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Le citron, Mohammed Mrabet

Publié le par Jean-Yves Alt

Depuis les années 1960, Paul Bowles mit sa plume à la disposition de jeunes auteurs marocains tel Mohammed Mrabet. Bowles recueillit et transcrivit en anglais ce que Mrabet, illettré, lui racontait.

« Le citron » narre l'histoire mouvementée d'un garçon de douze ans, Abdeslam, qui vit sa vie dans une ville hautement colorée où se côtoient Arabes, Espagnols, Français, Anglais, juifs, musulmans, catholiques... Une sorte de 400 coups à Tanger !

Après avoir fui la maison paternelle, l'enfant est hébergé par un Marocain d'une trentaine d'années, Bechir, qui travaille sur les docks.

L'essentiel de ce roman captivant et sensuel, sera de savoir si l'adolescent, grand consommateur de kif, sera sodomisé par le brutal Bechir.

La fin de ce roman initiatique – où l'Orient et l'Occident se rencontrent – est violente.

« Bechir ne répondit pas ; il marcha de travers vers l'autre côté de la pièce et s'assit sur un coussin. Puis il dévisagea Abdeslam sans désemparer. Soudain il dit :

— Quand passeras-tu la nuit avec moi ?

Abdeslam le regarda :

— Bechir, je t'en prie, si tu veux que nous restions amis, ne me dis pas ces choses-là.

Bechir, railleur :

— Le pauvre petit serait-il déjà bouleversé ?

Le visage d'Abdeslam rougit :

— Je ne suis pas une femme. Pourquoi fais-tu de telles plaisanteries ? [...] Bechir se leva. Abdeslam aussi.

— Une de ces nuits, tu seras couché dans mon lit avec moi toute la nuit. Aussi vaut-il mieux que tu t'habitues à cette idée. Si je dois te forcer, tu ne l'apprécieras pas du tout. Tu viendras de ton plein gré. Alors tu aimeras ça.

— Jamais ! cria Abdeslam. Jamais tu ne pourras m'y forcer.

Quelqu'un frappa à la porte. Bechir ouvrit. C'était un des hommes qui travaillaient au port avec lui.

— Ahilan, Bechir ! Il entra et s'assit. Qui est-ce ? dit-il en désignant Abdeslam du doigt.

— Un ami à moi, dit Bechir en tendant à l'homme un paquet de cigarettes.

— Tu veux dire un ami intime ?

— Non ! cria Abdeslam, ce n'est pas vrai ! Ce n'est pas comme ça !

Peut-être pas encore, dit Bechir. Mais ça va le devenir, je te le dis ! Tôt ou tard, tu seras dans ce lit avec moi. Et lorsque tu t'y trouveras, souviens-toi de ce que je t'ai dit.

Il se tourna vers son ami

— Allons-y.

Bechir poussa l'homme dans la rue, le suivit et claqua la porte.

La maison était de nouveau silencieuse.

Abdeslam s'assit sur le divan et considéra le sol. Aicha désirait quelque chose lorsqu'elle l'avait embrassé pour la première fois. A présent, il comprenait que Bechir ne plaisantait pas du tout et que lui aussi voulait quelque chose. Il ferma les yeux et se souvint des paroles d'Aicha à Zohra : Bechir a l'habitude des garçons. Ça ne signifiait rien alors. A présent, il pensait : il en use avec les garçons comme avec les femmes. C'est ça. »

■ histoire recueillie et transcrite de l'arabe par Paul Bowles, éditions Christian Bourgois, 1989, ISBN : 2267008122

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Une zampogne pour départager Marsyas et Daphnis

Publié le par Jean-Yves Alt

Le personnage d'Apollon se reconnaît aisément grâce à ses attributs caractéristiques : arc, carquois et lyre. Le personnage de Marsyas, beaucoup moins.

