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Hommage à Michel Tournier

Publié le par Jean-Yves Alt

Michel Tournier (1924 – 2016) n'a jamais passé son temps à parler de lui-même ni à se mettre en scène. Il n'appartenait pas à la famille des auteurs qui se prennent comme sujet. Il était un romancier et n'était à l'aise que dans la fiction et la réflexion. C'était sa façon d'être sincère.

On pourrait dire que son « patron » était Zola. La question de savoir si Zola avait un masque n'a jamais intéressé personne : il n'aurait jamais eu l'idée d'écrire ses confessions ou de publier son journal. Il s'intéressait aux chemins de fer quand il écrivait « La bête humaine », aux paysans quand il écrivait « La terre ».

Michel Tournier n'est pas dans son œuvre. Ou alors par personnes archi-interposées. Il y est dans la mesure où Flaubert avait le droit de dire : « Madame Bovary, c'est moi » : Madame Bovary était la petite épouse d'un médecin de campagne, quel rapport avec Flaubert ? Flaubert lui avait donné sa vitalité, sa chaleur, sa force, mais ce n'était pas lui vraiment. Michel Tournier était ainsi ; présent dans tous ses personnages, dans la mesure où c'était sa vitalité d'écrivain qui les animait, mais il n'était aucun de ses personnages en particulier.

L'homosexualité n'a pas occupé une place importante dans ses livres. Il y a, certes, un grand personnage homosexuel dans son œuvre : Alexandre (« Les Météores »). Alexandre promène (comme Zénon de « L'Œuvre au noir » de Marguerite Yourcenar) son insatiable curiosité et son intarissable désir à travers le monde. Le lecteur participe ainsi à la quête infatigable du chasseur, au voyage initiatique de l'homosexuel, homme de désir, vers une fin désespérée.

Mais Alexandre est plus le symbole de l'homosexuel que le portrait d'un être humain : « Et moi ? Quel est mon nom au fait ? A propos, quelle est ma profession ? Le désir m'a simplifié, gratté jusqu'à l'os, réduit à une épure. Comment accrocher à ce tropisme élémentaire les pendeloques d'un état civil ? Dans ces moments forcenés, je comprends la peur que le sexe inspire à la société. Il nie et bafoue tout ce qui fait sa substance. Alors, elle lui met une muselière – l'hétérosexualité – et elle l'enferme dans une cage – le mariage. Mais parfois le fauve sort de sa cage, et même il lui arrive d'arracher sa muselière. Aussitôt tout le monde reflue en hurlant, et appelle la police. » (Michel Tournier, « Les Météores »)

Michel Tournier va s'intéresser de plus en plus à la puissance symbolique de ses personnages. Ce qui lui a permis d'aborder de nombreuses questions de société, farfelues parfois au premier abord et pourtant jamais dénuées de pertinence comme celle de l'iconophilie abordée dans le roman où il recrée la légende des rois-mages « Gaspard, Melchior et Balthazar » : en effet le dernier personnage tombe amoureux d'un portrait. Michel Tournier invente là un nouveau dérèglement, celui d'un homme qui n'aime les femmes que peintes ou dessinées et qui ne se marie avec une femme que parce qu'elle ressemble à un tableau qu'il aime. Avec l'abondance d'images dans laquelle nous vivons, ce questionnement est judicieux.

Michel Tournier a compris que les fantasmes ne devaient pas toujours être incarnés dans les histoires. Il aimait la distance qui permet à l'écrivain de dire ses désirs occultes. Il a su choyé le mythe, paysage reconnu par le temps permettant à la vie de s'y épancher librement : « Les légendes vivent de notre substance. Elles ne tiennent leur vérité que de la complicité de nos cœurs. Dès lors que nous n'y reconnaissons pas notre propre histoire, elles ne sont que bois mort et paille sèche. » (Michel Tournier, « Gaspard, Melchior et Balthazar »)

Michel Tournier a assouvi sa passion pour la littérature et a fait que le lecteur ne se retrouve que difficilement en lui, en choisissant progressivement d'affaiblir la portée romanesque de ses récits au profit d'un regard enveloppant l'éternité.

