniste, de poète, de prélat et de gentilhomme amis des Lettres, des Arts, toute vouée à l'étude, à la méditation, au culte de la sagesse, j'avoue que cette vie me séduit beaucoup. Et il me plait que ce soit d'un tel homme que nous vienne la leçon de sagesse qui fait mon propos de ce soir.
 
C'est surtout par ses « Erreurs Amoureuses » que reste connu Pontus de Tyard. Mais il a également publié, dans son « Recueil des nouvelles œuvres poétiques », moins connu, une Elégie (la deuxième qui s'intitule « Elégie pour une dame énamourée d'une autre dame »), et dont je vais vous donner les passages les plus importants :
 
(Pléiade, op. cit., p. 403 sq.) C'est l'une des deux dames qui parle, et elle commence de la sorte :
 
« J'avais tousjours pensé que d'Amour et d'honneur,
 
Les deux seulles ardeurs qui me bruslent le cœur,
 
Se pouvait allumer une si belle flame
 
Que plus belle clarté ne luisait dedans l'Ame
 
Mais je ne me pouvais en l'Esprit imprimer
 
Comme ensemble on devait ces deux feux allumer...
 
(...)
 
Hélas, beauté d'Amour, te choisiray-je aux hommes !
 
Ha, non : je cognais trop le siècle auquel nous sommes.
 
L'homme aime la beauté et de l'honneur se rit,
 
Plus la beauté luy plait, plus tost l'honneur périt,
 
Ainsi du seul honneur chèrement curieuse,
 
Libre je desdaignois toute flame amoureuse,
 
Quand de ma liberté Amour trop offensé
 
Un aguet me tendit subtilement pensé.
 
Il t'enrichit l'Esprit : il te sucre la bouche
 
Et le parler disert : En tes yeux il se couche,
 
En tes cheveux il lace an noeud non jamais vue,
 
Dont il m'estreint à toy : il fait ardoir un feu
 
Hélas ! qui me croira ! – de si nouvelle flame
 
Que femme, il m'en amoure, hélas, d'une autre femme. »
 
Après ces deux magnifiques vers, dont le beau cri est de tous les temps, dont le feu reste aussi ardent qu'au siècle où le poussa la femme à qui notre prélat-poète prêta sa voix, l'élégie se poursuit, avec des intonations blessées, plaintives, comme déjà parfois raciniennes :
 
« Jamais plus mollement Amour n'avait glissé
 
Dedans un autre cœur : car l'honneur non blessé
 
Retenait sa beauté nullement entamée,
 
Et l'Amant jouissait de la beauté aimée
 
En un même sujet, ô quel contentement !
 
Si – légère – il t'eust plu n'aimer légèrement:
 
Mais le cruel Amour m'ayant au vif blessée
 
S'est tout poussé dans moy, et vuide il t'a laissée
 
Autant vuide d'Amour, vuide d'affection,
 
Comme il remplit mon cœur de triste passion,
 
Et de juste dépit, qu'il faut que je te prie,
 
Ingrate, et que de moy ta liberté se rie.
 
Où est ta foy promise et tes sermens prestez ?
 
Où sont de tes discours les beaux mots inventez ? »
 
(...)
 
Et le ton monte, se fait plus ample, plus prenant, comme enveloppant ; il atteint à une véritable perfection :
 
« Hélas! que j'ay en vain espanché mes discours !
 
Que j'ay fuy en vain tous les autres Amours !
 
Qu'en vain seule je t'ay – dédaigneuse – choisie
 
Pour l'unique plaisir de ma plus douce vie !
 
Qu'en vain j'avais pensé que le temps à venir
 
Nous devrait pour miracle en longs siècles tenir
 
Et que d'un seul exemple, en la française histoire,
 
Nostre amour servirait d'éternelle mémoire,
 
Pour prouver que l'Amour de femme à femme épris
 
Sur les mâles Amours emporterait le prix. »
 
Après cette strophe digne des chefs de la Pléiade, dont l'ardeur est sœur de celle d'un Ronsard, dont la mélancolie est sœur de celle d'un Bellay, Pontus de Tyard énumère les amours célèbres des annales de l'homophilie, pour souligner la rareté des liaisons saphiques :
 
« Un Daman à Pythie, un Enée à Achate,
 
Un Hercule à Nestor, Cherephon à Socrate,
 
Un Hoppie à Rimante ont seurement montré
 
Que l'Amour d'homme à homme entier s'est rencontré ;
 
De l'Amour d'homme à femme est la preuve si ample
 
Qu'il ne m'est jà besoin d'en alléguer l'exemple.
 