Marsyas est un satyre phrygien. Les satyres, dans les premières représentations artistiques, montraient des personnages ayant les oreilles, les membres inférieurs et la queue d'un cheval.

Le Marsyas du Pérugin n'est pas représenté ainsi. S'agit-il alors d'un autre personnage ?

La représentation mi-hommes, mi-chevaux pour les satyres disparut avec le temps si bien qu'il est difficile d'affirmer que ce personnage de gauche n'est pas Marsyas.

Un autre détail permet de faire une nouvelle hypothèse : le jeune homme joue de la zampogna (zampogne), un instrument qui aurait été inventé par Daphnis.

Alors… ce tableau longtemps dénommé, « Apollon et Marsyas », pourrait représenter plutôt « Apollon et Daphnis », jeune pasteur mort d'amour pour Apollon.

Pietro Vannucci (dit Le Pérugin) – Apollon et Marsyas (Apollon et Daphnis ?) – 1495

Huile sur bois, 39cm x 29 cm, musée du Louvre

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Principe d'un travail de soi sur soi par Jean Paul Sartre

Publié le par Jean-Yves Alt

« L'important n'est pas ce qu'on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-même de ce qu'on a fait de nous. »

Jean Paul Sartre

in Saint Genet comédien et martyr, éditions Gallimard, 1952

 

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L'amant de l'au-delà, Jean-Paul Sermonte

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce roman est destiné à ceux qui sont amoureux de l'amour. L'histoire profonde, indélébile, c'est la passion de deux jeunes garçons de quatorze et dix-sept ans : Thierry et François, dans les années 60.

Les lettres qu'ils ont échangées (seconde partie du récit) sont très belles.

La première partie du roman est moins réussie : les multiples détours ont appauvri et altéré l'intensité du récit. C'est dommage.

Thierry, qui s'est suicidé à seize ans, appelle François au secours, de l'au-delà. Le narrateur, témoin et médiateur, part à la recherche de l'ami toujours vivant, gigolo à Paris.

L'amant de l'au-delà, Jean-Paul Sermonte

Pour que Thierry accède vraiment à la paix du ciel, il faut que « son » François change de vie.

La passion entre deux adolescents est encore aujourd'hui un très beau thème.

■ Éditions Textes Gais, mars 2015, ISBN : 979-1029400322

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Au Moyen Age, être homosexuel n'est pas tabou par Jean Verdon

Publié le par Jean-Yves Alt

L'amour courtois que manifestent les chevaliers envers les dames n'est qu'une façade tant les relations amoureuses entre preux guerriers sont loin d'être rares. Le milieu monastique pratique lui aussi l'homosexualité. En toute sérénité...

Pour les Anciens, l'homosexualité ne constitue pas un problème particulier. Ils pensent, en effet, selon des concepts autres que sexuels, à savoir la liberté, l'activité, la condition sociale. De sorte que l'homophilie active apparaît aussi bien dans les textes grecs que romains. Au cours du haut Moyen Age, l'homosexualité n'a pas été condamnée ni réprimée d'une manière aussi violente que les historiens le prétendaient autrefois. Grâce à la renaissance carolingienne, à l'essor des villes, au développement de la culture ecclésiastique, elle aurait même connu entre le XIe et le XIIe siècle un développement qu'elle ne retrouvera qu'à notre époque.

Il est bien évident que les milieux monastique et chevaleresque – les guerriers vivant bien souvent loin de la chambre des dames, et même s'ils connaissent des compensations hors de leur foyer – constituent des terrains propices à l'homosexualité. Saint Benoît, auteur d'une règle monastique célèbre, prend conscience du danger. Il indique que les moines doivent, si possible, dormir tous en un seul local. Une lampe brûlera toute la nuit dans la pièce. Les plus jeunes frères n'auront pas des lits voisins, mais seront répartis parmi ceux des anciens.

