En ce printemps de 1972, c'est la mode de parler de la Chine. Tout le monde s'y met, de la droite à la gauche.

 

En attendant qu'André Baudry aille à Pékin comme Richard Nixon et y soit accueilli sur la place de la Paix-Céleste, à défaut de M. Chou En-Laï, par le chef de l'Association des Homosexuels Rouges, un livre remarquable, récemment paru, nous donne l'occasion de nous joindre au chœur de la grande presse et de rêver un peu à l'Empire du Président Mao.

 

Hâtons-nous, du reste, pour prévenir toute erreur d'interprétation, d'annoncer la couleur : ce n'est pas le rouge. Il s'agit dans ce livre, non de la Chine communiste, mais de la Chine ancienne, des origines au XVIIe siècle. Sur la Chine d'aujourd'hui, j'avoue posséder fort peu d'informations d'ordre homophile. Je, me rappelle avoir lu, voici quelques années – c'était au temps de la Révolution culturelle –, dans un hebdomadaire qui était sans doute le Nouvel Observateur, une anecdote dont j'ai malheureusement oublié de noter les termes exacts, mais dont je garantis la substance. Un journaliste européen en visite en Chine, se documentant sur le mariage, la famille, la sexualité, avait eu la naïveté de poser à son interlocuteur chinois – un officiel du Régime – la question suivantes : « Et l'homosexualité ? » Incompréhension du Chinois : « Qu'est cela ? » Explications du journaliste (gestes à l'appui ? l'histoire ne le dit pas). Et cette réplique merveilleuse du digne officiel : « Quelle horreur ! De telles aberrations n'existent pas en Chine. Autrefois, peut-être, au temps du féodal-capitalisme... Mais maintenant il n'y a même pas de mot pour désigner cette chose dans la Chine marxiste-léniniste du Président Mao. »

 

J'ai gardé mémoire de cette anecdote, car elle réunit un admirable raccourci de tout ce que j'abhorre le plus au monde : l'hypocrisie, l'aveuglement, le fanatisme, l'ignorance, le puritanisme, et la tendance à prendre l'interlocuteur pour un imbécile. En admettant même que la nouvelle Chine ait fait disparaître la prostitution des adolescents, qui était une des tares de la Chine décadente d'autrefois, comment pourrait-elle échapper à la loi de la nature et à l'universalité du phénomène homophile ? Un journaliste de Plexus (1) écrivait naguère que le puritanisme imposé par le Maoïsme dans les relations intersexuelles entraînait une augmentation « alarmante » de l'homosexualité masculine. Sans doute voyait-il assez juste, car ce puritanisme est attesté par de nombreux témoignages ; tout récemment encore, Michel Gordey constatait que « le Parti demande aux jeunes gens de ne pas se marier avant vingt-sept ans et de s'abstenir de rapports sexuels, car cette énergie serait gaspillée sans que les masses en profitent... » (2).

 

Sur l'étalage de pédérastie dans la Chine d'avant le Maoïsme, les documents abondent. Simone de Beauvoir y insiste, avec une horreur de bourgeoise bien pensante, dans La Longue marche (1958). Deux romans qui eurent leur heure de célébrité, Shanghai secret de Jean Fontenoy (1938) et Bijou de ceinture de Paul Soulié de Morant (1926), mettaient en scène le monde de la prostitution des adolescents. C'était même une sorte de lieu commun littéraire, largement exploité par les moralistes chrétiens et par les propagandistes de l'influence européenne.

 

Mais, jusqu'à présent, nous manquions de moyens de savoir dans quelle mesure le puritanisme actuel d'une part, l'ancienne débauche commercialisée d'autre part, correspondaient à une tradition culturelle authentiquement chinoise. Cette lacune est comblée grâce à l'ouvrage auquel je faisais allusion plus haut, et qui est un des plus passionnants que j'aie lus depuis longtemps : La vie sexuelle dans la Chine ancienne, de Robert Van Gulik (3).

 

Un mot d'abord sur l'auteur du livre. Robert Van Gulik, mort en 1967 à l'âge de cinquante-sept ans, était un diplomate hollandais qui vécut la plus grande partie de sa vie en Extrême-Orient, où il fut notamment ambassadeur à Tokyo. Connaissant à fond les différents dialectes chinois, le japonais, plusieurs des langues de l'Inde, il publia des études d'érudition sur ces pays, et se délassa en écrivant de charmants romans policiers chinois, regroupés sous le titre Les Enquêtes du juge Ti, qui font les délices des amateurs de littérature policière exotique (4). Mais surtout, il se passionna pour la sexologie, et recueillit en vingt-cinq ans d'étude les éléments littéraires, historiques, artistiques, de cette œuvre magistrale parue en 1961 en anglais sous le titre Sexual Life in Anciens China, et dont voici aujourd'hui la traduction française – excellente –, comblant une grave lacune de notre documentation.

 

Est-il besoin de le préciser ? C'est un ouvrage de haute culture, non de « vulgarisation », encore moins de gaudriole. Ceux qui l'achèteraient dans les sex-shops (si on l'y trouve) risqueraient d'être fort déçus. Les illustrations, notamment, sont des plus pudiques. Pour trouver les images correspondant au texte, il faut acheter l'album d'Etiemble, « Yun-Yu », mais celui-ci n'est malheureusement pas à la portée de toutes les bourses (5).

 

Les lecteurs d'Arcadie savent que, dans toutes les civilisations, la sexualité est profondément enracinée dans la religion (6). Cela est plus vrai encore qu'ailleurs lorsqu'il s'agit des civilisations d'Extrême-Orient, où la sexualité, loin d'être « exclue » de la spiritualité comme elle l'est en Occident depuis l'avènement du christianisme, y est au contraire étroitement intégrée.

 

C'est donc à juste titre que Robert Van Gulik, dès le premier chapitre de son livre, étudie les origines de la religion chinoise, telle qu'elle apparaît aux temps les plus lointains (Ier millénaire avant J.-C.) dans le classique Yi-king ou « Livre des Mutations ». C'est dans ce traité qu'est exposée pour la première fois la théorie fondamentale du vin et du yang, qu'il faut résumer ici brièvement (7). Le yin et le yang sont, ramenés à leur définition fondamentale, le « principe femelle » et le « principe mâle » dont l'équilibre conditionne l'harmonie de l'univers. A chacun de ces deux principes correspondent une multitude de notions antagonistes : yin est l'élément femelle, mais aussi la terre, l'eau, la lune, le froid, l'hiver, le Nord, la planète Mercure ; Yang est l'élément mâle, le ciel, le feu, le soleil, la chaleur, l'été, le Sud, la planète Mars. Ainsi conçue, l'union sexuelle devient à la fois le symbole et l'image de l'ordre du monde. L'expression traditionnelle yun-yu, littéralement « nuage et pluie », résume cette union, indispensable à la naissance de la vie sous toutes ses formes ; elle représente aussi bien la pluie d'orage fécondant la terre que l'acte sexuel (c'est pourquoi Etiemble l'a prise comme titre de son album de reproductions érotiques chinoises).

 

Une telle philosophie, on le conçoit, n'a rien en soi de particulièrement favorable à l'homosexualité, puisqu'elle fait tout reposer sur l'union de l'homme et de la femme. Mais les spéculations des philosophes taoïstes, à partir du VIe siècle avant J.-C., en mettant l'accent sur l'intime fusion des deux principes yin et yang à l'intérieur d'une même nature (et non plus seulement sur leur rapprochement ou sur leur conjonction), aboutirent à faire de l'hermaphroditisme une sorte d'idéal philosophique, de « quasi-divine perfection » (8). Aussi, très vite, l'homosexualité fut-elle acceptée, sous le nom cosmique de fan-yun-fou-yu, « les nuages renversés et la pluie en sens inverse » (9).

 

Cependant – la remarque est d'importance – si elle fui, depuis l'Antiquité, largement répandue, elle ne donna jamais lieu à une doctrine philosophique ou morale, comme en Grèce par exemple, ni même à une littérature particulière, comme dans l'Islam médiéval. La raison en est, évidemment, que toute la tradition chinoise concernant la vie sexuelle est profondément marquée par le taoïsme, qui assimile l'action réciproque du yin et du yang à une opération alchimique dont le résultat ultime est l'immortalité, et dont la technique est la suivante : l'homme doit, non pas gaspiller son fluide vital en éjaculant mais le conserver, l'emmagasiner, le « refouler vers le cerveau », après l'avoir enrichi au contact du fluide féminin, au moyen de l'orgasme retardé. Autrement dit, il s'agit de faire l'amour le plus souvent possible avec le plus de femmes possibles, en jouissant le moins souvent possible. Tout plaisir sexuel pris en dehors du contact homme-femme, qu'il s'agisse de la masturbation ou de l'homosexualité, est certes permis (ce n'est pas une question de morale), mais constitue une déperdition d'essence yang, donc compromet l'accès de l'homme à l'immortalité (10).

 

(On reconnaît, en passant, la source, typiquement chinoise, de la théorie du Président Mao sur l'abstention des relations sexuelles, citée plus haut.)

 

Mais, répétons-le, à côté de la doctrine magico-religieuse du taoïsme et de la morale officielle de Confucius (respect de l'Empereur et de l'autorité paternelle, culte des ancêtres et de la famille), les mœurs réelles ont toujours fait, en Chine, une large place à l'homosexualité, et la tradition culturelle l'a parfaitement assimilée.

 

Nous ne parlerons pas ici de l'homosexualité féminine. Elle fut, paraît-il, très répandue de tout temps dans les harems chinois, et il y eut même des confréries de lesbiennes fanatiques qui faisaient serment de tuer celles qui trahiraient, c'est-à-dire qui coucheraient avec des hommes (11). Les militantes de SCUM et de HELL ont de qui tenir ! Mais nous nous bornerons, selon les limites de notre compétence, à l'homosexualité masculine.

