« Je ne nie pas moi-même que j'ai été erotikos et que je le suis encore ; je ne nie pas non plus que j'ai connu les rivalités et les luttes qu'entraîne cette action. »

 

L'auteur de cette déclaration, c'est Eschine.



En 346 avant Jésus-Christ il publie un discours contre Timarque destiné à déchoir ce dernier ses droits civiques, car il s'est prostitué. Ce long discours est un des documents essentiels sur l'homosexualité grecque. K. J. Dover, professeur à Oxford, fait de ce texte le pivot central de son étude.

 

Eschine, donc, n'a aucun mal à avouer qu'il est éraste (l'amoureux d'un garçon), comme beaucoup, puisque cet aveu-là dans la Grèce antique n'a pas lieu d'être. À Athènes, au Ve siècle et avant, comme dans beaucoup de civilisations antiques, l'expérience sexuelle était pleinement justifiée par le plaisir qu'on en tirait. Les tabous n'étaient envisagés que sous l'angle social, et non pas moral. D'où l'intérêt du procès de ce Timarque qui a porté atteinte à l'honneur de la cité en se prostituant, car il est citoyen. À l'aide de ce texte, K. J. Dover démontre que l'éthique grecque ne fonctionne pas selon des références à une normalité telle qu'elle existe aujourd'hui, mais selon un partage entre l'actif et le passif, le citoyen et le non-citoyen (esclaves, femmes, étrangers), l'éraste (l'amoureux d'un garçon) et l'éromène (l'aimé).

 

Les relations entre l'éraste et l'éromène posent malgré tout un problème, car l'aimé est destiné à devenir citoyen. C'est peut être cette ambiguïté qui est à la source de l'« érotique » grecque. On ne sait presque rien des relations amoureuses entre citoyens et esclaves de l'un et l'autre sexe. D'un point de vue institutionnel, un tel amour était inconcevable. L'esclave était un objet, donc aussi un objet sexuel appartenant à son maître ou peuplant les bordels. Rien de plus. Le seul tabou concernait les relations passives du maître avec son esclave. Là, l'ordre social était remis en cause et l'interdit régnait. Mais il s'agissait de sexe. L'amour semble bien être une expérience privilégiée entre l'adolescent citoyen et son amant.

 

Kenneth James Dover analyse minutieusement l'effet de cet érotique à travers la céramique grecque – des reproductions de vases antiques accompagnent son étude – notant des différences entre la période archaïque, où les formes masculines et féminines sont plus virilisées, et la période classique, aux formes féminines. Les scènes qui décrivent l'approche érotique ne différencient guère l'adolescent et la femme du point de vue du choix des couleurs comme de celui des attitudes. Les petits sexes des beaux éphèbes ont, selon K. J. Dover, la même signification gestuelle, ils soulignent l'infériorité nécessaire de l'objet aimé. L'éraste n'entend pas donner du plaisir à son éromène qui en fait doit se refuser. Ce code de séduction que Dover essaie de formaliser aboutit à une véritable carte du tendre mais aussi aux « rivalités » et aux « luttes » qu'évoque Eschine. On écrit des poèmes, on envoie des cadeaux, on suit son aimé, on l'attend. Mais le père de l'éromène n'apprécie pas ça d'un bon œil. S'il est content de voir la beauté de son fils reconnue, il veut éviter les ragots. Trop de cadeaux, et l'on passe de l'art d'aimer aux soupçons de prostitution. Les fils de citoyen prostitués par leur père n'avaient plus l'obligation d'assurer la vieillesse de leurs parents et perdaient leurs droits de citoyen. Timarque a fait pire, adulte il a vendu son corps.

 

Au fond, le livre de Dover révèle que la place de l'homosexualité dans la Grèce antique permet de comprendre le fonctionnement mental de la cité. Pour lui, cette société d'hommes ne différenciant pas le sexe de l'objet sexuel avait besoin de l'homosexualité par nécessité de relations personnelles intenses, d'un « plus » introuvable auprès de l'épouse, de l'hétaïre ou de l'esclave, capable de répondre au besoin d'idéal d'une société de guerriers en assurant la combinaison d'une relation pédagogique et d'une relation sexuelle.

