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L'odeur de l'Inde, Pier Paolo Pasolini

Publié le par Jean-Yves Alt

En 1961, Pier Paolo Pasolini accomplit un voyage en Inde avec Alberio Moravia et Elsa Morante. Il en rapporte un récit de voyage intimiste fait de ses errances et des profondes affinités mystiques qui l'unissent aux indous. Ce document – traduit pas René de Ceccatty – est plus qu'un compte rendu : les descriptions sont celles du cinéaste : une intensité par le moyen de notations minimales.

Quant à cette « odeur » de l'Inde, Pasolini la fait revivre au plus fort d'une communion clairvoyante : il a le don unique d'être à la fois ce regard démesuré qui déchiffre jusqu'aux plus infimes replis du coeur et ce passant pudique qui écoute et laisse monter en lui la rumeur d'un peuple figé dans sa misère, titubant dans sa faim, souriant aux frontières de la mort :

« Les cris des corneilles nous poursuivent, plus ou moins denses et désordonnés, à travers toute l'Inde. C'est une répétition significative : elles semblent dire : nous sommes toujours là, parce que l'Inde est toujours ainsi. À part la folie qui domine cette brève éructation, insolente, idiote et décomposée, cet air de celui qui ne respecte rien, gratuitement sacrilège. Avec ces rimes persistantes dans les oreilles, nous voyons le paysage lentement se métamorphoser, comme une échine infinie émergeant de la poussière. Mais un véritable changement ne parvient jamais à se produire. En réalité, il reste le même pendant des centaines de kilomètres, de Bombay à Calcutta.

La route, étroite, entourée de deux pistes de terre rosâtre, et par une interminable, extraordinaire galerie de banians et d'autres arbres semblables à nos marronniers, se déroule à l'infini à travers deux décors toujours égaux : étendues en friche, calcinées, avec des buissons de bois taillis, ou bien étendues de terres vaguement cultivées, avec les taches jaune canari, éblouissantes, de mil.

Des files interminables de carrioles de paysans entravent continuellement notre course. Ce sont des carrioles rudimentaires, celles qui ont été inventées par l'homme, il y a deux ou trois millénaires : une caisse sur deux roues pleines et, devant, le buffle, qui traîne, patiemment, l'antique poids de membres humains, sombres et couverts de charpies blanches, ou du faisceau de roseaux.

Notre conducteur, un sikh, fait mille reproches à ces malheureux paysans sur leurs chariots, il suffit de voir comment ils le regardent : un sourire lointain dans leurs grands yeux ourlés de cils épais, un mouvement léger de la tête qui s'incline sous la courbe noire de leurs beaux cheveux, rien d'autre. Et lui, le vieux sikh qui ne cesse de vomir ses injures. Je dois avouer que j'ai éprouvé immédiatement une antipathie instinctive à l'égard de notre chauffeur et des sikhs en général : qui sont, au fait, ces Indiens à cheveux longs, avec une barbe et un turban. Leur tradition militariste m'exaspère, ainsi que leur loyalisme proverbial, leur air de milites gloriosi, leur réputation de bons serviteurs.

C'est ainsi que je me chargerais de répondre aux tirades de notre sikh, à la place de ces doux paysans qui, avec une patience toute gandhienne, ne l'écoutent même pas. » (pp.132-134)

■ Editions Gallimard/Folio, 2001, ISBN : 2070420736


Du même auteur : Descriptions de descriptions - Actes impurs suivi de Amado mio - Les ragazzi


Lire encore : Pier Paolo Pasolini, une biographie de Nico Naldini

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A Brest, en 1776

Publié le par Jean-Yves Alt

Un fidèle lecteur d'Arcadie a retrouvé, dans le Journal historique et politique du 29 février 1776, le texte suivant qui a attiré son attention. Rien n'est précisé..., tout est suggéré. Quelque Arcadien de Brest pourrait-il, grâce à une recherche dans les archives de la ville, apporter des précisions sur le drame mystérieux des deux amis ?

De Brest, 14 février 1776,

Le 12 de ce mois, les nommés Chaulin et Fierville, tous deux sergens du corps royal de Marine, division de Brest, ont donné une preuve assez singulière d'indifférence pour la vie.

Liés d'une amitié très étroite, après avoir fait leurs testamens, et écrit des lettres de remerciements au major et à plusieurs fourriers et sergens, ils sortirent sur les onze heures du matin et se rendirent à un quart de lieue de cette ville, où ils se brûlèrent la cervelle. Le sang-froid ne les abandonna pas un moment. Il est probable que Fierville s'est tué le premier, car il était assis le dos contre un fossé et avait le coup à la tempe gauche. Chaulin, plus éloigné, était debout, incliné sur les terres du fossé et blessé au-dessus de l'œil du même côté. Le pistolet était resté dans sa main mais celui de Fierville fut trouvé à côté de lui, rechargé. Chaulin avait encore pris la précaution de suspendre un mouchoir blanc aux branches d'un arbre sous lequel ils allaient se donner la mort, pour indiquer à ceux qui les chercheraient le lieu où ils s'étaient tués.

Dans leurs lettres ils ne témoignent aucun mécontentement du service ; au contraire, ils remercient les officiers des bontés qu'ils ont eues pour eux. Des reproches qu'ils avaient essuyés de leurs familles sur des écarts de jeunesse paraissent les avoir portés à cet excès de désespoir, car avant de se donner la mort ils avaient adressé à leurs pères et mères des lettres où ils se plaignaient amèrement de leur dureté.

