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Sauver la morale par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Notre société regorge de lois pénales. Elles règnent dans les domaines les plus privés et dans ceux qui étaient jadis livrés à des régulations sociales moins contraignantes comme la morale ou les règles de politesse. Elles ne tolèrent les cigarettes, ni les mauvaises manières, les influences trop appuyées ni les regards ambigus. Elles cherchent à nous rendre à chaque fois plus «libres» et «meilleurs», nous transformant pour ce faire en victimes ou pervers.

Pourtant, nous ne sommes pas des créatures démodées qui chercheraient à vanter les mérites de la société que nous avons laissée derrière nous. Nous savons que si jadis le pénal était moins présent dans le domaine des mœurs, c'est que le civil s'occupait d'organiser, à travers des règles très dures et étriquées, un certain modèle familial, marquant de son sceau une bonne partie de l'existence de chacun. C'est en libéralisant la famille et les règles qui en dépendaient (la sexualité, la relation entre parents et enfants, les places des hommes et des femmes, les formes de conjugalité) que nos gouvernants, s'accordant aux opinions des intellectuels réactionnaires ou prétendument avant-gardistes, ont pris peur. Ils se sont mis à dire que nous avions perdu nos «repères», quand, en réalité, notre société a créé les conditions d'émergence d'un pluralisme des valeurs, c'est-à-dire a obtenu la défaite de l'idée selon laquelle il n'y aurait qu'une seule manière de bien vivre. Ces craintes et les politiques qui les ont accompagnées ont eu comme conséquence ce résultat curieux : plus les formes de vie familiale se libéralisent, plus l'on souhaite créer par la voie pénale des dispositifs individualisés de contrôle de la vie de chacun.

Le slogan selon lequel nous aurions perdu nos «repères» vise donc à imposer par la voie de la contrainte juridique une «morale commune», celle que l'on avait précisément souhaité abolir à travers la révolution des mœurs.

Ainsi, légaliser l'avortement n'oblige personne à avorter mais ouvre la possibilité d'étendre l'espace dans lequel on peut se rapporter à ses propres valeurs. Tandis que lorsqu'on accuse un parent de «corruption du mineur» pour avoir montré à son enfant adolescent une cassette pornographique, on emprunte le chemin inverse : on tend à imposer une forme d'éducation sexuelle que chaque famille devrait respecter.

Cette explosion du droit pénal se heurte non seulement à des objections de fond, mais aussi à des paradoxes et à des impasses. On voudrait par ce biais créer une «morale commune», en oubliant que l'un des signes d'une démocratie solide est précisément la séparation claire et précise de ces deux instances du droit et de la morale. Le fait de les confondre produit des conséquences bien redoutables. Lorsque l'on transforme la morale en droit, on démoralise la société. Un Etat qui étouffe ses citoyens sous tant de lois pénales ne leur permet pas de traverser par eux-mêmes des dilemmes moraux, de se déterminer à partir de règles différentes, de créer des valeurs nouvelles en dehors de celles qu'impose la contrainte du droit. On ne se rend pas compte que l'on risque ainsi d'accoucher d'un peuple déchargé de toute conscience morale qui ne chercherait qu'à échapper à la rigueur des lois. Voire à pire. Car un Etat qui ne laisse pas la place à la morale demande aux citoyens de n'avoir que le droit, c'est-à-dire l'Etat lui-même, comme critère du bien et du mal. Et on peut trouver un tel modèle, sans être taxé d'exagération ou de goût des comparaisons hâtives, quelque peu totalitaire. Impasses enfin. Car on sait que, plus l'Etat cherche à régler des comportements privés, que plus il devient intime et psychologique, plus il ouvre la porte à l'arbitraire judiciaire tout en promouvant une conflictualité de plus en plus étendue entre les individus.

Cette explosion des lois pénales, loin d'être considérée comme inéluctable, devrait être perçue comme une véritable révolution conservatrice par laquelle on cherche à «maîtriser», voire à «neutraliser» les conséquences de la révolution des mœurs. Lorsque les intellectuels «de gauche» mettent sur le même plan la libéralisation de la vie privée et celle de l'économie, cela peut sonner «socialiste ». Pourtant, lorsqu'ils cherchent à expliquer notre prétendu mal de vivre comme l'extension du capitalisme mondialisé dans nos couples ou notre psychisme, ils évoquent irrésistiblement les critiques «précapitalistes» du capitalisme dont Marx se gaussait il y a plus d'un siècle. C'est pour cette raison que la gauche officielle peut si bien s'allier à la droite dans cette croisade nationale contre la « perte des repères». Ne sont-elles pas l'une et l'autre également nostalgiques d'un temps où «une seule morale» imposait une idée contrainte du Bien et du Mal à tous ?