Mais d'une femme à femme, il ne se trouve encor
 
Souz l'Empire d'Amour un si riche thrésor,
 
Et ne se peut trouver, ô trop et trop légère,
 
Puis qu'à ma foi la tienne est faite mensongère... »
 
Fièvre, colère, succèdent alors aux langoureux préludes, aux raisonnements accumulés pour séduire la rétive, pour convaincre l'obstinée, pour adoucir la cruelle ; et voici la péroraison de cette élégie :
 
« Hélas, que le despit loing de moy me transporte !
 
Ouvre à l'Amour, ingrate ! Ouvre à l'Amour la porte
 
Souffre que le doux traict, qui nos tueurs a percé,
 
R'entame de nouveau le tien trop peu blessé,
 
Recherche en tes discours l'affection passée
 
Resserre les doux nœuds dont était enlacée
 
L'affection commune et à toy et à moy,
 
Et rejoignons ces mains qui jurèrent la foy
 
La foy dans mon esprit tellement asseurée,
 
Qu'elle ne sera point par la mort parjurée.
 
«Mais si nouvel Amour t'embrase une autre ardeur,
 
Je supply Contr'Amour, Contr'Amour, dieu vengeur !
 
Qu'avant que la douleur dedans mon cœur enclose
 
Me puisse transformer, et me faire autre chose
 
Que ce qu'ores je suis, soit que ma triste voix
 
Reste seule de moy errante par ce bois,
 
Ou soit qu'en peu de temps ma larmoyante peine
 
Me distille en mi fleuve, ou m'escoule en fonteine,
 
Et pendant que je dy et aux Cerfs et aux Daims,
 
Seule en ce bois touffu, ingrate, tes dédains,
 
Tu puisses, d'un suject indigne consumée,
 
Aimer languissamment, et n'estre point aimée ! »
 
Il n'y a rien, mes cousins, il n'y a rien, mes cousines, à dire après cela, qu'à se taire et à écouter l'écho de ces beaux accents mourir longuement, ce soir, au fond de nos cœurs, ou renaître, demain, pour calmer nos chagrins.
 
Et là-dessus, laissez-moi vous dire le bonsoir, car mon chat Auguste et ma chatte Tibère, qui sentent par trop l'arrivée du printemps, exigent que je les mette dehors. Le clair de lune les appelle.
 
Dieu vous garde longtemps bonne mine.
 
Votre cousin de Béotie,
 
Jacques Fréville
 
Arcadie n°90, Jacques Fréville, juin 1961
 
 
 

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Colette et l'homophilie par René Soral

Publié le par Jean-Yves Alt

Certains écrivains subissent après leur mort une espèce de purgatoire, c'est-à-dire un déclin de leur célébrité, dans la mesure souvent où ils ont pu connaître dans les dernières années de leur vie cette célébrité auprès du grand public, grâce aux multiples moyens de diffusion que notre époque a suscités : presse à grand tirage, radio, télévision, cinéma.

Mme Colette (dont on ignore généralement qu'elle portait le prénom de Gabrielle), morte en 1954 à l'âge de quatre-vingt-un ans, me semble malheureusement subir cette épreuve du purgatoire. Et pourtant quel solide talent eut cette femme dont Montherlant a dit : « Colette ? Le plus grand écrivain naturel. »

C'est bien cet adjectif qui caractérise le mieux Colette sa vie aussi bien que sa prose ont toujours été naturelles. Elle a suivi sa nature, ses instincts et d'autre part elle a constamment été proche de la nature, plantes, bêtes, paysages. Grâce à quoi elle a pu conserver sa forte personnalité intacte, à travers les vicissitudes d'une vie bien remplie.

Car nous voyons Colette d'après nos souvenirs récents, vieille dame aux yeux de braise, aux cheveux ébouriffés, avec un savoureux accent bourguignon, tenant sur ses genoux paralysés un chien ou un chat, entourée de ses bibelots et de ses boules de verre, et, comme toile de fond, le superbe décor des jardins du Palais Royal. Près d'elle, son mari, qu'elle appelle son meilleur ami, une vieille servante avec laquelle elle prépare des menus succulents. Enfin la réussite exemplaire d'une vie bourgeoise consacrée aux lettres.

Et pourtant, pendant bien des années, Colette fut la personnification du scandale. En 1900 elle est la trop jeune épouse d'un écrivain célèbre, Willy, de quatorze ans son aîné, gras et laid. Il accentue le côté petite fille perverse de sa femme, dont il a l'air d'être le père et prend un trouble plaisir à l'exhiber au Palais de Glace habillée exactement de la même manière que Polaire, actrice scandaleuse, dont la taille était si fine qu'un homme pouvait l'encercler de ses deux mains. Jean Cocteau, dans un merveilleux livre intitulé « Portraits Souvenirs », fait la description de cet étrange trio avec sa verve habituelle.

A vingt ans, Colette connaît le Tout-Paris, mais n'est pas heureuse ; Willy la trompe constamment ; il la pousse à écrire et elle crée le personnage de Claudine qui lui apporte la célébrité littéraire.

