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Articles avec #histoire tag

1790 : L'Ordre de la Manchette, en assemblée, décrète

Publié le par Jean-Yves Alt

L'Ordre de la Manchette, et tous les Chevaliers dudit, épars dans les soixante Districts de Paris ; ensemble ceux de Versailles, constitués en Assemblée législative et souveraine, ont décrété et décrètent ce qui suit :

ARTICLE I :

L'Assemblée des Bougres, Bardaches, Bardachins, Bardachinets et Tribades, à laquelle, pour grâce spéciale, sont annexées les Chevalières de la Pantoufle, Tribades et Croquaneuses, qui ont prononcé le serment de se prêter à tout, et de présenter aux Chevaliers de notre ordre, ce qu'il leur plaira de découvrir ; a arrêté, dans sa séance, que, d'après le rapport à elle fait par son Comité de Vérification, sur l'étendue et la prospérité des Droits de l'Homme, il sera permis à tout Chevalier de la Manchette d'user de sa personne, pour donner ou recevoir, comme bon lui semblera, soit dans les avenues de Sodome, dites des Feuillans, au jardin de l'Amitié, sous les auspices du Comte de Rouhault, au Panthéon et à la Loge des neuf Soeurs, même dans les allées du Luxembourg, quoi qu'en puisse dire son véritable Propriétaire, sans qu'il soit permis à aucuns d'y apporter le moindre obstacle.

ART. II :

Tout perturbateur, c'est-à-dire, tout ennemi-né des prérogatives annoncées dans l'Article premier, sera déclaré infâme et rayé du Catalogue que nous donnerons à la suite de ces articles, afin de n'être plus reconnu dans notre Ordre, et être poursuivi comme les Louveteaux dans les Loges de Francs-Maçons.

ART. III :

Tout Chevalier de la Manchette, soit que les circonstances l'aient engagé à se ranger sous les lois de l'hymen, pourra cependant renoncer à son parti, pour se ranger du parti de l'opposition ; comme il sera libre à tout individu, de celui de l'opposition, d'embrasser le parti des Chevaliers de la Manchette.

ART. IV :

Dorénavant, Bicêtre, Avènes, et généralement tous les lieux destinés à traiter les maladies Anti-Sociales, seront également destinés à recevoir toutes personnes attaquées de la maladie désagréable Anti-Physique ? ce que nous ne décrétons cependant qu'à regret, attendu qu'elle n'est qu'une suite des incommodités gagnées par ceux qui abandonnent le Cul pour courir après le Con.

ART. V :

Tous Médecins, Chirurgiens, déclarés ou non, assassins par brevet de la Faculté, seront tenus de prêter leur ministère à la guérison de la Cristaline (1), sous peine d'être poursuivis extraordinairement, et par toutes voies autorisées, possible ou non, ainsi qu'il est aperçu à l'Article II, comme perturbateur, et contraire à l'affermissement de l'Ordre.

ART. VI :

Il sera mis incessamment sous presse et dans le plus court délai possible, un manuscrit, sauvé de l'embrasement de Sodome, ayant pour titre : Traité élémentaire de l'Anti-Physique, ou Abrégé théorique de cette manie, à l'usage des Prétendants et des jeunes Bardaches : quatre des plus anciens de l'Ordre seront tenus d'en soigner l'impression ; savoir, Bateau de Girac, Evêque de Rennes ; Bourdeilles, Evêque de Soissons ; le Comte de Montrevel, Maréchal-de-Camp, et le Marquis de Visé, Lieutenant-Général des Armées du Roi.

ART. VII et dernier :

L'Ordre sera partagé en partie civile, partie législative et partie militaire ; et comme on peut être Bougre et Citoyen, et que les affaires de Cul n'empêchent et ne peuvent empêcher de se montrer ardent pour les affaires de la Patrie, il sera nommé, avant la séance levée, les principaux Commandants, Législateurs et Bourgeois du Tiers, dont nous présenterons le tableau à l'Assemblée nationale, afin de lui rendre hommage de nos présents décrets, pour en obtenir sa sanction.

De Noailles, Président

Signés : L'Abbé Aubert, Vice-Président - Duviquet, Secrétaire


(1) Nom donné à la blennorragie


Lire aussi : 1790 : Révolte chez les sodomites

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Marseille, les lieux du désir dans les années 1900

Publié le par Jean-Yves Alt

Au début du XXe siècle, comment les homos pouvaient-ils se rencontrer pour draguer ? A Marseille, toute la ville était un vaste terrain d'aventures, parfois dangereuses. Car la maréchaussée, si l'on en juge par les archives policières, ne chômait pas.

A partir de 1791 et jusqu'au gouvernement de Vichy, la France ne dispose pas, contrairement à d'autres pays européens, comme la Grande-Bretagne de Victoria ou l'Allemagne de Bismarck, d'une législation répressive vis-à-vis de l'homosexualité. Cette absence n'est pas fortuite. Il n'y a aucune raison pour que le corps social légifère sur un sujet dont il ne veut pas reconnaître un seul instant la réalité. N'existe que ce qui est nommable et nommé, même péjorativement, même négativement.