Faire que le droit répressif ne s'occupe que des transgressions les plus graves à la vie commune (les atteintes à la vie, à l'intégrité corporelle, à la propriété) serait donc une bonne manière de renverser ce processus et de laisser enfin sa chance à la morale. Ainsi, «sauver la morale» pourrait devenir le curieux slogan d'un parti qui prendrait la libéralisation des mœurs au sérieux.

Libération, Marcela Iacub, mardi 21 juin 2005 

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Quand le sexe (s') embête par Chantal Nadeau

Publié le par Jean-Yves Alt

Les homos qui veulent et revendiquent le mariage à tout prix, comme symbole d'émancipation et de reconnaissance sociale confondent tout.

Les enjeux que le mariage gay, le pacs, l'union civile mettent au jour sont doublement paradoxaux. D'une part, ils révèlent une curieuse volonté de ramener l'État dans la chambre à coucher, une ironie étant donné que le but des premières luttes pour les droits des gay s a été justement de sortir l'État de la chambre à coucher ; pensons ici aux lois antisodomies par exemple.

D'autre part, ils renforcent une culture publique et politique dans laquelle la majorité des citoyens ainsi que ses représentants croient encore que le salut passe par la confession publique d'une vie vertueuse. Hors de tout doute raisonnable. Le projet de société que l'on dit un projet familial ou de couple devient ainsi une manière d'être et de vivre qui, loin de s'opposer aux configurations hétéros traditionnelles au contraire, les réénergisent d'une façon dangereusement et extraordinairement efficace. En d'autres termes, ce n'est pas parce qu'on introduit la donne « homo » qu'on change une institution et c'est pourquoi il faut dénoncer la généralisation d'une économie de citoyens ordinaires que renforce le mariage gay. Ce qui fascine dans le débat actuel sur le mariage gay, l'homoparentalité et aux autres droits familiaux, c'est le niveau d'énergie dépensée par nombre de groupes et lobby queer pour convaincre la planète et les politiciens que les queers caressent des aspirations somme toute bien modestes : former des couples normaux, avec des enfants normaux et se fondre dans un système de parenté bétonné depuis des siècles. Tout le discours sur la différence, si-important dans les années soixante-dix et quatre-vingt, se retrouve maintenant escamoté pour faire place au discours du même. Ce qui me trouble profondément ici, c'est que jamais personne ne semble questionner cette idéologie, voire cette économie du même. Passe encore que la stratégie du même soit le bouclier de l'État et de la nation contre les invasions barbares, pardon bestiaires, mais là où les choses se compliquent, c'est lorsque ce sont les « queers » eux-mêmes qui mettent en œuvre des stratégies de contrôle destinées à discipliner, ou devrais-je dire dompter ses éléments les plus sauvages pour permettre à une certaine classe d'augmenter sa cote sur le marché boursier des droits et de la citoyenneté.

Avez-vous remarqué que chaque fois que des queers pro-mariage parlent de leur désir d'union reconnue c'est pour mieux dénoncer les « excès » des queers qui refusent la monogamie, le couple traditionnel, l'hétéro normativité de la sexualité et des relations intimes, voire même dans certains cas un rapport au corps, qui n'est pas dans la logique binaire. des genres ? Si les Gay Pride, rave queers, etc. fusent encore de part et d'autre, c'est d'abord et avant tout parce que ces grands rassemblements sont perçus par la gente « straight » et gentil gay comme des zoos, des parcs humains queers qui se déploient dans un contexte sous haute surveillance et toujours dans des limites spatiales et temporelles bien définies. On ne parade pas tous les jours, mais on se marie pour toujours. En fait, et cela m'amène maintenant à mon deuxième point, soit l'idée que le mariage des queer s'arrime parfaitement à une logique nationaliste qui carbure aux liens de sang (le mariage gay et l'homoparentalité révèlent au législateur comment la filiation queer fonctionne) et aux clivages ethniques. Je vois dans le mariage gay un passeport pour un modèle de citoyenneté qui perpétue un système d'alliances fondé sur l’autocontrôle (« self monitoring ») et l’exclusion ; et je serais presque tentée de dire «délation» des éléments indésirables. Ce n'est pas un hasard si parmi les pays occidentaux qui ont adopté des dispositions juridiques favorables vis-à-vis les couples de même sexe et familles gaies (France, Belgique, Danemark, Allemagne, les Pays-Bas, le Canada, l'Australie, et les États-Unis), ils ont dans un même souffle renforcé leur politique d'immigration et de droit d'entrée dans leur pays. Car la nation est d'abord et avant tout un espace domestique, aux frontières fermes.

