« Ludwig est le souverain de la nuit... Cette nuit, systématiquement entretenue, si Ludwig l'échafaude avec une obstination maniaque et la fastueuse puissance dont disposent les rois, c'est qu'elle est à l'image de sa nuit intérieure. L'histoire a beaucoup bavardé sur ce sujet, et Pierre Combescot, dans son récent Louis II de Bavière, paru à Edition spéciale, nous rappelle que le roi a très vite vécu son homosexualité comme un défi nocturne, très vite inséparable de la nuit de la folie, laquelle conduit au galop vers la nuit du meurtre et du suicide. L'interdiction de l'amour illicite, exaspérée par la toute-puissance royale, aboutit au souverain refus de la réalité – à la négation de tout ce qui est possible, afin d'exalter la passion de l'impossible. La nuit devient alors refuge et citadelle où l'on peut faire ce que le jour défend ; la nuit, tous les rêves sont permis, même les plus fous ; la seule lumière reste celle de l'art, lui aussi revendiqué comme refus du réel. […] La démarche de Ludwig, s'enfermant dans ses songes, est héroïque. C'est une montée vers la mort. Une ascension vers la ruine. La dépossession progressive du monde s'accompagne de la progressive création d'un autre royaume. »

 

Jean-Louis Bory

 

in Le Nouvel Observateur, 19 mars 1973

 

Publié dans : CITATIONS - Par Jean-Yves

S'il est un thème rarement fréquenté dans la bande dessinée, c'est l'existence cachée des vieillards, encore plus quand ceux-ci sont homosexuels. Non pas l'image fastueuse du patriarche débordant de sagesse qui a droit de cité dans la mesure où il propose une vision optimiste du futur, mais les « vieux » dans leur réalité, hantés par l'ennui, la peur et la solitude.

 

Les personnages d' « Au coin d'une ride » épuisent leur « dernier âge » dans une maison de retraite.

 

Georges et Eric ne s'échinent pas à paraître jeunes. Ils sont encore alertes physiquement. Mais la maladie d'Alzheimer a rendu Georges irascible et violent. Son compagnon Eric, plus jeune, a décidé, à contre cœur, de le placer dans une maison de retraite.

 

Chaque pensionnaire doit prendre conscience que vivre, c'est accepter que l'amour des garçons (ou des filles) ne fût pas seulement cet élan ensoleillé vers la beauté et la jeunesse, mais une banale étape vers la vieillesse.

 

 

 

Le directeur demande à Eric de cacher l'orientation sexuelle de Georges aux autres résidants, ce qui conduit à quelques quiproquos.

 

 

 

Comment continuer alors à montrer son affection ?

 

 

 

Malgré la séparation, il y a continuité de l'amour (au sens d'un besoin toujours vivant d'une communion des corps, des sentiments...) : le temps et le vieillissement ne sont pas synonymes de la destruction irréversible du désir.

 

« Au coin d'une ride » n'est pas un livre de morale. Bien loin de la seule confession d'un vieux couple homosexuel, c'est l'aveu récurrent de l'horreur de la séparation accentuée par la maladie.

 

Livre terrible, « Au coin d'une ride » est aussi (et peut-être surtout) un livre empli de tendresse. On est saisi par l'émotion lorsque les deux hommes, Georges et Eric, essaient de trouver une nouvelle voie, malgré leur séparation physique.

 

Thibault Lambert fait entrer en littérature ces héros sans avenir qui s'accrochent désespérément à une identité qui leur a été arrachée.

 

■ Au coin d'une ride, Thibaut Lambert, Des ronds dans l'O éditions, 11 septembre 2014, 46 pages couleurs, ISBN : 978-2917237700

Publié dans : LIVRES pour les plus jeunes et les autres - Par Jean Yves Alt

Dès 1935, Jean Weber, refusait la sacro-sainte hypocrisie concernant sa vie privée. Il déclarait à Cinémonde :

 

« Je ne suis jamais amoureux. Je n'ai pas d'aventures. […] Un pôle positif a besoin d'un pôle négatif qui l'attire. Maintenant, si ce pôle revêt la forme d'un homme, est-il absolument nécessaire que le pôle négatif revête la forme d'une femme ? Je n'en suis pas sûr ! »

 

Jean Weber

 

Cinémonde le 3 janvier 1935

 

Courageuse déclaration de la part du benjamin des sociétaires de la très conventionnelle Comédie Française de l'époque.

