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Retour à Duvert

Publié le par Jean-Yves Alt

Les essais, romans, récits de Tony Duvert témoignent toujours d'une aspiration inexorable à une totale liberté c'est à dire quand l'homme est libre de toute contrainte, externe ou interne, physique ou morale – lorsqu'il n'est contraint ni par la loi ni par la nécessité.

Que la civilisation ne puisse pas s'édifier sans une régulation de la sexualité, et que cette régulation passe par une répression plus ou moins étendue des tendances sexuelles, voilà le constat laissé par Sigmund Freud à la fin de sa vie. Mais, si le prix de la civilisation doit être la névrose collective, les maladies, la psychiatrisation, les guerres qui défoulent, et l'expansion de l'instinct de mort, alors vient le moment de reconsidérer les rapports entre Eros et la civilisation, de se demander s'il ne faut pas maintenant diminuer la part des sacrifices que la civilisation a imposé aux instincts humains, cette fois dans l'intérêt même de la civilisation.

La question décisive est alors celle-ci : « Réussira-t-on, et jusqu'à quel point, à diminuer ce fardeau qu'est le sacrifice des instincts et qui est imposé aux hommes, à réconcilier les hommes avec les sacrifices qui demeureront nécessaires et à les dédommager de ceux-ci ? » (Freud, L’avenir d’une illusion, p. 10)

C'est à partir de cette question que les livres de Tony Duvert interrogent.

Lorsque « Le bon sexe illustré » sortit des presses, il y eut comme un pavé dans la mare. Tony Duvert démontait le mécanisme d'albums d'éducation sexuelle, qu'on venait de mettre au point à l'usage des mineurs. Ces albums luxueux, hygiéniques, tolérants, libéraux, devaient ouvrir enfants et adolescents, par tranches d'âge, aux mystères de la vie sexuelle. La presse de droite vilipenda cette Encyclopédie publiée en 1973 par la maison Hachette. Alors Tony Duvert fit l'analyse anti-idéologique de ce bréviaire du « bon sexe », remplaçant par l'hygiénisme la notion de péché, par la normalité l'idée de Bien, par des catégories psycho-médicales la litanie des vices que le clergé épelait autrefois en latin. La règle absolue des sociétés industrielles est : toute dépense doit produire. La dépense sexuelle devient donc celle que l'on restreint le plus sévèrement, puisqu'elle est improductive. La codification, la normalisation, l'enfermement familialiste de la sexualité, sous divers masques, est l'un des moyens dont se sert l'ordre moral pour river l'homme au travail.

Le projet de Tony Duvert était triple :

1. démystifier l'idée d'une éducation sexuelle, en débusquant son idéologie.

2. écrire la langue innocente du désir pervers polymorphe.

3. produire une désublimation libératrice de la sexualité.

Son arme fut tantôt l'humour, féroce, vif, caustique, tantôt une écriture romanesque digne de Burroughs ou Selby, tantôt un récit direct sur le mode du graffiti sexuel qui court sur les murs des métros ou des W.-C. Tout au long de ses livres, on voit se révéler un écrivain, dont le souci unique est de dire le corps, l'enfance, l'homosexualité, le plaisir. La véritable éducation sexuelle, montre Duvert, n'est pas dans l'Encyclopédie Hachette, mais dans la politique de l'expérience.

Nulle écriture n'est plus limpide que celle de Tony Duvert. Pas question de sacrifier son corps à la galère de la production, du rendement, du pouvoir, de la propriété. En attendant, Tony Duvert est obligé d'écrire des livres ; obligé financièrement, psychologiquement ? Par-là, les esprits astucieux le piégeront, ou croiront le piéger, en lui disant que lui aussi produit, sublime, inscrit, économise, retient, exerce un pouvoir, fait le jeu de la représentation.

Fellations, sodomies, orgasmes, coïts, léchages, cunnilingus, anulingus et autres gaudrioles imprévisibles, ne faut-il pas mettre de l'ordre dans tout ça pour que la machine industrielle marche régulièrement, incoerciblement, produisant toujours plus ? Le corps bridé, c'est la Machine au pouvoir. Et toutes les pièces s'agencent merveilleusement bien : édu-castration, âge adulte, mariage, procréation, production/consommation, familialisme, civisme, et la légion d'honneur en fin de carrière peut-être.

