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Lorca & Dali, Ian Gibson

Publié le par Jean-Yves

Federico, as-tu compris qu'ils allaient te tuer, lorsque le 16 août 1936 Miguel et Ruiz Alonso, fascistes ordinaires, vinrent t'arrêter ? Comment pouvais-tu imaginer que deux jours plus tard, on t'assassinerait ?


Les antirépublicains n'en étaient pas à leur premier crime et fusiller un rouge devenait une routine dans une Espagne terrorisée, déchirée entre le spectre du communisme et la propagande nazie. Pour ces exaltés aigris qui faisaient alliance avec Dieu et la morale, tu étais trois fois coupable : jeune poète célèbre et riche, tu affichais ton idéal socialiste... et homosexuel ! Les derniers résidus de la culpabilité s'effritent vite quand la victime est un pédé.


Lecture terrible que ces deux ouvrages sur Federico Garcia Lorca. Terrible et terrifiante, car même si Ian Gibson évite les pièges de la tragédie complaisante, le lecteur voit Federico brusquement conscient de l'horreur, lui qui avait si peur de la mort et avait tenté de l'exorciser dans ses poèmes. Il est vrai aussi que l'auteur n'évite pas toujours des évocations insidieuses d'un destin hanté par la fatalité de la faute et sa rédemption.


Lorca, beau, aimé de ses parents, très tôt célèbre, croyait au bonheur. Il meurt à trente-huit ans en pleine gloire, plein de projets. Pourvu de tous les dons : pianiste doué, chanteur, exceptionnel conférencier, auteur de théâtre totalement innovateur, immense poète qui sut concilier le surréalisme et la tradition populaire dont il fut un défenseur militant, Lorca aurait écrit sans doute l'œuvre la plus considérable du siècle.


Militant, il le fut avec talent et éloquence, sacrifiant son temps et son génie à la Barraca, une troupe de théâtre itinérante qui donna un nouveau souffle au grand répertoire dramatique espagnol et apporta dans les campagnes les plus reculées la culture qui, pour lui, était le meilleur moyen d'amener le peuple à une conscience politique.


C'est ce rayonnement qui irrita la droite comme l'irritèrent les pièces de théâtre qui mettaient en cause la morale traditionnelle et la pesanteur de la religion. Dramaturge décisif, Lorca sut peindre les femmes en comprenant le désastre du désir étouffé et la violence du scandale de la jouissance dans une société machiste.


Célèbre et adulé. Lorca fit un triomphe aux Etats-Unis, en Amérique du Sud et en France. Ce succès eut lieu de son vivant, et si de nombreux textes ont disparu et des projets n'ont pas eu le temps d'éclore, ses poèmes et son théâtre déchaînèrent l'enthousiasme.


Lorca était homosexuel, totalement, exclusivement. Il voulut aimer librement. Cet aspect de sa vie est très important. Lorca aima Dali qui le lui rendit mais qui, plus tard, sous l'influence de Luis Buñuel horrifié par l'homosexualité, nia leur passion réciproque. Dali a passé sa vie à mentir. Obsédé par son refus du corps féminin, résista-t-il complètement à ses pulsions homosexuelles ? Lorca n'a pas laissé de confidences sur sa vie sexuelle mais il est certain qu'en d'autres temps et libéré des pesanteurs sociales, il aurait écrit aussi sur l'homosexualité masculine comme il l'a souvent fait (entre les lignes dans ses poèmes et ses pièces) et directement dans El público (Le public), pièce posthume. Il aima les garçons. Grand et sportif, de quatorze ans plus jeune que lui, Rafael Rodriguez Rapún fut son plus solide et durable amour.


Les deux livres de Ian Gibson sont certes remarquables mais disent-ils assez que Lorca, poète fêté, aimait la vie ? Qu'il faut faire la différence entre ce que les poètes écrivent du désespoir et les joies qu'ils savent se donner…


- Federico Garcia Lorca, Ian Gibson, Editions Seghers/Biographie, 1990, ISBN : 2232101991

- Lorca-Dali : un amour impossible, Ian Gibson, Editions Stanké, 2001, ISBN : 2760406881


Lire aussi : Correspondance 1925-1936, Salvador Dali-Federico Garcia Lorca - Ode à Walt Whitman - A cinq heures de l'après-midi - Chanson de la petite folle - Chant funèbre par Federico Garcia Lorca


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Faire et défaire le genre par Judith Butler

Publié le par Jean-Yves

Les termes qui permettent notre reconnaissance en tant qu'humains sont socialement organisés et modifiables. Il arrive parfois que les termes même qui confèrent la qualité d'humain (humanness) à certains individus sont ceux-là mêmes qui privent d'autres d'acquérir ce statut, en introduisant un différentiel entre l'humain et le « moins-qu'humain ».


