« Le phénomène de libération sexuelle actuel me paraît très étrange. »

 

Cette interview que Julien Green m'a accordée il y a quelque temps, je dois préciser qu'elle était destinée à un autre magazine que notre revue et qu'elle y a paru. Mais il y a des sujets sur lesquels on aime faire silence dans la grande presse et que Julien Green, malgré sa grande pudeur, avait abordés. Ils nous intéressent, nous, passionnément.

 

Debout, d'une minceur et d'une allure juvénile étonnantes, parmi ses meubles anciens et ses reliures précieuses, Julien Green, soixante-quatorze ans, me tend la main avec un sourire cordial. Je ne l'avais pas revu depuis quinze ans. Les cheveux sont devenus gris mais ils restent abondants. Ses beaux yeux sombres sous les sourcils charbonneux, demeurent aussi vifs que jadis, malgré un sourire un peu forcé, le sourire des timides.

 

Julien Green, écrivain français, l'un des meilleurs puristes de notre langue, est de nationalité américaine :

 

— Oui, j'ai gardé la nationalité américaine, me dit-il, mais acquis en même temps la nationalité française. François Mauriac autrefois avait eu idée de m'entraîner à l'Académie Française. Mais c'était prématuré. Lorsqu'en 1970 l'Académie m'a donné son Grand Prix, c'était un signe, une invite, une manière de dire : « la porte vous est ouverte ». J'ai fait l'objection naturelle : « Je ne peux pas poser ma candidature parce que je suis Américain. » Des amis dont Marcel Achard ont parlé au Président de la République. « On » a tourné la difficulté avec beaucoup d'élégance. Voilà !

 

Ce « voilà » chez ce timide est net. Il n'en dira pas plus. Le difficile avec Julien Green est qu'on ne peut obtenir de lui de réponse précise, concrète, détaillée. Une pudeur extraordinaire et le goût du secret, profondément enraciné en lui, l'en empêchent. Il écourte les explications avec un sourire navré mais avec fermeté. Très souvent dans l'entretien, il me dira :

 

— Gide me citait souvent cette phrase d'Oscar Wilde : « Ce ne sont pas les questions qui sont indiscrètes, ce sont les réponses. »

 

C'est qu'il y a en lui, une impossibilité absolue de s'extérioriser, de se confier. Son Journal le confirme. Il reste un « emmuré ». Il se dérobe. Il fait silence. Fermement. On mesure alors le courage qu'il a fallu à la fin de sa carrière pour confesser dans ses livres ce qu'il y avait de plus intime et de plus singulier en lui.

 

A une époque où déferle sur nous une vague d'érotisme des deux côtés de l'Atlantique, toute l'ouvre de Green n'exprime que pudeur, goût et apologie de la pureté, de la vie spirituelle, horreur de la sexualité. Et pourtant Julien Green n'ignore pas les démons de la sensualité. Il a été torturé par d'étranges désirs qu'il a découverts tardivement en lui, avec stupeur. Il a été au centre d'un combat entre le pur et l'impur mais il n'a jamais voulu faire prendre l'un pour l'autre.

 

Julien Green est né presque avec ce siècle à Paris le 6 septembre 1900. Son père Edward Green s'était fixé en France sept ans plus tôt ; il représentait une firme américaine d'importation de coton. Sa mère, Marie Hartdrige, était une femme vive, aimante qui élevait ses huit enfants (Julien est le dernier) dans le culte du « Sud ».

 

Quelques jours avant Noël 1914, une de ses sœurs Retta qui se trouvait près de la fenêtre, en face de la grille du jardin, crut voir des hommes noirs qui montaient sur une échelle pour placer sur la porte des draperies de deuil. Elle appelle Anne, son autre sœur, qui elle ne vit rien. Mais sept jours plus tard – vision prémonitoire – des employés des Pompes Funèbres vinrent chez les Green poser ces rideaux de malheur : Mary Green, d'une santé toujours délicate, était morte en quelques heures, le 27 décembre 1914, épuisée d'avoir élevé avec des revenus modestes une famille trop nombreuse. Julien Green adorait sa mère d'un amour si tendre et si violent qu'aujourd'hui encore, devant moi, il refuse par pudeur d'en parler :

 

— C'est assurément l'être que j'ai le plus aimé au monde et quand elle est morte, ça a été un moment terrible pour moi. La fin d'une période... Tout ce que je devrais en dire... Non, cela ne peut s'exprimer ainsi avec des mots... Je l'ai écrit dans mes livres... mais le dire comme ça, non, ce n'est pas possible.

 

C'est à sa mère que Julien Green doit sa foi très ferme très naïve et son goût de la pureté parce que la vigilance maternelle l'a préservé, enfant, de toutes les mauvaises influences :

 

— Ce que ma mère m'avait dit sur le corps qui est le temple du Saint-Esprit m'a marqué à jamais. On ne pouvait me toucher même du bout des doigts ; si par hasard on me frôlait l'épaule, je m'écartais avec une sorte de dégoût... Je ne m'asseyais jamais à un endroit qu'un autre venait de quitter et où il avait laissé la chaleur de son corps, parce que cette chaleur me causait un malaise...

 

Aucune place dans cette formation pour ce que nous appelons aujourd'hui l'éducation sexuelle :

 

— Jusqu'en 1921, donc jusqu'à l'âge de mes vingt et un ans, personne ne me parla des choses sexuelles et les demi-révélations que j'en avais eues dans mon adolescence constituaient tout mon savoir sur ce point... Dans mon esprit les rapports entre gens mariés étaient rarissimes...

 

Une passion inavouable...

 

Une rencontre parmi les jeunes étudiants athlétiques, débordants de santé (durant un séjour d'études qu'il fit aux Etats-Unis en 1919) lui révèle soudain ce qu'il appelle sa « croix ». Cet étudiant se nomme Mark. Il éprouve pour lui une admiration sans borne parce qu'il est pur mais aussi parce qu'il est beau :

 

— D'une part, je voyais l'amour idéal qui m'attachait à Mark et cet amour, je ne parvenais ni ne songeais à le dominer. De l'autre, pensais-je, il y avait l'amour tout animal qui se rivait à la chair ; celui-là était impur mais les deux, le pur comme l'impur, m'isolaient du monde.

 

Leur amitié resta platonique et, du moins pour Julien Green, passionnée. Quelques années plus tard Mark vint à Paris voir Julien. Près de la Seine, sur le Pont Royal, Julien décida de lui avouer cette « passion inavouable » :

 

— Mais les mots si simples me restaient dans la gorge... Une ou deux minutes plus tard, je dis à Mark : « Je regrette... je ne peux pas... » Il me serra légèrement le bras. « Je comprends très bien. »

 

Bien plus tard, en juillet 1940, lorsque Julien Green quitta la France pour ne pas subir l'occupation nazie, Mark l'attendait sur le quai de New York, fidèle, chaleureux, lui proposant même une aide financière, ce que Green refusa car Mark avait une femme et des enfants à nourrir :

 

— Mais son geste me récompensa d'avoir toujours gardé le silence.

 

Green avait pris enfin conscience d'une singularité qu'enfant, trop pur, il n'avait fait que pressentir :

 

— Aujourd'hui je puis dire qu'à vingt ans je connaissais déjà ma croix. Dans mon for intérieur, je la refusais, j'en voulais une autre, moins humiliante. Je voulais une croix qui ménageât l'amour-propre... Pour moi jusqu'alors la honte de l'humanité était tout ce qui se voyait dans la région du bas-ventre. J'essayais d'oublier que cela existait.

 

Jamais pourtant, il ne s'est abandonné à l'apologie de sa « singularité sentimentale ».

 

C'est ce qu'il m'a dit :

 

— Oui, ce qui a créé chez moi l'œuvre et le conflit, c'est l'élément religieux. Si on le supprime comme le font les jeunes gens d'aujourd'hui, il n'y a pas de conflit. Si je n'avais pas eu de sentiment de culpabilité – disons du péché, c'est un mot très juste – je n'aurais pas été Julien Green. Je n'aurais pas été le même du tout. Le phénomène de libération sexuelle actuel me paraît très étrange. C'est un phénomène de révolte. J'appartiens à une humanité tout à fait différente.

 

— N'avez-vous jamais souhaité chercher un remède dans la psychanalyse ?

 

— Je n'entends rien à la psychanalyse. Je n'ai pas envie de l'écouter. Que ferait-elle ? Elle démonterait la machine... comprenez-vous ? Elle prend une montre et elle la met en pièces puis elle dit : « Maintenant remets tout en place. » ça serait la destruction de tout mon mécanisme, de toute une sensibilité. Ça, je ne pourrais pas le supporter.

 

Psychanalysé, Julien Green n'eût sans doute rien écrit !

 

Arcadie n°247/248, Propos recueillis par André-Michel Calas, juillet/août 1974

 


Aperçus greeniens par Gilles Daes

Jeunesse de Julien Green par Jean-Noël Segrestaa

 

Publié dans : REVUE ARCADIE - Par Jean-Yves

Le cas de Jean Lorrain illustre bien les inconséquences de la notoriété littéraire. De son vivant il fut considéré comme l'un des plus brillants écrivains de sa génération. Georges Normandy, son biographe et admirateur inconditionnel, écrivait que cet auteur prendrait définitivement la place qui lui revient dans la grande, lignée des Flaubert, des Barbey d'Aurevilly, des Maupassant et des Baudelaire. Mais la postérité n'a pas ratifié ce jugement et peu de gens connaissent maintenant Jean Lorrain.

 

En revanche Marcel Proust, le « petit Marcel » des salons parisiens, était alors considéré comme un aimable dilettante ; personne ne croyait en sa valeur littéraire et ne soupçonnait qu'il connaîtrait après sa mort une telle célébrité, même internationale.


Du reste ces deux écrivains se détestaient. Et pourtant ils avaient bien des points en commun, et, naturellement, leur homosexualité. A première vue, dans ce domaine particulier ils semblaient cependant s'opposer. Jean Lorrain appartenait au genre « tante glorieuse » et ne cachait pas ses goûts pour les hommes, ce qui demandait du reste à cette époque un certain courage. Proust, lui, appartenait à l'espèce « honteuse » et n'osait pas avouer son homosexualité, bien qu'elle fût en fait connue de tous.

 

Pourtant leurs goûts ne, différaient pas tant que cela en ce qui concernait leurs partenaires qu'ils recherchaient tous deux dans les classes populaires. Proust aimait particulièrement les garçons bouchers, les petits télégraphistes, les chauffeurs d'automobile (les camionneurs n'existaient pas encore).

 

Quant à Jean Lorrain, tout Paris savait que ses goûts le portaient exclusivement vers les voyous, les truands, les marlous, et que presque chaque soir il allait rôder sur les fortifications, à côté desquelles il avait choisi d'habiter, à Auteuil, et qui sont devenues maintenant les boulevards extérieurs. Là, dans l'obscurité propice, il éprouvait des émotions fortes grâce aux vigoureux rôdeurs de barrière. Bien souvent ces sorties nocturnes se terminaient par une solide raclée qu'il recevait, et qu'en fait il recherchait. En effet chez lui, la peur provoquait la volupté et ses tendances masochistes trouvaient ainsi à se satisfaire.

 

Il est possible, d'après George D. Painter, le biographe de Proust, que la fameuse scène où le baron de Charlus se fait flageller dans l'établissement spécialisé de Jupien, ait été inspirée par les aventures de Jean Lorrain, qui fut l'un des principaux modèles du personnage de Charlus avec le comte de Montesquiou.