Et le désir homosexuel, pédophilique, fétichiste, voyeur, masochiste, zoophile, lesbien, ou pataphysique ? Dans l'Encyclopédie Hachette, tout y était étiqueté, hygiénisé, moralisé, aseptisé :

« Le gaspillage désirant est ravalé par une machine familiale/conjuguale de production-consommation sans fin – dont l'enfant est, par définition, l'enjeu et la victime. C'est ce que je vais tâcher d'illustrer à présent. » (Tony Duvert, « Le Bon Sexe Illustré » p. 18)

La démarche, alerte et joyeuse, de Tony Duvert est orientée par le même zéphyr de liberté que, le nez au vent, Hocquenghem, Schérer et quelques autres ont humé.

Tony Duvert, s'il était encore vivant aujourd'hui, serait vraiment l'homme à abattre. On dirait que ce monsieur Duvert est infréquentable car il refusait aussi de jouer le jeu de la mode, des medias, du star-system, du spectacle.

Pourtant, Tony Duvert, ce pamphlétaire se doublait d'un excellent écrivain, salué par Poirot-Delpech du Monde, Dominique Rolin du Point, Claude Mauriac du Figaro. Qu'il adopta la prosodie « normale » ou l'écriture éclatée, il savait surprendre au détour d'une page. Qu'on en juge plutôt :

« Il y a eu dans la ville un temps de carême et j'ai commencé à écrire. C'est l'hiver d'un monde sans saisons ; mes amis me désertent ; vivre est plus lourd. Les journées de soleil s'écoulent et on n'en fête aucune. Puis, au crépuscule, l'existence peut reprendre. Les mangeurs occupent déjà les bancs des gargotes en plein air, et reçoivent les bols où se verse la soupe aux pois chiches [...] Une veuve et sa fille sont assises à ma gauche, presque par terre, sur une paillasse à fleurs. Je me tiens au bord d'un sommier de fer qu'une autre paillasse change en divan ; les deux femmes s'adossent à l'arête d'un lit semblable ; sur des tabourets, les fils ainés complètent le cercle. Une table basse est au milieu de nous. La mère a posé la marmite de soupe près d'elle, dans l'angle du mur. Jambes en tailleur, robe et tablier relevés aux genoux, les mamelles grosses, la face plate et carrée, la peau onctueuse de blancheur, la bouche et l'œil étroits, elle aspire sa soupe dans une petite louche en bois et me jette des regards brefs, un peu méfiants, un peu dédaigneux, un peu aimables. Je me sens l'un de ces vieux chiens raides à qui les femmes donnent un câlin parce que c'est le protégé de leur commère. […] Elle m'offre à admirer les deux garçonnets de la famille, installés sur des coussins de chiffon en bas d'un mur nu. Ils portent des survêtements usés, mais sans trous ni taches, qui sont aussi leurs pyjamas ; ils ne mangent pas, ils nous regardent fixement, en silence. Je les connais à peine. Celui qui a sept ans sourit comme une poupée, on le croit très joli, c'est le benjamin ; il a des boucles, une longue figure au menton lourd, aux yeux de fille, avec des reflets méchants dans les joues, sur les lèvres ; il m'attrape souvent les épaules et m'embrasse pour être flatté ; je le repousse. L'autre, tête ronde aux cheveux ras, nez épaté ou froncé, je l'aime. Son regard est ferme, sérieux, parfois un peu absent ; il est abrupt par délicatesse ; il ne parle pas et il ne m'a touché qu'une seule fois, pour me mordre la main pendant qu'on nous photographiait. Il a neuf ou dix ans. Entre deux glougloutements de soupe, la matrone me demande lequel je préfère. Je choisis le petit ours. On s'étonne, on me plaisante, on me jure qu'il n'est pas joli, on me refait la question, je réponds sans varier. Il y a un moment de scandale et, sous les rires, une haine que je ne comprends pas. On recommence encore, il faudrait que je me rachète ; les visiteurs ont toujours adoré le benjamin et dédaigné l'autre, comme l'exige la mère. » (Premières pages du « Journal d'un Innocent »)

Madeleine Chapsal écrivait en 1973 dans L'Express, à propos de « Paysage de fantaisie » :

« […] ces rêves-là réveillent à coup sûr : ils sont de ceux que la morale condamne, que la société réprouve, que la justice châtie, que le conscient refoule et dont l'honnête et désormais très officiel discours sexuel n'a jamais eu vent. »

La sexualité enfantine qui explosait dans ce livre lui valut d'être parqué dans l'« enfer » des bibliothèques municipales ; c'est en effet ainsi qu'on appelle le rayon érotique de ce service public.

