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Le courage par Jean Jaurès

Publié le par Jean-Yves Alt

L'humanité est maudite, si pour faire preuve de courage elle est condamnée à tuer éternellement.

■ Le courage, aujourd'hui, ce n'est pas de maintenir sur le monde la sombre nuée de la guerre, nuée terrible, mais dormante, dont on peut toujours se natter qu'elle éclatera sur d'autres.

■ Le courage, ce n'est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre ; car le courage est l'exaltation de l'homme, et ceci en est l'abdication.

■ Le courage pour vous tous, courage de toutes les heures, c'est de supporter sans fléchir les épreuves de tout ordre, physiques et morales, que prodigue la vie.

■ Le courage, c'est de ne pas livrer sa volonté au hasard des impressions et des forces ; c'est de garder dans les lassitudes inévitables l'habitude du travail et de l'action.

■ Le courage dans le désordre infini de la vie qui nous sollicite de toutes parts, c'est de choisir un métier et de le bien faire, quel qu'il soit ; c'est de ne pas se rebuter du détail minutieux ou monotone ; c'est de devenir, autant qu'on le peut, un technicien accompli ; c'est d'accepter et de comprendre cette loi de la spécialisation du travail qui est la condition de l'action utile, et cependant de ménager à son regard, à son esprit, quelques échappées vers le vaste monde et des perspectives plus étendues.

■ Le courage, c'est d'être tout ensemble, et quel que soit le métier. Un praticien et un philosophe.

■ Le courage, c'est de comprendre sa propre vie, de la préciser, de l'approfondir, de l'établir et de la coordonner cependant à la vie générale.

■ Le courage, c'est de surveiller exactement sa machine à filer ou à tisser pour qu'aucun fil ne se casse, et de préparer cependant un ordre social plus vaste et plus fraternel où la machine sera la servante commune des travailleurs libérés.

■ Le courage, c'est d'accepter les conditions nouvelles que la vie fait à la science et à l'an, d'accueillir, d'explorer la complexité presque infinie des faits et des détails, et cependant d'éclairer cette réalité énorme et confuse par des idées générales, de l'organiser et de la soulever par la beauté sacrée des formes et des rythmes.

■ Le courage, c'est de dominer ses propres fautes d'en souffrir, mais de ne pas être accablé et de continuer son chemin.

■ Le courage, c'est d'aimer la vie et de regarder la mon d'un regard tranquille ; c'est d'aller à l'idéal et de comprendre le réel ; c'est d'agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l'univers profond, ni s'il lui réserve une récompense.

■ Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire ; c'est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de noire bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques.

Jean Jaurès, Discours à la Jeunesse.

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Enceinte du tribunal par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Aux yeux de la loi française, la filiation s'établit par le ventre : c'est l'accouchement qui fait la mère, Marcela Iacub récuse la législation actuelle et propose une nouvelle définition de la maternité, fondée sur la volonté.

L'Empire du ventre, Pour une autre histoire de la maternité Marcela Iacub, Éd. Fayard, coll. Histoire de la pensée, 353 p., 20 €

Dans un État où « nul n'est censé ignorer la loi », mais où peu la connaissent l'étude de Marcela Iacub sur le droit de la filiation est une bénédiction : voici une juriste qui n’hésite pas à retrousser ses manches et à expliquer au profane ce que dit le droit. L'Empire du ventre n'est pas pour autant un manuel. Il défend avant tout une thèse : le droit français de la filiation issu des réformes des années soixante-dix ne relève pas de la nécessité. Le Code Napoléon de 1804 avait instauré d'autres règles à son propos. À quelques aménagements près, ces règles seraient aujourd’hui plus émancipatrices pour les mères, les pères et les enfants que l’ordre juridique actuel.

Ce Code avait instauré un droit de la filiation fondé sur l'acte du mariage « Les enfants ne naissaient pas des corps, mais des mariages. » Un homme et une femme mariés pouvaient établir un lien de filiation avec un enfant même s'ils n'en étaient pas - ni l'un ni l’autre ou l'un d'entre eux-les parents biologiques. Une femme mariée n'avait pas besoin d'accoucher d'un enfant pour être reconnue comme sa mère par le droit ; de leur côté, les femmes célibataires pouvaient accoucher sans devenir mères au regard du droit. Depuis 1972, rien de tel : une femme mariée n'est plus automatiquement la mère des enfants qu elle élève ; c'est l'accouchement qui la rend mère au regard du droit qu'elle soit ou non mariée, que le père souhaite ou non cet enfant.