 

Mais Proust lui-même n'était pas un novice en matière de sadomasochisme ; il aimait trouver la cruauté chez ses partenaires, exercée de préférence sur des animaux, d'où son amour pour les garçons bouchers aux mains encore couvertes de sang. Nul n'ignore que le délicat Marcel Proust transperçait de sa propre main des rats avec des épingles à chapeau ou bien que, dans un hôtel borgne, il faisait tuer un poulet, tandis qu'à ses côtés se tenait un jeune homme habillé en agent de police. On voit qu'à côté des siens, les goûts de Jean Lorrain étaient finalement plus simples.

 

 

Ce dernier adorait scandaliser, non seulement en paroles, comme nous le verrons plus loin, mais par son aspect physique. Il se fardait outrageusement, se teignait les cheveux, portait d'énormes bagues et s'inondait de parfums. Et tout cela surprenait d'autant plus que c'était un homme grand et fort et qu'il arborait une superbe paire de moustaches... Il était naturellement l'une des cibles favorites des caricaturistes qui faisaient ressortir ses lourdes paupières ressemblant, d'après Jules Renard, à des capotes de diligence.

 

Comment Jean Lorrain était-il devenu l'homosexuel le plus voyant de cette fin du XIXe siècle ? Rien à première vue ne semblait le prédestiner à cela. De son vrai nom Paul Duval, il était né en 1855 d'une excellente famille bourgeoise de Fécamp où son père était armateur et avait reçu dans sa famille très unie, puis au collège, l'éducation classique de tous les jeunes garçons aisés. Mais – et là encore il se rapproche de Proust – il eut dès son enfance une sensibilité excessive, un besoin de tendresse sans partage, que seule sa mère lui apporta. Femme exquise, cultivée, indulgente, après le décès de son mari elle vécut avec son fils pendant vingt ans, jusqu'à la mort de ce dernier.

 

Lorrain, comme Proust, ne guérit jamais d'une enfance trop choyée ; comme lui il eut la passion de la lecture dès ses plus jeunes années, ainsi qu'une mémoire impitoyable et le sens de l'observation et du ridicule des autres, mais aussi le sens profond de la beauté sous toutes ses formes.

 

Tous deux devinrent très mondains mais ne, fréquentaient pas les mêmes salons.

 

Sur le plan littéraire leurs carrières évoluèrent différemment. Jean Lorrain, qui s'ennuyait à Fécamp, vint s'installer à Paris à l'âge de vingt-cinq ans. Son père accepta à condition qu'il change de nom. Sa mère ouvrit un livre au hasard et le premier mot qui tomba sous ses yeux fut « lorrain ». Ce fut donc sous ce pseudonyme qu'il monta à la conquête de la capitale et qu'il publia ses premiers vers. Il ne tarda pas à être admis dans les milieux littéraires parisiens, à commencer par le célèbre Chat Noir, grâce à son esprit, sa faculté d'adaptation, et son immense facilité littéraire.

 

En effet, contrairement à Proust qui fut l'homme d'une seule grande œuvre, élaborée avec peine, Jean Lorrain toucha à tous les genres, poésie, théâtre, roman, contes, chroniques, et y fut partout prolifique.

 

Poésie tout d'abord. Personne ne lit plus les vers de Jean Lorrain qu'il considérait cependant comme le meilleur de son œuvre. De tradition parnassienne, ils s'inspirent parfois de Verlaine ou de Baudelaire, tel Le crapaud :

 

Comme un crapaud blessé qu'un ruisseau d'azur lave

Dans une source obscure accroupi, l'œil sanglant,

Mon cœur, mon triste cœur embusqué sous mon flanc,

Saigne au fond de mon être où son pus crève et bave.

 

Dans son premier recueil de vers, Le Sang des Dieux, figure un sonnet, « les Ephèbes », curieusement dédié à Flaubert. L'un de ces sonnets évoquait Antinoüs et :

 

Le front étroit et bas et les larges prunelles

Qu'ont les êtres passifs aimés des Dieux pervers.

 

Par la suite Jean Lorrain connut la chanteuse Yvette Guilbert, l'un des modèles favoris du peintre Toulouse-Lautrec et il composa pour elle plusieurs chansons d'un genre très différent, inspirées par sa connaissance des milieux populaires, telle que Fleur de Berge, chanson réaliste :

 

J' fis connaissance au mois d'décembre

Auprès d'Billaucourt

D'un marinier rouquin comme l'ambre

Un vrai brin d'amour...

La nuit, fou dîna peau i' m'caressait

Fallait voir comme

C'était un, gars, c'était un ho - ho – homme !

 

Il voulut également lui faire chanter une autre chanson, La peur d'aimer :

 

J'ai peur d'aimer et cependant

Quand un beau gars à l'œil ardent,

Torse plein, taille mince,

Me frôle, au fond de mon émoi,

Je sens un rien qui me pince

Et prise d'un petit froid,

Vraie demoiselle de province,

Je pâlis et reste coi..., etc...

 

Yvette Guilbert ayant refusé de chanter cette chanson, elle raconte dans ses mémoires que l'auteur s'arrangea pour la faire chanter par « un p'tit blond » des bastringues des faubourgs. Le soir de la première Jean Lorrain vint avec quelques vigoureux camarades afin de défendre l'interprète au cas où une bagarre aurait éclaté. Mais il paraît que la clientèle de l'endroit prit fort bien la chose.

 

Jean Lorrain voulait également qu'Yvette Guilbert chantât le poème suivant, très « Chat Noir » :

 

J'ai les bandeaux plats

Et les seins de même

L'air veule et l'œil blême

D'un petit oblat

Face implorante et regard extatique

De Montparnasse à la plaine Monceau

Je suis la sphinge et le voyou mystique,

La fleur d'autel (meublé) qu'aiment les temps nouveaux

Je suis le lys pervers et la rose anémique,

L'orgueil des siècles d'or et l'effroi des badauds...

 

La chanteuse ayant encore refusé, il s'ensuivit une brouille et les deux artistes ne se parlèrent plus.

 

En ce qui concerne le théâtre, de Jean Lorrain il oscilla, comme sa poésie, entre deux pôles, l'un très littéraire, souvent en vers, l'autre réaliste décrivant le monde interlope des marlous et des prostituées. Il réussit même à faire venir le tout-Paris dans une minable baraque foraine de la fête de Neuilly où il présentait, en 1903, une pièce interprétée par Polaire, Marguerite Deval, Victor Boucher, et lors d'une reprise, Charles Dullin.

 

Il composa également des livrets d'opéras, des pantomimes et des arguments de ballets ; certains furent dansés par Liane de Pougy aux Folies-Bergère, et à l'Olympia.


L'œuvre romanesque de Jean Lorrain est plus intéressante que ses vers ou que ses pièces. Elle se caractérise par une recherche de l'étrange, du bizarre et, pour le style, par une écriture souvent précieuse, emphatique qui correspondait à ce que l'on appelait alors le style artiste. Il ne fut pas le seul écrivain de ce genre en cette fin de siècle où les névroses, les monstruosités raffinées étaient soigneusement cultivées par quelques esthètes ; les prototypes littéraires en sont M. de Phocas décrit par Jean Lorrain et M. des Esseintes dont le portrait peint par Huysmans est encore plus poussé.

 

Tous deux sont des êtres blasés, goûtant à toutes les perversions sans y trouver du plaisir.

 

M. de Phocas énumère ses conquêtes :

 

« Rats d'Opéra, lis du Rat mort, mondaines frêles aux museaux de rongeurs, j'ai eu dans ma vie des ballerines impubères, des duchesses émaciées, douloureuses et toujours lasses, des mélomanes et des morphines, des banquières juives aux yeux plus en caverne que ceux des rôdeurs de banlieue et des figurantes de music-hall qui, à souper, versaient de la créosote dans leur Rœderer ; et j'ai même eu des insexuées des tables d'hôte de Montmartre et jusqu'à de fâcheuses androgynes. Comme un snob et comme un mufle, j'ai aimé les petites filles anguleuses, effarantes et macabres, le ragoût de phénol et le piment des chloroses fardées et des invraisemblables minceurs...

Et l'odieux, le fâcheux travesti, le travesti fessu aux jambes héronnières, au torse corseté, opprimant à regarder... »

 

Par la suite M. de Phocas, qui est fasciné par les yeux de certains êtres, à l'éclat d'émeraude, les recherche tantôt dans des partouzes sordides, qui se déroulent dans la fumée de l'opium, où des artistes drogués s'adonnent à un sadomasochisme morbide, tantôt dans des music-halls ou des cirques.

 

Jean Lorrain décrit également dans ses romans des femmes du monde perverses, recherchant des sensations fortes ; mais là encore Huysmans a mieux réussi que Lorrain en créant l'extraordinaire personnage de Mme Chante-louve, la fascinante sataniste.

 

On peut être irrité par cette recherche du sordide alliée à la préciosité. Mais le mal du siècle de Musset, le spleen de Baudelaire avaient pris en cette fin de siècle une forme qui lui était propre et Jean Lorrain en est l'interprète.

 

Mallarmé l'a résumé dans un vers célèbre :

 

La chair est triste, hélas, et j'ai lu tous les livres.

 

Et bien des jeunes qui se droguent au haschisch ou au LSD pourraient peut-être reconnaître dans les descriptions de Lorrain des images ou des sensations qui leur sont familières car il faut ajouter qu'il se droguait lui-même, en buvant de l'éther, goût contracté très jeune.

 

Ce sens du fantastique inséré dans le cadre de son époque a donné parfois certaines réussites, comme ses Histoires de masques, qui sont des contes décrivant ce besoin qu'ont tant de gens de dissimuler leur vrai visage derrière un masque physique ou moral) et le malaise qu'éprouvent les autres de voir un masque à la place du visage.

 

Dans un autre de ses romans, qui connut son heure de célébrité, La maison Philibert, Jean Lorrain retourne à sa veine populaire et réaliste en décrivant d'une plume amusée la chronique d'une maison de passe. On y retrouve les personnages classiques du milieu, et leur argot, qui est maintenant passé de mode ; naturellement l'auteur y introduit des femmes du monde qui cherchent à s'encanailler.

 

Mais l'activité littéraire dans laquelle Jean Lorrain mit le plus de lui-même et qui lui assura pendant sa vie une célébrité redoutable, est certainement la chronique journalistique.

 

Sa grande facilité d'écriture, son esprit caustique d'observation et, il faut bien le dire, son esprit très « tante » faisaient merveille dans ce genre.

 

Pendant vingt ans, de 1884 à 1904, ses chroniques étincelèrent tantôt de méchanceté, parfois drôle, souvent perfide, tantôt de vibrants enthousiasmes littéraires ou artistiques pour des gens de talent, souvent inconnus encore. Ses articles ne manquèrent pas de lui attirer des haines féroces. On doit reconnaître qu'il avait le courage de n'épargner personne, même les plus puissants. Cela lui valut également des duels, puisque c'était encore à la mode. L'un des plus célèbres eut lieu avec Marcel Proust.

 

L'origine de ce duel bien parisien fut un article du Journal paru le 1er juillet 1896, dans lequel Jean Lorrain décrivait Proust comme « un de ces petits jeunes gens du monde en mal de littérature, d'élégiaques veuleries, de petits riens d'élégance et de subtilité, de tendresses vaines, de flirts en style précieux et prétentieux... » — le reste de l'article était à l'avenant et revenait à accuser Proust d'homosexualité ainsi que son ami Lucien Daudet, le fils de l'illustre Alphonse Daudet.

 

Proust ne pouvait laisser passer cet affront. Il envoya ses témoins à Jean Lorrain et le 6 juillet 1896, dans les bois de Meudon, les deux ennemis se rencontrèrent et s'arrangèrent pour que leurs coups de, pistolets ne blessent personne. L'honneur était sauf et Proust, très crâne, fut félicité par toutes ses belles amies et aussi par Montesquiou, que Lorrain (qui le détestait) avait surnommé Grotesquiou ou Hortensiou (à cause de son célèbre recueil de poèmes Les Hortensias bleus).