Les couples gays liés par l'union civile, le pacs, voire le mariage, ne le savent que trop peu, eux dont le mariage n'est valide que sur le terrain national. En ce sens, il faut réfléchir davantage sur l'idée que les droits des gays et lesbiennes sont aussi des droits « nationaux ». Le double - geste- de l'État envers les queer et réciproquement des queer qui veulent la reconnaissance étatique de leur « homonormativité » à tout prix s'inscrit dans cet idéal de conformité qui consiste à publiciser la famille et ses liens - naturels au tissu social, et cela, au nom du sacro-saint bien-être national et de la sécurité nationale. Il faut donc dans un avenir rapproché se pencher sérieusement sur les rapports entre droits des gays et lesbiennes et le nationalisme.

Comme le remarque si judicieusement Laurent Berlant, une historienne queer américaine, ce qui fait carburer nos démocraties en voie d'extinction et toujours vulnérables aux vagues migratoires, c'est l'intense croyance que la citoyenneté, celle-là même qui engendre des communautés de sang, est un droit privé, un privilège réservé exclusivement aux membres de la famille, voire aux membres invités d'honneur à la noce. Ainsi, les alliances entre le citoyen queer et la nation ne se matérialisent pas tant sous le couvert de liens de sang, que de boucliers de sang, formes d'écrans humains et institutionnels qui ne laissent filtrer aucune forme d'expression ou d'action susceptible de troubler l'ordre social hétéronormatif. Dans une économie des droits ou la loi du plus offrant établit la valeur d'une requête d'égalité, il importe de revoir comment les revendications des gays et lesbiennes pour 1' « égalité » à tout prix (c'est-à-dire le mariage, SVP) peuvent aussi participer d'un modèle de citoyenneté à deux vitesses. Un projet qui va non seulement profondément à rencontre de la tradition critique queer, mais qui dans le contexte actuel signifie l'abêtissement des politiques sexuelles et la création d'un zoo national d'animaux domestiques.

Chantal Nadeau ; Université Concordia de Montréal

Article publié dans Les Lettres Françaises, supplément au journal L’Humanité du 31 août 2004


Dossier complet « Queer Théories : genres, classes, sexualités » (format PDF)

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Ce que les gays ont changé : Entretien avec Didier Eribon (2003)

Publié le par Jean-Yves Alt

Juin 1969, New York. Pour protester contre une descente de police dans leur bar favori, les homos manifestent. Premier «coming out» collectif. Désormais les gays vont avancer à visage découvert et tout bousculer sur leur passage: famille, sexualité, art… Cette révolution, le philosophe Didier Eribon la raconte littéralement de A à Z, dans un étonnant dictionnaire (1). Où nous mène-t-elle ? Qu’a-t-elle changé en France ?

Extraits du Nouvel Observateur :

Nouvel Observateur. – […] les homos sont accusés de former des lobbys, des groupes d’influence, de pression voire de cooptation. Y a-t-il une dérive communautariste gay ?