Cet ordre juridique de la filiation par le ventre et par la mère n'est pas total puisqu'il permet à une femme d’accoucher sous X en créant la fiction d'après laquelle l'accouchement n’a pas eu lieu. Certes, cette incohérence est en passe d'être corrigée, la loi de 2002 cherchant à concilier l'accouchement sous X avec la reconnaissance du droit à connaître ses origines. Par ailleurs, il est mis à mal par les revendications de ceux et celles qui entendent être reconnus père et mère en droit sans grossesse ni accouchement, en recourant à des mères porteuses.

Marcela Iacub entend renouer avec l’esprit du Code Napoléon et faire primer la volonté des individus à devenir ou non parents sur un double fait de nature (la femme, et non l'homme porte l'enfant pendant les neuf mois de grossesse et accouche) : « Un lien de filiation ne serait jamais porté que par la volonté [...] Réciproquement, nul ne serait tenu de reconnaître un enfant qu'il a mis au monde ou qu'il a conçu.» Elle excelle à diaboliser la nature et la « vérité de la chair », auxquelles elle désire substituer le projet parental. L'idée que les «organes» puissent « sécréter » le droit lui fait horreur. Elle n'accepte pas l'idée qu'il y ait dans l'existence humaine des événements incontrôlables, une part d'indécidable. Aux « fourmillements de spermatozoïdes », aux « douleurs de l'accouchement», au «ventre», et aux « "causes" magiques de la filiation », elle préfère « des modèles purs, pour ainsi dire, de tout frottement, des constructions rationnelles susceptibles de guider l'action ».

Son ambition à la fois sociale, familiale, politique et juridique, est de sauver de l'arbitraire de la nature et d'un droit mal conçu les femmes qui se seraient contentées d'accoucher (sic) d'enfants qu'elles ne veulent pas élever, les hommes qui fécondent des femmes dans un moment d'égarement (sic) et les enfants qui viennent au monde. Elle cite en exemple la Californie, cet eldorado du XXIème siècle, univers de rationalité et de volonté où tout est possible.

La critique énoncée par Marcela Iacub est souvent justifiée. On aimerait toutefois que la certitude implacable avec laquelle elle est énoncée se craquelle de temps à autre. Elle en serait d'autant plus recevable. Tout en produisant bel et bien une définition de la maternité, Marcela Iacub ne prend pas le temps de s'interroger avec le lecteur sur ce qu'est la maternité, de justifier son approche exclusivement juridique et son parti pris de la fiction comme procédure juridique. Elle ne se demande pas si la vérité qu'elle oppose à l'empire du ventre - « l'accouchement est l'affaire de l'État » - ne recèle pas des dangers aussi grands que ceux d'un droit fondé sur la nature. Or, ce qu'est une filiation épanouissante pour les enfants, fruits étonnés de l'égarement masculin et de la magie du ventre féminin, le savons-nous ?

Le Magazine Littéraire n°437, pp. 82-83, Marie Gaille-Nikodimov, décembre 2004 

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Jacques d'Adelswärd-Fersen : l'insoumis de Capri, Viveka Adelswärd & Jacques Perot

Publié le par Jean-Yves Alt

Viveka Adelswärd et Jacques Perot viennent de publier une biographie très fournie du baron Jacques d'Adelswärd-Fersen (1880-1923). Les deux auteurs appartiennent à la famille du baron qui a des origines suédoise et française. L'ouvrage commence par le scandale de 1903 où Adelswärd-Fersen est arrêté pour avoir invité des lycéens de bonnes familles dans son appartement pour qu'ils participent à des tableaux vivants inspirés de l'antiquité. Le médecin de la prison lui détecte des maladies vénériennes : Jacques aurait-il couché avec d'autres personnes que des élèves des établissements chics ?

Le procès passé, le baron s'exile à Capri, où quelques années plus tard, il lance ce qu'on peut considérer comme la première revue homosexuelle militante : « Akademos ».

Le lecteur de cette biographie ne peut être que séduit par cet être exceptionnel, par ces happy-few qui l'entourent et qui se tiennent en marge de la société, beaux et mystérieux, à la fois acteurs et spectateurs d'une vie souple et ombrée de désespoir (l'opium permettra un temps d'y faire face), spectacle qu'ils offrent aux « autres », les mesquins, les étriqués de la vie.