On a retrouvé deux cartes, sur lesquelles leurs noms étaient imprimés, et où ils avaient écrit de leur main, dans l'intervalle des noms, la date de leur suicide, dans la forme suivante :

M. FIERVILLE

se sont tués le 12 février 1776

M. CHAULIN

 

Arcadie n°233, mai 1973

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Mon regard sur un saint Sébastien qui cède sa place à sainte Irène

Publié le par Jean-Yves Alt

Si le XVIe siècle exalte la beauté apollinienne de Sébastien, dans le martyre, le XVIIe siècle voit se développer un autre épisode de la Légende Dorée : c'est celui de Saint Sébastien soigné par Sainte Irène.

Laissé pour mort, Sébastien va survivre. Une pieuse veuve nommée Irène, vient, de nuit, recueillir le corps blessé du saint, et l'emmène en sa demeure où elle le soigne. Guéri, Sébastien pourra de nouveau affirmer sa foi devant Dioclétien, qui le condamnera une seconde fois à mort.

Dans ce tableau, Sébastien – fait plutôt rare – n'est pas moribond, mais semble participer aux soins que lui prodigue Irène. Celle-ci, éclairée par la lueur de la lanterne portée par une servante, retire avec délicatesse la flèche plantée dans 1a cuisse du jeune saint.

Une certaine similitude de traits se lit sur les visages de Sébastien et d'Irène, soulignant une même jeunesse, parée de méditative douceur.

Sébastien est en attente. Dans la totale dépendance d'une figure de femme penchée sur lui comme une mère sur un nourrisson, comme une pleureuse sur un cadavre.

C'est bien elle, en effet l'héroïne, le sujet même du tableau ; c'est vers elle que le regard se porte, dans les lueurs de la nuit ou de l'aube.

 

Anonyme (d'après Georges de La Tour) – Saint Sébastien soigné par Sainte Irène à la Lanterne (Copie de la version du Musée des Beaux-Arts de Rouen) – XVIIIe siècle

Huile sur toile, 82cm x 107,5 cm, Musée Municipal d'Evreux (Ancien Évêché)

Pourquoi ce glissement de la figure du saint à la figure de la sainte, c'est-à-dire à la figure de la femme ?

Au XVIIe, les formes de la piété sont en train de changer, sous l'influence de Saint François de Sales. « L'introduction à la vie dévote » mène l'oraison sur la voie de la recherche intime de Dieu. La prière devient l'exercice spirituel majeur dans la mesure où c'est à l'intérieur de l'âme, dans sa profonde intimité, que Dieu se découvre.

Dans leur gémellité à la fois opposée et complémentaire, Sébastien et Irène ne seraient-ils pas une des métaphores de l'union de l'âme à Dieu ? Corps abandonné de Sébastien, trompeur en son apparence corporelle, puisque tout entier livré – comme l'âme dans la prière – à l'Amour Divin, dont Irène serait la médiatrice ?

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Le chemin des hommes seuls, Walter Baxter (1953)

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce roman est divisé en trois parties de longueurs très inégales.

La première partie du roman (jusqu'à la page 60) présente les personnages principaux (le capitaine Tony Kent, son ordonnance Anson, Mlle Helen Dean infirmière et le soldat Goodwin) avant les combats. L'atmosphère birmane est lourde, la marche lente, l'horizon bouché. Les protagonistes de l'histoire sont écrasés et désorientés par l'inanité de toutes choses. Sous un ciel épais et menaçant, ils piétinent dans le néant et l'angoisse. L'isolement des hommes prépare le drame, va le rendre possible et nécessaire.

La deuxième partie (jusqu'à la page 233) fait assister pas à pas, au cours des combats, et dans l'horreur des ténèbres aux lueurs sinistres, des chairs déchirées et souffrantes, à la victoire de l'amour charnel sur la tabou : les nuits secrètes du capitaine Kent et de son ordonnance Anson, car cette guerre birmane a joué le rôle de catalyseur dans l'affrontement de leurs deux natures homosexuelles.

La troisième partie, enfin, détaille de plus en plus cruellement, la revanche du tabou sur ce pur amour – en raison de la faiblesse de Kent, de sa peur, et du lancinant remords, qui le mine et le ruine... Et c'est une marche au supplice. Au suicide…

Tandis que l'ordonnance a laissé à contre cœur son capitaine, toujours digne et discret, le lecteur réfléchit à « ces idées-là », comme Anson disait à son capitaine, lorsqu'il lui reprochait très doucement son tracas et son angoisse au sujet de ce qui leur était arrivé... « Ces idées-là », c'est la réprobation de l'amour charnel de deux hommes. Ce n'est que cela. Et c'est tout cela. Telle est la clé, la charnière, la cause du drame.

Le cadre de ce roman est donc la guerre : absurde dans ses intentions, pitoyable dans sa tactique, confuse dans sa stratégie, un épisode de cette retraite, de cette fuite devant les Japonais.

Une retraite sans héros : des hommes, des hommes seuls, rien que des hommes, et très ordinaires. Abandonnés de Dieu bien sûr, et du « Dieu des armées » ! Des Britanniques, abandonnés de Londres ! assoiffés de thé ! et couverts de crasse, d'insectes et de blessures... Malades, sanglants, au milieu des cadavres, et sous les tirs sifflants, et sous les bombes..., les pieds perdus dans la boue des rivières ou écorchés dans les forêts.

