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Envoi, à la mémoire de Guy Hocquenghem : Angelus novus par René Schérer

Publié le par Jean-Yves Alt

Frère Angelo, le dernier roman de Guy Hocquenghem, celui qui devait être son u1time message, car sa main, les épreuves corrigées, s'est arrêtée d'écrire, est, sans aucun doute, le plus admirable. Œuvre des sommets, de l'akmè : celle où l'écrivain est parvenu à la pleine maîtrise de son art, par l'économie des moyens, l'aisance du style, l'équilibre des parties, la convergence des thèmes dans l'embrasement final.

C'était Guy qui l'avait renouvelé, ce grand genre du roman philosophique, où l'érudition pointilleuse soutient la percée dans l'imaginaire, où la brillance du détail renforce l'expression de l'Idée. Mais on pouvait se demander, après La colère de l'Agneau, après Eve, comment aller plus loin dans l'exploration des problèmes qui nous tourmentent, de notre angoisse, de nos mythes fondateurs. Frère Angelo apporte la réponse. Cette fois, achevant la trilogie, c'est la naissance même de la modernité qui est en jeu : la modernité avec ce qu'elle comporte de catastrophes et d'échappées utopiques : complexe énigmatique qui est l'histoire des Temps modernes et dont l'âme individuelle est pétrie.

Voilà ce qu'il faut lire à travers la dérive initiatique et extatique de ce moine disciple de Savonarole ; ange terrestre errant du sac de Rome aux rives lointaines de Mexico, jusqu'à son propre martyre.

Je ne résumerai point ce que l'on doit savourer à chaque page, avec quoi il s'agit de communier. Je dirai simplement, pour que cela soit clair à ceux qui ne l'ont pas fréquenté, que le questionnement de la modernité fut, depuis quelques années, la préoccupation constante de Guy ; qu'il est devenu l'objet par excellence de son écriture romanesque. L'énigme de la modernité, c'est-à-dire celle d'hommes ballottés dans le renouvellement incessant de l'histoire, voilà le point commun des trois volets du triptyque. Une modernité déjà marquée, depuis le Christ, par la conjonction de la catastrophe avec l'attente de l'illumination dernière, de l'Apocalypse.

Celle-ci, inauguralement et, pour ainsi dire, naïvement présente comme réalité entrevue dans l'Evangile de Jean, se transforme à la Renaissance en espérance mystique liée à la découverte du Nouveau Monde, cru paradisiaque, pour se métamorphoser enfin en cette dimension utopique qui nous fait vivre, par-delà l'envahissement du réalisme odieux et du non-sens.

Du triptyque, Frère Angelo, occupe le centre. Ce mundus novus, ce monde nouveau que le franciscain vit à sa source, est la clef du nôtre. L'évidence de Dieu commence à s'y obscurcir, avant de définitivement se dérober. Mais elle se déplace, se dépose ailleurs, en chaque fragment de beauté, chaque geste d'amour, formant l'accompagnement de la révolte sensuelle, la traîne poétique des choses, allégoriquement.

Avec Guy, d'une commune entente, en une collaboration intime, nous avions donné, dans L'âme atomique, les lignes directrices, et quelques échantillons concrets de cette philosophie esthétique de l'allégorèse ». Qu'est-ce que l'âme, où peut-elle se loger, alors que, de toutes parts, la science moderne et le progrès la chassent, la rendent impossible ? Elle est là, dans la poésie, dans l'art, l'écriture du roman où l'âme de Guy se trouve désormais enclose. Il n'y a pas, il ne peut y avoir que le corps, tout, en nous, s'y refuse ; il y a l'âme, cet infini du corps, comme disait superbement Artaud.

Cette certitude unifiait, chez Guy, la Gnose chrétienne avec la mystique moderne, mais aussi avec le matérialisme de Lucrèce, qu'il a si bien commenté dans des cours dont ses étudiants de Vincennes garderont le souvenir ; avec l'esthétique paradoxale de Kierkegaard ; avec l'allégorisme de Fourier et de Baudelaire, ou, plus près de nous, l'esthétique de W. Benjamin, et celle, négative, de Th. Adorno.

On me demandera : comment tout cela s'accordait-il avec la pratique homosexuelle, avec la défense et l'illustration de l'homosexualité à laquelle le nom de Guy restera historiquement associé ? Le mysticisme, pour lui, ne fut jamais une ascèse, dans le refoulement des sens, mais l'autre face, la doublure de leur exploration. Un allégorisme vécu : « Vivre allégoriquement », aimait-il à dire. Et, d'autre part, il ne pensa jamais, dès l'époque du Fhar, l'homosexualité comme simple particularité sexuelle, relevant d'une sexologie, mais comme vision du monde, manière d'être totale.