L'arsenal répressif utilisé est le même pour tous, même si l'homosexualité figure au nombre des circonstances aggravantes. Les homosexuels surpris dans des lieux publics sont poursuivis pour « vagabondage », « scandale ou rassemblement sur la voie publique », « attentat à la pudeur », « outrage public à la pudeur » ou « excitation de mineurs à la débauche », comme les hétérosexuels en pareil cas, et la police des mœurs ne contrôle pas plus les hôtels, les clandés ou les bars fréquentés par des homosexuels que ceux où la prostitution féminine non contrôlée a cours.

Les extraits de procès-verbaux des services de police qui suivent proviennent des archives départementales des Bouches-du-Rhône, à Marseille. Un florilège étonnant.

Champ de tir du Pharo 25-26 décembre 1911. Outrage public à la pudeur. Les nommés P. Virgilio, 27 ans, journalier, demeurant boulevard de l'Église (Chartreux) n°8, et B. François, 45 ans, demeurant rue de la République n°35, surpris sur le champ de tir du Pharo, pantalons bas et se livrant à un acte sexuel contre nature, ont été écroués à la disposition du Parquet.

Cours Pierre-Puget 9-10 octobre 1914. Arrestation pour outrage public à la pudeur. A été écroué à la disposition du Parquet le nommé L. Georges, 46 ans, représentant de commerce (...), qui, vers 2 h 30, s'est livré, sur le cours Pierre-Puget, a des attouchements obscènes sur la personne du zouave S. Louis, du 3e régiment, 6e compagnie, en garnison au camp de Sathonay et en permission à Marseille.

Hôtel américain rue du Lycée 7 décembre 1925. Procès-verbal. (...) Le 16 novembre, un jeune inverti, R. André, 17 ans, a été arrêté pour racolage de pédérastie par la brigade Pellequer et déféré au Parquet pour vagabondage. Interpellé, il a reconnu se livrer à la pédérastie depuis un mois environ et conduire tous ses clients de débauche à l'Hôtel américain, 9, rue du Lycée. Le 17 novembre, une autre visite de contrôle faite dans cet hôtel y a fait constater la présence de trois autres pédérastes mineurs qui y logeaient (...). Une nouvelle procédure pour excitation habituelle de mineurs à la débauche a été établie contre les logeurs, attendu que l'hôtel loge des individus de mœurs spéciales.

25 janvier 1926. Le commissaire de la Sûreté au chef de la Sûreté : Mme C. Jeanne est propriétaire de l'Hôtel américain, situé rue du Lycée n°9, dont elle avait donné la gérance au sieur B. Fernand. Ce dernier avait transformé l'hôtel en véritable maison de prostitution, logeant des filles soumises, des pédérastes et recevant en passe des personnes des deux catégories. Ces faits avaient provoqué plusieurs plaintes... Le sieur B., qui a été condamné le 29 juin 1925 à 100 F d'amende et le 4 février 1926 à 200 F d'amende pour excitation de mineurs et de mineures à la débauche. En outre, une visite de l'hôtel y a fait constater la présence de trois pédérastes (...).

Rue du Musée 28 mars 1925. (...) Le meublé situé rue du Musée n°10 était signalé à notre service comme donnant asile, jour et nuit, à des individus de mœurs spéciales, qui s'y rendaient dans un but de débauche. Plusieurs surveillances avaient fait constater les allées et venues d'individus notoirement connus comme pédérastes, se rendant dans cet hôtel. Le 15 mars (...), une visite de contrôle a été effectuée dans cet établissement à minuit. Nous avons trouvé dans le couloir du 1er étage le sieur S. Marius, patron du meublé, en compagnie du né T. Barthélemy, qui a déclaré être venu rendre visite à son ancien camarade de régiment. Il y avait également un matelot, qui a déclaré y être venu pour passer la nuit. Dans le salon d'attente, où se trouve un large divan, était couché et endormi, entièrement vêtu, le né P. Charles, 20 ans, homosexuel notoire, lequel interpellé a déclaré qu'il habitait l'hôtel, où il faisait ses passes avec des individus qui lui étaient présentés par le patron. Dans une chambre du 2e étage, nous avons trouvé, couchés dans le même lit, en chemise, les nommés C. Marcel, 31 ans, et L. Gabriel, 18 ans, ce dernier pédéraste connu. Sur le lit, entre les deux hommes, se trouvait une serviette. [Procédure contre S. Marius pour excitation habituelle de mineurs à la débauche.]

Place de la Bourse 1er septembre 1910. Lettre de M. D., gérant du Regina Bar, place de la Bourse n°3, au préfet : (...) Faire le nécessaire pour débarrasser les gens de mauvaises mœurs qui encombrent le trottoir devant et en face de mon établissement.

