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Mon regard sur le saint Sébastien de Pietro Vannucci au Louvre

Publié le par Jean-Yves

Avec Pietro Vannucci, dit le Pérugin (1448-1523), d'une génération qui suit celle du Mantegna (1431-1506), quelle transformation : une tendre piété remplace une foi sévère. En accord avec cette sensibilité nouvelle, la technique s'est rénovée pour produire une œuvre d'un genre tout différent.

 

Ce n'est plus une fresque mate, mais une peinture à l'huile, avec les qualités sensuelles d'une exécution caressante qui aime les demi-teintes et les glacis. La couleur, blonde et suave, crée une harmonie dorée. L'air circule. Le jeu léger des valeurs aériennes remplace la rigueur ascétique de la géométrie spatiale.

 

Le décor lui aussi est plein de séduction : architecture calme, parée de l'aimable ornementation de la Renaissance, doux paysage aux collines alanguies où poussent de jeunes arbres encore grêles.

 

Nul besoin d'archéologie ou de symbolisme pour exprimer la tristesse de quitter, par une mort précoce, la chaude lumière de l'Ombrie.

 

Le choix du modèle n'est pas moins significatif : c'est un bel éphèbe, souple et musclé, avec tout le charme de la jeunesse et encore un peu les rondeurs de l'enfance. La pose recherche l'élégance : l'appui, pris sur la jambe droite, détermine un hanchement qui oppose l'inflexion des courbes à des droites sans rigidité. Les lignes des bras rappellent habilement celles des jambes et du paysage. L'horreur du supplice a été éludée.

 

 

Le Perugin (Pietro Vannucci dit) – Saint Sébastien – 1490/1500

Peinture à l'huile sur bois, 176cm x 116cm, Musée du Louvre, Paris

 

Saint Sébastien n'apparaît pas, hérissé de flèches, dominant par une volonté implacable les spasmes de l'agonie. Il n'a été blessé que de deux traits, dont un au cœur. La tête renversée, les yeux au ciel, en extase, il se confie à son Sauveur.

 

Il évoque un peu ces génies funèbres de l'Antiquité, purs et tranquilles. Sans doute, les Grecs redoutaient-ils la Mort, mais ils ne la voulaient point lugubre, effroyable comme celle que devait imaginer le Moyen Age. Ils la rêvaient noble et calme, emportant la vie et non pas la beauté.

 

Une belle lumière ambrée baigne saint Sébastien et l'œuvre suggère une tendre harmonie. Ce n'est plus l'ode héroïque de Mantegna, mais une élégie caressante. Faut-il vraiment dédaigner tant de charme ?

 

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Des rôles bien rodés au cinéma par Geneviève Sellier

Publié le par Jean-Yves Alt

Hommes virils, amoureuses, garces : le cinéma a longtemps entretenu les clichés sexistes, souligne l'universitaire Geneviève Sellier

Professeure en études cinématographiques à l'université Bordeaux-III, Geneviève Sellier s'est spécialisée dans les études sur le genre et la sexualité au cinéma, un champ de recherche peu étudié en France. Elle est l'auteure de La Nouvelle Vague. Un cinéma au masculin singulier (CNRS Editions, 2005).

Des films comme "Boys Don't Cry" (Kimberly Peirce, 1999), "Tomboy" (Céline Sciamma, 2011) ou "La Piel que habito" (Pedro Almodovar, 2011) mettent en scène la construction sociale du genre. Y a-t-il des précédents dans l'histoire du cinéma ?

Avant les années 1970, la plupart des films de fiction grand public s'emploient à conforter les normes de genre qu'à les contester. Ils cherchent à naturaliser la prééminence masculine, la différence des sexes et l'hétérosexualité, y compris pour des raisons de rentabilité. Pourtant, cette usine à fantasmes collectifs laisse passer de temps en temps, sous l'impulsion d'individus atypiques – réalisateurs, scénaristes ou acteurs –, des œuvres qui montrent le caractère étouffant ou oppressif de ces normes, ou qui racontent des histoires de transgression.

