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Louise Michel, la Canaque, de Françoise d'Eaubonne

Publié le par Jean-Yves Alt

Avec Louise Michel, Françoise d'Eaubonne livre le portrait saisissant d'une femme impliquée dans son temps.

En 1873, déportée pour avoir participé à la Commune, Louise Michel arrive en Nouvelle-Calédonie. L'île est alors dominée militairement par la France depuis 1863, mais pas entièrement conquise. Les « sauvages » ont été refoulés vers les terres pauvres, les montagnes, la brousse à la végétation inextricable où les forces armées ne s'aventurent pas.

Echappant à la désolation de l'île Ducos, c'est sur la presqu'île du même nom, terre fertile et riche, que les déportés sont placés en relégation. Dès son arrivée, Louise Michel se livre à la découverte de ce pays, de cette nature fascinante. Pendant qu'elle continue de s'adonner à la poésie et d'écrire, de brosser des portraits pittoresques de ses compagnons de misère et de fortune, elle se lance aussi dans des expériences nouvelles : élevage de vers à soie et d'autres animaux.

Daoumi travaille à la cantine des déportés. C'est un Canaque. Louise Michel va s'en faire un ami qui lui apprendra, un peu en cachette, des rudiments de sa langue. Puis, quand elle se sent assez forte, c'est dans la brousse qu'elle va se promener, au grand effroi de ses amis pour qui les Canaques ne sont que de dangereux cannibales. L'amitié qui va naître entre cette femme et ce peuple humilié est extraordinaire. Françoise d'Eaubonne a des phrases très belles pour en parler. Un peu comme lorsqu'elle décrit « l'amour » qui exista entre Louise et Nathalie Lemel, sa plus proche compagne (Louise et Nathalie que l'on soupçonna, à tort, d'homosexualité).

L'ardeur que met Louise dans son dialogue avec le peuple Canaque, n'est pas forcément bien vue de ses amis. On a beau être révolutionnaire, déporté... on n'en reste pas moins blanc et supérieur. Mais Louise ne tient nullement compte des railleries et des mises en garde, elle participe de plus en plus à la vie des tribus et poursuit un énorme travail de transcription des rites, des légendes.

Louise Michel, la Canaque, de Françoise d'Eaubonne

Bien qu'elle songe à l'évasion, d'autant que son amitié avec Nathalie a été gâtée suite aux accusations d'homosexualité, Louise donne la plupart de son temps aux Canaques auxquels elle apprend à lire, à compter selon de nouvelles méthodes pédagogiques. Et lors d'une révolte canaque en 1878, Louise se retrouve de leur côté, soigne les blessés, cache les guerriers, protège leurs femmes et leurs enfants, alors que les autres déportés réagissent en colons aux côtés de l'armée.

Louise Michel est finalement graciée en octobre 1879.

Biographie et roman : Françoise d'Eaubonne maîtrise bien ce genre littéraire où la véracité, l'exactitude des faits, des personnages, des situations se drapent dans les plis de la fiction.

Si ce récit ne donne pas de solution sur l'avenir de cette terre, il propose en revanche un éclairage chaleureux, engage aux respects des différences et de la liberté de tous.

■ Louise Michel, la Canaque, de Françoise d'Eaubonne, Editions Encre, 238 pages, 1985, ISBN : 978-2864182467


Du même auteur : A la limite des ténèbres - Une femme nommée Castor - L'Amazone sombre : vie d'Antoinette Lix

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La moitié du chemin, Jean-Louis Curtis

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans « La moitié du chemin », Jean-Louis Curtis fait la part belle à Nicolas. Pédé de service, suffisamment tendre pour flatter les bons sentiments mais bienheureusement stéréotypé pour ne pas nuire, il promène sa pédérastique nostalgie dans la bonne société.

Nicolas aime les garçons mais il a le bon goût de s'insinuer seul dans l'amitié des hétéros.

Dans la nuit de l'impossible sont relégués ses vrais compagnons : Djillali – charmante image exotique – et Pierrot, « un prolo adora-a-ble ».

A ses petits amis, Nicolas ne consacre que le temps « des plaisirs cueillis au hasard ». Il s'enfonce irrémédiablement dans le statut choisi pour lui. Il déchirera ses jours gaspillant son intelligence avec ceux qui le refusent.