Tony Duvert a trempé sa plume dans ses « humeurs », ses « expressions corporelles » : sperme, larme, urine, sueur, salive, etc. Il a fait un pari sur une logique en rupture, connectée à une sexualité en rupture. Il a fait un pari sur le scandale de l'innocence perverse dans un monde normal culpabilisé, sur le chant du corps, sur l'éjaculation sans raison plutôt que l'oraison jaculatoire. A-t-il gagné son pari ? Il y a beau temps que les sociétés industrielles ont prédigéré toute « subversion » par le texte. Elles savent ménager, réduire, mercantiliser, récupérer, transformer en signes échangeables n'importe quel cri, même celui que poussa Tony Duvert.


Sur ce blog, de Tony Duvert : L’île Atlantique

A lire aussi le passionnant essai de Gilles Sebhan : « Retour à Duvert », Editions Le Dilletante, 224 pages, 14 octobre 2015, ISBN : 978-2842638337 : Gilles Sebhan revient sur la vie de Tony Duvert en s’appuyant sur les témoignages de son frère et du meilleur ami de l’écrivain, ainsi que sur la correspondance de ce dernier.

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La goutte d'or, Michel Tournier

Publié le par Jean-Yves Alt

Le roman « La Goutte d'or » peut-être lu comme une croisade. Si l'on réduit un roman à ses idées, ce roman de Tournier est une campagne contre le racisme et contre la civilisation de l'image.

Michel Tournier donne à voir, à entendre et à éprouver le conflit gigantesque, l'incommensurabilité de l'Arabe et de l'image. On prête toujours aux auteurs les idées de leurs personnages : plutôt que la condamnation du monde des images et du divertissement, c'est la violence de l'affrontement qui est ici rendue.

Images contre signes, tel est le sens du voyage que fait le jeune Idriss, jeune berger berbère, arraché par un appareil photo à son oasis du Sahara. Signes contre images, tel est le sens de son apprentissage de la sagesse calligraphique.

Pour condamner les images, il n'est d'autre moyen que d'en faire naître d'autres par les mots. « La Goutte d'or », ce bijou que porte au cou Idriss, est un « signe pur », signe sans signification, donc aussi pure image.

Idriss est né à Tabelbala, une oasis, aux confins du nomadisme. Tabelbala, c'est le village où il n'y a qu'une seule photo. Aussi, quand Idriss, par hasard, a été photographié par une touriste blonde de passage, le propriétaire de l'unique photo de Tabelbala le met en garde : « Mon idée, vois-tu, c'est qu'une photo, il faut la tenir, la maîtriser. C'est comme celle-là. Je la surveille, coincée dans son sous-verre. » Il faut donc qu'Idriss parte à Paris récupérer son image volée.

La thématique de la photo et du cliché va poursuivre Idriss. Cliché de la « femme blonde », elle-même modèle de photo, qui lui a volé son image, cliché du faux Sahara du « photographe d'art » de Béchar, cliché de la « vie saharienne » telle que la montre, à Idriss ébahi, un musée ethnographique du désert, cliché des affiches publicitaires vantant le Sud algérien et ses palmiers qu'il aperçoit en France ; cliché enfin de la beauté « reproductible » qu'allégorise, dans le roman, le mannequin tiré par reproduction et moulage, à des dizaines d'exemplaires, du corps nu d'Idriss.

