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Le petit Jésus sous l'œil de la censure

Publié le par Jean-Yves Alt

Le petit Jésus tout nu, le sexe à demi caché par la main de la Vierge Marie : cette image a été révérée pendant des siècles par les pieux chrétiens. L'historien d'art Léo Steinberg dans La Sexualité du Christ dans l'art de la Renaissance et son refoulement moderne, a montré combien ce thème fait partie du programme théologique des images entre le XIVe et le XVIIe siècle, et comment il a été censuré par une vision profane qui avait oublié la vérité de foi sous-jacente.

Des restaurations plus ou moins récentes ont prouvé que des dizaines d'œuvres ont été retouchées, repeintes, pour voiler ce qui est apparu comme une inconvenance, alors qu'il s'agissait d'un mystère sacré.

Par le mystère de l'Incarnation, en effet, Jésus est à la fois Dieu et homme ; il s'est abaissé à prendre chair, et l'artiste de la fin du Moyen Age, soulignant le bonheur de l'humanité rachetée, a exalté le caractère humain du Christ en exhibant sa virilité et en affirmant son lignage.

Le processus de dévoilement commence à la fin du XIIIe siècle. Longtemps, l'enfant Jésus est représenté enveloppé de langes, mais déjà, dans les peintures de style byzantin, la robe se soulève et il arrive que ses jambes soient dénudées. Autour de 1400, le peintre se débarrasse tout à fait de la vêture byzantine et montre désormais l'enfant nu.

Parfois, un voile, une fleur, un grain de chapelet, un bout de serviette, la main maternelle cachent à demi le sexe du bébé porté sur les genoux de Marie. Mais dans certains tableaux, comme « La Vierge au panier » de Corrège, on assiste à une véritable ostentatio genitalium, exhibition des parties génitales.

Le Corrège – La Vierge au panier (détail) – 1524

Huile sur bois, 33.7cm x 25.1cm, National Gallery, Londres

Dès le début du XVIIe siècle, les censeurs, sensibilisés par la réforme des mœurs, ne comprennent plus la portée du geste, ne voyant là qu'une anatomie réaliste et indécente. Le bébé est rhabillé, et certains sujets sont désormais bannis de la peinture religieuse, comme, au XVIIIe siècle, la circoncision.

Article extrait de la revue Historia n°656, août 2001, page 71

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Jeux de regards…

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans cette scène de la nativité, il y a sept personnages dont cinq humains : aucun de ces derniers ne croise le regard d'un autre.

Les deux hommes en haut sont des prophètes de l'ancien Testament : Balam et Daniel. Le premier en se tenant le menton semble plongé dans le doute tandis que le second, avec son regard vague, est absorbé dans ses pensées. S'interrogent-ils sur ce Messie annoncé par l'Ancien Testament ?

Si Joseph, les deux mains croisées sur sa poitrine, est plongé dans une grande méditation, son épouse Marie, encore couchée suite à l'enfantement, accueille avec sérénité son garçon plein de mystère.

Les deux animaux de la crèche, l'âne et le bœuf, se tournent vers les prophètes pour chercher une compréhension à cette scène.

Chaque humain de cette scène renvoie à nos propres questionnements concernant le mystère de cette naissance, tout en y apportant des éléments de réponse :

– avec Balam et Daniel, relire la Bible pour en saisir le message qui pourrait encore apparaître brouillé

– avec Joseph, méditer sur le sens de la vie

– avec Marie, écouter son cœur devant chaque événement

Ce vitrail est très construit géométriquement : la jeunesse de Marie répond à celle de Daniel. La vieillesse de Joseph à celle de Balam. Ainsi, apparaissent deux lignes diagonales à la croisée desquelles se situe l'enfant Jésus qui n'est regardé par aucun des personnages de cette composition.

On peut pourtant facilement deviner que les regards des croyants, qui regardent ce vitrail, sont tous posés sur lui.

Vitrail de la Nativité – 1330

Notre Dame d'Esslingen-am-Neckar, sud-ouest de l'Allemagne

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Nostre Dame de Grasse à Toulouse

Publié le par Jean-Yves Alt

C'est Marie mère de Jésus. Avec son visage, innocent, à peine sorti de l'enfance, je pense plutôt en l'admirant à une grande sœur de son fils.

La précision de la représentation, son geste pour retenir son fils turbulent lui donnent une présence charnelle. En même temps, sa prestance noble, le drapé somptueux de son manteau doublé, sa couronne font d'elle une reine.

Ce contraste souligne le caractère exceptionnel de Marie, une femme parmi les femmes et mère de Dieu.

Jésus, vêtu d'une tunique raffinée, est charmant : il n'a pas les proportions d'un adulte en réduction comme on le voit si fréquemment dans ce type de représentation. Son visage et ses boucles blondes, ressemblances à Marie, rappellent l'Incarnation du Fils de Dieu, en prenant littéralement chair de sa mère.

Vierge à l'enfant, Nostre Dame de Grasse – vers 1451/1475

Pierre et polychromie, H 112cm, L 75cm, P 38cm, Musée des Augustins, Toulouse

Leurs regards sont tournés dans des directions opposées, conférant à l'enfant un air de profonde indépendance ; chose rare dans les statuaires.

La mère ne jouit pas de son enfant : elle garantit tendrement sa sécurité, tout en lui laissant ses préoccupations à lui - celles de son Père...

