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Articles avec #histoire tag

La nudité chez les grecs par Maurice Sartre (2/2)

Publié le par Jean-Yves Alt

Gymnos signifie « nu » en grec, mais peut désigner une nudité partielle (guerrier sans arme, femme court vêtue) ou totale.

Nuditas est souvent attribué au romain Tertullien (fin du IIe siècle de notre ère) qui désigne la nudité des organes génitaux ou l'absence de poils.

A l'image des dieux, figurés nus, les hommes se dénudent lors des processions. L'origine de la nudité grecque pourrait être sacrée (née à Athènes en l'honneur d'Athéna), reprochant à l'éducation nouvelle de pousser les adolescents à cacher leur nudité derrière leur bouclier, véritable offense, à la déesse.

Comaste (homme participant à un cortège de buveurs chantant et dansant en l'honneur de Dionysos), vers 460-450 av. J.-C.

Aucun auteur ancien n'établit les raisons de cette nudité rituelle qui, peut-être, n'a d'autre raison que d'assimiler le fidèle à son dieu. Car ce qui est sûr, c'est que les dieux eux-mêmes sont souvent figurés nus.

Pour certains d'entre eux, même, cela semble être la règle : Poséidon, Hermès, Apollon, Dionysos, Zeus lui-même, quels que soient les attributs dont on les dote par ailleurs (couronne, manteau, trident, etc.), se découvrent presque totalement, exhibant leur virilité sans ostentation (il ne s'agit pas de cultes de fécondité), mais sans pudeur.

Il en va de même lorsque les artistes se plaisent à représenter des hommes nus, le sexe bien visible, y compris dans des circonstances ou des postures où la nudité paraît improbable. Ainsi, rien (en dehors de quelques épisodes très spécifiques) n'indique que les guerriers grecs aient jamais combattu nus ; ils le sont néanmoins souvent sur les vases.

Le combat serait-il assimilé à une épreuve sportive ? Il existe une tradition de nudité guerrière à Sparte et à Corinthe, et d'une manière générale chez les Doriens : ne dit-on pas « se comporter à la dorienne » pour dire « se dénuder » ?

La nudité du guerrier peut avoir une fonction apotropaïque (conjurer le mauvais sort), ou magique, à des fins de protection.

La nudité chez les grecs par Maurice Sartre (2/2)

Armurier Grec (400 avant JC) conformant un casque (kranos) pour soldat d'infanterie

De même, on représente volontiers nus des artisans dont on peut douter qu'ils aient travaillé sans aucun vêtement, ne serait-ce que pour se protéger (ainsi le forgeron devant sa forge). Mieux, dans la peinture sur vase, qui seule permet ce type d'artifice, le peintre laisse volontiers apparaître le sexe des personnages à travers la tunique.

in L'Histoire n°345, Dossier « Le corps mis à nu » : extrait de l'article de Maurice Sartre « Le propre de l'homme… grec », septembre 2009


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Stonewall : D'accord ! Mais comment ?

Publié le par Jean-Yves Alt

Les émeutes de Stonewall ont certes marqué une ère nouvelle dans la revendication identitaire gay. Mais elles ne doivent faire oublier que le processus était largement entamé depuis la Seconde Guerre mondiale.

« En tant que vieil homosexuel, j'ai trouvé que le moment le plus émouvant de la cérémonie militaire d'Arromanches fut l'image de ces deux vétérans parachutistes se tenant par la main. Un geste de fierté affichée qu'il est difficile de trouver parmi les gens de ma génération. »

Les images du reportage télé évoquées par ce lecteur de Capital Gay, ont été réalisées à l'occasion des cérémonies marquant le cinquantième anniversaire du débarquement allié sur les côtes de Normandie. Avec ces quelques lignes, il met le doigt sur un sujet peu traité : la participation de milliers de lesbiennes et de gays à la Seconde Guerre mondiale, et ses conséquences sur leur existence.

La "planète gaie" vient de célébrer en fanfare le vingt-cinquième anniversaire des émeutes de Stonewall, considérées comme le point de départ du mouvement homosexuel moderne de revendication égalitaire. La date du 28 juin 1969 constitue depuis un marqueur historique fort utile. L'histoire de la lutte des lesbiennes et des homosexuels pour une meilleure place dans la société américaine remonte néanmoins à un peu plus loin.