D'où son indéniable dimension esthétique, éthique, utopique. Le désaccord fécond de l'homosexuel et du monde actuel a toujours été un des thèmes majeurs de son œuvre. L'homosexualité est, contre ce monde, ou en marge de lui, un état de perpétuelle contestation : elle espère, elle entrevoit un ailleurs. Entre elle et la mystique, l'allégorèse au sens que nous lui donnions, la conséquence est bonne, l'analogie s'impose. Un même refus du monde tel qu'il est a animé Genet et Pasolini, mais aussi, en d'autres sphères que l'homosexualité, et qui exerçaient sur Guy une très grande séduction, Walter Benjamin, Charles Fourier que je lui avais fait connaître ; en retour, il m'ouvrit sur eux des aperçus fulgurants, inattendus, avec l'acuité, la sûreté de jugement, la clarté dans l'énoncé que tous ceux qui l'ont approché lui reconnaissent. Avec une puissance visionnaire, dont Frère Angelo porte le témoignage.

C'est ainsi que ma récente mémoire lui fera franchir les portes de la mort, l'allégorisant par cet Angelus novus de Paul Klee que Benjamin a décrit : s'en allant au vent de l'histoire bouche ouverte, l'œil rivé sur la catastrophe présente, les ailes déployées vers l'avenir.

René Schérer

■ in Pari sur l'impossible, de René Schérer, Presses universitaires de Vincennes/La Philosophie hors de soi, 224 pages, 1989, ISBN : 978-2903981563

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Tous piégés par le couple par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Personne ne juge acceptable que des hommes frappent leurs compagnes. Mais on peut être en total désaccord avec la manière dont les concepteurs des lois cherchent à criminaliser ces comportements. La notion de violence s’élargit chaque année, chaque mois, chaque minute, en incluant non seulement des comportements violents mais aussi des mots et même l’envoi de mails et de textos. Comme si on voulait éjecter du domicile ces intrus, les obliger à financer l’autonomie économique de leurs futures ex-compagnes, les empêcher de voir leurs enfants, les envoyer pendant de longues années en prison. «Dénoncez-le», prêche-t-on et on nous communique des numéros d’urgence où des «écoutants» nous encouragent à aller à la police afin de mettre celui que nous avons aimé un jour derrière les barreaux.

C’est pourquoi le dernier livre du sociologue Jean-Claude Kaufmann, Piégée dans son couple (éditions les Liens qui libèrent), est si important. A contre-courant de la vision manichéenne véhiculée par les lois, par les associations et par les médias dans laquelle on ne voit que des bourreaux tout puissants abusant de victimes, Jean-Claude Kauffmann nous montre des réalités plus horribles encore. Plus horribles parce qu’il n’y a pas à proprement parler des coupables mais seulement les victimes du piège conjugal. On y entend des femmes – et aussi quelques hommes – prisonniers d’une situation malheureuse, parfois pour des raisons économiques ou concernant la garde des enfants. D’autres restent par peur, par lassitude, par une sorte de déprime structurelle. Comme si après un certain nombre d’années, enfermés dans ces microsociétés que sont les couples, les partenaires se vidaient de leurs désirs et de leurs substances. Dans l’un des témoignages, une femme semble véritablement attendre de la violence de la part de son conjoint pour être acculée à partir, alors que rien ne la rend plus triste que le fait qu’il ne la touche plus, qu’il ne lui parle pas, qu’il ne lui dise pas qu’il aime les repas qu’elle lui prépare. A travers ces témoignages poignants, Jean-Claude Kaufmann analyse le paradoxe dans lequel se trouvent les femmes au sein des couples. D’une part, elles sont censées travailler et prendre des risques professionnels comme les hommes, de l’autre, elles se sentent contraintes à entrer dans l’esclavage de cette institution et à faire des enfants qui l’empêcheront de partir librement.

La tragédie des hommes est d’une autre nature : face à des femmes qui ont gagné du pouvoir, ils se sentent infantilisés, comme les frères de leurs propres enfants. Certes, ils sont moins piégés que les femmes dans le couple, car ils investissent davantage le monde professionnel et ils se permettent des infidélités plus facilement qu’elles. Mais ils ont l’air d’être perdus, de ne pas comprendre ce qui se passe dans la tête de leurs compagnes.