Didier Eribon. – C’est un phénomène classique: dès qu’une minorité revendique son droit à l’existence, les dominants l’accusent immédiatement de vouloir prendre le pouvoir. En fait, on accepte les homosexuels, mais à condition qu’ils se taisent et qu’ils restent «discrets». Aujourd’hui de nombreux gays et lesbiennes n’entendent plus se cacher, et tout le monde devra s’y faire. Mais cette visibilité révèle du même coup une incroyable diversité. Chez les gays comme chez les lesbiennes. Chez ces dernières, il y a les «butchs» très masculines, les «fems» très féminines, les fashion-victims et celles qui ne se soucient guère de la mode, les couples d’amoureuses et les dragueuses… Idem chez les gays: à côté des clubbers qui passent leurs nuits dans les boîtes, il y a ceux qui préfèrent la vie associative; à côté des «nounours», à la masculinité synonyme de pilosité et de corpulence, on trouve les efféminés, ancrés dans la «culture folle» qui connaît un grand renouveau aujourd’hui à Paris; il y a ceux qui adorent Dalida et ceux qui aiment l’opéra, ceux qui lisent André Gide et ceux qui préfèrent les revues porno. Et mille autres possibilités encore… Cette diversité ne se laisse pas du tout résumer en terme de «communauté» et encore moins de «communautarisme». Il s’agit plutôt d’une nébuleuse de subcultures. Ce sont les homophobes qui y voient un mouvement unitaire tendant à se séparer du reste de la société.

N. O. – Mais vous ne pouvez pas nier l’existence de réseaux d’influence et d’entraide.

D. Eribon. – Même en l’admettant, il ne s’agit que de simples réseaux d’interconnaissance. L’historien américain George Chauncey a montré dans son livre «Gay New York» (1994) qui porte sur les années 1890-1940, comment, dès cette époque, les gays qui émigraient dans une grande ville pour y vivre librement leur sexualité étaient aidés par les gens qu’ils rencontraient – dans les bars, les lieux de drague – à trouver un logement, un travail. L’ensemble de ces gestes d’entraide est peut-être perçu de l’extérieur comme une franc maçonnerie gay, mais c’est surtout une façon pour les gays et les lesbiennes de résister à la domination hétérosexuelle. Car il semble assez évident que l’ensemble de la société est plutôt régi par la cooptation hétérosexuelle. Non ?

N. O. – La grande victoire du Pacte civil de solidarité (Pacs), qui est typiquement un droit spécifique, ne révèle-t-elle pas l’existence d’une revendication identitaire structurée ?

D. Eribon. – Personne n’a jamais demandé de droits spécifiques ! Si le Pacs en est un, en effet, c’est parce que le droit au mariage a été refusé aux couples homosexuels. […]

N. O. – En trente ans, les gays se sont imposés comme prescripteurs de tendances. Mais au-delà de la mode et de la musique, où il ne fait pas de doute qu’ils ont au moins une longueur d’avance, pensez-vous qu’ils aient contribué à transformer la société ?

D. Eribon. – Certainement. Ils ont largement influencé l’évolution du couple, de la famille, de la sexualité… Par exemple, ils inventent de nouvelles formes de parenté. Lorsqu’un couple de lesbiennes demandent à un ami gay de faire un enfant à l’une d’elles, et qu’ensuite les trois décident d’élever l’enfant, celui-ci se retrouve avec trois parents, voire quatre, avec le copain du gay, et huit grands-parents. Si on ajoute les nombreux amis dont s’entourent souvent les gays et les lesbiennes, on est très loin du modèle de la famille nucléaire traditionnelle.

N. O. – Beaucoup de gays n’aspirent pourtant qu’à se couler dans le moule du couple monogame et bourgeois.

D. Eribon. – Il ne faut pas croire que les gays ou les lesbiennes rêvent tous de subversion et de transgression. Il y a chez nombre d’entre eux une puissante aspiration au conformisme social. Ou tout simplement l’envie de bénéficier des mêmes droits que les couples mariés. Mais, bizarrement, c’est cette volonté de conformisme qui a le plus déstabilisé l’ordre social et provoqué les oppositions les plus violentes. La subversion n’est pas toujours là où l’on croit ! Dans un couple gay ou lesbien, la répartition des rôles est naturellement moins rigide que dans un couple hétérosexuel. La structure classique père-au-travail mère-au-foyer est déstabilisée. Ce qui crée forcément de nouveaux modèles. De la même façon, les gays ont renouvelé notre vision de l’amour : on peut avoir plusieurs amours au cours de sa vie, on peut aimer deux personnes à la fois. L’amour, ce n’est plus obligatoirement le grand amour qui va du coup de foudre jusqu’à la mort. […]

N. O. – Ne pensez-vous pas qu’en gagnant en visibilité et en influence, le mouvement gay va du même coup perdre en créativité ?