Si Charlemagne apprend avec stupeur que certains moines pratiquent la sodomie, il ne publie pourtant aucun texte réprimant l'homosexualité. Un édit conseille cependant aux prêtres et aux évêques de supprimer ce comportement sexuel sans indiquer de sanction. […]

Vers 1051, saint Pierre Damien compose Le Livre de Gomorrhe où il décrit de façon détaillée les différentes variétés de rapports homosexuels.

Il accuse certains prêtres d'être homosexuels et de se confesser entre eux pour éviter d'être repérés et bénéficier ainsi de pénitences plus légères. Le pape Léon IX refuse toutefois d'accéder à sa demande, à savoir les exclure de l'Église. L'homosexualité n'empêche d'ailleurs pas les promotions. Yves de Chartres signale au légat du pape, puis au pape lui-même, que l'archevêque de Tours, Raoul, a persuadé Philippe Ier, roi de France, de nommer un certain Jean évêque d'Orléans. Or, il s'agit d'un amant de l'archevêque. « C'est un être ignominieux dont la déshonnête familiarité avec l'archevêque de Tours et son frère défunt et avec beaucoup d'autres débauchés est publiquement honnie dans toutes les villes de France. Quelques-uns de ses camarades de débauches l'ont surnommé Flora [courtisane alors célèbre], et ils ont composé sur son compte des couplets qui sont chantés à travers la France, sur les places et aux carrefours, par de jeunes dépravés dont, vous le savez, notre pays est affligé », (traduit par dom Jean Leclercq). Le pape Urbain ne s'oppose pourtant pas à l'élection de Jean, consacré évêque en mars 1098. En Angleterre, le concile de Londres en 1102 insiste pour que dorénavant la « sodomie » soit considérée comme un péché à confesser. L'archevêque de Canterbury, saint Anselme, demande de ne pas publier cette décision, parce que ce péché a jusqu'alors un caractère si public que peu de gens en sont embarrassés ; beaucoup, ajoute-t-il, l'ont d'ailleurs commis parce qu'ils n'ont pas conscience de sa gravité. Lors de la réforme grégorienne qui impose le célibat aux prêtres, les contemporains notent que les prêtres homosexuels sont plus ardents que les hétérosexuels à le faire respecter. Un texte satirique, évoquant le cas d'un évêque réformateur homosexuel, signale que « les services d'une épouse le laissent indiffèrent ». John Boswell parle du « volume stupéfiant d'œuvres gays alors produites par les clercs ». Bien qu'il note que ces écrits vont de « l'épaisse sensualité » à « l'idéalisme sublime », il nous semble juger ces œuvres un peu trop avec le regard d'un contemporain sensible avant tout à l'amour comme passion humaine, donc charnelle.

Il n'en reste pas moins qu'Aelred, abbé du monastère de Rievaulx en Angleterre, a su exprimer de façon intense l'amour entre personnes du même sexe dans un cadre chrétien. Aelred est attiré par les hommes, et dans sa jeunesse il a sûrement eu des expériences d'ordre sexuel puisque dans une lettre à sa sœur, il parle de l'époque où elle garde sa vertu alors que lui-même perd la sienne. Devenu moine, il accepte de renoncer à toute relation sexuelle. Il y parvient avec peine mais n'en éprouvera pas moins de l'attirance à l'égard de deux moines faisant partie de son ordre. […]

Il faut toutefois se demander si cet amour implique des relations charnelles. Il semble bien, à en croire Yannick Carré, que l'amour masculin médiéval constitue une forme originale d'amour véritable que le monde actuel ne connaît plus. Les rites d'amitié, tels que se donner des baisers, partager le même lit, permettent à cet amour de s'exprimer librement lorsqu'il est charnel. […]

Jean Verdon

Professeur émérite des Universités, Jean Verdon est spécialiste de l'histoire des mentalités au Moyen Age. Il a notamment publié Les Loisirs au Moyen Age (Tallandier, 2e édition, 1996), La Nuit au Moyen Age (Perrin, 1994), Le Plaisir au Moyen Age (1996), et Voyager au Moyen Age (Perrin, 1998)