Idriss ne prend conscience des clichés que par ceux qui l'affectent ; et seuls l'affectent les clichés qui se rapportent à lui, au désert, qui le cernent en lui volant son image, ou en la lui imposant. « Tu viens du Sahara et tu n'as jamais mangé de couscous ? » s'étonne une de ses rencontres parisiennes. Il n'y a jamais eu de couscous ailleurs que dans les clichés. A Tabelbala, on mange du « tazou ». L'autre qui en sait plus sur vous que vous-même vous saisit comme cliché.

Prodigieux renversement de perspectives, presque expérimental, au sens des expériences de conscience ; voici le point de vue du désert sur la ville, de ce qui fut immobile dans le temps (la vie à Tabelbala, point de départ immobile depuis des siècles), sur ce qui file, mais aussi du nomade absolu sur le voyage touristique. Le point de vue, dans le « Paris-Dakar », d'un berger croisé un instant, en bord de piste, immobile et sévère, mais aussi fasciné, et trop fier pour le montrer. Le point de vue, à Paris, des immigrés de foyer entre eux, quand ils parlent des chantiers et des travaux, armée à peine perçue qui bâtit les cathédrales du béton.

Toutes les expériences d'Idriss sont, non des concepts, mais des initiations, maléfiques ou bénéfiques. Même celle du sex-shop ou de la publicité.

Non sans humour, Tournier a multiplié, dans ce roman, les effets de miroir et d'autocitation, qu'il s'agisse de la dissymétrie des visages et des corps, du voyage initiatique, ou de tel autre souvenir du « Roi des aulnes ».

Ce roman est complexe à éprouver : par sa liberté de ton qui va jusqu'à la rupture, par les inserts surréalistes qui s'y multiplient, par la continuité, par exemple, entre une BD que lit Idriss à Paris et la bagarre qu'il déclenche dans un café de Barbès, en prenant le réel autour de lui pour la suite du dessin, ou, au contraire, par la discontinuité créée par les deux contes, symétriques inverses, introduits dans le roman. Dans celui de « La Reine blonde », qu'on récite à l'atelier de calligraphie, la victoire sur l'image maléfique de la belle reine est obtenue en la recréant par les signes superposés de l'écriture ; car l'image et l'écriture, l'image qu'on aperçoit dans la transparence de l'écriture, pour reprendre l'image de Tournier dans ce conte, c'est aussi le roman.

Idriss reste énigmatique ; il existe par ce qui lui arrive. On pourrait dire qu'il devient fou : cette folie de ces grands garçons maigres au regard fixe que nous croisons dans la rue.

Enfin, et c'est aussi important, il y a l'humour de Michel Tournier, pour expliquer le rôle du voile des femmes arabes (« sur scène elle tient toujours dans sa main droite un vaste mouchoir qu'elle secoue comme un voile, comme une flamme. C'est son symbole, mais aussi son refuge, le confident de ses larmes et de ses sueurs »), pour décrire le monologue d'une femme de ménage de peepshow, pour conter les complexes de Barberousse, ou les lois contre le striptease des mannequins dans les vitrines de grands magasins, et sa merveilleuse rapidité pour résumer toute une vie : « La reine vieillit, ses cheveux blanchirent, elle mourut. »

■ La goutte d'or, Michel Tournier, Editions Gallimard, 264 pages, 1986, ISBN : 978-2070705726


De Michel Tournier : Gilles et Jeanne - Le Roi des Aulnes - Le médianoche amoureux - Angus 


Lire aussi : Hommage à Michel Tournier

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Hommage à Michel Tournier

Publié le par Jean-Yves Alt

Michel Tournier (1924 – 2016) n'a jamais passé son temps à parler de lui-même ni à se mettre en scène. Il n'appartenait pas à la famille des auteurs qui se prennent comme sujet. Il était un romancier et n'était à l'aise que dans la fiction et la réflexion. C'était sa façon d'être sincère.

On pourrait dire que son « patron » était Zola. La question de savoir si Zola avait un masque n'a jamais intéressé personne : il n'aurait jamais eu l'idée d'écrire ses confessions ou de publier son journal. Il s'intéressait aux chemins de fer quand il écrivait « La bête humaine », aux paysans quand il écrivait « La terre ».