On peut citer Greta Garbo, qui s'est construit une féminité androgyne, Marlene Dietrich en smoking séduisant hommes et femmes dans Cœur brûlés (Morocco), de Josef von Sternberg, en 1930, ou Joan Crawford se battant en duel dans Johnny Guitare, de Nicholas Ray, en 1953. Ici, ce sont des femmes qui transgressent les codes. Le genre masculin, dominant, reste plus difficile à déconstruire.

On dit que la Nouvelle Vague a pour la première fois mis en avant le désir féminin ainsi que la femme comme sujet et non plus comme objet du "male gaze", le "regard masculin" qui la convoite. Qu'en pensez-vous ?

La Nouvelle Vague est ambivalente. Elle affirme la légitimité d'un regard de l'homme désirant, souvent avec une dimension autobiographique, mais elle met aussi en scène des figures de "femmes modernes", qui rompent avec les figures dominantes du cinéma populaire : l'amoureuse romantique ou la garce diabolique (même si ce cinéma proposait parfois des figures de femme émancipée).

Si Bardot est à la fois, selon la formule de Simone de Beauvoir, gibier et chasseur dans Et Dieu… créa la femme (1956), Anna Karina reste, chez Godard, une femme-enfant souvent fatale pour l'homme qui s'éprend d'elle. Quant à Jeanne Moreau dans Jules et Jim (François Truffaut, 1962), elle est à la fois une femme émancipée, sujet de son propre désir, et une femme dangereuse qui entraîne son amant dans la mort quand il a cessé de l'aimer. Agnès Varda, elle, raconte dans Cléo de 5 à 7 (1962) un parcours d'émancipation spécifiquement féminin, très rare dans la Nouvelle Vague. Mais elle ne fera pas école.

Un grand classique comme le réalisateur Marcel Carné, homosexuel, entend jouer avec les archétypes de genre. Comment ?

La critique de la masculinité patriarcale dans les films de Marcel Carné a été magistralement analysée dans l'ouvrage d'Edward Baron Turk : Marcel Carné et l'Age d'or du cinéma français (L'Harmattan, 2002). Les Visiteurs du soir (1942) et Les Enfants du paradis (1945) valorisent ainsi des figures de masculinité douce chez Alain Cuny et Jean-Louis Barrault. Bien qu'il ait refusé de mentionner son homosexualité en France (mais il l'a fait aux Etats-Unis), Marcel Carné a proposé, après guerre, des images plus explicites de son orientation, en particulier dans L'Air de Paris (1954), en filmant des jeunes boxeurs et le corps de Roland Lesaffre, aussi bel homme que mauvais acteur !

L'hétérosexualité domine le cinéma, pourtant l'homosexualité a souvent été traitée, parfois de façon détournée. De quand date la reconnaissance de sa "normalité" ?

Aux Etats-Unis, le code de censure Hays, régissant la production de films, a joué entre le milieu des années 1930 et la fin des années 1950 un rôle d'étouffoir sans équivalent. Mais il n'a pas pu empêcher des lectures à contre-courant, faisant référence à l'homosexualité : c'est ce que montre l'ouvrage de Vito Russo, "The Celluloid Closet. Homosexuality in the Movies" (Harper & Row, 1987, en anglais, non traduit) qui décrypte des films aussi "genrés" et "normaux" que Ben-Hur (1959). En France, où le puritanisme a moins pesé, Olivia (1951), de Jacqueline Audry, propose, à travers l'actrice Edwige Feuillère, une vision valorisante de l'homosexualité féminine.