Ses livres, finalement davantage des essais philosophiques, tiennent leur valeur d'une dimension que le nom de roman contient difficilement.


De Michel Tournier : Gilles et Jeanne - Le Roi des Aulnes - Le médianoche amoureux - Angus - La goutte d'or

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L'enfant, un alibi pour ne pas vivre

Publié le par Jean-Yves Alt

Jusqu'au XVIIe siècle, l'enfant a compté pour du beurre. Il semble avoir ensuite gagné une place de rêve. Mais en réalité, que fait-on de lui dans la société consommatrice, où le mythe du héros moderne, robotisé, battant et violent est survalorisé ? Au monde de l'enfance rien ne semble épargné.

Obscurément à l'œuvre à travers divers procédés d'éducation, on retrouve cette idée, mise en lumière par Nietzsche dans « La naissance de la tragédie », selon laquelle la vie est quelque chose qui doit être rectifié, corrigé, réprimé en quelque sorte par l'éducation.

Et si, au fond de toute manœuvre pédagogique pavée de bonnes intentions, était tapie une haine farouche, indéfectible, de la vie ? Et si, en définitive, à travers les mille nuances qu'elle peut revêtir à travers l'espace et le temps, l'éducation perpétuait l'organisation, plus ou moins rationnelle, d'un vaste massacre ?

Le roi Hérode, peut-on lire dans le Nouveau Testament, ayant appris par ses devins la naissance, dans son royaume, d'un enfant d'essence très haute, appelé à une royauté supérieure à la sienne, décida de procéder sur le champ au fameux « Massacre des Innocents ». On sait comment, mystérieusement prévenus par un télex céleste, Joseph, Marie quittèrent rapidement le pays pour aller chercher refuge en Egypte.

Il est permis de rapprocher cet épisode des Evangiles de la légende grecque relative à Cronos, père et fils indignes s'il en fut. Fils d'Ouranos, dieu du ciel, Cronos met fin à la première génération des dieux en tranchant les testicules de son propre père. Afin de ne pas être détrôné à son tour par sa progéniture, suivant les prédictions de ses parents, il dévore ses propres enfants dès la naissance, jusqu'à ce que Zeus, un jour, avec la complicité de sa maman, décide de mettre un terme à ce cannibalisme familial en tuant son père, qui d'ailleurs ressuscitera.

A travers ces deux fables, une vérité métahistorique semble se faire jour : il se pourrait qu'elle n'ait rien perdu de sa terrible actualité.

Toutes les sociétés, à l'image de l'insatiable Cronos qui refuse de toutes ses forces de voir mis en question son vieux règne, et qui est prêt pour cela à tous les sacrifices, ne donnent-elles pas à voir une consommation effrénée de l'enfance ?

Consommation, bien sûr, présentée sous des formes plus ou moins insidieuses, puisque en définitive c'est toujours « pour son bien » que l'enfant est mis à mort.

Un tel massacre se justifie-t-il ? Cela vaut-il vraiment le coup ? Quand on jette un regard sur le déroulement de l'histoire humaine telle qu'elle s'écrit en lettres de sang et de feu, avec son cortège de viols, d'intolérances, de boucheries héroïques, on est en droit de se demander si la civilisation adulte et responsable mérite approbation et admiration. Sans doute est-on en droit d'émettre un sacré doute sur la valeur des différentes sauces éducatives avec lesquelles ont été accommodés, jusqu'ici, les petits des hommes.

Environ jusqu'au XVIIe siècle, comme l'a mis en évidence Philippe Ariès dans sa magistrale « Vie de l'enfant sous l'Ancien Régime », celui-ci a un statut insignifiant, gênant dans le meilleur des cas, au pire source d'une véritable terreur : Bossuet n'écrit-il pas que « l'enfance est la vie d'une bête » ? Pierre de Bérulle, dans son « Opuscule de piété », que « l'état enfantin est l'état le plus vil et le plus abject de la nature humaine, après la mort » ?

Une telle hostilité laisse rêveur, ainsi que le traitement qui est réservé à l'enfant jusqu'au XVIIe siècle : manque total d'hygiène, mortalité effarante, mise en nourrice systématique ou exposition pure et simple sur la voie publique.