Colette divorce en 1906 et, meurtrie, s'éloigne pour un temps des hommes. Après s'être réfugiée à la campagne, dans une « retraite sentimentale », elle devient « la vagabonde », se produit dans les music-halls et les cafés-concerts, à Paris ou en province. Elle danse des pantomimes, s'exhibe en tunique légère, sans même, oh scandale, porter de maillot couleur chair.

Elle se pose en femme libre, s'habille en homme, fume. Plus tard elle sera directrice d'un laboratoire de produits de beauté, journaliste et critique ; instable, elle déménage sans arrêt, voyage. Cependant elle ne cesse pas d'écrire, et de mieux en mieux.

En fait Colette nous a dit, avec son savoureux accent, dans un enregistrement sur disque, vers la fin de sa vie : « Mais je ne vous cacherai pas plus longtemps que je n'ai rien de commun avec la véritable aventureuse. N'importe, je me serai toujours bien amusée en chemin. »

Le célèbre peintre des jolies femmes de la Belle Epoque, Boldini, ne s'y trompa point, comme le raconte Colette :

« Je le vis pour la première fois dans son atelier – Boldini détourna du portrait sa face de griffon et me dévisagea longuement.

— C'est vous qui mettez le smoking le soir ?

— Il a pu m'arriver, pour une soirée costumée...

— C'est vous qui jouez le mime ?

— Oui.

— C'est vous qui êtes sans maillot sur la scène et qui dansez cosi, cosi, toute nue ?

— Pardon, je n'ai jamais paru nue sur une scène – on a pu le dire et l'imprimer, mais la vérité est que... il ne m'écoutait même pas. Il rit avec une grimaçante finesse et me tapota la joue en murmurant : « Bonne petite bourgeoise, bonne petite bourgeoise. »

Colette est toujours restée la solide Bourguignonne gardant le contact avec les réalités, avec la Nature auprès de laquelle elle revient prendre des forces quand elle connaît un échec ou un chagrin.

Elle sait trouver la beauté partout où elle se trouve, dans une fleur, dans le regard d'un chien, dans la recette d'une confiture, dans la beauté d'une femme, dans l'amitié. Toute sa vie Colette a suscité et conservé des amitiés solides et fidèles, aussi bien masculines que féminines. Mais c'est dans son amitié avec des femmes qu'elle a placé tout son cœur, avec Marguerite Moreno, Hélène Picard, Annie et Germaine Beaumont.

Cependant mon propos n'est pas de raconter la vie de Colette ; quant à sa vie sentimentale et à ses expériences sensuelles en dehors de ses trois mariages (dont le dernier fut un modèle de réussite conjugale), elle a observé à ce sujet une discrétion de bon aloi. Respectons cette pudeur mais n'oublions pas qu'elle a mis une grande part d'elle-même dans les personnages féminins de ses romans.

C'est donc au travers de son œuvre que nous pourrons voir comment Colette a réagi devant les problèmes de l'homophilie féminine et masculine.

Elle ne perdit du reste, pas de temps et dès son premier roman « Claudine à l'école », paru en 1900 sous la seule signature de Willy, il est fortement question d'amour lesbien.

Willy, écrivain à la mode et critique musical, n'écrivait jamais ses livres. Paralysé devant la page blanche, il faisait appel à des « nègres » (Jean de Tinan, Curnonsky, Debussy, Vincent d'Indy). Mais le « cas Willy », comme l'écrivit Colette, résidait dans le fait que « l'homme qui n'écrivait pas avait plus de talent que ceux qui écrivaient en ses lieu et place ». Il affectionnait les sujets osés et a même écrit – enfin fait écrire – un livre sur l'homosexualité, intitulé –naturellement — « Le troisième sexe ».

Un an environ après son mariage, Willy dit à sa jeune femme : « Vous devriez jeter sur le papier des souvenirs de l'école primaire. N'avez pas peur des détails piquants, je pourrai peut-être en tirer quelque chose... Les fonds sont bas. » Colette se mit à la tâche, sur des cahiers d'écolier au papier quadrillé. Ce fut dès le début un très grand succès. Colette avait créé un personnage vivant, en partie tiré d'elle-même, et dont elle eut du mal à se débarrasser.

D'autre part, le livre ne manquait pas de passages croustillants, Willy avant demandé « d'échauffer un peu ces enfantillages, par exemple entre Claudine et l'une de ses camarades, une amitié trop tendre (il employa une autre manière brève de se faire comprendre) ».

C'est ainsi que dès les premières pages, Claudine est amoureuse de la jolie institutrice, Mlle Aimée, « nature de chatte, caressante, délicate et frileuse, incroyablement câline ». L'enfant s'arrange pour se faire donner des leçons d'anglais, pendant lesquelles elle se blottit contre la poitrine de sa maîtresse, réclamant caresses et baisers.

