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Les tabous sexuels de l'Islam par Serge Talbot

Publié le par Jean-Yves Alt

Quid leges sine moribus ?
(Que peuvent les lois sans les mœurs ?)
En terre d'Islam l'homosexualité ne pose pas au croyant autant de cas de conscience dramatiques qu'en pays chrétien. Surtout quand elle est pratiquée entre enfants ou jeunes gens, elle ne soulève pas d'indignation bien grande. Historiens et poètes attestent qu'il en fut de même en Espagne musulmane, au temps de Charlemagne. A quoi tient cette tolérance ? Beaucoup en attribuent le mérite à l'Islam. En réalité, selon la Loi musulmane, la sodomie est un péché très grave. Pourquoi donc a-t-elle survécu à tous les anathèmes ?
Cela parait d'autant plus paradoxal qu'en Orient la vie entière du croyant est dominée par le minaret, dressé « comme un doigt qui montre le Ciel ». Jusque dans ses plus petits détails, elle est réglée par la Loi musulmane (Charica).
Cette Charica, qui entoure le croyant d'un réseau sacral, fut déduite du Koran et de la tradition du Prophète (Sounna) par les Docteurs, il y a plus d'un millénaire. Le Koran étant une « dictée surnaturelle enregistrée par le Prophète inspiré » (Massignon), la Charica manifeste la Volonté infaillible et définitive d'Allah (Allah signifie tout simplement Dieu). Elle règle aussi bien les problèmes moraux que les problèmes religieux, la façon de satisfaire les besoins naturels que l'usage du cure-dents ; elle interdit à l'homme de manger du porc, de s'enivrer, de pratiquer la sodomie et de porter des anneaux d'or et d'argent... Droit, éthique et rituel sont traités sur le même plan.
Les relations sexuelles risquent de tomber sous le coup d'un tabou très grave, frappant la fornication (Zinâ), dont Allâh a fait à la fois un péché et un crime qui, en principe, est punissable de mort. Or il semble en être ainsi de la sodomie, encore que tous les docteurs ne la considèrent pas comme un cas de Zinâ. On a parlé d'un homosexuel passif condamné au feu (peine absolument monstrueuse en terre d'Islam) : mais l'authenticité de cette histoire est fort douteuse.
Ce qui est certain, par contre, c'est que le Koran, à la Sourate XV, conte le châtiment des habitants de Sodome, coupables de n'avoir pas respecté l'hospitalité que Loth, l'homme juste, donnait aux anges : « Nous ensevelîmes Sodome sous ses ruines, et nous finies tomber sur ses habitants une pluie de pierres » (verset 74).
L'anathème koranique est renforcé par un autre élément. Pour le croyant, Mohammed (Mahomet, comme nous disons curieusement !), est le type de l'homme parfait. La vie intime du Prophète, en particulier sa vie sexuelle, est un exemple qu'il doit sans cesse avoir sous les yeux. Or l'Envoyé de Dieu aimait les femmes, il eut, suivant l'usage de sa nation, un ménage polygame, et manifesta toujours une horreur sincère pour l'homosexualité, qu'il voyait pratiquer autour de lui par les idolâtres. Selon lui, c'est une obligation, pour le Musulman, d'engendrer.
Cependant, en Orient, le tabou de fornication est resté purement formel : « Dès le règne d'Haroun-er-Rachid (786-809), les conteurs arabes se régalent des frasques féminines des Ghilmans ou Mignons ; des poètes libertins, comme Abou Nwas, leur consacrent des poèmes d'amour », écrit Jacques C. Rider dans « La Civilisation Arabe » (Payot). Fréquemment des vers font allusion à des mignons musulmans, chrétiens ou juifs : « La sodomie », dit Henri Pérès, à propos de l'Espagne musulmane, « s'observe dans les cours des Reyes de Taifas ; qu'il suffise de signaler les amours d'Al-Mutamid pour Ibn Ammâr et pour son page Saï f, d'Al-Muttawakkil pour un éphèbe dont un bouffon du nom d'Al-Hattâra s'éprend sous l'effet de la boisson, de Rafî-ad-Dawla pour un mignon dont nous ne connaissons pas le nom, d'Al-Mutamin de Saragosse pour un de ses pages chrétiens » (La Poésie Andalouse en Arabe classique au XIe siècle, éd. Maisonneuve).