Michel Tournier n'est pas dans son œuvre. Ou alors par personnes archi-interposées. Il y est dans la mesure où Flaubert avait le droit de dire : « Madame Bovary, c'est moi » : Madame Bovary était la petite épouse d'un médecin de campagne, quel rapport avec Flaubert ? Flaubert lui avait donné sa vitalité, sa chaleur, sa force, mais ce n'était pas lui vraiment. Michel Tournier était ainsi ; présent dans tous ses personnages, dans la mesure où c'était sa vitalité d'écrivain qui les animait, mais il n'était aucun de ses personnages en particulier.

L'homosexualité n'a pas occupé une place importante dans ses livres. Il y a, certes, un grand personnage homosexuel dans son œuvre : Alexandre (« Les Météores »). Alexandre promène (comme Zénon de « L'Œuvre au noir » de Marguerite Yourcenar) son insatiable curiosité et son intarissable désir à travers le monde. Le lecteur participe ainsi à la quête infatigable du chasseur, au voyage initiatique de l'homosexuel, homme de désir, vers une fin désespérée.

Mais Alexandre est plus le symbole de l'homosexuel que le portrait d'un être humain : « Et moi ? Quel est mon nom au fait ? A propos, quelle est ma profession ? Le désir m'a simplifié, gratté jusqu'à l'os, réduit à une épure. Comment accrocher à ce tropisme élémentaire les pendeloques d'un état civil ? Dans ces moments forcenés, je comprends la peur que le sexe inspire à la société. Il nie et bafoue tout ce qui fait sa substance. Alors, elle lui met une muselière – l'hétérosexualité – et elle l'enferme dans une cage – le mariage. Mais parfois le fauve sort de sa cage, et même il lui arrive d'arracher sa muselière. Aussitôt tout le monde reflue en hurlant, et appelle la police. » (Michel Tournier, « Les Météores »)

Michel Tournier va s'intéresser de plus en plus à la puissance symbolique de ses personnages. Ce qui lui a permis d'aborder de nombreuses questions de société, farfelues parfois au premier abord et pourtant jamais dénuées de pertinence comme celle de l'iconophilie abordée dans le roman où il recrée la légende des rois-mages « Gaspard, Melchior et Balthazar » : en effet le dernier personnage tombe amoureux d'un portrait. Michel Tournier invente là un nouveau dérèglement, celui d'un homme qui n'aime les femmes que peintes ou dessinées et qui ne se marie avec une femme que parce qu'elle ressemble à un tableau qu'il aime. Avec l'abondance d'images dans laquelle nous vivons, ce questionnement est judicieux.

Michel Tournier a compris que les fantasmes ne devaient pas toujours être incarnés dans les histoires. Il aimait la distance qui permet à l'écrivain de dire ses désirs occultes. Il a su choyé le mythe, paysage reconnu par le temps permettant à la vie de s'y épancher librement : « Les légendes vivent de notre substance. Elles ne tiennent leur vérité que de la complicité de nos cœurs. Dès lors que nous n'y reconnaissons pas notre propre histoire, elles ne sont que bois mort et paille sèche. » (Michel Tournier, « Gaspard, Melchior et Balthazar »)

Michel Tournier a assouvi sa passion pour la littérature et a fait que le lecteur ne se retrouve que difficilement en lui, en choisissant progressivement d'affaiblir la portée romanesque de ses récits au profit d'un regard enveloppant l'éternité.

Ses livres, finalement davantage des essais philosophiques, tiennent leur valeur d'une dimension que le nom de roman contient difficilement.


De Michel Tournier : Gilles et Jeanne - Le Roi des Aulnes - Le médianoche amoureux - Angus - La goutte d'or

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L'enfant, un alibi pour ne pas vivre

Publié le par Jean-Yves Alt

Jusqu'au XVIIe siècle, l'enfant a compté pour du beurre. Il semble avoir ensuite gagné une place de rêve. Mais en réalité, que fait-on de lui dans la société consommatrice, où le mythe du héros moderne, robotisé, battant et violent est survalorisé ? Au monde de l'enfance rien ne semble épargné.

Obscurément à l'œuvre à travers divers procédés d'éducation, on retrouve cette idée, mise en lumière par Nietzsche dans « La naissance de la tragédie », selon laquelle la vie est quelque chose qui doit être rectifié, corrigé, réprimé en quelque sorte par l'éducation.

Et si, au fond de toute manœuvre pédagogique pavée de bonnes intentions, était tapie une haine farouche, indéfectible, de la vie ? Et si, en définitive, à travers les mille nuances qu'elle peut revêtir à travers l'espace et le temps, l'éducation perpétuait l'organisation, plus ou moins rationnelle, d'un vaste massacre ?

Le roi Hérode, peut-on lire dans le Nouveau Testament, ayant appris par ses devins la naissance, dans son royaume, d'un enfant d'essence très haute, appelé à une royauté supérieure à la sienne, décida de procéder sur le champ au fameux « Massacre des Innocents ». On sait comment, mystérieusement prévenus par un télex céleste, Joseph, Marie quittèrent rapidement le pays pour aller chercher refuge en Egypte.

Il est permis de rapprocher cet épisode des Evangiles de la légende grecque relative à Cronos, père et fils indignes s'il en fut. Fils d'Ouranos, dieu du ciel, Cronos met fin à la première génération des dieux en tranchant les testicules de son propre père. Afin de ne pas être détrôné à son tour par sa progéniture, suivant les prédictions de ses parents, il dévore ses propres enfants dès la naissance, jusqu'à ce que Zeus, un jour, avec la complicité de sa maman, décide de mettre un terme à ce cannibalisme familial en tuant son père, qui d'ailleurs ressuscitera.

A travers ces deux fables, une vérité métahistorique semble se faire jour : il se pourrait qu'elle n'ait rien perdu de sa terrible actualité.

Toutes les sociétés, à l'image de l'insatiable Cronos qui refuse de toutes ses forces de voir mis en question son vieux règne, et qui est prêt pour cela à tous les sacrifices, ne donnent-elles pas à voir une consommation effrénée de l'enfance ?

Consommation, bien sûr, présentée sous des formes plus ou moins insidieuses, puisque en définitive c'est toujours « pour son bien » que l'enfant est mis à mort.

Un tel massacre se justifie-t-il ? Cela vaut-il vraiment le coup ? Quand on jette un regard sur le déroulement de l'histoire humaine telle qu'elle s'écrit en lettres de sang et de feu, avec son cortège de viols, d'intolérances, de boucheries héroïques, on est en droit de se demander si la civilisation adulte et responsable mérite approbation et admiration. Sans doute est-on en droit d'émettre un sacré doute sur la valeur des différentes sauces éducatives avec lesquelles ont été accommodés, jusqu'ici, les petits des hommes.

Environ jusqu'au XVIIe siècle, comme l'a mis en évidence Philippe Ariès dans sa magistrale « Vie de l'enfant sous l'Ancien Régime », celui-ci a un statut insignifiant, gênant dans le meilleur des cas, au pire source d'une véritable terreur : Bossuet n'écrit-il pas que « l'enfance est la vie d'une bête » ? Pierre de Bérulle, dans son « Opuscule de piété », que « l'état enfantin est l'état le plus vil et le plus abject de la nature humaine, après la mort » ?

Une telle hostilité laisse rêveur, ainsi que le traitement qui est réservé à l'enfant jusqu'au XVIIe siècle : manque total d'hygiène, mortalité effarante, mise en nourrice systématique ou exposition pure et simple sur la voie publique.

Le sentiment de l'enfance n'apparaît véritablement qu'au XIXe siècle, en même temps que la famille bourgeoise nucléaire, issue du capitalisme montant, fait son entrée dans l'arène de l'Histoire. Certes, la condition enfantine connaît à cette époque une amélioration que personne ne songerait à contester. Mais il est permis de se demander à quel prix.

Sans doute grâce à l'impulsion d'un J.-J. Rousseau au XVIIIe siècle, l'enfant acquiert-il une valeur et un statut particuliers : il jouit désormais du capital de tendresse de sa mère qui, comme le met en évidence Elisabeth Badinter dans « L'amour en plus » « se dépouille de ses aspirations de femme pour se consacrer désormais à ce roi de la famille ». Un tel sacrifice donne évidemment à rêver et suscite encore largement aujourd'hui l'attendrissement des foules.