 

Montesquiou était également connu pour son homosexualité, mais, contrairement à Proust ou à Lorrain, elle fut plus cérébrale que physique.

 

 

Lorsque Montesquiou fit peindre son portrait – du reste excellent – par Boldini, Lorrain écrivit : « Cette année M. de Montesquiou a confié le soin de reproduire son élégante silhouette à M. Boldini, déformateur habituel de petites femmes agitées et grimaçantes, autrement dit le Paganini des peignoirs. »

 

On voit que le ton n'était pas tendre et que le style était mordant. L'humour de Lorrain est parfois facile. Lorsqu'en 1902 fut créé Pelléas et Mélisande il attaqua les admirateurs de Debussy dans un volume intitulé Les Pelléastres.

 

Jean Lorrain signa un grand nombre de ses chroniques d'un pseudonyme significatif : Rétif de la Bretonne, le célèbre héros des aventures nocturnes du Paris du XVIIe siècle.

 

Mais il ne lançait pas que des mots féroces. La peinture, la sculpture, la littérature étaient pour lui des sujets de joie et d'enthousiasme.

 

Du reste il acceptait volontiers les rosseries des autres à son égard, et notamment en ce qui concernait son homosexualité qu'il affichait. Mme Germain, l'épouse du banquier, disait : « C'est affreux, il donne des bals d'artilleurs. » Si c'est vrai, nous finirons par croire que c'était effectivement la Belle Epoque !

 

Yvette Guilbert (qui s'était également fâchée avec Lorrain, à cause des piques qu'il lui lançait dans ses articles, mais qui rend objectivement justice à son esprit et à son intelligence) raconte qu'un jour, étant venu lui apporter des couplets, l'écrivain riait aux larmes parce qu'un confrère de la presse avait dit de lui qu'il mourrait dans la peau d'un jeune homme : « Oh Yvette, disait-il, que c'est spirituel et drôle cette façon de me reprocher mon goût pour les jeunes garçons. »

 

Comme la chanteuse lui demandait ce qu'il avait répondu :

 

— Mourir dans la peau d'un jeune homme ? Alors je le choisirai bien beau, bien propre surtout, et maquillé et parfumé autant que j'arrive à l'être, moi. 

— Mais c'est ridicule, Lorrain, un homme qui se, peint la peau, rougit ses lèvres et s'ombre les yeux comme vous le faites... Aujourd'hui vous avez du henné sur les cheveux vous vous compromettez ! 

— Ah bah ! Et les duchesses et les marquises, et les actrices, et les putains, sont-elles compromises parce qu'elles veulent s'embellir ? Que vous êtes provinciale, Yvette ! Pourquoi un homme résisterait-il au plaisir de plaire, soit à un homme, soit à une femme ? L'amour est à deux fins. 

 

L'un des incidents de la vie parisienne le plus mémorable de l'année 1896 eut lieu le 8 janvier, non pas parce que Paul Verlaine venait de mourir, mais parce que Jean Lorrain reçut en pleine figure un coup violent asséné à l'aide d'un sac à main par une actrice, nommée Bob Walter (au prénom bien peu féminin), qu'il avait éreintée dans l'un de ses articles. Ce fut un événement.

 

Liane de Pougy écrivit au blessé : « Il paraît que Bob a voulu te taper dans l'œil de gré ou de force. »

 

Puis comme Bob Walter renvoyait à Lorrain ses articles du Journal salis d'une manière plutôt malodorante, l'écrivain les lui retourna avec l'adresse suivante : A Madame Walter Closes.

 

Cet incident lui valut du reste une jolie vengeance de la part du célèbre comédien de Max, rapportée par Willy dans le Troisième Sexe.

 

De Max, sociétaire de la Comédie-Française, homosexuel notoire (décidément cette époque si prude n'en manquait pas), se maquillait encore plus que Jean Lorrain... Il était entouré d'une cour d'admirateurs frénétiques qui, paraît-il, allaient jusqu'à acheter ses poils lorsqu'il s'épilait.

 

De Max, qui adorait les fleurs, était surnommé par Lorrain « Le Monsieur aux Camélias ». Il est vrai que l'acteur appelait l'écrivain « Jehanne la bonne Lorraine ».

 

Donc, lorsque Lorrain reçut ce coup de sac sur la figure, de Max lui envoya sa carte ainsi libellée. « Le Monsieur aux Camélias adresse ses condoléances à la Dame aux Giroflées. »

 

On peut remarquer à quel point les Parisiens raffolaient des surnoms, goût qui ne s'est du reste pas perdu. Voici quelques exemples de surnoms de cette époque :

 

— La grosse chanteuse Félicia Litvine : la tour de Mamelle ou Tanagra double.

— Une actrice fameuse chez qui mourut un homme d'État : Pompe funèbre.

— Une autre, très maigre : l'aiguille à tripoter.

— Une autre d'origine anglaise  la cabote anglaise.

— Le peintre Hellen qui peignait très vite  le Watteau à vapeur.

— Un évêque mondain : la soutane favorite.


Un jour quelqu'un demanda à Jean Lorrain comment il se faisait qu'il se fût oublié dans cette distribution de surnoms :

— Pas du tout, je me suis servi, et bien servi.

— Alors c'est ?

— C'est, très simplement, l'Enfilanthrope.

 

Il éprouvait le besoin qu'ont tant d'homosexuels de choquer, et ce d'autant plus que l'opinion publique considérait l'homosexualité comme le vice suprême. Il voulait étonner, avec parfois beaucoup de mauvais goût, parfois avec esprit.

 

Il disait :

 

— Je suis la Sarah Bernhardt de ce monde-là – et à la fin de sa vie il proclamait : « Mon cher, se faire une légende telle que la mienne est assez difficile. Mais il est encore plus difficile de la conserver ».

 

Et pour cela, il faisait preuve d'une verve et d'une invention intarissables. Un jour il emmena un respectable secrétaire d'une revue littéraire dans un vieux restaurant de la rue du Bac fréquenté par des prêtres et de dignes messieurs décorés, et où l'on mangeait fort bien.

 

Pendant tout le repas Jean Lorrain raconta très fort d'horribles aventures qui lui étaient survenues et termina au dessert par ces deux alexandrins qu'il improvisa :

 

J'ai couché cette nuit entre deux débardeurs

Qui m'ont débarrassé de mes ardeurs.

 

Vers la fin de sa vie, recevant un journaliste très laid qui lui posait une question indiscrète sur ses goûts sexuels, Jean Lorrain lui répondit :

 

« Quand quelqu'un vous demandera si je vous ai fait des propositions, vous pourrez répondre par la négative. On vous croira, mon cher confrère, on vous croira. »

 

On peut vraiment regretter qu'il n'ait pas écrit ses mémoires, car avec la franchise et l'esprit qui le caractérisaient, ils auraient été fort drôles et surtout ils nous auraient dévoilé tous les endroits secrets du Paris homosexuel d'alors, et décrit les pittoresques partenaires qu'il aimait choisir.

 

Certaines lettres inédites, citées par Georges Normandy dans sa biographie de Jean Lorrain, nous laissent en effet sur notre faim, comme celle-ci :

 

« Revenu à Paris le 15 juillet, j'y ai passé quatre jours enivrants à la fête de l'Esplanade des Invalides, avec tous mes amis les lutteurs, les cambrioleurs, les assassins, les pitres, les souteneurs.... Des beuveries, des vacheries, des flâneries et des engueulements... et tous masseurs par désir... Mais je regarde masser les autres. Très drôle : un petit mime et un grand lutteur ; jolie même cette médaille romaine. »

 

Nous avons également ce témoignage amusant de Willy, dans le Troisième Sexe – Willy était à Marseille où l'on représentait une pièce tirée du roman de Colette, Claudine, et Jean Lorrain, qui avait demandé quelques billets, avait promis de les faire prendre à l'hôtel.

 

Pendant le dîner, très élégant, dans le meilleur hôtel de Marseille, un maître d'hôtel vient avertir Willy qu'un ami de M. Jean Lorrain le demandait. Sans se méfier Willy répond de le faire entrer. Et alors, raconte ce dernier :

 

« Je vis entrer un géant sans linge, en tricot vert pomme qui se dandinait lourdement. D'une voix de basse généreusement timbrée, il prononça : « Pardon, escuse, si je vous déringe pendant la nourriture, c'est rapport au deux places pour voir jouer Clôdine. »

— Oui... non... c'est-à-dire.

— Eh va bien ! Je suis le petit de Jin.

« Je me hâtais de signer les entrées, que le colosse emporta, toujours bourlinguant comme une chaloupe qui lutte contre le mauvais temps. J'envoyais au diable in petto, Lorrain et son invraisemblable messager, tandis que Mlle Polaire murmurait : « Vrai, c'est ça son petit ami ? Je voudrais savoir comment que sont les grands ! »


Le moins que l'on puisse dire c'est que Jean Lorrain faisait preuve d'un certain anticonformisme dans sa vie. Il avait d'ailleurs cette faculté fréquente chez les homosexuels d'être aussi à l'aise avec les duchesses qu'avec les prostituées, qu'il faisait rire avec son esprit de répartie.


Naturellement il adorait se costumer et à cette époque les bals travestis publics ou privés étaient fréquents. Il est à noter à quel point ce goût des fêtes qui existait dans tous les milieux a pratiquement disparu. Le Carnaval, période de licence, n'est plus qu'un souvenir. Peut-être a-t-on moins besoin de se défouler.

 

Alphonse Allais, le célèbre humoriste, avait organisé un bal d'inauguration au cabaret du Chat Noir. Jean Lorrain lui demanda s'il fallait venir en habit ou en travesti.

 

Allais lui répondit gravement : le travesti ! C'est indispensable.

 

Et le soir du bal, alors que tout le monde était strictement habillé et cravaté, un être étrange surgit, affublé d'un maillot de soie rose, couronné de fleurs ; c'était Lorrain qui fut accueilli par un éclat de rire homérique qu'il partagea bientôt.

 

Une autre fois il stupéfia Sarah Bernhardt, qui cependant en avait vu d'autres, en mimant devant elle l'agonie d'un Romain de la décadence.

 

Mais toutes ces distractions ne l'empêchaient pas de travailler comme un forcené, et ce malgré une santé chancelante. On le voyait partout, dans les salons, aux premières, aux vernissages, à Paris aussi bien qu'à Monte-Carlo.

 

Après une soirée mondaine, il se retrouvait dans un bistrot de banlieue avec ses amis – dont beaucoup avaient aussi des surnoms pittoresques tels que Bath-au-pieu – allait coucher avec un marlou dans un hôtel de passe et terminait sa nuit dans un hammam pour revenir au matin à sa table de travail, et écrire sa chronique ou son dernier roman.

 

A ce régime sa santé, déjà mauvaise, s'altéra rapidement. Ses organes étaient rongés par l'éther et il dut subir plusieurs opérations très douloureuses qu'il supporta avec beaucoup de courage.

 

Finalement il résolut de quitter Paris et, toujours accompagné de sa mère, il s'installa à Nice. Il continua du reste d'y mener une vie partagée entre les vigoureux pêcheurs de la vieille ville et les mondanités, car Nice et Monte-Carlo étaient en hiver très fréquentés par les gens du monde. Il allait aussi explorer les bas-fonds de Toulon et de Marseille, toujours à la recherche des « bôs cierges » comme on disait là-bas.

 

Il revenait à Paris pour la publication de ses livres ou pour voir des expositions et c'est au retour de la Bibliothèque Nationale où avait lieu une exposition d'estampes anciennes qu'il se coucha pour mourir peu après, âgé de cinquante ans à peine, le 30 juin 1906. Son dernier mot fut « le chef-d'œuvre ! » en évoquant une gravure du XVIIIe siècle portant ce titre.