Malheureusement Mlle Aimée a une liaison passionnée avec une autre institutrice, autoritaire et jalouse, et elle délaisse Claudine qui assiste parfois, à la dérobée, à des spectacles assez particuliers dont la nature est parfaitement expliquée par l'auteur.

Claudine se rattrape avec une jeune élève, la douce Luce qui adore à la fois se faire battre et se faire caresser et qui envoie à son amie des lettres enflammées.

Dans le second livre de Colette « Claudine à Paris » apparaît le personnage irritant de Marcel. Irritant parce que Colette a cédé à la facilité de créer un personnage trop efféminé, le « cousin en sucre » de Claudine, qui a dix-sept ans et qui est décrit ainsi :

« Je n'ai rien vu de si gentil. Mais c'est une fille, ça ! C'est une gobette en culotte ! Des cheveux blonds, un peu longs, des yeux bleus, des petites anglaises et pas plus de moustaches que moi. Il est rose. Il parle doucement en regardant par terre, on en mangerait. »

Naturellement Marcel suce les loukoums à la rose, se poudre, rit aigu et se déhanche en marchant.

Colette s'en est expliquée, plus tard, en écrivant : « J'ai créé dans « Claudine à Paris » un petit personnage de pédéraste. Moyennant que je les avilissais, j'ai pu louer les traits d'un jeune garçon et m'entretenir, à mots couverts, d'un péril, d'un attrait. »

Il faut noter que Colette parle d'un péril, d'un attrait. C'est celui du goût de la chair fraîche que connaissent si bien les vrais pédérastes et que Colette a su décrire de manière fort troublante. Polaire lui révéla ce goût.

« Lorsqu'un peu plus tard, je fis amitié avec Polaire et que je la vis en larmes à cause d'un orage amoureux, elle me dit, les griffes encore prêtes, avec un abandon de chatte chaude – Ah Colette, ce qu'il peut sentir bon, ce salaud là, et cette peau, et ces dents. Vous ne pouvez pas savoir. »

Les beaux adolescents sont légion dans ses livres. Qui peut oublier la description sensuelle qu'elle a fait des corps de Chéri, l'amant trop joli de la mûre courtisane Léa, de Phil, le fougueux adolescent du « Blé en herbe » qui essaye sa jeune virilité sur l'experte « Dame en blanc » avant de la prouver à sa jeune amie, du jeune lieutenant dont Mitsov tombe amoureuse.

Colette a mis à évoquer la chair de ces jeunes hommes la même sensualité profonde que celle qu'elle a mise dans la description de la beauté féminine, de l'odeur d'une nuque blonde, de la courbe d'un sein, du velouté d'une joue.

Lorsqu'elle aborde les hommes mûrs, les personnages perdent leur solidité sensuelle et psychologique. Dans la plupart de ses romans le personnage principal est une femme ou un adolescent, que l'on retrouve dans les titres : Claudine, Gigi, Mitsov, Chéri, Julie de Carneilhan.

Mais revenons au jeune Marcel, qui permet à Colette de nous décrire certains aspects de l'homophilie du temps du Président Fallières. Marcel, en effet, qui s'intéresse beaucoup aux amours de Claudine et de Luce, sollicite les confidences de sa cousine et, en échange, lui dévoile ses secrets amoureux — Voici par exemple le texte de la lettre qu'il lui lit et qu'il a reçue de son tendre Charlie.

« Mon chéri,

Je vais rechercher ce conte d'Auerbach, et je t'en traduirai les passages où est décrite l'amitié amoureuse de deux enfants. Je sais l'allemand comme le français, cette version n'aura donc pour moi aucune difficulté et je le regrette presque, car il m'aurait été doux d'éprouver quelques peines pour toi, mon seul aimé.

Oh ! oui, seul ! mon seul aimé, mon seul adoré ! Et dire que ta jalousie toujours en éveil vient encore de tiquer ! Ne dis pas non, je sais lire à travers les lignes comme je sais lire au fond de tes yeux, et je ne puis me méprendre à la petite phrase énervée de ta lettre sur "le nouvel ami aux boucles trop noires dont la conversation m'absorbait si fort à la sortie de quatre heures".

Ce prétendu nouvel ami, je le connais à peine ; ce garçonnet "aux boucles trop noires" (pourquoi trop ?) est un Florentin, Giuseppe Bocci, que ses parents ont installé chez B..., le fameux prof. de Philo, pour le soustraire à la dépravation des camaraderies scolaires ; il a des parents qui ont vraiment du nez ! Cet enfant me parlait d'une amusante étude psychologique consacrée par un de ses compatriotes aux « Amicizie di Collegio » que ce Krafft-Ebing transalpin définit, paraît-il "un mimétisme de l'instinct passionnel" — car Italiens, Allemands ou Français, ces matérialistes manifestent, tous, la plus écœurante multicolore imbécilité.