 

Publié dans : CITATIONS - Par Jean-Yves

Nombreuses sont les sociétés qui consacrent une part de leur créativité et de leurs dons artistiques à embellir la peau. Visages et corps forment la toile sur laquelle, par exemple, certains Africains déploient tout leur art.

 

Le caractère esthétique des peintures et des tatouages n'est qu'un aspect particulier de ces œuvres : il faut aussi tenir compte de leur environnement ethnique, social et religieux. Les décors de peau indiquent l'histoire et le rang d'une personne, sa provenance et son appartenance.

 

Les lignes, formes et figures dessinées s'inscrivent dans le cadre des représentations mythiques et culturelles liées à un groupe, une tribu, un peuple. Les motifs cérémoniels extraient l'individu du quotidien pour le projeter dans le monde spirituel, ils le protègent des influences néfastes et le rattachent à ses ancêtres.

 

Les peintures rituelles, comme les peintures de guerre, sont de l'art corporel avant la lettre comme le sont devenus, dans d'autres groupes humains, le maquillage, les bijoux, la recherche vestimentaire et toutes les interventions visant à transformer l'image du corps.

 

 

Carol Becker et Angela Fischer – Peinture corporelle

 

Sur cette photographie, deux Africains réalisent leurs peintures tégumentaires avec un morceau de roche blanche qu'ils humidifient dans l'eau pour que la trace sur le corps soit plus douce et plus prégnante. Chacun peint le corps de l'autre en respectant les mêmes graphismes : droites, courbes, stries, ondulations, sinuosités, parallèles.

 

L'alternance des zones peintes en blanc et des zones sombres de la peau laissée vierge résonne en écho avec ces corps sombres et leurs ombres qui se détachent sur le décor naturel si clair. L'un des hommes exécute la peinture rituelle, l'autre s'y prête.

 

Publié dans : EXPOSITIONS-ARTS - Par Jean-Yves

Un roman où tous les personnages importants sont des femmes et où les liens, qui retiennent l'attention, sont ceux entre femmes.

 

Anna est au centre du récit, image de d'une nouvelle conscience féminine : elle voit et garde les yeux grand ouverts afin de trouver la force d'avancer dans la lucidité d'un futur sans soleil ?

 

Anna est entourée de femmes attentives, maladroites peut-être, mais retenues par le lien d'une absence : l'homme, furtif, médiocre, fugueur, son corps quelquefois qu'il donne, vulnérable dans son vieux rêve de virilité.

 

Deux femmes, deux mères : Raymonde et Guislaine, amies d'enfance, les deux faces de la maternité ou du moins les deux tentatives pour tenter d'être mère quand les filles leur jettent à la face les questions oubliées.

 

Les femelles sorties de leur ventre : Michelle (13 ans, pianiste, la musique la sauvera-t-elle ?), Liliane, lesbienne, qui construit des certitudes dans sa marginalité, Anna enfin, droguée, et son lent voyage, seule, parallèle à ces autres enfants perdus, étendue sur les plages où se cherchent les mains des nomades de l'acide (Tommy, Manon, Rita...).

 

Marie-Claire Blais donne un beau roman, sans fracas à l'écriture troublée, infinie : d'immenses phrases pour approcher au plus près de la dérive.

 

■ Editions du Boréal, 2011, ISBN : 978-2890523753

 

Publié dans : LIVRES - Par Jean-Yves

La pédérastie en vogue au sein de l'élite romaine de l'empire – qui se distinguait ainsi du républicain Cicéron – a connu un renouveau étrangement vivace à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Les Uraniens, comme on les désignait en Angleterre, ont tenté, sous un masque de respectabilité, de reconstituer l'atmosphère pédérastique du temps de Platon, et le poète Stefan George a fait de même en Allemagne en créant le fameux cénacle qui honorait son « expérience » avec le jeune Maximin. Les Uraniens comptaient parmi eux le principal collectionneur d'œuvres érotiques grecques des temps modernes […] : l'Américain Edward Perry Warren, issu d'une riche famille de papetiers de Boston.