 

■ Éditions La Pensée Sauvage, 1980, ISBN : 2859190430

 

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Dans le recueil de souvenirs qu'il a publié en 1981, Robert Kanters évoquait avec une pudeur émouvante son homosexualité :

 

« J'ai été amoureux avec passion, avec jalousie, avec avidité, avec l'espoir d'entrer dans un monde différent, et je suis resté le plus souvent seul. » (p. 339) Il terminait ce livre par ces mots : « Il y a tant de silence et de solitude chez moi que j'ai l'impression de n'y être déjà plus... » (p. 341)

 

■ Robert Kanters in « A perte de vue : souvenirs », Editions du Seuil, 1981, ISBN : 2020058286

 

Lire d'autres extraits

 

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Cet ouvrage est le fruit d'un travail universitaire très fouillé, commencé en 1934 et paru en 1948. Le sujet lui en fut imposé comme thèse de doctorat ès lettres et il est frappant de constater à quel point le résultat est loin des pensums habituels. Rien n'est ennuyeux dans son analyse de celui qu'il nomme « le martyr de l'homosexualité à l'aube des temps modernes ».

 

Il a su révéler l'immense richesse d'un personnage que l'on croyait bien connaître, tant Oscar Wilde avait eu à cœur, sa vie durant, de se façonner une image pour l'éternité.

 

Robert Merle démontre qu'Oscar Wilde n'était pas qu'un « cynique et superficiel dandy » et que le scepticisme du poète tenait lieu de « cuirasse d'une sensibilité terriblement vulnérable ».

 

Son approche psychanalytique de l'homosexualité de Wilde fit scandale à l'époque dans les milieux universitaires. Si celle-ci n'échappe pas toujours à quelques lieux communs, elle met pourtant bien en évidence une « double et contradictoire exigence » chez Wilde : « la volonté de secret et la tendance à l'aveu ». À cet égard, la symbolique du Portrait de Dorian Gray est révélatrice de l'ambiguïté profonde de son auteur. « Ni tout à fait hors-la-loi, ni tout à fait homme du monde, Wilde vécut à la limite de deux univers hostiles, auxquels, tour à tour, il appartenait. »

 

Sur le procès d'Oscar Wilde et sur l'attitude du pouvoir anglais, Robert Merle apporte des précisions surprenantes. Il révèle ainsi que la haine contre Wilde était dictée par des motifs politiques, le premier ministre de l'époque étant homosexuel et ayant, de surcroît, pour boy friend le propre frère de Lord Alfred Douglas, celui par lequel le scandale était arrivé. Rien de moins.

 

Mais ce qui fait toute la valeur de cet essai est la constante lucidité critique, en même temps que la sympathie presque complice, dont fait preuve Robert Merle à l'égard d'Oscar Wilde. Il a réussi la gageure de faire découvrir le plus complètement possible un homme dont il dit lui-même qu'il « défie les classifications […] échappe à l'analyse par la complexité de sa personnalité comme par les contradictions de son œuvre ».



■ Éditions de Fallois, 1995, ISBN : 2877062589

 


■ Lire aussi : Oscar Wilde ou la vérité des masques de Jacques de Langlade

■ Lire encore : Oscar Wilde ou le procès de l’homosexualité par Odon Vallet

 

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Otto Dix s'est intéressé aux figures hors du commun de la bohème et aux marginaux de la société.


Il fit le portrait, en 1923, du joailler homosexuel Karl Krall, qu'il représenta de manière très ambiguë : en costume, les mains sur les hanches, la taille sanglée, la poitrine, très féminine, bombée.



 


Otto Dix – Portrait de Karl Krall – 1923


De même, le portrait au vitriol de la journaliste Sylvia von Harden, peint en 1926 révèle la forte personnalité du modèle, mais dans des tons sanglants. Là encore, la cigarette, le monocle, le cocktail, soulignent l'indépendance de la femme.



Otto Dix – Portrait de Sylvia von Harden – 1926


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Nelson Rodriguez Leyva, écrivain cubain, fut déporté dans un camp de concentration réservé aux homosexuels. Après trois ans de travail forcé, il fut réformé pour maladie mentale. En 1971, il tenta avec son ami, âgé de seize ans, de détourner muni d'une grenade, un avion vers la Floride. Il échoua. Nelson Rodriguez et son ami ont été fusillés.

 

C'est à Nelson Rodriguez, dans la dédicace appelé « Nelson dans les airs » que Reinaldo Arenas aujourd'hui réfugié aux États-Unis dédie son quatrième roman édité en France Arturo, l'étoile la plus brillante.

 

Arturo est lui aussi enfermé dans un camp de travail pour homosexuels. Dans le livre, le camp est bien là avec ses miradors, ses flics, ses gifles, ses crimes. L'institution carcérale fonctionne bien. Les « folles » jouent le rôle que la répression attendait d'eux. Dans le drame de leur emprisonnement, ces hommes, pour éviter la mort, le pire dans la répression, font « la folle », s'épuisent pour « réduire la dimension de la tragédie, de l'éternelle tragédie de la soumission, de leur éternelle infortune, à la simple stridence d'un chahut... aux battements de cils très marqués, à la grimace, à la parodie ». Folles que les matons se « mettent » dans les coins.