24 septembre 1910. Du commissaire de la sûreté au commissaire central : (...) Plusieurs rafles ont été faites sur la place de la Bourse. L'une d'elles a amené l'arrestation du nommé G. Alfred Ulysse, âgé de 19 ans, pédéraste professionnel et expulsé pour ce motif. Il est exact que des gens de mauvaises mœurs, hommes et femmes, se trouvent la nuit dans ce quartier, mais ils y sont attirés, surtout après 2 heures du matin, par des établissements de nuit dans le genre de celui que le sieur D. gère lui-même.

Plage de Bonneveine 3-4 juin 1908. Ont été écroués à la disposition de la justice les nommés B. Henri, 16 ans, messager cycliste, demeurant rue des Princes n°98, C. Elie, 16 ans, sans profession, demeurant rue Glandevès n°25, et T. Sauveur, 15 ans, sans profession, demeurant rue Corneille n°10, surpris hier après-midi, sur la plage de Bonneveine, se baignant sans caleçon et se livrant à des actes obscènes en présence des passants.

Rue Jules-Ferry 11-12 octobre 1915. Outrage public à la pudeur. Ont été écroués à la disposition du Parquet les nommés G. Xavier, âgé de 54 ans, domicilié rue Sénac n°73, et A. Mohamed, âgé de 30 ans, domicilié rue des Chapeliers n°4, surpris à 2 heures, rue Jules-Ferry, par deux gardiens de la paix et leur brigadier, se livrant à des actes de pédérastie.

Rue Curiol 12 février 1885. Le né S. Eugène, boulanger, domicilié rue Curiol n°50, a été mis à la disposition du Parquet pour s'être livré sur les toits de sa maison à des actes immoraux et avoir montré ses nudités.

Tasse de l'Opéra 13-14 juillet 1916. Outrage public à la pudeur. Surpris dans l'urinoir du Grand Théâtre se masturbant mutuellement, les nés M. Mathieu, 45 ans, demeurant rue Fortuné-Jourdan, et B. Émile, 18 ans, employé rue Saint-François-d'Assises, ont été écroués à la disposition du Parquet.

Théâtre de l'Alcazar 3 mai 1896. Le commissaire de police au commissaire central : La représentation donnée hier soir à l'Alcazar n'a donné lieu à aucune remarque défavorable. Des renseignements recueillis dans cet établissement, j'ai appris que l'on y avait joué une saynète intitulée « La Terreur de Pentagone ». On représentait sur la scène un soldat français courtisant une bonne d'enfant place d'Aix ; arrive une tapette qui parle au soldat et l'enlève à la bonne. Celle-ci, en colère, fait une scène terrible au militaire et à la tapette. Cette saynète a été jouée trois ou quatre fois au commencement de la semaine dernière. On ne la joue plus depuis trois jours. Soit transmis à monsieur le préfet : défense a été faite au directeur de faire représenter cette saynète.

in Agenda n°8 de TÊTU n°57, juin 2001, pp. 12/15

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Maurice Sachs d'Henri Raczymow

Publié le par Jean-Yves Alt

Comment devient-on un agent de la Gestapo quand on est un écrivain juif et homo ?

En 1944, Maurice Sachs est emprisonné à Hambourg. Il a trente-huit ans et il ne lui reste guère plus d'un an à vivre. L'essentiel de son œuvre est écrit, mais loin encore d'être publié. Arrivé en 1942 dans ce port allemand, comme simple ouvrier (engagé volontaire), il y devient ensuite un agent actif de la Gestapo. C'est pourtant cette même Gestapo qui le jettera en prison quelques mois plus tard. Non pas parce qu'il était juif (un bon motif) ni même homosexuel (un autre bon motif), mais parce que Sachs, aventurier par excellence, n'aura jamais été capable de servir sérieusement un autre maître que celui qui présidait aux caprices de son propre destin. Ange du mal par essence, traître et escroc par vocation, amoraliste par philosophie et écrivain par-dessus tout, qui était donc, en définitive, Maurice Sachs ?

Né dans le même milieu social que celui de Marcel Proust (une bonne génération après cependant, et sans la chaude affection maternelle et grand-maternelle qui entourait l'auteur de la Recherche), Maurice Sachs a plutôt tourné comme Jean Genet. A cette différence près qu'il laisse loin derrière lui son proche cadet en « voyoucratie littéraire » dont la vie, par comparaison avec celle de Sachs, apparaît – rétrospectivement – passablement embourgeoisée.

En 1944 donc, sentant venir sa mort prochaine (il rêve pourtant à de grands voyages en Orient, après la guerre) et ayant mis à profit ses longs mois d'incarcération pour achever ses Mémoires, Sachs rédige sa propre notice autobiographique.