Il faudra attendre les mouvements de libération des années 1970 et des cinéastes - comme Visconti, Pasolini, Fassbinder ou Lumet - pour voir des films qui montrent les homosexuel-le-s autrement que comme des malades, des pervers ou des criminels. Si Le Secret de Brokeback Mountain (Ang Lee, 2005) montre le caractère toujours oppressif de l'hétéronormativité, La Vie d'Adèle me semble plus problématique : on peut se demander si l'inégalité entre les protagonistes du point de vue de l'âge, de l'expérience et du milieu socioculturel ne réduit pas, encore une fois, la relation lesbienne à un rapport de domination s'exerçant sur une jeune fille sans défense.
 

Le Monde, Propos recueillis par Frédéric Joignot, samedi 8 mars 2014

 

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La trace, Christine Féret-Fleury

Publié le par Jean-Yves

« La trace » est un roman des trahisons et des amours bafoués, où les personnages tentent de revivre, dans leur cœur déchiré, les nostalgies de leur jeunesse, tout en maintenant leurs ailes déployées vers l'avenir.

 

Sarah LeFebvre est une jeune américaine de Nouvelle Angleterre qui s'apprête à se marier avec Adrian. Sa famille est particulièrement snob et souhaite organiser la cérémonie dans les règles traditionnelles.

 

Au début du roman, Sarah prend plaisir à créer des bijoux fantaisies. Elle s'imagine déjà à la tête d'une boutique à New York.

 

La mère de Sarah a invité une cousine française de sa fille pour être une des demoiselles d'honneur : Rébecca Lefèvre. Son nom a été francisé dans le passé…

 

Plusieurs faits semblent annoncer des difficultés à venir :

 

• Rébecca est aussi amoureuse du futur mari, tandis qu'un ami d'Adrian, Garrett, s'est depuis l'enfance consumé d'amour pour Sarah.

• Juste avant le départ pour rejoindre l'église, Sarah reçoit un bouquet de roses noires. En l'ouvrant, elle se coupe : des lames de rasoir étaient cachées à l'intérieur.

• Sarah, à 15 ans, a été amoureuse de Lewis, un garçon de sa classe ; un soir, celui-ci est tombé d'un pont qui surplombait une voie ferrée et a été percuté par un train. Les parents de Sarah n'ont pas permis à leur fille de rencontrer les parents de Lewis.

• Si Sarah est douée dans tous les domaines, son frère Jonathan n'a pas tant de facilités. Il est secret sur sa vie et n'a jamais invité sa sœur dans le studio qu'il occupe. Comme il ne regarde jamais les filles, sa sœur pense qu'il est gay. Il a aussi tendance à sermonner sa sœur quand il juge son comportement inacceptable à ses yeux.

• Sarah apprend enfin que Rébecca descendrait en ligne directe d'une certaine Sarah LeFebvre, pendues pour sorcellerie à la fin du XVIIe siècle.

 

Au cours de la cérémonie, alors que Sarah rentre dans l'église au bras de son père, elle fait subitement demi-tour et se sauve à toute vitesse. Dehors, elle monte dans sa voiture ; Rébecca et Lavinia la rejoignent.

 

Les trois femmes prennent la route 66 et avalent les kilomètres vers la Californie. En cours de route, elles prennent en stop une jeune fille, Dwight.

 

Chacune des femmes a une raison de partir :

 

— Sarah parce qu'elle veut fuir son passé : « Jusqu'au jour de mon mariage, j'avais avancé dans ma vie en somnambule, une somnambule heureuse devant qui toute difficulté avait été soigneusement aplanie. J'avais grandi dans une bulle où les bruits du monde ne parvenaient que filtrés, et plus tard, j'avais tourné le dos à ce monde, ou plutôt j'avais choisi de ne voir que sa beauté en marge, ces minuscules merveilles, verre, bois, cailloux polis par le temps, morceaux de métal où la soudure avait laissé des traces d'un bleu intense, que je ramassais pour créer mes bijoux. J'avais fréquenté les musées et les salles des ventes, j'avais arpenté les plages, les champs, les friches, les rues, mais je n'avais rien vu ni su du monde. Le monde m'avait rattrapée. Il me serrait entre ses mâchoires de chien fou, il me hurlait sa colère, sa frustration, sa soif de vengeance. Et j'étais incapable de lui tenir tête. » (p. 108)

 

— Rébecca veut découvrir ce qui se cache derrière son apparent effacement puisque jamais personne ne la remarque.