 

Cela montre à quel point il était obsédé par la beauté et par l'Art, ce qui rachète son côté de méchanceté et d'exhibitionnisme.

 

Sur le plan littéraire, Jean Lorrain reste un auteur mineur. Mais il a le mérite d'être très représentatif d'un style qui est celui de la fin du XIXe siècle, qui a son équivalent en architecture dans le style 1900, appelé le style nouille, et qui connaît maintenant les faveurs du public et même la consécration officielle puisque le buffet de la Gare de Lyon vient d'être classé monument historique.

 

Jean Lorrain, avec son côté kitsch, connaîtra-t-il la même faveur ? C'est peu probable. Son œuvre est trop disparate, et s'il a décrit avec acuité certains aspects de son époque, il n'a pas su la recréer comme l'a fait Proust avec génie, ni faire naître les extraordinaires personnages qui peuplent la Recherche et encore moins en tirer une philosophie, comme celle du temps perdu et retrouvé.

 

Le temps, c'est peut-être ce qui a manqué à Jean Lorrain, qui était trop absorbé par la vie pour faire un retour sur lui-même. Peut-être, s'il avait vécu plus longtemps, aurait-il pu produire une œuvre qui lui aurait vraiment permis de laisser un nom en littérature.


Dans l'histoire de l'homosexualité il laissera en tout cas le souvenir d'un homme extravagant, scandaleux, mais qui, après tout, combattait avec courage l'hypocrisie sexuelle de son temps et révélait à tous qu'en dehors de quelques esthètes et gens du monde efféminés, existait aussi quantités d'homosexuels virils, faisant partie de ce peuple d'Arcadie immense et caché.

 

Arcadie n°233, René Soral (pseudo de René Larose), mai 1973

 

Publié dans : REVUE ARCADIE - Par Jean-Yves

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Publié dans : COMMUNIQUE - Par Jean Yves Alt

« Puisque ma santé actuelle ne me permet pas d'être des vôtres et de prendre moi-même la parole, j'estime qu'il m'est indispensable de vous prouver par quelques lignes, l'admiration profonde que j'éprouve en voyant des hommes remonter de force une pente de paresse et répondre à la destruction par la construction, aux ruines par l'ébauche de codes nouveaux.

 

Nous savons tous quel vertige entraîne les hommes à leur perte et que la nature, lorsque la science évite les grandes pestes, cherche par des moyens détournés et destructifs à rétablir l'équilibre d'une certaine masse de cheptel humain qui doit être aussi stricte pour elle que la masse des eaux sur la terre.

 

Malgré un certain aspect d'intelligence, de libéralisme, le monde se meut encore dans les ténèbres du Moyen Age et s'obstine, par orgueil, à contredire les lois d'économie et de prodigalité dont le règne animal et le végétal nous donnent l'exemple.

 

Les missionnaires ont dérangé ces lois dans les îles du Pacifique, où l'homosexualité, la pigmentation de la peau, la sévérité qui contrôlait un mariage, l'accouchement des femmes dans la boue de vache afin que seuls les enfants robustes survécussent, établissaient un équilibre parfait en évitant cette surpopulation que prêchent les hommes et qui encombre le globe, au point qu'on le voit secouer ses puces et déjouer nos calculs.

 

 

Les gouvernements, s'ils s'exprimaient avec franchise, ne diraient pas : « Faites des enfants » mais « faites des soldats ». Ce qui encourage l'avortement qu'ils condamnent, puisque ces enfants sont voués à la mort pour la défense des privilèges de ceux qui les obligent à naître.

 

Il y a quelques années, je séjournais aux environs de Paris, chez les Vilmorin, célèbres marchands de graines de chez nous. Le matin, avec leurs chimistes, je parcourais les cultures. J'y constatais avec quelle rage tenace les plantes agissent et que leurs mœurs sont si libres qu'un curé qui se promène dans son jardin, se scandaliserait s'il pouvait le voir comme le montrent les documentaires ralentis du cinématographe.

 

Mais peu d'hommes comprennent que cette fameuse quatrième dimension dont ils parlent et à laquelle, ils prêtent un sens métaphysique, n'est autre que le temps. Ils ne le constatent pas parce qu'elle se déroule au lieu de se présenter en bloc et que ses perspectives désobéissent à la géométrie. A tel titre que les choses qui s'éloignent dans le temps grandissent, contrairement aux lois des perspectives de l'espace.

 

Il en résulte qu'ils ignorent que l'immobile n'est point immobile, que les plantes gesticulent, que la sérénité de la nature n'est qu'une apparence, et que tout ce qui respire (et tout respire jusqu'à nos moindres cellules et à ce qui les habite) accepte un rythme que les règles dictées par l'homme détraquent ou s'efforcent de détraquer.

 

J'assistais, dans une autre maison de campagne, à la chose suivante. Un chien couvrait un autre mâle. On le, roua de coups. Dans la suite, il refusait les chiennes, croyant qu'on l'avait battu pour l'acte d'amour, et fort incapable de se rendre compte qu'il s'agissait d'une particularité de cet acte, interdit par ses maîtres.

 

Or, outre que l'homosexualité (qu'on a la fâcheuse tendance de confondre avec la prostitution et l'efféminement) est un échange de forces qui s'affrontent, une expression de sens comparable à celle de l'art – puisque ce qu'on appelle vice commence au choix – elle s'intègre dans un vaste mécanisme par quoi la nature, je le répète, s'acharne à maintenir son équilibre.

 

Que de graines, que de semence, jetées à l'aveuglette et comme au hasard, par sa main mystérieuse.

 

C'est pourquoi je salue des entreprises qui tendent à remettre en place ce que l'homme dérange et qui, peut-être, à la longue, parviendront à vaincre le désordre, la sottise que son tribunal prend pour l'ordre et la justice.

 

Voici, Messieurs, ma modeste contribution à votre effort. Elle est bien courte, mais votre, haute autorité saura en extraire l'essentiel.

 

Vous inaugurez sans doute une ère où les familles éviteront les crimes, où le crime social qui consiste à punir le singulier au nom du pluriel, n'existera plus dans le monde. »

 

Jean Cocteau,

 de l'Académie Française

 

Arcadie n°1, janvier 1954

 

Publié dans : REVUE ARCADIE - Par Jean-Yves

La langue française est réputée pour sa clarté, mais il serait peut-être excessif de conclure à sa supériorité absolue, sur les très nombreux idiomes en usage sur notre planète. La Presse nous fit savoir récemment qu'un jeune érudit japonais venu résider en Bretagne y apprit en deux ans le breton et qu'il écrivit une pièce de théâtre dans cette langue, ce qui lui paraissait plus facile qu'en français. Donc, tout est relatif et méfions-nous de notre chauvinisme. Ce qui est sûr, c'est que bon nombre de nos compatriotes usent à tort et à travers du vocabulaire français, et en particulier de l'adjectif « viril » et de son dérivé « virilité ». Mais cette question va beaucoup plus loin, comme on va le voir, qu'une connaissance exacte de l'étymologie.

 

Une station de radio, dite périphérique, émettait récemment une chronique sportive sur la motocyclette et sur la faveur qu'elle rencontre auprès des jeunes. Le conférencier se disait être tout à fait partisan du développement de ce sport pour la jeunesse, parce que « la moto est virile ». Celui qui écrit ces lignes, s'il n'est pas sportif, se souvient néanmoins d'avoir vu au cinéma un motocross féminin. Eh bien non, c'est impossible, puisque la moto est virile !

 

Dans un journal du soir, je crois, on présentait une nouvelle marque de cigarettes dont le paquet s'orne d'un idéogramme, et le journaliste de service déclarait que cette fameuse nouvelle cigarette se distinguait bien de la « virile gauloise » ! En quoi une cigarette peut-elle être virile ? Si l'auteur a pensé que la gauloise est une cigarette exclusivement pour hommes, il fera bien de regarder autour de lui dans la rue pour observer si quelques dames ne tirent de leur sac des paquets bleus ; il en verra certainement.

 

En réalité, la virilité est un archétype qui voisine avec beaucoup d'autres dans l'esprit obscur d'un certain nombre de nos contemporains. Le sexe masculin, s'il n'est plus honoré symboliquement à la manière antique sur nos places publiques, est resté l'objet d'une croyance priapique qui associe les attributs masculins avec les plus belles qualités humaines : courage, force, ténacité, adresse, etc.

 

On excusera le caractère un peu vulgaire de ce qui va suivre, mais il s'agit d'une scène vécue, montrant bien l'existence, de cette croyance ancrée chez les gens du commun. On déménageait des bureaux par les soins d'une équipe de manœuvres qui charriait de lourds classeurs d'un local à un autre en passant par un escalier étroit et fort raide. Un meuble métallique était arrivé au pied de l'escalier, et on lui avait fixé une corde qu'un homme tirait en haut, tandis que deux autres poussaient au-dessous. Mais le labeur était rude et le meuble ne montait guère ; l'un des équipiers du dessous, d'une stature moins forte que celle de ses compagnons, peinait visiblement. Alors, celui qui était en haut l'apostropha : « Quoi ? Tu y vas, oui ? Qu'est-ce que tu as entre les jambes ? » Ce qui était évidemment une manière de l'insulter, car dans l'esprit de ce brave déménageur, c'est à cet endroit-là que se trouve la force et l'ardeur. Quiconque a vécu autre part que dans les salons mondains (et encore !) sait bien qu'on pourrait composer toute une sémantique des expressions triviales dans lesquelles l'appareil sexuel masculin est mis en cause.

 

Ce qui est important n'est pas de constater le peu d'élégance de langage des gens qui nous entourent, mais de comprendre l'erreur monumentale qui se trouve incluse dans l'archétype populaire sur la fonction virile. Pour en revenir à notre déménageur, il pourrait avoir des muscles d'acier et une capacité sexuelle très réduite, car, en fait, cela n'a aucun rapport. Il existe, par opposition, de petits hommes malingres que la nature a fortement doués sur le plan de la reproduction. Par dérivation, l'obscurantisme populaire associe la forte virilité avec le courage moral, ce qui est encore plus faux. Comme on le sait, l'Histoire cite bien des guerriers valeureux qui n'auraient pas fait grand tort aux demoiselles. Mais le préjugé est tenace. Combien de fois voit-on dans la Presse, dès qu'il est question d'un homme célèbre, que ce soit un politicien, un sportif ou un cosmonaute, qu'un rédacteur ajoute : X... est marié et il a tant... d'enfants ? Je cite encore les grotesques algarades de certains parlementaires dans les couloirs de l'Assemblée : « Moi, Monsieur, j'ai fait la guerre, et j'ai quatre enfants. — Moi, Monsieur, j'en ai sept ! » Ils se jettent leurs marmots à la figure, ah mais !

 

On peut rire d'un travers bien français, ce qui est plus inquiétant est la conséquence de cet esprit dans le jugement du public sur les homosexuels, et même, d'une manière plus générale, sur quiconque dont la vie n'est pas axée sur la copulation hétérosexuelle, par exemple les vieilles filles, objets de risée ou de mépris. Pour l'obscurantisme de l'homme banal, les homosexuels sont des gens qui ne sont pas capables d'utiliser leur potentiel sexuel comme tout le monde et qui, de ce fait, sont des lâches, des instables, des asociaux, etc... Il n'est pas difficile, évidemment, de découvrir parmi les bons reproducteurs humains des hommes tout à fait lâches, tout à fait idiots ou incapables. Mais une minorité peut-elle jamais avoir raison ? – surtout dans un pays où, si la liberté des mœurs a fait de, sensibles progrès ces dernières années, la sexologie vue scientifiquement est généralement ignorée. Les sexologues ont reconnu que la fonction sexuelle se compose de deux facteurs : l'appétence et la puissance sexuelle, qui sont souvent des facteurs indépendants. Un coureur de filles n'est pas forcément un étalon, et inversement un lourdaud fort en sexe peut être incapable de faire des avances. En outre, la caractérologie n'est liée au sexe que d'une manière fort aléatoire et elle dépend le plus souvent de l'éducation ou de la pression sociale, voire des accidents, psychiques dont un homme ou une femme ont été les objets. A cet égard, il est significatif d'étudier les caractères, les habitudes de beaucoup d'homosexuels masculins, pour se convaincre, finalement que leur comportement social n'est guère affecté par leur manière d'utiliser leur virilité. Les actes de courage civil ou militaire ne manquent pas chez des hommes de notre époque, qui ne font pas mystère de leur homosexualité, et il serait très souhaitable que cela soit mieux connu. Si les homophiles souffrent souvent d'instabilité affective, cela provient des habitudes de dissimulation que la Société leur a imposées et, de ce fait, d'une méfiance chronique envers leurs semblables, devenue une seconde nature. Cela n'a rien à voir avec les caractéristiques de virilité propres à chacun qui sont, le plus fréquemment, ni plus ni moins valables que celles de n'importe quel citoyen dit « viril ».

