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Regard et champ amoureux

Publié le par Jean-Yves

« Dans le champ amoureux, les blessures les plus vives viennent davantage de ce que l'on voit que de ce que l'on sait. »


Roland Barthes



■ in Fragments d'un discours amoureux, chapitre "Images", Editions du Seuil/Tel Quel, 1977, ISBN : 2020046059, page 157


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Le stéréotype du nazi homosexuel par Michel Celse

Publié le par Jean-Yves

Les représentations viscontiennes (Les Damnés, 1969) d'orgies homosexuelles au sein des SA (Sections d'assaut) aux déportés homosexuels marqués du triangle rose, la perception de la condition des homosexuels sous le Troisième Reich oscille entre une imagerie qui dépeint souvent le nazi en homosexuel et une réalité historique qui fait, au contraire, apparaître la dictature national-socialiste comme une période de répression féroce et sanglante de l'homosexualité.


La persistance, dans l'imaginaire commun, de l'idée d'un lien intrinsèque entre adhésion au nazisme et orientation homosexuelle est si paradoxale qu'elle exige qu'on en interroge la genèse. Il est, tout d'abord, évident qu'il y avait des homosexuels parmi les nazis ou, inversement, des nazis parmi les homosexuels, mais cela ne signifie rien en soi. L'image du nazi homosexuel se nourrit, en revanche, des ambiguïtés homo-érotiques qu'offraient, à l'évidence, certains aspects du modèle social et idéologique proposé par le mouvement national-socialiste, tels que le culte du corps viril, l'exaltation d'une domination masculine de type militaire ou encore le rôle dévolu à des sociétés exclusivement masculines comme les SA, les SS (Sections spéciales) les Jeunesses hitlériennes ou l'armée. Mais ces ambiguïtés ne suffisent pas à fonder un lien de nature entre homosexualité et nazisme.


Tout au plus permettent-elles de comprendre qu'un certain nombre d'homosexuels aient pu s'aveugler, dans un premier temps, quant au sort que leur réservait le projet national-socialiste. Car, à l'inverse, d'autres aspects, tout aussi manifestes, de l'idéologie nazie telle qu'elle se dessine dès Mein Kampf (1925) démentent radicalement le soupçon d'une complaisance quelconque du nazisme à l'égard de l'homosexualité ou des homosexuels.


Dès la prise du pouvoir, la politique de terreur qui s'engage contre les homosexuels révèle sans détour la nature, entre autres, anti-homosexuelle du régime et de sa doctrine. Aussi le paradoxe de l'identification entre nazi et homosexuel doit-il se comprendre non dans l'ordre des faits, mais dans celui de l'image du nazi que l'opposition antifasciste allemande et internationale s'emploie systématiquement à construire, à partir du début des années 1930, selon une logique homophobe primaire.




L'origine se situe dans les virulentes campagnes que la presse sociale-démocrate et communiste engage, à partir de 1931, pour dénoncer l'homosexualité d'Ernst Röhm
[ci-contre], chef des SA et à cette époque le plus proche compagnon d'Hitler dans sa conquête du pouvoir. Il faut rappeler ici que la répression de l'homosexualité en Allemagne est inscrite dans le § 175 du Code pénal de 1871, et que cette législation, propice aux chantages en tout genre, est régulièrement à l'origine de scandales politico-sexuels largement étalés dans la presse.



Dans les années 1920, le combat des organisations homosexuelles pour l'abrogation du § 175 finit par rallier le soutien du Parti social-démocrate et du Parti communiste, non sans dissensions en leur sein. Face à la montée en puissance du parti nazi, les deux partis n'hésitent toutefois pas à sacrifier cette position libérale au profit d'une propagande outrancièrement homophobe, jugée plus populaire et censée jeter un discrédit durable sur les SA et, par extension, sur Hitler et les plus hauts dignitaires du parti. Röhm fournit une cible idéale, que la presse de gauche attaque sans discontinuer de 1931 à 1933 : Hitler ne peut, à l'époque, se permettre de l’écarter, et doit par conséquent le soutenir régulièrement, en dépit des révélations toujours plus détaillées, dans les journaux de gauche, de ses débauches réelles ou fantasmées avec les jeunes recrues de la SA. Le soutien sans faille de Hitler à Röhm offre à la gauche l'occasion rêvée d'accuser le parti nazi de duplicité et d'accréditer l'image d'une confrérie homosexuelle à sa direction : reprenant à son compte l'argumentaire nazi d'un péril homosexuel menaçant la nation allemande, la gauche peut aisément reprocher au parti nazi de ne pas combattre l'homosexualité dans ses rangs, et inférer de cette protection l'image d'un parti d'homosexuels visant à s'assurer l'impunité de leurs agissements.