 

Celle-ci porte, en chinois, plusieurs noms, les uns aimables, les autres moins. On appelle l'amour entre hommes han-lin fong, « mœurs d'académiciens » (12) : preuve que, en Chine aussi, on prête volontiers aux intellectuels le goût de ce plaisir. Les deux amis Hsi K'ang et Yuan Ki, dont nous conterons plus loin l'histoire, sont peut-être à l'origine de ce sobriquet.

 

Moins flatteur est le terme de wang-pa, « fils de tortue », à la mode depuis le XVIIIe siècle, la tortue étant réputée symbole de ces mœurs, de sorte que le signe d'écriture qui la désigne sert comme graffiti obscène dans toute la Chine (13).

 

Mais le nom le plus poétique est toan-hsieo, « manche coupée », qui remonte à une charmante anecdote classique du Ier siècle avant J.-C. L'empereur Ai-ti avait pour amant le jeune Tong Hsien ; un jour que Tong Hsien s'était endormi sur la tunique d'apparat de l'empereur, celui-ci fut appelé pour donner une audience. Plutôt que de réveiller son jeune ami, il coupa la manche de la tunique, et le terme de « manche coupée » est resté tout au long de l'histoire de Chine pour désigner l'amour masculin (14).

 

Cette dernière anecdote montre que, comme dans l'Islam du Moyen Age, l'homosexualité chinoise revêt volontiers un aspect princier et élégant. Innombrables sont les empereurs qui ont eu, à côté de leurs femmes et concubines, des amants, dont plusieurs ont joué un rôle important dans l'histoire. Citons, à travers les siècles, Long-Yang-Kiun, favori et premier ministre du prince de Wei au ive siècle avant J.-C., dont le nom est resté symbolique pour désigner un homosexuel (15) ; le prince Toan (IIe siècle avant J.-C.) qui fit exécuter son jeune amant parce qu'il le trompait... avec ses femmes. A la cour des premiers empereurs de la dynastie Han (IIIe-IIe siècles avant J.-C.) foisonnaient les mignons, fardés et couverts de bijoux. L'empereur Lieo Tze-Ye (Ve siècle après J.-C.) fut une sorte d'Héliogabale chinois, « s'accouplant indistinctement avec des hommes et des eunuques », et périt assassiné (16).

 

Les époques plus récentes ne sont pas moins riches en anecdotes de cette nature. La cour des derniers empereurs de la dynastie mongole des Yuan, descendants de Gengis Khan, était pleine de jeunes gens fardés et efféminés (17). Ait XIXe siècle encore, l'empereur Kia-K'ing (1796-1820) vivait entouré de jeunes favoris et d'eunuques (18).

 

Mais il serait sans intérêt de multiplier ces exemples, qui ne sont pas essentiellement différents de ce que nous offrent d'autres monarchies d'Orient, khalifes de Bagdad ou sultans de Constantinople, où mignons et concubines se sont toujours partagé équitablement la faveur des souverains.

 

Signalons plutôt, comme beaucoup plus typiquement chinoise, l'histoire du philosophe Hsi K'ang et du poète Yuan Ki (IIIe siècle après J.-C.), qui furent unis d'une amitié « capable de briser le métal et possédant le parfum des orchidées ». L'épouse d'un de leurs amis, Mme Chan, s'étant demandé quelle était exactement la nature de leurs relations, les invita à passer quelques jours chez elle et les épia par un trou percé dans la cloison. Elle fut si édifiée par ce qu'elle les vit faire qu'au matin elle déclara à son mari : « Ils en savent beaucoup plus long que toi sur ce sujet » (19). Ce qui est tout à l'honneur de l'homophilie ! L'histoire ne dit pas si le mari alla prendre quelques leçons de recyclage ni si son épouse s'en trouva bien.

 

Ces deux amants experts lancèrent la mode des couples d' « amis » littéraires, qui dura plusieurs siècles et fait partie de la tradition chinoise classique.

 

Tout au long du Moyen Age, les visiteurs étrangers furent frappés par la fréquence de l'homosexualité en Chine. Un voyageur arabe notait, au IXe siècle, que « les Chinois se livrent à la pédérastie avec de jeunes esclaves achetés à cet effet » (20). A l'époque Song (Xe-XIIIe siècles), considérée comme l'âge d'or de la Chine classique, « la prostitution masculine semble être un phénomène particulier aux grandes villes chinoises... K'ai-Fong, Hang-Tcheou surtout » (21).

 

Si – à l'inverse de la poésie arabe – la poésie chinoise classique ne semble pas avoir spécialement affectionné le thème pédérastique (du moins, ni Etiemble ni Van Gulik n'en font mention), en revanche, les romans érotiques chinois de l'époque Ming, qui constituent une littérature particulièrement abondante, font place à l'amour entre hommes. Dans le plus célèbre d'entre eux, King P'ing Mei (« Le Lotus d'or »), le héros, parmi cent aventures sexuelles, a une liaison avec son jeune page. Dans le Jeou p'ou t'oan (« Le tapis de prière en chair ») le principal personnage, Wei, a deux valets dont il se sert comme de femmes, « et il ne trouve guère de différence, sinon la longueur de leurs pieds » : on sait que les Chinoises se mutilaient les pieds pour porter des bottillons minuscules, réputés hautement aphrodisiaques (22).

 

Mieux encore : dans le roman de Ju-Chen Li, Fleurs dans le miroir, il est question d'un pays imaginaire où les sexes sont inversés (23).

 

Cette époque Ming (XIVe-XVIIe siècle) est d'ailleurs celle où la culture traditionnelle chinoise jette ses derniers feux, et où les érudits se préoccupent de recueillir les matériaux hérités du passé. C'est alors qu'un lettré écrit le Toan-hsieo-pien (« Récits de la manche coupée »), recueil de cinquante récits historiques sur l'homosexualité chinoise, malheureusement non traduit en langue européenne (24). Quelle mine de renseignements ce serait pour l'histoire homophile, si un orientaliste nous le rendait accessible par une traduction ! Un jour, peut-être...

 

Mais toute floraison porte en elle les germes de l'épuisement. C'est le cas de la Chine classique. A partir de la fin de l'époque Ming, une certaine forme de puritanisme hypocrite, liée à la sclérose intellectuelle et à la décadence politique, s'introduit dans la vie chinoise. Les romans érotiques continuent à fleurir clandestinement, mais tournent de plus en plus à la pornographie et perdent tout contact avec la tradition taoïste. L'homosexualité se réduit alors à la prostitution des jeunes garçons, qui choqua si fort les Européens lorsqu'ils commencèrent à pénétrer en Chine, et prend une teinte nettement péjorative. Le livre de Van Gulik, pour cette raison, s'arrête avec l'invasion mandchoue du XVIIe siècle et Etiemble, grand connaisseur de l'histoire chinoise, l'en approuve (25).

 

Nous en resterons donc là, nous aussi (26).

 

Ce bref survol nous aura permis, sinon de trouver dans la civilisation chinoise un équivalent de la Grèce antique pour ce qui est des aspects philosophiques et sociaux de l'homophilie, du moins de respirer l'air vivifiant d'une culture qui a su intégrer le sexe à son univers intellectuel et moral.

 

Il nous aura ainsi appris, ou rappelé, que l'Occident christianisé garde le triste privilège d'être la seule grande civilisation fondée sur le refus de l'amour homophile.

Il nous aura enfin amenés à mieux comprendre, peut-être, certains aspects de la Chine d'aujourd'hui, et à souhaiter que les dirigeants maoïstes sachent conserver à leur pays l'acquis précieux de son antique culture sexuelle, en refusant la tentation d'un puritanisme qui est le plus stérile aspect de la civilisation occidentale.

 

(1) 19 décembre 1968.

(2) Journal du Dimanche, 13 février 1972. — Sur ce sujet comme sur tous les aspects de la Chine communiste, on peut relire, malgré les quatorze ans écoulés, Le Nouveau Singe Pèlerin d'Etiemble (Gallimard, 1958) : cf. Arcadie n°67-68, juillet-août 1959.

(3) Gallimard, « Bibliothèque des Histoires », 1971. In-8°, 466 p. Prix : 40 F, illustré.

(4) Publiés dans la collection du Livre de Poche.

(5) Editions Nagel. Prix : environ 200 F.

(6) Voir Arcadie, n°160-162, avril et juin 1967 : Sexe et religion.

(7) Serge Talbot lui avait consacré une étude dans Arcadie n°77, mai 1960. Noter que le célèbre cercle bi-parti qui symbolise l'union du yin et du yang, et que divers mouvements homophiles ont adopté comme emblème, ne date, lui, que du XIe siècle après J.-C.

(8) Etiemble, Yun-Yu, p. 101. Les anciens Chinois établissaient un lien entre la fréquence de l'homosexualité et la naissance d'hermaphrodites (Van Gulik, p. 206).

(9) Van Gulik, p. 67.

(10) Cette doctrine est très proche du tantrisme indien, mais la question des relations entre le tantrisme et le taoïsme est beaucoup trop complexe et controversée pour que nous puissions l'aborder ici (voir Van Gulik, pp. 418-442).

(11) Etiemble, Yun-Yu, p. 143.

(12) Id.

(13) Van Gulik, p. 287.

(14) Van Gulik, p. 93.

(15) Van Gulik, pp. 53-54.

(16) Van Gulik, pp. 129.

(17) René Grousset, Histoire de Chine, 1942, p. 311.

(18) Id., p. 361.