Le seul personnage pur du roman, Anson, l'ordonnance du capitaine Kent, malgré sa simplicité, réfléchit, une nuit, dans cette effroyable solitude, et constate cette carence d'héroïsme :

« Sans doute existe-t-il des êtres héroïques, pensait Anson, s'appuyant sur le coude et regardant une poignée de sable couler lentement entre ses doigts rudes : cette femme, Jeanne d'Arc, par exemple, avait dû être une héroïne. Mais les héros ont toujours quelque chose de particulier ; ce sont des gens qui ont de la religion ou qui croient en quelque chose, ou qui simplement veulent se mettre en évidence. Pour la plupart des hommes, ce n'est guère facile d'être des héros, justement parce que la plupart des hommes ne croient pas à grand-chose, du moins à rien d'important ; ils ne croient qu'en eux-mêmes. Beaucoup prétendent qu'ils croient en Dieu : mais, en réalité, ils n'y croient pas ; ils le disent à peu près comme on dit : "Enchanté de faire votre connaissance", à quelqu'un qui vous est antipathique à première vue. » (p. 220)

Anson est donc toute pureté, toute sincérité, toute tranquillité. Et bonheur, lorsque sa pulsion sexuelle vers tel homme qu'il désire trouve l'écho souhaité.

Tel n'est pas le cas de son capitaine qui, pourtant, « avait eu du désir pour lui » (p. 221), mais qui « se torture l'esprit, complique tout, au point d'exclure de sa vie toute possibilité de bonheur ! » (p. 221). Tout lui interdit le moindre laisser-aller (du fait de son éducation, du conformisme de sa caste, des interdits religieux, etc.) et il a fallu son exil hors de toute civilisation, de toute vie normale, et précisément dans cet enfer de guerre, son isolement effrayant, aux limites de la peur et de la mort, en compagnie de ce soldat, pour que cette force irraisonnée, naturelle, chez lui, de l'impulsion sexuelle pour un semblable, le porte à ce rapprochement dont il n'a entendu très vaguement parler, que comme d'une monstruosité.

Les deux hommes sont dans cette Birmanie hostile, physiquement seuls au cours des extraordinaires péripéties de leur calvaire commun – et ils sont seuls aussi moralement, bien qu'ayant éprouvé et vécu le même amour l'un pour l'autre, bien que l'éprouvant toujours...

Et si l'amour d'Anson s'alourdit de pitié, d'inquiétude et de tristesse, le capitaine de son côté s'enferme de plus en plus dans un cercle d'enfer social (parmi les hommes à femmes), qu'il a construit autour de lui. Sa maladresse, son manque d'écoute intérieure vont faire un carcan, qui finalement l'étouffera et le conduira au meurtre puis au suicide.

Le chemin des hommes seuls, Walter Baxter (1953)

Walter Baxter montre dans quel empêtrement de préjugés mesquins se débat le capitaine Kent, issu de milieux puritains et pudibonds, trop faible pour ne pas emboîter le pas à tous les conformismes d'un club ou d'un mess d'officiers britanniques (ivres chaque soir, du reste, après avoir salué leur reine) – mais respectueux, avant tout, d'une certaine honorabilité. Des êtres minables et méprisables, à quelques exceptions près. C'est à cette espèce sociale que le capitaine appartient, si peu brillant, couard sans se l'avouer, médiocre, quelconque, et que la terreur d'avoir transgressé le tabou pousse jusqu'au meurtre, et jusqu'au suicide.

Kent n'a aucune personnalité. Pour oublier sa vacuité, il boit : whisky, gin et Cognac ! C'est tout ce qu'il a trouvé comme paradis artificiel, paradis pour s'oublier. Lamentable officier, lamentable mari, amant apeuré et avare de sa propre sensibilité. Ligoté, écrasé par l'opinion des autres.

L'auteur décrit, par petites touches imperceptibles, le fait homosexuel. Sa peinture est à la fois fine et dépouillée. Le désir y apparaît peu à peu de la façon la plus naturelle mais la plus irrépressible, sans la moindre précision qui puisse choquer. Le caractère secret et sacré de l'amour charnel y est respecté. Et les réalités y sont pourtant aussi fascinantes que cette discrétion même : telle est la singulière valeur de ce roman.