 

« J'ai vu un lieu suprêmement lointain habité par des éléphants royaux. » C'est la première phrase de ce court récit. Arturo, le héros-narrateur a décidé d'écrire. Contre tous : les flics et ses compagnons de détention. Arturo à qui on refuse du papier, vole les règlements du camp pour écrire en marge.

 

Le monde imaginé par Arturo est un décor euphorique, pauvre d'être démesuré ; effort impossible par l'imaginaire pour sortir son corps bien réel, lui de l'oppression. Un monde abruti, où l'offense est de chaque instant. Le rêve se mélangera au réel.



Ce récit interdit de dire qu'Arturo a perdu la raison. Arturo est un adolescent. Il sera abattu par ses gardiens.



■ Éditions Mille et une nuits, 2004, ISBN : 2842058666

 


Du même auteur : Avant la nuit - Le Palais des très blanches mouffettes

 

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Marcel Proust est le plus grand écrivain du XXe siècle. Son œuvre majeure, «A la recherche du temps perdu», à la fois inachevée et posthume, est colossale : trois mille pages. Les articles, critiques, livres, biographies et autres études consacrées depuis 1920 à l'écrivain et à son œuvre sont tout aussi volumineux. Comme l'indique Jean-Yves Tadié, «aucun écrivain du XXe siècle n'a suscité une telle biographie».

 

C'est pour rendre la mesure, à la fois, de l'œuvre de Marcel Proust et des commentaires qu'elle a suscités que Jean-Yves Tadié donne un dossier où l'érudition le dispute à la clairvoyance. Car dans son esprit, il ne s'agit pas d'établir une nomenclature indigeste des ouvrages de et sur Proust mais bien plutôt de dresser un panorama critique d'une œuvre et de ses commentaires. L'économie du livre permet au lecteur d'appréhender de multiples manières l'œuvre de Proust sans jamais s'égarer dans les méandres de textes aussi nombreux que divers. Après avoir présenté de manière générale, mais sans sacrifier au simplisme, les ressorts de l'écriture proustienne, Jean-Yves Tadié propose une analyse des œuvres principales, manière de « carte aérienne de l'œuvre de Proust », avant de consacrer de longues pages à un bilan critique et de terminer sur des points de repères biographiques et bibliographiques.

 

Analysant la genèse et la structure de l'œuvre de Marcel Proust, Jean-Yves Tadié n'hésite pas à faire la part des idées reçues et des profondes originalités. Aucun désir chez lui de solliciter l'œuvre pour de brillantes démonstrations comme ce fut souvent le cas. Jean-Yves Tadié est un admirateur incontestable de Proust mais son jugement est sérieux, sans pour cela manquer parfois de singularité. Ainsi, à ceux qui reprochent à Marcel Proust son inintérêt supposé pour l'histoire, l'auteur indique qu'il montre « non les événements historiques eux-mêmes, mais l'action de ceux-ci sur ses personnages », en particulier à propos de l'affaire Dreyfus et de la Première guerre mondiale.

 

Si « La recherche » est bien un récit à personnages et un récit social, c'est aussi un roman comique (« une immense satire, des autres et de soi ») et tragique, un roman d'aventures autant que poétique, onirique (« une allégorie de la création du monde et de la création littéraire ») et un livre d'images. La dimension érotique, bien sûr, est fondamentale, en particulier dans Sodome et Gomorrhe, Sodome incarnée dans Charlus, « entouré d'un peuple de mauvais garçons » employant, « pour ses plaisirs masochistes, des soldats et des bouchers », et Gomorrhe dans Albertine, Morel faisant la liaison entre les deux. Au plan de l'écriture également, Jean-Yves Tadié montre bien que Proust pratique tous les styles, et pas seulement « la longue phrase analytique ou lyrique à laquelle on identifie le plus souvent son écriture ».

 

L'examen de l'accueil réservé à Proust par la presse et par les écrivains ne manque pas d'intérêt. Malgré le Goncourt pour « A l'ombre des jeunes filles en fleurs » en 1919, l'écrivain est d'abord accueilli très froidement et ce n'est qu'à la veille de sa mort que Proust « est lu et admis comme un classique ».