L'autre étape importante de l'histoire gay

L'historien gay américain spécialiste de la question, Allan Bérubé, considère la Seconde Guerre mondiale, et la mobilisation massive qu'elle a provoquée à travers les Etats-Unis, comme l'autre étape importante de l'histoire des gays d'Amérique du Nord. Cette mobilisation a entraîné une migration et un brassage qui ont fourni l'occasion à des milliers d'hommes et de femmes de prendre conscience de leur homosexualité et de partager pour la première fois cette conscience avec d'autres.

Au cours des mois qui suivent l'entrée en guerre des Etats-Unis, plus de 15 millions de civils américains, en majorité des femmes, se mettent en mouvement à l'intérieur de l'Union. Un nombre équivalent d'hommes partent sous les drapeaux. Les femmes partent travailler dans les usines d'armement. Elles portent des vêtements d'hommes, assument des tâches "masculines", travaillent et vivent ensemble.

Lisa Ben se souvient de son installation dans un meublé de Los Angeles : "A l'étage du dessus, vivaient plusieurs filles. Un jour, alors que nous prenions le soleil sur le toit du garage, elles me demandèrent : "Aimes-tu les garçons ou sors-tu seulement avec des filles ?" Je répondis : "Je préférerais ne sortir qu'avec des filles." "As-tu toujours pensé comme cela ?" "Oui !" "Alors, tu es des nôtres !" "Qu'est-ce que vous voulez dire, vous aussi ?" Plus tard, elles m'emmenèrent dans un club de basket féminin, puis danser au If Club. Et là, j'ai rencontré beaucoup de filles." Cette expérience transforme si profondément l'existence de Lisa Ben, qu'aussitôt la guerre terminée, elle crée, avec sa machine à écrire et une pile de carbones, la toute première lettre américaine d'information lesbienne baptisée Vice-Versa.

Stonewall : D'accord ! Mais comment ?

L'armée et l'éclosion des relations lesbiennes

Les femmes américaines sont aussi sollicitées par l'armée. Une campagne nationale de recrutement les invite à rejoindre les bataillons féminins de l'armée de l'air, de la marine, et de l'armée de terre. La vie militaire présente un environnement favorable à l'éclosion de relations lesbiennes.

Sami raconte son passage dans la Navy : "J'étais dans la chambrée, avec cette femme que j'admirais énormément. Elle était un peu plus âgée que moi. Très à l'aise, avec beaucoup d'humour. Adorable. Nous étions assises l'une à côté de l'autre sur un lit, lorsqu'elle a commencé à caresser ma jambe. Je me suis dit : "Wouah ! Que se passe-t-il ?"

Je suis devenue extrêmement excitée par ce développement inattendu. Et me suis sentie instantanément charmée par cette femme. Nous avons fini par coucher ensemble et avons vécu une folle histoire d'amour. Elle n'avait jamais eu une relation aussi profonde avec une femme. Nous nous sentions si bien ensemble. Je me suis dit : "C'est désormais clair pour moi, il en sera toujours ainsi."

Peu de temps avant l'attaque de Pearl Harbor, l'armée de terre et la marine américaine adoptent, pour la première fois, un certain nombre de dispositions visant à identifier et éliminer tout homosexuel de l'armée. L'entrée en guerre pose un cruel dilemme : comment expulser les homosexuels des rangs au moment où le pays a besoin de chaque homme valide ? Et comment déterminer qui est réellement homosexuel ?

La chasse aux sorcières

Les bureaux de conscription deviennent, du jour au lendemain, experts en la matière. Des millions d'hommes se voient demander, droit dans les yeux, s'ils ont jamais eu des expériences ou des désirs homosexuels. Pour beaucoup, la première occasion d'envisager leur existence d'un point de vue homosexuel.

Les autorités militaires reconnaîtront avoir malgré tout incorporé pendant la guerre au moins un million d'homosexuels. Beaucoup découvrent leur identité sexuelle avec la vie de caserne. Si la hiérarchie se résout à tolérer la présence d'homosexuels dans les rangs, à cause du manque chronique de "main d'œuvre", le fait d'être surpris en flagrant délit constitue, en revanche, un crime grave. Les surveillants de prisons militaires ont l'habitude de casser la gueule aux détenus homosexuels et aux prisonniers de couleur.