La moitié du chemin, Jean-Louis Curtis

Dans ce roman, l'homo subit un traitement subtil : pas de caricature mais une attentive sollicitude, comme un purgatoire… mais définitif. « La moitié du chemin » est en surface trop flatteur pour mieux lui anéantir sa violence.

■ La moitié du chemin (L'horizon dérobé 2), Jean-Louis Curtis, Editions Flammarion, 382 pages, 1980, ISBN : 978-2080642585

Présentation de l'éditeur : Catherine, Nicolas et Thierry... Elle est encore proche, et déjà lointaine pourtant, l'adolescence des trois amis venus à Paris pour découvrir leur vérité... Mais que ce soit dans l'amour, l'ambition ou l'engagement de Mai 68, l'horizon pour chacun n'a cessé de se dérober. Catherine est aujourd'hui mariée – mal mariée – à l'un des grands patrons de l'immobilier ; Nicolas brille dans les salons mais cache jalousement sa vie privée ; Thierry fait une belle carrière, tout en cultivant un gauchisme dérisoire. Romancier au style subtil, au regard lucide et ironique, Jean-Louis Curtis a su mieux que personne faire scintiller les charmes... bien près de devenir anachronique.


Du même auteur : Le battement de mon cœur

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Le rêveur d'Orient, Manuel Audran

Publié le par Jean-Yves Alt

Samuel Salbert débarque à Istanbul. Alors commence une captivité inattendue, affabulation (?) qui se réfère aux nombreuses prises d'otages.

La fiction est davantage chargée ici d'évoquer l'indicible, de raconter ce que le lecteur a plus ou moins imaginé : les relations sexuelles entre le prisonnier et l'un de ses gardiens (Mehmet), les zones de silence soudain dévoilées par les mots, un univers de fantasmes délivrés.

Samuel, le narrateur est « happé à son corps défendant par une aventure qui le dépasse ». Le titre du roman, « Le rêveur d'Orient », remet ce « corps », à sa place exacte dans le corps du récit.

« Mehmet, très énervé, continue de rire et de donner des bourrades à Samuel. Brusquement le jeu cesse. Il écarte les mains de Samuel pour prendre son visage dans les siennes. L'expression de son regard a changé ; dans ses yeux noirs, l'insolence s'est muée en une lueur presque amicale et tendre. Samuel perçoit l'appel que l'homme lui lance par dessus tout ce qui les sépare. Pendant quelques secondes sa fatigue, son angoisse, sa détresse, lui paraissent un peu moins écrasantes. Mais que dire, que faire ? Comment se libérer de cette lassitude qui le paralyse ? Comment accueillir ce que Mehmet lui offre ? Tout en continuant de fixer Samuel, Mehmet pose ses mains sur ses hanches, puis les laisse glisser lentement jusqu'aux fesses qu'elles caressent avec insistance. » (pp. 46-47)

Certes, Samuel cherche par tous les moyens à fuir ses tortionnaires, des Turcs avinés et concupiscents. Pourtant les pages où se déroule le cérémonial du « viol », les scènes où le héros coule vers la mort sous la brutalité des bourreaux sont empreintes de sensualité.

« Le rêveur d'Orient » va plus loin. Samuel, saisi par un tourbillon de sévices que rien ne laissait pressentir, accepte de relire son passé et d'en saisir tous les signes cachés par les codes.

Bientôt une autre vision chasse la précédente : sur un lit, un homme jadis familier se caresse et fait signe à Samuel d'approcher. Le souvenir se précise ; la scène se recompose... La ferme des Aubraies était déserte ; tout le monde était parti à une fête champêtre, à l'exception d'un domestique qui faisait la sieste dans une chambre exiguë attenante au grenier, et de Samuel qui étudiait dans la grand-salle. Il avait entendu la voix de l'homme l'appeler. Il avait gravi l'escalier, le cœur battant sans savoir pourquoi. Quand il était entré, l'autre avait repoussé la porte du pied, pour les enfermer. Le valet, nu sur son grabat, caressait son sexe dans un mouvement régulier, sans quitter l'adolescent des yeux. Sa peau brune, moite, luisait sur ses muscles. Il invita le garçon à se rapprocher, mais celui-ci ne pouvait avancer ; il tremblait de tout son corps et son sang cognait dans sa tête. Sous le toit de tuiles, la fournaise semblait suffocante ; dehors, elle bourdonnait dans la campagne. Samuel repérait les bruits pour essayer de résister au trouble qui l'engourdissait. Une poule qui venait de pondre caquetait du côté du poulailler ; une vache restée à l'étable meuglait par moments. Le temps s'était arrêté. Le valet continuait de se caresser, les yeux mi-clos, un sourire presque imperceptible aux lèvres. Une plainte douce lui échappa quand la semence jaillit, éclaboussant son ventre. L'adolescent s'effondra alors sur le bord du lit en poussant la même plainte quand il se sentit délivré à son tour. La main de l'homme s'était posée sur son épaule. Ils étaient demeurés ainsi jusqu'à ce que la respiration régulière de l'autre avertît Samuel qu'il dormait. » (pp. 57-58)