Voilà comment il résume sa vie :

« Maurice Sachs est né à Paris en 1906. Sa famille tenait d'un côté à la bourgeoisie du négoce, de l'autre aux lettres et à la musique. Son grand-père qui avait été l'un des soutiens de Jaurès et de Briand, et l'un des douze fondateurs de L'Humanité, était l'ami intime d'Anatole France. Sa grand-mère avait épousé Jacques Bizet, fils du compositeur de Carmen et de madame Bizet-Strauss dont le salon était célèbre, qui protégeait Marcel Proust et dont les saillies d'esprit ont servi à tracer le portrait de la duchesse de Guermantes. Sachs pénètre dans le milieu des arts ; il rencontre Jean Cocteau, s'affide aux jeunes qui l'entourent, monte pour la première fois sur la scène à l'époque des Soirées de Paris du comte de Beaumont. Mais ces milieux sont travaillés par d'autres pensées que celles de la poésie. L'influence de Jacques Maritain s'y fait sentir, Sachs se lie d'amitié avec le philosophe néo-thomiste, s'exalte et entre au séminaire des Carmes, bien sincèrement persuadé de sa vocation pastorale. Mais le service militaire verse une eau froide sur cette fièvre religieuse. Il quitte le séminaire, et se jette dans les folies. Passe en Amérique, s'y débrouille au mieux, y reste quatre ans et revient en France. André Gide l'y protège. Il commence à publier et sa vie, dès lors, aurait pu prendre un tour plus sérieux si Sachs n'avait eu un caractère indisciplinable, et si la guerre, enfin, qui rompt les résolutions les meilleures, n'était venue à la traverser. Sachs, contraint par des revers de famille, de gagner sa vie dès l'âge de dix-sept ans, et ne sachant rien faire, s'est livré, sans calcul et sans prudence, à cette grande Aventure amorale qui tente ceux qui se sentent propres à tous les états, et ne peuvent se consacrer à aucun. Il s'est abandonné à cette existence d'intrigues et d'enthousiasmes, de farces et de malheurs, d'expédients et de plaisirs, qui l'a porté de pays en pays et de métier en métier. Journaliste, comédien, religieux, fonctionnaire, commis chevalier d'industrie, marchand, critique, agent secret, ouvrier d'usine, conférencier célèbre aux Etats-Unis, puis mendiant obscur, il s'enivrait d'alcools et de rêve avec Nietzsche dans une poche et Casanova dans l'autre. Homme des villes et des campagnes, reçu dans bien des salons, adulé dans bien des milieux, renié par bien d'autres, Sachs a beaucoup vu et beaucoup vécu : mais ce qu'il sait, il l'a payé son prix. La passion des lettres lui est venue très tôt ; il les a cultivées sans cesse malgré les vicissitudes extraordinaires. Mais sa singulière existence explique le mélange de traits intéressants et d'articles inégaux ou hâtifs qu'offrent les écrits de sa jeunesse (...). Moraliste sceptique et pessimiste joyeux, sa philosophie consiste à reconnaître que l'homme si méprisable qu'il soit est toujours digne d'amour et si aimable soit-il peut être encore méprisé... »

Voilà qui est bien écrit et globalement juste après avoir fait la lecture de la très documentée biographie de Maurice Sachs par Henri Raczymow. Bien sûr, il y aurait quelques correctifs, quelques précisions à apporter à cet auto-résumé. Sur sa mort qu'il ne pouvait rédiger et qui permet de voir la part qu'il faut sans cesse faire chez Sachs entre la légende et la réalité. Philippe Monceau, qui avait fricoté avec le Maurice Sachs gestapiste de Hambourg, a publié en 1950, avec l'aide d'André Du Dognon, dans « Le dernier sabbat de Maurice Sachs », son témoignage sur la fin tragique de l'auteur. Voilà comment Henri Raczymow résume les faits, selon la version de Philippe Monceau :

« De nombreux détenus dans la prison de Fuhlsbüttel l'étaient du fait de Sachs. Plus l'issue de la guerre approchait, plus les prisonniers étaient certains de la défaite de l'Allemagne, plus grandissait leur haine à l'égard de Sachs, leur désir d'en tirer vengeance le moment venu. Au printemps 1945, quand ils entendirent tonner les canons anglais aux portes de Hambourg, les Allemands déguerpirent de Fuhlsbüttel. Livrés à eux-mêmes, les détenus, dans chaque chambrée, à l'aide d'une table utilisée comme bélier, défoncèrent les portes et délivrèrent leurs codétenus. Au rez-de-chaussée, les prisonniers des cellules individuelles avaient tous été mitraillés. Sauf l'un d'eux : Sachs. "Ils nous ont laissé Maurice la tante" fut le bruit qui se répandit aussitôt comme une traînée de poudre. Les ex-détenus se précipitèrent dans la cellule de Sachs. Sachs tremblant, apeuré, […] s'était réfugié dans le fond de la cellule [...] Salope, ordure, enculé, ponctuaient les coups qu'il recevait en râlant [...]. Il s'appuyait au mur, son visage amaigri, moite de sueur et de sang, il subissait les injures et les coups avec des gémissements et parfois un cri de douleur. Lorsqu'il allait s'affaisser, une espèce de colosse au crâne tondu l'empoignait et le recollait au mur comme un chiffon. Bientôt, son corps ne fut plus qu'une masse sanglante et informe, une bouillie de chair, d'os et de sang. Et comme on perçut sous les fenêtres les hurlements des chiens bergers allemands abandonnés là, quelqu'un lança : "Y a qu'à leur foutre la tante à bouffer". Ce qui fut fait. Le cadavre de Sachs fut livré aux chiens affamés. »

Autant le dire tout de suite, cette version est entièrement fausse. Version trop belle pour être vraie, comme le montre de manière indiscutable Henri Raczymow dans son livre.

