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Jules Verne : une littérature pour adolescents mâles (3/4)

Publié le par Jean-Yves Alt

Tous les romans de Jules Verne exaltent l'adolescence et la beauté virile des jeunes hommes, en des termes qui interrogent sur les sentiments du narrateur.

Ainsi, ce passage des Indes noires [1] :

« Harry était un grand garçon de vingt-cinq ans, vigoureux, bien découplé [...] Ses traits réguliers, ses yeux profonds et doux, ses cheveux assez rudes, plutôt châtains que blonds, le charme naturel de sa personne, tout concordait à en faire le type accompli du Lowlander, c'est-à-dire un superbe spécimen de l'Écossais de la plaine. »

Ce superbe spécimen est, de plus, tendre et affectueux :

« Je ne t'aurais pas reconnu, lui avoue l'ingénieur Starr ; c'est que depuis dix ans, tu es devenu un homme.

— Moi, je vous ai reconnu, lui répond le jeune mineur. Vous n'avez pas changé, monsieur. Vous êtes celui qui m'a embrassé le jour des adieux à la fosse. Ça ne s'oublie pas, ces choses-là. » (chapitre IV)

[1] Les Indes noires, Jules Verne, éditions J'ai Lu/Librio, 2003, ISBN : 2290339091


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Une saison à Djibouti, Jean Claude Quénet

Publié le par Jean-Yves

Qu'est-ce qu'un couple dont la vie n'offre en partage que la sexualité, et… par trois fois la naissance d'un enfant ? Tel est le nœud du couple que formaient Jean, le narrateur, et Marlène.

 

Un envoûtement partagé et singulier permet-il à l'inverse à un couple de s'entendre pour la vie ? Telle est la trame existentielle dessinée par Jean et Arthur ; deux hommes qui se ravissent mutuellement.

 

Jean, de quatorze ans son aîné, rencontre Arthur à Djibouti – territoire encore sous souveraineté française – où les deux hommes travaillent ; le premier tient un commerce d'objets de luxe, le second s'active les nuits pour Air France.

 

« […] bien que décelant son côté frimeur, je fus frappé par son extraordinaire beauté. Il me rappelait un pêcheur tahitien que j'avais peint à l'âge de dix-huit ans, d'après un tableau de Gauguin. Il en avait toute la grâce, la finesse et la puissance de trait. Comme il amplifiait légèrement et stylisait le mouvement de ses jambes et de ses bras musclés, il semblait exécuter autour du baby-foot une étrange danse barbare, scandée par sa chevelure noire, souple et brillante qu'il portait presque jusqu'aux épaules. » (p. 94)

 

Jean Claude Quénet ancre son histoire dans les souvenirs de chacun des protagonistes. En filigrane court la question : par quoi ou par qui chacun a-t-il été contraint ?

 

« Beaucoup m'envient mon implacable mémoire, s'ils savaient pourtant quel fardeau elle peut devenir certaines nuits et combien elle me rend mal à l'aise avec la notion de temps qui emporte le plus grand nombre, ceux pour qui un clou chasse l'autre et ne sont durant toute leur vie que d'éternels nouveau-nés. J'aimerais pouvoir comme eux tourner chaque page en oubliant la précédente et retrouver un minimum de virginité, de foi et d'inconscience. Pouvoir recommencer autre chose et succomber à de nouveaux leurres sans le frein désespérant de l'expérience, du souvenir et de la fidélité : la fidélité est une sorte de mémoire du cœur. Mais c'est impossible, je me souviens de tout, je ne peux rien laisser derrière moi, et ma mémoire n'est plus un outil de qualité, mais une monstrueuse infirmité que je vois grossir comme une tumeur avec effarement au fil des années. » (p. 186)

 

A 37 ans, Jean traverse-t-il encore les mêmes paysages que ceux d'Arthur ? Ce qui semble de plus en plus flagrant, c'est que ses désirs et ses attentes n'ont plus l'espérance de victoires qui seraient définitives.