 

Chez les écrivains, tous les cas de figure se retrouvent : l'hostilité de Claudel voisine avec l'amitié de Morand, Cocteau ou Mauriac, les réquisitoires de Bernanos et de Sartre font pendant aux louanges parfois réticentes de Gide et d'Alain. Dans son panorama de la critique proustienne, Jean-Yves Tadié tente une « esquisse de bibliographie commentée » qui ne va pas sans une certaine saveur, en particulier sur l'apport de la psychanalyse à la connaissance de l'œuvre de Proust.

 

Il est difficile, sinon impossible, de rendre compte avec toute la justice souhaitable d'un livre aussi riche. Pour conclure, il faut saluer la simplicité d'écriture, l'humilité de pensée et la passion que l'auteur communique à chaque page et qui ne peut qu'inciter à replonger dans l'œuvre de Proust.

 

■ Editions Belfond/Les dossiers, 1983, ISBN : 2714416292

 

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Dans ce roman, encore une fois l'homosexualité sert de base à des actions moralement condamnables : antipatriotisme, destruction morale et politique de la société.

 

L'efficacité d'une séduisante espionne – Léopoldine d'Arpajac – dépend essentiellement de son potentiel sexuel. Son lesbianisme, sa liaison sulfureuse avec Mata-Hari et ses intrigues qui servent l'Allemagne par la désorganisation morale de l'arrière, énoncent sa perfidie.

 

Cette vision de l'homosexualité féminine suggère une arme secrète : l'utilisation du voyeurisme mâle, grâce auquel Léopoldine parvient à soutirer des renseignements.

 

L'excitation que provoque en lui l'étreinte de deux femmes rend le héros du roman, un Danois gagné à la cause allemande, parfaitement vulnérable aux entreprises de Léopoldine. Cette supériorité que ses pratiques sexuelles lui donnent sur les hommes, la jeune espionne l'emploie à des manipulations criminelles.

 

Toutefois, une dimension mystérieuse baigne la profondeur de cette liaison lesbienne. L'énigme qu'elle pose éclate dans une scène étrange. Au moment même de l'exécution de Mata-Hari, Léopoldine s'identifie à sa maîtresse au cours d'une crise de somnambulisme télépathique. Les implications de cet ésotérisme irrésistible sont aussi claires que pompeuses : la lesbienne est la proie de forces déchaînées qui l'amènent à commettre inconsciemment des crimes. Elle peut plaider une certaine innocence morale, car elle est victime d'une implacable fatalité.

 

L'homosexualité apparaît ainsi comme le ressort involontaire et terrible d'une existence vouée à la déraison et à la destruction de l'ordre social.

 

■ Éditions Albin Michel, 1923

 


Du même auteur : Nach Paris !

 

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Le héros de « Nach Paris ! », un officier allemand, raconte les atrocités dont il a été témoin au début de la guerre. À l'époque, la France a besoin d'une Allemagne à genoux. Il faut donc que l'ennemi soit coupable, et coupable des pires infamies pour lui imposer l'occupation de la Rhénanie et d'énormes indemnités de guerre.

 

Alors, le « boche » doit se montrer cruel, criminel, chargé des pires défauts. Et pourquoi pas un zeste d'homosexualité pour compléter le tableau ! La peinture que Louis Dumur (écrivain suisse) porte sur la haute société militaire allemande correspond parfaitement aux mythes colportés par la propagande française avant-guerre.

 

Le colonel von Steinitz, le lieutenant von Bückling, l'aspirant von Waldtkatzenbach appartiennent à la meilleure aristocratie prussienne. Mais ils sont aussi maniérés, élégants et lâches.

 

Le colonel von Steinitz « se cantonnait dans une réserve hautaine, dont il ne se départait qu'à l'égard du joli lieutenant von Bückling. Mais la faveur marquée qu'il lui témoignait ne procédait pas de sympathies d'ordre militaire, et les confidences dont il l'honorait n'avaient rien de stratégique ».

 

Mais loin d'être punie par la morale militaire, cette homosexualité des officiers allemands leur permet au contraire de la détourner à leur profit. C'est par l'entremise du lieutenant von Bückling qu'un officier criminel, le capitaine Kœnig, obtient l'indulgence de son supérieur. L'homosexualité reste donc un facteur de désagrégation de la discipline, force principale des armées. Elle affaiblit nécessairement la valeur et le prestige des guerriers allemands.

 

Le roman de Dumur, où la morale helvétique doit rester sauve, rapporte plus loin le châtiment reçu par von Bückling. Au cours d'une retraite, il est empalé par une baïonnette française.