« Il avait murmuré ces mots d'une voix épaisse. Il enleva rapidement son équipement et le tassa sans soin sous la couverture du dessous, en guise d'oreiller. Il s'aperçut qu'il frissonnait ; non sans de grands efforts, il retira ses sous-vêtements humides et remit sa chemise et sa culotte. Dans l'obscurité il sentit qu'Anson en faisait autant. Ils rabattirent sur eux la couverture du dessus et les canons se remirent à tonner. […] Kent […] se tourna sur le côté, face à Anson. Ils étaient tout près l'un de l'autre, leurs poitrines se touchaient quand ils respiraient, et Kent pouvait sentir sur sa joue et son menton le souffle chaud d'Anson. […] Poussé par une force qu'il ne s'expliquait pas, sans égard pour les conséquences de son acte, et pourtant persuadé que ce qu'il allait faire était au plus haut point honteux et criminel, il passa ses bras autour d'Anson et l'attira contre lui. Ils demeurèrent ainsi sans bouger un moment, puis leurs bouches s'unirent. Kent souleva son épaule afin qu'Anson pût passer son bras autour de lui. Ils restaient serrés l'un contre l'autre. Kent comprenait obscurément que, bien que son corps exigeât davantage ; lui-même ne désirait rien de plus ; il lui suffisait qu'ils reposassent dans les bras l'un de l'autre, et qu'il n'entendît plus la mitraillade ni l'homme qui avait recommencé à crier. Ils restèrent ainsi serrés pendant longtemps. Puis Kent sortit doucement sa main de dessous la couverture et lissa en arrière les cheveux d'Anson. […] Il sentit qu'Anson acquiesçait de la tête. Avec beaucoup de précaution, comme s'il craignait que quelqu'un pût l'entendre, Kent se poussa et se mit presque sur le dos ; alors Anson se rapprocha de lui afin de poser sa tête sur le doux renflement des muscles au-dessous de l'épaule ; Kent glissa de nouveau sa main sous la couverture et leurs doigts s'enlacèrent. […] Une grande confusion régnait dans son esprit ; le remords et la crainte de ce qu'il avait fait le disputaient au plaisir et au soulagement de l'avoir fait. Il était trop épuisé pour pouvoir raisonner avec lucidité ; la seule chose dont il fut certain c'était qu'il redoutait le matin, parce qu'il lui faudrait regarder Anson et supporter son regard. » (pp. 200-201)

Sombre histoire. Tragique et ridicule destinée. Mais, dans le contexte britannique des années 50, authentique, réelle en somme, et très certainement vécue, par quelques européens de cette époque. Un livre donc qui attache, émeut...

■ Le chemin des hommes seuls (Look Down in Mercy – 1950), Walter Baxter, préface de Roger Nimier, traduit de l'Anglais par Jacques Brousse et Andhrée Vaillant, 357 pages, Editions Stock, 1953

La préface de Roger Nimier est disponible dans les commentaires.

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Une affaire de mœurs en Sicile au XVIIIe siècle par Roger Peyrefitte

Publié le par Jean-Yves Alt

J'ai eu le plaisir, il y a une vingtaine d'années, de publier dans Arcadie un chapitre inédit des Clés de saint Pierre. Aujourd'hui, pour les vingt-cinq ans de cette revue qui inscrit son nom au panthéon de l'amour grec, dont son titre est le symbole, je suis heureux d'offrir plus qu'un chapitre inédit de l'Exilé de Capri : le document intégral qui en était le prétexte. Mais je veux féliciter d'abord ici même, comme je l'ai déjà fait dans Propos secrets, notre ami André Baudry et son admirable équipe de collaborateurs, qui ont accompli ce miracle : maintenir, imposer, développer une revue de ce genre en France et en assurer le rayonnement au dehors. Par leur sérieux, leur dignité et leur courage, ils ont contribué à modifier l'esprit public relativement à cette cause qui, deux siècles et demi plus tôt, conduisait ses tenants sur le bûcher et qui est encore pour beaucoup une source de graves difficultés. Au fur et à mesure que progresse à son égard un certain libéralisme, du moins en occident, on voit se propager une réaction tantôt imbécile, tantôt haineuse, qui paraît regretter ces époques révolues. L'histoire que l'on va lire, et qui a pour cadre la Palerme du XVIIIe siècle, n'a pas fini sur un bûcher, attendu l'âge de la plupart de ses héros, mais elle a conduit un adulte aux galères. Elle prouve, en tout cas, que jamais la crainte des pires châtiments n'a pu brider la « contre-nature », c'est-à-dire la nature. Et elle forme une véritable commedia dell'arte, où le raffinement et la drôlerie alternent avec le sacrilège.

J'en ai eu connaissance par un lettré sicilien qui l'avait dénichée dans les archives palermitaines. Ayant su que je me trouvais à Taormina où, durant tant d'années, j'allais écrire mes livres, il m'en envoya gracieusement le texte. Comme je préparais l'Exilé de Capri, j'avais eu l'idée d'y glisser ce récit piquant. Il était difficile qu'on en eût fait hommage à mon héros, pédéraste connu, mais poète à peu près inconnu. Aussi avais-je imaginé qu'un érudit l'eût adressé à Norman Douglas, autre « exilé de Capri », homme de culture et d'une certaine réputation. C'était lui qui en lisait la traduction à Jacques d'Adelswärd-Fersen, au cours d'une de leurs rencontres. Le directeur littéraire de Flammarion, mon éditeur d'alors, m'engagea de supprimer ce chapitre qui lui semblait un hors-d'œuvre et qui n'aura pas perdu sa saveur, dix-neuf ans après, pour les lecteurs d'Arcadie.

Peut-être me sauront-ils gré de leur signaler que l'Exilé de Capri, réédité récemment dans la collection du Livre de Poche, contient un autre chapitre qui avait été supprimé : il fait allusion aux Mémoires du baron Jacques, ouvrage obscène qui vit le jour après le scandale de mon héros en 1903, et à la Lettre à M. Jacques d'Adelswärd, publiée à la même date par Laurent Tailhade, futur collaborateur d'Akadémos, revue de celui dont il partageait les goûts et qu'en ce temps-là il vitupérait – ce sont des contradictions qui arrivent. Je n'ai pas ajouté à cette réimpression l'histoire sicilienne. Tout bien pesé, en effet, je ne voulus pas la réduire aux proportions d'un chapitre, ce qui m'obligeait, non seulement de la raccourcir, mais d'en supprimer les commentaires.