 

— Lavinia souhaite retrouver un amour passé dont personne, dans la famille, ne se doute : « Lavinia, toujours tirée à quatre épingles, toujours douce et polie, toujours discrète, et laissant son mari, puis ma mère, la gouverner à sa fantaisie » (p. 78) était « méconnaissable. Elle portait une chemise blanche, une chemise d'homme, un peu trop grande, aux manches roulées sur les avant-bras, et des Converse grises. Un gros sac de sport était posé sur le sol, à côté d'elle. » (p. 86)

 

Les femmes comprennent qu'elles sont suivies et que quelqu'un en veut à leur vie. Est-ce Adrian par colère ? D'autant que Sarah avait observé que son futur mari pouvait avoir des attitudes étouffantes et dévorantes. Il ne l'avait jamais menacée mais il voulait toujours tout savoir de ce qu'elle faisait et pensait. Ou est-ce en liaison avec les « sorcières de Salem » ?

 

Dwight va permettre à Lavinia de se montrer telle qu'elle est :

 

— Que veux-tu dire, Dwight ? a-t-elle demandé d'une voix neutre.

— Je crois que tu le sais très bien.

Elle a écrasé le joint sous son talon, avec soin, puis l'a ramassé et l'a glissé dans sa poche.

— Inutile de laisser des traces, a-t-elle commenté. Tu es douée pour ça aussi, n'est-ce pas ? Effacer tes traces. Brouiller les pistes.

Comme Lavinia ne répondait pas, elle a enchaîné :

— Pourquoi ne me regardes-tu pas ? Tu es toujours sur la défensive. Raide, fermée, tellement bien élevée, tellement respectable ! Ça doit être épuisant, à la longue. Non ?

Elle a posé ses deux mains à plat sur le mur, de part et d'autre des épaules de Lavinia.

— Repose-toi, a-t-elle chuchoté. Tu en as le droit. Avant de l'embrasser. (pp. 180-181)

 

« La trace » dévoile l'exclusion des homosexuels (des lesbiennes ici) qui fonctionne dans le double mouvement de la répulsion et de la fascination, l'homme (représenté dans ce livre par le tueur) condamnant violemment ce qui l'attire et le trouble dans le domaine sexuel.

 

Dwight, qui avait peut-être deviné quelles pensées m'agitaient, poursuivait :

— Tu dois admettre une chose : Lavinia a vécu toute sa vie prisonnière, à l'étroit. Un peu comme si on t'obligeait à porter constamment des chaussures de deux pointures trop petites. Et elle ne savait même pas qu'elle pouvait y échapper. Ne t'inquiète pas, je ne vais pas m'incruster : je lui montre seulement qu'elle peut les quitter et marcher pieds nus, que ça ne fera de mal à personne. Tu comprends ?

Un demi-sourire jouait sur ses lèvres, rêveur, presque attendri, comme si elle évoquait un enfant têtu, mais plein de promesses.

— Tu es amoureuse d'elle ?

Je n'aurais pas dû poser cette question, je le savais. Dwight a haussé les sourcils, puis m'a tapoté la joue.

— Tu es mignonne. Lavinia a quarante ans de plus que moi, Frenchie. Ce serait une très mauvaise idée. Disons que je l'aime assez pour m'éclipser quand ce sera le bon moment. Ça te va ?

Bien sûr que non, ça ne m'allait pas. Je trouvais ça tordu, mais avant que j'aie pu formuler, ni même imaginer la moindre protestation, une petite lampe s'est allumée quelque part dans un coin de ma tête.