 

Une vie sexuelle bigarrée et inventive

 

 

Cette coupe, réalisée au Ier siècle, fut refoulée par la douane américaine au début des années 1950. Elle fut exposée pour la première fois en 2006 au British Museum.

 

Au début des années 1950, la coupe se vit refuser l'entrée aux États-Unis, pour cause d'immoralité, lors d'une vente des biens de Warren. Mais, dans les années 1990, elle fut reconnue comme un chef-d'œuvre, et le British Museum réunit 1,8 million de livres pour la garder en Grande-Bretagne. Elle a été exposée pour la première fois en 2006. L'omission d'une pièce aussi exceptionnelle reflète la négligence des auteurs envers l'art postclassique et les objets qui ne sont pas en céramique. La coupe de Warren, avec sa finesse d'exécution, nous emmène droit au cœur de l'univers hellénistique de l'Empire romain au milieu du Ier siècle de notre ère.

 

Les deux côtés de la coupe représentent un coït anal entre un homme et un garçon. Dans l'une des deux scènes, les amants n'ont qu'un faible écart d'âge, et le partenaire passif est assis à califourchon sur l'autre tout en se tenant à une sorte de courroie pour garder son équilibre. Dans l'autre, le garçon est nettement plus jeune, et il est étendu de côté sur les genoux du plus âgé. [Cette coupe] prouve qu'une scène de ce type pouvait être encore appréciée sur un objet de luxe des siècles plus tard.

 

Les spécialistes de l'Antiquité sont depuis longtemps attentifs aux attitudes des Grecs et des Romains à l'égard des rôles joués dans les rapports homosexuels. En règle générale, le partenaire actif ne voyait pas sa virilité dégradée, à la différence du partenaire passif. Cependant, il faut nuancer. Pour un garçon de moins de 18 ans, ou même un éphèbe entre 18 et 20, le rôle passif, s'il était consenti, faisait semble-t-il partie du processus d'apprentissage et n'avait pas d'incidence sur sa masculinité. Et la préférence pour le rapport intercrural qu'indiquent les vases classiques paraît une manière d'éviter une pénétration plus agressive, même si nous n'en serons jamais sûrs en l'absence de témoignage direct.

 

Nous ne saurons jamais non plus combien de ces liaisons se muaient en attachements à vie. Ce fut manifestement le cas pour certaines, mais probablement sans qu'elles conservent toujours leur dimension sexuelle. Nous savons également, grâce à Eschine, qu'un erastès pouvait passer sans problème d'un garçon à un autre sans encourir le moindre opprobre, à condition qu'il ne soit pas question d'argent. Pourtant, au cours des siècles tardifs, on voit des cités restreindre l'accès aux gymnases et protéger la jeunesse d'actes honteux. Puis nous découvrons la coupe Warren et la pédérastie affichée des empereurs romains. Cela au moment précis où Plutarque, qui était l'ami de tant des grands personnages de son temps, pouvait lancer son plaidoyer pour les joies de l'amour conjugal, tout en exposant avec sympathie celles de l'amour pédérastique.

 

La vie sexuelle des anciens Grecs était aussi bigarrée et inventive que leur culture resplendissante. Elle n'était ni cohérente ni uniforme. Aujourd'hui encore, elle résiste obstinément à toutes les idéologies et tous les préjugés modernes. Elle avait pourtant son propre code de décence. En matière de sexualité, comme dans tant d'autres domaines, les anciens Grecs étaient uniques.

 

James Davidson

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 24 septembre 2009. Il a été traduit par Dominique Goy-Blanquet.

 

BOOKS numéro Spécial, décembre 2011-janvier 2012

 


Lire l'article entier

 

Publié dans : HISTOIRE - Par Jean-Yves

Nicole Canet

 

et la Galerie Au Bonheur du Jour

 

présentent :

 

Lehnert et Landrock

 

Photographies Tunisie 1905-1910

 

du 24 septembre au 22 novembre 2014

 

Vernissage le mardi 23 septembre 2014 de 18h à 22h

 

La Tunisie de Lehnert et ses mythiques clichés de nus, portraits, scènes de la vie quotidienne, souks, paysages, dunes et oasis.