C'est donc une traduction in-extenso que je publie. Le hors-d'œuvre devient plat de résistance. Le dessert, on le verra, est composé d'abricots, bien juteux et bien charmants. Gageons que ces aventures, lorsqu'elles se produisirent, avant de se terminer désagréablement, ont réjoui, dans sa tombe de porphyre à la cathédrale de Palerme, Frédéric II de Hohenstaufen, l'empereur pédéraste.

Relation d'un conventicule de vilains jeunes gens, impudents chasseurs de jouvenceaux, découverte à Palerme au début de l'année 1746.

« Il y a plus de deux ans qu'une bande d'exécrables jeunes gens s'était mise en mouvement et était allée sur les pentes du mont Pellegrino pour créer une espèce de congrégation dont la fin était de donner la chasse aux beaux jouvenceaux pour les corrompre. L'assemblée commença par la lecture d'une introduction ou proème, comme cela est attesté, puis on lut la liste alphabétique des jouvenceaux à séduire. Le chef de cette assemblée était un abbé étranger à l'île, qui résidait alors à Palerme pour y étudier la médecine et qui, présentement, à cause d'un excès qu'il commit, a pris la fuite. Cet excès fut à l'origine de la découverte e cette assemblée, jusque-là occulte. L'excès avait consisté retirer chez lui à male fin, pendant deux ou trois jours, un jeune garçon, élève du collège, qui avait fait une fugue de chez ses parents à la suite d'une dispute avec son père. Ce jeune garçon, l'abbé l'avait donné ensuite à un page, son ami, pour le leur ramener.

« Ceux qui se qualifiaient « fondateurs » de cette assemblée, étaient de dix à douze jeunes gens, presque tous de banque ou d'écriture et parmi les premiers aussi l'infâme Sarullo, cocher, condamné ensuite aux galères comme célèbre sodomite. L'assemblée avait divers visages et comportait plusieurs offices ou emplois, relatifs à l'infâme chasse et à la prostitution des malheureux jeunes garçons. Ils n'eurent pas horreur de l'appeler souvent « Congrégation sacrée » et ils invitaient à s'y enrôler, en disant à ceux qui refusaient qu'ils étaient des méchants, puisqu'ils refusaient de s'agréger à la « Sacrée congrégation ». Il n'y manquait pas la profanation de la plus sainte hiérarchie ecclésiastique. Il y avait les « souverains pontifes » et les « cardinaux ». Ceux-ci disaient conférer les ordres sacrés à ceux-là et une telle ordination consistait à passer par leurs mains.

« On prit en outre l'idée de « marchés » dans lesquels étaient des acheteurs et des vendeurs de fruits. On nommait « fruits » les jeunes garçons qu'il fallait soumettre à leurs désirs abominables et on les désignait aussi du nom particulier d' « abricots ». Un de leurs chefs se vantait d'avoir composé un livre ainsi intitulé : le Fruit à bon marché, en dépit des marchands.

Cette congrégation prit également un air d' « académie » par rapport à diverses compositions qui se faisaient entre eux, si impudiques que certaines d'entre elles auraient fait rougir jusque dans les lupanars. Un jeune homme qui, pour son malheur, entra quelques mois dans cette assemblée, interrogé à quoi visaient ces réunions, n'eut pas le courage de le dire et demanda à l'écrire, tellement il lui semblait honteux de raconter ces ultimes vilenies. Parmi les compositions, trois étaient les principales : un « panégyrique », comme ils disaient, que chacun récitait par cœur et dont le résumé était que « nous sommes venus au monde pour faire ces excès détestables », une « élégie », description principalement d'accouplements de garçons entre eux, et une « épigramme » où les choses religieuses étaient mêlées à ces ignominies sous des allégories variées. Il n'est pas croyable combien la récitation de ces morceaux poétiques servait à éteindre toute ombre de pudeur.

« Il y avait en outre comme une espèce de « tribunal » dont le but était d'assassiner l'honnêteté des jeunes garçons. Les officies étaient variés : « reviseurs », « Quinte Curce Rufus » (1), « juges », « théologiens », « maîtres-notaires » et « argousin royal ». Les « reviseurs » étaient les observateurs des jeunes garçons qui passaient dans les rues. A ceux qu'on estimait bons à séduire, on expédiait les « refus » en vue de les persuader. Pour cette fin, s'employaient aussi les « théologiens », qui devaient convertir les obstinés et résoudre les cas de conscience qui pouvaient se présenter. Les « refus » conduisaient les jeunes garçons séduits aux pieds des juges ; ceux-ci fixaient les prix qu'on les paierait et le « maître-notaire » dressait un tel catalogue. L' « argousin royal » était pour les entreprises plus ardues. Le résultat de telles embûches était grand. A propos des prix, circulait une liste qui commençait à cinq sous jusqu'à cinq écus, et il arrivait quelquefois une dispute autour de ces prix, ou parce qu'ils étaient trop bas ou parce qu'ils étaient excessifs. Cette liste qui allait de main en main, était aux dépens de la réputation de tant de jeunes gens ou séduits ou à séduire. Il y en eut qui eurent l'idée de la faire imprimer pour la commodité de qui voulait pécher, ayant ainsi sous les yeux à qui l'on pouvait s'adresser et à quel prix. Peu s'en fallut qu'elle ne sortît vraiment des presses.