— Mais... mais alors, ai-je bégayé, le premier amour de... qui est en train de mourir, en Californie... C'est une femme ? Dwight a éclaté de rire.

— On peut dire que tu n'es pas une rapide, toi. Évidemment que c'est une femme.

— Qui est une femme ?

Sarah revenait vers nous, les clés du break dansant au bout de ses doigts. Ses yeux étaient cernés, ses traits tirés. Une fois de plus, j'aurais dû me taire, mais j'étais encore sous le choc.

— L'amour de jeunesse de Lavinia, ai-je lâché.

J'attendais une exclamation, une protestation. Sarah allait hausser les épaules, m'opposer un rire de dérision, un nom indiscutablement masculin, une preuve irréfutable, une lettre, une photo trouvée dans un tiroir, la vision tragique mais familière d'un vieil homme gisant sur un lit d'hôpital, un goutte-à-goutte chuchotant dans le silence ouaté de la chambre, et à son chevet, une forme féminine entamant l'ultime veille...

Elle a porté son index à sa bouche et l'a mordu, sans serrer, Puis elle a soupiré :

— Je m'en doutais, en fait. (pp. 187-188)

 

Ce roman montre la désagrégation du monde de Sarah qui ne pouvait imaginer les personnes dans leur étrangeté et leur complexité :

« C'est si confortable de ranger les gens dans de petites boîtes toutes préparées, déjà ornées de leur étiquette : Grand-mère cardiaque, Prince charmant, Père indulgent, Mère tyrannique et obsédée par la réussite sociale, Ami fidèle, Frère rebelle. Je n'avais jamais cherché plus loin. Ma famille, au sens élargi, représentait le cadre immuable de mon enfance : je voulais vivre d'autres expériences, connaître des gens différents, découvrir de lointains horizons, et la retrouver, à mon retour, inchangée. Mais la pyramide des petites boîtes s'était écroulée. » (pp. 105-106)

 

Ce roman à trois voix (Sarah, Rébecca et la personne qui poursuit les femmes), d'une écriture dynamique et facile à lire, brouille habilement les pistes, ce qui en fait un agréable thriller.

 

« La trace » est un roman sur les blessures. Les plus belles pages du livre parlent d'amour, de vérité et de fidélité à l'autre, une surprise pour un thriller. Serait bienvenue en épigraphe cette phrase de Gabriel Marcel : « Dire à quelqu'un : "Je t'aime", c'est lui dire : "Tu ne mourras pas". »

 

■ La trace, Christine Féret-Fleury, Hachette Jeunesse/Black Moon, 252 pages, juin 2012, ISBN : 978-2012023475

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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Histoire de quelques trahisons

Publié le par Jean-Yves

En marge du film Another Country, on peut illustrer l'histoire de quelques trahisons restées célèbres, mettant en scène des homosexuels. On peut aussi se demander pourquoi tout homosexuel a été considéré souvent comme un espion en puissance ?

 

Alfred Redl était, dans les années qui précédèrent la Première Guerre mondiale, colonel et chef du service des renseignements de la monarchie austro-hongroise, à Vienne. Il était aussi homosexuel, alors que l'homosexualité, considérée comme un crime, se voyait durement sanctionnée. Il nourrissait une tendre affection envers un garçon, l'officier Stefan Hromodka. Les services secrets russes allaient donc avoir barre sur lui, d'autant que des dettes anciennes et des besoins d'argent nouveaux le leur livraient. Découvert par ses pairs, Redl dut se suicider. Hromodka, qui n'avait jamais été mêlé à ses affaires d'espionnage, fut condamné par un tribunal militaire à trois mois de travaux forcés pour « crime de prostitution contre nature ». Le théâtre et le cinéma se sont emparés de cette affaire avec A patriot for me (Un bon patriote) de John Osborne et Colonel Redl, un film d'Istvan Szabo.