Historia Thématique : « Un Moyen Âge inattendu », n°65 (pp. 26 à 29), mai-juin 2000


Lire l'article complet


Du même auteur : Les sodomites condamnés à la simple pénitence ou au bûcher par Jean Verdon

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La théorie climatique de Richard Francis Burton sur l'homosexualité (1885)

Publié le par Jean-Yves Alt

Il est à remarquer que partout l'homosexualité existe à quelque degré, mais qu'il semble y avoir une tendance plus accusée à l'homosexualité (avec ou sans inversion sexuelle, la chose n'est pas claire : chez certaines races et dans certaines régions. En Europe, elle est le plus manifeste dans l'Italie du Sud, qui s'oppose sur ce point à l'Italie du Nord, bien que les Italiens avouent plus franchement que les hommes du Nord, leurs pratiques sexuelles. Jusqu'à quel point ces pratiques sont dues à l'influence et au sang grecs, cela n'est pas aisé à déterminer actuellement. On doit se rappeler, en parlant d'un pays septentrional comme l'Angleterre, que les phénomènes homosexuels ne s'y présentent pas de la même manière que dans l'Italie méridionale de nos jours ou que dans l'ancienne Grèce.

Sir Richard Francis Burton, qui avait étudié de près la question, regardait le phénomène comme « géographique et climatique, mais non pas ethnique ». Voici d'ailleurs ses conclusions :

1°) Il existe ce que j'appellerai une Zone Sotadique, bornée par les rives septentrionales de la Méditerranée (43° lat. N.) et ses rives méridionales (30° lat. N.) ; la largeur serait de 780 à 800 milles, en y comprenant la France Méridionale, la péninsule ibérique, l'Italie et la Grèce, et les côtes d'Afrique, du Maroc à l'Egypte.

2°) Vers l'Est, la Zone Sotadique se rétrécit et comprend l'Asie-Mineure, la Mésopotamie, la Chaldée, l'Afghanistan, le Sind, le Penjab et le Kashmir.

3°) En Indo-Chine, la Zone s'élargit de nouveau, avec le Turkestan, la Chine et le Japon.

4°) Puis elle comprend l'Océanie, et le Nouveau-Monde où, lors de la découverte, l'amour sotadique était, à part quelques exceptions, une institution ethnique établie.

5°) Dans la Zone Sotadique, le vice est populaire et endémique, et en tout cas n'est qu'une peccadille, au lieu qu'au Nord et au Sud de la zone il ne se rencontre que sporadiquement, et est entaché d'opprobre de la part de gens, qui, en règle générale, seraient physiquement incapables d'accomplir l'acte, lequel en outre les dégoûte ». Il ajoute : « La seule cause physique que je puisse trouver à cette pratique, et qui d'ailleurs n'est qu'une hypothèse, c'est qu'à l'intérieur de la Zone Sotadique il y a une exacerbation du tempérament masculin et féminin, une crase qui ne se rencontre ailleurs qu'exceptionnellement (Arabian Nights, 1885, tome X, pp. 205-254).

Cette théorie de la Zone Sotadique est très curieuse ; mais comme l'a fait remarquer un critique, elle pas l'existence de la coutume chez les Normands, les Celtes, les Scythes, les Bulgares et les Tatars et de plus dans les mêmes régions, des points de vue divers se sont succédé à des moments différents. Burton ignorait complètement les recherches modernes sur l'inversion sexuelle. 

in L'inversion sexuelle (Etudes de psychologie sexuelle – Tome II), Havelock Ellis, édition française revue et augmentée par l’auteur, traduite par A. Van Gennep, Paris, Mercure de France, 12e édition, 1934, p. 49

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Porté disparu, Jonathan Valin

Publié le par Jean-Yves Alt

Harry Stoner, détective privé, est engagé par Cindy Dorn afin qu'il retrouve son ami Mason Greenleaf. Ils vivent ensemble depuis plusieurs années, mais avant de vivre avec une femme, Mason partageait la vie d'un homme.