À Capri, Jacques d'Adelswärd et Nino Cesarini organisent leur duo dans la villa Lysis que le baron vient de faire construire. Jacques met en place tous les ingrédients pour subjuguer et séduire le jeune homme qui aime aussi les jolies femmes... Nino l'accompagnera pourtant jusqu'au bout.

Parce que le baron possède les dons des demi-dieux antiques, cette homosexualité peut s'afficher, mais le scandale mondain n'est jamais loin quand on appartient à une très riche famille industrielle et aristocrate. Il faut parfois éloigner Jacques pour protéger les autres membres de la famille.

Jacques d'Adelswärd-Fersen : l'insoumis de Capri, Viveka Adelswärd, Jacques Perot, Editions Séguier, mars 2018

Jacques d'Adelswärd-Fersen : l'insoumis de Capri, Viveka Adelswärd, Jacques Perot, Editions Séguier, mars 2018

Acrobatie suprême de ce libertin qui s'interroge sur son mariage avorté avec Blanche de Maupeou : c'est la méditation d'un penseur solitaire, souple et brillant comme un Diderot.

Enfin, suprême saut périlleux, Adelswärd-Fersen a écrit dans un manuscrit resté inédit, un homme face à lui-même, avec l'élégante discrétion qui transcende le désespoir.

Les morts qui nous aimaient ne mourront pas toujours :

Après avoir erré dans l'âpre inquiétude

Ils sauront retrouver le chemin d'habitude...

Mais leur âme a besoin du chaud de notre amour.

Les morts qui nous aimaient nous protègent dans l'ombre :

Pour leur calme éternel nous sommes des enfants...

Et si je les crois fiers de nous voir triomphants,

Ils sanglotent tout bas quand notre bonheur sombre...

Les morts qui nous aimaient ne nous voient point vieillir,

Ils contemplent nos cœurs, plus sûrs que nos visages...

Délivrés par la tombe, ils voient, et partagent,

Avec nous, les palais sculptés de Souvenirs !...

Jacques

Pâques 1922

Viveka Adelswärd et Jacques Perot perpétuent dans cette biographie la tradition du dandy qui est devenu un grand écrivain : ce qui contredit les mots de Jean Cocteau dans sa préface au roman de Roger Peyrefitte [L'exilé de Capri – 1959]. Les auteurs montrent que Jacques Fersen a su créer dans sa vie un décor transfiguré par la sensualité de ses héros traversés des désirs et des meurtrissures de l'amour ; il a su mêler réalisme et mystère ; il a su éclairer différemment ses personnages et ses lieux... avec une voix infiltrée d'une quête de l'infini dans l'élégante acrobatie de l'éphémère : préciosité cruelle, cassée d'éclairs, intimité du solitaire dans la clairvoyance que confère l'isolement, écriture sensible aux mouvements du temps, arrimée à l'enfance, mais parcourue de grandes convulsions dont n'émerge – suprême délicatesse – que la vague calmée, le silence des jardins fermés quand la tourmente marque de trop de brûlures.

L'ouvrage est complété avec de nombreuses photographies, d'une bibliographie des œuvres de Jacques d'Adelswärd-Fersen ainsi que de notes renvoyant à des travaux nombreux tels ceux de Jean-Claude Féray, Patrick Cardon, Will H.L. Ogrinc, etc.

■ Jacques d'Adelswärd-Fersen : l'insoumis de Capri, Viveka Adelswärd, Jacques Perot, Éditions Séguier, 250 pages, 1er mars 2018, ISBN : 9782840497059, 21€

Jacques d'Adelswärd Fersen - tirage argentique ancien - collection particulière

Jacques d'Adelswärd Fersen - tirage argentique ancien - collection particulière

Prologue : souvenirs de famille

Viveka Adelswärd contemple la photographie d'un mariage. Elle est prise en 1901, alors que les grands-parents de son mari viennent de se marier. Les nouveaux époux sont entourés des demoiselles et garçons d'honneur et elle cherche à savoir qui est ce jeune homme élégant dont elle n'a jamais vu le portrait. On lui dit qu'il s'agit d'un cousin français, Jacques d'Adelswärd, puis son regard croise celui de la mariée. Elle s'appelle Louise Adelswärd, née comtesse Douglas. Elle ne l'a rencontrée qu'une seule fois, venant alors de se fiancer avec son petit-fils, Johan. Voilà pourquoi une foule de questions se presse dans sa tête, et Viveka regrette de ne pas les avoir posées à Louise Adelswärd. Que pensait-elle du cousin français de son mari qui était l'un de ses garçons d'honneur ? Avait-il fait bonne impression sur les familles suédoises, les invités avaient-ils apprécié son toast en vers adressé aux demoiselles d'honneur ? À cette occasion, on avait certainement dit des amabilités sur lui... Ce n'est que deux ans plus tard, en effet, que le jeune homme se retrouverait au centre d'un grand scandale dont elle ne sait encore rien.