Si les témoins de ce livre semblent si désorientés, ce n’est pas parce qu’ils manqueraient d’aide psychologique, écrit Kaufmann, mais parce que tous témoignent du malaise d’une institution à bout de souffle, qui n’est plus capable de permettre aux individus qui la composent de se développer et d’être heureux. Voilà quelque chose que les législateurs et les associations qui travaillent sur les violences conjugales savent très bien. Sauf qu’au lieu de prendre les problèmes à la racine, ils préfèrent transformer la misère conjugale en un récit où il y aurait des bons et des méchants, des jolies princesses qui ne pensent qu’à aimer, enfermées par des ogres qui les brûlent à petits feux.

Nous sommes tels des paresseux, incapables de faire des efforts pour changer la société, qui temporisent et se distraient en distribuant des châtiments. Ne sait-on pas depuis longtemps que les punitions font naître des jouissances semblables à celles que provoquent les fêtes ?

Libération, Marcela Iacub, samedi 9 avril 2016

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Les rues de Barcelone, Francisco Gonzales Ledesma

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce roman offre une intrigue sinueuse qui accumule fausses pistes et digressions au rythme des errances catalanes de l'inspecteur Ricardo Mendez. Ce flic désabusé et vulgaire, sinon ordurier, est volontiers protecteur avec les prostitué(e)s ou les jeunes gens, comme ce Ruben dont le père fut l'un des vaincus de la guerre civile.

On devine que Mendez ne pourrait survivre longtemps à une retraite redoutée, tant sa vie se confond avec son statut de flic et ses déambulations au cœur du Barrio Chino, le quartier chaud de Barcelone.

Barcelone est à l'Espagne ce que San Francisco est aux Etats-Unis : la mecque de l'homosexualité, où cohabitent travestis des Ramblas et michetons occasionnels en goguette mais où rôde parfois une violence sournoise tandis que Mendez finit par se faire aux temps nouveaux, visitant « les pensions pour étudiants où tant de postulants affamés perdirent pieusement... leur virginité anale ».

Le vieux flic préfère cependant afficher son impuissance sexuelle comme l'ultime étendard d'une hétérosexualité jadis triomphante et lit à l'occasion « un roman consacré à de jeunes collégiennes enclines au saphisme ». Mendez reconnaît volontiers « qu'on a beau être un mâle, un vrai, on ne peut jurer de rien ».

Les rues de Barcelone, Francisco Gonzales Ledesma

A la recherche de l'assassin d'une secrétaire de direction bien informée des affaires d'une bourgeoisie dure et avide, comme de leur côté l'avocat Sergi Llor et le journaliste Carlos Bey, Mendez passe des bas-fonds de la prostitution aux salons feutrés de Marina Volpe, femme d'affaires frigide et ambitieuse, avec la même aisance cynique.

L'inspecteur croise à l'occasion la faune pittoresque des milieux du journalisme barcelonais, tel Amores à qui la poisse colle tellement aux basques que, suivant une prostituée, il découvre au lit qu'il s'agit d'un travesti et tombe sur « une femme morte cachée sous le lit », ce qui n'est pas la situation idéale pour un homme soucieux de discrétion !

Amores finit d'ailleurs par succomber, comme Carlos a failli le faire avant lui, au charme ambigu du travesti Alma, avec « ses lèvres sirupeuses, ses petits seins artificiels, son cul vertueux dont elle vantait l'étroitesse... et son pénis clandestin », fantasme paradoxal de « femme accomplie, une femme impossible, par conséquent l'une des plus touchantes qui soient ».

Francisco Gonzales Ledesma est un maître de la formule assassine et un champion de l'autodérision. Evoquant le président du parlement catalan, Mendez affirme qu'on « ne peut jamais deviner jusqu'où iront les intrigants de son espèce » et conclut : « Si on est fonctionnaire, on peut les retrouver directeurs de bureau, si on est journaliste, on s'aperçoit qu'ils sont patrons du quotidien, et si on est homo, il n'est pas impossible qu'on les découvre dans son lit. Tous les doutes sont permis. »

■ Les rues de Barcelone, Francisco Gonzales Ledesma, Gallimard, Folio policier, 336 pages, 2013, ISBN : 978-2070451449

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Sade titillé par les hommes…

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans les « 120 Journées de Sodome », Sade écrit, entre autres passages hyper-corsés :