En se laissant accaparer ailleurs, elle annonce le dessaisissement de son fils le jour de sa crucifixion. Peut-être est-ce là une clé de sa mélancolie qui s'inscrit sur son visage. Tout en restant obéissante à Dieu, comme le suggère le livre qu'elle maintient sous son bras droit.

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L'enfer de l'amour par Christopher Marlowe

Publié le par Jean-Yves Alt

LANCASTER. Adieu, Sire. Vous changerez d'avis, ou vous verrez votre trône flotter sur une mer de sang ; et nous jetterons la jolie tête de ce mignon abject à ta face de débauché ! Ils sortent, sauf le Roi, Kent et Gaveston caché.

LE ROI. Je ne peux supporter ces menaces arrogantes. Suis-je roi pour être commandé ?... Aux armes, mon frère ! Déploie mes bannières sur le champ de bataille. Je combattrai ces barons et ces comtes, et je mourrai, ou vivrai avec Gaveston.

GAVESTON. Je ne peux plus longtemps me cacher à mon seigneur.

LE ROI. Gaveston ?... Toi ?... Ah ! Sois le bienvenu !... Non, ne me baise pas la main. Embrasse-moi comme je t'embrasse. Pourquoi t'agenouiller ? Ne sais-tu plus qui je suis ? Ton ami, toi-même, un autre Gaveston !... Hercule a moins pleuré la mort d'Hylas que je n'ai pleuré ton exil !

GAVESTON. Aucune âme dans l'enfer n'a subi plus de tourments que le pauvre Gaveston depuis qu'il quitta ce pays.

LE ROI. Je le sais. Frère, faites bon accueil à mon ami qui revient. Et maintenant, que le traître Mortimer et l'orgueilleux Lancastre conspirent comme bon leur semble ! J'ai ce que je désirais et mes yeux s'en réjouissent !... La mer recouvrira ce royaume avant que d'amener le bateau qui t'enlèvera de ce pays !... Ici même, je te fais Grand Chambellan, Conseiller Privé, seigneur et maître de l'île de Man.

GAVESTON. Sire, ces titres dépassent mon mérite.

KENT. Frère, même pour un homme de plus haute naissance que Gaveston le moindre d'entre eux suffirait.

LE ROI. Silence, mon frère ! Je ne peux tolérer ce langage !... Doux ami, ce que le te donne est bien au-dessous de ce que tu mérites. Seul le don de mon cœur peut être digne de toi !... Si pour ces dignités tu es envié, je te donnerai plus ; Edouard n'est heureux d'être Roi que pour te combler d'honneurs. As-tu quelque ennemi ? Tu auras une garde. Veux-tu de l'or ? Puise dans mes coffres. Veux-tu être aimé et craint ? Prends mon sceau. Fais grâce ou condamne, et en notre nom, commande, au gré de ta volonté ou de tes caprices.

>GAVESTON. Je ne veux que votre seul amour. Et dès lors que j'en jouis, je m'estime aussi grand que César lorsqu'il triomphait dans Rome, les rois captifs attachés à son char.

Extrait de Edouard II, Christopher Marlowe (Le retour de Gaveston, Acte I, scène 1)

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Elise et Marcel Jouhandeau…

Publié le par Jean-Yves Alt

Avant de devenir Madame Jouhandeau, Elise était Elisabeth Toulemon, danseuse de son état, et avait eu son heure de gloire avec le ballet d'Erik Satie, La belle excentrique, un titre qui convenait singulièrement à son étrange personnage.

En 1929, au moment de sa rencontre avec Marcel, elle est consciente d'avoir franchi une étape importante de sa vie. Dans son ouvrage Le spleen empanaché (1), elle écrit :

« Dès ce premier soir, je devinai obscurément mais sûrement que j'avais été jusque-là errante et que je venais d'être clouée ; qu'en cet homme qui surgissait devant moi sans faste, j'avais trouvé en même temps mon refuge et ma croix. »

Dans ce cri paraisse la gratitude spirituelle où se cache une subtile vindicte contre Marcel.

Entre Elise et Marcel, quarante ans durant, la vie commune n'a jamais cessé d'être un combat souvent, une fête quelquefois.

A les entendre un enfer, mais un enfer dont ils n'ont aucune envie de s'échapper. Faut-il voir en Elise une femme sacrifiée ou une castratrice ? Si l'on en croit Marcel aucun doute n'est permis ; sa femme veut l'humilier. Elle se plaît à lui faire renoncer à toutes ses illusions, l'une après l'autre, à le faire passer, devant ses amis ébahis, pour un misérable.

Chez Elise autre son de cloche :

« Songez que je fais tout ici, la cuisine, le ménage, la lessive... Ces caleçons que vous voyez sécher dans le jardin, c'est moi qui les ai lavés ce matin, ce sont ceux de M. Godeau ! [...] Je n'exagère rien en disant que je suis de la lignée des femmes qui ont nom Mme Oscar Wilde, Mme Verlaine. Seulement moi, il me reste assez de révolte pour témoigner. Je ne plie pas le genou... J'ai choisi d'être un exemple vivant aux côtés de Marcel Jouhandeau. Je lui ai édifié cette maison comme un temple. Ma conduite a toujours été exemplaire, il ne peut rien me reprocher. J'ai voulu être une sainte ! [...] En vérité, il souffre de ma grandeur. Son attitude est celle d'un homme honteux devant moi et peut-être devant lui-même. Mais il n'avouera rien... »

Elise est comme son mari un écrivain, et tout finit comme cela a commencé, par de la littérature.


(1) Elise Jouhandeau, Le spleen empanaché, éditions Flammarion, 1960

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