Comme la brochure contient d'amusantes observations, Giuseppe me la prêtera ; je la lui ai demandée... pour qui ? Pour toi, bien entendu, pour toi qui m'en récompense par cet inique soupçon. Reconnais-tu ton injustice ? Alors embrasse-moi. Ne la reconnais-tu pas ? En ce cas, c'est moi qui t'embrasse. Que de bouquins on a fabriqués, déjà, traitant plus ou moins maladroitement de cette question, complexe entre toutes !

Pour me retrouver dans ma foi et ma religion sexuelle, j'ai relu les brûlants sonnets de Shakespeare au comte de Pembroke, ceux, non moins idolâtres, de Michel-Ange à Cavalieri, je me suis fortifié en reprenant des passages de Montaigne, de Tennyson, de Wagner, de Walt Whitman et de Carpenter.

Mon svelte enfant chéri, mon Tanagra tiède et souple, je baise tes yeux qui palpitent. Tu le sais, tout ce passé malsain que je t'ai sacrifié sans hésitation, tout ce passé de curiosités avilissantes, à présent détestées, me semble aujourd'hui un cauchemar douloureux et lointain – la tendresse seule demeure, et m'exalte, et m'incendie.

Zut, il me reste juste un quart d'heure pour étudier "le Conceptualisme d'Abélard". Ses conceptions devaient être d'un ordre particulier, à cet amputé.

A toi corps et âme.

Ton Charlie. »

Le passé malsain auquel Charlie fait allusion est représenté par une lettre de style et d'orthographe très différents :

« Tant qu'à moi, je ne vous conseye pas d'allé rue Traversière, mais vous ne risqué rien de m'accompagner chez Léon ; c'est une salle aventageuse, près de la brasserie que je vous ai causé, et vous y verrez des personnes qui valent la peine, des écuilliers de Médrano eccetera. Pour ce qui est d'Ernestine et de la Charançonné, ayez l'œil ! je ne crois pas que Victorine a déjà tiré au sort. Rue Laffitte, grand-mère a dû vous dire que l'hôtel est sûr. »

Claudine sympathise beaucoup avec son ravissant cousin, bien qu'elle soit gênée de marcher dans la rue avec lui, tellement il attire les regards. Mais elle rencontre Renaud, le père de Marcel, séduisant quadragénaire, dont elle s'éprend et qui finit par l'épouser, ce qui amène une brouille à coups d'ongles avec Marcel, qui déteste son père.

Dans le livre suivant, « Claudine en ménage », notre héroïne fait la connaissance de Rézi, ravissante Viennoise aux cheveux d'or, qui fait tout ce qu'elle peut pour troubler Claudine, la séduire et l'amener dans ses bras, sous le regard amusé de Renaud qui, s'il voit d'un mauvais œil les goûts de son fils, ne voit aucun inconvénient à ce que sa femme le trompe avec une autre femme. Et finalement c'est lui qui donnera à Claudine la clef d'un petit appartement discret où les deux femmes, loin de leurs maris, pourront se livrer aux joies de l'amour lesbien.

Claudine y prend goût et raconte ses ébats avec précision.

Comme Renaud semble trop curieux d'assister à ces rencontres, Claudine demande à Marcel – avec lequel elle s'est réconciliée – de lui prêter la clef de son appartement.

Comme dit Marcel, c'est un tout petit appartement de cocotte. Rien n'y manque : aquarium avec poissons chinois, brûle-parfums, rideaux roses, statuettes chinoises, coussins brodés d'or et d'argent, et le portrait du maître de maison, en grande byzantine. Les deux amies se livrent avec fougue à la volupté.

Mais un jour Claudine surprend Rézi dans les bras de Renaud (de même que Colette a surpris l'une de ses amies dans les bras de Willy ; comme cela arrivera encore plus d'une fois, Colette, un jour, trouvant une femme en petite tenue sur les genoux de son mari, s'excuse de les déranger et dit « vite, malheureux, vite, la suivante attend depuis un quart d'heure ! »).

Claudine, déçue dans son amour conjugal et dans son amour homosexuel, constate tristement que « le vice, c'est le mal qu'on fait sans plaisir ».

Colette n'ira plus jamais aussi loin dans la description de l'amour lesbien. Willy ne sera plus là pour lui faire ajouter des scènes scabreuses qu'il affectionne, sans les comprendre, car, comme l'écrit Colette, « Deux femmes enlacées ne seront jamais pour lui qu'un groupe polisson et non l'image mélancolique et touchante de deux faiblesses peut-être réfugiées aux bras l'une de l'autre pour y dormir, pour y pleurer, fuir l'homme souvent méchant et goûter, mieux que tout plaisir, l'amer bonheur de se sentir pareilles, infimes, oubliées ».