 

Toute déviation comporte sa propre ruine : la mort de l'homosexuel « par où il a péché » révèle-t-elle un fantasme personnel de l'auteur ?

 

■ Éditions Albin Michel, 1919

 


Du même auteur : Les défaitistes

 

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L'étude des textes montre que l'amitié entre hommes et femmes ou entre femmes atteint sans doute rarement le degré de l'amitié entre hommes, lien qui s'harmonise et souvent se confond avec l'amitié vassalique. Essayons donc maintenant de mieux cerner ce que fut cet « amour » entre hommes.



La nature de l'amitié masculine


Le mot « amitié » dans son acception contemporaine a un sens trop faible pour exprimer réellement l'attachement entre Ami et Amile. En fait, il s'agit véritablement d'amour, une forme d'amour particulière à la civilisation médiévale, tout comme les gestes qui la manifestent : les baisers sur la bouche, mais aussi sur le menton, le nez, etc. Une chanson contemporaine de notre version d'Ami et Amile, Guillaume le Maréchal, rédigée vers 1230, raconte l'histoire vraie d'un chevalier glorieux mort en 1219 : le mot amour n'y intervient qu'à propos du sentiment qu'entretiennent entre eux les hommes (1). Dans les chansons de geste, genre littéraire épique, le monde masculin possède presque toujours l'exclusivité de l'amour. Cet amour viril caractérise les sociétés masculines et guerrières ; on pense à la Grèce antique bien sûr, mais plus près de nos héros, d'autres civilisations : celte, germanique, romaine ont connu semblable phénomène (2). L'amitié des chevaliers du Moyen Age perpétue cette tradition. Elle s'accorde parfaitement avec la tradition chrétienne de l'amitié, moyennant quelques aménagements et quelque tolérance. L'amitié masculine médiévale est donc une affection très profonde, doublée d'une fidélité à caractère sacré. Cette amitié est véritablement un amour. Si cet amour possède des qualités spécifiques, il se montre très proche de ceux qui ont régné dans les sociétés où le Moyen Age plonge ses racines. Il prédomine très nettement sur l'amour entre homme et femme au moins jusqu'à la fin du XIIe siècle, dans la société aristocratique. Reste à savoir si cet amour impliquait des rapports intimes.



Des relations charnelles ?


Nombre d'historiens très érudits se montrent totalement réticents ou très réticents à envisager des relations d'amour physique entre les chevaliers ou entre seigneurs et vassaux. Ainsi, à propos de l'amitié entre Galehot et Lancelot, Huguette Legros écrit :


« ... lorsque Galehaut apprend la fausse nouvelle de la mort de Lancelot, il ne se lamente pas, il se laisse mourir, commettant ainsi le péché suprême [celui de désespérance]. Certes le caractère passionnel de cette amitié peut nous faire songer à une attirance homosexuelle, sublimée par une attitude d'abnégation totale, mais ce serait là une projection de critères modernes et le propos de l'auteur, si l'on s'en tient au texte, est de nous faire sentir le caractère exceptionnel de ce sentiment dans son intensité et dans sa signification. Ne disposant plus d'un vocabulaire propre à l'amitié, il est obligé, pour suggérer la force de cet attachement, d'employer des termes devenus spécifiques à l'amour. » (3)


Je répondrai à cette opinion en m'attachant aux deux points soulignés dans la citation :


■ Il est faux de dire que l'auteur du Lancelot en prose ne disposait plus, vers 1220, « d'un vocabulaire propre à l'amitié » : si au cours du XIIe siècle le vocabulaire de l'amitié (c.-à-d. de l'amour) virile a effectivement été employé progressivement pour qualifier l'amour entre homme et femme, rien ne permet d'affirmer que ce vocabulaire, au XIIIe siècle, s'applique uniquement à cette dernière forme d'amour (au contraire). (4)

■ Quand l'auteur parle de « projection de critères modernes », je crois que c'est elle qui tombe dans ce piège, en appliquant aux XIIe -XIIIe siècles une vision de la réalité conforme à la morale « bien-pensante » du XXe siècle. Je ne vois pas en quoi l'hypothèse d'une « attirance homosexuelle » de Galehaut pour Lancelot serait « une projection de critères modernes ». L'homosexualité serait-elle un apanage du XXe siècle ? Que seraient alors devenues les amours anciennes des solides guerriers grecs, romains, celtes et germains ? (2)