(19) Van Gulik, p. 128.

(20) Etiemble, Yun-Yu, p. 143.

(21) Jacques Gernet, La vie quotidienne en Chine à la veille de l'invasion mongole, 1959, p. 110.

(22) Charles Commeaux, La vie quotidienne en Chine sous les Mandchous, 1970, p. 188.

(23) Tangents, sept. 1966. — Chose curieuse, les peintures et gravures érotiques qui fleurissent aussi en cette époque semblent ignorer l'homosexualité masculine, comme le remarque Van Gulik (p. 405). Peut-être est-ce parce qu'elles restent très inspirées par les anciens traités de sexologie taoïstes et leur philosophie du yun-yu ?

(24) Van Gulik, p. 93.

(25) Etiemble, Yun-Yu, p. 151.

(26) Pour la période « mandchoue » (XVIIe-XIXe siècles), on peut lire la très vivante Vie quotidienne de Charles Commeaux, citée plus haut (éd. Hachette, 1970).

  

Arcadie n°221, Marc Daniel (Michel Duchein), mai 1972

 

Publié dans : REVUE ARCADIE - Par Jean-Yves

Arvid Ivar, douze ans, est heureux de passer ses vacances estivales au camping avec son père divorcé récemment. Dans ce qu'il nomme son « livre d'or », le jeune garçon aime écrire ce qu'il vit. Et ce qu'il découvre autour de lui ne manque pas – très rapidement – de l'interroger. Il y a d'abord Roger Berg qui vit avec sa fille, Indiane, non loin du camping. Cette dernière, du même âge qu'Arvid, lui apprend que Roger est homosexuel. Indiane est délurée et hardie : aucun sujet (sexualité, nudité, puberté, pornographie, etc.) ne lui fait peur, contrairement à Arvid.

 

Le jeune garçon découvre que son propre père s'amuse beaucoup avec Roger, cet homme costaud qui aime la bière et la rigolade. Il trouve que le comportement de son père, professeur de Lettres, n'est pas digne tant il ressemble à celui d'un ado qui tombe amoureux pour la première fois.

 

Indiane n'apprécie pas plus cette idylle naissante entre les deux pères car elle convoite Arvid et pense que si les deux hommes se marient, Arvid et elle-même deviendront frère et sœur, ce qui pourrait, croit-elle, compromettre une amourette avec son nouvel ami. Mais Arvid n'est ni réceptif ni sensible aux œillades de sa camarade. Il attend plutôt avec impatience l'arrivée de son copain Frank.

 

Arvid et Indiane décident de trouver une stratégie pour séparer les deux hommes. Mais la mission se révèle plus compliquée que prévue puisque les deux pères sont tellement heureux qu'ils ne se préoccupent pas des manœuvres de leurs enfants. Tous leurs plans échouent.

 

LUND ERIKSEN ETE PAPA DEVENU GAY Arvid, qui est encore empli de préjugés sur l'homosexualité, se demande ce que les deux hommes peuvent bien faire ensemble quand ils sont seuls. Il imagine des choses dégoûtantes, renforcées par ce qu'il observe de la sexualité de son chien Waldo avec la chienne de Roger, Lady ; ce qui vaut des pages assez drôles.

 

Le lecteur se demande ce qui fait qu'Arvid est tant dérangé par le comportement de son père. Est-ce la peur de perdre son père, la peur du regard des autres par rapport à son père qui devient homosexuel, la peur de la puberté qu'il voit poindre chez Indiane et son ami Frank alors que lui ne ressent encore rien ? A moins qu'il ne s'agisse de la peur de cet autre qui est en lui-même et qu'il n'ose pas affronter… Car si grand bouleversement il y a, il est aussi chez Arvid, qui ressent bien qu'il n'est pas attiré par Indiane mais par Frank :

 

« C'était surtout Frank qui avait l'air de faire la conversation, et j'espérais en mon for intérieur qu'il n'était pas en train de raconter à Indiane une de ses blagues sur les pédés. Il marchait à grandes enjambées, bien droit, et gesticulait des bras tout en parlant ; le sac où il avait mis son maillot de bain venait régulièrement lui cogner le genou. Frank a des vraies jambes de footballeur, hyper musclées. Ça en impose. En plus, il a déjà du poil aux pattes, le veinard.

D'ailleurs, au niveau pilosité, il y avait aussi du nouveau ailleurs. Quand on est arrivés à la rivière, Indiane a emmené Lady le temps d'aller se changer dans la forêt. Frank s'est tourné vers moi et il a enlevé tee-shirt, short et caleçon dans le même mouvement. Ça m'a fait un choc : c'était carrément la jungle, par-là. Et le baobab avait bien grandi depuis la dernière fois. Je suis resté scotché. Uniquement parce que c'était bizarre, bien sûr. Waldo, à côté de moi, remuait la queue.

― Vous avez jamais vu un mec de votre vie ou quoi ? nous a demandé Frank en se redressant, les poings sur les hanches.

Je me suis dépêché de regarder ailleurs. Vers l'eau. J'ai simplement deviné, du coin de l'œil, qu'il enfilait son short de bain. En faisant claquer l'élastique.

Mon plan à moi, c'était d'aller me changer quelque part dans les buissons. J'ai tourné le dos à Frank et je me suis dirigé vers un bosquet, malheureusement trop déplumé pour me cacher intégralement.

― Oh, arrête ça ! a dit Frank. On va pas y passer la journée. Je t'ai déjà vu à poil avant. » (pp. 226-227)

 

Si l'histoire est sympathique (je pense qu'elle plaira au public adolescent), j'ai été déçu par les longueurs (les plans des deux ados pour séparer leurs pères occupent les 2/3 du livre) et par le regard excessif et surfait des jeunes sur les pratiques sexuelles supposées des deux hommes.

 

Heureusement, la mère d'Arvid a une présence intelligente : elle tente de trouver les mots pour lever les angoisses de son fils à propos de l'homosexualité de son ex-mari :

 

― C'est ta faute. Il est super bizarre depuis que tu l'as quitté.

― Pour ton information, nous étions d'accord tous les deux pour divorcer, elle a dit.

― Résultat, du jour au lendemain, il est devenu homo !

― Pas du jour au lendemain, a répondu maman.

― Qu'est-ce que tu veux dire par là ?

― Que ça fait longtemps que je le connais. Et que je le connais bien.

Ça m'a fait un choc.

― Il l'était déjà avant ?

― Je pense qu'au fond, nous sommes tous un peu comme ci, un peu comme ça.

― C'est à cause de ça que vous avez divorcé ?

― Non, nous avons divorcé parce nous trouvions que c'était mieux pour les deux parties. Petit à petit, nous nous étions trop éloignés l'un de l'autre. Mais je savais depuis longtemps que, si jamais nous nous séparions, ce n'était sûrement pas une autre femme qu'il essaierait de trouver après moi.

― Alors il n'y a aucun espoir ?

― Si, il y a de l'espoir ! Ton père est encore très attirant. Je suis sûre qu'il pourra se trouver un bel homme. Tu ne crois pas, chéri ? (p. 280)

 

Contrairement à Lionel Labosse, je n’aurais pas octroyé un Isidor à ce roman.

 

■ L'été où papa est devenu gay, Endre Lund Eriksen, traduction de Aude Pasquier, éditions Thierry Magnier, août 2014, 288 pages, ISBN 978-2364745179

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

Publié dans : LIVRES pour les plus jeunes et les autres - Par Jean Yves Alt

« C'est l'homme parmi ceux que j'ai connus, qui donnait le mieux et le plus vite don de sa nature. Il ne partageait pas, il donnait. Sa main ruisselait de cadeaux optimistes, de gentillesses radicales qui vous mettaient les larmes aux yeux. Il s'en accusait car il n'aimait pas obliger. Il était courageux et fidèle d'une bonne foi jamais relâchée. Il a lutté sa vie durant sous les fausses apparences du papillon des trèfles, sans se dégrader dans les méandres et les clairs-obscurs de la lutte ; lutté contre tout : contre ses microbes, contre l'héritage des siens, contre l'injustice des hommes, contre le mensonge qu'il avait en horreur, contre les besognes – tout en les accomplissant – auxquelles on voulait, les derniers temps, le plier sous prétexte de l'entraîner à je ne sais quelle abêtissante discipline. Mais, comme cela est fréquent chez les natures désintéressées et généreuses, il ne croyait pas à son obstination, à son importance, à sa fermeté. Il ne s'est pas tué pour manquer l'heure et la responsabilité d'un rendez-vous un peu plus lourd que les autres. Je puis m'en porter garant. Il n'était pas, lui, un voluptueux de vie maudite. »

 

René Char

 

in Revue Europe, novembre/décembre 1985

 

Publié dans : CITATIONS - Par Jean-Yves

COMMUNIQUE.jpg On a souvent réduit l'œuvre d'Hervé Guibert à sa seule trilogie du sida dans laquelle le narrateur se fait l'observateur de lui-même et des conséquences sur son corps de la lente progression du virus.

 

HERVE GUIBERT EN SES GENRES Si l'auteur de "À l'ami qui ne m´a pas sauvé la vie" est incontestablement un écrivain du "je", il faut remarquer que ce "je" se joue souvent de lui-même et de ses lecteurs, se dit et se dérobe, s'affirme et se cache, disparaît parfois aussi.

 

Le genre littéraire est toujours chez lui l'objet d'un questionnement ou d'une remise en cause. Dans "Roman, journal, autofiction : Hervé Guibert en ses genres", Arnaud Genon étudie en quoi l´exploration des limites des genres établis et l'impertinence de Guibert à leur égard devient un moyen de déstabiliser la représentation classique du moi et d'interroger le sujet et son identité.

 

Roman, journal, autofiction : Hervé Guibert en ses genres par Arnaud Genon, Mon Petit Editeur, ISBN papier : 9782342028393 - 106 pages - 14,95 € / ISBN numérique : 9782342028409 - 7,47 €

 

Retrouvez des extraits de ce livre en cliquant ici

Publié dans : COMMUNIQUE - Par Jean Yves Alt

Nico Naldini est le cousin de Pier Paolo Pasolini. Fils d'une sœur de sa mère, de trois ans son cadet, il fut très proche de l'écrivain, très tôt dans la confidence des amours homosexuelles de Pier Paolo, d'une passion qui les unissait.

 

Nico fut aussi le témoin privilégié des années de bonheur, de ce temps passé dans le Frioul en contact direct avec les gens du village de Casarsa, le village de leurs mères.

 

Nico admirait Pier Paolo, voyait sa vie d'enfant et d'adolescent, comprenait les angoisses et les explosions de joie de ce « premier Pasolini », ivre de poésie, plein d'attentes, sensuel et intrépide. Il fut au cœur de cet univers de garçons dont Pier Paolo gardera l'éternelle nostalgie.

 

Le livre s'ouvre sur un poème de Naldini : « J'avais deux amis », dédié « à Comisso, à Pasolini » : .

 

« J'avais deux amis / qui sont morts (...) Le premier était riche / de résurgences, / d'étés et de fleuves, / d'adolescents se déshabillant / comme anges qui volent.

L'autre était pauvre, / dur avec lui-même, / il n'avait eu jour de répit, / sans amour, / il avait une jouissance minée, une vie rêvée, / pleine d'enfants assassins. »  

 

La première partie alterne le journal/mémoire de Nico et des « pages retrouvées » inédites, confiées par Pasolini à son cousin. La deuxième partie rassemble des poèmes de Nico Naldini ; il faut saluer la version bilingue. Ces poèmes des premières expériences humaines, érotiques et culturelles, s'inscrivent dans le souvenir d'une jeunesse commune, dans cette campagne frioulane imprégnée d'un dialecte associé à l'image de jeunes adolescents libres d'une jouissance sans questions : « Nos amitiés et connaissances, tout particulièrement parmi les jeunes paysans, et nos longues promenades à bicyclette dans le bas Frioul et la basse Vénétie, nous avaient fait connaître un monde d'une grande nouveauté et de grande beauté toutefois non dépourvu d'ombres et de souffrances. » (p. 45)

 

Grâce aux pages conservées par Nico et aux commentaires parallèles qui éclairent la jeunesse de Pier Paolo, la légende pasolinienne s'estompe. Reste une authentique et rare mémoire non seulement des poursuites affectives et sexuelles de Pasolini, mais aussi de la genèse d'un destin d'écrivain : « ma liberté, je l'ai trouvée, je sais ce qu'elle est et où elle est ; je le sais, pourrait-on dire depuis l'âge de quinze ans, mais auparavant, je le savais également déjà... Dans le développement de mon individu, de ma différence, j'ai été précoce ; et il ne m'est pas arrivé, à l'instar de Gide, de crier : « Je suis différent des autres » avec une angoisse insoupçonnée ; je l'ai toujours su. Je cherche maintenant l'Autorité, peut-être, ou, à tout le moins, pour l'heure, une autorisation... » (p. 45)

 

Dans ce livre de tendresse apparaissent aussi Suzanna, la mère de Pier Paolo, et l'angoisse du fils quand le « scandale » éclate (Pasolini est accusé de détournement de mineurs) et quand ils doivent fuir. Le livre s'arrête là.

 

C'est un texte merveilleux de spontanéité, de jeunesse, de cette foi en la vie accompagnée d'une fringale de plaisirs rustiques et aussi d'une conscience grave de ce bonheur en sursis.

 

La profondeur du livre et sa beauté tiennent à la connivence des deux cousins, cultivés, affamés d'art, promis à un destin de créateur...

 

Une connivence du regard pour un univers différent fait de champs et de maisons simples bourdonnantes d'une humanité bucolique, un univers enraciné dans la rigueur et la calme répétition de ses traditions. Connivence du désir pour ces jeunes et beaux paysans, le temps bref de leur enfance, prêts pour une sexualité rieuse et violente, le temps de leur adolescence, quelques années d'absolu paganisme, de liberté, sans que le mot homosexualité ne vienne condamner cet amour d'un pays à travers le corps de ses garçons ! Paradis dont Pier Paolo et Nico découvrent les fissures, partagent les angoisses...

 

Ils sont déjà de l'autre côté du décor.

 

« Et celui que je nomme est un enfant vif

qui vient à l'instant même de lancer son double cri.

Resplendissant et armé de sa noire beauté,

en vain je le cherche, en vain je l'ai trouvé. »

 (poème de Nico Naldini, p. 74)

 

■ Traduit de l'italien par Philippe di Meo, éditions Persona, 88 pages, 1984, ISBN : 2903669228

 


Lire les « Pages retrouvées de Pasolini »


De Pier Paolo Pasolini : L'odeur de l'Inde - Actes impurs suivi de Amado mio - Les ragazzi - Descriptions de descriptions - Comizi d'Amore : enquête sur la sexualité (film documentaire)


Lire encore : Pier Paolo Pasolini, une biographie de Nico Naldini

 

Publié dans : LIVRES - Par Jean-Yves

Les premiers drapés d'Olivier Brice (1933-1989) étaient réalisés sur des moulages du Louvre étroitement enveloppés dans des linceuls qui épousaient leurs contours. Cet épiderme supplémentaire créait un rapport de présence nouveau. La statue voilée devenait fascinante, mystérieuse, allusive, à la fois distante et proche.

 

Brice se démarquait pourtant de Christo. Le drapé n'a pas le pouvoir d'objectivation du paquet clos : un drap n'est pas une bâche. Le drapé épouse une forme sans l'emprisonner, il la voile sans l'effacer.

 

Ses « Gisants », réalisés par la suite, étaient des moulages de corps humains – grandeur nature – allongés à même le sol (moulages en prise directe, seules les têtes provenant « d'antiques »). Tels les prisonniers de la lave de Pompéi, ils semblaient figés en pleine action… un peu comme dans un sommeil qui aurait pu ne pas être le dernier.

 

 

Olivier Brice – Gisant – 1978

 

Ce corps paraît à mi-chemin entre la vie et la mort : un peu irréel comme un accidenté de la route couché sur le bas-côté. Est-il encore vivant ou déjà mort ?

 

Il est saisissant : après l'effet de surprise, il impose le respect des moments définitifs. Le drapé rappelle que l'irréparable vient de se produire.

 

Ce gisant fait apparaître la mort comme un scandale logique et comme la plus immanente des lois de la nature.

Publié dans : EXPOSITIONS-ARTS - Par Jean-Yves

Pendant plus d'un millénaire, les Perses ont considéré les relations homosexuelles avec bienveillance. Répandus notamment à la cour et dans la bonne société, ces attachements étaient célébrés par la poésie classique et les traités sur l'art de gouverner. Une tradition rompue au XXe siècle, avec l'importation de la norme hétérosexuelle européenne, dont le régime Ahmadinejad est l'héritier inattendu.

 

Quand Mahmoud Ahmadinejad affirma en septembre 2007, lors d'une intervention à l'université Columbia de New York, qu'« il n'y a pas d'homosexuels en Iran », l'absurdité de cette présomption a fait du président la risée du monde entier. Aujourd'hui, un livre écrit par une éminente universitaire iranienne en exil, Sexual Politics in Modern Iran, lui apporte la plus cinglante des répliques en exposant en détail la longue histoire de l'homosexualité en terre persane.

 

Consacrant une large partie de son ouvrage à l'Iran prémoderne, l'historienne Janet Afary présente la forme dominante de ces relations en termes d'« homosexualité définie par le rang ». Il s'agissait de liaisons particulièrement codifiées, où un homme mûr se procurait un partenaire plus jeune, l'amrad. Les « relations homo-érotiques masculines, écrit l'auteur, étaient régies en Iran par un véritable rituel courtois qui passait, pour l'aîné, par la distribution de cadeaux, l'enseignement de textes littéraires, la musculation et l'entraînement militaire, la guidance intellectuelle et l'exploitation de contacts sociaux susceptibles d'aider le partenaire plus jeune dans sa carrière ». Parfois, ces hommes échangeaient officiellement des vœux, les sigeh de fraternité (1). « Le sexe n'était pas l'unique raison d'être de ces relations, précise l'historienne. Il s'agissait aussi de cultiver l'affection entre les partenaires et de confier à l'homme certaines responsabilités quant à l'avenir du garçon. » Les "sigeh de sororité", concernant les pratiques lesbiennes, étaient également répandus.

 

Rien ne témoigne davantage des codes qui régissaient traditionnellement les relations entre personnes de même sexe, explique Afary, que « le genre littéraire du "miroir des princes" (andarz nameh) [qui] porte à la fois sur les amours homosexuelles et hétérosexuelles. Souvent écrits par des pères pour leurs fils ou par des vizirs pour leurs sultans, ces ouvrages consacraient des chapitres distincts au traitement des compagnons masculins et à celui des épouses (2). »

 

Dans l'un des plus célèbres d'entre eux, le Qâbâs Nâmeh (1082-1083), un père conseille ainsi à son fils : « Entre les femmes et les jeunes hommes, ne limite pas tes penchants à l'un ou l'autre sexe ; ainsi, les deux pourront te procurer du plaisir sans que l'un ou l'autre ne te devienne inamical. [...] L'été, oriente tes désirs vers les jeunes hommes, et l'hiver vers les femmes. » D'une manière générale, l'auteur rappelle à quel point les thèmes homosexuels émaillaient la littérature persane classique (XIIe-XVe siècles), via des allusions homo-érotiques passionnées ou même des références explicites à de jeunes et beaux garçons.

 

D'une manière générale, la société iranienne est restée, jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle et les premières années du XXe, « tolérante à l'égard de bien des pratiques homo-érotiques. [...] Les relations pédérastiques acceptées, à demi publiques, entre hommes adultes et amrads étaient monnaie courante dans différents milieux ». Apparue à l'âge classique, ce que Janet Afary appelle une « bisexualité romantique » était fréquente à la cour et dans l'élite : « Une forme d'amour intermittent (eshq-e mosalsal) était communément pratiquée, où l'affection pouvait osciller d'une fille à un garçon, et réciproquement. »

 

« Mais le pire scandale, rappelle l'historienne, concerna le simulacre de mariage organisé par deux jeunes hommes de la bonne société, liés à la cour. C'était la confirmation publique, surtout aux yeux des plus pieux, que la maison Pahlavi était pervertie par les pires mœurs et que le shah n'était plus maître chez lui. Ces rumeurs alimentèrent l'indignation populaire, et furent récupérées par les islamistes. »

 

Peu après son accession au pouvoir en 1979, l'ayatollah Khomeyni instaura la peine de mort pour les homosexuels. Afary résume ainsi la situation de cette minorité sous Ahmadinejad : « Tandis que la charia exige soit les aveux en bonne et due forme des accusés, soit quatre témoins les ayant surpris en flagrant délit, les autorités actuelles ne recherchent que des preuves médicales de pénétration. Si elles les trouvent, la peine de mort est prononcée. Parce que les exécutions pour homosexualité ont soulevé des protestations à l'échelle internationale, l'État a généralement associé ces accusations à des charges de viol ou de pédophilie. Le recours permanent à cette tactique a encore ébranlé le statut de la communauté gay iranienne aux yeux de l'opinion. »

 

1. En Iran, le sigeh n'est pas l'apanage des homosexuels. Il s'agit d'une forme de mariage temporaire contrarié devant un mollah, pouvant durer de quelques heures (on la considère alors comme une sorte de prostitution) à 99 ans.

2. Ces manuels de conseil politique aux souverains sont apparus au Moyen Âge dans plusieurs civilisations mais, particulièrement répandus en terre d'islam, ils jouissaient d'une grande popularité en Iran. Ces opus sur l'art de bien gouverner, destinés à montrer au prince la voie à suivre pour régner selon la volonté de Dieu, traitaient à la fois des questions d'éthique personnelle, de la gestion de la maisonnée et de l'administration des sujets.

 

Extrait d'un article de Doug Ireland paru dans BOOKS numéro Spécial, History News Network, décembre 2011/janvier 2012 (Cet article est paru sur le site History News Network le 1er mars 2009. Il a été traduit par Béatrice Bocard)

 


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Illustration : En couverture d'un magazine iranien, un jeune homme à moitié maquillé pour évoquer l'homosexualité, pourtant violemment réprimée par le régime (AFP)

 

Publié dans : HISTOIRE - Par Jean-Yves

Louis Massignon, qui vécut de 1883 à 1962, était un homme tout à fait admirable et exceptionnel. Il fut le maître incontesté des études sur la langue et la civilisation arabes, le meilleur connaisseur occidental de l'Islam, mais il n'était pas seulement un savant, un grand universitaire. Il milita pour la défense des opprimés, en particulier ceux que l'Occident maltraitait dans le Tiers-Monde lors des guerres coloniales. Son attitude courageuse en faveur de l'indépendance de l'Algérie lui valut, entre 1954 et 1962, bien des admirations et bien des inimitiés. Mais la clé de son œuvre et de son action était sa foi religieuse. Profondément chrétien, Massignon était devenu, dans les années 1950, prêtre catholique de rite oriental. Son vœu suprême était la réconciliation de tous les « fils d'Abraham », c'est-à-dire les juifs, les chrétiens et les musulmans, par la prise de conscience de leur foi commune au Dieu unique.

 

Or, Massignon a laissé un écrit singulier, qu'il diffusa par deux fois, en 1929 et en 1949, sans jamais le faire imprimer : le texte fut simplement ronéotypé et diffusé en un petit nombre d'exemplaires, envoyés à des amis par les soins de son auteur. Il fait partie d'une série de « Trois prières d'Abraham », qui sont « L'hégire d'Ismaël », la prière pour l'Islam, « Le sacrifice d'Isaac », la prière pour Israël, et enfin « La prière pour Sodome », qui concerne les homosexuels (1).

 

C'est un texte déconcertant, et de prime abord fort décevant. De la part d'un homme qui a consacré sa vie à lutter contre les préjugés, à faire découvrir aux occidentaux des trésors de civilisation qu'ils méprisaient stupidement, de la part, surtout, d'un homme qui a vaillamment lutté contre les injustices dont étaient victimes les opprimés, contre le racisme et l'intolérance, on pouvait légitimement attendre une vision généreuse et hardie, une dénonciation des discriminations et des persécutions dont les homosexuels ont été victimes au long des siècles. Au contraire, nous allons le voir, Massignon adopte les condamnations les plus violentes et sans nuance fulminées par l'Église au long de son histoire. Après une première lecture, on est donc tenté de vouer ce document étrange à l'oubli. Mais une étude plus attentive amène pourtant à voir les choses de plus près.

 

Le point de départ de la réflexion de Massignon est le récit biblique du 18e chapitre de la Genèse : Abraham reçoit, sous le chêne de Mambré, les trois anges qui lui annoncent la future naissance de son fils Isaac. Mais ils lui disent aussi que Dieu va détruire la cité pécheresse de Sodome. Alors, Abraham intercède : Peut-être y a-t-il cinquante justes à Sodome ? Quarante-cinq ? Quarante ? Trente ? Vingt ? Dix ? Mais il n'y a pas même dix justes à Sodome. Les Sodomites refusèrent l'hospitalité aux messagers divins et voulurent abuser d'eux. La cité maudite fut détruite sous un déluge de feu, à l'exception du juste Loth, neveu d'Abraham, et de ses enfants (2).

 

Dans cet épisode, le péché essentiel des Sodomites était la cruauté envers des étrangers, le refus du devoir sacré de l'hospitalité. Le désir d'exercer sur les hôtes des violences sexuelles n'était qu'un aspect de cette attitude, mais c'est celui que la tradition juive et chrétienne a retenu et auquel Massignon s'attache. Son but est de susciter parmi les chrétiens une prière pour Sodome, dans la suite de celle d'Abraham, acharné à demander à Dieu le salut de la ville maudite.

 

Il faut ici constater une certaine confusion dans la pensée de Massignon. « Sodome, écrit-il, ce sont les pécheurs endurcis, les réprouvés... la cité de la fausse hospitalité, qui a voulu abuser des anges, donc, la cité du péché contre l'Esprit Saint. C'est l'hospitalité humaine que son crime viole ». Est donc ici symbolisée toute communauté humaine où règnent la haine, l'égoïsme, la cruauté ; la haine envers l'étranger peut s'assimiler au racisme, à la volonté de réduire en esclavage des peuples opprimés. Or, Massignon avait vu une terrible résurrection de cette cité maudite, je veux dire l'Allemagne hitlérienne, qui correspondait trait pour trait à cette vision de Sodome. Lui qui, toute sa vie, a lutté contre les oppressions engendrées par la colonisation pouvait aussi discerner ces traits dans le racisme et l'oppression que subissaient les peuples non-européens. Pourtant, Massignon retient, conformément à la tradition, l'homosexualité comme le crime de Sodome par excellence.

 

Suit en effet un exposé sur l'histoire de l'homosexualité, depuis les coutumes des populations primitives d'Afrique ou d'Amérique jusqu'aux sociétés actuelles, en passant évidemment par la Grèce antique et l'Islam médiéval. Ces pages manifestent une grande érudition, mais aussi une hostilité sans faille. Les pratiques homosexuelles étudiées par les ethnologues chez les tribus bantoues ou indiennes d'Amérique sont présentées comme le comportement de « tribus sauvages probablement dégénérées », ce qui est une explication bien courte. On donne ensuite un coup de chapeau à l'idéal grec (en fait platonicien) d'un amour pur et non charnel, mais on déplore que cette belle théorie masque mal un comportement homosexuel en fait physique. Même chose pour les mystiques musulmans du Moyen âge : l'amour homosexuel pur auquel ils aspirent est « ambigu », contradictoire. Lucidement, Massignon constate que toutes les sublimations de l'homosexualité (compagnonnage militaire, fraternité religieuse, etc.) ne font qu'occulter la nature de ces attachements, car l'âme reste inséparable du corps.

 

Il passe ensuite à une énumération des diverses explications physiques ou psychologiques de l'homosexualité, y compris les plus aberrantes, comme les délires des anatomistes du siècle dernier ou une étrange théorie sur une contagion microbienne. Curieusement, la conception freudienne qui, quelles que soient ses limites, a une portée infiniment plus considérable, est expédiée en six lignes.

 

Ce qui suit (le paragraphe 8) est odieux et inacceptable. Massignon expose et semble plus ou moins reprendre à son compte les aberrations de théologiens du Moyen âge sur le rapport entre l'homosexualité et le satanisme : une relation homosexuelle serait plus ou moins un rapport avec le diable. Il faut citer cette phrase atroce : « Ce crime qui crie vers Dieu donne accès dans l'au-delà par la porte des démons ; les âmes, à leur contact, se désagrègent, et les suicides, si fréquents parmi ces malheureux, manifestent à travers un sadisme et un masochisme exaspérés, l'atroce hâte d'une âme vers la consommation de sa destruction définitive ». Comment cet homme qui, durant toute son existence se consacra à la défense des opprimés et tout particulièrement des victimes du racisme, n'a-t-il pas perçu que les homosexuels furent souvent poussés au désespoir et au suicide par la haine, l'injustice de leur entourage, en particulier de leur entourage chrétien, et non par une quelconque fatalité intérieure ?

 

Dans la suite de son texte, Massignon évoque la condamnation et la persécution de l'homosexualité par le christianisme depuis saint Paul, et il s'en félicite. La chrétienté, dit-il, réussit durant mille années à « désinfecter » les peuples convertis, les remèdes religieux ou la rigueur des lois civiles traitant les cas isolés et évitant « toute épidémie ». Mais, depuis la fin du Moyen âge, « des foyers locaux d'infection ont percé » et, de nos jours, la contamination s'étend. Ce vocabulaire tiré de la terminologie médicale pour les maladies microbiennes est particulièrement odieux et injurieux. Rappelons seulement qu'Hitler et ses séides l'utilisaient pour parler des juifs et des autres races qu'ils voulaient exterminer.

 

Massignon en vient enfin aux « remèdes ». Ils sont simples pour lui, tout homosexuel est appelé à une vie de type monastique, consacrée à la prière, la pénitence, la mystique. Celui ou celle qui ne s'y voue pas trahit le dessein de Dieu sur lui. Notons au passage que cette solution est en contradiction avec ce qui était dit plus haut : à savoir que toute sublimation est ambiguë, que l'âme ne peut se séparer du corps (paragraphe 7 : « ... bien que (l'âme de l'homosexuel) s'en défende, s'en cache, se surveille, elle a conclu avec ses sens un "pacte" physique »). Enfin Massignon propose une sorte de croisade de prière pour supplier la grâce divine de sauver Sodome, d'arracher des élus à la cité maudite. L'homosexualité sera une heureuse faute (felix culpa) si elle amène à se consacrer à Dieu et à vivre dans sa louange « des cœurs d'hommes et de femmes mystérieusement dépossédés de l'attrait sexuel naturel ».

 

En bref, la seule chance de salut pour un homosexuel serait de devenir un saint. Autrement, il sera le citoyen maudit de la cité perdue de Sodome. Et qu'on ne se fasse pas d'illusion : même s'il n'y a pas de « faute physique »... le consentement à cette tentation qui renie la nature » est une trahison de la vocation des rescapés de Sodome. Il faut donc, à chaque instant, refuser d'accepter d'être ce qu'on est, ce qui risque, assurément, de susciter plus de névroses et d'angoisses que de vies pures et paisibles. Surtout, est-il légitime, est-il réaliste, d'exiger des pauvres homosexuels chrétiens un tel héroïsme ?

 

La vocation monastique n'est pas donnée à n'importe qui. A toutes les époques, des hommes et des femmes, hétérosexuels ou homosexuels, ont trouvé dans une vie de chasteté et de prière la source d'un grand équilibre humain et spirituel, et parfois d'une authentique sainteté. Mais cela ne concerne pas tout un chacun, et le fait d'avoir une orientation homosexuelle ne suffit nullement pour fonder une telle vocation.

 

En fait, la « Prière sur Sodome » constitue un excellent document sur les angoisses terribles que pouvait ressentir un homosexuel chrétien durant la première moitié de ce siècle. Massignon, on l'a vu, prend totalement à son compte les condamnations les plus violentes émises par l'Église au cours de son histoire. Jamais cet homme si charitable n'a le moindre mouvement de charité envers des hommes et des femmes brimés, condamnés, persécutés, alors qu'ils ne sont pas le moins du monde responsables de leur situation. Pas un mot, chez cet homme toujours prêt à dénoncer les injustices, pour déplorer celles dont souffraient les homosexuels. Et pourquoi refuser toujours la possibilité d'un amour homosexuel réel, positif, lumineux, pourquoi voir toujours dans « Sodome » l'abjection et l'échec ? Ce texte est la manifestation d'une grande angoisse intérieure, d'un drame non résolu. Le plus étrange demeure le luxe de précautions dont Massignon s'entoura pour la diffusion de son écrit : il reprenait toutes les condamnations qu'avait subies l'homosexualité au cours de l'histoire, et il conseillait aux homosexuels de vivre comme des moines. Et pour cela, il refusait l'impression de son texte, il le diffusait en peu d'exemplaires, adressés nominalement à quelques amis, à la manière d'un écrit licencieux ou subversif... Preuve que parler, même en ces termes, de l'homosexualité en 1929 et encore en 1949 était une audace et un risque. On peut mesurer aujourd'hui le chemin parcouru.

 

Notons pour terminer une curieuse absence : ce texte comprend des centaines de références à des écrits multiples. Mais il ne renvoie jamais à l'Évangile. Or, c'est justement dans cette source qu'il faut chercher un christianisme libéré de l'angoisse et de la terreur, libéré de l'image d'un Dieu de vengeance qui écrase ses fidèles, pour retrouver cette foi très simple, qui a manqué dans sa « Prière sur Sodome » au grand croyant Massignon, en un Dieu qui aime toutes ses créatures telles qu'elles sont.

 

(1) Un article sur Louis Massignon et sa « Prière » a déjà paru dans Arcadie en 1971 (n°205, p. 38-44), sous la plume de Serge Talbot et sous le titre « Louis Massignon et les saints apotropéens ».

(2) Il convient de préciser qu'à part quelques intégristes, aucun théologien ou exégète actuel ne considère ce récit comme véritablement historique.

 

Arcadie n°330, Jean-Claude Vilbert, juin 1981

 

Publié dans : REVUE ARCADIE - Par Jean-Yves

« Pour moi, si j'étais pape un jour, je canoniserais le saint qui, invoqué après sa mort, permettrait ce miracle, le plus difficile de tous : conduire dans les bras d'un garçon celui qu'il choisit de loin et qui ne songe pas à lui »

André du DOGNON, « Le bel âge »

 

Pourquoi les homosexuels qui, bien souvent, ne savent plus à quel saint se vouer, n'auraient-ils pas, à l'instar des corporations et des communautés humaines les plus diverses, un protecteur céleste ?

 

En attendant – personne n'est pressé – l'érection solennelle d'André Baudry, « le petit Saint Vincent de Paul de Sodome » selon le mot affectueux d'André du Dognon (1), aux honneurs de l'autel, ils invoquent, s'ils sont pédophiles, St Nicolas, modèle en tout bien tout honneur des amateurs d'enfants , s'ils pratiquent en dignes élèves des Jésuites certains exercices : St Ignace de Loyola ; s'ils aiment les biographies troubles de héros aux jeunesses agitées et les ragots historiques : St Paul ou St Augustin (2), s'ils redoutent, dans l'accomplissement de leur sport préféré, les hémorroïdes douloureuses : St Fiacre de Meaux, dont les reliques produisent, paraît-il, merveilles en ce domaine (3); s'ils donnent dans l'esthétisme et le masochisme : St Sébastien, le bel archer qui, à en croire les très nombreux artistes attirés par sa figure et le gratifiant au cours des siècles, sous l'alibi religieux, des poses les plus voluptueusement pâmées, mêlait dans son martyre l'extase de la foi à celle du plaisir (4) et dont une version apocryphe de la légende, inspiratrice pour Gabriele d'Annunzio, dit que, tombé entre les mains – palpeuses ! – des Infidèles, il aurait été transpercé par des traits de chair tout autant que par des lances de métal (5).

 

Depuis quelques années, une mode, lancée semble-t-il par des homosexuels chrétiens d'Angleterre et soucieux de la mise en valeur de leur patrimoine national, accrédite dans les esprits pieux la primauté de St Aelred de Rievaux, patron idéal des homophiles. Qui donc était ce vénéré personnage ?

 

*

 

Il était une fois un jeune homme de bonne et noble famille, d'ailleurs – quelle référence ! – fils et petit-fils de prêtres catholiques, – la coutume locale et d'époque ne voyait rien à redire à cet état de choses –, et sur le berceau de qui la fine fleur de l'aristocratie des fées semblait s'être penchée. L'enfant avait reçu dans son lot la Beauté, l'Intelligence et la Richesse. Malheureusement, ainsi qu'il arrive souvent dans ces cas-là, une Carabosse, comme il en existe quelques-unes Outre-Manche, soit qu'on eût omis de l'inviter dans les formes, soit qu'elle fût soûle, par maladresse sinon par malveillance, mania sa baguette à l'envers et dota le bébé du don d'homophilie.

 

Aelred naquit à Hexham, dans le Northumberland, probablement l'année 1109. Tout jeune, il reçut une excellente éducation et, muni d'un solide bagage littéraire – le « nouvel humanisme » de son époque –, il fut, en qualité de page, envoyé à la cour du roi David d'Écosse. Il y trouva bientôt son Jonathan en la personne d'Henry, fils du souverain.

 

A la suite de Walter Daniel, disciple et premier biographe d'Aelred qui, notant que son héros vécut dans l'entourage royal « à la manière d'un moine » précise aussitôt et avec une relative franchise – dont le ton s'est depuis perdu dans la littérature d'Église – qu'il entend par là que l'adolescent menait une existence humble et non pas qu'il n'avait jamais « défloré sa chasteté », tous les hagiographes insistent sur ce point, capital, de l'histoire personnelle du futur saint : sa très grande amitié avec le comte Henry.

