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Le théâtre des sentiments, Jean Pavans

Publié le par Jean-Yves Alt

Pour ceux qui le regardent vivre, Xavier est un homme heureux. Du moins pourrait-on l'envier. Quarante-cinq ans, séduisant, il évolue dans les marges préservées d'une société vouée à l'argent et au plaisir.

Des gens nantis, il a le mode de vie, sans les soucis de la richesse. Homme de culture, il est à l'abri des tractations épuisantes. Xavier vient d'écrire une pièce adaptation d'un roman. Il voyage et sait en tirer tous les bonheurs. Venise le sauve de toutes les souffrances. Il a l'extraordinaire chance de savoir contempler les œuvres d'art et il a le temps d'écouter la musique de la vie, à l'abri du vacarme qui en brouille les signes.

Xavier est un esthète, un dandy modeste, un homme sensible qui s'éloigne des amours dévorantes et préfère la chaleur des amitiés à la brûlure des passions.

"Le théâtre des sentiments" est le spectacle - qu'un groupe de gens du meilleur monde (ce qu'on appelle les intellectuels, les «créatifs») - se donne à lui-même. Parfois, un jeune homme beau, mi-gigolo, mi-arriviste, trouble, de la nouveauté de son corps, le rite ordonné de la mondanité éclairée.

Il y a des homosexuels, bien sûr. Xavier, le héros, ancien amant de son actuelle éditrice, a jadis aimé Basile qui est devenu son plus proche ami. Basile, peintre prometteur, aime David, jeune professeur atteint du sida. Le narrateur, sans aucune provocation mais avec la même acuité qu'il déploie vis-à-vis des autres protagonistes, décrit ceux qui font partie intégrante de la société qu'il fréquente.

Le roman de Jean Pavans est grave. Xavier aborde le second versant de sa vie. Les échecs sont d'autant plus cuisants que l'espoir du temps à venir se rétrécit. Sa belle intransigeance et son apparente tranquillité se fissurent. D'abord parce que l'adaptation que l'on fait de sa pièce, à son corps défendant, le prive du succès et détruit sa dernière innocence, celle de croire créer en toute pureté. L'univers de ses amis homosexuels est assombri par le sida qui «comme l'amour» était «une idée toujours présente quand elle n'était pas accomplie - du moins Dieu merci pas encore, car la mort, rupture et paroxysme, semblait avoir remis à une date indéterminée (là sans doute étaient la torture et l'intensité) sa mise à l'œuvre...»

Xavier lui-même perd son enfance. L'Italie tant aimée est trop souvent citée comme un paradis que l'on va perdre aussi, ou du moins dont le miracle s'est épuisé.

La solitude commence à être perçue, non plus comme un luxe précautionneusement abrité, mais comme une échéance qui accélère la peur. Il constate que «la beauté est jeunesse même si la jeunesse n'est pas toujours beauté, ou, en d'autres termes, que dans la jeunesse seulement se creuse le gouffre entre ceux qui sont beaux et ceux qui ne le sont pas».

Et, visiteur de hasard dans une boîte homo, Xavier regarde cette «foule tellement jeune [...] C'est ainsi que le harcèlement de l'angoisse de vivre se dissout fugitivement dans une sorte de destin collectif.»

"Le théâtre des sentiments" est une œuvre d'une profonde intuition : l'action et la méditation se réconciliant dans le silence du regard, à cette distance émouvante et désespérée dans le refus du compromis, au plus près de la douleur.

■ Le théâtre des sentiments, Jean Pavans, Editions La Différence, 1991, ISBN : 2729107118


Du même auteur : Ruptures d’innocenceSauna

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De sable et de sang, un film de Jeanne Labrune (1987)

Publié le par Jean-Yves

Un film sur les ambiguïtés entre hommes qui illustre magistralement le thème de la peur : peur de l'autre et peur du monde, et par-dessus tout, plus forte et plus cachée au fond de l'être, peur de soi-même, cet inconnu.


Fils d'immigrés espagnols ayant fui le franquisme, Manuel (Sami Frey) semble couler une paisible existence auprès de son épouse et de ses enfants. Ancien chirurgien, il s'accroche à des certitudes qui le rassurent : la famille, le travail, la répulsion de l'Espagne et de tout ce qu'elle exalte, notamment ce rituel barbare de la corrida où les franquistes ont prouvé que la violence déchaînée pouvait trop facilement remplacer les taureaux par les hommes.


Francisco (Patrick Catalifo), lui, croit n'avoir pour s'en sortir que le métier de torero : il commence à se faire une petite notoriété dans les arènes du sud de la France, il lui faut maintenant conquérir l'Espagne. Pour Francisco, la certitude est dans sa foi de vaincre qui fait de lui un macho sans peur.


La rencontre de ces deux hommes que tout oppose va faire surgir en chacun d'eux les démons enfouis de la remise en cause de soi. Chacun sait confusément qu'il a besoin de l'autre pour se révéler à soi-même et vivre dans la vérité.


On ne peut pas réduire cette sorte de ballet amoureux entre Manuel et Francisco à une simple révélation du sentiment tabou d'un homme pour un homme. Ce pas de deux de l'attirance et de la répulsion inclut évidemment la dimension homosexuelle dont la prise de conscience, notamment par Manuel, participe de cette angoisse de n'être pas comme l'on voudrait être. Il y a assez d'indices pour comprendre que Manuel et Francisco ont au moins une fois une aventure sensuelle : rapide complicité de mains qui s'étreignent, découverte le lendemain d'un Francisco passablement ivre et hagard dont on devine qu'il a voulu noyer son expérience nocturne.