Huguette Legros est victime de ses préjugés mais aussi d'une vision puritaine de la chevalerie, qui remonte à Léon Gautier. Lorsque ce très grand historien a écrit son magnifique ouvrage intitulé La Chevalerie, en 1884 (2e éd. revue, 1895), il y a exposé une vision « idéalisée » de la chevalerie qui correspondait à sa propre philosophie, un catholicisme militant, ouvriériste et très austère quant à la sexualité. On connaît d'autre part l'aversion profonde du XIXe siècle pour les affinités entre personnes du même sexe. Léon Gautier nous décrit donc des chevaliers unis par une profonde amitié certes, mais qui en aucun cas ne saurait avoir des résonances homosexuelles. Les chevaliers de Léon Gautier sont tellement preux et chastes que beaucoup s'abstiennent même de l'amour des femmes. Ils se satisfont des « joies pures » d'une « chaude amitié virile », grand réconfort d'une existence qui les tient parfois longtemps éloignés de la chambre des dames.


Il est curieux de constater que le terme homosexuel, malgré son apparence ancienne, a été forgé dans les années mêmes où Léon Gautier rédigeait son œuvre. Ce vocable bâtard, formé du préfixe grec homo (« le même ») et du mot latin sexus (« sexe », « les organes sexuels »), a été inventé par des psychologues allemands vers 1885. Il s'est ensuite introduit dans la langue anglaise (1ères attestations 1891, 1897) puis dans la langue française (1ère attestation 1907 ?) pour obtenir au cours du XXe siècle un immense succès (cf. J. Boswell, Christianisme, tolérance..., p. 70). L'homosexualité était déjà un péché, une maladie de l'âme, les médecins du XIXe siècle en font une maladie physiologique, mentale ou, au minimum, le résultat d'un « complexe d'Œdipe » mal résorbé (cf. Sigmund Freud). […]


Terminons sur ce point avec quelques arguments en faveur de l'existence d'un amour charnel entre chevaliers, sans pour autant faire des relations physiques une règle absolue, valable pour chaque histoire d'amitié masculine rencontrée dans les sources. Ce serait tomber dans l'excès inverse des conceptions moralistes dénoncées ci-dessus. Lorsque très souvent, les chansons de geste et les romans mettent en scène deux chevaliers qui courent l'un vers l'autre pour s'embrasser, on ne peut éviter de penser au cliché que constitue cette action – effectuée par un homme et une femme –, dans nos actuels « films d'amour ». Entre la chanson d'Ami et Amile au XIIIe siècle, et le film « Un homme et une femme » au XXe siècle, n'y a-t-il pas un formidable glissement ? Je le pense d'autant plus que le déshabillage (partiel) qui suit parfois la rencontre afin que les chevaliers puissent se baiser à leur aise, rappelle lui aussi l'amour vu par le cinéma.


Pour faire preuve d'amitié, on boit dans la même coupe, on se baise sur la bouche, mais on se prend également par la main. Tristan procède ainsi avec Perinis, jeune messager d'Yseut : « Il dui se tiennent par les mains. » (Tristan de Béroul, v. 3296). De nos jours, deux hommes qui s'accueilleraient ainsi ne manqueraient pas de susciter des interrogations quant à la nature exacte de leurs relations. Plus probant encore : partager son lit avec son ami constitue la plus haute marque d'amitié (5), c'est aussi l'un des plus grands honneurs accordé par le seigneur à son vassal. La première fois que Galehot couche avec Lancelot, le géant entre dans le lit à l'insu de son ami : il ne sait pas si le beau héros l'aime d'un si grand amour que le sien. Quand Lancelot meurt, il est enterré auprès de Galehot, (comme Ami l'est auprès d'Amile à Mortara). Le vœu le plus cher de Galehot se trouve ainsi exaucé pour l'éternité. Dans leurs poèmes, les troubadours désignent souvent la dame non par son prénom mais par un « senhal », un nom de code masculin : « Bel Archer », « Beau Paraître », « mi compainz », « mi Dons » (« mon seigneur »), etc. (6). Dans la société féodale, enfin, tout concourt à exalter l'amitié chevaleresque à son plus haut degré : tant les structures sociales que les modalités de la vie pratique : – le partage des pouvoirs et des biens laisse vieillir, dans une condition précaire, la majorité des bacheliers, leur principal réconfort réside moins dans les largesses aléatoires du seigneur ou les jeux du tournoi que « dans la solidarité d'une classe d'âge, dans cette amitié qui est une vertu majeure... » (J-Ch. Payen, Litt. française, p. 77) ; – la nuit, dans le château seigneurial, en dehors de l'épouse et des filles du seigneur (en chambre close), il n'y a presque que des hommes. Chevaliers et vassaux, quand ils sont mariés, n'amènent pas leurs femmes avec eux. Tous les mâles dorment dans une grande promiscuité. Tous les mâles, c'est-à-dire tant les adultes que les jeunes garçons et les adolescents qui effectuent leur apprentissage guerrier. « Les couches, dans lesquelles on se glisse en général nu, accueillent couramment deux ou trois personnes et même plus ! » (7)