« Le dernier et peut-être plus expressif symbole de cette assemblée encore impunie était le terme d' « abattoir » et de « victimes ». On disait donc en latin burlesque « Congrégation des égorgeurs » (Congregatio scannatorum) et l'un de ces plus scélérats assassins qui sacrifiait les jeunes gens à la licence suprême, s'appelait le « boucher du diable ». On le surnommait aussi le « prince de tous les égorgeurs ». En fait, cet « abattoir » diabolique a été très funeste et très abondant, car il s'étendait aux jeunes gens hors du collège, en attirant ceux qui étaient témoins de vue ou d'ouïe.

« On pourrait illustrer ces détails extravagants par une allusion historique propre à notre île et dire de ces séducteurs acharnés ce que dit Cicéron de certains émissaires de Verrès dans son livre IV, où il l'accuse des excès commis en Sicile « On les aurait pris vraiment pour des chiens de chasse ils flairaient et exploraient partout de telle sorte qu'ils trouvaient de quelque façon, tantôt en menaçant, tantôt en promettant, tantôt par les esclaves, tantôt par les hommes libres, tantôt par un ami, tantôt par un ennemi. Tout ce qui leur plaisait, était destiné à être perdu. » Les jours principalement consacrés à l' « abatage » des jeunes écoliers du collège, étaient surtout les jours de fête, quand ceux-ci ou bien allaient à la maison professe pour la communion générale ou sortaient de la congrégation le matin et du catéchisme dans l'après-midi.

« On put dire aussi qu'ils se comparaient à des « oiseleurs » par rapport à un certain sifflement qu'ils nommaient « la sourdine ». C'était un sifflement sourd et pénétrant, employé dans les lupanars de Naples pour appeler les courtisanes. Nos « oiseleurs » s'en servaient à l'adresse des séduits ou de ceux qu'ils voulaient séduire. Et on l'a entendu plusieurs fois jusqu'à l'intérieur du collège, ce qui fut un scandale public et pour lequel il y eut des châtiments sonores (2). On ne peut imaginer l'effronterie avec laquelle on utilisait ce signal dans la rue Cassaro entre les jeunes gens de comptoir, dont beaucoup sont atteints de cette peste.

« Ces éhontés fanatiques d'impureté ont eu divers lieux où ils se réunissaient pour pécher en société, sinon jusqu'aux dernières limites, du moins pas seulement en restant dans les premières. Et le fait de pécher en société servit beaucoup à ôter toute rougeur au vice. Ces lieux en été furent le plan de la Loge, le bastion de la porte de Carini, la rue des Méchants, devant la Gancia, le plan de Saint-Erasme, les fossés sous le mont Pellegrino et ailleurs. Dans certains cas, le jour, et dans d'autres, la nuit. Quelquefois ils se réunissaient nombreux en barque. L'hiver à portes closes, surtout dans l'appartement de cet ecclésiastique étranger que l'on dénommait le « souverain pontife » et le « maître-notaire » et qui était en fait le chef de la brigade scélérate. Il fut même sur le point de louer une maison entière où, l'hiver, on aurait passé les soirées à pécher à l'aise. Il s'en occupa et je ne sais pour quelle raison cela ne se fit point.

« Les maximes abominales ne manquaient pas. Souvent les plus exécrables horreurs s'appelaient « le saint mariage ». Certains tournaient en dérision la malice du péché, d'autres le sacrement de la confession en disant : « Qu'est-ce que c'est péché et péché ? Qu'est-ce que confession et confession ? » (3). Certains d'entre eux avaient coutume de dire en faisant allusion à ces excès : « Une petite quantité ne rompt pas le jeûne. » Tel, qui se prétendait cousin du diable, disait à son compagnon : « Je t'accompagnerai jusqu'à la mort, ensuite dans l'enfer, où je te ferai donner un office », et cent autres maximes ou facéties impies et scélérates qui, même si elles perdent de leur malice intrinsèque lorsqu'elles sont employées par des personnes très jeunes et en vue d'allumer le feu de l'impureté ou de le fomenter, ne laissent pourtant pas d'indiquer à quelle faction appartenaient tous ces suppôts d'une secte d'athées, de libertins, d'assassins, de bandits, de voleurs. Ce dernier terme leur convenait, puisqu'ils avaient besoin d'argent et que les chefs marchaient armés, certains avec des armes à feu.

« On a eu la preuve de tout ce que l'on vient de raconter par plusieurs jeunes gens qui n'avaient pas plus de dix-huit ans et qui ont été dans ces réunions, ou comme séducteurs ou comme séduits. Les accusations les plus variées ont été si conformes, si concordantes et d'un contexte si stupéfiant, qu'il n'y a rien à y ajouter.

« Certaines dépositions ont été faites sous serment. Il a fallu se donner beaucoup de mal pour tirer ces informations de jeunes garçons timides et pleins de mille ombres. Mais la chose est allée si heureusement et si secrètement qu'un des chefs qui, sur quelque rumeur qui courut lors de l'enlèvement du jeune garçon dont on a parlé, s'était réfugié en lieu sacré, était revenu ensuite chez lui. Et dernièrement il a osé, avec des insultes, prétendre que, malgré les jésuites, toutes choses resteraient calmes et il a ajouté des menaces contre eux en disant que, s'ils se mettaient à remuer cette affaire, il serait prêt à les noircir et à employer même un stylet qu'il portait et qu'il a montré dans cette conjoncture.