Colette raconte que certains hommes estimaient même que des rapports érotiques entre deux femmes ne pouvaient qu'améliorer leurs qualités amoureuses ; ainsi le duc de Morny confiait ses jeunes maîtresses inexpertes à une femme d'expérience en lui disant : « Je te confie la merveille incomplète. Sache la parfaire et me la rendre. »

Colette, séparée de son mari, divorce en 1906 et écrit sous son nom « La retraite sentimentale » qui clôt la série des Claudine. Celle-ci se trouve à la campagne, chez une amie, Annie, qui a également connu des déboires amoureux ; quant à Renaud, il est gravement malade et en traitement dans un hôpital. Arrive un télégramme affolé de Marcel : « Puis-je venir ? Je perds la tête. » Il a été en effet victime d'une bande de truqueurs qui l'ont fait chanter et il cherche à leur échapper. C'est que Marcel aime la peau douce et le joli visage des collégiens. Il fait ses confidences à Claudine :

« Ah ! jeunesse ! Ce n'est pas ma jeunesse que je regrette, mais la leur ! Que deviendront-ils mes jolis gosses de partout ? Pour un qui se garde lisse, mince et blanc, combien tournent au triste coq enroué, taché de boutons, sali de barbe, honteux de lui-même, qui court par imbécillité derrière les jupes des cuisinières ».

Marcel révèle une hiérarchie secrète de certains collèges où des élèves sont nommés « courtisanes sacrées ».

Hélas ! l'amie de Claudine aime également la chair fraîche dont elle est privée. Celle de Marcel la tente beaucoup ; sous prétexte de rangement, elle se précipite sur lui dans une penderie obscure, ce qui nous vaut une scène du plus haut comique, Marcel poussant des hurlements de vierge que l'on viole.

Marcel disparaît, Renaud meurt et Claudine se retrouve seule avec son chien.

Dans le reste de l'œuvre de Colette, à l'exception du livre « Le pur et l'impur », l'homophilie masculine ou féminine n'apparaît plus que par bribes.

Amour lesbien, généralement malheureux dans « L'envers du music-hall », « La femme cachée », « Mes apprentissages », « L'étoile Vesper ». Dans « Bella Vista », Colette décrit un couple de lesbiennes, mais on apprend à la fin du livre que la plus virile des deux est en réalité un homme travesti pour échapper à la justice.

Des homophiles sont décrits dans « La maison de Claudine » (un jeune premier de tournées provinciales séduit les femmes de la petite ville par sa beauté et lance parmi les hommes la mode de la broderie) et dans « L'étoile Vesper » Colette y donne la réponse que lui fit un jour Tardieu, qui aimait les sergents de ville jeunes et beaux, à la question suivante « pourquoi, Tardieu ? » — « Parce qu'en même temps que je satisfais à ma conception personnelle de l'érotisme, j'ai, quand une de ces cariatides me cède, le plaisir anarchique – mettons l'illusion – de saper une des bases de la société. »

Dans ce même livre, Colette s'attriste en regardant des photos de travestis. « Comme c'est triste, ces chiffons de dentelles sur des cuisses noires de poils, ces buissons pileux autour d'un sexe informe, ces jarretières de roses rococo sur une rotule caillouteuse. »

Cependant elle évoque Barbette, trapéziste qui séduisit les foules (et Jean Cocteau) vers les années 1920, parce qu'il faisait son numéro habillé en femme. Elle trouve qu'habillé en homme « la mystérieuse statue de Barbette-homme me sembla plus troublante, plus menteuse aussi que l'apothéose désespérée de Barbette-femme ».

Qu'aurait dit Colette en voyant les travestis actuels, avec leurs seins opulents et hormonaux ou même avec leur absence de sexe ?

Une très belle histoire, sans être franchement homosexuelle, nous est contée par Colette dans « Bella Vista » où un homme renonce à une nuit d'amour avec la femme qu'il désire, dans la nature marocaine, en découvrant un jeune arabe très beau, grièvement blessé, auprès duquel il passera la nuit.

Mais le livre le plus important écrit en 1932 par Colette sur le sujet qui nous intéresse est « Le pur et l'impur », qu'elle intitulera d'abord « Ces plaisirs » (ceux « qu'à la légère on nomme physiques », a dit Rémy de Gourmont)

L'amour hétérosexuel n'a qu'une assez faible part dans ce livre, avec les deux premiers chapitres. Elle décrit d'abord une femme frigide qui, par amour, simule le plaisir, et ce, en public, dans une fumerie d'opium. Puis un don Juan qui fascine les femmes, leur révèle leur volupté, mais les quitte aussitôt pour aller vers une autre. C'est lui qui a ce mot cruel pour Colette : « Vous, une femme ? Vous voudriez bien...