Au fur et à mesure des recherches, il devient clair à mes yeux que l'amitié masculine médiévale procède d'une forme originale d'amour véritable que le monde actuel a perdu. Les rites d'amitié : se prendre par la main, mais surtout se donner des baisers et partager le même lit (modèles des rites courtois ?) avaient l'avantage de permettre à cet amour, lorsqu'il était de surcroît charnel, une grande liberté dans l'intimité. Pour autant, qu'il s'agisse d'une telle amitié entre « bacheliers » ou entre un « jeune » et son « seigneur », on ne devrait pas employer le terme d'homosexualité, ce mot classe les individus uniquement en termes d'attirance sexuelle et ne rend pas compte des niveaux affectif, intellectuel et spirituel que peut comporter la relation entre deux personnes du même sexe. Cela revient à appliquer au monde médiéval une catégorie rétrécissante et anachronique, produit du XIXe siècle finissant, sans tenir compte du contexte de l'époque.


Conclusion


A la fin du Moyen Age, l'amour viril qui régnait au sein de la noblesse des XIIe-XIIIe siècles devient minoritaire. Le baiser était l'emblème par excellence de cet amour qui unissait la caste chevaleresque dans une caritas spécifique, comparable à celle prônée par les clercs. Le baiser entre chevaliers était un parallèle du « baiser de paix » rituel échangé entre clercs en maintes occasions. Aux XIVe-XVe siècles, un sentiment moins puissant remplace peu à peu « l'amour entre hommes » : l'amitié, prise dans son sens actuel. En même temps, une autre forme d'amour concurrence puis surclasse l'amour chevaleresque : l'amour entre homme et femme. Fin de la spécificité guerrière d'une caste ? montée progressive de la femme ? normalisation de l'amour sur un modèle unique homme-femme ? : les tenants et les aboutissants de l'évolution de l'amitié demeurent pour le moment dans l'ombre.



in Le baiser sur la bouche au Moyen Age - Rites, symboles, mentalités, à travers les textes et les images, XIe-XVe siècles, Yannick Carré, Editions Le Léopard d’or, 1992, ISBN : 2863771132, pp. 143 à 148



(1). Cf. Georges Duby, Guillaume le Maréchal, p. 60 ; il ajoute : « dans sa vérité sociale, l'amour que nous disons courtois fut une affaire d'hommes, de honte et d'honneur, d'amour – dois-je me contraindre à parler plutôt d'amitié ? – viril. »

(2). Voir l'ouvrage très érudit de Bernard Sergent, L'homosexualité initiatique dans l'Europe ancienne, Paris, Payot, 1986.

(3). Huguette Legros reprend ici l'opinion erronée développée par Jean Frappier dans son article « Le personnage de Galehaut dans le Lancelot en prose » (in Amour courtois et Table Ronde, Genève, Droz, 1973). Christiane Marchello-Nizia a donné une excellente critique de cet article dans « Amour courtois, société masculine et figures du pouvoir », Ann. E.S.C., 1981, n° 6, p. 969-982 (cf. p. 975-977) ; où elle ouvre la voie d'une nouvelle interprétation de l'amour courtois et de l'amitié chevaleresque.

(4). Le lecteur pourra s'en assurer par lui-même en lisant le Lancelot en prose, trad. A. Micha (éditeur du texte original), 2 vol., coll. 10/18 ; ou la Queste del saint Graal (ca. 1220-1230).

(5). Ainsi, lorsque Jean sans Peur et Louis d'Orléans se réconcilient à l'automne 1405, « Souvent d'illec en avant burent, mangèrent et couchèrent ensemble. » Cf. A. Coville, Histoire de France (Dir. E. Lavisse), Tome IV, 1, p. 330.

(6). Cf. Sylvette Rouillan-Castex, « L'amour et la société féodale », Revue Historique, tome 272, n°552, oct.-déc. 1984, p. 295-329 ; loc.cit., p. 314-315.

(7). Sylvette Rouillan-Castex, art. cit. p. 319 et 324. Pour un exemple littéraire voir Parzival, trad. fr., coll. 10/18, p. 52. J. Flori, plutôt réservé quant aux relations charnelles entre chevaliers, écrit : « Cette possibilité n'est pas à exclure ; elle l'est d'autant moins que la promiscuité masculine, inévitable dans les cours seigneuriales, faisait vivre les chevaliers dans un univers presque totalement masculin. » (Compte rendu de Guillaume le Maréchal, C.C.M., XXX, 1987, p. 372).