En fait, lorsqu'en 1945, les Anglais arrivent aux portes de Hambourg, les Allemands ont pris la fuite en emmenant leurs prisonniers. C'est au cours de leur longue marche vers la mer du Nord que Maurice Sachs, épuisé et refusant de reprendre la route, a été abattu d'une balle dans la nuque par un SS, le 14 avril 1945 à 11 heures du matin. Pourtant cette légende sera tenace.

Maurice Sachs s'appelait en fait Maurice Ettinghausen. Sachs est le nom de sa mère, Andrée. De son père, Herbert Ettinghausen, Sachs ne sait rien et ne voudra jamais rien se savoir. En 1912, Maurice a alors six ans, son père divorce d'avec sa mère et disparaît à tout jamais de leur vie. Quant à Andrée Sachs, ce n'est guère mieux. Pas très maternelle avec son fils unique, qu'elle l'abandonne bien vite à une nurse anglaise ; elle disparaîtra, complètement elle aussi, de la vie de Maurice lorsqu'il aura seize ans. De sa prime enfance, Maurice, d'habitude si volubile concernant les détails de sa vie, écrit qu'elle « n'intéresse personne ni moi-même » et il ajoute « Tout est gris et uniforme dans mes souvenirs. Dix ans de silence et d'ennui. » Sur cette période on apprend seulement qu'Andrée voulait une fille, et qu'ainsi, pour être aimé de sa mère, en vain, le petit Maurice désirera toujours être une fille, lui aussi. D'ailleurs, dès sa petite enfance, il scandalisera sa nounou en tenant à tout prix à « pisser assis ». C'est au fait que sa mère ne voulait pas de garçon, que Sachs – qui plus tard subira une analyse – attribue sa honte d'exister, le mépris qu'il portera toujours à sa propre personne et aussi son homosexualité.

A dix-sept ans, Maurice Sachs est livré à lui-même. Sa mère, fuyant les créanciers, s'est réfugiée à Londres. Elle reviendra à Paris, seulement dans les années 50, après la mort peu glorieuse de son fils. Celui-ci, commençant à atteindre une certaine notoriété, elle va enfin s'en occuper, via son œuvre posthume et ses droits d'auteur.

Encore adolescent, Maurice Sachs pénètre très rapidement dans le gai Paris de l'entre-deux-guerres. Commence pour lui ce qu'il appellera, pertinemment, la période des « travaux forcés de la frivolité » : le programme de toute sa vie. Ses livres, « Au temps du Bœuf sur le toit » ou « Le Sabbat », témoignent de cette jeunesse orageuse. Cultivé, séduisant, amusant la galerie par ses imitations ou ses propos mondains ou indiscrets, Maurice Sachs n'a aucun mal à s'introduire dans le monde et le demi-monde branché de l'époque. Il inaugure aussi la période des petits boulots et des premières indélicatesses. Celle également des premières dettes, Maurice aime les belles chemises de chez Charvet, les foulards de soie, les vestons bien coupés, les dîners fins.

Par ailleurs, jeune et séduisant, il prend déjà le pli de couvrir ses petits amis de cadeaux. Sachs, qui fréquente aussi les bals homos de l'époque où il lève gouapes et autres gigolos, aura toute sa vie recours aux amours tarifées. Se méprisait-il trop pour penser qu'on puisse l'aimer pour lui-même ? Pourtant, même vers la trentaine, alors qu'il aura monstrueusement engraissé (plus de 100 kg) et perdu une bonne partie de ses cheveux, tout le monde s'accorde encore pour témoigner de l'immense pouvoir de séduction qu'exerçait Maurice Sachs. Constamment, au cours de sa vie, il réussira à mettre dans son lit les garçons qu'il a désirés. Et cela jusqu'à la fin. A preuve cet autre témoignage de Philippe Monceau, rapporté par Henri Raczymow.

La scène se passe à Hambourg au printemps 1943. Sachs, redevenu Maurice Ettinghausen (ça sonnait plus aryen), est introduit par Monceau auprès d'un autre agent français de la Gestapo, le jeune Paul Martel, également homosexuel :

« Ils le rencontrèrent sur l'Alstersee, naviguant lui aussi, en compagnie d'un membre de l'Afrika-korps qu'il tenait par la main. Monceau arrime les deux voiliers et s'embarque avec Sachs dans celui de Martel. Alors, Sachs y va de son inusable numéro de charme, parlant anglais avec Werner, l'ami allemand de Martel. Ils mangent des gâteaux, débouchent deux bouteilles de vin d'Alsace. Et Monceau et Martel d'en venir à l'objet de cette rencontre : ce qu'on peut faire de Maurice Ettinghausen. L'avis de Martel tombe sans attendre : les services de la Gestapo. Il fera aussitôt une lettre à l'attention de Christian Mathisen, Oberkriminalsekretär, qu'il remettra à Sachs. A l'issue de cet après-midi entre hommes, Paul Martel fera cette confidence à Philippe Monceau : "Vois-tu Philippe, moi qui n'ai que de beaux garçons, je ne pourrais, s'il me le demandait, refuser de coucher avec lui." »