 

Arcadie n°222, Henri Studa, juin 1972

 

Publié dans : REVUE ARCADIE - Par Jean-Yves

Les Archives nationales n'ont jamais passé pour le temple de l'érotisme, ni leurs publications pour rivales des livres de sex-shops. Les temps seraient-ils changés ?

 

Un petit livre que vient de publier la vénérable Maison, « Confessions et jugements de criminels au Parlement de Paris, 1319-1350 » (1), contient un passage du plus haut intérêt pour les Arcadiens, et les termes fort crus du document du XIVe siècle y sont reproduits sans coupures ni faux-fuyants. Notable évolution : le temps n'est pas si lointain où, même dans les éditions d'auteurs classiques, une pudibonde érudition voilait ou supprimait purement et simplement les passages réputés obscènes. Rendons grâce aux deux archivistes auteurs du livre, Mlles Langlois et Lanhers (cette dernière connue par ailleurs par des publications sur Jeanne d'Arc : aimable éclectisme !) de leur honnêteté à l'égard du texte.

 

Il s'agit, on l'a deviné d'après le titre, de la reproduction du texte d'un registre manuscrit du Parlement de Paris (2) – un des fameux Olim, familiers aux fervents de mots croisés – conservé aux Archives nationales sous la cote X 2A 4. C'est un recueil de « confessions » (nous dirions : aveux) d'accusés. Mlles Langlois et Lanhers nous assurent que, sauf exceptions, ces confessions furent obtenues « sans contrainte ». Souhaitons-le. Le Moyen Age catholique n'était pas scrupuleux sur les moyens d'obtenir des aveux des accusés ; les pratiques de la Gestapo et des Tontons-Macoutes apparaîtraient plutôt anodines en comparaison.

 

A en juger par ces textes, la société du XIVe siècle fait assez penser au Far-West de la belle époque ; il y est beaucoup question de rixes, de vols, d'embuscades, d'enlèvements, de fausse monnaie, mais aussi – couleur locale ! – d'envoûtements, de sorcellerie, d'hérésie et de sodomie. Nous y voici.

 

On sait que, grâce au pieux empereur Théodose et au non moins pieux Charlemagne, le Moyen Age considéra unanimement la sodomie comme le crime abominable par excellence, assimilé à l'hérésie et passible de la peine de mort sur le bûcher. Le ton est donné par la fameuse Coutume de Beauvaisis (vers 1290) : « Qui erre contre la foi... ou qui fait sodomiterie, il doit être brûlé, et tous ses biens confisqués. » L'Eglise veillait au respect de la loi.

 

C'était donc un mauvais cas où s'était mis Me Raymond Durant, procureur au Parlement, lorsqu'il fut accusé de sodomie par ses deux valets Perrot Favaresque, âgé de dix-huit ans, et Bernard de Montgieux, quinze ans. C'est la « confession » des deux garçons qui figure dans le registre, et le moins qu'on puisse dire est qu'elle ne laisse aucun détail dans l'ombre.

 

Les lecteurs du volume publié par les Archives nationales sont sans doute familiers du langage du XIVe siècle. Ceux d'Arcadie le sont moins, dans leur majorité. Nous traduirons donc en français moderne le vieux style du manuscrit, dont voici (à titre d'illustration) un exemple : « Et demoura il qui parle avec li continuelment des ledit temps jusques a la semaine peneuse en laquelle il se departit de sondit maistre. » (Comprenez : « Et celui qui parle demeura continuellement avec lui depuis cette époque jusqu'à la Semaine Sainte, date à laquelle il se sépara de lui ».) C'est bien le diable si la censure nous reproche la crudité des termes employés : ou alors, en toute justice, il faudrait aussi poursuivre le Directeur des Archives nationales, et Mlles Langlois et Lanhers, et même le Ministre des Affaires culturelles, sous l'égide de qui paraît le volume en question...

 

Donc, voici la confession du jeune Perrot.

 

« Aux environs de la Toussaint dernière, il s'engagea comme valet auprès de Me Raymond Durant, procureur au Parlement pour le servir, garder son cheval et faire tout ce qui appartient à l'office d'un valet de pied. Il y demeura jusqu'au Vendredi Saint, date à laquelle il le quitta. Une nuit, dont il ne peut préciser la date, quand son maître fut couché en son lit, Perrot, sur l'ordre de sondit maître, lui frotta les jambes fort longuement, et il vit qu'il avait le vit bien tendu. Et, après cela, un dimanche soir pendant le dernier Carême, quand il eut déchaussé et couché sondit maître, et qu'il le voulut quitter pour s'aller coucher en son lit, sondit maître le rappela et lui demanda de se déshabiller et de se coucher tout nu avec lui. Et Perrot le refusa beaucoup, mais à la fin il accepta, sur le commandement de son maître, de se coucher tout nu à côté de lui. Et sitôt qu'il fut couché, sondit maître se tourna vers lui et le baisa et l'embrassa fortement, et monta sur lui comme s'il eût été une femme, et lui mit son vit tout tendu entre les jambes, tout près de son vit à lui... et lui jeta son ordure (sic) sur lui... et s'essuya au drap du lit où ils gisaient. Et ledit maître coucha avec lui, Perrot, cette nuit-là par deux fois de cette même manière, l'une au coucher et l'autre après dormir. Perrot dormait quand ledit maître monta la seconde fois sur lui ; il s'en éveilla et fut très courroucé de ce que son maître lui faisait, et l'en blâma comme il l'avait déjà fait la première fois. »

 

Les choses en restèrent là ce jour-là, mais peu après, un jeune valet, nommé Bernard, qui se trouvait jusqu'alors en congé, arriva au logis. Quelques jours plus tard, les deux valets se trouvaient seuls à la campagne, et Bernard demanda tout à coup à son compagnon :

 

« Au nom de Dieu, dis-moi la vérité, et pendu sois-tu si tu mens. Est-ce que Monseigneur t'a mis son vit entre les cuisses comme il le fait à moi ? »


A quoi Perrot répondit oui. Bernard lui raconta alors que la chose lui était arrivée déjà trois fois, « en la manière dessus-dite », et que c'était « grand hérésie et grand mauvaiseté ».

 

S'étant une fois plaint à la chambrière (gouvernante) de Me Durant, celle-ci « se mit à rire et lui dit qu'il n'en tirerait pas profit, car les autres valets qui avaient demeuré avec lui n'avaient nullement fait leur profit ».

 

Après cette édifiante confession, qu'advint-il des héros, si l'on ose dire, de cette histoire ? Mlles Langlois et Lanhers nous informent que Me Raymond Durant nia les faits rapportés par ses valets ; on le comprend. De toute façon, étant clerc, c'est-à-dire ecclésiastique des ordres mineurs, son dossier fut transféré à l'Officialité, tribunal ecclésiastique. Il faut croire que la procédure n'y était pas expéditive, ou que Me Durant bénéficiait de protections efficaces, car en 1335 il était encore en prison au Prieuré Saint-Eloi, d'où il s'échappa. Nous ignorons s'il fut rattrapé.

 

Du reste, plus qu'à aucune époque, la justice du Moyen Age était « à la tête du client ». En 1334 – juste à la même date que l'affaire de Me Durant, par conséquent – un nommé Pierre Porrier fut brûlé vif pour sodomie à Chambéry, et un autre accusé du même crime fut simplement condamné à une amende de 18 florins, dont une partie lui fut même restituée (3).

 

Quant aux deux valets de Me Durant, ils furent libérés par ordre du Parlement le 1er avril 1335. Ils avaient bien mérité l'indulgence de la Cour.

 

Cette historiette est moins légère qu'il n'y paraît. D'abord elle est presque unique en son genre dans la littérature historique pour cette époque ; en règle générale, les pièces des procès de sodomie étaient brûlées avec les coupables, ce qui explique qu'il n'en subsiste guère. Ensuite, elle prouve que, malgré la sévérité des lois, un procureur au Parlement pouvait, de notoriété publique, coucher avec ses valets sans en souffrir particulièrement : si Perrot Favaresque n'avait pas été le dénoncer (peut-être pour une histoire de gages mal payés, qui sait ?), Me Durant aurait probablement continué à recruter encore bien d'autres jeunes valets.

 

Enfin – et c'est pour nous, Arcadiens, la leçon essentielle – elle nous montre, sur le vif, le comportement sexuel d'un de nos semblables qui vécut voici six cents ans et qui fut, en somme, bien semblable à nous, malgré l'ombre menaçante du bûcher à l'horizon...

 

Ce sont des faits comme ceux-là qui, mieux que toute autre chose, font progresser notre connaissance de l'histoire homophile.

 

(1) En vente au S.E.V.P.E.N., 13, rue du Four, Paris-6e. L'ouvrage a 206 pages, in-8°, de belle présentation.

(2) Le Parlement de Paris était, jusqu'à la Révolution, la plus haute juridiction civile et criminelle de France. C'était notamment la suprême juridiction d'appel.

(3) A. du Boys, Histoire du droit criminel de la France, t. I, 1874, p. 220

 

Arcadie n°220, Marc Daniel (Michel Duchein), avril 1972

 

Publié dans : REVUE ARCADIE - Par Jean-Yves

Joan Tuset, artiste catalan, peint des personnages qui, malgré une certaine simplification, ont des volumes assez marqués. Les poses révèlent souvent une tension physique extrême.

 

Débarrassés de tout signe anecdotique (aucun accessoire, aucune coupe de cheveux… qui signaleraient une époque), chacun impose sa masse charnelle tout en restant dans l'intemporel.

 

L'artiste suggère plus qu'il ne montre, conduisant ainsi à abandonner tout a priori pour entrer dans son univers fantasmatique, un univers d'un érotisme d'autant plus lancinant que la sexualité ne s'y exprime qu'à l'état latent.

 

 

 

 

Joan Tuset – El refugi – 2002

Peinture, 60cm x 60cm

 

Comment rester indifférent à cette volupté si bien maîtrisée ?