Les Arcadiens qui ont entendu la conférence de Marc Daniel « Fleurs des Jardins d'Orient » et la déclamation de textes inédits dont elle fut accompagnée, ont pu constater que l'interdiction de l'homosexualité a eu à peu près autant d'effet dans les pays musulmans que l'interdiction de l'usure dans les pays catholiques !
En 1822, à Constantinople, à l'occasion de certaines fêtes, on voyait des défilés où figuraient des prostitués mâles parmi les corps constitués...
Les raisons de cette indulgence à l'égard du péché de Zinâ sont multiples : elles tiennent au peuple arabe, à ses usages, et aussi, en dépit de son apparente sévérité, à la Loi musulmane elle-même.
Je suis persuadé que la principale de ces raisons est l'extraordinaire gentillesse, l'admirable tolérance du peuple arabe, ce peuple qu'on ne peut connaître sans l'aimer. Nul mieux que lui n'a respecté la décisive parole divine : « Ne faites point de violence aux hommes à cause de leur foi » (Koran, II, 257). L'entraide fraternelle, le respect des parents, l'hospitalité, la générosité, la tempérance sont des vertus que le Musulman pratique largement. Il ignore toute distinction raciale : les traditions musulmanes (Hadiths) proclament qu' « un Arabe n'est supérieur à un étranger, ou un blanc à un noir, que par la piété », Dieu ayant envoyé sa Rahma, sa bonté, à toutes les races, « aux rouges et aux noirs » (cité par Emile Dermenghem. Mahomet et la tradition Islamique, éd. du Seuil). L'aumône est un des Piliers de la Foi. Sur les champs de bataille, la fraternité héroïque est de règle
« Qu'est-ce qu'un amour qui laisse les yeux secs ?
Qu'est-ce qu'une passion qui ne donne point d'extase ?
Maltraite-moi de toutes les façons que tu voudras, mais ne t'éloigne pas.
Ton ami sera heureux de ce qui te contente... »
Ibn Al-Laridh
in Les plus beaux textes arabes, éd. de la Colombe
En terre d'Islam, la condition des esclaves a été relativement douce par rapport à ce qu'elle fut à Rome ou dans l'Amérique du Nord très chrétienne. Si le commerce des eunuques, en tant qu'esclaves, n'avait rien de repréhensible, la fabrication de ceux-ci était un crime auquel les Musulmans ne se sont jamais livrés eux-mêmes : la «manufacture d'eunuques» du Moyen Age, comme l'a rappelé Roditi, était l'évêché de Verdun. Quand, en 1850, l'esclavage fut aboli en Tunisie, il s'étalait aux portes de New-York, dans le Maryland catholique et dans le Sud protestant.
Dans la zone géographique où s'est répandu l'Islam, autour du trentième parallèle, l'homosexualité fut toujours pratiquée, avant comme après Mohammed.
La séparation des sexes, habituelle en Orient, la réclusion des femmes, la beauté des hommes, la douceur du climat, la favorisèrent peut-être. Les hammams aussi, vraisemblablement. En prescrivant les ablutions, le Prophète avait donné l'essor à ceux-ci. Au XIe siècle, à Byzance, ville chrétienne, pour une population de trois millions d'habitants, on comptait soixante mille hammams. Cordoue, au temps d'Al-Mansour, avait sept cents hammams pour un demi-million d'habitants. Ces hammams étaient alors des lieux de plaisir et de luxe. Les beaux corps s'y dévoilaient sans fausse honte :
« Les bonnes manières s'y perdent, comme des lampes qui ne trouveraient pas de débit quand paraît le visage de l'aurore », déplore le qâdî de Zuhair, Abu-Hasan Muhtâr ar-Ruaini.
La Loi musulmane, nous l'avons vu, ne dit pas, comme d'Holbach : « Dès que le vice le rend heureux, l'homme doit aimer le vice. » Elle n'offre rien, non plus, de comparable au « Ghotul » des Muria de l'Inde — ce dortoir mixte où les jeunes vivent jusqu'au mariage sans refoulement, ni notion du péché, ignorant tous les tabous sexuels (voir Maisons des Jeunes chez les Muria, par Verrier Elwin, éd. N.R.F.). Cependant l'homosexualité est située dans les pays musulmans dans un contexte différent des pays chrétiens.