D. Eribon. – Je ne crois pas. Michel Foucault le disait: il faut à la fois revendiquer les droits existants, mais il faut surtout créer de nouvelles formes de relations entre les individus, et essayer de faire reconnaître par le droit d’autres liens, comme ceux de l’amitié par exemple. Le Pacs qui dans sa première mouture prévoyait la reconnaissance juridique de «duos» – deux amis, un frère et une sœur, deux cousins… – s’inscrivait dans cette logique innovante. Mais bien sûr, ça été refusé à grands cris. […]

Extraits du Nouvel Observateur n° 2012, Ursula Gauthier et Marie Lemonnier, jeudi 29 mai 2003


(1) ■ Didier Eribon (dir.), Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes, Larousse (28 mai 2003) Dictionnaire illustré et international consacré aux cultures gays et lesbiennes contemporaines depuis la fin du XIXe siècle. Contient 570 articles et 50 dossiers thématiques.

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Réflexions sur l'homophobie

Publié le par Jean-Yves Alt

Quel est le sens de la notion même d'homophobie ?

L'homophobie est-elle une question limitée à l'homosexualité et son acceptation, ou beaucoup plus largement la haine et la stigmatisation des qualités considérées féminines chez les hommes, et dans une autre mesure, des qualités dites masculines chez les femmes ?

Et ce dénigrement, cette haine, ne proviendraient-ils pas d'une angoisse plus profonde encore, de la peur de l'autre en soi (concept utilisé par Daniel Welzer-Lang), c'est-à-dire de cette femme qui sommeille en chaque homme, de cet homme qui dort en chaque femme, de cet homosexuel-le qui, sait-on jamais, n'attend peut-être en nous que de s'éveiller ?

Comment alors ne pas lier l'homophobie aux pseudos-frontières des genres masculins et féminins (qui n'ont rien à voir avec le sexe biologique) et à leurs rapports de pouvoir ?

La peur de l'autre en soi peut certes s'entendre comme crainte de voir émerger une partie de moi-même dont je ne veux pas (l'autre-DE-moi), mais aussi comme crainte de l'autre en tant que tel (l'autre-QUE-moi), angoisse de la différence du seul fait de son étrangeté. Les racistes de tous poils ont depuis longtemps cultivé et exploité cette méfiance devant ce qui est inconnu ou différent.

La part de mystère donc de menace que recèle l'autre - l'homosexuel pour l'hétérosexuel, la femme pour l'homme, l'homme pour la femme, l'étranger pour l'autochtone, l'autochtone pour l'étranger, etc.- nous l'avons tous crainte, un jour ou l'autre, en notre for intérieur.

Interroger nos connaissances, nos attitudes et nos valeurs face à l'homosexualité et l'homophobie est une façon salutaire de traquer l'ignorance, qui fait le lit de l'intolérance. Mais tout le monde est-il prêt à s'interroger sur cela ?

L'injonction à la virilité est un code de conduite très puissant dans les représentations et les pratiques sociales des hommes... C'est dans le groupe des pairs que, dès le plus jeune âge, les garçons apprennent qu'ils doivent se différencier des femmes : ne pas se plaindre, apprendre à se battre, apprendre aussi à être les meilleurs... Tout ce qui n'est pas conforme à la conduite virile va être classé comme féminin. Le garçon qui n'y adhère pas va être la risée des petits camarades, exclus du groupe des hommes, souvent violenté. De fait, les hommes vont être socialisés à la violence masculine des plus forts sur les plus faibles. C'est d'ailleurs cette même violence qu'ils vont reproduire par la suite dans le monde du travail, dans le couple...

Aujourd'hui, la domination masculine perd de sa force, et les nouveaux modèles masculins restent à définir. Pour parodier Simone de Beauvoir, on pourrait dire en effet que « l'on ne naît pas homme, on le devient ». Aujourd'hui, les "grands hommes" qui sont les modèles d'identification masculine sont les hommes politiques, les médecins, les capitaines d'industrie qui, dans le contexte de l'économie mondialisée, ont le pouvoir de délocaliser et mettre des milliers de personnes au chômage... Or, pour faire partie de ces grands hommes, on peut être petit et fluet... Il existe donc une recomposition des formes de domination.