 

Un homme mûr dit sa vie : le narrateur (l'auteur) ose aborder ce point grave : toi, lecteur, tu dois savoir, je te dois cette vérité, infime peut-être, c'est la mienne et peut-être est-ce, aussi là, ta vérité…

 

« Les conséquences psychologiques du passage de Vicky m'avaient sans doute marqué profondément pour le reste de ma vie. Nous avions vécu pendant près de trois mois ensemble dans une harmonie si parfaite, sans l'ombre d'une querelle, que par la suite inconsciemment j'ai dû accepter l'idée qu'il était beaucoup plus simple de vivre avec un copain qu'avec une femme. N'avais-je pas été jusqu'à accepter, non seulement sans dégoût, mais avec une certaine tendresse, le débordement intempestif de sa virilité ? » (pp. 151-152)

 

La beauté de ce récit est de ne jamais permettre totalement au lecteur de résoudre l'énigme du lien qui unit les deux hommes qui s'entendront, parfois, mais… ne vivront rien.

 

Jean Claude Quénet décrit dans un style à la fois droit, métaphorique et pudique la sexualité des deux amants. Son livre ne s'en tient pas là ; il sonde ce qui peut aimanter deux personnes.

 

Si leçon, ce récit offre, c'est que pour aimer, il faut lâcher prise, accepter d'éteindre sa vigilance.

 

« Je décelais déjà, sans vouloir les admettre, les premières et imperceptibles fissures qui nous sépareraient, et dont nous serions l'un et l'autre, malgré nous, responsables. Je savais que ce serait encore plus difficile pour lui que pour moi d'enrayer ce processus de décomposition. Il ne pourrait jamais s'empêcher de frimer et de séduire, au besoin sans trop se préoccuper de la peine qu'il pourrait me faire, par vanité d'une part, mais aussi pour ne pas être considéré comme un pédé, non seulement par les autres, mais surtout par lui-même. Moi par contre, j'étais certain de ne jamais adhérer à ses codes machistes primaires et de ne pouvoir le considérer autrement que comme un hypocrite, chaque fois qu'il renierait notre intimité pour frimer et se donner en spectacle à des abrutis, que souvent par ailleurs il détestait. Combien de temps pourrais-je supporter ce double comportement, qui non seulement m'exaspérait, mais me conduisait à le mépriser et à me mépriser moi-même de l'aimer. » (p. 231)

 

■ Editions du Sagittaire, juillet 2007, ISBN : 978-2917202029

 


Il y a d'autres merveilleuses pages dans l'ouvrage de Jean Claude Quénet : celles sur les relations entre un être humain et un maki (p.30), sur Chifta le guépard adoptif de Jean, sur Djibouti vu et vécu comme un personnage.


Une saison à Djibouti est en vente chez son auteur, contactez-le par mail : jeanclaude.quenet@sfr.fr

 

Achat en version e-book

 

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Jules Verne : une littérature pour adolescents mâles (2/4)

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans Voyage à reculons en Angleterre et en Ecosse [1], il n'est pas question ouvertement de sexe, mais que de surprises si l'on s'intéresse au choix des thèmes, des images et des métaphores de l'écrivain.

La plupart des personnages féminins ne font qu'apparaître pour disparaître aussitôt, avec des commentaires ironiques et désobligeants du narrateur. En revanche, les hommes sont généralement magnifiques :

« L'un d'eux, jeune homme de trente ans, aux traits charmants, appuyé sur une canne dans une pose gracieuse. » (p. 136)

Cette préférence culmine dans la scène où Jacques Lavaret et Jonathan Savournon ont envie de se baigner à Portobello, mais ne parviennent pas à se procurer des caleçons de bain. Que faire ? Juste à ce moment-là… :

« Par la porte entrouverte de sa cabine, il venait d'apercevoir un magnifique baigneur, un Anglais pur sang, qui sortait de l'eau avec grâce et lenteur, dans la plus parfaite nudité. Jonathan fut stupéfait. D'autres baigneurs remontaient en ce moment sur la plage aussi peu vêtus que les premiers et sans se soucier des mistress et des miladies du rivage. »

Les deux amis les imitent, puis « après des hésitations naturelles pour regagner leur cabine dans cette tenue primitive, ils sortent de l'onde amère à reculons ».