Contrairement à l'éthique chrétienne, l'Islam se montre favorable à la satisfaction de l'instinct sexuel dans la race humaine. Il ne prescrit pas la chasteté. Jamais il ne s'est enorgueilli de ses ascètes. Il pense que la jouissance charnelle fait pressentir le Paradis — un Paradis d'où, comme dans le Paradis des Mormons, les joies de la chair ne sont pas exclues. Le Croyant y sera accueilli par des houris aux beaux yeux noirs, au teint blanc comme l'éclat des perles. Elles seront vierges, et le commerce des hommes ne leur fera point perdre cet avantage ; elles n'enfanteront point et seront exemptes des besoins qu'on éprouve sur la terre, excepté celui d'aimer. Il est même question de beaux jeunes gens ; mais ceux-ci se contentent de servir des boissons qui n'enivrent pas. L'usage sera conservé en Orient où, dans les parties de plaisir, surtout la nuit, c'est un échanson (sâqî) qui remplit les coupes et les présente aux convives. Les poètes, comme l'a rappelé Marc Daniel, célèbrent inlassablement l'éclat du vin dans la coupe en même temps que la beauté de l'échanson :
« Qu'il est beau l'échanson, chante Al-Mutamid, qui, de sa taille mince, avec des regards pleins d'agaceries, s'est levé pour verser le vin... »
Il n'est pas question, bien entendu, de tels regards dans le Koran sublime...
Toutefois certains Docteurs déclarent que la masturbation est licite : « Quelle importance cela a-t-il ? Nous en usions aux cours de nos expéditions », dit Al-Alâ Ben Ziyâd. « Il ne s'agit que de ton eau : lâche-la donc! » (Al-Hasan Al-Bacrî). « Les ancêtres l'enseignaient aux jeunes gens en vue de les garder de la fornication » (Mujahid) [textes cités par Bousquet].
L'Islam répudie toute exagération, toute frénésie d'ascétisme. Le Koran n'exige de personne plus qu'il ne peut exécuter : e Les parents (par exemple) ne seront pas contraints de faire pour leurs enfants plus qu'ils ne peuvent, ou les tuteurs polir leurs pupilles » (Sourate II, v. 233). Le mari peut adopter avec ses épouses toutes les postures qu'il juge bonnes, en vertu du verset 223 de la même Sourate : « Vos femmes sont votre champ. Cultivez-le toutes les fois qu'il vous plaira. »
La Loi musulmane admet, au moins sous la forme du « coïtus interruptus », la légitimité de la restriction volontaire des naissances – alors que la plupart des autres religions continuent à condamner les pratiques anti-conceptionnelles, sans tenir compte du changement intervenu dans les conditions de l'équilibre démographique.
Essentiellement favorable à la satisfaction des appétits mâles, le système musulman admet dans le mariage le coït avec l'impubère : il évite ainsi l'abus du Droit Canon fixant à douze ans la puberté des filles.
En revanche, seul le Musulman pubère et sain d'esprit (le Moukallaf) est assujetti à l'observation des règles de la religion. Les enfants musulmans qui meurent vont directement au Paradis : l'Islam n'admet pas la théorie du péché originel, et les enfants ne peuvent commettre de péché, même en se livrant à l'homosexualité.
Allâh se réserve de punir dans l'Au-Delà, comme il Lui convient, l'homosexualité du Moukallaf, mais en ce bas monde tout est mis en oeuvre pour que l'acte homosexuel ne puisse être ni prouvé, ni sanctionné. « Pour la fornication (Zinâ), Allâh exige en effet quatre témoins, mâles, libres, pubères, sains d'esprit, et légalement dignes de confiance.» Ces quatre témoins doivent attester « qu'ils ont vu le membre du fornicateur comme le style dans le pot à colyre » (cité par Bousquet).
Si le coït humain durait quatre semaines, comme celui de la grenouille, ou même sept heures, comme celui de l'araignée, la preuve légale du crime de Zinâ aurait quelque chance de pouvoir être apportée. Celui de l'homme n'a pas cette durée...
Ajoutons que l'accusateur et les quatre témoins ont tout intérêt à être prudents, car l'accusation de Zinâ ayant été lancée, c'est eux qui recevront 79 coups de fouet s'ils échouent à en apporter la preuve !