Après 1933, dans les conditions de l'exil, la gauche antifasciste allemande ne cesse de reprendre cette image, de plus en plus stéréotypée, dans son discours désormais adressé aux opinions publiques étrangères. Les témoignages en provenance d'Allemagne qui font état de rafles et d'internements d'homosexuels en camps n'y changent n'en, pas plus que la Nuit des longs couteaux, en 1934, qui répond à d'autres impératifs politiques que l'homosexualité des dirigeants des SA, mais que Hitler choisit de présenter comme le démantèlement d'un complot d'homosexuels emmené par Röhm.


La répression des homosexuels a commencé sur le terrain dès 1933, mais la liquidation de Röhm donne le signal d'une propagande anti-homosexuelle intense, et offre désormais toute liberté à Heinrich Himmler de mettre en œuvre à grande échelle son programme d'éradication de l'homosexualité. Pour les antifascistes en exil, il ne s'agit que de règlements de comptes entre nazis homosexuels.


Progressivement, durant la guerre et surtout à la fin, avec la prise de conscience de l'ampleur des crimes nazis et de leur barbarie inouïe, le stéréotype du nazi homosexuel acquiert une consistance nouvelle, particulièrement ignoble, en prenant insidieusement valeur d'explication psychologique : seuls des pervers, des détraqués sexuels peuvent être capables de tant de monstruosité.


L’examen du discours national-socialiste sur l'homosexualité ne laisse pourtant aucun doute quant à la détermination des nazis à la combattre, dès les origines du mouvement. Les fondements théoriques de leur politique anti-homosexuels, même s'ils puisent largement dans les clichés et schémas homophobes traditionnels, ne se réduisent pas à un simple héritage. Les nazis font d'emblée passer la condamnation de l'homosexualité du domaine de la morale publique à celui de l'hygiène raciale.


Michel CELSE


■ Extrait de l'article « Nazisme » par Michel Celse in Dictionnaire des Cultures Gays et Lesbiennes sous la direction de Didier Eribon, Editions Larousse, 2003, ISBN :2035051649, pages 334 à 338



Michel Celse, germaniste, ancien élève de l'École normale supérieure, militant d'Act Up-Paris, a écrit plusieurs articles sur l'histoire de l'homosexualité et la condition des homosexuels en Allemagne au XXe siècle.


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Les Bostoniennes, Henry James [1886]

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans « Les Bostoniennes », Henry James esquisse la psychologie d'une femme qui, en d'autres temps, aurait pu être qualifiée de lesbienne.

C'est d'abord, un roman psychologique : Un homme et une femme luttent pour conquérir l'affection exclusive d'une jeune fille. La femme - lesbienne inconsciente - gagne la première manche, mais l'amour hétérosexuel finit par triompher.

Basil Ransom, un jeune avocat du Mississipi, dont la famille a été ruinée par la guerre de Sécession, rend visite à sa cousine bostonienne, Olive Chancellor. Ces deux êtres sont à l'antipode l'un de l'autre :

■ Basil est un Sudiste non repenti, un gentilhomme d'avant-guerre de vues et de manières nettement aristocratiques. C'est un garçon ambitieux, légèrement cynique, mais non mercenaire, respectueux de la femme mais anti-féministe.

■ Olive, à trente ans, est une puritaine militante, anti-esclavagiste, réformiste. Cette charmante personne, qui intellectuellement, est une femme remarquable, déteste les hommes, qu'elle considère comme des « monstres » et des « tyrans ». Elle déteste aussi la littérature française, à cause de sa sensualité. Pâle, nerveuse, intense, morbide, refoulée, elle a reporté toute, sa passion intérieure sur les causes qu'elle sert.

A une séance féministe où elle a amené Basil, les deux cousins rencontrent Verena Tarrant, fille d'un évangéliste charlatanesque. L'un et l'autre, - chacun à sa façon - s'éprennent avec passion de Verena. Celle-ci est une jolie fille rousse qui, sans le savoir possède une exubérante sexualité. Elle sublime ses instincts par une adhésion semi-hystérique à la cause féministe.

