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Bacalao, Nicolas Cano

Publié le par Jean-Yves

Le livre s'ouvre sur une féérique page à l'écriture très imagée : « une paire de jambes dépliées au premier rang de la classe » ; telle est la vision que Vincent, professeur de lettres, a de l'élève Ayrton vêtu d'un « bermuda » et d'un « maillot rouge aux couleurs du Benfica de Lisbonne ». Un roman sur le désir face à une jeunesse qui paraît pour toujours victorieuse et où le moindre mot, le plus petit geste peuvent prendre « des proportions extraordinaires ».

 

L'adolescent semble peu intéressé par le cours du professeur qui traite alors de la thématique du renoncement dans « La princesse de Clèves ».

 

Les nostalgies de Vincent appellent des corps d'adolescents et plus particulièrement, au cours de ce roman, celui d'Ayrton. Ce jeune homme enjoué mais scolairement peu brillant va se révéler peu à peu un intrigant, gentil et toutefois ambitieux, sans être jamais dangereux.

 

Comme – peu à peu – Ayrton devient l'élève favori de Vincent, il se pourrait qu'un lecteur mal averti trouve dans ce roman la preuve de l'influence nocive d'un tel professeur sur la jeunesse. Bacalao (1) met en histoire une relation pédagogique au sens total du terme : celle d'un adulte qui jouit déjà des avantages de la fortune, du savoir, de la sagesse avec un adolescent, très beau mais qui a encore tout à apprendre de la vie. Vincent protège et éduque Ayrton et ce dernier lui offre, certes, quelques-uns de ses charmes, mais surtout un inévitable imparfait dévouement. On voit bien le principal écueil de ces « amours » : c'est qu'elles sont éphémères. Bacalao le confirme.

 

« La nature d'Ayrton, son attitude, son désir erratique avec ses manifestations fortuites condamnaient Vincent à attendre son bon plaisir. Depuis la première fois, ses faveurs s'étaient succédé de manière aléatoire. Il baissait parfois son bas de survêtement et posait une main sur sa nuque afin de guider sa tête, ou bien, d'un ton neutre, sans que Vincent puisse distinguer la part de charité du besoin de se soulager, il disait : "Allez, monsieur", et c'était ensuite comme si rien ne s'était passé. Peu importait car Vincent l'aimait. Il l'aimait depuis le début, depuis la première minute. Il avait passé la majeure partie de sa vie d'adulte à attendre cet amour-là. Il savait désormais qu'il n'avait jamais aimé quelqu'un de cette manière. Il n'aurait pas su mesurer ni quantifier, il était juste capable du geste que font les enfants en écartant leurs deux mains quand ils veulent mesurer l'amour qu'ils éprouvent pour leur mère. » (pp. 113/114)

 

La douleur de Vincent est au cœur de ce roman ; sans fausse pudeur, elle est décrite à travers les moments que partagent l'adolescent et le professeur. Cette souffrance révèle les blessures intérieures de ce dernier qui a pour lui l'étoffe de celui qui reste lucide et sait renoncer. Il est ainsi possible de penser que Vincent conservera – comme un trésor – le souvenir de cette passion.

 

Nicolas Cano ouvre les yeux de ses lecteurs sur la tragédie intime de Vincent et l'amplifie aux dimensions d'une compréhension collective : l'humanité s'aveugle parfois au point de vouloir ignorer qu'elle est traversée des secousses telluriques qu'occasionnent de fulgurants désirs.

 

■ Éditions Arléa, collection 1er/mille, août 2010, ISBN : 9782869599093

 


(1) Bacalao : « morue » en portugais ; désigne aussi une île fantôme, dans la partie occidentale de l'océan Atlantique : « Bacalao était une île fantôme. Des récits rapportaient qu'on en aurait trouvé trace sur d'anciens portulans portugais, dressés par le navigateur João Vaz Corte-Real. Elle avait ensuite disparu jusqu'à ce qu'on la retrouve mentionnée dans l'Atlantique Nord, dans la zone de l'actuelle Terre-Neuve, cette fois sur des cartes imprimées au début du XVIe siècle. Si la Bacalao des portulans était la même que la Terra Nova do Bacalhau cartographiée plus tard, cela voudrait dire que le navigateur portugais avait découvert les côtes américaines quelque vingt ans avant Christophe Colomb. » (p. 125)

 

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