Le sentiment de l'enfance n'apparaît véritablement qu'au XIXe siècle, en même temps que la famille bourgeoise nucléaire, issue du capitalisme montant, fait son entrée dans l'arène de l'Histoire. Certes, la condition enfantine connaît à cette époque une amélioration que personne ne songerait à contester. Mais il est permis de se demander à quel prix.

Sans doute grâce à l'impulsion d'un J.-J. Rousseau au XVIIIe siècle, l'enfant acquiert-il une valeur et un statut particuliers : il jouit désormais du capital de tendresse de sa mère qui, comme le met en évidence Elisabeth Badinter dans « L'amour en plus » « se dépouille de ses aspirations de femme pour se consacrer désormais à ce roi de la famille ». Un tel sacrifice donne évidemment à rêver et suscite encore largement aujourd'hui l'attendrissement des foules.

Cependant, cette abnégation lumineuse n'est pas sans comporter son revers d'ombre : tendre objet de tous les soins et de tous les sacrifices parentaux, l'enfant paie en réalité très cher ce régime de faveur. Souvent, il n'aura pas assez de toute sa vie pour s'acquitter d'une pareille dette.

Il se trouve investi ainsi de toutes les attentes parentales, sommé de répondre à toutes les exigences (conscientes ou inconscientes) qu'on fera peser sur son jeune destin. Bref, un cadeau, un peu lourd à porter.

La grande majorité des parents ne font-ils pas des enfants dans le dessein de se survivre à travers eux ; de satisfaire leurs ambitions déçues ou inavouées. C'est avec le sang d'une progéniture que se cimentent les échecs d'une existence, que prend son sens le naufrage d'une vie à la dérive.

Aujourd'hui, sous des formes différentes, le festin de Cronos se poursuit, avec l'approbation des psychologues et des pédiatres, des pédagogues et des psychanalystes. La société de consommation invite à consommer de l'enfant, à puiser dans sa jeune vie la force d'alimenter un destin de mort qui n'a de sens que par et pour l'enfant. Car ce que l'enfant apporte en premier lieu aux individus qui se trouvent être ses parents, c'est un statut ontologique, une justification. A des personnes qui manquent fondamentalement d'être, l'enfant fournit une carte d'identité, sinon de crédit : celle du père et de la mère qui ont fait leur devoir – d'autant plus assurés de leur honorabilité qu'ils sont dans le droit fil de la « nature humaine », ce grand totem normatif.

Requis d'adhérer à ce scénario familial, l'enfant devient sans s'en rendre compte un otage de l'être de ses parents. En endossant ce costume cousu sur mesure, il sauve ses parents de la conscience de leur néant, leur fournissant un alibi d'autant plus précieux que ces derniers, la plupart du temps, ont résigné depuis longtemps toute ambition de vivre.

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Légendes de la rue basse, Daniel Apruz

Publié le par Jean-Yves Alt

Ils sont nombreux à se promener sur les toits des maisons du quartier de la rue basse. A la recherche de quelles vérités ou de quelle nostalgie ? On y rencontre même Séraphin Grollin, bibliothécaire « par haine des livres » qui « racontent des mensonges », un ange de résignation et d'humilité qui croyait aussi « aux histoires d'amour dur comme fer, mais n'en garde qu'une paisible désillusion : il est tombé amoureux. Seulement c'était de son voisin de palier qu'il était amoureux à la folie ».

Les gens de la rue basse ne tiennent pas le haut du pavé. Ils sont exceptionnels à force d'être ordinaires. Et ils sont ordinaires parce que marginaux dans un monde en train de quitter ses derniers idéaux.

Daniel Apruz est un cœur tendre et un écrivain qui ne trahit jamais son rêve de fraternité.

Son roman est poignant sous son apparence drôle ; peut-être pour que nos lendemains chantent et croient au bonheur.

Un humour qui rime tranquillement avec amour. Les gens de la rue basse ont des corps bâtis pour aimer la vie et quand il est trop douloureux de fouler le sol du quotidien, ils s'offrent les voyages de la nuit sur les toits, là où jusqu'à l'aurore les espoirs se sauvent des cauchemars.