Aux yeux de la Loi musulmane le scandale causé par la divulgation des faits qui touchent au tabou sexuel est un mal infiniment plus grave que l'infraction elle-même.
Après l'infraction, le Croyant se trouve en état d'impureté majeure. Pour l'effacer, nombre de religions utilisent des processus fort compliqués. En Islam, les choses se passent simplement. Point de confession : l'Islam est une religion sans prêtres ! On a recours, pour se purifier, comme faisait, dans le Jourdain, au temps de Jésus, Ame de Dieu, Jean Baptiste, le Précurseur, à un lavage non interrompu du corps entier, y compris les cheveux et les poils, en formulant l'intention de se purifier.
Par ailleurs, en faisant le bien, le pécheur peut conquérir des mérites dans l'Au-Delà : « J'effacerai les péchés de ceux qui auront été chassés de leurs maisons, qui auront souffert, combattu et seront morts pour défendre ma cause », dit le Koran incréé. « Je les introduirai dans les jardins où coulent des fleuves » (III, 194).
On peut chercher si – malgré la pluie vengeresse, formée de pierres cuites dans les brasiers de l'enfer, qui fit périr les habitants de Sodome – la théologie musulmane ne justifie pas la tolérance de fait à l'égard de l'homosexualité pratiquée dans le Dar el-Islam.
Comme le fera plus tard Descartes, l'Islam, par respect pour la Transcendance de Dieu, déclare que les essences par où se définit la vérité et la bonté des choses sont elles-mêmes des choses et, par conséquent, ont dû elles-mêmes être créées par Allah. La volonté d'Allah n'a été déterminée par aucune règle de bonté ou de vérité, puisque toute bonté et toute vérité ont en elle leur source. « C'est parler de Dieu comme d'un Jupiter ou d'un Saturne, c'est l'assujettir au Styx et aux destinées », écrit de même Descartes à Mersenne (15 avril 1630), que de se le figurer astreint à quelque loi que ce soit, d'ordre logique ou d'ordre moral. La sodomie est condamnable parce que Dieu l'a défendue. Elle ne serait pas un mal si la Loi divine ne l'avait pas définie telle. Comme le dit G.-H. Bousquet : « Allah n'a pas à faire connaître les raisons de Ses décisions, et Sa créature doit les adorer comme des mystères inaccessibles à la raison » (La Morale de l'Islam et son éthique sexuelle, éd. Maisonneuve). Voilà qui nous préserve de l'erreur que saint Thomas commettra, et tant de chrétiens après lui : chercher une justification aux motifs de Dieu et prétendre qu'Il condamne la sodomie parce qu'elle n'est pas « normale ».
La thèse islamo-cartésienne ne débarrasse pas seulement la théologie d'un faux finalisme biologique, elle semble aussi, logiquement, arracher l'homosexuel aux juges terrestres (dont le Prophète disait que, sur trois, deux au moins étaient bons pour l'enfer) et le laisser seul, face à face avec Dieu.
Toutefois les théologiens protestants ont admis l'absolue indifférence de la volonté de Dieu sans se montrer, envers les homosexuels, plus tolérants que saint Thomas : la volonté de Dieu, écrit Calvin, est « tellement la règle de toute justice que tout ce qu'Il veut il le faut tenir pour juste d'autant qu'Il le veut ». Cette proposition est-elle soutenable ? Peut-on, à la fois, admettre que les décrets divins sont réputés justes uniquement parce qu'ils sont l'expression de la Puissance Souveraine, et préférer à la douceur musulmane la rigueur puritaine ? Je crois que la logique est ici du côté de l'Islam.
Le Dieu des théologiens réformateurs n'est peut-être pas tout à fait « un Jupiter ou un Saturne », puisque sa volonté n'est déterminée par rien. Sa Transcendance n'en est pas pour autant respectée : en dressant la liste des péchés mortels, ils font de Dieu un Président de Cour d'Assises qui doit se conformer à un règlement dont les articles sont aussi nombreux que variés. N'est-ce pas une autre façon de l'assujettir « au Styx et aux destinées ? ». Conçue en Orient, l'idée de la Transcendance de Dieu s'obscurcit vite en Occident.