 

 

Le photographe Rudolf Lehnert et son associé Ernst Landrock s’installent à Tunis en 1904. Lehnert parcourt le pays, à la recherche du meilleur effet pour ses prises de vue, entre ombre et lumière, à la tombée du soleil dans cette immensité du désert. Il sait aussi nous fasciner avec ses photos de nus, empreintes de pureté et de poésie. Sophistication suprême dans son patio, où les femmes nommées Fatma, Adda, Aïcha, Zorah… nous charment par leur beauté et leur sensualité. Nous trouverons aussi quelques photos, plus rares, de nus de garçons jouant au jeu de la séduction à Sidi-Bou-Saïd.

 

Cet orientaliste de cœur, ayant eu une formation à l’Institut des Arts Graphiques de Vienne, maîtrise parfaitement les cadrages et les lumières. Il est l’héritier de l’académisme transmis par l’école pictorialiste et se frotte à l’Art Nouveau. Passionné par la Tunisie, il entreprit une quête originale qu’il ambitionnait de laisser à la postérité.

 

Cette exposition présente une centaine de photographies d’époque de cet auteur. Elle vous fera découvrir une œuvre majeure dédiée à la beauté dans ce qu’elle a de naïf et d’absolu.

 

Galerie Au Bonheur du jour 

11 rue Chabanais - 75002 Paris

01.42.96.58.64

du mardi au samedi 14h30 – 19h30

Publié dans : COMMUNIQUE - Par Jean Yves Alt

Il y a des vies bâclées, comme celle de Claude Hartmann. Pourtant, il avait tout pour réussir. Elève surdoué, il rafle l'agrégation et se retrouve à la tête d'une grande maison d'édition. Avec cela, beaucoup de charme, de multiples amantes. Bref, toutes les raisons d'être heureux.

 

Claude Hartman n'a aucun goût pour la vie. Il n'éprouve, pour les écrivains qu'il édite, qu'un mépris profond et se méprise tout autant de faire un métier dans lequel il ne croit pas. Même cynisme en matière amoureuse.

 

La clef de cette absence au monde, il faut la rechercher dans une mère despotique, et adorable malgré tout. On ne sait pas si c'est par dépit, par défi ou tout simplement par amour qu'un jour, Claude part à Venise avec sa mère malade, gravement atteinte d'un cancer.

 

Là, dans les hôtels les plus luxueux, il ne ménage ni le champagne, ni les promenades, ni les conversations étourdissantes de drôlerie dont il a le secret, il fera de ses derniers instants une fête ininterrompue.

 

Le livre bascule peu à peu dans le délire, la folie et la mort.

 

Ecrit d'une manière désenchantée et incisive, ce roman est générateur d'un profond malaise : bouleversant.

 

■ Editions Gallimard, 1986, ISBN : 2070707555

 


Du même auteur : Un coupable

 

Publié dans : LIVRES - Par Jean-Yves

De plus en plus touche-à-tout, la littérature jeunesse québécoise ose davantage aborder des sujets délicats, auparavant réservés aux adultes. Les marques de tous genres de la sexualité ont pris place dans bon nombre de romans destinés à une clientèle mineure. Pourtant, l'homosexualité reste un aspect que peu d'auteurs jeunesse incluent dans leurs textes.

 

Malgré l'important corpus québécois, nous n'avons pu trouver que dix livres où un ou plusieurs personnages homosexuels évidents participaient plus ou moins à l'histoire. Ce constat est significatif de la crainte qui entoure encore l'illustration de l'homosexualité à l'intérieur de publications destinées à des jeunes.

 

Ce petit échantillonnage est cependant diversifié dans sa représentation de l'homosexualité, ce qui limite les regroupements. Cependant, en faisant un parallèle avec la littérature populaire, nous pouvons rallier ces diverses représentations à des visions généralisées, débordant la littérature jeunesse.

 

Les méchants

 

L'Étrange voisin de Dominique de Jean Gervais, le livre destiné à la plus jeune tranche d'enfants de notre échantillonnage – de huit à dix ans – raconte la mésaventure du jeune Dominique qui subit des attouchements sexuels par le voisin. L'accent est mis sur la prévention, le travail des parents pour déculpabiliser l'enfant et amenuiser l'effet traumatique de l'expérience. Il est difficile de poser un jugement sur ce genre d'ouvrage. D'un côté, il décrit une situation réaliste qui doit être dénoncée. De l'autre, il ne présente qu'une facette négative. Le pédophile n'est qu'un abuseur et l'enfant est toujours une victime innocente. La pédophilie reste un sujet complexe. Elle est trop souvent associée à l'homosexualité, alors qu'une importante différence existe entre ces deux sexualités.