Olive prend Verena chez elle sous prétexte de favoriser sa carrière de conférencière et de championne des droits de la Femme. Elle l'emmène en Europe, l'enveloppe dans un réseau serré d'affection et de liens matériels, la fait vivre dans son monde de femmes.

Mais Basil n'abandonne pas la partie. Finalement, découvrant la femme sous l'évangéliste, il révèle Verena à elle-même et l'arrache à l'emprise d'Olive. Les deux jeunes gens s'épouseront.

Dans ce roman de James, la relation amoureuse entre Olive et Verena est exposée à la fois avec une parfaite vérité et sans une seule scène torride.

Ce roman n'est pas seulement intéressant par son côté passionnel. Il l'est aussi par son très remarquable tableau et portrait ironique d'une tranche de la société bostonienne et new-yorkaise, les milieux radicaux, rêveurs utopistes, les clubs de femmes, aux environs de 1870. Les idées exprimées par Basil Ramson peuvent être aussi considérées comme une critique d'une pensée matérialiste du monde américain actuel.

Même si le roman traîne un peu vers la fin, il ne faut pas manquer les cent premières pages qui sont admirables.

■ Les Bostonienne, Henry James, Editions Gallimard/Folio, 1973, ISBN : 2070364798


Du même auteur : L'élève

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Christianisme et homosexualité par John Boswell (1/2)

Publié le par Jean-Yves

John Boswell a été très frappé de voir à quel point le christianisme est resté en conformité avec ce qui existait avant lui en particulier sur le problème de l'homosexualité. Jusqu'au IVe siècle le christianisme reprend le même type de moralité en resserrant tout simplement les boulons.

 

Son livre est intéressant parce qu'il reprend des choses déjà connues et qu'il en fait apparaître de nouvelles.

 

Choses connues, et que John Boswell développe : ce qu'on appelle la morale sexuelle chrétienne voire judéo-chrétienne est un mythe. Cette fameuse moralité qui localise les rapports sexuels dans le mariage, qui condamne l'adultère et toute conduite non procréatrice et non matrimoniale a été édifiée bien avant le christianisme. On retrouve toutes ces formulations dans les textes stoïciens, pythagoriciens et ces formulations sont déjà tellement chrétiennes que les chrétiens les reprennent telles quelles.

 

Ce qui est surprenant c'est que cette morale philosophique est venue après coup, après un mouvement réel dans la société de matrimonalisation, de valorisation du mariage et des relations affectives entre époux. Sur des contrats de mariage retrouvés en Egypte, qui datent de la période hellénistique, des femmes demandaient la fidélité sexuelle du mari, ce à quoi le mari s'engageait. Ces contrats n'émanaient pas des grandes familles mais des milieux urbains, un peu populaires.

 

On peut émettre l'hypothèse que les textes stoïciens sur cette nouvelle moralité matrimoniale ont distillé dans les milieux cultivés ce qui avait déjà cours dans les milieux populaires.

 

Cela fait basculer entièrement tout le paysage familier d'un monde gréco-romain de licence sexuelle merveilleuse que le christianisme aurait détruit d'un seul coup.

 

■ Christianisme, tolérance sociale et homosexualité : Les Homosexuels en Europe occidentale des débuts de l'ère chrétienne au XIVe siècle de John Boswell, 1985, ISBN : 2070700402

 

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« Tas d'os »

Publié le par Jean-Yves


Dans les peintures très graphiques, il y a des éléments visuels – en petit nombre – qui me permettent ainsi d'en éprouver une force décuplée.


Comme dans les dessins d'Egon Schiele (1890-1918), ce peut être une peau veloutée ou des mains osseuses.


Ces mains cartilagineuses, aux couleurs terreuses et aux ongles blancs, me semblent sortir des profondeurs de la terre.


Elles sont comme un rappel du squelette qui se cache derrière la chair.






Egon Schiele, Portrait d'un gentleman [détail], 1910


Sorties d'une manche, elles semblent ricaner devant moi. A l'image des crânes, dans les peintures des vanités du XVIIe, elles me rappellent, dans cette pose spectrale, que la mort approche.


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