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Hommage à Michel Tournier

Publié le par Jean-Yves Alt

Michel Tournier (1924 – 2016) n'a jamais passé son temps à parler de lui-même ni à se mettre en scène. Il n'appartenait pas à la famille des auteurs qui se prennent comme sujet. Il était un romancier et n'était à l'aise que dans la fiction et la réflexion. C'était sa façon d'être sincère.

On pourrait dire que son « patron » était Zola. La question de savoir si Zola avait un masque n'a jamais intéressé personne : il n'aurait jamais eu l'idée d'écrire ses confessions ou de publier son journal. Il s'intéressait aux chemins de fer quand il écrivait « La bête humaine », aux paysans quand il écrivait « La terre ».

Michel Tournier n'est pas dans son œuvre. Ou alors par personnes archi-interposées. Il y est dans la mesure où Flaubert avait le droit de dire : « Madame Bovary, c'est moi » : Madame Bovary était la petite épouse d'un médecin de campagne, quel rapport avec Flaubert ? Flaubert lui avait donné sa vitalité, sa chaleur, sa force, mais ce n'était pas lui vraiment. Michel Tournier était ainsi ; présent dans tous ses personnages, dans la mesure où c'était sa vitalité d'écrivain qui les animait, mais il n'était aucun de ses personnages en particulier.

L'homosexualité n'a pas occupé une place importante dans ses livres. Il y a, certes, un grand personnage homosexuel dans son œuvre : Alexandre (« Les Météores »). Alexandre promène (comme Zénon de « L'Œuvre au noir » de Marguerite Yourcenar) son insatiable curiosité et son intarissable désir à travers le monde. Le lecteur participe ainsi à la quête infatigable du chasseur, au voyage initiatique de l'homosexuel, homme de désir, vers une fin désespérée.

Mais Alexandre est plus le symbole de l'homosexuel que le portrait d'un être humain : « Et moi ? Quel est mon nom au fait ? A propos, quelle est ma profession ? Le désir m'a simplifié, gratté jusqu'à l'os, réduit à une épure. Comment accrocher à ce tropisme élémentaire les pendeloques d'un état civil ? Dans ces moments forcenés, je comprends la peur que le sexe inspire à la société. Il nie et bafoue tout ce qui fait sa substance. Alors, elle lui met une muselière – l'hétérosexualité – et elle l'enferme dans une cage – le mariage. Mais parfois le fauve sort de sa cage, et même il lui arrive d'arracher sa muselière. Aussitôt tout le monde reflue en hurlant, et appelle la police. » (Michel Tournier, « Les Météores »)

Michel Tournier va s'intéresser de plus en plus à la puissance symbolique de ses personnages. Ce qui lui a permis d'aborder de nombreuses questions de société, farfelues parfois au premier abord et pourtant jamais dénuées de pertinence comme celle de l'iconophilie abordée dans le roman où il recrée la légende des rois-mages « Gaspard, Melchior et Balthazar » : en effet le dernier personnage tombe amoureux d'un portrait. Michel Tournier invente là un nouveau dérèglement, celui d'un homme qui n'aime les femmes que peintes ou dessinées et qui ne se marie avec une femme que parce qu'elle ressemble à un tableau qu'il aime. Avec l'abondance d'images dans laquelle nous vivons, ce questionnement est judicieux.

Michel Tournier a compris que les fantasmes ne devaient pas toujours être incarnés dans les histoires. Il aimait la distance qui permet à l'écrivain de dire ses désirs occultes. Il a su choyé le mythe, paysage reconnu par le temps permettant à la vie de s'y épancher librement : « Les légendes vivent de notre substance. Elles ne tiennent leur vérité que de la complicité de nos cœurs. Dès lors que nous n'y reconnaissons pas notre propre histoire, elles ne sont que bois mort et paille sèche. » (Michel Tournier, « Gaspard, Melchior et Balthazar »)

Michel Tournier a assouvi sa passion pour la littérature et a fait que le lecteur ne se retrouve que difficilement en lui, en choisissant progressivement d'affaiblir la portée romanesque de ses récits au profit d'un regard enveloppant l'éternité.

Ses livres, finalement davantage des essais philosophiques, tiennent leur valeur d'une dimension que le nom de roman contient difficilement.


De Michel Tournier : Gilles et Jeanne - Le Roi des Aulnes - Le médianoche amoureux - Angus - La goutte d'or

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