Légendes de la rue basse, Daniel Apruz

Au cœur du roman la quête du père, jamais retrouvé. Où il est dit qu'il n'est pas nécessaire de retrouver ses racines : faut-il entendre les premiers engagements politiques, sociaux, etc. ? L'enfant qui naît boucle la ronde de l'oubli et de la résurrection. Fils d'une putain sereine, gagneuse de plénitude, et d'un père ramoneur, Jérémie soulève le toit du monde pour savoir que c'est ainsi que les hommes vivent, entre ciel et terre, entre songe et réalité, entre sédentarité et exil.

En dépit des mille dangers (« Et le sida maintenant... C'est pas une vie, c'est un champ de mines »). Julie et Jérémie font un enfant. La légende des hommes continue.

■ Légendes de la rue basse de Daniel Apruz, Editions Manya, 259 pages, 1990, ISBN : 2878960157

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L'homosexualité dans les Contes des Mille et une Nuits

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans les Mille et Une Nuits, l'homosexualité apparaît comme un besoin narratif pour introduire des thèmes nouveaux qui restent tabous. Dans ces contes il n'est jamais question d'homosexualité explicite, elle arrive toujours pour mettre en scène une idée qui servira au développement du récit.

Dans le conte de Qamar et Halima (Nuits 963 à 978), Mardrus n'hésite pas dès le début de l'intervention du derviche à le traiter de : « Cheikh pédéraste comme un Maghrébin, toujours suivi par son mignon. » ; les assistants aussi se sont vite rendu compte de « l'état d'extase » du derviche à la vue du jeune Qamar et ils s'exclament : « Eloigné soit le Malin ! Le derviche brûle pour le joli garçon ! Qu'Allah confonde les derviches de son espèce ! »

Il semblerait d'après ces propos que les derviches soient accoutumés à ce genre de pratique puisque la foule n'a pas eu de mal à qualifier le comportement de ce dernier de pédéraste. En effet, le derviche récite des poèmes d'amour tout en versant des larmes, situation digne d'un « majnũn », fou d'amour, qui fait tout pour atteindre sa bien-aimée. Il se fait inviter par le père de Qamar qui a compris les intentions du derviche ; le père élabore donc un stratagème pour piéger son hôte mal intentionné ; il dicte à son fils sa conduite face au vieil homme : « Assieds-toi donc tout près de lui, et s'il te prend la main, ne la lui retire pas, car celui qui enseigne aime sentir entre lui et son disciple un lien direct. »

Qamar exécute les ordres de son père pour éveiller le désir du derviche. Le piège tendu par le père de Qamar vient pour justifier le châtiment suprême que ce dernier réserve à son hôte s'il constate, puisqu'il était caché pour voir sans être vu, un égarement envers son fils.

A ce moment de la narration, l'accusé devient victime et l'accusateur invoque le pardon de Dieu pour s'être trompé sur les intentions du saint homme. Le discours se transforme en faveur du derviche qui marque désormais le déroulement des événements. C'est lui qui incite Qamar à partir à Bassora à la recherche de Halima. Cette manière d'introduire un conte reste ambiguë. La conteuse n'avait pas besoin de semer le doute au sujet du derviche pour situer le conte ! C'est peut-être une manière d'enseigner les mœurs de cette époque et monter la condamnation donc de l'homosexualité par la société arabo-musulmane. Le châtiment réservé à celui qui s'égare du « droit chemin » est la mort. (pp. 190-191)