 

Publié dans : EXPOSITIONS-ARTS - Par Jean-Yves

L'œuvre greenienne, pour ample et forte qu'elle soit, se refuse toujours au tapage, à ces fracassantes révélations qui font la une de nos journaux, à tous les éclats factices qui, faute de talent et de réelle envergure, réussissent à imposer leur homme. D'aucuns diront que la récente parution de deux inédits (dont la transparence de « l'aveu » éclipse l'intérêt strictement romanesque), qu'une Radioscopie de Jacques Chancel (France-Inter, juillet 1974) à l'occasion de la sortie en librairie d'un essai autobiographique sur sa Jeunesse autorisent les plus grandes réserves. Ce serait un vain procès d'intentions, une méconnaissance du rapport privilégié et très complexe, qui s'est tissé entre l'homme et son œuvre. L'âge et la relative tolérance de la capitale, ont pu enhardir notre académicien (successeur de François Mauriac) à sortir de son silence, à jeter le masque ; n'en disconvenons pas. La maturité, toutefois, dans son acception d'épanouissement et d'apaisement, de reconquête et de maîtrise de soi, fournit à notre avis une bien meilleure explication. Elle rend compte du lent cheminement littéraire de Green, des mutations profondes de l'homme et de son travail d'écrivain. Le Journal nous en offre des preuves irréfutables :

 

« Si je n'avais pas écrit, je n'aurais pas conservé mon équilibre, je serais devenu fou... Mes romans sont le journal de l'inconscient. »

 

L'écriture, la parole revêtent leur pureté primitive, l'exorcisme. Ecrire pour dire ce qui ne peut pas l'être, pour avouer, pour se défendre en se libérant, pour en finir avec cet autre qui l'habite : « Je me sens autre, je me sens seul, je ne parle pas le langage qu'on parle autour de moi. » Cette problématique du dire, de l'aveu d'une passion douloureusement endiguée est inévitablement l'épicentre psychologique, le ressort dramatique par excellence. La solitude, la souffrance intime et lancinante étoffent cette toile d'araignée où l'homme s'englue.

 

Dans L'autre sommeil (Plon), Denis remonte le cours de ses souvenirs d'enfant ; la mélancolie et la tristesse président à ses rêveries, à ses premiers désirs impérieux, à son premier amour, son cousin Claude. La Seine et ses eaux sales et grasses, pour toile de fond symbolique. Alors puiser dans l'ennui, dans l'amertume feutrée de l'échec, dans la lassitude de l'adulte déçu par la vie, pour y retrouver le pur joyau de l'Amour-Passion. Un cristal de mille reflets, de mille images comme celle où le corps touche enfin de son ombre le corps aimé, où une main en effleure une autre. L'admirable pudeur qui accompagne la lente découverte de cette passion, rend plus captivante encore l'exploration des profondeurs insondables du personnage et plus émouvants certains moments remarquables d'intensité dramatique : l'avortement de l'aveu, la sidérante impuissance. Cet adieu à l'enfance, qui contrairement à ce qu'on pourrait penser de prime abord n'a rien de timoré (le passage à l'acte n'est pas son objet) restitue ce mélange d'impétueux désirs et d'hésitations, d'interrogations pressantes et de doutes, cette anarchie sensuelle un peu à la dérive dans laquelle tout adolescent essaie de se frayer un chemin. Dans le cours tumultueux et souterrain des émois et des sourdes inquiétudes, l'auteur pourrait se livrer à une sombre ou morbide délectation. Le besoin de souffrir laisse plutôt sa place à l'émergence naturelle d'une irrésistible attraction où le corps et le cœur sont en totale harmonie, et où le péché semble exclu. Le sens du mystère, du tréfonds onirique de l'homme (procédant peut-être d'une tradition fantastique anglo-saxonne à laquelle Green a été formé) brident, s'il le fallait, cette tentation facile d'un masochisme galvaudé. « Du plus profond de ses rêves surgit parfois le visage extasié de l'enfant torturé d'amour. » Quelles traces déceler dans ce possible sous-titre ? Nulles.

 

L'atmosphère sera tout autre dans Le malfaiteur (Plon), beaucoup plus chargée, où l'accumulation de la violence qui lacère et déchire celui qu'elle habite, ne peut mener qu'à une issue fatale, qu'à un ultime éclat de non-retour. Le malfaiteur, c'est Jean : coupable d'aimer les trop beaux garçons, il vit obscurément tapi dans une société bourgeoise qui l'ignore, jusqu'à ce que le scandale le désigne comme une proie de prédilection. Très longtemps Jean vivra caché avant de se confier à Hedwige qui ne peut le comprendre mais qui aime le même garçon que lui et, plus que tout, il veut détourner la jeune fille de ce destin misérable de femme amoureuse d'un homme incapable physiquement de s'intéresser à elle.

 

La confession de Jean est le récit de ses expériences, un « miniroman » d'apprentissage où peu à peu cœur et corps désormais s'excluent ; il cherchait l'amour et n'a trouvé dans sa quête que des nuits blanches, des peurs atroces, et quelquefois de furtifs instants de plaisir, dérobés à la grisaille quotidienne. Au fond de lui, il y avait un sourd appel à la beauté, incarnée par la statuaire antique qui l'avait émerveillé dans son enfance, mais il avait oublié, que dans nos contrées, on ne la consommait qu'au féminin. Alors Jean se révolte contre cette société qui l'oppresse. « La passion qui s'est ancrée en moi peut vous sembler bizarre et répugnante, à moi elle paraît belle. Elle m'a enrichi plus que ne l'eussent fait les tranquilles amours de l'homme à femmes, elle a aiguisé mon intelligence et développé dans mon âme timide, le goût du risque et de l'aventure. La réprobation de ce qu'on appelle les honnêtes gens a vite cessé d'être pour moi un épouvantail... Je sais à présent ce que valent les défenseurs de la vertu : ils se recrutent pour la plupart dans la foule immense des adultères. » Jean compte se défendre en écrivant un roman intitulé Le Malfaiteur. « Un esprit d'apostolat m'animait, je voulais être vrai, je voulais porter témoignage et prendre la défense de ceux qui n'osent pas parler. » Roman dans le roman, où sa vie se déforme, se transfigure ; la fiction et la réalité s'interpénètrent sans possibilité de tracer des frontières et recréent sans cesse la relation vivante du vécu à l'œuvre et inversement. Sa faiblesse de caractère annihile le duel des deux hommes qui sont en lui, et entre lui et les autres. Cette confession doit s'y substituer. Elle ne parviendra jamais, hélas, à Hedwige. Elle tombera entre les mains de la mort « bourgeoise », Mme Pauque, un des piliers de la famille qui met chaque printemps des boules de naphtaline dans les vêtements d'hiver et qui écrit, placide et sèche, les faire-part et surveille les mœurs. Ce sera la préfiguration symbolique de l'issue finale : le suicide de Jean à Naples. La révélation de la vraie nature de Gaston Dolange, le « double aimé », conduira à son tour la jeune fille vers une mort salvatrice. L'incompréhension qui règne en maîtresse absolue et le tourment du Désir que sillonne l'obsession de la foi seront les deux dominantes de ce livre. Mais loin de filer, avec plus ou moins de bonheur, un ou deux thèmes, Green s'occupe de destinées humaines ; ses héros dramatiques acquièrent une stature, une présence sans pareilles.

 

Il faut voir comment ces destinées mi-hasardeuses mi-fatidiques parviennent à se recouper, à s'emboîter pour mieux converger vers telle ou telle figure, l'emprisonner, et la pousser à accomplir son forfait, pour en être convaincu. L'inscription de ce drame dans une réalité provinciale étouffante, permet une plus grande corrélation « des consciences malheureuses », une meilleure et plus sournoise démolition du bel édifice (cercle familial, bourg de province) déjà miné par de silencieuses hostilités.

 

Et certains critiques de l'époque de s'empresser de dire que Green : « c'est Poe dans la robe de chambre de Balzac ». L'opinion est d'autant plus discutable que le fantastique de Poe dérive surtout du ténébreux et du macabre (ce qui n'est pas le cas de Green) et que, même lorsqu'il s'immisce dans la vie quotidienne de ses personnages, il ne se révèle pas réaliste à la Balzac. A moins d'entendre par là ce qu'Albert Béguin avait remarquablement saisi : l'impression de réalité ne naît que de la présence en filigrane de tout un univers de forces obscures et diaboliques.

 

Certes le vieil hôtel bourgeois aux armoiries effritées qu'occupent des couples mal assortis et quelques solitaires maléfiques, n'est pas sans rappeler la pension Vauquer du Père Goriot. La construction serrée du roman, un style minutieux, voire pointilliste, agençant les moindres détails, étayaient aussi l'hypothèse d'un renouveau naturaliste. Le roman greenien s'avérait alors opération du regard. Mais ce regard à force de s'aiguiser sur les objets bascule vers l'intériorité : traversant la réalité brute et opaque, dans la fusion des sensations et de la vision crue surgit l'autre réalité. Spirituelle ? Monstrueusement charnelle? Ce sont les deux univers confrontés (plutôt enchevêtrés) nécessaires à cet écrivain « réaliste ».

 

L'écrivain est le lieu où ces deux mondes se concilient ou se déchirent. « Troublé par le problème que j'ai pris l'habitude d'appeler le problème des deux réalités : la réalité métaphysique et la réalité charnelle. Vais-je leur servir de champ de bataille jusqu'à la fin de mes jours ? »

 

Le lieu circonscrit le secret fondamental (l'écart sexuel). Sans lui pas de romans possibles, pas d'écrivain, pas de langage. Ce secret permet le romanesque, l'étoffe d'une mystérieuse étrangeté, où fourmillent les voix « brouillées de l'intérieur ». Ces voiles diaphanes qui parent ce secret n'existent que pour être ôtés (un à un – avec l'indicible plaisir de l'effeuillage), que pour nous inviter à un voyeurisme subtil et raffiné.

 

Du voyou au voyant, du prosateur au « somnambule hanté », ce sont les étapes d'un long itinéraire spirituel que les romans, plus que le Journal, dévoilent subrepticement. A nous maintenant de déchiffrer les signes épars de cet univers, et de recomposer dans leur touffeur, notre propre itinéraire.

 

Arcadie n°255, Gilles Daes, mars 1975

 


Une interview : Julien Green par André-Michel Calas (1974)

Jeunesse de Julien Green par Jean-Noël Segrestaa

Publié dans : REVUE ARCADIE - Par Jean-Yves

L'actualité, par deux voies différentes, nous remémore ces temps-ci André Gide : tout d'abord par l'exposition qui lui est consacrée à la Bibliothèque nationale, ensuite par la publication du premier tome de la Vie d'André Gide entreprise par Pierre de Boisdeffre : l'un et l'autre événement étant, bien entendu, lié au centenaire de la naissance de l'écrivain en 1869 (1).

 

Cette double circonstance est pour tout Arcadien l'occasion d'un utile et enrichissant retour aux sources. Car, précisément, l'exposition de la Bibliothèque nationale aussi bien que le livre de Pierre de Boisdeffre montrent, en le replaçant dans son contexte, tout le caractère révolutionnaire de Corydon, lorsqu'il fut entrepris en 1908 certes, mais même lorsqu'il fut publié en 1924.

 

Nous qui avons toujours connu Corydon et qui savons combien, du point de vue scientifique, cette étude sur l'homosexualité est dépassée, nous avons peine à concevoir tout ce qu'une telle publication pouvait avoir de scandaleux et de provocant à son époque ; il nous faut faire effort pour imaginer la complexité du cheminement et la violence du drame intérieur qui ont conduit Gide à ce livre, et à Si le grain ne meurt.

 

La biographie qu'a entreprise Pierre de Boisdeffre s'arrête, pour l'instant, à 1909, c'est-à-dire, précisément, à la veille de Corydon. La coïncidence est d'intérêt, car elle nous permet d'imaginer le souvenir qu'aurait laissé Gide si, d'aventure, il était mort en 1909, à l'âge de quarante ans.

 

Grand bourgeois fortuné (les photographies de famille exposées à la Bibliothèque nationale sont impressionnantes, à la fois par l'image de confort cossu qu'elles évoquent et par l'austérité des visages), né et élevé dans le sein du protestantisme le plus rigoureux, c'est, dès l'âge du lycée, une manière de jeune contestataire que se révèle le fils du professeur Paul Gide. En fait, rien ne l'intéresse que la poésie et la littérature ; avec son ami Pierre Louis (le futur Pierre Louÿs) il ne rêve que d'écrire. La tutelle morale de la pieuse Mme Gide lui pèse : aussitôt qu'il sera en âge de voyager seul, il s'échappera. Il se vêt avec recherche, porte les cheveux longs (déjà !), des cravates « à l'artiste » et des capes d'allure fort peu bourgeoise. Et il est amoureux de sa cousine Madeleine, mais amoureux comme dans les romans de la Table Ronde : amoureux de l'âme, pas du corps. D'ailleurs Mme Gide voit d'un très mauvais œil cette passion qu'elle juge puérile (elle n'a pas tort) et contraire à la décence : dans une famille bien élevée, on ne se marie pas entre cousins.

 

Donc, faute de pouvoir épouser Madeleine – qui se montre elle-même très réticente –, André Gide voyage. Son premier livre a été un échec ; il va se remettre de sa déception en Algérie, où il attrape une bronchite mais où, surtout... surtout, il découvre le plaisir sous l'apparence d'un jeune Arabe qui l'entraîne dans les dunes de Biskra et « se laisse tomber contre lui en riant » après avoir tranché « d'un coup de poignard » les lacets qui retenaient sa culotte.

 

Désormais, toute l'existence de Gide est une alternance de brèves flambées de joie – les séjours en Afrique du Nord – et de longues périodes d'impatience et de frustration — les mois passés en France dans le milieu familial. L'œuvre littéraire, petit à petit, se construit ; mais la vie sexuelle, celle qu'a inaugurée le petit Arabe de Biskra et qu'a ouverte toute grande la rencontre avec Oscar Wilde en 1895, se poursuit dans la clandestinité. Nul, en France, en cette fin du XIXe siècle, n'oserait impunément avouer de telles mœurs. Surtout dans le milieu bourgeois et protestant des Gide ! La condamnation de Sodome pèse encore de tout son poids. L'exemple catastrophique de Wilde, arrêté et condamné quelques semaines après sa rencontre avec Gide à Alger, suffirait à faire hésiter le plus intrépide : or, Gide n'est pas intrépide, mais seulement mal à l'aise et divisé contre lui-même.

 

Madeleine, pour comble de malheur, consent enfin au mariage avec son cousin (Mme Gide mère est morte en 1895). Catastrophe : le mariage reste désespérément « spirituel ». Madeleine, l'inspiratrice de l'œuvre littéraire, laisse de glace le corps de son époux ! Et celui-ci, dès le voyage de noces, se reprend à courir en cachette après les garçonnets complaisants de Rome et de Florence. Notre ami Robert Amar a naguère consacré une étude particulièrement lucide à ce problème, si déroutant, du mariage de Gide (2) : il est indubitable, en effet, qu'il aimait Madeleine : non moins indubitable qu'il la fit amèrement souffrir, et qu'il eut toujours auprès d'elle la sensation d'être prisonnier, lui qui avait si durement ressenti la tutelle de sa mère et l'esclavage moral de sa jeunesse. Pourquoi donc cette union ? De la part de tout autre, on pourrait croire à un manque de lucidité ou de franchise vis-à-vis de soi-même ; mais il était le plus introspectif des hommes. Sans doute y eut-il surtout illusion, à la fois sur sa femme et sur lui... Quoi qu'il en soit, ayons l'honnêteté de reconnaître que ce mariage désastreux est, de toute la vie de Gide, ce qui attire le moins notre sympathie. Il est un des exemples les plus éclatants de cette vérité qui nous paraît aujourd'hui évidente, mais qui était alors ignorée : un homosexuel doit avoir l'honnêteté de ne jamais se marier.

 

Du moins le conflit moral où le mariage a plongé Gide va-t-il le mûrir et faire jaillir de lui l'œuvre maîtresse, celle qui inspirera et enthousiasmera des générations de jeunes : les Nourritures terrestres.

 

Gide y prêchera, avec des accents d'une poésie et d'un lyrisme inégalés, la liberté, la disponibilité, le refus du confort et des valeurs consacrées, la haine des entraves et des liens : « Familles, je vous hais... Que chaque attente, en toi, ne soit même pas un désir, mais simplement une disposition à l'accueil... Commandements de Dieu, vous avez endolori mon âme ; vous avez entouré de murs les seules eaux pour me désaltérer... ». Et surtout, courage suprême de la part de cet ancien protestant, élevé dans l'horreur du sexe et du plaisir, il chante la volupté, la joie du corps satisfait dans la lumière du matin : « Il y a profit aux désirs, et profit au rassasiement des désirs, parce qu'ils en sont augmentés... Il y a d'étranges possibilités dans chaque homme... Satisfactions, je vous cherche ; vous êtes belles comme les aurores d'été... Qu'un autre, s'il lui plaît, vous condamne, amères joies de la chair et des sens ; qu'il vous condamne : moi, je n'ose... »

 

Le conseil exalté par quoi se closent les Nourritures terrestres (« Ne t'attache en toi qu'à ce que tu sens qui n'est nulle part ailleurs qu'en toi-même, et crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah ! le plus irremplaçable des êtres ») contient en germe toute une morale de l'anticonformisme, qui fit évidemment scandale dans la France bourgeoise de 1897, mais où les homophiles trouvent le fondement de la seule éthique qui leur permette d'assumer leur humanité sans avoir à se mutiler pour autant.


Jamais peut-être, dans toute l'histoire de la littérature (à part le cas de Marcel Proust), l'homosexualité d'un écrivain ne fut si immédiatement, si directement, si évidemment à la source de sa pensée et de son inspiration. Sans elle, Gide aurait été un écrivain esthète, féru de symbolisme et de préciosité ; elle seule l'a contraint à refuser un ordre moral auquel elle le rendait étranger malgré qu'il en eût, et lui a ouvert les yeux sur l'autre côté des choses.

 

Elle allait bientôt le conduire plus loin encore. Déjà certains esprits perspicaces s'étonnaient de certaines allusions bizarres des Nourritures terrestres (« La nuit, j'allais dormir au fond des granges ; le postillon venait me retrouver dans le foin »). Les œuvres suivantes de Gide multiplient les demi-aveux du même ordre. Saül (1898) met en scène fort explicitement l'amour du vieux roi d'Israël pour le jeune David. Peu à peu la réputation de Gide se teinte d'une lueur de soufre pour les bien-pensants, à mesure qu'elle s'affermit sur le plan littéraire.

 

Et soudain, vers 1908, le besoin de vérité est le plus fort « sentiment de l'indispensable », note-t-il dans son Journal. Il jette sur le papier, fiévreusement, un projet de « dialogue socratique » où il affirme la légitimité, la grandeur et le caractère naturel de l'homosexualité. Il l'intitule Corydon et en lit des passages à ses intimes. Un coup de tonnerre ne ferait pas pire effet : c'est la consternation. Le scandale risque de rejaillir sur Madeleine et d'engloutir toute l'œuvre de Gide. Celui-ci accepte de ranger l'œuvre dans un tiroir – provisoirement. Il la fait seulement imprimer à douze exemplaires en 1911 et passe à autre chose : mais il n'oublie pas son dessein.

 

Ce qui a retenu Gide d'aller (pour l'instant) jusqu'au bout de son intention, c'est la crainte de blesser irrémédiablement sa femme. Il l'aime toujours, bien qu'elle ait enfin découvert son secret et qu'elle lui ait dit, horrifiée, après l'avoir vu dévorer des yeux les petits Arabes dans le train de Constantine : « Tu avais l'air d'un criminel ou d'un fou... » Tromper Madeleine avec des garçonnets est une chose ; l'humilier publiquement par la publication de Corydon en serait une autre. Gide le sait et n'insiste pas. Bientôt la Grande Guerre va éclater, et d'autres soucis se substitueront à ceux-là...

 

Nous arrêterons, pour aujourd'hui, à cette « fausse sortie » de Corydon notre réflexion sur Gide. Nous y reviendrons lorsque Pierre de Boisdeffre nous aura donné le tome II de sa biographie, qui couvrira la période 1910-1951.

 

Comment, du point de vue d'Arcadie (car notre ambition ne va pas au-delà : ne sutor ultra crepidam...), juger le premier volume ?

 

La documentation de Pierre de Boisdeffre est, de toute évidence, encyclopédique. Non seulement il a lu tout ce qui, depuis cinquante ans, a été écrit par Gide ou sur Gide, mais il a eu accès aux archives privées de la famille et des amis de l'écrivain et en a tiré des quantités de citations inédites.

 

Est-ce à dire que, sur la vie homosexuelle de son héros, il apporte beaucoup de nouveau ? Non, sans doute ; et cela pour une bonne raison : c'est qu'il ne se reconnaît aucune compétence particulière pour cet aspect de la personnalité de Gide, et qu'il suit de très près, lorsqu'il en parle, l'étude du professeur Jean Delay (3) dont Arcadie a rendu compte en son temps.

 

Ce n'est donc pas dans ce premier volume de Pierre de Boisdeffre que nous trouverons une réflexion sur le caractère particulier de l'homosexualité de Gide, ni sur les malentendus durables qui devaient en résulter, non seulement pour Gide lui-même, mais pour l'homosexualité en général. (Malentendus du type : « les Françaises sont rousses » parce que la première Française rencontrée à la frontière est rousse). Que Gide ait été, sa vie durant, dans l'incapacité de réconcilier en lui le sexe et l'amour – l'Eros et l'Agapè –, a lourdement pesé sur l'image que la société littéraire, et par elle le grand public, devait se faire de l'homosexualité pendant les années 1920 et au-delà. Il a contribué, par son talent, par son prestige, à implanter l'idée d'une homosexualité réduite au sexe et exclusivement orientée vers les jeunes garçons : idée (nous le savons bien, nous) qui ne répond pas davantage à la réalité que si l'on s'avisait de juger toutes les femmes d'après la seule Françoise Sagan, mais qui n'a pas cessé d'étendre son ombre sur des générations d'homosexuels.

 

Pour Gide, l'homosexualité a été essentiellement une forme de refus – ou de contestation, pour employer un mot à la mode. Cette particularité a coloré toute son œuvre et toute sa vie. Le deuxième volume de Pierre de Boisdeffre nous donnera l'occasion d'y revenir : l'engagement social et politique de Gide, dans les années 20 et 30, découle de là en droite ligne. En revanche, cela l'a condamné à ignorer l'amour, qui est aussi une des dimensions de l'homosexualité, avec ce qu'il implique d'engagement profond, de don de soi et de stabilité : on peut le regretter – pour lui et pour nous.

 

Sur le plan littéraire, l'ouvrage de Pierre de Boisdeffre est brillant, sans rien laisser dans l'ombre, alternant avec bonheur les narrations purement biographiques, les « portraits » de parents et d'amis de Gide, et les analyses des œuvres replacées dans leur contexte chronologique. Il fait penser – et ce n'est pas un mince éloge – au Proust de George Pointer et au Wilde de Philippe Jullian. On attend le tome II avec gourmandise.

 

Quant à l'exposition de la Bibliothèque nationale, présentée avec une parfaite méthode, elle nous rend Gide si vivant, si proche (surtout lorsqu'on vient de lire Pierre de Boisdeffre) qu'on ne s'étonnerait pas de le voir surgir, à la sortie, au détour d'un couloir, avec sa mince silhouette et sa voix un peu précieuse que restituent des enregistrements mis à la disposition des visiteurs grâce à des magnétophones. Tous les manuscrits originaux sont là, et les lettres autographes (Gide était très conservateur et méthodique), et les objets familiers, et les photographies, et les tableaux, et les premières éditions, et les jeux d'épreuves corrigées, à peine jaunis...

 

Je ne sais quel commentateur de l'O.R.T.F., parlant de ce centenaire de Gide, se croyait tenu, comme pour s'excuser, de déclarer « Je sais bien qu'aujourd'hui, pour les jeunes, Gide ne représente plus grand'chose... »

 

Si c'était vrai, il faudrait plaindre les jeunes.

 

Mais je n'en crois rien : car si être jeune, c'est d'abord refuser le monde tel qu'il est et œuvrer pour le rendre meilleur, alors, de toute façon, Gide est le plus jeune de tous.

 

(1) Pierre de Boisdeffre, Vie d'André Gide, tome 1 : Avant la fondation de la N.R.F., 1869-1909, Hachette, 1970, 45F

(2) Robert Amar, Regards sur trois homosexuels mariés. III. André Gide (Arcadie, n°147, 148, 149, mars-mai 1966).

(3) Jean Delay, La jeunesse d'André Gide (Paris, Gallimard, 2 vol., 1956-1957).

 

Arcadie n°206, Marc Daniel (Michel Duchein), février 1971

 

 

 


Lire aussi sur ce blog : "Corydon" d'André Gide

Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur "Corydon" sur son site altersexualite.com

Publié dans : REVUE ARCADIE - Par Jean-Yves

Au mois d'avril 1942, un policier nazi en civil pénètre dans la basilique de Saint-Benoist-sur-Loire et avise un petit groupe de visiteurs que conduit un guide amateur. Il s'approche de lui et lui dit d'une voix sèche  :

 

— Vous vous appelez Max Jacob. Vous êtes Juif.

Le curé Albert Fleureau accourt :

— Mais c'est un excellent paroissien. Il assiste à la messe, la sert et communie tous les matins.

L'homme de la Gestapo tranche.

— Il ne s'agit pas de religion. C'est la race qui compte !

 

Ce jour-là on n'arrêta pas Max Jacob.

 

L'intervention du maire de Saint-Benoist fut sans doute efficace. Il avait dit « Ne touchez pas à cet homme. C'est un érudit. C'est un poète ». La barbarie respecterait-elle le génie ?

 

Le 24 février 1944, vers la fin de la matinée, le sursis que le Destin, que Dieu avait donné à Max Jacob et dont il n'avait pas voulu profiter pour s'enfuir sous un nom d'emprunt, prit fin. Une voiture noire s'arrêta sur la place, trois hommes en descendirent. Ils venaient arrêter le poète, cette fois pour de bon. Ses amis accoururent, ne purent rien faire. Sa logeuse eut ce cri :

 

— Vous voyez, ça vous a bien servi de tant prier ! 

 

De la prison d'Orléans au camp de Drancy, les gendarmes français qui le « transféraient », lui permirent d'écrire quelques lettres à ses amis, à Jean Cocteau, à André Salmon, à Sacha Guitry. Toutes se terminaient à peu près par ces mots : « J'ai confiance en Dieu et en mes amis. Je le remercie du martyre qui commence ».

 

Son martyre fut bref. Débarquant le 24 février 1944 à Drancy, Max Jacob y mourut cinq jours plus tard d'une double pneumonie. A Drancy trois de ses compagnons, convertis, comme lui, récitèrent en cachette la messe des morts. L'un d'eux, Julien J. London, dit aux hommes qui emportaient son corps vers le cimetière d'Ivry :

 

— Savez-vous que vous allez enterrer Max Jacob, un grand poète.

L'un d'eux haussa les épaules :

— Jacob, Jacob, il doit rester bien d'autres Jacob ici.

 

Et pourtant il était unique. Il repose aujourd'hui au cimetière de Saint-Benoist où une rue porte son nom. Le Musée d'Orléans possède une salle Max Jacob et ses « Amis » se rendent régulièrement en pèlerinage sur sa tombe.

 

Un grand amour : Picasso

 

De son vivant, au milieu de cette bohème moqueuse et libertine, on a souvent douté de la sincérité de sa foi. « C'est du théâtre », disait-on. Parce qu'il était fantaisiste, qu'il aimait les calembours, les bons mots, la comédie. Pourtant les nombreuses années qu'il passa à l'abbaye et sa mort ne laissent pas de doute sur sa sincérité.

 

On discerne deux périodes dans sa vie : l'une d'amusements et de folies, l'autre austère et pieuse ; les deux se sont mêlées parfois. Max Jacob était mal à l'aise dans sa peau ; il ne s'aimait pas. Son humilité touchait au masochisme. Il n'aimait ni sa race ni sa religion d'origine, ni sa famille. Il est vrai que celle-ci ne comprenait rien à ses goûts. Il se sentait de tout son être différent des autres, en marge, en révolte. Un lecteur lui écrivit un jour de la Jamaïque avec cette simple adresse « M. Max Jacob, poète et peintre, Paris ». La lettre alla au rebut mais un employé des postes, passionné de peinture, la remarqua et la lui fit parvenir, après avoir découvert son adresse précise. Ravi, Max Jacob le remercia et entama avec lui une correspondance. Comme finalement, ils voulaient se rencontrer, Max l'avertit à l'avance : Je suis un petit vieux (il n'avait que 45 ans) avec une petite figure rougeaude, de grands pieds. Je suis chauve, bête, distrait, méchant, pieux, larmoyant, conteur, bavard... je suis sale, mal habillé, prétentieux, bonasse, jaloux mais assez aimable et poli ».

 

Tant d'acharnement contre soi-même frise le dérangement mental. Et comme cette tendance à s'humilier reparaît dans beaucoup de ses lettres, jusqu'à la fin de sa vie, on est forcé d'admettre qu'elle n'est pas feinte. La psychanalyse y verrait un profond sentiment d'infériorité, doublé d'une volonté quasi obsessionnelle d'autopunition. Et cela explique en partie sa conversion au catholicisme ; cela explique également pourquoi Max Jacob n'a pas voulu durant l'Occupation se sauver, éviter l'arrestation alors que toute sa famille avait été déjà déportée. On peut même imaginer qu'il porta l'Etoile jaune sans déplaisir.

 

Ainsi s'expliquent ces vers :

 

Je suis la honte. Je suis la boue.

Je suis la vidange et la crotte.

Mon œil est un péché.

 

Né en Bretagne à Quimper le 11 juillet 1876, il vient assez tôt à Paris où il accepte pour vivre de faire toutes sortes de petits métiers, employé de magasin, garde d'enfant, ouvrier menuisier. Il est si pauvre que, pour peindre, il mélange de la cendre de cigarette à la poussière de crayons, de pastel et essaie même de la teinture d'iode. C'est alors qu'il rencontre Pablo Picasso. Ils habitent tous deux dans un atelier misérable 13, rue Ravignan à Montmartre. Picasso n'a que 22 ans, Max, cinq ans de plus mais il est subjugué par la personnalité, l'imagination folle et la volonté dominatrice de son ami. Au physique, Max encore jeune a du charme : des yeux très noirs, perçants avec de longs cheveux d'ébène. C'est Picasso qui le pousse à écrire :

 

« Que nous avons été heureux, malgré toute notre misère, écrira-t-il plus tard. Picasso me le rappelait : "Tu te souviens Max, quand nous ne pouvions prendre un fiacre ; et maintenant j'ai une voiture de luxe et je m'en fous." »

 

Dans une lettre à Jean Cocteau, Max a confessé cette passion pour le peintre génial : « Ah, si Picasso avait été comme Maritain, ma vie aurait été un paradis. L'amour-admiration, genre Madeleine, que j'ai pour Picasso est un amour admirable, un hommage rendu à Dieu dans ses créations réussies ».

 

Lorsque, bien plus tard, Max Jacob fut menacé d'être arrêté sous l'Occupation, André Salmon et plusieurs amis lui proposèrent de le cacher chez eux, il répondit :

 

— Si je demandais asile à quelqu'un, ce serait à Picasso, comme il est naturel !

 

Déchiré entre un besoin de pureté – très grand – et ses instincts sexuels – très exigeants – entre le souvenir de son enfance en famille et l'existence bohême qu'il a choisie, entre deux religions, le judaïsme et le christianisme, Max Jacob cherche et apporte un ton nouveau, une conception neuve de la poésie. Finis le vers classique et même le vers libre. Il invente le poème en prose. Il se fait un masque de l'humour ; du burlesque ; du fantasque derrière lesquels il dissimule sa faiblesse, son besoin de tendresse et son angoisse. Ses amis disent qu'il n'est jamais sérieux ; il l'est mais il le cache :

 

— Je me suis appliqué, dit-il, à saisir en moi les données de l'inconscient, les mots en liberté, les associations hasardeuses des idées, les rêves de la nuit et du jour, les hallucinations.

 

Cet art nouveau qui va être celui de la poésie moderne, de la peinture, de la musique du XXe siècle, est issu bien évidemment des découvertes de Freud sur les zones cachées de la conscience. Nous sommes loin de la clarté cartésienne. Max Jacob ouvre la voie à toute une cohorte de jeunes poètes, plus ou moins surréalistes qui mêleront les sortilèges du rêve et du fantastique au goût du burlesque, de la drôlerie, de l'humour : Blaise Cendrars, Aragon, Philippe Soupault, Desnos, Michaux, Prévert. Le Cornet à dés, son chef-d'œuvre, est plein de ces trouvailles : « Un incendie est une rose sur la queue ouverte d'un paon ». Ou : « Elle est si lasse que les paupières des renoncules se ferment sur son chapeau ».

 

Les doigts surchargés de bagues

 

Sa foi profonde (le 22 septembre 1900), il a une vision du Christ qu'il a décrite longuement) ne l'empêche pas de s'abandonner à ses passions homosexuelles. C'est l'époque où selon André Salmon il s'intéresse à « plusieurs malfaiteurs, à des misérables traqués par la police ». C'était chez lui un acte de charité, payé, récompensé par quelque attendrissement. Un jour il s'est excusé de manquer un rendez-vous en invoquant ce prétexte « je dois recevoir un jeune cambrioleur de mes amis ». Plus tard, il aura une assez longue liaison avec le jeune écrivain Maurice Sachs qui lui fut aussi un peu voleur, un peu dénonciateur.

 

Max encore jeune est habillé comme un excentrique : talons hauts, chaussettes rouges, capes et chapeau de dandy, cravates de couleurs voyantes qu'il change selon les indications de l'astrologie. Il a les doigts chargés de bagues.

 

Et soudain en 1921, lassé de ce genre de vie, il quitte Paris pour l'abbaye de Saint-Benoist-sur-Loire sur les conseils d'un jeune prêtre converti comme lui, l'abbé Weill. Désormais, il ne portera qu'un béret, une pauvre pèlerine et des sabots :

 

— J'ai ma cellule au plâtre blanc, mon lit blanc, sans tapis devant, écrit-il, quelques rayons de planches et un lavabo de bonne.

 

Il reviendra à Paris vers 1928 pour se retirer définitivement à Saint-Benoist en 1936. Levé dès six heures, il assiste chaque matin à la messe, communie, écrit de nombreuses lettres, retouche des poèmes et peint en s'inspirant de cartes postales. Il reçoit encore de temps en temps quelque jeune admirateur ce qui fait dire à sa logeuse « Encore un qui vient prendre des leçons de poésie ! ».

 

Mais désormais pour lui l'essentiel n'est plus la poésie, ni l'art, ni l'amour mais la vie mystique. Il se préoccupe de convertir ceux qui viennent le soir. Un médecin qu'il a amené à la religion a dit de lui « Ce mystérieux bonhomme tenait caché sous son ample manteau un gros morceau de soleil dont il m'a donné une miette ».

 

Que pouvait lui faire alors l'approche de la mort ! Il ne l'a pas évitée. Il l'a attendue avec résignation et sans doute avec joie.

 

Arcadie n°206, André Calas, février 1971

 


Lire aussi : Jean Cocteau et Max Jacob sous l'occupationMax Jacob : entre Dieu et l'hommeHommage à Max Jacob


Max Jacob par René Soral

 

Publié dans : REVUE ARCADIE - Par Jean-Yves

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 


 

 

Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur

 

 


 

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