Colette avoue en effet sa « virilité spirituelle » qui, d'après Marguerite Moreno, son amie, représente un danger d'homosexualité pour certains hommes car « tant d'hommes ont dans l'esprit quelque chose de femelle, même lorsqu'ils sont inattaquables sur le chapitre des mœurs ». Mais Marguerite Moreno ajoute : « Seules les femmes ne sont ni offensées ni abusées par notre virilité spirituelle. »

Colette décrit alors certains milieux lesbiens qu'elle a fréquentés. Salons élégants, bars douteux où se réunissent les femmes qui singent le mâle par leurs vêtements, leurs allures. Un chapitre entier est consacré à Renée Vivien, la belle poétesse, qui disait à Colette : « Il y a moins de manières de faire l'amour qu'on ne dit, mais plus qu'on ne croit. »

Colette raconte l'histoire des dames de Llangollen, ces deux jeunes aristocrates anglaises qui s'enfuirent ensemble en 1778, au grand scandale de leurs familles, et vécurent plus de cinquante ans, isolées, dans un cottage du pays de Galles, parfaitement heureuses.

Colette estime que l'amour lesbien doit dépasser le plaisir physique ; s'il naît d'une sorte de parenté, de similitude, il doit se satisfaire d'une sensualité sans exigence, « heureuse du regard échangé, du bras sur l'épaule, émue de l'odeur de blé tiède réfugiée dans la chevelure ; ce sont les délices de la présence constante et de l'habitude qui engendrent et excusent la fidélité... Il n'y aura jamais assez de blâme sur les saphos de rencontre, celle du restaurant, du dancing, du train bleu et du trottoir, celle qui provoque, qui rit au lieu de soupirer ».

Car pour Colette, il semble que l'amour lesbien doit être essentiellement triste et menacé par l'homme « nécessaire et néfaste comme un rigoureux climat natal ».

Mais Gomorrhe n'est rien, dit-elle, auprès de Sodome. « Intacte, énorme, éternelle, Sodome contemple de haut sa contrefaçon ; intacte, énorme, éternelle, voilà de grands adjectifs et qui sentent la considération, tout au moins celle qu'on doit à une puissance. Je ne le nie pas. »

Colette décrit alors quelques-uns des homophiles qu'elle a connus, surtout dans sa jeunesse troublée.

« Les fréquentant souvent, les questionnant rarement..., je me garderai bien de dire qu'ils étaient peu virils. Un être à figure d'homme est viril par cela même qu'il contracte une manière de vivre dangereuse et des assurances de mourir exceptionnellement. Morts violentes, inévitables chantages, entôlages, honteux procès... »

On voit qu'il n'y a rien de nouveau sous le, soleil.

Colette nous parle des nobles qui aiment les mauvais garçons ou les assassins, de ceux qui n'aiment que les garçons virils.

Elle nous conte l'affreuse déception de cet homme qui était attiré que par des grands ouvriers très blonds, en vêtements de travail. Il voit un jour paraître son idéal personnifié, superbe, aux yeux « d'un bleu qui n'avait pas de nom » et avec de longues moustaches « d'un poil d'or aveuglant en banderole au travers du visage... ».

« — Ali ! balbutia-t-il... Vercingétorix.

« Il appuya ses deux mains sur son cœur enfin déchiré et referma la bouche. Un homme a le droit de soupirer « Adèle » ou « Rose » ! et de baiser publiquement le portrait d'une dame, mais il faut étouffer les noms de Daphnis ou d'Ernest. »

Il suit le bel ouvrier qui lui sourit, finit par l'emmener chez lui, et demande à son visiteur d'attendre quelques instants. Vercingétorix disparaît dans une pièce voisine ; notre homme défaille de peur et de plaisir, lorsque la porte s'ouvre et il voit apparaître l'ouvrier, en chemise à faveur, décolletée et portant, sur la tête, une couronne de roses pompons. Le pauvre homme ne s'en est jamais remis.

Colette nous dit aussi qu'elle prit des leçons de dissimulation auprès de ses amis homosexuels. « Auprès de leur art de feindre, tout semble imparfait. »

Mais Colette ne décrit pas que « le garçon à la fois efféminé et dur, fardé d'ocre » qu'elle connut en 1925 ou que « tels amis de 1898, 1900, scandaleux à bon compte, fastueux jusqu'à la pierre de lune et à la chrysoprase, et ridicules à coup sûr ». Elle décrit, dans l'un des plus beaux passages de son livre, un couple formé, l'aîné par un écrivain de talent et le cadet par un jeune paysan « couleur de blé, couleur de pommier fleuri », qui partent ensemble à pied, couchant au bord des chemins, faire les foins dans la famille du « petit ».