Lire aussi : Quand les chevaliers s'embrassaient sur la bouche par Claude Gauvard


Didier Godard a aussi traité de cette question dans son ouvrage « Deux hommes sur un cheval » (L'homosexualité masculine au Moyen Âge – H&O éditions, 2003, ISBN : 2845470665).


Publié dans : HISTOIRE

Roman de l'autobiographie de l'auteur avec le récit de ses aventures de majordome au service d'un milliardaire américain.

 

Dans « Le Poète russe préfère les grands nègres » (1979, Ramsay), Edward Limonov racontait, d'un ton singulier, sa découverte de New York, non pas la métropole scintillante mais une ville sordide où, dénué de ressources, il faisait l'apprentissage de la pauvreté au pays du roi Dollar : découverte du « monde libre » mais aussi de l'homosexualité avec ces garçons au charme fascinant qui hantent les bas-fonds de Big Apple.

 

Deux ans plus tard paraissait son « Journal d'un raté » (1982, Albin Michel) dans lequel l'auteur poursuivait son investigation fantasmatique de New York, la cité inhumaine.

 

Dans « Histoire de son serviteur », Edward Limonov clôt sa trilogie américaine en abordant la face dorée du rêve américain, plongé en plein cœur du luxe des quartiers chic de Manhattan. A la fin de ce livre, il prend l'avion pour Paris où son premier roman va être publié.

 

Edward Limonov est né en 1943. Dès l'âge de quinze ans, il commence une double carrière de délinquant et de poète. En 1974, il quitte l'Union soviétique pour les Etats-Unis où il vivra jusqu'en 1982, date de son installation à Paris. Mais Limonov n'est pas un dissident de plus. Il serait même l'enfant terrible de cette diaspora dont il ne se prive pas de critiquer les travers, les magouilles et les hypocrisies. Limonov est un solitaire. Il crée un monde qui n'appartient qu'à lui, un monde plein de détresse et de cruauté, de tendresse et de violence, loin des pleurnicheries des Russes en exil, des fioritures ou des faux-semblants.

 

Dans « Histoire de son serviteur », Edward Limonov ne préfère plus les grands nègres mais mesure la vie à l'aune des femmes. Après avoir « flirtaillé avec l'homosexualité, question de désespoir », il est redevenu hétéro mais n'en a pas pour autant perdu un appétit sexuel des plus prononcés. C'est d'ailleurs grâce à une jeune bonne, Jenny, « pas très jolie mais bonne fille », qu'il s'introduit chez Steven Grey, « le multimillionnaire, le magnat des magnats, le roi des multinationales, patron des patrons ». C'est « le businessman par excellence, le symbole même de l'activité et de l'efficacité ». Son parti est vite pris : il deviendra l'homme de confiance du milliardaire de rêve. Il ne tarde pas à s'installer dans le magnifique hôtel particulier au bord du fleuve. Chacun y trouve son compte : le maître de maison est flatté dans son snobisme d'avoir un majordome écrivain et Limonov n'est pas fâché de troquer son petit appartement pouilleux pour une vie facile et opulente. Il peut ainsi se consacrer tout à loisir aux « deux seuls domaines où, avec un peu de courage, l'homme peut encore se réaliser à peu près librement : l'écriture et le sexe ». Et il s'en donne à cœur joie ! Pendant que les éditeurs new-yorkais refusent, l'un après l'autre, de publier son manuscrit, il se soûle d'herbe et d'alcool et entreprend d'élargir un tableau de chasse déjà bien fourni.

 

Cela ne l'empêche pas d'observer sans complaisance le système dont il profite sans en être dupe pour autant. Il avoue « une antipathie égale pour la gueule satisfaite du prolétaire repu et celle de son homologue capitaliste ». Il renvoie dos à dos les régimes de l'Est et de l'Ouest et, même si certains le considèrent comme « un larbin qui joue au littérateur », il ne cesse de dénoncer la bonne conscience générale. C'est un franc-tireur, un empêcheur de tourner en rond.

 

■ Traduit du russe par Antoine Pingaud. Ed. Ramsay, 1984, ISBN : 2859563741

 


Du même auteur : Le double

 

Publié dans : LIVRES

 


 

« Le mariage de Bertrand »

 

 

Essobal Lenoir

 


 

 

Photographie de argentyk – 2004



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