« Pour terminer, il faudrait mettre ici en lumière le grand massacre des innocents, l'impudence qui va à visage découvert, les invitations à pécher qui se faisaient sans ambages ni exorde, les discours scélérats et l'ardeur que donne la hardiesse procurée par le vice. Mais ce serait trop long. Pourtant, en guise de conclusion, il ne sera pas déplacé d'évoquer un fait de l'histoire romaine où l'on trouve plusieurs traits de ressemblance avec le cas présent et dans lequel le sénat romain montra que de semblables assemblées d'infâmes séducteurs de la jeunesse, doivent être l'objet de la plus grande vigilance pour qui préside au gouvernement de la République... »

L'auteur anonyme de cette relation cite ensuite le passage de Tite-Live tiré de son XXXIXe livre et qui a trait à l'histoire des bacchanales. Il se réfère également à l'ouvrage de Mathæo Ægyptio publié à Naples en 1727 et qui reproduit le sénatus-consulte relatif à la suppression de ces orgies, d'après une table de pierre du musée impérial de Vienne. Je dirai en passant que je possédais un in-folio en vélin de l'édition de 1729 de ce texte et c'est le numéro un du troisième catalogue de ma vente de livres du 1er février 1977. J'ai eu souvent plaisir à déplier les grandes feuilles, chargées de lettres romaines, de cette inscription préfigurant l'histoire sicilienne que je viens de traduire.

Avant de résumer le texte de Tite-Live, je ferai quelques commentaires. Relevons d'abord l'allusion à « l'abbé étranger à l'île » que l'on donne comme le chef de la Combriccola di Giovinastri, inverecondi cacciatori di giovinetti. J'ai maintes fois relevé, et même dans la Jeunesse d'Alexandre, cette propension à attribuer toujours à des étrangers l'origine de la pédérastie dans un pays quelconque. Où va se nicher l'amour-propre national ?

La « sacrée congrégation » des sodomites de Palerme, présidée par ce fameux « abbé étranger à l'île », nous rappelle la « confrérie » ou « cabale » du même genre créée, un siècle plus tôt, à la cour de Louis XVI par de jeunes seigneurs, fort spirituels et fort huppés — le duc de Gramont et son frère le comte de Guiche, Tilladet, chevalier de Malte (les chevaliers de Malte étaient adonnés à la sodomie, comme l'avaient été les templiers), le marquis de Mani-camp, qui « avait plus d'expérience qu'aucun dans le métier... ». Il y eut même parmi eux un prince du sang, Vermandois — « dont il n'est pas permis de révéler le nom », nous dit Bussy-Rabutin dans la France devenue italienne, mais Il n'est pas de secret que le temps ne révèle –, et à qui le roi « fit donner le fouet en sa présence », lorsque la chose eut été découverte. Les autres ne furent pas envoyés aux galères, comme le malheureux cocher de Palerme, mais « relégués dans des villes éloignées de la cour ». Un des articles que notre ami Marc Daniel a réunis en une plaquette intitulée « Hommes du grand siècle », fait allusion à ces événements. Il ne cite pas l'ouvrage qui est la suite de la France devenue italienne : Anecdotes pour servir à l'histoire des Ebugors (anagramme de « bougres »), dont je possédais un exemplaire, n° 15 du catalogue de ma « Bibliothèque singulière », c'est-à-dire érotique, où la notice de l'expert le déclare « ouvrage presque introuvable ». Ce livre était dans sa reliure ancienne en demi-maroquin rouge et, quand je le feuilletais, je songeais aux « chevaliers de la manchette » qui avaient eu le même plaisir depuis 1733, date de l'impression, plaisir qui est aujourd'hui celui d'un autre...

Passons maintenant à l'examen des lieux. Le Cassaro où retentissait le « sifflement », racoleur des jeunes sodomites, est l'actuel Corso Vittorio-Emmanuele qui part de la place des Quattro Canti. Le nom de Cassaro lui venait de l'arabe « Kars », château. En suivant cette rue, au nord-est du côté de la mer, on trouve le collège Massimo des jésuites qui était la pépinière des jeunes « abricots ». C'est actuellement la Bibliothèque nationale et le lycée Victor-Emmanuel. Le plan de la Loge, toujours dans ce quartier des Quattro Canti, est sans doute la place Garraffello, où se trouve l'ancienne loge des Génois, sur la façade de laquelle est un buste de Charles-Quint. La porte de Carini où était le bastion bien fréquenté, est, au nord-est, voisine de la villa Philippine, qui devait être aussi un lieu propice : on sait qu'en Italie, villa signifie le plus souvent jardin. Palerme possède la villa ou jardin d'Aumale, située à l'extrémité septentrionale du Cassaro. Par conséquent, la France reçoit là une teinture de pédérastie sicilienne. Elle est d'ailleurs également présente dans la cathédrale par le noble tombeau du roi Roger II, prédécesseur de l'empereur Frédéric II. La rue des Méchants a évidemment changé de nom, mais le texte semble la placer non loin de la Gancia, autrement dite église Sainte-Marie-des-Anges : elle est près du jardin botanique. A noter que, dans le voisinage, est Sainte-Marie-du-Spasme, dont le nom devait prêter à bien des plaisanteries chez les « scélérats » : c'est là qu'était conservé le tableau de Raphaël : Jésus tombant sous la croix, surnommé le « Spasme de Sicile ». Ajoutons pour la drôlerie que, dans le mur du couvent annexe de l'église de la Gancia, fut ouvert en 1860 un trou qui permit au patriote Francesco Riso et à ses compagnons de s'échapper après leur révolte contre les Bourbons et que cette ouverture se nomme « le trou du salut ». Tous ces noms semblent vraiment évoquer la Combriccola découverte en 1746. La rue Maison-Professe existe encore, dans ce quartier des Quatro Canti, avec son église de Casa Professa, où eurent lieu tant de communions sacrilèges de nos petits « séduits ». La maison professe des jésuites, sur lesquels un des chefs de la Combriccola laisse planer de menaçants soupçons, est aujourd'hui la bibliothèque municipale. Le plan de Saint-Erasme est le quartier de la gare (station de Saint-Erasme), près du port du même nom et du jardin public La Flora ou villa Giulia. Le mont Pellegrino est tout proche de Palerme. Espérons toutefois que les scélérats n'allaient pas hanter la grotte de sainte Rosalie qui est transformée en chapelle. Mais peut-être que le terrible « sifflement » s'y faisait entendre les jours de pèlerinage.