Dans certains quartiers restent les garçons qui souvent n'ont pas de travail, ne peuvent pas faire valoir leurs qualités intellectuelles ni physiques. La valorisation par la virilité à laquelle, d'ailleurs, ils ont été socialisés, est pour eux une sorte d'exutoire. Quels moyens ont-ils de se prouver qu'ils sont des hommes si ce n'est en utilisant ce à quoi ils peuvent avoir accès : la violence, violence homophobe entre garçons, violence sexiste envers les filles (cf les filles-mères cataloguées de salopes, putes..)

En fait, quels sont les hommes repérés, désignés et accusés d'homosexualité ? Ceux qui ressemblent aux femmes, ceux qui portent des tenues efféminées, ou qui ont des manières de dire et de faire que l'on peut qualifier de féminines. Un homosexuel qui se cache, ou qui présente tous les signes de la virilité, n'est pas concerné. Bien plus, la critique - ou l'agression- de la part féminine chez l'homme, dire qu'un homme efféminé est un homosexuel, un pédé, un enculé, n'a pas de rapport avec la sexualité de cet homme. C'est un produit de l'éducation, du social. Chaque culture définit ses propres critères de masculinité. Chez les intégristes musulmans, un homme, un vrai, un viril, a les yeux maquillés.

Et pour les homosexuels ? Le message distillé par l'homophobie est clair : pour vivre heureux, vivez cachés ou changez ! Sinon, si jamais vous êtes assimilés à ceux qui ne sont pas des hommes (autrement dit des hétérosexuels virils), vous serez traités comme des femmes et vous risquez l'agression et la stigmatisation. L'homophobie exhorte les hommes, homosexuels ou pas, à adopter sous la contrainte les codes virils.

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Le code pénal comme nouveau catéchisme

Publié le par Jean-Yves Alt

Au cours des trois dernières années le nombre des prisonniers en France a progressé de 20%. Il faut s'interroger sur le pourquoi de cette incroyable inflation carcérale. Qu'est-ce qui arrive donc à notre société pour qu'elle soit conduite à mettre en prison un nombre sans cesse croissant d'hommes ou de femmes ?

Notons d'abord que le problème n'est pas propre à la France. Aux États-Unis, l'évolution a été bien plus vertigineuse. En trente ans, le nombre de détenus y est passé de 260 000 à deux millions. C'est bien ce chemin que paraissent suivre la France et même l'Europe. Pourquoi ? Plusieurs raisons se conjuguent :

■ D'abord le durcissement répressif vient répondre, incontestablement, à un sentiment d'insécurité partout répandu.

■ On doit également prendre en compte l’augmentation d'un type de délinquance, sexuelle par exemple, des comportements hier tolérés ou ignorés et aujourd'hui pénalisés : harcèlement, inceste, etc.

■ Il faut aussi compter avec la pratique de plus en plus systématique de la détention préventive.

■ Mais on peut aussi parler de la «pénalisation» irrésistible de nos sociétés ou même de cette «imbécillité pénale» (évoquée par l'essayiste Sébastian Roché *) à laquelle nous serions en train de sacrifier.

Qu'est-ce à dire?

Que lorsqu'une société n'est plus capable de produire des normes morales ou éthiques collectives, elle devient mécaniquement plus répressive. Quand aucun catéchisme (religieux, républicain, ouvrier, syndical, laïque, etc.) n'est plus accepté et intériorisé, il n'en reste plus qu'un : LE CODE PENAL.

La répression devient ainsi l'ultime et fausse réponse qu'une société déboussolée tente d'apporter à ses tourments.

C'est ce qui arrive lorsque, à force de dénoncer un prétendu «ordre moral», on n'a pas vu que s'installait subrepticement, et à sa place, un ordre pénal autrement redoutable...

* Sociologie politique de l'insécurité de Sebastian Roché, PUF, coll : Quadrige, 2004, ISBN : 2130537049. Sébastian Roché est politologue, secrétaire général de la Société européenne de criminologie 2001-2003, et enseignant à Science-Po Grenoble. Il est chercheur au CNRS et responsable du pôle sécurité et société.


Lire aussi sur ce blog : Contre ceux qui demandent à l’État d’être toujours plus répressif

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