Viveka se souvient alors d'un magnifique bijou armorié qu'on appelle une châtelaine, qu'une cousine éloignée de son mari mariée à un italien lui a offerte en souvenir de la mère de Jacques, pour qui cet objet a été créé. Prise de curiosité, elle veut en savoir plus sur cet Adelswärd à la réputation sulfureuse. Elle retrouve d'abord plusieurs de ses œuvres dans la grande bibliothèque du château familial d'Adelsnäs, puis toute une correspondance inédite envoyée par Adolf Adelswärd, attaché militaire à Paris, à son frère, au cours de l'année cruciale de 1903 celle du fameux procès. Tout cela ne doit pas rester caché.

À l'attention du public suédois, elle rédige une biographie, « Alltför adlig, alltför rik, alltför lättjefull. » Jacques d'Adelswärd-Fersen, fruit d'une recherche de plusieurs années, qui paraît en 2014 chez Carlsson et rencontre un grand succès.

De son côté, de longue date, Jacques Perot avait réuni une importante documentation sur la branche française des Adelswärd et notamment sur Jacques, personnage atypique et controversé, qu'il avait découvert juché sur l'une des branches de son arbre généalogique lorrain. Il possédait le portrait d'Oscar d'Adelswärd, député de 1848, fondateur des Aciéries de Longwy et grand-père de Jacques. Son père lui avait autrefois évoqué à mots couverts le scandale de 1903, dont il avait entendu parler dans sa famille. En 1986, Jacques Perot publia « Le destin français d'une famille suédoise : les barons Adelswärd » dans le Bulletin du musée Bernadotte de Pau, y consacrant quelques pages à la biographie de Jacques d'Adelswärd, grâce auxquelles il fit revivre le cousinage italien avec les descendants de la sœur de Jacques. Gaby, marquise di Castelbianco et nièce du poète, qui posséda sa Villa Lysis à Capri, partagea avec lui récits et anecdotes et lui offrit quelques souvenirs de son oncle. Anna Maria Fiola, sa fille, poursuivit avec chaleur ce qui avait si bien commencé. Depuis, il fit une rencontre enrichissante avec Delfina di Bugnano, autre petite-nièce de Jacques, qui partagea également avec lui des éléments inédits.

La préparation du livre de Viveka Adelswärd, rencontrée grâce à Internet, conduisit à de nombreux échanges entre la Suède et la France, suivis de rencontres chaleureuses et fructueuses entre Johan et Viveka Adelswärd et Jacques Perot, en Suède et à Paris. L'ouvrage de Viveka se devait d'être traduit, mais sans doute aussi adapté au public français. Sur la suggestion de Jean Le Gall, directeur des éditions Séguier, c'est une version fort différente, enrichie de recherches faites en France et en Italie et de documents souvent inédits, qui est proposée au lecteur, une œuvre à deux mains, l'une suédoise, l'autre française. En écho aux emblèmes de ces deux pays qui entouraient le cercueil de Jacques d'Adelswärd-Fersen lors de ses funérailles, à Capri, le 10 novembre 1923.

in "Jacques d'Adelswärd-Fersen : l'insoumis de Capri", Viveka Adelswärd, Jacques Perot, Éditions Séguier, 2018, pp. 11-14

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Présentation-signature de l'ouvrage : Jacques d'Adelswärd-Fersen : l'insoumis de Capri de Viveka Adelswärd & Jacques Perot , à la librairie parisienne Les Mots à la Bouche

Publié le par Jean-Yves Alt

 

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Qui sommes-nous ? par Italo Calvino

Publié le par Jean-Yves Alt

« Qui sommes-nous, qu’est chacun de nous sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillonnage de styles, où tout peut se mêler et se réorganiser de toutes les manières possibles. »

Italo Calvino

in Leçons américaines, Éditions Gallimard, Collection Du Monde Entier, ISBN : 207071764X

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