Très rapidement, Paul Martel deviendra l'amant de Maurice Sachs. Ce qui ne l'empêchera pas, quelques mois plus tard, de dénoncer le laxisme et le double jeu de Sachs, avec lequel il est chargé d'infiltrer les milieux français de Hambourg, à leurs supérieurs de la Gestapo. D'où l'emprisonnement de ce dernier, et sa mort. Comme quoi, d'une manière ou d'une autre, en amour, Sachs aura toujours payé.

Malgré tout, Sachs connaîtra deux grandes passions. La première avec Henry Wibbels, un jeune et beau Californien qui partagera sa vie entre 1933 et 1937. Et plus tard, en 1941, avec un garçon d'une beauté parfaite, Alcibiade retrouvé : il s'appelle Robert, Bob pour les intimes. L'un et l'autre des amants de Sachs, que celui-ci entretiendra totalement, magouillant et volant pour cela, le quitteront tour à tour, lassés.

Outre les amours, la vie de Sachs sera traversée par de solides amitiés. Solides amitiés qui elles aussi tourneront mal. Au commencement il y eut Cocteau, prince du verbe. Maurice a dix-sept ans lorsqu'il rencontre le poète. C'est un Cocteau de trente-cinq ans, fumeur d'opium et veuve inconsolable de Radiguet qui lui ouvre les bras. Dans ces années-là, on verra Sachs aimer, vénérer, idolâtrer Cocteau comme son dieu, son modèle, son maître. C'est d'ailleurs sur les pas de Cocteau, alors ramené à Dieu par Jacques Maritain, que Sachs se fera séminariste et même prêtre. Tout cela le plus sincèrement du monde. Ce qui n'interdira pas à Sachs de profiter d'un séjour de Cocteau à Villefranche, pour déménager les manuscrits et objets d'arts qui se trouvaient dans la chambre du poète, rue d'Anjou, et de les vendre à son profit. Cocteau lui pardonnera.

Ce qu'il pardonnera moins, quelques années plus tard, c'est lorsque Sachs le fera proprement chanter, lui proposant de retirer, moyennant finance, les quelques pages désobligeantes sur lui à paraître dans « Le sabbat ».

C'est pour des raisons identiques, qu'en 1935, Max Jacob mettra fin, définitivement, à la profonde amitié qui le liait depuis dix ans à Maurice Sachs. Max Jacob n'appréciera pas du tout le portrait peu amène que tracera de lui Maurice Sachs. Pourtant, entre le garçon de vingt ans et le poète de cinquante ans, s'était créée, dès 1926, une solide relation : Max Jacob déclarant à qui voulait l'entendre que son cher fils (Maurice Sachs) serait un jour un grand écrivain. Curieux de voir la similitude de destin et la différence des voies suivies par ces deux hommes. Max Jacob, homosexuel tiraillé par sa sensualité, poète subtil, juif converti au catholicisme, homme très pieux, baptisé par Cocteau, finira, lui aussi en 1945, mais pour d'autres raisons, dans un camp nazi.

La biographie d'Henri Raczymow conte aussi, dans le détail, la relation nouée entre Violette Leduc et Maurice Sachs. Une version qui fait pendant avec celle donnée par Violette Leduc dans « La bâtarde ». Cette dernière aima passionnément Maurice Sachs, bien avant de s'éprendre d'amour pour un autre homosexuel maudit, Jean Genet. C'est probablement parce qu'il était excédé par les incessantes pleurnicheries de cette grande amoureuse, avec laquelle il s'était réfugié quelques mois en Normandie, que Maurice Sachs a décidé de partir brusquement pour Hambourg, à la rencontre de son fatal destin.

Après les premiers mois d'euphorie comme ouvrier à Hambourg, Sachs se lassera de sa dure condition de prolétaire et ne verra plus en ses « camarades » qu'un « troupeau de cons ».

C'est alors qu'il demande à Violette Leduc, seule condition pour qu'il puisse retourner en France et résilier son engagement, un certificat de grossesse. Violette obtiendra ce faux document d'un médecin complaisant, mais, après hésitation, le déchirera, écrivant à Sachs qu'elle n'a pu obtenir ledit certificat. A la suite de quoi Sachs quittera l'usine pour la vie plus lucrative d'agent secret.

Au chapitre des amitiés de Maurice Sachs, il faut parler aussi d'André Gide, qui l'introduisit à la NRF, et également de Gaston Gallimard, qui refusa presque tous les manuscrits de Sachs de son vivant mais les publia dans les années 50. Deux hommes que Sachs admirait pour leur droiture morale, principalement. Car, contrairement à ce que l'on pourrait croire et conformément au principe des extrêmes qui s'attirent, Maurice Sachs, toute sa vie, cherchera le contact des personnes morales qu'il admire et auprès desquelles il espère se réformer. Nostalgie de la pureté, de la droiture, des racines aussi chez Sachs, qui enviera ses amis qui vivent en couple, dans l'harmonie, tels Jacques et Raïssa Maritain, Marcellin et Madeleine Castaing, Pierre Fresnay et Yvonne Printemps.