 

Toujours du côté des méchants, mais avec des nuances, Samedi trouble de Chantal Cadieux met en parallèle les aventures d'un frère et d'une sœur. Celle-ci est partie en vacances en France pour oublier sa dernière peine d'amour. Elle y rencontre un nouvel amant et le tout finit par une fausse-couche. Le frère, lui, a fugué vers Hollywood, il y est recueilli par un homme sympathique qui le protège, le nourrit et lui demande de le masser, de se promener nu ou de se faire prendre en photo.

 

L'auteure décrit la relation entre Julien et Jeff comme un échange affectueux et sans recours à la force ou au chantage.

 

Les clichés

 

Le pire cliché de l'échantillonnage apparaît dans La Fille en cuir de Raymond Plante. Au fil de son enquête, la jeune Esther rencontre Cleo Damphousse surnommé la Comtesse : perruque, maquillage. Cleo parle de lui-même au féminin (ce que l'auteur fait également), agrémenté de « mon chou », « petite », « fille » et autres expressions efféminées. Cleo est le stéréotype même de la grande folle travestie même en privé, avec toutes les mimiques et le vocabulaire qui y correspondent. Ce personnage n'est pas sympathique; on le suspecte rapidement de faire partie des méchants, mais il sera tué et le lecteur apprendra qu'il n'est qu'un pion plutôt innocent.

 

Dans le cas de Cleo, clairement identifié comme homosexuel (et non travesti), la représentation de l'homosexualité en prend un coup, reculant aux travestis de Michel Tremblay, sans en avoir la sordide grandeur. La représentation stéréotypée du personnage de Cleo est complètement gratuite dans le roman, n'ajoutant absolument rien à l'histoire.

 

Un autre coup dur, mais cette fois-ci dans la réception de l'héroïne, est le roman Zoé entre deux eaux de Claire Daignault. Zoé est une jeune fille intolérante, moqueuse et imaginative. Croyant que son père a une aventure homosexuelle avec un confrère de travail et de loisirs, elle fait tout ce qu'elle peut pour en avoir la preuve, premièrement, et deuxièmement pour empêcher qu'ils se retrouvent seuls ensemble. Pendant ce déploiement d'ingéniosité et de ruses, elle ne se gêne pas de mépriser le confrère de son père, de l'affubler secrètement de noms peu gentils. Ce mépris s'étend parfois même jusqu'à son père.

 

Cette attitude méprisante ne s'attaque pas seulement à l'homosexualité supposée, mais aussi aux origines françaises du voisin, à sa meilleure amie qui n'agit pas toujours comme Zoé le voudrait, aux garçons qu'elle rencontre lorsqu'ils se désintéressent d'elle, etc. L'auteure se défend du caractère baveux de son héroïne en se déclarant « pas sérieuse pour cinq cents ». Cependant, ses lecteurs et lectrices doivent la prendre au sérieux!

 

Les victimes

 

Raymond Plante continue les aventures d'Esther dans un roman intitulé L'Étoile a pleuré rouge. Cette fois-ci, Esther est témoin du tabassage d'un homosexuel par une bande de voyous. La victime a été précisément ciblée par la bande parce qu'il est homosexuel. Il aurait dû être tué, mais l'intervention d'Esther empêche le geste fatal. Il sera à l'hôpital pour un moment, un poumon perforé et des blessures aux chevilles. Cette histoire rappelle un événement tragique similaire survenu au parc Angrignon dans l'ouest de Montréal. Le roman présente également le même genre de réaction que celle qu'ont eue les médias : « Un autre jogger homosexuel sauvagement attaqué. » Dans le roman, un des garçons de la bande est particulièrement obsédé par les homosexuels, les «crisse de tapettes» (p. 29) comme il les appelle. Tous ces éléments, quoique très réalistes, donnent à l'homosexualité un cachet de victimisation, de sensationnalisme médiatique et d'exutoire physique et verbal à la violence des jeunes criminels.

