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Le scepticisme de Pyrrhon : qu'en faire aujourd'hui ?

Publié le par Jean-Yves

Pyrrhon (vers 365-vers 275 avant J.-C.) est le fondateur de l'école sceptique. Le scepticisme a été largement caricaturé. On fait traditionnellement du sceptique un indécis chronique, incapable de décider entre deux plaisirs ou deux nécessités. C'est tout l'inverse ! S'il refuse en effet de choisir, le sceptique fonde son refus sur une vision du monde et non sur une incapacité à choisir.


Un sceptique ne pratique pas le doute à outrance, mais il en use à bonne dose. Le scepticisme est une attitude avant d'être une doctrine.


Tous nos tourments nous viennent de ce que nous créons une hiérarchie des valeurs. Pyrrhon, lui, prône l'indifférence.


Dans les faits, ce principe d'indifférence se manifeste par quelques éléments forts que l'homme d’aujourd’hui ferait bien de méditer :

- le refus des dogmes, quels qu'ils soient, comme des croyances préétablies

- l'acceptation du monde tel qu'il est, sans espoir d'amélioration ni crainte de détérioration

- le refus de porter sur les êtres et les choses un jugement de valeur


Pourtant il me semble difficile de tout conserver du scepticisme pyrrhonien.

A commencer par ce principe d'indifférence au monde : comment, depuis Auschwitz, admettre cette apathie qui consiste à ne pas se soucier du sort d'autrui ? Cette attitude ne me semble guère tenable aujourd'hui. (L'anecdote est connue : on rapporte qu'un jour de promenade, Pyrrhon vit son meilleur élève glisser et tomber à l'eau, commencer à se noyer, puis se hisser difficilement sur la berge à demi-mort ; Pyrrhon ne bougea pas, ne lui prêta aucunement assistance et poursuivit son chemin comme si rien ne s'était produit.)


Par contre, SUR LE PLAN PERSONNEL, le scepticisme de Pyrrhon peut nous être de quelque secours.


Il invite :

- à relativiser chaque chose

- à ne pas s'attacher à ce qui périra

- à ne point traquer les honneurs et les richesses qui sont autant de leurres

- à chercher la sérénité et la plénitude et donc à récuser tout ce qui apporte le trouble et la souffrance


Je ne prendrai que deux exemples: l'amour et la mort.


Le sceptique s'abstiendra sans doute d'aimer passionnément, puisque la passion entraîne immanquablement la douleur, mais il ne s'empêchera jamais de vivre l'expérience amoureuse à la mesure de ce que l'acte peut lui apporter : une communion des « âmes » et des corps. Quant à la mort, dont nous redoutons les effets parce que nous ne faisons que les imaginer, le sceptique l'appréhendera comme un élément incontournable mais sur lequel on ne peut se prononcer. Inutile de paniquer puisque de la mort nous ne savons rien : ni ce qu'elle est, ni ce qu'elle nous réserve.


Le scepticisme, ainsi vécu, est une sagesse de la condition humaine. À la démesure qui pousse l'homme à juger, imaginer, le sceptique propose une « suspension du jugement » qui a pour but : la tranquillité. Refusant les certitudes, érigeant la relativité de toute chose en absolu, le sceptique rend toute sa dimension à l'examen qui devient alors le premier moment d'un processus d'éveil philosophique.


Face à la complexité du réel, le premier acte de liberté consiste à considérer comme herbe folle toute vérité présentée comme telle.


Agir en sceptique n'est donc pas le résultat d'un désarroi, c'est un délicat art de vivre. Une aptitude à vivre pleinement la recherche d'un bonheur possible. Un bonheur fait d'amour, d'amitié, où les craintes irraisonnées n'ont aucune place. Les superstitions et les dogmes laissent sceptiques, comme les idéologies et les utopies. Et le sceptique sait cela ; il reste humain, juste humain.


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