Malgré tous ses efforts, toutes ses tentatives, jamais Maurice Sachs ne parviendra à franchir la frontière qui sépare le mal du bien. Il aura tenté de devenir plus chrétien que Cocteau en se faisant prêtre, plus communiste que Gide (le Gide d'avant le voyage en URSS) en écrivant un éloge de Maurice Thorez (« Maurice Thorez et la victoire du communisme », 1936) ; il voulait être reconnu en tant qu'auteur et ne le sera qu'après sa mort. Cherchant un maître à penser, un statut social, des racines, un ordre moral, il sombrera dans le nazisme. Et là encore, il ne se fixera pas et les nazis le liquideront.

Après la publication du « Sabbat », en 1947, les jugements n'ont pas manqué. Les vrais critiques, tels Robert Kanters, Maurice Nadeau ou Etiemble, sur le strict plan littéraire, y sont allés de leurs éloges. Sur le plan « moral » les avis ont été plutôt contraires. Aragon a crié au scandale contre cette publication, affirmant que Maurice Sachs s'était fait naturaliser Allemand (faux), qu'il avait servi la Gestapo (vrai) et qu'il avait été fusillé par les Alliés (encore faux). Comme quoi les staliniens ne s'embarrassaient pas de la vérité.

Aux jugements sans appel, on peut préférer le témoignage, plus chrétiennement charitable, de Raïssa Maritain qui, tout autant indignée par la lecture du « Sabbat », écrit cependant à un ami :

« Il y a un autre mérite à son crédit, c'est que tout le mal qu'il a fait, il ne l'a pas déguisé en bien par de fausses théories, comme l'ont fait des auteurs renommés et couverts de gloire, mais le mal il l'a appelé mal ; et le bien, s'il n'a pas eu la force de le rechercher réellement, il a du moins aspiré vers lui, il a certainement souffert de ne pouvoir y atteindre. Dieu seul peut savoir le degré de sa responsabilité dans le mal ; pour nous qui connaissons un peu le lourd héritage qu'il a reçu des siens, ne le jugeons pas... »

■ Maurice Sachs d'Henri Raczymow, éditions Gallimard, 1988, ISBN : 2070713768

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La naissance interdite : stérilité, avortement... au Moyen-Âge, J-C Bologne

Publié le par Jean-Yves Alt

Combien de préjugés devons-nous abandonner en ce qui concerne le Moyen-Âge ? Nous avons reporté sur cette période, tous les tabous du XIXe siècle et de la première moitié du XXe. Habile manœuvre pour se donner bonne conscience et pour déplacer des contraintes obsédantes.

Dans son essai, Jean-Claude Bologne remet les pendules à l'heure. Remarquable étude fascinante par la richesse de sa documentation. Livre audacieux et courageux qui ose démontrer que la femme n'était pas aussi soumise à l'homme qu'on voudrait le croire, les médecins pas aussi ignorants que la légende le perpétue, les prêtres pas aussi timorés qu'ils le sont devenus et, surtout, la population pas aussi soumise à Dieu et à l'Eglise qu'il est coutumier de l'affirmer.

Bien sûr, les comportements sur des points aussi mystérieux que la naissance (le corps humain était mal connu et les descriptions des organes internes voguent souvent vers le domaine de la plus haute fantaisie... avec souvent des intuitions surprenantes de vérité) balancent entre une recherche pragmatique et l'engouement pour des pratiques frôlant la sorcellerie.

Il est vrai qu'au Moyen-Âge, l'enfance n'avait pas le prestige que notre société lui donne et la mort d'un enfant, volontaire et préméditée par sa propre mère, ne soulevait pas des châtiments définitifs. On tenait compte des mobiles et l'extrême pauvreté des familles était souvent prise en compte. N'y avait-il pas aussi un consensus qui permettait aux mères de famille nombreuse, aux femmes soupçonnées d'adultère, aux prostituées dont c'était un devoir d'être « stériles », une manière bien rapide de faire disparaître l'enfant mort-né (ou né puis mort) dans la fosse d'aisance. On savait, on se taisait. Les moyens contraceptifs existaient, on en parlait, de bouche à oreille, certes, mais aussi dans de doctes études de médecins qui prenaient la précaution d'indiquer les moyens contraceptifs sous couvert de les éviter.

Subtile diatribe qui montre que les impératifs personnels (misère, peur du scandale...) se glissent toujours dans la morale et la distordent sinon la contournent. Potions, mouvements de conjuration, étranges stérilets ou pessaires, condoms, tout se mélangeait : des croyances les plus absurdes aux techniques éprouvées par la suite.