Le rêveur d'Orient, Manuel Audran

Les jouissances sont complexes : être en proie et/ou être vainqueur. Etre proie des événements mais aussi être personnage gagnant d'une autre vérité, celle d'un corps qui ignore ses véritables fringales. Accepter de savoir que la jouissance sexuelle atteint parfois ses plus hauts sommets quand la violence s'en mêle. Dur à confier, à dire, à écrire car c'est alors prendre le risque d'être désigné à la vindicte.

L'histoire le sait : la frénésie sexuelle est d'autant plus débridée que le contexte social est perturbé.

« Mehmet reste seul debout : Reza semble dormir ; les trois autres sont étalés sur le plancher, sans vie apparente. Alors il s'agenouille près de Samuel, le retourne, lui écarte les jambes. Il baisse son pantalon d'un geste rapide, crache dans sa paume pour mouiller son sexe avant de s'allonger sur Samuel qu'il pénètre sans ménagement. Réveillé par la douleur Samuel hurle. D'une main Mehmet lui ferme la bouche et le tient serré, à moitié étranglé. Le nez en sang, la bouche bâillonnée par une main énergique, les lèvres écrasées, Samuel étouffe. Il essaye de se débattre, mais son corps est plaqué au sol par le poids et la force de Mehmet qui prend son plaisir dans un mouvement régulier, poussant la pénétration aussi profond qu'il le peut. Après quelques coups de boutoir plus violents, le corps du Turc se crispe. Il laisse échapper des beuglements d'animal en rut, puis se retire brusquement et se lève. Il saisit en jurant une bouteille qu'il vide avant de s'avachir contre son accordéon, et il s'endort au bout de quelques instants. » (pp. 70-71)

Manuel Audran rappelle, que tout ce qui est étranger à chacun, possède une version fantasmatique : le plaisir grandit hors des frontières, quand il est coupé des conventions. Le plaisir a besoin du dépaysement, loin de la morale quotidienne.

■ Le rêveur d'Orient, Manuel Audran, Editions Phébus, 124 pages, 1991, ISBN : 978-2859401344

Présentation de l'éditeur : La passion, fût-elle vouée à une ville – ici Istanbul – n'est jamais une affaire innocente. L'apprend à ses dépens l'insoucieux Samuel, fraîchement débarqué dans la Turquie de ses rêves, bientôt happé à son corps défendant par une aventure qui le dépasse et dont il cherche en vain la clé. La promesse d'évasion se trouve brutalement détournée vers une captivité sans pourquoi. Sous un soleil cruel, passé et présent tissent un affolant contrepoint, tandis qu'au fil d'une troublante mise à nu, la marionnette humaine dépouille un à un tous ses masques.

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Une amie qui vous veut du bien, Ruth Rendell (Nouvelles)

Publié le par Jean-Yves Alt

Ruth Rendell a obtenu le prix « Edgar Atlan Poe Award » (Goncourt anglo-saxon du polar) en 1985 pour « The New Girl-Friend », étonnamment traduit par « Une amie qui vous veut du bien ». Cette nouvelle s'ouvre par un dialogue plein de sous-entendus :

« Tu te rappelles ce que nous avons fait la dernière fois ? demanda-t-il. Il y avait des semaines qu'elle attendait cette question.

Oui ?

Je me demandais si tu aimerais recommencer. »

Christine, jeune femme extrêmement timide dont le mari Graham est le premier et le unique homme de sa vie, s'absente pour passer quelques heures avec sa « nouvelle bonne amie », David, qui est un ami du couple, lui-même marié mais qui aime se travestir.