Son corps est retrouvé dans une chambre d'hôtel. Suicide par un mélange d'alcool et de barbituriques. Il porte également des traces de coups.

Stoner va tenter de découvrir ce qui s'est passé pendant les quatre jours précédant son « suicide », ce qui va l'amener à côtoyer le milieu homosexuel : le regard de la société à son encontre, la violence policière, le sida, la mort, l'amour et la haine, la vengeance...

McCain sourit. « Pourquoi ne pas se rendre à l'évidence ? Il était moitié homo et n'arrivait pas à vivre moitié hétéro. »

C'était la même théorie qu'avaient avancée Cavanaugh et Sullivan – un homme qui avait endossé un déguisement qu'il ne supportait plus et dont il n'avait pas le courage ou la volonté de se débarrasser. C'était net et très possible. Sauf que ça reposait entièrement sur l'hypothèse que la relation de Greenleaf avec Cindy Dorn n'avait été qu'aveuglement. D'après ce que je connaissais de la jeune femme, j'avais du mal à croire qu'elle n'aurait pas flairé ça dès le départ, même s'il était indiscutable qu'elle évitait le passé de Greenleaf. (pp. 96/97)

« Porté disparu » expose et analyse avec maîtrise les ressorts de l'homophobie. C'est donc un tour de force que réussit le roman de Jonathan Valin : traiter de la haine des gays sans tomber dans le pathos ni la caricature.

— Écoutez, je suis désolé que ça se soit passé de cette façon-là. Mais le type a eu tort de venir nous trouver comme ça. Comme si on était à vendre.

— C'était un pédé – c'est pas plutôt ça ?

Sabato soupira. « Pour Art, peut-être. Peut-être pour moi aussi, un peu. » (p. 291)

Si ce roman semble, au premier abord, de facture classique (un détective est recruté par une jeune femme pour retrouver l'amant disparu de celle-ci), rapidement l'homosexualité de la victime – traitée avec tact mais sans afféteries – s'installe comme un personnage à part entière. C'est elle qui provoque événements et confidences, réactions en chaînes et drames, elle qui va bouleverser cette banale enquête pour conduire les personnages – comme le lecteur du reste – à mesurer leur propre tolérance.

« Porté disparu » ou comment faire pour parvenir à vivre harmonieusement dans une société intolérante et injuste quand on n'est pas conforme aux normes établies par la morale publique.

■ Éditions Gallimard/Série Noire, 2002, ISBN : 2070497690

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L'enfant de chœur, René Etiemble (1937)

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce roman qui se passe dans les années 20, exploite – dans sa première partie – la veine des amitiés particulières au sein d'un établissement religieux.

Le héros, André Steindel, est l'ami de Maurice Bonneau, un nouveau comme lui. Leur amitié romantique est moquée par les anciens :

« Ah ! Ah ! c'est du propre, les bleus ! Déjà du lapinage. Vous allez trop vite en besogne. Pas réglementaire ce truc-là... brailla quelqu'un sans visage. Seuls les grands ont droit aux lapins. » (p. 34)

Le lapinage, c'est l'amour entre garçons. La vie du lycée happe les deux enfants. L'imprudence d'André Steindel, son désir de savoir, l'exposent à tous les dangers. Sa sensualité, peu à peu, se précise : il découvre le plaisir de se baiser le corps.