Cependant, comme l'écrit Benoist-Méchin, « cinq fois par jour, à travers le monde, près- de quatre cents millions d'hommes se prosternent. Le front tourné vers la Mecque, ils forment un cercle immense, une fleur dont chaque pétale serait un être vivant» (Un Printemps arabe). Pour eux, le seul péché irrémédiablement puni clé l'enfer éternel est le « Koufr », le refus obstiné de la Foi dans le Dieu unique et en la mission de son Envoyé. Etre Musulman c'est, étymologiquement, être soumis à Dieu : c'est par conséquent condamner irrémédiablement le « Koufr ». C'est ce que les Croyants font quand à l'appel des muezzins ils se penchent vers la terre, proclamant par ce seul geste « qu'il n'y a de Dieu que Dieu, et que Mohammed est son Prophète ».
Le pécheur qui demeure croyant finira par goûter les joies du Paradis : « Un grand pécheur croyant ne sera condamné qu'à un enfer temporel, non éternel. L'enfer éternel est réservé à l'infidèle. C'est la foi qui sauve, la foi seule » (Louis Gardet et M. M. Anawati, Introduction à la Théologie musulmane, éd. Vrin).
« Qu'il redoute, certes, le terrible châtiment annoncé », dit Louis Gardet dans un autre ouvrage. « Il sera châtié d'abord dans le tombeau, puis en enfer après la résurrection. Mais son séjour dans l'enfer éternel ne sera que transitoire » (Connaître l'Islam, éd. Fayard).
Al-Asharî demande de n'accuser de « Koufr » aucun de ceux qui commettent le péché de Zinâ. Mais si, ce faisant, le pécheur estime que son acte est religieusement licite, il se rend alors coupable de « Koufr » : ce qui fait l'impiété ce n'est pas tant l'acte lui-même que l'attitude de révolte envers la Loi divine.
Le Musulman, malgré ses faiblesses, « paraît en quelque sorte en état de grâce » (Bousquet). Il appartient à la communauté élue par Allah en raison de sa croyance, « fleur étrange, étalée sur plusieurs continents, effeuillée chaque nuit, mais se recomposant chaque matin à l'appel des muezzins, fleur dont chaque pétale est relié aux autres par les liens de la prière, et dont la Kaaba serait le pistil compact et noir » (Benoist-Méchin). Si Allah le veut, Il sera miséricordieux pour l'être fragile, « composé de boue et de sang », qui lui offre sa foi exclusive.
« Face à ce don total offert en témoignage à la Transcendance divine, les actes "bons" ou "mauvais", commandés ou interdits, s'estompent, se relativisent, enveloppés qu'ils sont dans la bienveillance apitoyée du Très-Haut... » (Louis Gardet : Connaître l'Islam).
Ainsi, dans le Dar el-Islam, la sodomie, tout en restant une faute religieuse très grave, n'enferme pas le pécheur dans ce que Hesnard appelle « l'univers morbide de la faute ».
La tolérance de fait dont elle a toujours bénéficié tient à la gentillesse des nations musulmanes, à la répudiation de l'ascétisme par l'Islam, aux quatre témoins exigés par Allah pour établir la faute de Zinâ. Espérons que les Etats arabes libérés continueront à faire preuve de la même sagesse et ne copieront pas le puritanisme de leurs colonisateurs.
Quant au Croyant homosexuel, le sentiment que l'impossible n'est pas exigé de lui, qu'il est aimé d'Allah en raison de son appartenance à la communauté musulmane, qu'il s'est purifié de sa faute selon le rite deux fois millénaire, qu'il peut la racheter en faisant le bien, la confiance devant l'insondable mystère de la volonté d'Allah, la certitude que c'est la foi seule qui sauve – autant de raisons qui font que, pour lui, l'Islam n'ouvre pas le Ciel comme un abîme.
Au jour du Jugement, le pécheur qui a enfreint les tabous sexuels s'en remet au Dieu Clément et Miséricordieux, qui peut lui infliger un châtiment terrible, mais que peut aussi peut lui infliger un châtiment terrible, mais qui peut aussi Inch' Allah ! (Si Dieu le veut).
Arcadie n°118, Serge Talbot (Paul Hillairet), octobre 1963