 

Sur un autre ton, Le Trésor de Brion de Jean Lemieux semble plus positif, même si, en bout de ligne, il y a encore victimisation. Guillaume, avec son amoureuse Aude et son meilleur ami Jean-Denis, part à la recherche d'un trésor. Péripéties, rebondissements, mystères et amour aboutissent à la découverte du trésor de l'abbé Donnegan, accompagné des lettres et poèmes de l'abbé à son amant (platonique ?), le pirate érudit Ratcliffe. S'il est encourageant de lire Guillaume dire : « [...] À cette époque, l'homosexualité devait être un sujet tabou. Encore plus entre un pirate et un missionnaire. [...] » (p. 360), il reste que Donnegan et Ratcliffe sont des victimes de l'étroitesse des mœurs de leur époque. La question à se poser est : est-ce que les choses ont vraiment tant changé ?

 

Représentations positives

 

Une courte nouvelle, « Un autre visage de l'amour » de la jeune Mélanie La Barre (seize ans) apparaît dans le recueil Nouvelles du Faubourg. Lydia découvre que son frère Martin est homosexuel, ce qu'elle prend mal. Mais le temps et l'amour qu'elle porte à son frère l'aident à accepter la situation, même lorsqu'Alexandre, le garçon dont elle croit être amoureuse, s'avère plutôt intéressé par Martin. Un seul point critiquable de cette nouvelle : le problème central est l'acceptation de Lydia face à l'homosexualité de son frère, et non la situation nouvelle et déstabilisante de Martin.

 

Dans les recueils de témoignages La Première fois, le tome deux inclut une expérience homosexuelle.

 

Intitulé « Chronique de l'été 70 » par Jean-Yves Lord, ce texte est franc et détaillé, sans retenue sur la réalité d'une relation sexuelle entre deux garçons.

 

Cependant, deux points ternissent le tout. Premièrement qu'il n'existe que ce seul témoignage homosexuel ; pas de témoignage lesbien. Deuxièmement. Jean-Yves Lord est un pseudonyme. L'homosexualité étant un sujet délicat, l'auteur a préféré rester anonyme, ce qui en dit long sur la supposée tolérance de l'homosexualité.

 

Le roman de science-fiction Temps mort de Charles Montpetit possède deux personnages lesbiennes, les seules de tout notre échantillonnage. Elles sont intelligentes, féminines, tendres. Elles ne sont pas particulièrement militantes, ne s'affichent pas à tous les vents, mais ne sont pas non plus gênées ou honteuses de leur sexualité. Le seul hic est qu'elles appartiennent à une société futuriste. La science-fiction et les genres qui y sont rattachés ont souvent permis l'expression de sexualités différentes comme on peut le constater chez des romanciers comme Vonarburg, Rochon ou Sernine. La différence d'environnement laisse l'espace pour la différence sexuelle.

 

Dans le même vent que la nouvelle de La Barre, mais beaucoup plus développé, le roman  Le Bagarreur de Diana Wieler présente J. A., fervent joueur de hockey dans une ligue mineure, qui découvre que son meilleur ami Tulsa est homosexuel. Cette fois-ci, le lecteur a accès aux pensées de Tulsa, même si J. A. est le personnage principal. La crise entre les deux garçons est soigneusement présentée jusqu'à son aboutissement : confrontation physique où Tulsa l'emporte, confidences de J. A. qui avoue son désir envers Tulsa et finalement refus de Tulsa qui prouve à J. A. que ce désir ne relève pas d'une possible homosexualité chez J. A.

 

Il est intéressant que le seul texte de notre échantillonnage qui ne pose aucun problème soit écrit par une Canadienne anglaise, ce qui devrait l'éliminer de cette analyse de la littérature jeunesse québécoise. Cependant, nous avons choisi de l'inclure puisque le livre est publié en traduction française dans une collection jeunesse québécoise importante.

 

Conclusion

 

Malgré le discours social qui se dit plus ouvert aux homosexualités et malgré la marque de nombreux auteurs et auteures gais et lesbiennes, la littérature jeunesse québécoise a encore un gros problème quant à la représentation de l'homosexualité. De par son caractère formateur, la littérature devrait présenter, avec réalisme et justesse, des images qui aident les jeunes dans leur développement personnel et social. Un jeune homosexuel québécois trouvera peu de réponse à ses questions dans la littérature québécoise. Une jeune lesbienne s'y sentira presque complètement étrangère. Et la majorité hétérosexuelle continuera de véhiculer des stéréotypes, n'aidant pas à la création d'un tissu social plus sain et respectueux des individus qui le composent.