 

Aelred séjourna de 1124 à 1133, approximativement de sa 15e à sa 24e année, autrement dit à l'âge tendre des premiers émois, au château de David d'Écosse. Inséparable d'Henry, dont il était « le compagnon préféré » (6) dans l'étude, le travail et les jeux, « lié avec lui d'une amitié étroite » (7).

 

Devenu sénéchal de la maison royale, bénéficiant de la confiance de son protecteur, de l'intimité d'un ami, de la sympathie de tous les courtisans – car il avait le caractère le plus enjoué qui soit – Aelred aurait dû s'épanouir de bonheur. Mais, résume le « Dictionnaire historique des saints » de John Coulson, « bien que tout lui fût prospère, son âme était pourtant déchirée par un poignant conflit auquel, a-t-il confié, il ne voyait d'autre échappatoire que la mort, c'est que, tout en se sentant appelé à chercher Dieu dans un cloître, il ne pouvait se résoudre à rompre l'amitié qui le liait à Henry ».

 

Qu'il devait être fort, en effet, l'attachement unissant les deux hommes, pour que les historiens évoquent longuement un « sévère combat intérieur », s'étalant sur plusieurs années ! (8). Au retour d'une entrevue qu'il avait sollicitée près de l'archevêque d'York, Aelred se rendit tout droit au monastère cistercien de Rievaux et là, brusquement, brutalement, c'était le seul moyen de s'arracher au monde et à ses plaisirs, décida d'y rester, il ne regagna jamais la cour d'Écosse.

 

*

 

Parenthèse. Parmi les influences dont se réclamait Aelred et qui le guidèrent sur le chemin du renoncement aux amitiés excessives, il faut citer l'exemple d'une très populaire figure du christianisme en Écosse, honorée alors et cinq siècles après sa mort d'un culte particulièrement vivace : Saint Cuthbert.

 

Cuthbert, berger du VIIe siècle, devenu moine à dix-sept ans, prieur de son abbaye puis ermite sur une île déserte, vivait dans le creux d'un rocher et prenait à la nuit des bains d'eau glacée en chantant vigiles lorsqu'on le vint chercher pour l'installer évêque d'Hexham. Doué d'un grand pouvoir de pénétration sur les âmes et d'un don de sympathie pour les problèmes humains, il parcourut son diocèse d'un bout à l'autre, puis celui de Lindisfarne qu'il évangélisa. Au soir de sa vie, fatigué, il retourna sur son île seulement peuplée d'animaux, oiseaux de mer qui obéissaient à son appel et se laissaient caresser par lui et loutres marines qui léchaient et réchauffaient son corps après ablutions. Zoophile bon enfant, St Cuthbert, qui serait assurément un patron idéal pour les écologistes, a donné son nom à une espèce de palmipèdes et à une variété d'algues.

 

St Cuthbert est aussi un héros de l'amitié. Une fois l'an, sa solitude se trouvait rompue par l'arrivée de son « intime ami » (9), le futur St Herbert, lui aussi ermite de profession, anachorète d'un lac du Cumberland. Je vous laisse à deviner la joie des retrouvailles, les embrassades fraternelles et la volupté des entretiens des deux compères, leur congrès se préoccupant surtout d'échanger sur le thème de la vie future qui les verrait réunis.

 

« On dit, nous assure le « Dictionnaire historique des saints », que toute sa vie, Herbert implora le seigneur afin de mourir en même temps que son meilleur ami, St Cuthbert ». Dom Baudot rapporte que, lors de leur dernière entrevue, Cuthbert ayant souhaité de mourir, Herbert s'écria, les yeux baignés de larmes : « Je t'en conjure, ne me laisse pas sans toi ici-bas ; au nom de notre amitié, demande à Dieu, qu'après l'avoir servi ensemble sur cette terre, nous puissions entrer ensemble dans sa gloire » (10). Et le Seigneur, dans son infinie bonté, n'ayant rien à refuser aux deux amis, les exauça. Cuthbert et Herbert, chacun dans sa solitude, expirèrent — coïncidence qui frappa les esprits — le même jour et à la même heure, au moment où commençait l'office des matines du 20 mars 687.

 

St Cuthbert, force de la nature et dompteur de ses instincts, exerça une authentique fascination non seulement sur ses contemporains mais encore sur des personnages plus tardifs tels que Béde le Vénérable, le roi Alfred le Grand ou Aelred de Rievaux, ce dernier au demeurant natif du terroir d'exploits de « l'évêque aux oiseaux ».

 

*

 

Moine, Aelred trouva l'apaisement. Sans renoncer véritablement au culte de l'amitié, qui fut la grande affaire et la passion de sa vie.

 

D'abord, la gentillesse et la gaieté de son tempérament lui firent gagner le cœur et les suffrages de la communauté monastique toute entière. En 1143, Aelred était élu le premier abbé de Revesby, filiale de Rievaux. Quatre ans plus tard, il revenait à Rievaux pour y occuper jusqu'à sa mort, survenue en 1167, la charge abbatiale.

 

Aelred adorait ses moines, qui le lui rendaient bien. Il créa un « monastère d'amis ». « La charité pour ses religieux était incroyable, écrit Dom Baudot (11) ; il veillait sur eux avec une tendresse maternelle (sic). Il ne pouvait les quitter sans leur exprimer sa douleur et la crainte qu'il avait de mourir loin d'eux au cours de son voyage. Quand il était de retour, c'étaient des expansions de joie et de contentement par lesquelles il leur témoignait son bonheur de vivre au milieu d'eux ». Et le « Dictionnaire historique des saints » de renchérir : « Nombreux furent ceux qui, attirés par sa nature humaine et accueillante, vinrent de tout le pays demander leur admission à Rievaux, et il n'aurait renvoyé personne qui fût de bonne volonté, car il tenait qu'un monastère ne saurait prétendre au titre de maison de Dieu si le faible devait en être rejeté. Il ne tolérait cependant aucun relâchement, si bien que la Règle n'était nulle part mieux observée qu'à Rievaux... Spirituel, la parole facile, la répartie plaisante, il était le plus charmant des compagnons et n'aimait rien tant que d'avoir autour de lui des moines jeunes et intelligents, il ne permit cependant jamais à ses inclinations naturelles de le faire verser dans le favoritisme, et il sut être ferme jusqu'à l'obstination ».

 

L'amour d'Aelred envers ses moines, pour apparaître évidemment désincarné, n'en semble pas moins ambigu. Et sans doute faut-il rechercher ici la raison du discrédit des écrits du saint, les siècles passant, dans la mémoire ecclésiastique (12). Car Aelred a sublimé, transposant dans le registre de la spiritualité, ses sentiments d'homme attiré par le commerce des hommes, lui qui s'exclamait : « Qu'est-ce que l'amour, ô mon Dieu ! sinon le plaisir ineffable de l'âme, d'autant plus doux qu'il est plus pur, d'autant plus sensible qu'il est plus ardent ? »

 

Aelred, cœur en feu, se souvenant qu'il appréciait plus que tout, en sa jeunesse folle et dans la compagnie d'Henry, la lecture du dialogue de Cicéron sur l'amitié, résolut de compléter chrétiennement le « De amicitia ». Il écrivit un « Traité de l'Amitié spirituelle », texte bref et que tous les commentateurs s'accordent à juger une œuvre gracieuse, subtile et riche de culture (13). « C'est le journal de son cœur » estime le Père Le Bail, qui résume : « La littérature chrétienne compte peu de traités similaires. Celui-ci, outre un prologue où l'auteur avoue son besoin d'aimer et de régler son amitié, comprend trois livres. Dans le premier, Aelred dégage, après l'avoir analysée, la notion chrétienne de l'amitié. Le second livre expose les fruits de l'amitié : il dit aussi les maux de l'isolement, les sens divers des baisers, charnel et spirituel, les différentes espèces de l'amitié vraie et les fausses amitiés : puériles, nuisibles, utilitaires. Le troisième livre établit les quatre stades par lesquels doit passer toute amitié digne de ce nom : l'élection, qui écarte les indignes et pose ses conditions, la probation, dans la fidélité, l'intention, la discrétion, la patience ; l'admission ; enfin la fruition ou communion dans les sept biens de l'amitié. Le couronnement de l'amitié spirituelle réside dans l'amitié du Christ » (14).

 

Bien entendu, l'amitié selon Aelred exclut « l'inclination au vice » et, dans ses « Sermons » comme dans son « Traité du Miroir de la Charité », qui porte sur le modèle de vie chrétienne, l'abbé de Rievaux montre l'homme libre de choisir entre l'amour divin et la concupiscence, proclamant pour sa part que la joie parfaite ne se trouve qu'en la mortification des sens et des passions. Mais, tout le monde en convient, Aelred fut un grand connaisseur du cœur humain, « moine intensément humain » selon son biographe Powicke, « nature très aimante, docteur de l'amour spirituel, qui a aimé intensément » selon le Père Le Bail.

 

Aelred, l'ami du comte Henry, l'ami des moines, chantre de l'amitié humaine autant que divine, se tailla, de son vivant, une haute réputation de sagesse et de sainteté. Les plus grands personnages de son temps sollicitèrent ses avis éclairés, – Aelred, en germain, signifie « de noble conseil » –, et l'abbé de Rievaux sut arbitrer des différends, – s'entremettant, par exemple, en 1160, à l'occasion d'une menace de schisme, au nom du pape Alexandre III, auprès d'Henri II d'Angleterre.

 

Considéré dans son pays comme un autre St Bernard, et d'ailleurs surnommé parfois « le St Bernard du Nord », Aelred, figure populaire du Moyen âge anglais, fut canonisé dès 1191. Sa fête est fixée au 3 mars.  Les cisterciens, dont on connaît l'esprit de contradiction, qui ne font rien comme tout le monde et tout à l'envers, le célèbrent le 3 février.