Certains homosexuels cherchèrent à quitter l'armée. Le règlement militaire considérant l'homosexualité comme "une habitude ou un trait de caractère indésirable", la réforme est automatique. Un certificat de réforme pour homosexualité, imprimé sur un papier spécial bleu, entraîne la perte des droits à une pension militaire, et compromet sérieusement la réinsertion dans la vie professionnelle civile. Des milliers d'hommes et de femmes ainsi réformés partent chercher refuge à New York, San Francisco et Los Angeles, et y créent les premières communautés homosexuelles urbaines. Ceux qui sont condamnés à des peines de prison, se retrouvent affublés d'un uniforme bleu et isolés dans des bâtiments spéciaux.

Il est assez difficile de maintenir une relation sous les drapeaux. Déplacements, mutations, mouvements de troupes, départ pour l'Europe, autant de risques de séparation. Parfois l'amante, ou l'amant, ne revient pas. Pendant la guerre, un nombre considérable de lesbiennes et d'homosexuels ont eu à faire face à la disparition de l'être aimé dans le silence et la solitude. Un aviateur noir se souvient de la mort de son ami : "A cette époque, il était impossible de dire à qui que ce soit qui nous étions l'un pour l'autre. Un matin, il vint me voir et dit : "J'aimerais déjeuner avec toi. Retrouvons-nous à midi au mess." J'ai répondu que ce serait parfait. Et puis vers midi moins le quart, je regardais par la fenêtre lorsque j'ai vu cette énorme explosion. Son avion était en flamme là, devant moi. Il est mort. Impossible d'avaler ce genre de chose. J'ai arrêté de vivre pendant un certain temps. Je n'ai pas pu le pleurer. J'aurai couru le risque d'être 'identifié" et traité comme ces hommes en bleu."

Avec la fin de la guerre, en août 1945, beaucoup d'homosexuels patriotes découvrent que le pays pour lequel ils se sont battus, se retourne à nouveau contre eux. Les églises, les média, l'école, le gouvernement se lancent dans une énorme campagne de propagande visant à reconstruire la famille nucléaire, replacer les femmes dans leur rôle traditionnel et promouvoir une morale sexuelle conservatrice. Avec le communiste, l'homosexuel se retrouve dépeint comme un ennemi invisible et dangereux.

Naissance des premières communautés homosexuelles

Bienvenues pendant la guerre, les lesbiennes engagées sont désormais systématiquement "réformées". En Europe et en Asie, des milliers de soldats homosexuels sont placés en détention dans des camps militaires, et rapatriés dans des navires spécialement affrétés. Nombre de ces hommes "congédiés", ne pouvant retourner dans leur région d'origine, s'établissent dans les grands ports américains, où ils participent à l'expansion des premières communautés urbaines homosexuelles.

La chasse aux sorcières dont ils sont à nouveau l'objet, force beaucoup d'homosexuels à réaliser l'étendue de l'oppression qui leur est imposée, et à prendre conscience de leur identité en tant que minorité. Les années qui suivent la fin de la guerre voient l'émergence des premiers groupes lesbiens et homosexuels américains. D'abord associations d'anciens combattants, puis groupes plus militants comme la "Mattachine Society" et les "Daughters of Bilitis". Les homosexuels vétérans de la Seconde Guerre mondiale posent là les bases qui permettront l'explosion des émeutes de Stonewall, et l'avènement de la "gay libération".

D'après Marching to a différent drummer : lesbian and gay GIs in World War II, d'Allan Bérubé, extrait de Hidden from history, dirigé par M. Dubermon, M. Vicinus et G. Chauncey ; New Americon Library, 1989.

Revue Tribus n°7, Joseph-Marie Hulewicz, septembre 1994

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Le marquis de Sade et la sodomie

Publié le par Jean-Yves Alt

Le concept de sodomie n'a désigné uniquement le rapport sexuel entre individus du même sexe que fort tard. Même au XVIIIe siècle, on préférait rester flou sur l'existence de telles pratiques.

Au Moyen-Age, les pénitentiels désignent ainsi sous le vocable de sodomie des actes qui relèvent de la masturbation ou de l'éjaculation en dehors du sexe féminin. La réprobation des activités sexuelles remonte seulement à la fin de cette période, quand la syphilis commence à faire des ravages. On promulgue alors des édits pour interdire les bordels. La prostitution devient une activité délictueuse. On peut estimer que l'incrimination des pratiques homosexuelles s'inscrit à cette époque dans un souci général de contrôler la débauche.

