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La voie du ténor, Dorian Paquin

Publié le par Jean-Yves Alt

Jésus, que son amant Lu appellera Malin, a quarante ans. Ténor célèbre couvé par deux femmes, sa mère et sa maîtresse, il perd sa voix. Infirme, dans l'optique du monde ou il évolue, il rencontre un autre infirme, un lilliputien que personne n'a jamais aimé.

Amputés d'une expansion vitale, l'amour, ils se trouvent, s'aiment mais ne s'enferment pas dans un couple aveugle. Ils ne perdent pas de temps dans les tergiversations que pourrait susciter leur nouvelle expérience. Ils vivent ce que les autres appellent l'homosexualité comme un miracle. Seule la mère du ténor ausculte les livres, pour s'armer contre le vice.

Le surprenant roman de Dorian Faquin traite de l'amour entre hommes de manière inédite. L'aventure physique n'est pas fondamentale.

Récit d'un amour absolu, « La voie du ténor » est un hymne à la vie. Les deux hommes brûlent le passé mais ne se consument pas en vaines interrogations. Régénérés par une forme neuve de la passion, ils renouent avec les anciens rites du bonheur. Le nain et la star interprètent leur déchéance sociale comme le signe d'un destin plus authentique. Ils quittent l'Europe fatiguée et entreprennent un voyage initiatique en Afrique.

Partir pour revivre. Sek les initiera aux fastes primitifs et ludiques d'une tribu noire. Lu en deviendra le minuscule roi. Ils y apprendront à ne pas souffrir de l'amour, apprivoiseront les multiples violences de la sensualité. Ils connaîtront l'extase de se créer soi-même. Dans le cérémonial du groupe se ravive l'intensité du moi.

« La voie du ténor » se clôt sur un chant wagnérien : l'homme arrache les câbles que notre civilisation greffe sur notre peau. Libéré des entraves, le ténor retrouve sa propre voix, sa voie, dans un individualisme sain, pleinement ouvert à l'amour de l'autre.

Lucide quant aux vicissitudes de la relation à autrui, chacun accepte d'aborder la communication amoureuse et sexuelle avec l'autre : le temps d'accéder a une autre dimension de lui-même.

■ La voie du ténor, Dorian Paquin, Éditions Le Pré aux Clercs, 1984, ISBN : 2714416519

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Un garçon, pris en flagrant délit d'adultère, est sodomisé par le mari

Publié le par Jean-Yves Alt

Jérôme Morlino ou Morlini (1ère moitié du XVIe siècle). Il est l'auteur de nouvelles, fables et comédies licencieuses qui furent brûlées pour leur indécence. Le premier recueil de ces nouvelles parut en 1520.

D'un jeune garçon qui, pris en flagrant délit d'adultère, fut sodomisé et frappé de verges par le mari.

[…] Or, vers la onzième heure du soir, le mari, devançant l'instant de son retour, frappe à la porte de sa maison, appelle, et va jusqu'à faire retentir un sifflet pour annoncer sa présence. Mais c'est en vain qu'il s'annonce : personne ne lui répond. Alors, augurant des pires malheurs, il brise les gonds de la porte d'un mouvement si furieux que ni Forculus ni Limentius ni la déesse Cardina elle-même ne l'eussent empêché de franchir l'huis de sa demeure. Parvenu à la chambre, il voit sur le lit sa femme avec un amant dans les bras. Un tel outrage de la couche conjugale ne semble pas, tout d'abord, l'émouvoir ; seuls les coupables, en s'éveillant, restent accablés de honte et de stupeur. Remarquant tout soudain la beauté du jeune homme, ainsi que son trouble, il dit alors : « Ne crains rien, bel enfant, je ne serai point si cruel que d'être bourreau de ton exploit, moins encore d'appeler sur la tête d'un aussi joli garçon la rigueur de la loi Julia. Seulement, pour que de baiseur tu te vois baisé à ton tour, je ferai servir tes charmes au plaisir de mon lit. Tu seras mon giton et, comme tel, devras te soumettre à mes désirs. Je te partagerai avec ma femme et tous les biens de la communauté ; et, par toi je trancherai notre différend et de telle façon qu'une seule et unique couche nous servira à tous trois, sans conteste, car je m'aperçois que j'ai vécu jusque-là en telle intelligence avec mon épouse que ce qui plaît à l'un ne saurait déplaire à l'autre. »

Ayant ainsi discouru, il se dépouilla de ses habits et entra dans le lit. Puis saisissant l'enfant dans ses bras, sans se soucier aucunement de sa résistance ni de ses cris, par un effort vigoureux, en lequel se manifestait bien plutôt le désir qu'il avait de le châtier que de jouir, il lui fit subir, mais à l'opposé de la voie naturelle, une opération contrefaisant assez bien celle que le téméraire jouvenceau avait généreusement pratiquée sur la maîtresse de céans. Ce fut en vain que l'adolescent tenta de se dérober aux brutales caresses de celui qu'il avait cru berner. Il dut en supporter jusqu'au bout l'humiliante contrainte, l'autre se rassasiant avec un goût cruel de ce plaisir jadis en faveur à Sodome, plaisir qui se doublait en la circonstance d'une soif de vengeance.

Ils passèrent la nuit en conjonctions de ce genre. Aux premiers feux de l'aurore, le mari appela deux solides valets auxquels il ordonna de se saisir du jeune homme et, autant que ce dernier le put supporter, il fustigea de verges ses fesses charmantes, en lui disant : « Voilà pour te punir, toi, qui au sortir de l'enfance, ose rivaliser avec les libertins et te glorifier du crime d'adultère. »

Ce galant, ce présomptueux la veille, s'enfuit, mortifié mais heureux néanmoins de devoir son salut à une flétrissure de sa personne, dont il n'eut point de peine, on s'en doute, à se contraindre de garder le secret. Pour l'épouse coupable, le mari se contenta de mettre sous clef ce giron dont elle était si prodigue en s'écriant : « – Maintenant, je suis sûr d'y pénétrer seul. »

Cette nouvelle permet de vérifier l'adage que « tout semblable trouve ici-bas son semblable ». Elle démontre en outre qu'il ne faut point se fier aux femmes qui ont le « sadinet » libre.

in Un homme, un homme, Hugo Marsan, éditions Autrement, 1983, ISBN : 2862601233

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Conduite à gauche, Hervé Claude

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans ce roman au ton feutré, la révélation a lieu de l'autre côte du Channel. Même si le vrai voyage est intérieur. Pour Erwan, en rupture professionnelle et maritale, les brouillards de Brighton recèlent des rites décisifs.

Ces découvertes, pour un homme blessé, passent par l'amour. Erwan ne s'inquiète pas de ses orientations sexuelles : ce qu'il faut atteindre dépasse le genre du partenaire.

Journaliste parisien, il s'exile à Brighton le temps d'un stage. Le dépaysement permet une écoute plus intime de son être. Il a trente ans, l'âge des premières solitudes. Erwan couche avec Pat, son hôtesse, mais reste frustré après cette évasion strictement sexuelle.

Avec Rupert, un écossais roux, il connaît le sexe au masculin, mais aussi une particulière tendresse qui apaise son errance sans altérer sa liberté.

Ni Pat, ni Rupert n'apportent de réponse au vide de sa nouvelle disponibilité. Mais Rupert est un homme, et Erwan devine sa propre fragilité au travers de désirs qui bousculent les références viriles.

En devenant amoureux d'un gay, Erwan amplifie son rapport au monde et refait son éducation sentimentale, par une autre souffrance et un autre plaisir.

« — […] à Brighton le week-end, il y a beaucoup de choses à faire, des tas de mecs... surtout en septembre. Ça justifie mon séjour ici...

Il dit cela sans forfanterie, à peine une pointe de défi. Détendu, souriant, maîtrisé, tout le contraire d'Erwan.

— Qu'as-tu fais ?

— Les boîtes et du sexe...

— Tu connaissais les types ?

— Non et à présent pas plus, je ne garde jamais d'adresse et je ne me souviens jamais des visages. Alors ne me demande pas leurs prénoms...

Erwan découvre un monde qui le fascinerait certainement si ce n'était pas Rupert qui le lui faisait découvrir. Il envie cette liberté totale de Rupert. Mais qui est réellement cet homme, tantôt en costume soigné qui prend le soleil avec élégance sur une promenade de bord de mer et tantôt dépenaillé, fréquentant des bars louches. Un ami ? Il faudrait une complicité à laquelle ils ne peuvent plus prétendre. Une relation de vacances ? Ils en savent trop et pas assez l'un de l'autre. » (pp. 123/124)

Récit d'initiation, « Conduite à gauche » n'a rien à voir avec la politique. C'est l'enrichissement d'une vie par des conduites différentes : (cesser de s'obstiner à se conduire d'un seul côté de la voie.

Ce roman intelligent est délicatement subversif. Le cérémonial secret de la marginalité – le temps de ressusciter les pulsions de l'enfance – éclaire la vie d'Erwan. L'éclairera longtemps après, même si, en apparence, l'existence récupère ses premières frontières.

■ Conduite à gauche, Hervé Claude, Éditions Ramsay, 1984, ISBN : 285956361X


Du même auteur : Le jeu de la rue du Loup

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Saint-Pierre-des-Corps, Hugo Marsan (Nouvelles)

Publié le par Jean-Yves Alt

Avec ce court recueil de nouvelles – univers tendre et terrible où la jeunesse est reine –, Hugo Marsan exprime, une des grandes cruautés terrestres : la solitude du désir.

Ainsi, ces six nouvelles, aux histoires et aux personnages très différents, racontent-elles la même rencontre, toujours vaine, de celui qui, aux yeux de la société, a déjà vécu, avec celui qui découvre le monde dans la fougue et l'inconscience.

Mais rien ne saurait mourir pour ces hommes qui vivent avec cet indéfectible et terrible compagnon qu'est la mémoire.

Qu'il s'agisse…

▪ de ce voyageur à jamais marqué par l'apparition d'un garçon de quinze ans dans son compartiment (Saint-Pierre-des-Corps)

▪ du garçon installé dans une maison de poupée, trouvant avec un compagnon le prolongement du plaisir solitaire (La maison de poupée)

▪ de l'amour maternel comme d'une référence idéale (Iphigénie)

▪ de ce garçon qui vit depuis toujours avec sa peur et fait tout pour l'exorciser (Cher voleur)

▪ de Frédéric, un gigolo snob, que l'amour pour un adolescent fait déraper et même chuter (L'Éminence rose)

▪ de cet homme blessé dans son amour et qui se souvient d'Émile, de Frédéric, d'Emmanuel, ces trois enfants qui, au-delà des épreuves, ont formé une véritable chaîne de la tendresse (Le chemin latéral)

… la solitude est toujours au rendez-vous de la passion.

Hugo Marsan est un écrivain de la mémoire, un architecte subtil et singulier des images du souvenir, un bâtisseur d'empires imaginaires dans lesquels les mots enfantent des images qui touchent à la fois le cœur et l'esprit.

Toutes ces nouvelles rendent le son d'un romantisme, corrigé par une clairvoyance désespérée. À travers les différents personnages, les chagrins, les désirs, les sacrifices, les renoncements, les rapports femme-homo, mère-fils… ouvrent leurs spirales de cendre où scintillent des diamants.

« Saint-Pierre-des-Corps » propose l'initiation à une solitude, stupéfiante par le luxe d'imaginaire qu'elle propose : peut-on rejoindre l'autre ailleurs que dans son corps ?

■ Saint-Pierre-des-Corps, Hugo Marsan, Éditions Persona, 1984, ISBN : 2903669236


Du même auteur : Monsieur désire - Le balcon d'Angelo - La troisième femme - Le labyrinthe au coucher du soleil - Véréna et les hommes - Saint-Pierre-des-Corps - La femme sandwich - Les absents

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Un instant d’éternité et autres nouvelles, E.M. Forster

Publié le par Jean-Yves Alt

Edward Morgan Forster souhaitait brûler la plupart de ses nouvelles. Nous sommes redevables à ses amis et compagnons de fredaines, Lytton Strachey et T.E. Lawrence, à qui il les montra, d'avoir évité un tel naufrage : car les treize nouvelles d'« Un instant d’éternité » dévoilent l'autre visage de l'auteur de « La route des Indes ».

Un rapport et un lien unissent ces treize récits : le souci constant de brocarder la respectabilité britannique.

Dans la nouvelle « Albergo Empédocle », Lord et Lady Peaslake et leurs amis impressionnent, par une entente tellement harmonieuse : en apparence pas un cil ne bouge, un groupe vraiment charmant, mais un tant soit peu éteint et silencieux pendant le voyage qui les mène de Palerme à Agrigente.

Un fil plus ténu relie ces treize récits l'un à l'autre, dans chacun d'entre eux, un événement, une rencontre imprévue vient craqueler cette façade de respectabilité.

Dans « Albergo Empédocle », le personnage d'Harold, délaissant sa fiancée Mildred Peaslake, s'endort-il du sommeil d'Endymion hors du sentier qui mène au temple, entre deux fûts de colonne : « Son corps déborde de vie, plein de la générosité de la terre et de la chaleur du soleil », un abandon inadmissible pour un citoyen de Sa Gracieuse Majesté, toujours soucieux d'un spectateur éventuel.

Dans « L'obélisque » et « Arthur Snatchfold », c'est un peu plus choquant :

« L'obélisque » relève tout à fait de l'humour anglais traditionnel, par son côté voleur-volé, arroseur-arrosé ; en l'espèce il s'agirait plutôt de la cocufiante-cocufiée...

« Arthur Snatchfold » se rapproche plutôt de Maurice mais comme le héros de Mort à Venise, un veuf, Sir Richard Conway, fait un jour la rencontre de la Beauté, pas sous les traits d'un blond éphèbe, déambulant dans le hall d'un hôtel de luxe, mais sous les traits d'un laitier musclé : chacun sait que le cliquetis matinal du « milkman » rythme autant la vie d'un Anglais qui se respecte que le rituel thé de l'après-midi ! Un peu plus tard Conway, en échancrant le col de chemise de Snatchfold, s'aperçoit, comme Hilda dans « L'obélisque » ou « Maurice » dans le roman qui porte son nom, que la gorge d'un laitier, d'un marin ou d'un garde-chasse ouvre plus d'horizons au désir que celle d'un aristocrate ou d'un instituteur.

Bien que, dans tous les nouvelles, Forster tourne le commutateur électrique un peu trop tôt, il suggère magnifiquement l'orgasme, par l'évocation fugace du décor environnant.

Par la bouche de Snatchfold, se découvre le message et la vraie morale de cet instant d'éternité :

« Qu'est-ce que ça peut bien leur faire, aux autres, si cela ne nous fait rien à nous ? »

À lire absolument !

■ Un instant d’éternité et autres nouvelles, E.M. Forster, Éditions Christian Bourgois, 2003, ISBN : 2267016559


Du même auteur : Maurice

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