Maurice Bonneau reste plus réservé : il ne se mêle pas aux conversations des anciens :

« Mais comment n'aurait-il pas vu les graffiti qui sur les murs des cabinets s'enchevêtraient, à moitié cachés, çà et là, par des traînées brunâtres en relief ; comment oublier ces dessins maladroits, affreusement expressifs, qu'on avait complétés, comme s'ils ne signifiaient pas assez, par des mots ou des jeux de mots ? Chaque fois que la nécessité l'amenait en ce lieu, Maurice ne pensait qu'à partir, partir le plus vite possible. Un haut-le-cœur lui contractait les mâchoires. Bien qu'il fermât les yeux, les mots destructeurs agissaient. Il avait beau se dire : "Non ! Je n'en ai pas une ; non, je ne veux pas en avoir une", il fallait cependant qu'il dît "queue". Car, lorsqu'il en venait à se demander : "Qu'ai-je donc, moi ?", il ne pouvait opposer à la force de ces "gros mots" que des gazouillis trop puérils. "Une kékette, une kikitte... quoi ? mais quoi ?" » (p. 53)

Pour faire peur à un nouveau particulièrement naïf, un ancien propose de prendre un bonbon qu'il a dans la poche de son pantalon. Le jeune croit prendre une sucrerie et – parce que la poche est percée – touche le sexe de l'aîné.

En quelques mois, les anciens initient les plus candides aux secrets de la débauche, à laquelle eux-mêmes avaient été condamnés par la guerre. Vaincu par le milieu, Maurice perce lui aussi sa poche gauche. Les plus jeunes en viennent à se masturber sans répit pour hâter leur puberté, qu'ils estiment toujours trop tardive, car un grand est toujours là pour rappeler que « la fonction développe l'organe » (p. 55).

La nuit, des concours ont lieu, les « compals de géo » : on prime les plus belles « cartes de géo » inscrites dans les lits. André est souvent premier.

Honteux de leurs faiblesses, plus Maurice et André réfléchissent à ce que pourrait devenir leur attachement, plus ils s'éloignent l'un de l'autre. Toujours ensemble, ils se parlent de leurs leçons, de leurs collections de timbres mais ils n'osent plus échanger leurs secrets. On les accuserait de « lapinage » ; ils ne se prennent donc plus les mains. Ils souffrent tandis que chacun, qui se croit plus corrompu que l'autre, n'ose plus le traiter en ami.

Très vite ils sont entraînés par le climat général. André devient le « lapin » d'un grand et, « vaincu par le milieu, Maurice, avant Noël, avait coupé sa poche gauche » (p. 45).

André, pendant ce même temps, entretient une relation avec une jeune fille de son âge, Laurence Leroux. Devant ses camarades, il la désigne fièrement sous le sobriquet « ma poule ». Ce lien n'est pas du goût du proviseur qui convoque la mère d'André. Il est convenu que pour occuper le temps libre, le garçon servira la messe. André devient donc enfant de choeur avec Maurice ; ils font l'amour dans la sacristie :

« Cette complicité rapprocha donc les deux amis. Chaque dimanche ils jouaient dans la sacristie. Comme ils en possédaient seuls la clef et que le pas de l'aumônier résonnait de loin sous les voûtes de la nef, la sacristie, avant de se transformer en "coulisses", devenait pendant une demi-heure le refuge de leur tendresse. Ils avaient gravé sur les murs leurs initiales enlacées. La sécurité de l'endroit les incitait aux imprudences. Parfois troublés par l'arrivée soudaine du veilleur, leurs baisers, au dortoir, restaient précaires et tremblants ; dans la chapelle, les choristes se caressaient sans sursauts et sans crainte : "Avoue que mon oncle a eu la riche idée, le jour où, pour me redresser le moral, il m'a fait nommer enfant de chœur." Maurice acquiesçait. » (p. 99)

Les personnages de « L'enfant de chœur » ne sont pas caricaturaux ; aucun n'est décrit avec une « tête vicieuse » ni ne représente une personnification du mal. La femme n'apparaît pas, non plus, comme une honte ineffaçable :

« — Monsieur l'aumônier... vous êtes bon. Je vous aime bien... c'est parce que Laurence, aujourd'hui, m'a révélé ce que je suis... tout le voile, d'un seul coup, s'est déchiré.