Cependant, cette abnégation lumineuse n'est pas sans comporter son revers d'ombre : tendre objet de tous les soins et de tous les sacrifices parentaux, l'enfant paie en réalité très cher ce régime de faveur. Souvent, il n'aura pas assez de toute sa vie pour s'acquitter d'une pareille dette.

Il se trouve investi ainsi de toutes les attentes parentales, sommé de répondre à toutes les exigences (conscientes ou inconscientes) qu'on fera peser sur son jeune destin. Bref, un cadeau, un peu lourd à porter.

La grande majorité des parents ne font-ils pas des enfants dans le dessein de se survivre à travers eux ; de satisfaire leurs ambitions déçues ou inavouées. C'est avec le sang d'une progéniture que se cimentent les échecs d'une existence, que prend son sens le naufrage d'une vie à la dérive.

Aujourd'hui, sous des formes différentes, le festin de Cronos se poursuit, avec l'approbation des psychologues et des pédiatres, des pédagogues et des psychanalystes. La société de consommation invite à consommer de l'enfant, à puiser dans sa jeune vie la force d'alimenter un destin de mort qui n'a de sens que par et pour l'enfant. Car ce que l'enfant apporte en premier lieu aux individus qui se trouvent être ses parents, c'est un statut ontologique, une justification. A des personnes qui manquent fondamentalement d'être, l'enfant fournit une carte d'identité, sinon de crédit : celle du père et de la mère qui ont fait leur devoir – d'autant plus assurés de leur honorabilité qu'ils sont dans le droit fil de la « nature humaine », ce grand totem normatif.

Requis d'adhérer à ce scénario familial, l'enfant devient sans s'en rendre compte un otage de l'être de ses parents. En endossant ce costume cousu sur mesure, il sauve ses parents de la conscience de leur néant, leur fournissant un alibi d'autant plus précieux que ces derniers, la plupart du temps, ont résigné depuis longtemps toute ambition de vivre.

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Légendes de la rue basse, Daniel Apruz

Publié le par Jean-Yves Alt

Ils sont nombreux à se promener sur les toits des maisons du quartier de la rue basse. A la recherche de quelles vérités ou de quelle nostalgie ? On y rencontre même Séraphin Grollin, bibliothécaire « par haine des livres » qui « racontent des mensonges », un ange de résignation et d'humilité qui croyait aussi « aux histoires d'amour dur comme fer, mais n'en garde qu'une paisible désillusion : il est tombé amoureux. Seulement c'était de son voisin de palier qu'il était amoureux à la folie ».

Les gens de la rue basse ne tiennent pas le haut du pavé. Ils sont exceptionnels à force d'être ordinaires. Et ils sont ordinaires parce que marginaux dans un monde en train de quitter ses derniers idéaux.

Daniel Apruz est un cœur tendre et un écrivain qui ne trahit jamais son rêve de fraternité.

Son roman est poignant sous son apparence drôle ; peut-être pour que nos lendemains chantent et croient au bonheur.

Un humour qui rime tranquillement avec amour. Les gens de la rue basse ont des corps bâtis pour aimer la vie et quand il est trop douloureux de fouler le sol du quotidien, ils s'offrent les voyages de la nuit sur les toits, là où jusqu'à l'aurore les espoirs se sauvent des cauchemars.

Légendes de la rue basse, Daniel Apruz

Au cœur du roman la quête du père, jamais retrouvé. Où il est dit qu'il n'est pas nécessaire de retrouver ses racines : faut-il entendre les premiers engagements politiques, sociaux, etc. ? L'enfant qui naît boucle la ronde de l'oubli et de la résurrection. Fils d'une putain sereine, gagneuse de plénitude, et d'un père ramoneur, Jérémie soulève le toit du monde pour savoir que c'est ainsi que les hommes vivent, entre ciel et terre, entre songe et réalité, entre sédentarité et exil.

En dépit des mille dangers (« Et le sida maintenant... C'est pas une vie, c'est un champ de mines »). Julie et Jérémie font un enfant. La légende des hommes continue.

■ Légendes de la rue basse de Daniel Apruz, Editions Manya, 259 pages, 1990, ISBN : 2878960157

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