 

Sir Roger Casement (1864 – 1916) aimait trop les garçons et l'Irlande ! Il fut arrêté, au retour d'une mission en Allemagne, jugé, condamné à mort pour haute trahison au profit des Allemands et exécuté, le 3 août 1916. Georges V lui avait refusé sa grâce, après avoir lu des passages du journal intime de Sir Roger où l'homosexualité de celui-ci apparaissait clairement. Pour les Britanniques, Casement fut un traître ; pour les Irlandais, un patriote, et ses restes furent inhumés solennellement à Dublin en 1965.

 

Le groupe des espions de Cambridge (qui inspira Another Country), composé de Donald Mac Lean, Guy Burgess et Kim Philby est resté célèbre. Les origines sociales de Donald Mac Lean (une grande famille britannique et un père ministre libéral de l'Éducation nationale, au début des années 30) ne l'empêchèrent pas de fonder, avec quelques camarades, une société secrète « Les Apôtres », consacrée à la critique du capitalisme et à la défense du communisme. Les responsabilités assumées par ces hommes les mirent à même de fournir des renseignements précieux aux Soviétiques. En effet, Donald Mac Lean devint successivement attaché à l'ambassade de Paris (1938), premier secrétaire à Washington, chargé de la coopération américano-britannique en matière nucléaire (1944), conseiller au Caire (1948), chef du bureau américain du Foreign office (1950) et ce en dépit de ses excès de boisson et d'une dépression nerveuse au Caire. Guy Burgess fut, quant à lui, deuxième secrétaire à l'ambassade du Royaume-Uni, à Washington, lorsqu'il disparaît avec Mac Lean, en 1951, à la gare de Rennes. La fuite de la femme et des trois enfants de Mac Lean (eh oui !), en septembre 1953, confirme l'hypothèse d'un « passage à l'Est ». En 1956, Mac Lean s'installe à Moscou où il mourra le 6 mars 1984 (Burgess est mort en 63). Kim Philby (mort en 1988), a pu continuer d'espionner jusqu'en 1958 avant de rejoindre ses camarades de Cambridge à Moscou, en 1963, et d'obtenir la citoyenneté soviétique (n'avait-il pas dirigé le département russe au Foreign office ?).

 

En 1962, William Vassal, un fonctionnaire de l'amirauté britannique, est condamné à douze ans de prison pour avoir livré des documents secrets à l'Union soviétique. Les agents soviétiques, qui le surnommaient « Miss Mary », l'avaient photographié, à Moscou, avec trois hommes, pendant une partie fine, le contraignant de la sorte à céder au chantage à cause de la loi britannique punissant l'homosexualité. William Vassal a conseillé la BBC pour un feuilleton évoquant son arrestation, après sa libération conditionnelle intervenue en 1972.

 

En 1964, Sir Anthony Blunt, conseiller artistique de la reine et critique d'art réputé, passe aux aveux et bénéficie de l'impunité pour ses opérations d'espionnage pendant la Seconde Guerre mondiale. L'affaire ne sera rendue publique qu'en 1979, par le gouvernement conservateur de Mme Thatcher, après la première édition du livre « Un climat de trahison » d'Andrew Boyle.

 

Y a-t-il dans l'activité d'espion la projection d'une crise d'identité, résultant d'une difficulté à se situer ? Quelles peuvent être pour un homosexuel les motivations à embrasser des carrières diplomatiques ? Faut-il incriminer le caractère néfaste des lois répressives et de l'ostracisme social qui fragilisent les individus face aux tentatives de chantage ?

 

Certains pensent que les autorités devraient aboutir à cette conclusion plutôt que de considérer les homosexuels comme personæ non gratæ. Faut-il d'ailleurs oublier les scandales qui ont impliqué des hétérosexuels (John Profumo en 1963) ? Cependant, il serait simpliste d'identifier toujours des histoires de trahison à des histoires d'homophobie. L'homosexualité renverse les tabous. Elle amène parfois l'individu à poser un regard critique sur les institutions, les systèmes, les structures, parce qu'il vit en lui-même la contradiction qui existe entre ses aspirations et la norme collective. L'homosexualité affaiblit donc la cohésion qui rattache l'individu au groupe, et ce n'est pas un hasard si les régimes totalitaires la réprouvent, qu'il s'agisse des théocraties, des fascismes ou des démocraties populaires... Certes, tout dépend à la fois des réactions individuelles et du degré d'intégration ou de ségrégation de l'homosexualité. Ainsi, il y a eu des homosexuels collaborateurs, des traîtres et des patriotes, des crapules et des héros ! Toute tentative de vouloir ranger les homosexuels dans un camp ou dans l'autre se heurte à la réalité des faits.

 


Lire aussi : Mes débuts dans l'espionnage  de Christophe Donner où un « jeune gai est considéré comme en espion, obligé de mener une double vie. Une image sans concession d’un garçon de 15 ans, non pas tel que ses parents le rêvent, mais tel qu’il est. »


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Le pénis et la démoralisation de l'Occident, J.-P. Aron et R. Kempf

Publié le par Jean-Yves

Voilà un essai, qui, il y a plus de trente ans, fit avancer les savoirs (c'est-à-dire non pas les amener quelque part, mais les bouger de là où ils étaient) : la morale ne régit pas sa conduite mais seulement ses discours.

 

Avec un titre comme celui-là, Le pénis et la démoralisation de l'Occident, on aurait pu s'attendre à feuilleter des pages écrites par des rigolos. Or les deux auteurs, Jean-Paul Aron et Roger Kempf, chercheurs (1), n'ont pas écrit à la légère, même si leur plume l'est.

 

Ce livre a été, en 1978, un brûlot jeté dans l'armada de l'officialité médicale anti-homosexuelle, anti-onaniste, anti-sexuelle. L'astuce des auteurs est d'avoir pris comme période le XIXe siècle. La bêtise, les énormités, les évidents rouages idéologiques sont là, irrécusables. Et l'on se dit qu'à l'époque, cela devait passer pour "vérité", "savoir officiel".

 

Aron et Kempf n'ont rien inventé, ils ont un peu théorisé et polémiqué à peine ; ils ont essentiellement cité. Et le lecteur ne peut qu'assister, médusé, au délire médical sur le sexe. Il faut que le bon jeune homme « se mette sur la peau une cotte de mailles du poids de vingt-deux livres, armée intérieurement d'un bassin d'argent destiné à recevoir les organes génitaux, et pourvue de quatre ouvertures, deux pour les bras et deux pour les cuisses ».

 

Le livre fait sourire malgré toutes ces horreurs répressives, il a le ton impertinent qui est nécessaire à ce genre d'essai.

 

Les recherches historiques, décidément, et ce n'est pas le philosophe Michel Foucault qui aurait démenti, ont l'immense avantage d'étayer une position critique.

 

Un essai où le discours totalisant de la norme ne devient plus que discours totalitaire de l'énorme, du dérisoire, du grotesque.

 

■ Éditions Grasset, Figures, 1978, ISBN : 2246006732 ou Le Livre de Poche/Biblio Essais, 1999, ISBN : 2253942863

 


Lire un autre extrait : Le discours sur l'homosexualité et la censure


(1) Jean-Paul Aron a été directeur d'études à l'école des hautes études en sciences sociales, épistémologue et historien. Roger Kempf, a été professeur à l'école polytechnique fédérale de Zurich, écrivain et ethnologue de la littérature : il s'est intéressé, dans ses ouvrages, au corps et aux mœurs dans le champ de l'histoire et de la fiction.


De Roger Kempf, lire aussi : Bouvard, Flaubert et Pécuchet

 

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