Ces normes ont des effets considérables sur notre compréhension du modèle de l'humain habilité à bénéficier de droits ou ayant sa place dans la sphère participative du débat politique.


L'humain est appréhendé différemment en fonction de sa race, de la lisibilité de cette race, de sa morphologie, de la possibilité de reconnaître cette morphologie, de son sexe, de la possibilité de vérifier visuellement ce sexe, de son ethnicité, du discernement conceptuel de cette ethnicité.


Certains humains sont reconnus comme étant moins qu'humains, et cette forme de reconnaissance amoindrie ne permet pas de mener une vie viable. Certains humains n'étant pas reconnus en tant qu'humains, cette non-reconnaissance les engage à mener un autre type de vie invivable.


Si ce que le désir veut en partie, c'est d'être reconnu, alors le genre, dans la mesure où il est animé par le désir, voudra également être reconnu. Dans la mesure où le désir est impliqué dans les normes sociales, il est intimement lié à la question du pouvoir et à celle de savoir qui a la qualité d'humain reconnu comme tel et qui ne l'a pas.


Si j'appartiens à un certain genre, suis-je quand même considéré(e) comme faisant partie des humains ? Est-ce que l'« humain » s'étendra jusqu'à m'inclure dans son champ ? Si mon désir va dans un certain sens, aurai-je la possibilité de vivre ? Y aura-t-il un lieu pour ma vie, et sera-t-il reconnaissable pour ceux dont dépend mon existence sociale ?


En fait, pouvoir développer une relation critique vis-à-vis de ces normes présuppose de s'en écarter, de pouvoir en suspendre ou en différer la nécessité, quand bien même elles resteraient l'objet d'un désir qui permette de vivre. L'établissement de cette relation critique dépend également d'une capacité, toujours collective, à articuler une version alternative et minoritaire de normes ou d'idéaux consistants me permettant d'agir. Si ce que je fais dépend de ce qui m'est fait, ou plutôt, des façons dont je suis « fait(e) » par les normes, alors la possibilité de ma persistance en tant que « je » dépend de ma capacité à faire quelque chose de ce qui est fait de moi. […]


De ce fait, le « je » que je suis se trouve simultanément constitué par des normes et assujetti à ces normes. Mais il s'efforce également de vivre en maintenant une relation critique et transformatrice avec elles. Il faut une certaine rupture avec l'humain pour initier le processus de recréation de l'humain, et je risque d'avoir le sentiment de ne pas pouvoir vivre sans une certaine forme de reconnaissance. Mais il est également possible que les termes mêmes qui permettent cette reconnaissance me rendent la vie invivable. C'est de ce point de jonction que la critique émerge, c'est là qu'elle devient une remise en question des termes qui contraignent la vie pour élargir la possibilité de modes de vie différents. Et cela, non pour célébrer la différence en tant que telle, mais pour établir des conditions plus diversifiées et favorables à la protection et au maintien de la vie tout en résistant aux modèles d'assimilation.


[…] Existe-t-il, un « genre » qui préexiste à sa codification, ou est-ce, au contraire, en étant soumis à une codification que le sujet genre émerge au sein et par l'entremise de cette modalité d'assujettissement ? L'assujettissement n'est-il pas le processus par lequel les codifications produisent, justement, le genre ?


Avancer que le genre est une « norme » nécessite de creuser notre argumentation. Une norme n'est pas une règle et ce n'est pas non plus une loi. La norme fonctionne au cœur des pratiques sociales en tant que critère implicite de normalisation. Si une norme peut être distinguée de manière analytique des pratiques dans lesquelles elle est « enchâssée », elle peut également résister à toute tentative visant à la décontextualiser de son fonctionnement. Les normes peuvent être explicites, ou ne pas l'être. Lorsqu'elles opèrent en tant que principe normalisateur de la pratique sociale, elles demeurent en général implicites, difficiles à déchiffrer et ne sont clairement et manifestement discernables que par les effets qu'elles produisent.