Il est naturel que l'auteur du mémoire se soit référé à l'histoire des bacchanales, supprimées par le sénatus-consulte de l'an 186 avant J.-C., c'est-à-dire cent trente-sept ans après la mort d'Alexandre le Grand, dont la mère était initiée aux mystères de Bacchus. Leur secret fut découvert grâce à un jeune homme, Ebutius (adolescens, dit Tite-Live), fils de chevalier, mais élevé par des tuteurs, et à sa maîtresse, la courtisane Hispala Fecenia, qu'il avait informée de sa prochaine initiation aux bacchanales. « En conséquence, dit l'historien, il devait observer pendant dix jours une continence rigoureuse. Le onzième, après avoir sacrifié et s'être baigné, il serait mené au sanctuaire. » Fecenia le conjura de ne pas se prêter à cette initiation : ayant, lorsqu'elle était esclave, assisté à ces cérémonies, elle avait vu ce qui se passait. « Elle savait que c'était l'officine de toutes les corruptions et que depuis deux ans on avait établi que l'on n'initiait personne au-dessus de vingt ans. » (Cela permet de constater qu'Ebutius était bien un « mineur ».) « Dès qu'on y était introduit, on était livré comme une victime au prêtre. Il vous menait dans un lieu qui retentissait de hurlements, du chant d'une symphonie et de la pulsation des cymbales et des tambours, pour qu'on ne pût entendre la voix de celui à qui on faisait subir le stupre par la violence. »

Le consul Spurius Postumius, indigné de ces révélations, monta à la tribune aux harangues : « ... Si vous saviez à quels âges les mâles sont initiés, non seulement vous auriez pitié d'eux, mais vous en auriez honte. Pensez-vous, citoyens, que des jeunes gens initiés par un tel sacrement fassent des soldats ? que l'on puisse confier des armes à ceux qui sortent de ces sanctuaires obscènes ? Ceux-là, couverts de leur stupre et de celui des autres, lutteront-ils par le fer pour défendre la pudeur de vos femmes et de vos enfants ? » Notons que c'est dans ces mêmes années que les Romains venaient de subjuguer les Liguriens et les Gallo-Grecs et qu'ils s'apprêtaient à vaincre Annibal à Zama. Mais il est de règle que les défenseurs de la chose militaire condamnent l'homosexualité, comme si elle dévirilisait le soldat. Ne refaisons pas pour eux la liste éternelle de tous les grands capitaines qui ont illustré l'homosexualité..., à commencer par Alexandre le Grand.

Il est intéressant de relever que les instigateurs de ces bacchanales, qui groupaient plus de sept mille personnes des deux sexes, dont beaucoup étaient du plus haut rang, étaient un homme de la plèbe romaine, Atinius, un Etrusque, Opiternius, et un Campanien, c'est-à-dire un Napolitain, Minius Cerrinius. Il ne semble pas qu'ils aient été condamnés à la peine capitale : on nous dit que Minius Cerrinius fut conduit à la prison Ardéatine « et gardé si étroitement qu'il ne pût ni s'enfuir ni se donner la mort ». Quant aux récompenses, Fecenia reçut l'autorisation d'épouser un homme libre et... tenez-vous bien, Ebutius l'adolescent obtint la solde de vétéran et l'exemption du service militaire.

Tite-Live nous dit, du reste, que, si les sanctuaires des bacchanales furent détruits, on ne laissa pas moins subsister ceux de Bacchus lui-même. Les lecteurs de la Jeunesse d'Alexandre ont pu apprendre que ce dieu avait eu dix mignons, et, comme l'un d'eux fut Achille, on ne saurait dire que cette expérience juvénile eût privé de courage le héros de la guerre de Troie, amant et aimé de Patrocle. Le dieu du vin et du plaisir continua donc de protéger la pédérastie romaine, comme sainte Rosalie continue d'absoudre la pédérastie palermitaine.

(1) On voit l'équivoque entre Ruffian et Rufus, patronyme de l'historien Quinte-Curce. Puisqu'il s'agissait principalement d'élèves du collège des jésuites, cette plaisanterie avait été facile à trouver.

(2) Allusion évidente soit à des soufflets, soit à des fouettées, ce qui eût semblé frapper à la source du mal.

(3) La première question semble désigner la masturbation mutuelle, la seconde la sodomie ou plutôt le coït buccal, comme le laisse entendre la citation suivante qui est une phrase du droit canon, relative à la quantité de boisson ou de nourriture qui ne rompt pas le jeûne pour la communion.

Arcadie n°301, Roger Peyrefitte, janvier 1979

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