La sodomie, dans la mentalité des intellectuels français du XVIIIe siècle, est considérée comme une pratique sexuelle liée à l'apprentissage de l'érotisme. Ce n'est pas seulement un acte homosexuel. Il suffit de lire Sade, mais aussi les romans libertins et pornographiques de l'époque pour se rendre compte que c'est une pratique qui prend une valeur symbolique détachée du sujet avec lequel on l'exerce. « Tenons-nous donc pour bien assurés qu'il est aussi simple de jouir d'une femme d'une manière que de l'autre, qu'il est absolument indifférent de jouir d'une fille ou d'un garçon », écrit Sade (in « La philosophie dans le boudoir / Français, encore un effort si vous voulez être républicains / Les mœurs).

La sodomie enfreint l'interdit religieux et cela suffit avant tout pour lui donner une totale légitimité sensuelle.

Chez les gens raffinés, le plaisir compte avant tout. Qu'importe la façon dont il a été obtenu. En fait, le XVIIIe siècle invente l'érotisme. Il est polymorphe et sans tabou. Sade fait dire au chevalier de Mirvel qui vante ses expériences sexuelles avec des hommes : « Je ne me livre à ces goûts bizarres que quand un homme aimable m'en presse. Il n'y a rien que je ne fasse alors. » Le chevalier décrit ensuite à madame de Saint-Ange une partie avec trois de ses amis masculins pour ajouter aussitôt : « Mais quoi qu'on en dise, tout cela, ce sont des extravagances que je ne préférerai jamais au plaisir des femmes. » (in « La philosophie dans le boudoir / Premier dialogue »).

Dans la sensibilité érotique du XVIIIe siècle, la sodomie est un acte en soi. Si un homme la pratique avec quelqu'un de son sexe, cela reste quand même « bizarre » ou « extravagant ». Mais, ce faisant, il n'est pas atteint dans son identité masculine. Cela ne veut pas dire que la réprobation de tels actes n'ait pas existé. L'opinion y était aussi hostile qu'aujourd'hui au Caire ou à Tunis. La police se chargeait de poursuivre les débauchés.

En fait, Sade, en émettant certaines restrictions sur la valeur de l'acte homosexuel, anticipe des discriminations futures. Les libertins de l'époque s'intéressent déjà à la personnalité non conformiste de ceux uniquement attirés par une personne de leur sexe. On leur reproche une spécialisation sexuelle incompréhensible alors qu'il faut jouir de tout. La sodomie oui ! mais les sodomites non ! Même si le chevalier de Mirvel condamne ceux qui répondent par des coups de canne aux propositions homosexuelles, il ajoute : « L'homme est-il maître de ses goûts ? Il faut plaindre ceux qui en ont de singuliers mais ne les insulter jamais : leur tort est celui de la nature. » (in « La philosophie dans le boudoir / Premier dialogue »).

Les sodomites ont tort et il faut les plaindre. Les révolutionnaires, au moment où Sade écrit ces lignes, pensent la même chose. Pour Condorcet, « c'est un vice bas, dégoûtant, dont la véritable punition est le mépris » (in « Œuvres complètes de Condorcet / Vie de Voltaire / note : sodomie »).

Mais le Code pénal ne doit pas se préoccuper d'eux, leur problème n'est pas du ressort de la justice des hommes. C'est là le grand progrès réalisé par la pensée révolutionnaire. La sodomie est une pratique privée. Quant aux sodomites, on pense que moins on en parlera, moins ils seront nombreux. Chez les philosophes, l'idée commune était que la répression de telles conduites avait l'inconvénient d'en faire la publicité et de créer des vocations. D'une certaine manière, l'argument a pu jouer chez les rédacteurs du Code pénal. Marat ne disait-il pas : « Sévir contre certains crimes fort rares, c'est toujours en faire naître l'idée » ? En fait, pour Marat, ce n'était pas tant la sodomie qui était rare que les sodomites, personnages minaudant qu'il côtoyait sous les voûtes du Palais-Royal.