Que le genre soit une norme implique qu'il est toujours, quoique de manière ténue, incarné par tout acteur social dans sa singularité. C'est la norme qui régit l'intelligibilité, elle autorise certaines formes de pratiques et d'action à se manifester en tant que telles en imposant une grille de lecture sur le social, en définissant les paramètres de ce qui se manifestera ou ne se manifestera pas dans le champ du social. La signification d'une position extérieure à la norme est un paradoxe pour la réflexion. En effet, si la norme rend le champ social intelligible et qu'elle nous le normalise, alors être en dehors de la norme c'est, dans un certain sens, être encore défini dans un rapport avec elle : ne pas être tout à fait masculin ou tout à fait féminin c'est encore être compris exclusivement en termes de relation au « totalement masculin » ou au « totalement féminin ».


Dire que le genre est une norme ne revient pas tout à fait à dire qu'il existe des conceptions normatives de la féminité et de la masculinité, même si manifestement ces conceptions normatives existent. Le genre ne se définit pas exactement par ce que l'on « est » ni par ce que l'on « a ». Le genre est l'appareillage par lequel se produisent simultanément production et normalisation du masculin et du féminin et les formes interstitielles d'ordre hormonal, chromosomique, psychique et performatif qui sont adoptées par le genre. Soutenir que le genre signifie toujours et exclusivement « la matrice » du « féminin » et du « masculin », c'est précisément manquer le point le plus crucial du débat : en effet, la production de ce binôme cohérent est contingente, elle a un certain coût et les permutations de genre non conformes au binôme relèvent autant du genre que son occurrence la plus normative. En alliant la définition du genre à son expression normative, on reconsolide par inadvertance le pouvoir de la norme afin de contraindre la définition du genre. Si le genre est le mécanisme par lequel la notion de masculin et de féminin est produite et naturalisée, il pourrait tout autant être l'appareillage par lequel ces termes sont déconstruits et dénaturalisés. Il se peut, en réalité, que l'appareillage même qui vise à établir la norme soit également celui qui sape cet établissement lui-même, qui serait, pour ainsi dire, incomplet dans sa définition. Séparer le terme de « genre » de la masculinité ou de la féminité, c'est sauvegarder une perspective théorique permettant d'expliquer comment le binôme masculin-féminin vient épuiser le champ sémantique du genre. Les références au trouble du genre (gender trouble) au mixage du genre (gender blending), aux notions de « transgenre » ou de « genre croisé » suggèrent déjà que le genre a le moyen de dépasser ce binôme naturalisé. L'alliance du genre avec le couple masculin-féminin, homme-femme, mâle-femelle, opère donc cette naturalisation même que la notion de genre est censée empêcher.


Ainsi donc, un discours restrictif sur le genre qui se sert du binôme « homme » et « femme » comme outil exclusif de compréhension du champ du genre accomplit une opération de pouvoir d'ordre régulateur car elle naturalise cette occurrence hégémonique en excluant la possibilité de sa perturbation.


Cependant, comme le remarque Pierre Macherey, loin d'être des entités ou des abstractions autonomes et autosuffisantes, les normes doivent être comprises comme des formes d'action. En s'appuyant sur l'œuvre de Spinoza et de Foucault, Macherey dit clairement que les normes n'exercent pas un type transitif de causalité, mais bien un type de causalité immanent. […]


En soutenant que la norme ne persiste que dans et par ses actions, Macherey fait de l'action le lieu de l'intervention sociale. « De ce point de vue, il n'est plus possible de penser la norme elle-même avant les conséquences de son action, et en quelque sorte en arrière d'elles, mais il faut penser la norme telle qu'elle agit précisément dans ses effets, de manière non à en limiter la réalité par un simple conditionnement, mais à leur conférer le maximum de réalité dont ils sont capables ». […]


S'écarter de la norme de genre, c'est produire l'exemple aberrant dont les pouvoirs régulateurs (médical, psychiatrique et juridique, pour n'en citer que quelques-uns) risquent de se servir immédiatement pour consolider l'argumentation qui justifie leur zèle permanent. Une question subsiste tout de même : quelles ruptures avec la norme seraient donc autre chose qu'une excuse ou un argument pour la maintenir ? Quelles ruptures d'avec la norme parviennent à perturber le processus de réglementation lui-même ?


Ne sous-estimons pas la violence exercée par ces normes, surtout quand elles en viennent à distinguer ce qui est une vie vivable de ce qui ne l'est pas. Parmi les sanctions sociales appliquées aux transgressions de genre je citerai, par exemple, la « correction » chirurgicale des personnes intersexuées, la pathologisation médicale et psychiatrique et la criminalisation des personnes souffrant de « dysphorie du genre » (gender dysphoric) dans plusieurs pays, dont les Etats-Unis, le harcèlement des personnes ayant des « troubles du genre » (gender trouble) dans la rue ou au travail, la discrimination à l'embauche et la violence.


C'est pourquoi, si l'on croit que ces normes régulatrices n'agissent pas par la force, mais qu'elles sont une violence exercée par souci d'humanité ou même une forme atténuée de la violence elle-même, on se trompe. Pour moi, il n'y a pas d'autre manière de comprendre la violence exercée contre les minorités de genre et de sexe : il s'agit en effet toujours de l'imposition forcée d'un système normatif. L'assassinat d'hommes d'apparence féminine, de femmes d'apparence masculine ou de personnes transgenrées doit nous interroger : quelle est donc cette anxiété intolérable provoquée par l'apparition publique d'une personne ouvertement gay, de quelqu'un dont le genre n'est pas conforme aux normes, de quelqu'un dont la sexualité défie l'interdit public qui lui est intimé.


Mais si nous nous opposons à cette violence, au nom de quoi le faisons-nous ? Quelle est l'alternative à cette violence, et quelle transformation du monde social revendiquons-nous ? Quels choix politiques nous permettraient d'établir, d'une manière ou d'une autre, la vivabilité au plan conceptuel en même temps que nous l'assurerions au plan institutionnel ?


Le sens de cette question sera toujours un objet de discorde, et les partisans d'une orientation politique unique choisie en vertu de cet engagement se tromperaient lourdement. Il en est ainsi parce que vivre, c'est vivre une vie politique en relation avec le pouvoir et avec autrui, c'est accepter sa part de responsabilité dans la construction d'un avenir collectif. Mais attention, prendre une responsabilité pour l'avenir ne signifie aucunement en connaître l'orientation à l'avance, puisque l'avenir, et en particulier l'avenir avec et pour autrui, exige une certaine ouverture et l'acceptation d'un état d'ignorance, cela implique la participation à un processus dont aucun sujet ne peut prédire l'issue. Cela implique également l'acceptation d'une certaine forme de conflit et de mise en question de l'orientation à prendre. La contestation est la condition indispensable d'une vie politique démocratique. La démocratie ne parle pas d'une seule voix, les airs qu'elle produit sont dissonants et il est nécessaire qu'ils le soient. Il ne s'agit pas d'un processus prévisible, mais d'un processus qui doit être vécu au même titre qu'une passion doit être vécue. La vie elle-même risque d'être forclose si l'on décide à l'avance de ce qu'est la voie juste, si l'on impose ce qui est juste à tout un chacun sans le moyen de pénétrer une communauté qui permette de découvrir le « juste » au cœur de la traduction culturelle. Il peut se faire que le « juste » et le « bon » impliquent de rester ouvert aux tensions qui assaillent les catégories les plus essentielles que nous exigeons, en acceptant un état d'ignorance au cœur même de notre savoir et de nos besoins, en sachant reconnaître la manifestation de la vie dans ce que nous subissons sans pour autant avoir de certitude sur ce qui adviendra.


Judith Butler


Article publié dans Les Lettres Françaises, supplément au journal L’Humanité du 31 août 2004



Trouble dans le genre, Editions La Découverte, 2005, ISBN : 2707142379 ou Editions La Découverte, Collection : La Découverte/Poche, 2006, ISBN : 2707150185


Lire la chronique de Lionel Labosse sur cet ouvrage sur son site altersexualité.com


Dossier complet « Queer Théories : genres, classes, sexualités » (format PDF)


Lire aussi : Judith Butler, philosophe d'un autre genre Le pouvoir des mots : Politique du performatif, de Judith Butler Judith Butler : « Nous ne sommes pas sexuellement déterminés »Le débat sur le mariage est mal posé par Marie-Hélène Bourcier


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Le rouge et le noir par Unglee

Publié le par Jean-Yves

Une grande partie du travail photographique d'Unglee, c'est au polaroïd qu'il l'a réalisé en photographiant des tulipes.


Ça peut paraître un peu curieux ce photographe qui, pendant des années, n'a rien fait qu'observer des tulipes avec un drôle d'appareil devant les yeux qui crachait régulièrement des petits carrés de papiers.


Unglee disposait ensuite ses petits carrés pleins de couleurs côte à côte, par 4 (2x2), par 25 (5x5), par 81 (9 x 9), créant ainsi des carrés-gigognes qui se répondent, se suivent, se regardent de travers ou se font des clins d'oeil, clins d'œil de tulipes, bien sûr.


Les tulipes d'Unglee me regardent, me séduisent avec un petit sourire engageant du coin du pistil, me renvoient à moi-même.




Portraits travaillés de ces tulipes, s'attachant à la transparence d'un pétale, à l'irisation d'une surface, à la lumière qui sculpte et cisèle la matière, la pénètre. Même si ces photographies confinent parfois au décoratif, l'interrogation de la matière, de la forme et des rythmes l'emporte sur ce qui pourrait n'être qu'effet esthétique : sensualité du thème et sensualité de la technique se rejoignent.



C'est sûrement un peu simpliste de voir dans ces tulipes à la carnation si fragile et aux longues tiges souples comme des adolescents, quelque métaphore sexuelle, mais c'est bien pourtant du désir que parlent ces polaroïds, un désir subtil, désir toujours en retenue, en suspens : désir entre l'exprimable et l'in-représentable et entre le représentable et l'inexprimable.


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Les tambours du Vendredi Saint, Maurice Périsset

Publié le par Jean-Yves

« La femme tourna un bref instant la tête et Jardet saisit son regard, c'était le regard d'un être épouvanté. » (p.15)

 

On le serait à moins car Marie Burzet, l'infirmière qui joue le rôle de la Vierge lors de la procession du Vendredi Saint, sait qu'un crime est commis ce jour-là depuis quatre ans !

 

Le commissaire Jardet et son fils Raphaël, en vacances à Vars-les-Thermes, une petite ville de cure de quatre mille cinq cents habitants, assistent à sa mort en direct : Marie est tuée d'une balle en plein coeur, tirée à bout portant au milieu de la foule...

 

Reprenant l'affaire que la gendarmerie n'a pu résoudre, Jardet s'aperçoit que Vars-les-Thermes cache de bien lourds secrets : la découverte de la vérité se fera au prix d'un retour douloureux des personnages sur le passé.

 

Jardet constate aussi que si l'homosexualité produit parfois ses drames, comme tout amour, la dissimulation seule en aggrave les conséquences.

 

« La conspiration du silence, adjudant, vous connaissez ? Sébastien était mineur [...], Vilars tout autant que Karsen avait tout intérêt à se taire. Sauvegarder leur réputation, n'est-ce pas ? Et nous, on n'a pas voulu jouer les mouchards ! Marie était la première à dire qu'il fallait la boucler. Je comprends mieux maintenant sa position ! Après tout, vous n'aviez qu'à faire votre métier ! [...] Et puis, il n'est pas né, n'est-ce pas, celui qui fera de vrais ennuis à Karsen. Les plus hautes personnalités du département avaient table ouverte chez lui il n'y a pas si longtemps... Je n'affirme pas qu'en haut lieu on a tout fait pour étouffer l'affaire, mais c'est tout comme. » (p.214)

 

Maurice Périsset s'affirme une fois encore, avec ce roman comme l'un des maîtres du polar psychologique : un peintre caustique des lâchetés provinciales.



■ Editions du Rocher «Dossiers du Quai des Orfèvres», 1991, ISBN : 2268011690

 


Du même auteur : Les collines nues - Deux trous rouges au côté droit - Le ciel s'est habillé de deuil - Soleil d'enfer - Laissez les filles au vestiaire - Corps interdits - Les noces de haine - Avec vue sur la mort - Les grappes sauvages - Gibier de passage

 

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Début XXe siècle : les sexologues contre la criminalisation des homosexuels

Publié le par Jean-Yves

Depuis ses débuts, la sexologie avait été une science appliquée utilisant la recherche fondamentale menée dans tous les domaines de la médecine et de la biologie. Les sexologues s'approprièrent aussi les conclusions analytiques et les appliquèrent à leur discipline.



La recherche sur l'hermaphrodisme conduisit aux théories sur l'homosexualité ; la découverte des hormones et des chromosomes servit d'explications aux possibles différences de sexualité. Ainsi la sexologie fonctionna dès ses prémices comme une science sociale qui avait la prétention d'être une science de la nature, un statut auquel elle ne pouvait aspirer qu'en pratiquant une pensée analogique.


Les sexologues, bien qu'experts en sciences sociales, voulaient être des spécialistes des sciences naturelles. Cette stratégie ambiguë leur permit occasionnellement d'obtenir une certaine reconnaissance. Mais la valeur scientifique des confessions faites par les patients restait contestée, surtout par les médecins positivistes.


L'affaire Eulenburg en Allemagne allait donner un exemple frappant des ambiguïtés de la sexologie aux prises avec l'ordre social.


A la fin du XIXe siècle, les savants les plus éclairés de ce pays avaient entamé une campagne contre la criminalisation des actes sexuels contre-nature (relations homosexuelles, anales ou non, mais aussi rapports avec des animaux).


Parce qu'ils considéraient l'homosexualité comme une variante naturelle de la conduite sexuelle, ils estimaient que la criminalisation des actes homosexuels pratiqués entre hommes adultes (on ignorait dans la loi allemande le lesbianisme) étaient un vestige des superstitions médiévales anachronique à une époque qui se targuait de rationalité.



Tous les sexologues en vue, de Krafft-Ebing à Freud, signèrent une pétition en ce sens qui fut déposée devant le Parlement allemand, ou firent des déclarations de principe. Hirschfeld prit l'initiative de cette campagne. Sexologue de premier rang, il était le fondateur de la première organisation pour les droits des homosexuels et éditeur d'une revue sur les états sexuels intermédiaires (Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen 1899-1923).


A cette époque, les activités scientifiques et politiques des sexologues étaient fort éloignées de la conscience générale acquise sur l'homosexualité. Mais cette activité provoqua un retour de manivelle évident, par exemple dans les procès spectaculaires du tournant du siècle : ceux d'Oscar Wilde en 1895 et d'Alfred Krupp en 1902.


En 1907, le dernier et le plus important de tous ces scandales fut révélé quand le journaliste Maximilien Harden commença à s'en prendre à la «Camarilla de Liebenberg». Il faisait référence au prince Philipp d'Eulenburg, un ami proche et un conseiller de l'empereur Guillaume II, qui était aussi en relation avec le secrétaire de l'ambassade de France. Harden essaya de démontrer l'influence secrète de ce cercle sur la politique allemande et ses liens directs avec la France. Afin d'être encore plus persuasif, il insinua fortement que les deux personnages clef de ce cercle, Eulenburg et le comte Kuno von Moltke, commandant militaire de la ville de Berlin, entretenaient des relations homosexuelles. Moltke déposa une plainte pour diffamation contre Harden.


Parmi les raisons qui lui firent perdre son procès, il y eut le témoignage d'Hirschfeld, venu affirmer devant la cour, en tant qu'expert, que Moltke était vraiment homosexuel. Ses dires reposaient en partie sur les caractères physiques qu'il décelait chez Moltke et surtout sur les déclarations de son ancienne femme ; elle révéla aux juges qu'elle n'avait pas eu de relations sexuelles avec le comte durant leur mariage.


Dans un second jugement, en appel, on réussit avec succès à prouver que le témoignage de son ex-épouse était hystérique et diffamatoire. Hirschfeld fut obligé de revenir sur ses déclarations et contraint de dire que Moltke n'était pas homosexuel, que son expertise physiologique avait été fondée sur des rumeurs malveillantes et que ses remarques physiologiques, reposaient sur des conclusions extravagantes faites à partir de l'aspect extérieur d'un homme.


Après cela, la réputation d'Hirschfeld subit un coup à deux niveaux : d'une part, il avait dû en public renier un de ses avis fait en tant qu'expert, d'autre part, les homosexuels s'apercevant des conséquences négatives que pouvaient avoir ses interventions et ses théories abandonnèrent en masse son organisation, le WHK.


Ces procès n'entamèrent pas cependant la recherche en ce domaine. La social-démocratie allemande était spécialement intéressée par la sexologie : de plus, c'était le seul groupe politique qui se faisait le héraut d'une politique sexuelle plus libérale et qui était capable de l'imposer.



Illustration : Les nouvelles armoiries prussiennes avec Eulenburg et Moltke. Comme devise on peut lire « Mon âme – Mon petit vieux – Mon unique petit basset »


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