« L'aîné, qui fut tué devant l'ennemi, n'est pas de ceux qui se laissent oublier. Pour le cadet, l'odeur des foins, quand il échevèle à la fourche les andains, serre peut-être son cœur qui fut comblé... Amitié, mâle amitié, sentiment insondable ! Pourquoi le plaisir amoureux serait-il le seul sanglot d'exaltation qui fût interdit ?... Je laisse paraître une complaisance qu'on trouvera étrange, qu'on blâmera. La paire d'hommes que je viens brièvement de peindre, il est vrai qu'elle m'a donné l'image de l'union, et même de la dignité. Une espèce d'austérité la couvrait, austérité nécessaire et que pourtant je ne puis comparer à nulle autre, car elle n'était pas de parade ni de précaution, ni engendrée par la peur morbide qui galvanise, plus souvent qu'elle ne bride, tant de pourchassés. Il est en moi de reconnaître à la pédérastie une manière de légitimité et d'admettre son caractère éternel. »

Que peut-on ajouter à ces lignes admirables, sinon Merci, Madame Colette

René Soral (pseudo de René Larose)

Arcadie n°127/128, juillet/août 1964 

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A ma source gardée, Madeline Roth

Publié le par Jean-Yves Alt

« On est le 18 août, j'aime un garçon qui en aime un autre, j'attends un enfant de lui, et j'ai mis le premier pull que j'ai trouvé dans l'armoire, alors qu'il doit faire vingt-six degrés, parce que cette nuit, en une seconde, j'ai eu peur de continuer la vie, comme ça. » (p. 49)

Jeanne passe toutes ses vacances dans le village de sa grand-mère et y retrouve à chaque fois sa bande d'amis. Cette année-là, Lucas se joint à eux. Jeanne en tombe amoureuse, éperdument. Lui aussi sans doute, mais ils gardent le secret. Ce bonheur l'habite, elle aime tout de lui. L'été suivant alors qu'elle revient par surprise, elle comprend que cet amour n'est pas complètement réciproque, pas comme elle le pensait. C'est le trou noir qui l'absorbe. Il lui faudra du temps pour en parler, pour évoquer cet enfant qu'elle attendait et qu'elle n'aura pas.

Il y a du Jacques le fataliste dans ce très beau roman. Ce qui fascine c'est le monologue magnifique de Jeanne qui dit « sa » vérité sans se soucier du regard d'autrui, sans se soucier de l'image qu'elle donne d'elle-même.

« On s'aimait d'un amour qui n'était qu'à nous. Toi et moi. Il n'y avait pas d'autre place possible. Pour personne. Pour rien. On s'aimait d'un amour qui s'est arrêté ce soir-là et qui ne reviendrait pas. Je te perdais, je perdais Tom, et Baptiste, et Chloé, et Julie, je perdais cet enfant de toi, et je me perdais, moi. » (p. 56) : phrase clé d'un processus de démolition.

A ma source gardée, Madeline Roth

Lentement, dans le cérémonial d'un éternel soliloque, Jeanne ressasse son échec à vivre dont l'expérience décisive fut sa vision de Lucas et Tom : « Je dis tout haut : "Lucas aime Tom". J'ai la bouche sèche et les mots sortent pas. Je répète. "Lucas aime Tom". "Tom aime Lucas". » (p. 30)

« Lucas, il ne ressemblait à aucun des mecs que j'avais connus avant. Bien sûr, j'avais déjà dit ça de Baptiste et Tom, et c'était vrai, ils ne s'habillaient pas comme les autres, ils mataient jamais de matchs de foot, ils lisaient des BD, on parlait de cinéma, de musique... Baptiste et Tom, ils étaient déjà à part, déjà mieux, loin, différents... Mieux. » (pp. 22-23)

Ce vibrant monologue, Jeanne l'empoigne avec fougue, maîtrisant tous les registres, tantôt offensif tantôt sur la défensive : elle parle, avec toute l'énergie du désespoir, de ses envies, de ses peurs, de ses haines et de ses hontes. Elle poétise et philosophe, s'invente dans l'urgence des principes, mais pour en revenir toujours à Lucas, celui qui devrait l'écouter et qu'on ne voit pas :

« Je crois que tu te trompais, Lucas, ce soir-là. On n'aime pas juste pour pas être seul. Tu es dans moi. Pour toute la vie. Et colère ou pas. Et avec ton enfant ou pas. Je t'ai aimé, et je t'ai fait une place dans moi. Au début c'était énorme, maintenant un peu moins. Ça bat. » (pp. 58-59)

■ A ma source gardée, Madeline Roth, Editions Thierry Magnier, 60 pages, 11 février 2015, ISBN : 978-2364745582

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