 

Saint Aelred de Rievaux, saint sympa, priez pour nous. Amen.

 

(1) Les homosexuels, s'ils ne sont pas tous des petits saints, se révèlent fort préoccupés de sainteté. André du Dognon, qui s'honore lui-même du titre de « St Tarcisius de la conjugalité homosexuelle », qualifie aussi St Jouhandeau de « veuf et martyr parvenu à la sainte Quiétude » (« Peyrefitte démaquillé », p. 177). Gabriel Matzneff nomme son ami Georges Lapassade : « Ste Félicité de la sociologie, Ste Perpétue de l'homosexualité » (« Vénus et Junon », p. 60). Tandis que Sartre baptise St Genet « comédien et martyr ».

(2) Voir J.-C. Vilbert, « Un amour de jeunesse de St Augustin », Arcadie n° 268, Avril 1976.

(3) Richelieu, « le ministre au cul pourry » selon l'expression du temps, invoquait St Fiacre (cité par Émile Magne, « Le plaisant abbé de Boisrobert »).

(4) Le héros de « Confessions d'un masque », au vrai Mishima lui-même, raconte qu'il éprouva son premier orgasme devant une reproduction du martyre de St Sébastien.

(5) Liste non limitative ! Par exemple, au vu d'accusations de bougrerie, Roger Peyrefitte propose d'ajouter le nom de St Charles Borromée (« Propos Secrets 2 », p. 279).

(6) Le Bail, « Dictionnaire de Spiritualité », éd. Beauchesne.

(7) « Dictionnaire historique des saints », sous la direction de John Coulson.

(8) « After a sharp inward struggle » dit le « Penguin Dictionary of Saints », 1965.

(9) Dom Baudot et Chaussin, « Vies des Saints et Bienheureux ». Dans le « Coulson » : « son ami de toujours ».

(10) Dom Baudot, o.p.

(11) Dom Baudot, o.p.

(12) Maurizio Bellotti, « Nouvelles d'Italie », Arcadie n° 325, Janvier 1981, p. 38, signalant la critique dans un journal italien d'une « Vie » de St Aelred, en rend compte de la manière suivante, significative des malentendus traînant au sujet du pieux personnage : « Il s'agit d'un moine... dont les écrits et les lettres ont été tenus sous clefs pendant des siècles. Pourquoi ? Parce qu'il chante et exalte l'amour pour les novices. Document important pour la connaissance de l'amour masculin dans les couvents ».

(13) « Un traité de l'amitié spirituelle qui, autant pour son thème que pour la délicate beauté avec laquelle il est rédigé, est unique dans la littérature chrétienne » (Coulson) Voir aussi l'opinion de Pierre Pourrai, dans l'encyclopédie « Catholicisme ».

(14) Le Bail, o.p.

 

Arcadie n°329, Christian Gury, mai 1981

 

Publié dans : REVUE ARCADIE - Par Jean-Yves

Dans son Essai de méthodologie pour l'étude des aspects homosexuels de l'Histoire (Arcadie, n°133, janvier 1965) Marc Daniel écrivait : « Ceux d'entre nous qui ont tenté de pousser leurs recherches vers l'Empire des Incas connaissent bien ces silences irritants de trop nombreux chroniqueurs espagnols de la Conquista ».

 

C'était là appeler, sinon la contradiction, du moins le complément d'information. Un de nos lecteurs espagnols s'est empressé de signaler à Marc Daniel de nombreuses références dans les chroniqueurs, précisément, de la Conquête de l'Amérique, qui ne laissent aucun doute sur la diffusion de l'homosexualité, et notamment de l'homosexualité rituelle chez les Incas. Il n'est que juste de mettre le dossier sous les yeux des lecteurs d'Arcadie.

 

Lettre de Hernan Cortès à l'empereur Charles-Quint, 10 juillet 1519 : « Nous savons et avons été informés en toute certitude que tous ces hommes sont sodomites et pratiquent cet abominable péché ».

 

Francisco Lopez de Gourara (XVIe siècle) parlant de l'île d'Hispaniola (Saint-Domingue) : « Ils s'unissent facilement aux femmes, bien qu'ils soient grandement sodomites ».

 

Du même chroniqueur, à propos de la Floride : « On voit des hommes épouser d'autres hommes impuissants et châtrés... Ce sont de grandissimes débauchés, et ils ont publiquement des bordels d'hommes, où la nuit se retrouvent mille d'entre eux ou davantage, selon les villages ».

 

A propos de ces bordels d'hommes l'explorateur et conquérant Nuñez de Balboa écrit : « Ils ont des bordels publics de femmes, et aussi d'hommes qui s'habillent et servent comme des femmes ».

 

Le fameux chroniqueur Bernal Diaz de Castillo : « Les Indiens commettaient la sodomie les uns avec les autres ». Parlant des prêtres indiens : « Ils n'avaient pas de femmes, mais pratiquaient la sodomie maudite ».

 

Pedro de Cieza, autre chroniqueur : « La plupart d'entre eux commettaient publiquement et ouvertement le péché abominable de sodomie ».

 

La répression de ces mœurs, après la Conquête espagnole, fut terrible : « Balboa fit saisir cinquante sodomites qui furent trouvés là, et les fit aussitôt brûler vifs... Et quand cette justice fut connue dans le pays on lui amena beaucoup d'autres sodomites pour qu'il les mette à mort ». D'autres chefs espagnols préféraient faire dévorer vivants les sodomites par leurs chiens : on peut en voir une image assez atroce, au tome IV du récent Grand Larousse Encyclopédique, p. 501, au mot Empire colonial espagnol.

 

Pour terminer, nous citerons le texte intégral du chapitre LXIIV de la fameuse Cronica del Peru de Cieza de Léon, dédiée au fils de Charles-Quint, le futur Philippe II :

 

« Dans la première partie de cette chronique, j'ai décrit de nombreuses coutumes et usages de ces Indiens, tant de ce que j'ai moi-même constaté parmi eux que de ce que j'ai entendu dire à des religieux et à des personnes de haute qualité lesquelles, à mon avis, ne s'éloigneraient pour rien au monde de la vérité de ce qu'elles savent et connaissent, car il est juste que nous, qui sommes chrétiens, ayons quelque curiosité, afin que, connaissant et comprenant les mauvaises coutumes de ces peuples, nous puissions les y arracher et leur faire comprendre le chemin de la vérité, pour leur salut éternel.

 

Pour parler ici d'une grande malédiction du diable, il faut dire que, dans certaines parties du grand royaume de Pérou, à savoir certains cantons autour de Puerto Viejo et l'île de Purra et non ailleurs se commettait le péché abominable. Je pense que la raison en est que les seigneurs Incas étaient exempts de ce vice, et aussi les autres seigneurs du pays. Dans le district de Popoyan non plus, on ne commettait pas ce péché, et le diable devait se contenter de les voir se manger les uns les autres et se conduire cruellement entre pères et fils. Mais dans d'autres régions, pour que le diable les tînt plus étroitement dans les liens de la damnation, je sais avec certitude que, dans les oratoires et temples où se rendaient leurs oracles, leurs prêtres faisaient croire qu'il était nécessaire pour le culte des idoles que des jeunes gens fussent élevés dans leurs temples depuis leur enfance, afin que, le jour venu au moment des sacrifices et fêtes solennelles, les seigneurs et les grands du royaume commissent avec eux le maudit péché de sodomie.

 

Et pour que mes lecteurs comprennent comment se conservait entre eux cette diabolique sainteté, je relaterai ce qu'on me raconta à ce sujet, dans la ville des Rois [Cuzco], le frère Dominique de Saint-Thomas :

 

Il est vrai que parmi les montagnards et paysans de ce pays le diable a introduit ce vice sous couvert de sainteté, de sorte que chaque temple ou lieu de culte principal possède un homme ou deux ou davantage, selon l'idole du lieu, lesquels sont vêtus en femmes depuis leur enfance et parlent de même, absolument semblables à des femmes par le costume, les manières et tout le reste. Avec ces hommes, les seigneurs et les grands s'accouplent charnellement et honteusement aux grandes fêtes, comme par sainteté et religion. J'ai dû en punir deux : l'un était un Indien de la montagne, qui vivait à cet effet dans un temple nommé Guaca, dans la province de los Concuchos, près de Guanaco ; l'auteur était de la province de Chines, tous deux appartenant donc à Sa Majesté [le roi d'Espagne]. Je leur ai représenté la gravité du péché qu'ils commettaient, mais ils m'ont répondu que ce n'étaient pas leur faute, car depuis leur enfance leurs caciques les avaient mis là pour pratiquer avec eux ce vice maudit et abominable, et pour faire d'eux des prêtres et des gardiens des temples des Indiens. De sorte que j'ai appris ici que le diable de ce pays est si habile que, non content de faire tomber les hommes dans un péché si énorme, il leur a laissé croire que c'était une espèce de sainteté et de religion ».

 

Quant aux résultats de la répression espagnole, ce même Cieza de Léon ne se faisait pas trop d'illusion (chap. XLIX) :

 

« Le capitaine Pacheco et le capitaine Olmos châtièrent ceux qui commettaient ledit péché, et les corrigèrent de telle façon que maintenant, on ne le pratique presque plus. Il est vrai que la foi s'imprime plus aisément dans les jeunes que dans la plupart des vieux : ce qui fait que, vieillis dans leurs vices, ils ne cessent pas de commettre leurs anciens péchés en secret et sans que les chrétiens puissent les comprendre ».

 

Arcadie n°146, article non signé, février 1966

 

Publié dans : REVUE ARCADIE - Par Jean-Yves

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 


 

 

Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur

 

 


 

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