« ... le jeune bardache, qui comme on le sait a le plus beau cul des huit garçons, est présenté en fille, et est ainsi joli comme l'Amour. Ce jeune garçon n'est dépucelé que ce jour-là ; le duc y prend grand plaisir et y a beaucoup de peine. Hercule le fout toujours pendant l'opération. […] On célèbre ce jour-là la fête de la quatorzième semaine et Curval épouse, lui, comme femme, Brise-cul en qualité de mari, et lui-même, comme homme, Adonis en qualité de femme : cet enfant n'est dépucelé que ce jour-là devant tout le monde, pendant que Brise-Cul fout Curval. […] Le soir Céladon est livré pour le cul ; le Duc et Curval s'en donnent avec lui. […] Le même soir Giton est livré à des supplices : le Duc, Curval, Hercule et Brise-Cul le foutent sans pommade. »

Ces extraits, entre autres peintures des copieuses audaces « marginales » de Sade, révèlent combien, quelque grand écrivain qu'il soit, il aime aller droit au but, sans fioritures. Ils se passent de tout commentaire. Si Donatien Alphonse François de Sade désirait furieusement les femmes, les hommes, à fond, le titillaient.


Pasolini n'a pas ignoré l'homosexualité sadienne qui le faisait parachever ses plaisirs par des « prises de corps viriles »... Une scène choc des « 120 journées de Sodome » restée dans toutes les mémoires.

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Histoire de Kamar-al-Zeman et de la femme du joaillier

Publié le par Jean-Yves Alt

Il y avait une fois un marchand appelé Abderahman, qui avait deux enfants d'une rare beauté ; un fils nommé Kamar-al-Zeman, c'est-à-dire la Lune du Temps, et une fille qui s'appelait Kawkeb-es-Sabah, ou Étoile du Matin. Il les avait tenus renfermés dans sa maison jusqu'à l’Age de quinze ans, par crainte du mauvais œil, et avait donné en même temps tous ses soins à leur éducation.

« Combien garderez-vous encore votre fils enfermé dans la maison ? lui dit un jour sa femme. Kamar-al-Zeman n'est point une fille ; c'est un garçon que vous auriez dû mener depuis longtemps au bazar, afin de le faire connaître, et qu'on sache au moins, lorsqu'il vous succédera, que vous avez un fils. Je veux aussi marier ma fille, pour qu'elle ne reste pas plus longtemps enterrée comme elle l'a été jusqu'à ce jour.

— Je les ai ainsi gardés à la maison, répondit le mari, parce que je redoutais l'impression qu'aurait pu faire sur eux le mauvais œil. Je peux leur appliquer ces vers : « Je crains pour vous tous les regards, tous les lieux, tous les temps. Je pourrais vous garder sous mes yeux jusqu'au jour du jugement, que je ne croirais pas encore avoir fait assez. »

— Laissez à Dieu le soin de veiller sur eux, reprit la femme et conduisez aujourd'hui votre fils an bazar. »

Le mari, s'étant laissé persuader, emmena avec lui Kamar-al-Zeman. On aurait dit que le feu était au bazar, tant fut grand le trouble qu'excita la beauté extraordinaire du jeune homme.

« Le soleil se lève-t-il une seconde fois aujourd'hui ? La lune parait-elle à la clarté du jour ? »

Telles étaient les exclamations qu'on entendait de toutes parts, et une foule immense se pressait autour du jeune Kamar–al–Zeman. Abderahman le fit entrer dans sa boutique ; mais la rue ne désemplissait pas de gens qui s'arrêtaient pour contempler ce prodige de beauté. Le jeune homme était dans le plus grand trouble, et le père craignait plus que jamais les regards malfaisants.

Tout-à-coup vint d'un côté du bazar un derviche qui chantait et pleurait ; l'excès de l'amour divin paraissait le porter à cet état d'extase. Avant aperçu Kamar-al-Zeman assis dans sa boutique, il improvisa ces vers :

« Je vois la lune sur la terre elle s'est unie à un rameau de l'arbre de ban.

Je demande : Comment s'appelle ce jeune homme ? Pour toute réponse on me dit : C'est une perle. »

Ensuite le derviche entra dans la boutique, et, s'approchant du jeune homme, lui donna un morceau d'aloès. Il se mit ensuite à la place la plus élevée de la boutique, d'où il tenait ses regards fixés sur Kamar-al-Zeman, en sanglotant et en soupirant d'une manière qui excitait la compassion.

Abderahman crut que le derviche était épris de son fils ; mais il n'osait, par respect pour la religion et un de ses ministres, le chasser de sa place. Il se leva donc, et dit :

« Viens, mon fils, nous allons retourner à la maison ; c'est assez pour le jour de ta première sortie. »

Une foule de peuple les suivit dans les rues, et le derviche était celui qui se faisait le plus remarquer par son empressement.

« Que veux-tu ? lui demanda le jeune homme, en se tournant vers lui.

— Je veux être votre hôte cette nuit, répondit le derviche, comme je suis l'hôte de Dieu.

— Soyez le bienvenu, lui dit Kamar-al-Zeman.

— Si cet homme diabolique, pensa en lui-même le marchand, fait quelque mal à mon fils, je le tuerai sans miséricorde, et je l'enterrerai secrètement. »

Il fit part de ce projet à son fils, et lui dit qu'il accourrait à la plus légère liberté que le derviche voudrait se permettre, et que la mort serait le châtiment de son audace. Alors il les laissa seuls ensemble. Le derviche resta assis à sa place, ne faisant que pleurer et soupirer.

Le jeune homme, rassuré par la promesse de son père, voulut mettre son hôte à l'épreuve ; il lui fit des agaceries et quelques caresses. Le derviche repoussa le jeune homme, en lui adressant ces vers qu'il improvisa :

« Mon cœur est épris de la beauté humaine ; mais il n'a d'autre désir que d'atteindre le sommet de la perfection. Mon amour est libre de tout ce qui tient aux sens, et j'abhorre tous ceux qui aiment d'une autre manière. »

Témoin caché de cette scène, le père rentra dans la chambre rassuré sur les sentiments du derviche, auquel il ne dissimula point les soupçons qu'il avait conçus d'abord. Il le pria ensuite de lui apprendre la cause de ses larmes.

Ah mon frère, dit le derviche, pourquoi rouvrir ma blessure ? Écoutez mon histoire :

« Étant venu une fois le vendredi dans la ville de Bassra, je trouvai toutes les boutiques ouvertes et les marchandises étalées ; mais il n'y avait personne dans les maisons ni dans les rues. Comme j'avais faim, je pris donc du pain dans une boutique, et dans une autre du miel et du beurre. J'entrai dans un café où il y avait encore de l'eau sur le feu. Je ne pouvais revenir de mon étonnement, en voyant la ville ainsi déserte et abandonnée, sans savoir si les habitants avaient été détruits tout à coup par la peste, ou s'ils avaient tous pris la fuite sans fermer leurs maisons. J'entendis au même instant du bruit dans la rue, et j'aperçus un cortège de quarante esclaves, sans voile, qui précédaient un superbe cheval sur lequel était montée une dame vêtue d'habits magnifiques enrichis d'or et de pierres précieuses. La beauté céleste de cette dame était d'autant plus éblouissante, que, ainsi que ses esclaves, elle ne portait point de voile. A sa droite marchait une esclave, qui tenait un sabre à la main ; la poignée en était faite d'une seule émeraude, dont l'éclat était encore rehaussé par celui de mille diamants. Lorsque le cortège s'approcha de moi, j'aperçus un homme qui mit la tête à la fenêtre d'une boutique ; mais, au même instant, l'esclave, armée du sabre, s'élança vers cet homme, et lui abattit la tête qui roula dans la rue. Effrayé de ce spectacle, je me cachai le mieux que je pus, et laissai passer cette beauté cruelle, qui m'avait inspiré malgré moi, un amour sans bornes. Peu à peu le monde revint dans les boutiques. Je demandai à chacun quelle était cette dame ; mais personne ne voulut me le dire. Je quittai Basana, le cœur en proie à une passion insensée, qui me tourmente jour et nuit, et qui a redoublé avec une nouvelle violence à l'aspect de votre fils, qui ressemble d'une manière frappante à cette dame. »

Lorsque le derviche eut terminé son récit, il fondit en larmes, et ses sanglots éclatèrent de nouveau. Voyant que la présence du jeune Kamar-al-Zeman ne faisait que redoubler ses chagrins, il demanda la permission de quitter la maison et de s'éloigner.

■ Contes inédits des Mille et une Nuits, Tome 3, traduit en français de l'arabe par G. S. Trébutien, Librairie Orientale de Dondey-Dupré Père et Fils, 1828, pp. 150-155


Lire sur ce blog : L'homosexualité dans les Contes des Mille et une Nuits

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