 

Il s'agit bien, comme le titre l'indique, d'un voyage à reculons, non seulement dans l'espace (les deux amis croyaient embarquer à Nantes et ils sont contraints de redescendre jusqu'à Bordeaux), mais aussi dans le sexe.

Autre intérêt de ce manuscrit de jeunesse : ce qui est décrit à travers la relation d'un voyage, avec les précautions nécessaires pour que rien ne puisse alerter un public familial, c'est le comportement de deux garçons amoureux l'un de l'autre :

« Jacques éprouva le besoin de se précipiter dans les bras de Jonathan, qui supporta le choc en homme habitué à braver l'artillerie des orchestres. » (p. 10)

« Que c'est beau ! s'écria Jacques en saisissant la main de son ami. » (p. 66)

[1] Voyage à reculons en Angleterre et en Ecosse, Jules Verne, éditions Le Cherche Midi, 1989, ISBN : 2862741477


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Jules Verne : une littérature pour adolescents mâles (1/4)

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans la nouvelle Le mariage de M. Anselme des Tilleuls [1], Paraclet, précepteur du jeune Anselme, s'efforce de le marier à tout prix.

Après avoir essuyé quelques refus, il s'adresse à un président de tribunal qui décline l'offre :

« Pourquoi ce refus ?

— Parce que loin d'avoir une fille, je n'ai qu'un fils.

— Et qu'importe, Monsieur ?

— Cependant, vous faites une étrange confusion [...]

— Mais il y a peut-être des remèdes à cela ? [...]

— Ah, ça : puisque je vous répète que je n'ai qu'un fils ! Il est impossible que votre marquis l'épouse !

— En effet, au premier abord, cela semble difficile. Mais...

— Vos mais ne tiennent pas.

— Existe-t-il des articles de code contre ma proposition ?

— Aucun.

— Eh bien ! » (p. 62)

[1] Le mariage de M. Anselme des Tilleuls, Jules Verne, éditions de Saint Mont, 2005, ISBN : 2847550747


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La confession d'une jeune fille, Marcel Proust

Publié le par Jean-Yves Alt

Marcel Proust, bien avant La Recherche, est un écrivain insolite et amoral. On a trop escamoté les conséquences – dans son jeune âge – d'une homosexualité que sa sensualité lui imposait de vivre pleinement mais que la tendresse maternelle condamnait.

En 1896 (il a vingt-cinq ans), il écrit, d'une écriture rapide, sèche et violente, un étrange récit « La confession d'une jeune fille » :

Dans ce récit, il est question d'une jeune fille (Proust lui-même ?), qui attend chaque soir le baiser de sa mère : « ancienne habitude qu'elle avait perdue parce que j'y prenais trop de peine et trop de plaisir ». Cette jeune fille, également torturée par la paresse et le manque de volonté, est séduite à l'âge de quinze ans par son jeune cousin. Elle s'adonne aux « plaisirs desséchants » du monde. À la fin, elle se fiance à un jeune homme sensuel et brutal, et elle est une fois de plus séduite. La mère, qui regarde par la fenêtre, la surprend en train de commettre le « péché » et meurt d'une attaque subite. La jeune fille se suicide.

Le sentiment de culpabilité de Proust, qui, petit à petit, deviendra sadisme latent à l'égard de sa mère, se lit clairement dans cette nouvelle.

La réalité rattrape toujours la fiction et la dépasse. Un article du Figaro, daté du 25 janvier 1907, relate l'assassinat qu'un jeune homme de la haute société a commis sur sa mère avant de se mutiler et de se suicider. Il se trouve que le meurtrier et Proust avaient échangé des lettres. Proust publie dans le Figaro du 1er février 1907 une chronique stupéfiante dont la liberté de ton et la modernité d'approche sont telles que l'on en censure les dernières lignes. Il n'en reste pas moins que ce texte essentiel pour le jeune Proust fait la une du Figaro sous le titre : « Sentiments filiaux d'un parricide ».

Ces deux textes, tout à fait étonnant, sont à découvrir et à méditer

■ La confession d'une jeune fille, Marcel Prous, Éditions Le Castor Astral, 1992, ISBN : 2859201920


Lire aussi : Proust, Jean-Yves Tadié

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