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Injection mortelle, Jim Nisbet

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce roman policier commence par un réquisitoire contre la peine de mort. Le docteur Franklin Royce, chargé d'effectuer la piqûre finale, est un alcoolique qui a trouvé ce boulot bien payé parce qu'il a perdu sa clientèle.

Mais, avant de mourir, un condamné parvient à convaincre Royce de son innocence. Bouleversé et déstabilisé, Royce mène son enquête personnelle et rencontre la petite amie du mort, Colleen Valdez, et son nouvel amant, Eddie Lamark.

C'est pour le paisible docteur le début d'une plongée dans l'horreur...

Comme dans Les damnés ne meurent jamais, les normes sexuelles sont fluctuantes dans Injection mortelle ; Eddie, Colleen et Franklin se retrouvent dans le même lit pour y « faire des choses que, jusque-là, Royce ne connaissait que par ouï-dire, des choses qu'il avait entendues à l'hôpital de la prison, de la bouche des prisonniers qui les pratiquaient l'un sur l'autre ».

Le roman s'ouvre d'ailleurs par cette phrase étonnante : « Le prêtre était pris du nez et incertain quant à son identité sexuelle. »

■ Injection mortelle, Jim Nisbet, Éditions Rivages/Noir, 2004, ISBN : 286930417X


Du même auteur : Les damnés ne meurent jamais

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Olmetta ou l'Amour et l'Ange, Renaud Icard (1908/1946)

Publié le par Jean-Yves Alt

« On m'a donc condamné à être le juif errant de la divinité jamais atteinte. Voyez-vous, je suis très pauvre, car mes désirs sont infinis comme les étoiles. Diogène cherchait seulement un homme : moi, je cherche un dieu. Celui des extases charmantes de mes douze ans est mort. Mort, le dieu des chimères de l'adolescence ; mort, le dieu vague des philosophies. L'intellectualisme ne m'a pas satisfait, non plus que la science. Et me voici poussé par ma nature éprise d'art et de plastique aux dieux païens générateurs de la beauté physique qu'adorait Platon. Ceux-là me donnent des joies oubliées. » (p. 211)

L'existence du narrateur a, jusqu'alors, défilé à toute allure dans son cœur. Le lecteur devine des occasions manquées, des rencontres ratées. Le narrateur a conscience qu'il pourrait être écrasé par son propre vide. Comment être en communion avec le vivant ? Comment faire vivre cette présence à soi éprouvée qui participe au monde de l'intérieur ?

Au cours d'un voyage en Corse, un déclic va se produire. Le narrateur rencontre un adolescent, Jean Olmetta, qu'il voit comme une « apparition » (p. 19). Exalté, le narrateur, qui est peintre, l'observe avec les yeux du désir. Il imagine le garçon représenté sur une toile, ce qui lui permettrait d'être enfin le peintre de sa vie.

« C'était un jeune Corse aux grands yeux noirs, adolescent d'une extraordinaire beauté. Regard hardi, corps élégant, il me tendait une pièce de sa jolie main bronzée. » (p. 19)

« Et cependant... car je veux sonder avec franchise mes arcanes... Pour parcourir ce labyrinthe, ne suis-je pas fort du fil d'or de ma pureté ? Je l'avoue donc, pour mon expansion totale de vie païenne et féconde manquait une richesse au vouloir impérieux de la chair. L'amour entraîne après son char les poussières d'en bas, mais il les dore. Oui, je connus pour Olmetta les brutalités du désir. Mais ma chance fut qu'il l'ignora. En dépit des permissions antiques, pour l'atteindre, mon amour était trop haut... Je le vénérais comme un chef-d'œuvre, touchant par lui sous la beauté matérielle ce qu'il y a d'immortel. Chasteté amoureuse gardant l'émoi qui s'attache aux mouvements imprévus des êtres vivants. Olmetta m'était presque un symbole. » (pp. 114-115)

« Il souriait de ce sourire qui est un baiser fait avec les yeux. Je décrivais mon home si amoureusement créé. Le garçon m'écoutait, ardent. » (p. 160)

Avec cette irruption d'Olmetta, le narrateur ressent la poussée de l'amour. Un amour chaste. Son âme qui observe n'est pas vide de vie, mais soulevée de l'intérieur.

« […] l'Amour trouble pour féconder. Il demeure l'axe d'une foi humaine et tolérante. Il est, je crois, le seul dieu à qui les Grecs n'aient point élevé de temples, parce que chacun lui consacrait le meilleur des temples dans son cœur. Par lui se révèle le monde harmonieux. […] "C'est l'Amour que je veux chanter, dit le vieillard de Téos, l'Amour, ce bel enfant couronné de mille fleurs ; les Dieux éprouvent sa puissance : il dompte les mortels". » (pp. 66-67)

Avec Olmetta, le narrateur entre en communion avec le vivant. Il n'y a plus ni fautes, ni regrets. Seule la présence du garçon importe. Sorti du tableau réduit de son existence, il peut se laisser aller. Olmetta habite le narrateur et ce dernier habite en lui.

« Depuis que je suis païen, mieux éclairé par les dieux, je demeure persuadé que ces génies eurent pour le moins autant de clairvoyance esthétique que nous. Pour représenter l'Amour, ils ont répudié la femme, cette éternelle blessée. Aussi l'homme, image accusée de force. Polyclète "évita l'âge viril". Il n'osa rien au delà des "joues imberbes", ajoute Quintilien. Phrase significative. Et que certains poètes affadis se soient laissés entraîner au rajeunissement exagéré de l'Amour, l'artiste grec de la belle époque s'est nettement arrêté devant l'adolescent à peine pubère.

Fantaisie érotique ? Nullement. Sous cet angle équivoque, le sentiment localisé d'amour n'existant pas, de son dilettantisme un Grec n'aurait pas même récolté l'acide plaisir d'une faute. En vérité l'artiste obéissait à un instinct supérieur, depuis atrophié : l'harmonie. Or, l'adolescent qui procède de la beauté mâle et de la beauté féminine est une synthèse. De la femme qui le fit naître, il possède une grâce incertaine et souple comme une langueur. De l'homme qui le conçut, il a le regard décidé, les jambes nerveuses, le ventre étroit, l'audace brusque, les hardiesses conquérantes. Trait d'union entre les sexes, dès que les formes s'écartent de lui, elles se spécialisent et s'exagèrent. L'adolescent demeure le type de l'absolue perfection humaine. » (pp. 69-70)

Le narrateur, empli de paganisme, devine – par la présence d'Olmetta – qu'il vit une expérience spirituelle.

Ce bonheur va-t-il pouvoir durer ? Combien de temps l'autre peut-il être le feu de sa flamme ou la flamme de son propre feu ?

Autant l'esprit peut aspirer à un au-delà du corps et de sa forme mortelle pour retrouver l'unité perdue et l'éternité, autant, au même moment, l'amour sait qu'il ne peut se passer du corps. Dualité sans résolution ? Comment retrouver, une présence au monde, une extase matérielle que la bipartition occidentale corps/âme a fait perdre de vue ? Par une nouvelle religiosité : celle d'une adhésion au monde, fugace, malheureusement, bien trop fugace, car seule la mort pourrait la fixer, laisse entendre Renaud Icard.

■ Olmetta ou l'Amour et l'Ange, Renaud Icard, Roman écrit vers 1908, publié pour la première fois à Rouen, Imprimerie Wolf, 1946. Réédité par Jean-Claude Féray aux éditions Quintes-Feuilles, 2013, ISBN : 978-2953288575


Du même auteur : Mon page


Sur l'auteur et ses écrits, on peut lire avec intérêt l'article de Jean-Claude Féray, « Renaud Icard, à la porte de deux mondes » paru dans la revue Inverses, 2009.

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50 minutes avec toi, Cathy Ytak

Publié le par Jean-Yves Alt

Cathy Ytak a choisi l'épure d'un huis clos : deux hommes dans une pièce de leur maison. Le premier doit-il mourir pour que le second puisse enfin vivre ?

Le salon de la maison est le théâtre où une échelle, un pot de peinture, un canapé qui masque en partie le corps d’un homme étendu au sol donnent le ton.

Celui qui raconte est le fils. Comme il est seul à dévoiler sa vie, le lecteur ne connaît pas son nom. Il a 17 ans.

Celui qui est couché au sol est le père. Est-il mort ou seulement étourdi suite à sa chute ? Nul ne le sait ; pas même le narrateur. Ce dernier n'appelle pas les secours.

Le lecteur comprend qu'un monde est en train de s'écrouler. Ce huis clos sera-t-il sans espoir ? Et qu'en restera-t-il ?

Le garçon, installé à même le sol, regarde seulement son père. Il se remémore son enfance et ce qu'il a vécu douloureusement ces derniers mois. Souvenirs malheureusement si communs que nombreux jeunes lecteurs pourront reconnaître comme leurs :

« Camille m'a demandé : "C'est à cause de nous deux, c'est ça ? Ton père, il aime pas les pédés, c'est ça ?" » (p. 56)

L'adolescent noue et dénoue à sa guise certains fils, avec cette tranquillité de celui qui n'a jamais rien eu à perdre ni à gagner.

Ce qui est particulièrement intéressant dans ce roman, c'est que l'adolescent n'intériorise pas, ne s'approprie pas (comme parfois certaines victimes) cette voix de l'homophobie. Et, s'il refuse le dépôt de plainte, que lui propose son petit ami Camille, c'est seulement par pragmatisme :

« J'ai supplié Camille : "N'appelle pas, s'il te plaît. Si t'appelles, ça va être l'enfer. Je passe le bac dans quatre mois, je dois réviser tranquille." » (p. 56)

Ce roman rappelle que vivre n'est pas vain car il est donné à tout homme d'inscrire les fragments médiocres de sa présente réalité dans l'harmonie, temporairement souterraine, d'une autre vie.

« Je ne comprendrai peut-être jamais pourquoi t'as agi de cette manière à mon égard, mais je m'en fous : la vie est trop belle pour qu'on s'arrête longtemps aux portes des cimetières. Et ma vie, elle est devant moi, entière, libre et désentravée. » (p. 76)

Cathy Ytak excelle à dévoiler progressivement le parcours tragique de cet adolescent. Sans attendrissement ni mépris, elle s'aventure dans notre monde contemporain où l'homophobie, même virulente, reste encore trop souvent un point aveugle. Elle donne à son roman le tour implacable d'une tragédie moderne.

■ Editions Actes Sud junior/D'une seule voix, octobre 2010, ISBN : 978-2742792672 


Du même auteur : Rendez-vous sur le lac - Lluis Llach : la géographie du cœur


Lire la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualité.com

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Ambivalence de l'homme grec

Publié le par Jean-Yves

« Chez le professeur de gymnastique, les enfants devaient s'asseoir sans croiser les jambes, pour ne donner aucun spectacle indécent aux gens du dehors ; et puis aussi, quand ils se mettaient debout, ils devaient égaliser le sol, de façon à ne pas laisser aux amants une empreinte de leur sexe. Pas un enfant, en ce temps-là, ne se passait de l'huile en dessous du nombril, de sorte que sur leurs parties brillaient, comme sur un coin, rosée et duvet. Aucun ne s'approchait de son amant en lui parlant d'une voix mouillée et alanguie, en se prostituant lui-même du regard. Et à table, il leur était défendu de s'attribuer la tête du raifort, de rafler aux gens âgés leur fenouil ou leur persil, de céder à la gourmandise, de rire aux éclats ou de croiser les jambes. » (1)


Aristophane le Comique



(1) cité par Pierre Savinel in La terre et les hommes dans les lettres gréco-latines, Sang de la terre éditeur, 1988, ISBN : 2869850204, pp. 95-96


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Bouvard, Flaubert et Pécuchet, Roger Kempf

Publié le par Jean-Yves

Le chef-d'œuvre de Flaubert – Bouvard et Pécuchet – est, au-delà de la satire d'une société bourgeoise, l'exaltation de l'amitié virile, la nostalgie d'un possible paradis terrestre où deux hommes formeraient un couple solide et fidèle dans la communion de chaque instant, une histoire d'amour parfaite qui offrirait sa sérénité et sa profondeur contre les fluctuations de la passion hétérosexuelle et les servitudes de la vie conjugale.

 

Flaubert a vécu en célibataire. Il consacra beaucoup à l'amitié (Louis Bouilhet et Maxime du Camp). Il rêvait d'une maison où deux hommes écrivains partageraient des jours heureux de connivence affective et intellectuelle (1). Une vie d'adulte dans le prolongement des amitiés adolescentes.

 

Roger Kempf ouvre le labyrinthe de la personnalité de Flaubert qui aimait la liberté des réunions d'hommes, ne s'étonnait pas d'être attiré par « l'absolue beauté de l'adolescent de Damas » et qui dans ses lettres (au temps de l'inénarrable Ambroise Tardieu grand pourfendeur de l'onanisme) comparait « le travail de l'écrivain à un exercice de masturbation inlassablement répété ! Qui plus est, [il] s'était abîmé, au sens propre, cette fois, dans un orientalisme ordurier. Voyez-le dans son étuve, guettant sans vergogne un gamin, tandis que Du Camp, fort excité par les Négrillons, se faisait polluer, en reconnaissant y prendre du plaisir – circonstance aggravante – dans les quartiers déserts du Caire. »

 

Roger Kempf décrypte avec enthousiasme les chemins souterrains de Bouvard et Pécuchet :

 

« Pourquoi s'être tant inquiété de la couleur jaune de Madame Bovary, et si peu de la couleur tendre choisie par Flaubert pour Bouvard et Pécuchet ? »

 

■ Éditions Grasset, 1990, ISBN : 2246438411

 


(1) cf. par exemple, le double pupitre qu'installent Bouvard et Pécuchet.


Lire aussi : Les tentations de Gustave Flaubert


De Jean-Paul Aron et Roger Kempf, lire aussi : Le pénis et la démoralisation de l'Occident

 

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