Le conte de Qamar az-Zamãn, fils du roi Shãhramãn (Nuits 170 à 249) met en scène l'homosexualité féminine. Certes, Budûr est contrainte de jouer ce rôle, mais le fait d'avoir recours à cette stratégie comme un moyen pour retrouver son époux n'exclut pas son plaisir à jouer cette comédie. Après avoir perdu soit mari, Budûr se déguise en homme, puisque la ressemblance entre les deux jeunes gens est frappante, pour continuer son voyage sans crainte des ravisseurs de femmes seules. Elle est accueillie par le roi des îles d'Ebènes Armânûs qui lui propose son royaume et sa fille. « Je péris si je n'obéis pas, et je me trahis si je fais mine d'obéir ! » C'est ainsi que Budûr se trouve prise à son propre piège. Elle accepte finalement d'épouser la fille du roi, Hayât an-Nufûs. L'homosexualité n'est pas punie d'emblée puisque la soi-disant épouse aide Budûr à cacher sa vraie identité jusqu'aux retrouvailles avec Qamar az-Zamãn. Budûr a même incité ce dernier à épouser Rayât an-Nufûs en déclarant : « Epouse-la ; je serai sa servante. » Jusqu'au bout de ce conte, l'homosexualité est acceptée comme un besoin pour justifier l'amour de Qamar et Budûr. Elle n'est même pas jugée puisque le roi, garant de la morale : « ordonna qu'on l'écrivit en lettres d'or pour qu'elle soit lue et reste dans les mémoires siècle après siècle. » L'homosexualité semble tolérée dans ce conte d'une part parce qu'elle est féminine et d'autre part parce qu'elle n'a jamais été consommée. La fille du roi est restée vierge corps et âme ce qui justifie l'absence de châtiment de Budûr. Le fait que Rayât an-Nufûs ait accepté ce jeu épargne à Budûr le courroux du roi. Elle ne s'est jamais plainte d'un égarement quelconque de la part de son soi-disant époux. Elle était contrainte de « pratiquer » l'homosexualité, puisqu'elle devait obéir à son père qui lui avait choisi un mari digne d'elle ; de ce fait elle n'était guère blâmable. (p. 191)

Parmi les contes qui traitent ouvertement de la pédérastie celui de « Alã ad-Dîn abî ash Shãmãt », l'Histoire de Grain-de-Beauté, nous paraît fort intéressant dans la mesure où l'acte homosexuel lui-même n'est jamais accompli, mais la description, les péripéties et la mise au point des ruses nous aident à mieux comprendre la position de la société arabo-musulmane face à cette pratique. Tout commence le jour où le père de Alã ad-Dîn, Shams ad-Dîn, amène son fils dans sa boutique pour le dévoiler à ses amis. En effet, les parents de Grain-de-Beauté s'étaient résignés à l'élever dans la cave de leur demeure pour le préserver du mauvais œil tellement il était beau et admiré par tous ceux qui le regardaient. Il vécut ainsi dans le secret jusqu'à l'âge de quatorze ans. Or le jour où Shams ad-Dîn est aperçu avec un « jeune mamelouk mignon dans sa boutique », il est aussitôt soupçonné et taxé de pédérastie par ceux qui étaient jusqu'alors des amis. Il est intéressant de constater la prise de position immédiate de la foule ; sans se renseigner, sans demander l'identité du jeune garçon alors qu'ils connaissaient et respectaient le « syndic », ils l'ont vite mal jugé. On dirait que cette pratique est courante qu'un vieil homme à « la barbe blanche » se transforme du jour au lendemain en pédéraste alors que sa réputation d'homme honorable, devant qui ils récitent la sourate de la Fâtiha, l'Ouvrante, avant d'ouvrir leurs boutiques, est déjà acquise depuis longtemps. Une fois la lumière faite sur la paternité de Shams ad-Dîn, il récupère non seulement sa respectabilité, mais voit grandir la considération qu'on lui manifeste grâce à la beauté de son fils. Une fête est alors organisée en l'honneur du jeune Alã ad-Dîn.

Une autre indication dans le texte, lors de cette fête, nous montre la fréquence de la pratique de l'homosexualité infantile. En fait, le père prend soin de séparer son fils de la table des adultes craignant leurs mauvaises intentions. Il se trouve qu'il y a parmi les invités un grand marchand réputé pour son amour des jeunes garçons. Il profite d'un soi-disant besoin urgent pour user de la naïveté des jeunes garçons et les tenter avec des cadeaux pour arriver à ses fins. Il met en place une ruse pour attirer Alã ad-Dîn loin de ses parents et de ses proches. Le fait de s'isoler avec le garçon lui laisse le chemin libre pour s'adonner à ses plaisirs favoris. La ruse consiste à inciter Alã ad-Dîn à voyager seul, loin des siens pour prouver qu'il est homme et capable de sillonner le monde sans l'aide de ses parents. La ruse du marchand Mahmûd al-Balakhî a réussi ; le jeune garçon fait tout pour convaincre ses parents. Et il prend le chemin du départ, mais le père, prévoyant, confie son fils au muqaddem des chameliers, le cheikh Kamãl.