Très trouble aussi est la position d'Emilio (André Dussollier) en manager jaloux de l'influence de Manuel sur son protégé.


Le film évoque le lien presque toujours sublimé entre tout entraîneur sportif et son poulain favori. Tout se dénouera dans les arènes espagnoles de Sanlucar.


La réalisatrice démontre une incontestable maîtrise dans le réalisme des arènes sanglantes autant que dans la sensualité qui auréole le torero : scène où on le voit revêtir l'habit de lumière, images de sa nudité…


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Noël, c'est couic !, Christophe Honoré

Publié le par Jean-Yves

Pour Anton, un gamin, à la fois rageur et attachant, c'est un réveillon à haut risque qui s'annonce : il a promis à son père – pour les fêtes – une conduite exemplaire chez sa mémère bretonne. Sinon, Noël, ce sera « Couic ! »



Christophe Honoré maîtrise l'art de renverser les situations de départ, pour faire réfléchir ses lecteurs sur l'opposition entre d'un côté, la complexité réelle des relations et, de l'autre, sa négation apparente devant les enfants qui seraient – eux seuls – les uniques troublions potentiels :


le père deviendra rapidement le perturbateur et, Anton, le fils, le perturbé.


Comme dans toutes les familles, des conflits familiaux sont toujours prêts à remonter à la surface. Présentement, Mémère ne se réjouit pas de voir arriver, Ferdinand, le compagnon de son fils… Un fils plus que passablement énervé, qui ne se retient plus et qui explose devant sa mère parce qu'elle n'accepte pas son homosexualité.


Anton se dit que la colère des adultes est si terrible qu’il n’y a plus rien à comprendre et plus rien à faire. Mais son père n'en reste pas là ; il attrape son fils par le bras et tous les deux quittent la maison de mémère avant l'arrivée des autres membres de la famille.


Il faudra une grosse tempête de neige, des routes verglacées, un arrêt obligé dans un village perdu… et manquer tenir le rôle de l'âne dans une crèche vivante pour faire prendre conscience au père d'Anton, la stupidité de sa conduite. Tous deux regagnent alors le foyer de mémère qui les accueille – heureuse – de pouvoir rassembler sa famille au complet. La magie de Noël peut alors s'amorcer.


Un magnifique petit roman qui montre les tensions entre les adultes, leurs non-dits et surtout les craintes d'un enfant tourmenté face à un différend familial.


Des émotions finement analysées, une histoire prodigieusement racontée, pour obtenir – in fine – un beau Noël pourtant si mal commencé.


Aux lecteurs de retenir que la tendresse est bien plus sacrée que toutes les fêtes du monde… même si ce sont ces dernières qui permettent souvent de la retrouver.


■ illustrations de Gwen Le Gac, Editions Ecole des Loisirs/Mouche, 2005, ISBN : 2211081479



Du même auteur : Tout contre Léo - Mon cœur bouleversé - Je ne suis pas une fille à Papa - Le livre pour enfants



Lire aussi l'analyse de Lionel Labosse


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Elégance par Antoine Watteau

Publié le par Jean-Yves

Des roses à la main, des roses au chapeau, enrubanné, pomponné, poudré, satiné, parfumé, voici l'Indifférent.


Il provoque en moi un sentiment léger, impalpable, tendre jusqu'à la mélancolie.


Watteau s'est emparé du monde artificiel de la comédie pour murmurer sa chanson. Il n'appuie pas, il caresse. Il noie les formes dans une brume.


Ce tableau tire un air de féerie du choix des couleurs : les gris de lin, les satins blancs et noirs, les verts, les tons de tabac blond.


Les qualités mâles de cet Indifférent sont absentes si ce n’est sa culotte boursouflée sur le devant…



Un tableau qui semble protester contre la cruauté ou contre le philistinisme de son temps.



Jean Antoine Watteau - L’indifférent - 1717

Huile sur toile, 26cm x 19cm, musée du Louvre


Un spectre hante l'histoire de l'art : Watteau était-il homosexuel ? On peut le penser à la lumière des atmosphères évanescentes présentes dans ses tableaux, avec ses personnages rêveurs…


Le mot indifférent pouvait au XVIIIe se rapprocher sémantiquement d'homosexuel, alors…


Mais est-ce si important de savoir si un artiste était ou non homosexuel ? Il n'est pas nécessaire de justifier une œuvre par une biographie. Même si, dans le cas de Watteau, elle pourrait peut-être expliquer la solitude étonnée de son Pierrot appelé aussi Gilles...


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Il y a pire que le désespoir, Marcel Jouhandeau

Publié le par Jean-Yves

un moment d'insatisfaction profonde, quand au cours d'une circonstance précise, on a pris conscience de sa propre infériorité sous le coup du mépris de quelqu'un ou de plusieurs à bout portant. Alors, une seule solution pour se survivre : l'avarice et une suspicion universelle, quelquefois sans haine ni rancœur.


Marcel Jouhandeau


■ in Du Singulier à l'Eternel, Journaliers XXVII, Editions Gallimard, 1981, ISBN : 2070255301, page 22


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