Ce qui n'est, apparemment, qu'une innocente distraction va tourner au drame, car David va tomber amoureux de Christine…

Comme souvent chez Ruth Rendell (et dans la vie), aucun des personnages n'est réellement ce qu'il semble être. Et la confusion des genres va déboucher sur la confrontation dramatique des véritables pulsions des personnages.

Ruth Rendell a fait de l'homosexualité un thème et un modèle à part entière. Elle a joué un indiscutable rôle de précurseur dans le polar.

■ Une amie qui vous veut du bien, (The new girlfriend), Ruth Rendell, Editions Le Masque, 1989

Présentation de l'éditeur : Vous croyez encore que les meurtres sont commis par des monstres sanguinaires pour des mobiles aussi répugnants que complexes ? Vous croyez encore qu'on ne tue – à l'arsenic – que de riches héritières lors de lointaines croisières ? Erreur ! Il existe une foule de meurtres – et d'assassins – très ordinaires, très quotidiens, qui tuent à leur échelle : pour de petites choses, pour des détails. Après tout, le meurtre, c'est comme le reste : à chacun selon ses besoins...


Du même auteur : Ces choses-là ne se font pas & La gueule du loup - Un amour importun

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Les funérailles de la Sardine, Pierre Combescot

Publié le par Jean-Yves Alt

Dieu créa le monde en six jours et le septième, il se reposa. C'est faux, affirme Pierre Combescot, dans ce roman, par la bouche du pape Hilaire : « Le septième, il inventa le roman et se mit à écrire pour l'homme l'histoire de l'homme, une parole d'éternité, un travail toujours en progrès. »

Mais l'homme, sa créature, se rebella. Il tenta de se faire l'égal de Dieu par le roman. « Dieu avait perdu le monde parce que l'homme lui avait dérobé ce qu'il avait de plus cher : le Verbe. »

Ces quelques réflexions, ironiques et insolentes, situent d'emblée le niveau où se placent Pierre Combescot et, surtout, son narrateur. Elles montrent que l'acte romanesque ne résulte pas d'une simple démangeaison narcissique, mais plutôt d'une entreprise terroriste qui vise à déstabiliser l'ordre des choses et à se l'approprier.

Mais tout cela n'est que l'aboutissement d'une histoire riche en rebondissements.

La première partie du roman nous entraîne à Florence, dans les années 1530, en pleine Renaissance. Là, un certain Lorenzo de Médicis, plus connu sous le nom de Lorenzaccio, nous explique par quel concours de circonstances il fut amené à tuer son bien-aimé Alexandre, duc de Florence, non sans s'être copieusement envoyé en l'air auparavant. Sa destinée de Brutus florentin, influencée par une biographie de Lucius Sergius Catilina, premier révolté de l'Histoire, nous permet en outre de rencontrer un Machiavel hautement revisité par Combescot et surtout un Don Michele, bourreau des Borgia, métaphysicien à ses heures et amateur éclairé de peinture, qui n'hésite pas à faire assister les jeunes artistes à ses exécutions.

La seconde partie, qui s'enchaîne sans transition à la première, nous reporte plusieurs siècles en arrière, au Bas-Empire romain, lorsque la chrétienté commençait à faire vaciller le pouvoir païen. Cette fois, c'est un empereur sans nom qui, pour contrarier la nouvelle religion, rédige un Evangile dit « de la sardine » et finit dans les égoûts, dictant sa propre version de la conjuration de Catilina.

La troisième, enfin, se passe à une époque récente, entre la mort de Paul VI et l'élection de Jean Paul Ier, et met en scène une nouvelle conspiration, fomentée par un certain Lorenzo Sardin et sur laquelle veille le préfet de police de Rome, le préfet Acciaiuoli.

Ces trois parties ne forment que trois versions différentes et déformées d'une même histoire.

Le cadre de cet éternel retour, c'est l'Italie, éternelle elle aussi. Et là, Combescot s'en donne à cœur joie : sa "Botte" est peuplée de créatures en tout genre, papes incestueux ou ex-joueur de football devenu travesti, eunuque africain ou proxénètes de la plus haute volée.

De la même manière que le récit de Combescot est circulaire, sa phrase s'enroule en une spirale infinie : on y perd parfois son latin, mais ce torrent de métaphores, agrémenté d'une langue verte à faire rougir les plus délurés, est écrit avec une syntaxe particulièrement élaborée.

■ Les funérailles de la Sardine, Pierre Combescot, Editions Grasset, 1986, ISBN : 2246374510

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