Celui-ci jouera un rôle important dans la suite des événements. En fait, il sert non seulement de guide à Alã ad-Dîn, mais aussi de protecteur paternel : il empêche la déviation et l'égarement du jeune garçon. Il représente l'entrave principale face aux mauvaises intentions de Mahmûd al-Balakhî. Son rôle dans le texte est celui d'un opposant à l'égarement, de garant de la morale culturelle et religieuse de la communauté musulmane. Al-Balakhî invite tous les soirs Alã ad-Dîn à dîner sous sa tente dans le seul but de s'isoler avec lui, mais le cheikh Kamãl est toujours présent physiquement et moralement. C'est ainsi que le jeune garçon échappe à l'intention perverse de Mahmûd al-Balakhî qui n'arrivera jamais à réaliser ses fins.

Une autre scène nous rappelle le conte de « Masrûr et Zayn » dans la mesure où c'est un cadi, un magistrat, qui succombe au charme et à la beauté de Alã ad-Dîn. Ce cadi fera tout pour le sauver. Sa fonction et sa place dans la société l'aideront à user de son pouvoir pour sauver celui qu'il aime. Ce cadi, « homme d'ailleurs excellent, aime les jeunes garçons à la folie. Or, toi, tu as dû produire sur lui une considérable impression, j'en suis sûre », va jusqu'à abroger un jugement qu'il a rendu la veille pour permettre à Alã ad-Dîn de réunir la somme d'argent nécessaire pour se délier de son engagement. Le cadi ne passera jamais à l'acte mais ses intentions étaient sues et connues de tout le monde, et malgré cela il occupe une fonction ou, généralement, on est irréprochable et au-dessus de tout soupçon.

Dans ce conte, l'homosexualité apparaît à trois reprises, mais elle n'est jamais pratiquée. D'abord le père est accusé injustement et à tort par la foule, mais c'est lui qui, en quelque sorte, favorise la deuxième rencontre où son fils sera victime de Mahmûd al-Balakhî. Cette rencontre, qui s'éternise, puisqu'elle occupe une grande partie de la narration, est une véritable péripétie amoureuse, avec la mise en scène d'une ruse pour décider Alã ad-Dîn au voyage, les invitations, les poèmes d'amour récités par Mahmûd pour amadouer le jeune farouche. Il va jusqu'à lui proposer sa propre fortune en contre-partie d'un instant de bonheur, mais sans y réussir.

Toutes ses tactiques échouent, et il disparaît du conte brusquement. Sa fonction dans le conte cesse d'être dès l'instant où Alã ad-Dîn se marie comme si le fait de se lier avec une femme le sauvait des « griffes » de quelqu'un au service de la police ignore jusqu'à l'existence d'une telle pratique ! Eux (ceux qui sont au service de la police) qui sont au courant de tout ce qui se fait, qui semblent savoir ce qui se passe même au fond des êtres, ignoraient l'existence de l'amour entre deux personnes du même sexe. Ignore-t-il la condamnation du Coran, du Hadîth, la tradition du Prophète, et de la jurisprudence de la déviation sexuelle ?

Dans ce cas il n'est pas digne du nom qu'il porte : Moïn Al-Dîn, l'aide de la religion, n'est plus seulement ironique mais devient une raillerie qui insulte la religion musulmane et tous ceux qui la représentent. Sa fonction devient aussi un sarcasme mordant puisqu'il ignore une pratique condamnable au premier chef et, de ce fait, sa place est ailleurs.

Toujours est-il que le capitaine accepte avec joie d'aider les deux amantes à se retrouver. La jeune fille semble être sûre de son choix puisqu'elle sait d'avance que le capitaine ne refusera pas de l'aider à parvenir à ses fins. Malgré l'importance du rang social de la deuxième jeune fille (en fait elle est la fille du cadi de la ville) Mu'în ad-Dîn se lance dans une entreprise montée par l'amoureuse. (pp. 191-196)

Les exemples d'homosexualité ne sont pas très nombreux dans les contes arabes contrairement à ce qu'affirme Dominique Jullien dans Proust et ses modèles (Ed. José Corti, 1989). Ils ne sont guère tolérés sauf, comme nous l'avons démontré, quand il s'agit de l'amour entre deux femmes et non comme l'affirme Dominique Jullien : l'amour homosexuel s'imprègne naturellement des Mille et Une Nuits. Les invertis connaissent une vie d'un "romanesque anachronique". Le mot "naturellement" implique une pratique systématique de l'homosexualité dans les Nuits, or nous pouvons affirmer que le recours à cette pratique ne se fait pas systématiquement. Nous avons vu que les hommes condamnent sans réserve cette déviation de mœurs et, lorsqu'elle est tolérée, essentiellement l'amour entre deux femmes, qui est très rare et ignoré parce que les hommes n'ont pas le temps de s'occuper des préoccupations des femmes. L'évocation de l'homosexualité féminine est plus directement perceptible – à cause d'une relative tolérance de la société à son égard – que l'homosexualité masculine qui n'affleure le texte que de façon très évasive. Les femmes sont plus discrètes et affichent moins leurs égarements : la comparaison entre le Bilatéral et l'amoureuse de la fille du cadi nous montre d'un côté un homme connu de tous pour son amour des garçons et de l'autre une fille qui choisit une impasse dans le noir pour s'isoler avec son futur adjuvant. Toujours est-il que l'homosexualité est considérée, dans les Nuits comme une déviation méprisable pour tout individu qui la pratique. Nous avons vu que la condition d'un homosexuel n'a rien de romanesque comme l'affirme Dominique Jullien : le père de Alã ad-Dîn est délaissé et mis à l'écart par ses amis comme un lépreux, Mahmûd al-Balakhî est surveillé de près par le cheikh Kamãl, le père de Qamar épie le cheikh et essaye de le piéger pour mieux justifier sa mort. Au contraire il s'agit d'un drame et d'une situation honteuse dans laquelle vivent ces personnages. Si les homosexuels ne sont pas tolérés par la loi, Les Mille et Une Nuits les donnent à voir. L'homosexualité n'est pas revendiquée dans la conscience générale, mais elle est suggérée par le discours. La société musulmane prête une attention particulière a ceux qui préfèrent les gens du même sexe mais poursuit et chasse ceux qui trahissent la loi divine. (pp. 197-198)

Narjess D'Outreligne-Saidi

in De l'Orient des Mille et une Nuits à la magie surréaliste,

Editions L'Harmattan, 294 pages, 2001, ISBN : 978-2747509138

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Présence lumineuse par Bronzino

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce portrait représente le duc Cosme de Médicis, de trois quarts, revêtu de son armure solennelle.

Tout ici affirme l'autorité de ce prince toscan, notamment son regard.

Et, quel regard !

Le peintre ne s'est pas contenté de magnifier l'homme à travers sa cuirasse ; il a fait en sorte que la lumière surgisse de son visage et plus particulièrement de ses yeux.

Présence lumineuse par Bronzino

Le duc ne nous regarde pas. Il n'est d'ailleurs pas sûr qu'il regarde quelqu'un ou quelque chose à sa droite.

Ce regard ne joue-t-il pas le rôle d'un masque ? Autrement dit d'une apparence qui traverserait le temps…

Chaque être, fût-il prince, sait que son corps quittera un jour le monde terrestre.

C'est peut-être cela qu'il faut voir dans ce portrait peint par Bronzino : nous sommes tous de passage et, seul, l'artiste est à même de faire s'éterniser une présence terrestre.

Présence lumineuse par Bronzino

Bronzino (Agnolo Di Cosimo dit) – Portrait du duc Cosme Ier de Médicis – 1544/1545

Huile sur bois, 75 cm x 58 cm, Musée Thyssen Bornemisza à Madrid

Une présence qui nous invite à ne pas être indifférents à ce portrait comme aux hommes qui nous entourent.

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