La stérilité était aussi combattue et si l'on prouvait que l'homme ne « contentait » pas sa femme, celle-ci pouvait obtenir le divorce et parfois se remarier illico avec l'amant caché qui lui avait permis de perdre sa virginité.

Dans les villes d'eaux, certains prêtres magiciens avaient le don de redonner la fécondité... mais les séjours dans ces villes n'étaient-ils pas l'occasion d'adultères clandestins et certains prêtres ne mettaient-ils pas la main à la pâte ? Prêtres omniprésents qui savaient a contrario, que la contraception les laissait maîtres de connaître la chair sans endurer l'opprobre.

Cet essai est une magnifique analyse du rapport de l'homme médiéval à son corps, au plaisir, à l'amour (qui n'avait pas pour unique but la procréation), un subtil témoignage sur la place de la femme dans la société. Il révèle surtout la profusion de comportements, la complexité de l'individu au Moyen-Âge, son amour de la jouissance, en opposition à une religion qui raidit ses dogmes et un pouvoir qui alourdit ses lois pour lutter contre l'insuffisance démographique.

■ La naissance interdite : stérilité, avortement... au M-A, J-C Bologne, éditions Olivier Orban, 1988, ISBN : 2855654343


Du même auteur : Histoire de la pudeur

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L'homosexualité en Italie sous Mussolini

Publié le par Jean-Yves Alt

La dépénalisation s'effectue progressivement à partir la fin du XVIIIe siècle. Elle touche d'abord la Toscane sous le règne du Grand-Duc Léopold, puis toute l'Italie du Nord, après la promulgation de la législation napoléonienne. Le Code de Charles-Albert de 1837 pour le Piémont-Sardaigne est étendu à toutes ses possessions après la création du Royaume d'Italie, achevé en 1870, par la Maison de Savoie. Aucune peine ne vise l'homosexualité après les dépénalisations ayant successivement atteint toutes les régions italiennes jusqu'à la création du Royaume d'Italie en 1870. À ces dépénalisations s'ajoute un climat social peu répressif lui aussi.

Mussolini, dans un premier temps, ne modifie pas cette situation. Dans un projet de Code pénal en 1930, il soutient même que, les Italiens étant naturellement virils et non homosexuels, à l'inverse des étrangers dégénérés, il n'est pas nécessaire de faire des lois contre l'homosexualité.

Un autre facteur important motive son refus : l'Italie a économiquement besoin de l'entrée substantielle des devises que draine le tourisme homosexuel. De plus, dans l'idéologie hitlérienne, les Latins, comme les Slaves, sont considérés comme des peuples inférieurs. De ce fait, les pays latins européens et sud-américains fascistes intègrent moins ces conceptions raciales et ont peu de raison de considérer les homosexuels en termes de danger pour la race.

Après la création de l'axe Rome-Berlin en 1938, Mussolini promulgue des décrets anti-homosexuels sous la pression nazie, rompant ainsi avec la relative tradition libérale latine. La logique fasciste vise à éliminer les opposants politiques. Elle diffère en cela de la logique nazie qui vise à éliminer les personnes assimilées à des menaces pour la race. Les homosexuels sont ainsi considérés comme criminels politiques. Les peines sont l'emprisonnement, l'exil dans des lieux éloignés, généralement des îles, la démission pour les fascistes.

Sandra Boehringer, Thierry Eloi, Flora Leroy-Forgeot, article "Italie", page 250


En Italie, l'arrivée au pouvoir des fascistes, en 1922, ne détermina pas de changements immédiats quant au sort des homosexuels. En 1930, à l'occasion d'une discussion sur le nouveau Code pénal, Mussolini s'opposa ainsi à l'introduction d'une législation homophobe, sous prétexte que les Italiens étaient trop virils pour être homosexuels. Il semble en outre que l'intérêt économique ait prévalu sur les interprétations morales : le tourisme homosexuel, source de devises, ne devait pas être obéré. Enfin, on ne trouvait pas en Italie de mouvements militants comparables à ceux qu'avait connus l'Allemagne, et le danger constitué par une communauté homosexuelle organisée semblait inexistant. Les homosexuels n'en furent pas moins l'objet de discriminations nouvelles : des bars furent l'objet de rafles, certaines personnalités jugées trop « voyantes » furent exilées. À partir de 1938 cependant, et vraisemblablement en écho au régime nazi, de nouveaux décrets furent votés, visant cette fois-ci directement les homosexuels. Comme le montre le film d'Ettore Scola, « Une journée particulière » (1977), les homosexuels, désormais considérés comme des criminels « politiques », risquaient la prison et l'exil dans des îles lointaines. Les membres du parti fasciste étaient contraints à la démission, alors qu'en Allemagne, les membres de la SS reconnus comme homosexuels étaient condamnés à mort. Toutefois, si pour de nombreux homosexuels la vie sous le fascisme signifia peur, souffrance et humiliation, la plupart d'entre eux traversèrent la période sans être inquiétés.

Florence Tamagne, article "Fascisme", page 171


in Dictionnaire de l’homophobie, sous la direction de Louis-Georges Tin, éditions PUF, 2003, ISBN : 2130535828

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