Sade, dans le cinquième dialogue de « La philosophie dans un boudoir », fait prononcer par Dolmancé ce qui est sans doute le premier plaidoyer défendant l'homosexualité. Décrivant celui qui trouve deux plaisirs à « être à la fois amant et maîtresse », Dolmancé précise : « Examinez sa conformation, vous y observerez des différences totales avec celle des hommes qui n'ont pas reçu ce goût en partage. » et plus loin : « Serait-il donc possible que la nature, en les assimilant de cette manière à des femmes, pût s'irriter de ce qu'ils ont leurs goûts ? »

Pour Sade, la sodomie est naturelle. Il suffit de voyager pour s'en rendre compte : « Découvrons-nous un hémisphère, nous y trouvons la sodomie. » (in « La philosophie dans le boudoir / Cinquième dialogue »). A l'aide de multiples exemples, il prouve qu'elle est partout présente, en tout temps, et que c'est le vice des peuples guerriers.

La philosophie dans un boudoir de Sade paraît en 1795 à Londres. Pour important que soit ce texte, il ne représente pas l'opinion de l'époque : il permet de saisir au-delà de la problématique sadienne la vision de l'homosexualité d'un intellectuel noble de l'époque. D'autant que Sade a été poursuivi et condamné à mort par contumace en 1772 pour crime d'empoisonnement et de sodomie : « Est-il possible d'être assez barbare pour oser condamner à mort un malheureux individu dont tout le crime est de ne pas avoir les mêmes goûts que vous ? On frémit lorsqu'on pense qu'il n'y a pas encore quarante ans l'absurdité des législateurs en était encore là. » La philosophie dans le boudoir / Français, encore un effort si vous voulez être républicains / Les mœurs)


Lire aussi : Le marquis de Sade, précurseur de la libération homosexuelle par René Soral

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Rapports des lieutenants de police sous Louis XIV

Publié le par Jean-Yves Alt

Louis XIV, soucieux d'ordre et de discipline, fut le créateur de la police parisienne ; la charge de lieutenant de police fut confiée par lui d'abord à Nicolas de La Reynie, puis à René d'Argenson, qui furent tous deux des ancêtres des préfets de police du XIXe siècle ; leur surveillance, dans ce Paris qui comptait environ 500.000 habitants, était d'une minutie extraordinaire, grâce à un réseau d'indicateurs et d'agents secrets.

Presque chaque jour, le lieutenant de police adressait au ministre compétent un rapport sur les événements de Paris, et le roi en personne prenait connaissance des plus importants. Parfois, certaines affaires, où étaient impliquées des personnes de grande famille, étaient suivies de près par le souverain et le gouvernement.

Voici, à titre d'exemple, quelques-unes des histoires les plus représentatives :

■ En 1700, une Mme de Murat, lesbienne et hystérique, fut l'objet d'une surveillance persévérante, et il fallut plusieurs interventions du ministre Pontchartrain pour l'exiler de Paris. Il est vrai que cette dame était d'une violence peu commune, et qu'avec son amie Mme de Nantiat, elle faisait régner la terreur sur son quartier, pissait par les fenêtres, et battait ceux qui osaient critiquer ses mœurs. Enfermée au château de Loches, elle scandalisait encore les autorités par les lettres qu'elle écrivait à ses amies, et le ministre, sur l'ordre du roi, lui fit supprimer cette liberté. (1)

■ En 1701, la police a son attention attirée par plusieurs familles qui se plaignent de disparitions de garçons de 17 ou 18 ans ; l'enquête s'oriente vers un nommé Neel et un nommé La Guillaumie, et on découvre tout un réseau de « traite » : Neel séduit les garçons, puis les vend à La Guillaumie. Le frère d'un Conseiller au Parlement, Le Mas de Saint-Venois, est compromis dans cette trouble affaire. Mais – contraste entre la théorie et la pratique – aucun n'est condamné à mort : Neel est enfermé au donjon de Vincennes pour le restant de ses jours, La Guillaumie au couvent de la Charité à Charenton, Le Mas de Saint-Venois est exilé à Tulle. (1)

■ Parfois, la mansuétude est plus grande encore : le sieur de La Parisière, qui prostituait des jeunes gens sur les promenades, s'en tire avec quelques mois de prison au Fort l'Evêque (1703) : il est vrai qu'il a déclaré que « n'ayant dans sa province qu'une femme fort mauvaise et fort ennuyeuse, il avait mieux aimé rester à Paris » ; et peut-être le juge avait-il été sensible à l'argument. (1)