 

Bibliographie

 

CADIEUX, Chantal. « Samedi trouble ». Coll. Inter, Éd. du Boréal, 1992, 223 pages.

DAIGNAULT, Claire. « Zoé entre deux eaux ». Coll. Conquêtes, Éd. PierreTisseyre, 1991, 111 pages.

GERVAIS, Jean. « L'Étrange voisin de Dominique ». Coll. Jeunesse, Éd. du Boréal, 1988,40 pages.

LORD, Jean-Yves. « Chronique de l'été 70 » in La Première fois, tome 2. Coll. Jeunesse Clip, Éd. Québec/Amérique, 1991, pages 129 à 156.

LA BARRE, Mélanie. « Un autre visage de l'amour » in Nouvelles du Faubourg. Coll. Faubourg St-Rock, Éd. Pierre Tisseyre, 1995, pages 39 à 64.

LEMIEUX, Jean. « Le Trésor de Brion ». Coll. Jeunesse Titan, Éd. Ouébec/Amérique, 1995,387 pages.

MONTPETIT, Charles. « Temps mort ». Coll. Jeunesse-Pop, Éd. Paulines, 1988,125 pages.

PLANTE, Raymond. « L'Étoile a pleuré rouge ». Coll. Inter, Éd. du Boréal, 1994, 161 pages.

PLANTE, Raymond. « La Fille en cuir ». Coll. Inter, Éd. du Boréal, 1993, 219 pages.

WIELER, Diana. « Le Bagarreur ». Traduction de Marie-Andrée Clermont. Coll. des Deux solitudes, jeunesse, Éd. Pierre Tisseyre, 1991 (1990), 287 pages.

 

Lurelu, Volume 18, numéro 3, Tony Esposito, hiver 1996, pp. 53-54

 

Télécharger cet article en pdf

 


 

Lire aussi : Littérature jeunesse canadienne sur des thèmes altersexuels, un article de Lionel Labosse

Publié dans : LIVRES pour les plus jeunes et les autres - Par Jean-Yves

Le retable est un petit roman construit en abîme, qui tient du roman-feuilleton et de la quête du Graal.

 

Moinillon de son métier, le jeune Isidoro s'éprend d'une beauté nommée Rosalia : cet amour opère un tel ravage dans son cœur qu'il en vient tout d'abord à commettre des vols pour la submerger de cadeaux, puis à s'enfuir en jetant son froc aux orties de son couvent, où d'ailleurs ses forfaits ont été découverts.

 

Mais un désespoir sans recours s'empare de lui quand il constate que sa belle Rosalia, au mépris de toutes les promesses qu'elle avait pu faire, s'est enfuie sans laisser d'adresse.

 

Un hasard met sur sa route un peintre virtuose qui, lui aussi, cherche à oublier un amour impossible et s'embarque pour un long périple dans un navire : Isidoro est engagé comme marin et l'aventure commence.

 

Les deux voyageurs iront de rencontre en rencontre, de péril en émerveillement, affrontant des brigands sans scrupule par lesquels ils seront entièrement dépouillés, mais rencontrant également des êtres d'une sagesse exquise.

 

Difficile de donner un aperçu exact de ce récit-promenade, de cette croisade mélancolique en forme de méditation : tout le charme de ce petit roman est dans cet alliage exubérant du trivial et du précieux, dans cette culture de l'excès sous toutes ses formes, le sublime côtoyant le sordide et la plus basse luxure s'abouchant avec l'amour de l'art.

 

■ Le Promeneur, 1988, ISBN : 2876530600

 

Publié dans : LIVRES - Par Jean-Yves

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 


 

 

Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur

 

 


 

RECHERCHE THEMATIQUE par TITRE

 

Littérature & Homosexualité

 

 

 

Littérature jeunesse & Homosexualité

 

 

Histoire & Homosexualité

 

 

Cinéma & Homosexualité

 

 

Philosophie

 

 

Arts

 

 

Citations & Homosexualité

 

 

Articles de la revue Arcadie

 

 


Rechercher

Syndication

  • Flux RSS des articles
 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés