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Marguerite Yourcenar : l'invention d'une vie, Josyane Savigneau

Publié le par Jean-Yves Alt

Il faut rendre honneur à Grâce Frick d'avoir soutenu de son amour Marguerite Yourcenar, l'écrivain célèbre qui lui resta fidèle pendant quarante ans. C'est un des nombreux mérites de cette biographie de n'avoir en rien escamoté, ni édulcoré, le rôle de Grâce.

Véritable biographie, ni faux roman, ni louanges aveugles...

Existe-t-il de meilleur hommage que le regard lucide que Josyane Savigneau porte sur une femme que l'on s'est empressé - de son vivant - de statufier ou de bassement vilipender ?

Marguerite Yourcenar aimait la vie et l'amour. Les femmes ont beaucoup compté pour elle, sensuellement. Avec Grâce Frick, elle a formé ce que l'on appelle parfois encore - avec un sourire entendu - un couple de femmes. Marguerite Yourcenar a aimé aussi deux homosexuels : André Fraigneau, longtemps et sans espoir, et, après la mort de Grâce, Jerry, un jeune Américain qui fut emporté par le sida. Ses livres ont toujours mis en évidence des héros masculins qui aiment les hommes.

● dans "Les Mémoires d'Hadrien", Marguerite Yourcenar montrait un homme exceptionnel, d'une intelligence et d'une culture rares, dont l'essentiel de la vie fut sa passion pour le jeune Antinous.

● plus tard c'est Zenon, image éternelle du libre penseur et amoureux des garçons, qu'elle choisit comme héros de "L'œuvre au noir".

Marguerite Yourcenar a eu deux «vies littéraires». Sa jeunesse où elle publia des textes courts (" Alexis ou le traité du vain combat ", voué à l'ambiguïté homosexuelle) et après un silence de plus de dix ans, la gloire médiatique qui lui permit d'écrire des œuvres longues dans une langue dense et apaisée.

Josyane Savigneau a rencontré Marguerite Yourcenar mais, discrète, refuse le piège de l'étalage complaisant et narcissique. Très présente par l'intensité de son étude, elle se tient pourtant dans l'ombre, faisant vivre sous les yeux du lecteur non pas le personnage Yourcenar englué dans les anecdotes et la légende, mais une femme complexe, méthodique, travailleuse acharnée, lucide et fragile, un être humain bousculé par les passions, les espoirs et les regrets qui font toute vie douloureuse et exaltante, et un écrivain tendu vers l'accomplissement de son œuvre.

Marguerite Yourcenar a consacré sa vie à l'écriture et à la bonne diffusion de ses livres, luttant pied à pied avec la lassitude. Grâce Frick tenait méthodiquement l'agenda de leur vie commune. Elle épaulait Marguerite Yourcenar, sans argent, oubliée, isolée aux Etats-Unis. Elle était l'âme de Petite plaisance, leur maison sur l'île des Monts-Déserts, où Marguerite s'enfermait avec elle, entre deux voyages.

Josyane Savigneau réhabilite Grâce tant décriée par les journalistes qui, émoustillés par le scandale des femmes sans hommes, lui prêtaient des intentions de sorcière possessive. Josyane Savigneau rend à Grâce la beauté et la vérité de son rôle et à Marguerite l'amour évident qu'elle porta à sa compagne.

Marguerite Yourcenar a disposé de sa vie. Faisons-lui l'honneur d'avoir choisi de la partager avec Grâce Frick.

La biographie de Josyane Savigneau est loin de toute complaisance et de tout sectarisme : juste, riche, précise et qui permet de retrouver un écrivain et une femme pour qui la vie était une expérience intense d'amour, de liberté et de création.

■ Marguerite Yourcenar : l'invention d'une vie, Josyane Savigneau, Editions Gallimard/Folio, 1993, ISBN : 2070387380

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Le Caravage : violences et passions

Publié le par Jean-Yves Alt

Le Caravage est poursuivi par la haine des milieux pontificaux romains et il rencontre d'autant plus d'hostilité qu'il n'hésite pas à peindre la Vierge morte, sous les traits d'une femme du peuple, sur un grabat (tableau au Louvre). Il invente depuis le début des années 1600 les plus violents clairs-obscurs de l'histoire de la peinture, d'où son surnom de « ténébriste ».

Mais il arrive ainsi à donner les visions les plus hallucinantes du désespoir et de la souffrance. Témoin la Flagellation du musée de Naples, ville où Le Caravage s'est réfugié après avoir abattu un rival.

La Flagellation, Le Caravage, 1607, Huile sur toile, 286 x 213 cm

Museo Nazional di Capodimonte, Naples

Une violente coulée de lumière fait émerger des ombres quelques pans des corps des tortionnaires, mettant en exergue le splendide torse d'un Christ apollinien. C'est de lui que semble d'ailleurs rayonner toute clarté car il est le fils de Dieu. Mais il se tord aussi d'effroi sous sa dérisoire couronne d'épines.

Il n'est plus qu'un homme, un homme qui souffre. Comme le peintre.

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Taxi zum Klo, un film de Frank Ripploh (1980)

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce long métrage montre la crudité de la sexualité sans l'avilir. Il questionne la quête jamais désarmée de nouveaux partenaires, sans la réduire à une pathologie et fréquente le ghetto homo sans laisser croire qu'il est le seul centre d'intérêts.

Un film sans complaisance et sans pudeur, beau de sa seule sincérité qui parle du désir de liberté que la peur de choquer n'arrête pas.

Derrière un titre provocateur (« Taxi pour les chiottes ») le réalisateur, Frank Ripploh, qui s'est mis en scène lui-même en se dénudant physiquement et surtout moralement, réussit à faire partager ses joies, ses doutes, ses choix.

La vertu de ce film est que chacun peut s'y reconnaître entier, autrement dit multiple, parfois généreux, parfois désabusé ou cruel, tendre, salaud, amoureux, désiré, drôle, égoïste... Ce film fait échec au manichéisme de la représentation de l'homosexuel qui peut aider une vieille dame à traverser la rue, et, cinq minutes plus tard, sucer le premier sexe disponible dans des toilettes publiques tout en corrigeant les devoirs de ses élèves.

Peggy (Frank Ripploh), homosexuel berlinois, est un instituteur adoré dans son école, un dragueur invétéré la nuit qui affronte la vie avec bonne humeur et une santé morale et physique à toute épreuve : avec le vocabulaire d'aujourd'hui, ce héros serait qualifié de «cool», «sympa», «convivial».

Grand amateur de tricks (référence à Renaud Camus, Peggy, raconte le développement d'une liaison, vite passionnée, qui devient un grand amour. Mais ce dernier se transforme lentement, il s'édulcore et s'accommode mal du désir sexuel libéré et multiforme que Peggy, qui tout en restant sincèrement épris de son amant Bernd (Bernd Broaderup), veut continuer d'assumer.

Ce demi-échec vécu par son amant qui rêve de s'installer à la campagne et de fidélité conjugale, sera plutôt l'apprentissage d'un nouvel ordre amoureux.

La première scène d'amour entre Peggy et son amant, dans une baignoire, est un moment de partages érotiques particulièrement vibrant, rarement montré au cinéma.

Ce film montre le respect de l'autre, alors que Peggy est dans une recherche continuelle de sensations interdites : chacun avançant avec l'autre, au-delà de ses propres inhibitions initiées par sa propre éducation ou propagées par ceux qui règlent l'ordre répressif.

La jouissance peut-elle aller de pair avec le partage ?

Peggy (dernière scène du film) - Et moi, qu'est-ce que j'aurais mis sur la liste (référence à la scène précédente où Peggy demande à ses élèves d’écrire six choses qui leur feraient plaisir en allant au bout de ce qu’ils aimeraient faire). Je vais envoyer un message à Bernd. Peut-être qu’on pourra, malgré tout, vivre ensemble. On achètera la ferme. Ah ! Cela ne marchera pas. Et si on se suicidait ensemble. Non ! Ce serait trop tragique. Aller, on a essayé. Encore une fois…

Un film qui évite tant la mièvrerie, que le misérabilisme ou l'exhibitionnisme gratuit : des fragments de vie qui pulvérisent les stéréotypes et font apparaître un homme, Frank Ripploh.


Ce film a reçu le prix « Max Ophüls » en 1981


Lire la chronique de Renaud Camus

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Mon regard sur le martyre de saint Sébastien peint par Giovanni Cariani

Publié le par Jean-Yves Alt

Nous sommes au théâtre. Sébastien vient de faire son entrée. Comme le montre la position de ses pieds, Sébastien entre en scène comme un danseur.

Il est suivi, on ne sait pourquoi de Sainte Marguerite et de sa tarasque, monstre dévorant. Sainte Marguerite n'a pourtant rien à faire ici. Elle ne fait pas partie du trio féminin de saint Sébastien : Zoé, Irène, Lucine : celle à qui il a rendu la parole, celle qui l'a soigné et sauvé après avoir été transpercé de flèches, celle à qui il est apparu pour lui demander d'enlever son cadavre du grand égout de Rome, le cloaca maxima.

Sébastien : ses boucles blondes, admirables, encadrent son visage au teint rose, aux yeux mi-clos, au nez parfait. Deux flèches seulement l'ont atteint en des endroits sans danger, la cuisse et le bras : serait-il vrai que sainte Irène ait payé les archers pour qu'ils ne visent pas les endroits mortels ? Le bras droit levé au-dessus de la tête montre une aisselle fournie et tentante.

Qu'il est beau ce jeune homme. Il n'est ni l'adolescent au regard "vicieux" de Bellini (dans le tableau La Vierge et l'Enfant entre saint Pierre et saint Sébastien, Musée du Louvre, vers 1487), ni le tragique homme à la noble violence érotique de Mantegna. C'est un jeune homme, ou un homme jeune si l'on préfère, au torse bien dessiné, aux jambes admirables, à l'abdomen un rien trop nourri, à la poitrine prometteuse.

Une certaine aristocratie se dégage de lui et j'y suis sensible. Bien que théâtral, ce Sébastien de Cariani est élégant jusque dans la souffrance.

Saint Sébastien entouré de saint Roch et de sainte Marguerite

Giovanni Cariani (vers 1480, 1547/49 ?), peinture à l'huile

Musée des Beaux-Arts de Marseille

A regarder de près son visage, ce n'est pas exactement la souffrance que je lis : aucun Sébastien d'ailleurs, n'est à ce propos réaliste. Ce serait davantage une sorte d'extase même si elle n'atteint pas celle de la sainte Thérèse du Bernin (sculpture en marbre, hauteur : 3,50 m, chapelle Cornaro, Santa Maria della Vittoria, Rome, 1644-1652) à moins qu'il s'agisse d'un plaisir masochiste.

Marguerite donne l'impression qu'elle est l'habilleuse de ce théâtre qui a suivi la vedette au-delà du portant pour arranger, in extremis, un détail du costume.

A gauche, côté jardin, il y a saint Roch dont la présence ne sert qu'à rappeler le rôle anti-pesteux de Sébastien. Son brave chien, indifférent à ce qui se passe, attend sa pâtée avec un air attendrissant.

Au-delà de cet entourage banal, mi réaliste mi allégorique, il y a surtout Sébastien. Qui oserait se draper de ce pagne noué en «œuf de Pâques» et qui, lourdement tombe à terre, contrariant l'élégance du supplicié ?

Et pourtant si ce nœud n'existait pas, si Sébastien était représenté en invité académique, il serait moins troublant : ce pagne permet de laisser vagabonde mon imagination.

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Le château de Cène, Bernard Noël

Publié le par Jean-Yves Alt

Un texte jadis scandaleux

Ce roman érotique, pornographique même (ce qui ne l'empêche pas d'être un texte habité par le souci de l'écriture), ce poème sexuel ne provoque aujourd'hui plus le moindre remous.

"Le château de Cène" met en scène un acte somme toute banal et monotone : un sexe masculin qui se dresse et pénètre un cul, un con, une bouche. La réussite du roman réside dans la virtuosité de l'écrivain qui transfigure en cérémonial halluciné la répétition à l'infini d'une figure mécanique. Et ceci sans jamais s'écarter des parties du corps habituellement consacrées à l'orgasme.

Le narrateur bande et fout. La femme écarte son sexe et absorbe le pénis. Le rite déroule sa spirale inévitable. Ce n'est jamais lassant, sans doute parce que sans cesse on attend une révélation - y aurait-il une manière nouvelle de jouir ? -, parce que le style a des beautés fulgurantes, parce qu'aussi le lecteur n'en finit jamais d'être ébloui par cette quête du corps qui demande aux instants qui conduisent de l'érection à l'éjaculation de répondre à l'immense question, sans fond, du bonheur.

L'auteur est le porte-parole relativement consciencieux des aspirations hétérosexuelles et plus particulièrement des fantasmes de l'homme viril qui sanctifie, comme grand aboutissement, la pénétration. Il est question du sexe viril sans cesse exalté par sa propre turgescence. Il est question du sexe de la femme béant et palpitant, affamé de ce phallus divin, bouche dévorante que l'homme vénère.

Quelques bifurcations audacieuses balisent les marges si légèrement marginales du désir conventionnel. C'est ainsi qu'une main féminine soupèse l'or des lourdes couilles et que des doigts hardis de femme s'insinuent dans l'anus masculin :

« Tu fouilles mes fesses, et j'imagine que, moi aussi, j'ai là une grande bouche. » (p. 31) 

Allusion qui regorge de muettes prières vite bloquées.

Quête qui ressurgit plus loin lorsque intervient un acolyte noir, dans l'onirisme d'une chambre où l'homme et la femme sont séparés par une vitre :

« J'ouvrais les yeux. J'étais dans la colonne transparente. J'étais avec le Nègre qui m'avait sucé. Nous étions deux poissons, l'un noir, l'autre blanc qui se regardaient nager dans le doux foisonnement de l'air. Je me souvenais d'une chute légère, en moi, hors de moi, d'un sentiment de chute. » (p. 65)

Et, ultime égarement, on rencontre aussi un godemiché impertinent dont la femme encule l'homme.

Mais l'homme ne se touche pas, ne s'exalte pas de son propre corps, ne se caresse pas. L'homme n'est pas pénétré par l'homme et ne connaît pas les délices de l'abandon. C'est la femme qui tient le fouet du subtil enchantement de la flagellation. Car il reste toujours le grand interdit, la citadelle imprenable, l'impossible transgression.

L'homme n'ose pas nier la fin de toute chose, cette procréation, inscrite en filigrane certes, mais indélébile, toujours présente, même dans les jeux stériles du plaisir : le mâle n'a qu'un projet, s'enfoncer et se perdre (perdre sa semence) dans le ventre d'une femelle.

Il reste que "Le château de Cène" est un récit baroque et luxueux. Un long poème initiatique à la gloire du plaisir. Interdit et saisi en 1969 et condamné pour outrage aux mœurs en 1973, remis en liberté en 1977, ce roman est un des chefs-d'œuvre de la littérature pornographique.

■ Le château de Cène, Bernard Noël, Editions Gallimard/L'Imaginaire, 1993, ISBN : 2070728463

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