■ Dans le cas des ecclésiastiques, on prend l'avis de leur évêque ainsi, en marge du rapport sur l'abbé de Rochefort, qui écrivait à un jeune charron de Vaugirard et à un laquais des lettres d'amour enflammées, le ministre écrit : « A. M. le Cardinal de Noailles son avis ? » (1)

■ L'arrestation d'un homme met assez souvent la police sur la piste de toute une filière où, bien vite, apparaissent de si grands noms qu'on étouffe l'affaire. En 1702, un propriétaire de meublé, Martin, vient à la police dénoncer son locataire Petit, un garçon de 25 ou 26 ans, qui faisait la débauche dans sa chambre avec toutes sortes de garçons rencontrés dans les jeux publics. On arrêta donc ledit Petit, et on trouve dans sa malle des documents compromettants pour le comte de Tallard, lieutenant-général des armées du roi ; on l'enferme à la Bastille d'où il sera plus tard transféré aux Chartreux. (2)

■ Une autre affaire éclate en 1702. Elle débute par l'arrestation d'un nommé Lebel, âgé de 24 ans, « beau garçon, bien fait, ci-devant laquais, et qui maintenant se fait passer pour homme de qualité ». Incarcéré à la Bastille, Lebel est interrogé, et commence à donner des noms : celui qui l'a débauché le premier, dit-il, alors qu'il n'avait que dix ans, est un certain Duplessis, qui « se promène tous les jours dans le jardin du Luxembourg pour y séduire de jeunes écoliers ». Duplessis organisait chez lui des orgies de jeunes gens « dont il abusait successivement ». Par lui, Lebel avait connu Coustel, « qui est non seulement un sodomite mais un impie », et Astier, dont l'occupation quotidienne consistait à aller racoler des garçons dans les billards de la place Saint-Michel ; tous trois – Duplessis, Coustel, Astier – vivaient des profits retirés de la prostitution des jeunes gens qu'ils « protégeaient ». Un de leurs amis, Leroux, tenait derrière la Madeleine un bureau de placement pour « laquais jeunes et bien faits et les envoyait « à des seigneurs de province lorsqu'on lui en demand[ait] ». Puis, toujours dans l'entourage de ces trois sinistres personnages, voici toute une série d'abbés : l'abbé de Campistron, l'abbé de Larris qui se prostitue pour son propre compte, l'abbé Lecomte chassé du Séminaire Saint-Magloire, l'abbé Servien, fils de l'ancien ministre Abel Servien. Puis, on voit apparaître les grands seigneurs, clients des fournisseurs de beaux garçons : le maréchal-duc de Vendôme, le duc de Lesdiguières, le duc d'Estrées, l'ambassadeur du Portugal... (2)

■ L'abbé Chabert de Fauxbonne passait ses après-midi à chercher l'aventure sur les quais près de l'Hôtel de Ville, là où les bateliers se divertissaient une fois le travail terminé et où flânaient les manœuvres en quête d'embauche... Le 28 avril 1704, il remarqua un beau garçon qui regardait les joueurs de quilles, et vin s'accouder au parapet à côté de lui ; la conversation engagée sur la pluie et le beau temps, l'abbé demanda à son interlocuteur son nom — il s'appelait Gillain — s'il était marié — oui, depuis trois ans — s'il avait des enfants — un seul —. Sur quoi il s'exclama : « Quoi, n'avoir qu'un enfant depuis tant de temps ! Que n'en faites-vous ? ». Puis il proposa à Gillain d'aller dans sa chambre pour y boire une bouteille de bière. Gillain ayant répondu qu'il était trop tard, il revint le lendemain, acheta de la bière, monta à la chambre de Gillain et, une fois là, fit au brave garçon des propositions si précises que celui-ci lui dit « qu'il voyait bien ce qu'il lui demandait, mais qu'il n'avait pas le temps ». L'abbé renouvela la même tactique quelques jours après – le 8 mai – avec un autre garçon, nommé Simonnet ; une fois dans la chambre, il lui proposa de se divertir avec lui... Malheureusement, Simonnet était indicateur de police, et un rapport fut mis sous les yeux de D'Argenson. Prévenu, le ministre Pontchartrain fit enfermer l'abbé Chabert de Fauxbonne à la Bastille, puis à Bicêtre, et enfin, après six mois de détention, le fit reconduire à Valence, son diocèse d'origine : il avait trente ans. (2)