— Tu n'as pas commis d'imprudence, mon enfant ?

— Quelle imprudence ?

— Tu n'as pas accompli avec elle...

— Oh ! Non ! Monsieur l'aumônier.

— Ne proteste pas ; je ne te reproche rien, mon petit. J'aime tellement mieux te savoir ami de Laurence que de Maurice... pauvre Maurice ! » (p. 116)

Les manèges amoureux jugent certes sévèrement le système mais sans tomber dans un total anti-cléricalisme :

« — Mon petit André, […] tu ne crois pas au Bon Dieu ? Mais tu l'as en toi, le Bon Dieu, puisque tu viens de me parler. Le Bon Dieu c'est cela. Il n'a pas de barbe, le Bon Dieu ; ni de droite ni de gauche ; il n'a pas de robe. Le Bon Dieu, c'est ce besoin de pureté manifesté par tes paroles ; c'est tes pleurs, tes sanglots, tes yeux rouges. » (p. 115)

René Etiemble partage, étonnament, dans ce roman les idées médicales de la fin du XIXe sur les effets de la masturbation chez les adolescents :

« Leurs corps s'usaient à ces jeux plus vite encore que leurs âmes. Des concours mensuels étaient organisés, qu'on nommait, par dérision, les "compals de géo" – les compositions de géographie. Les moyens élisaient chaque année un "satyre officiel" qui comptait, chaque fin de mois, les "cartes de géo" inscrites dans les lits. Les vainqueurs jouissaient d'un grand crédit. […] Ses yeux toujours cernés, la maigreur de son visage, la pâleur de son teint lui composaient une tête de moribond. Quelque décharnée qu'elle fût, elle semblait encore trop lourde pour les épaules, qui se voûtaient, pour la nuque, qui ployait. Il ne conservait, de sa corpulence passée, que de flasques mollets, qui ballottaient au-dessus des chaussettes. L'engourdissement qui le paralysait chaque matin n'affectait pas seulement son corps, mais aussi ses facultés. » (pp. 100-101)

L'auteur laisse aussi entendre que – dans les lycées – la phase homosexuelle était due au relâchement des mœurs et à la perte d'autorité des parents consécutifs à la première guerre mondiale. À partir de 1924, les nouveaux ne seront plus violés ; la débauche sera moins grande :

« Ceux des grands – et c'étaient les plus débauchés – qui, pour avoir commencé leurs études pendant la guerre, avaient adopté les mœurs courantes – jouir, jouir, jouir toujours jouir, de peur de mourir sans avoir joui – ces grands, enfin, étaient partis. […] Livrés à eux-mêmes, libérés de l'influence de ceux des anciens qui conservaient l'esprit né de la guerre, la plupart de ces adolescents, si corrompus qu'ils fussent, n'avaient point l'âme assez perverse pour imposer aux bleus les tourments qu'ils avaient subis. Echappant enfin à la psychose d'héroïsme qui se transforme, loin du front, en un déchaînement d'érotisme collectif (le fameux "moral" de l'arrière), ils brimaient les "bizuths", leur apprenaient l'argot du "baze", mais ils ne les violaient pas.

Pareils aux mines flottantes, aux nappes d'ypérite, qui, la paix signée, peuvent encore détruire et tuer, les "visites" et le "lapinage" forcé avaient, pendant plusieurs années, prolongé au lycée les horreurs de la guerre. En 1924, les internes nouveaux connurent les avantages de la paix. Bien entendu, l'immoralité moyenne subsista, celle qu'imposent l'ignorance, la puberté, la vie commune, la séparation des sexes et les individus pervers. […] André Steindel avait connu le pire. » (pp. 151-152)

■ Éditions Gallimard, 1988, ISBN : 207071361X

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Le photographe Von Gloeden vu par Roland Barthes

Publié le par Jean-Yves Alt

Le Baron Wilhelm Von Gloeden, dont Roger Peyrefitte est admiratif, a dénudé ses modèles dans ses photographies d'art dans la tradition des académies de dessin d'après le nu.

Pour Roland Barthes, cette renaissance de l'imagerie arcadienne est une imposture : on peut lire à l'article « Von Gloeden » de L'Obvie et l'Obtus (1) :

En combinant « la Grèce végétale, la statuaire romaine et le "nu antique" [...] carnaval de contradictions », « éphèbes, pâtres [...], tuniques, couronnes, stèles » mènent à une « Antiquité ainsi affichée (et par référence l'amour des garçons ainsi postulé) » que le photographe « peuple de corps africains ».

 Von Gloeden – Quatre enfants dans u paysage rocailleux – vers 1900

(1) L'Obvie et l'Obtus, Roland Barthes, éditions du Seuil, 1982

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Le chevalier d'Eon : « God save the queer » par Evelyne Lever

Publié le par Jean-Yves Alt

Il a vécu presque autant d'années dans la peau d'un homme que dans celle d'une femme. De ses débuts brillants au service de Louis XV à sa fin misérable à Londres, portrait du premier travesti de l'histoire européenne.

Depuis 1796, deux vieilles dames vivaient en colocation dans un quartier pauvre de Londres : Mrs Cole, veuve d'un amiral, veillait sur Mlle d'Eon, qui passait son temps à écrire d'étranges ratiocinations sur sa vie passée qu'elle espérait pouvoir faire éditer. Sa santé déclinait ; terrassée par une attaque, elle mourut le 22 mai 1810. Procédant à la toilette mortuaire, sa vieille amie se crut victime d'une hallucination. Elle n'en croyait pas ses yeux : Mlle d'Eon était un homme ! L'autopsie pratiquée le surlendemain, en présence de plusieurs témoins, confirma l'étonnante découverte. Pas si surprenante, cependant. Certains se souvenaient que, durant quarante-neuf ans, Mlle d'Eon avait vécu en homme sous le nom de chevalier d'Eon et trente-trois ans en femme. Cette singularité attira l'attention de toute l'Europe, car ce personnage n'était pas de ces êtres modestes à la sexualité ambiguë dont la renommée ne dépasse pas les limites de leur village ou de leur province. En 1770, lorsque le bruit courut qu'il n'appartenait pas au sexe masculin, c'était une célébrité. Un véritable self-made man, ou plutôt une self-made person.

Issu d'une famille de notables de Tonnerre, en Bourgogne, Louis Charles d'Eon connut un brillant début de carrière. Pour comprendre ses aventures rocambolesques, il faut savoir que Louis XV menait une politique extérieure personnelle à l'insu de ses ministres. C'est ce qu'on appelait le « secret du roi ». Remarqué en 1756 par le prince de Conti, chef de cette diplomatie occulte, d'Eon fut nommé secrétaire d'ambassade à Saint-Pétersbourg et se trouva en même temps chargé de missions secrètes auprès de la tsarine Elisabeth. Lors des quatre années que d'Eon passa en Russie, Louis XV utilisa ses services. D'Eon était un aimable bourreau de travail à l'esprit subtil et incisif. Il observait, jouait de son charme, évitait les pièges et s'abritait sous le masque d'une feinte innocence, pour ne pas éveiller les soupçons. Il se complaisait dans cette double activité. Elle comblait le vide de sa vie privée, car, en dépit de ses mondanités, on ne lui attribuait pas la moindre liaison, pas une seule aventure. Sa chasteté étonnait. A son retour en France, il pouvait se flatter d'avoir contribué au rapprochement entre les deux Etats et d'avoir été le messager personnel de Louis XV et d'Elisabeth.


Lire l'article entier d'Evelyne Lever paru dans Marianne le 13 juillet 2012


Lire aussi : Le double Je, Mémoires du chevalier d'Eon par Jean-Michel Royer

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