(1) Rapports inédits du lieutenant de police René d'Argenson (1697-1715), publiés d’après les manuscrits conservés à la Bibliothèque Nationale, Introduction, notes et index par Paul Cottin, Paris, Librairie Plon, 1891, 418 pages, pp. 13 à 174 pour les exemples cités

(2) François Ravaisson, Archives de la Bastille, Paris, Librairie Durand & Pédone-Lauriel, volume XI


d'après un article de Marc Daniel (Michel Duchein) publié dans la revue Arcadie n°43/44 (juillet/août 1957)

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Confidences et aveux d'un homosexuel parisien (vers 1860)

Publié le par Jean-Yves Alt

« Là est donc le point de départ de tant d'existences scandaleuses. Cet amour qui s'évapore en amour de soi-même a, ainsi que le dit Rousseau, d'autant plus de dangers pour les âmes timides qu'il est tout dans l'imagination et que celui qui s'y adonne en fait autant de scènes amoureuses, qu'il colore à son gré, comme il se donne, à sa fantaisie, la possession de telle ou telle femme qu'il ose à peine regarder. C'est donc l'amour qui tue l'amour, puisque cet amour solitaire annule tous désirs propres à l'amour réel. Oui, cette timidité éloigne l'idée de possession des femmes ; en chérissant leurs mères comme ils feraient de sœurs, en les révérant comme des êtres à part, les hommes ainsi formés acquièrent une retenue pusillanime vis-à-vis des femmes, qui prend sa source dans l'amour excessif qu'ils leur portent. Ceci est l'exposé de certaines remarques observées relativement à quelques natures d'élite. Tous les pédérastes n'ont pas, pour pallier leurs vices, des excuses aussi puissantes ; car alors la délicatesse de leurs sentiments excuserait grandement leurs fautes lascives. Ainsi divinisées, les femmes perdent à leurs yeux leur abordabilité ; en les aimant trop, ils n'aiment plus ; les désirs se changent en extases, la contemplation remplace les idées passionnées , en regardant celles qui doivent leur donner la connaissance du bonheur, comme des êtres égaux aux anges, ils en arrivent à ne plus désirer ce bonheur ; leurs cœurs se replient sur les sentiments qui y frémissent et ils en étouffent les battements, comme l'oiseleur de sa lourde main comprime les battements de l'aile de l'oiseau qu'il tient captif. Si de semblables circonstances agissent sur des jeunes gens conformés richement, capables d'affronter dans des relations d'amour les exigences de la femme la plus passionnée, combien doivent-elles influencer et paralyser la hardiesse de l'adolescent qui, pour vaincre sa timidité, aurait besoin de tous ses avantages et qui, loin de là, se trouve en être privé presque complètement ? Ce fut ce qui m'arriva. Je ne veux pas ici chercher des excuses à ma vie de corruption et de désordre, je ne veux point non plus faire une généralité d'une erreur de la nature, mais je tiens à établir que je ne suis ni plus mauvais, ni plus pervers que beaucoup qui se croient en droit de me jeter le mépris et l'insulte. Mes vices ont été prématurés, sans doute ; mais ils n'ont été ni plus puissants, ni plus nombreux que ceux de bien des hommes. Longtemps je me suis ignoré moi-même ; longtemps, en voyant mes camarades de classe se flétrir par de dangereux plaisirs, je suis resté ignorant ou, pour mieux dire, indifférent. Je puis l'attester ; placé dans d'autres situations, ma vie eût pu être meilleure, tout au moins, moins coupable. Quand je vois tant d'hommes, plus heureusement doués que moi, se laisser entraîner par leurs passions, affirmer que, doué comme eux, je n'eusse pas fait de même, serait de la forfanterie. Je n'en ai pas un atome en écrivant ce livre ; je dis ce que je sens être, ce que j'ai ressenti, ce qui est vrai, ce qui m'est dicté par de longues et minutieuses observations. »

Arthur W. (pseudonyme d'Arthur-Louis Belorget)

in Bougres de vies (Queer Lives) : huit homosexuels du XIXe siècle se racontent, William A. Peniston et Nancy Erber (dir.), Éditions ErosOnyx/Documents, mai 2012, ISBN : 978-2918444114, pp. 38-39

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