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Pontus de Tyard, un prélat humaniste de la Renaissance par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves Alt

Mes chers cousins (et vous aussi, mes chères cousines, « car c'est à vous que ce discours s'adresse », comme disait Chrysale).
 
Écoutez-vous, de temps à autre, la Radiodiffusion Française ? Pour ma part, je ne vous le cèlerai pas plus avant, j'en fais mes choux gras quotidiens. Et, plus singulièrement, il est sur toutes autres une émission de ce foyer culturel qui fait ma dilection première : celle qu'à treize heures, le dimanche comme en semaine, dispense le poste dit « Paris-Inter », ou mieux : « France I », et qui s'intitule « mille nouveaux francs par jour ». Cela consiste en un petit jeu par lequel des inconnus – auteurs de questions amoureusement mijotées – télé-torturent d'autres inconnus qui, sous cette action maligne, réagissent en secrétant des réponses alambiquées.
 
L'audition de ces échanges quotidiens culturels, qui tiennent à la fois du sadisme intellectuel (chez les questionneurs) et du masochisme, cérébral (chez les « candidats » bénévoles) vaut généralement son besant d'or (ou pesant du même, puisque l'un ou l'autre, etc.).
 
Mais là n'est pas le seul intérêt de cette exhibition de gymnastique mentale et verbale : elle apprend à tous quelque chose, toujours. A ceux qui connaissent déjà la réponse, elle peut apprendre – et c'est réconfortant – que d'autres l'ignorent. Et puis, çà et là, de pittoresques fantaisies se glissent dans l'engrenage du jeu, qui donnent aux réponses l'allure de canulars « héneaurmes » et « bien de chez nous ».
 
Par exemple, récemment, l'organisateur de ces hautes festivités intellectuelles demandait à un « candidat » de lui nommer deux – je dis bien : deux – des sept poètes de la Pléiade. Il fallut au pauvre torturé le secours de deux valeureux « renforts » pour nommer, au vif soulagement d'un public qui, de confiance, commença immédiatement d'applaudir : Apollinaire et... Victor Hugo (ou je ne sais qui d'approchant...).
 
Cessons de brocarder, et reconnaissons que le nom de Ronsard, celui de du Bellay ne sauraient fleurir sur toutes les lèvres : où serait alors le plaisir de ceux qui, au détour de telle ou telle période de leur vie, découvrent soudain un frère dans le chantre des « Amours », ou un consolateur chez l'auteur des « Regrets » ?
 
Mais qu'il soit tout de même permis de rêver, une seconde, aux flots de cocasseries qu'eussent charriés les ondes radiophoniques, si, au lieu de deux noms, l'auteur de la question en eût demandé sept !...
 
C'est de l'un des cinq autres, que, précisément, je veux vous parler ce soir, chers cousins, d'un poète qui, avouons-le, n'est guère plus qu'un nom, assez curieux d'ailleurs, dont la pompe sent un peu la poussière, somnolent, en note et en bas de page de manuels d'histoire littéraire eux-mêmes bien oubliés dans nos arrière-mémoires : Pontus de Tyard.
 
Mon maître, le Larousse en deux volumes, lui consacre cinq lignes et trois dates. C'est peu. Il est vrai que cette vie fut simple, et que nulle anecdote capable de l'enrichir d'une piquante parenthèse ne l'orna.
 
Et j'avoue que je préfère ça. Cette vie sans heurt, de « prélat épicurien » (magister dixit), je la préfère à une existence turbulente dont les remous expliqueraient trop aisément une tolérance doctrinale. Ici, rien de tel. C'est par les voies de l'esprit que Pontus de Tyard est arrivé à un humanisme souriant, ouvert, compréhensif, par les seules voies de l'esprit.
 
Né en 1521 au château de Bissy, dans le Mâconnais, voué dès son enfance, par ses parents (et semble-t-il, à son malgré), à la carrière ecclésiastique, il en suivit le cours tout uniment, sans intrigues comme sans emphase, et, s'il n'accéda pas à la pourpre, il fut tour à tour chanoine de la cathédrale de Mâcon, protonotaire apostolique, aumônier de Henri III, puis évêque de Chalon-sur-Saône. De 1553, date de son élévation au protonotariat, jusqu'à 1570, il vécut dans son château de Bissy, en grand seigneur lettré, ne connaissant, ainsi que l'écrit M. Albert-Marie Schmidt dans sa notice des « Poètes du XVIe siècle » aux éditions Gallimard (collection de la Pléiade, p. 368), « dans son opulente retraite que les silencieuses orgies de la méditation ».
 
En 1573, il édite l'ensemble de ses Œuvres Poétiques. Le 16 juin 1578, il accède au trône épiscopal de Chalon-sur-Saône.
 
Et M. Schmidt, dans le texte que je citais à l'instant, résume ainsi son pontificat : « Ce prudent, à la vie précautionneuse, devient un très sage évêque qui, abhorrant le relâchement des mœurs du clergé, prend à cœur de bien administrer son diocèse et de veiller au salut de ses ouailles. »
 
Malgré quoi, les passions du temps vinrent l'attaquer. Cet humaniste délicat, ce prélat gentilhomme de la meilleure tradition fut chassé de son évêché par les ligueurs, et vit piller son château de Bissy. Accablé par la sottise et la hargne, il quitte alors les honneurs. Le 29 juillet 1589, il résigne son évêché en faveur de son neveu, Cyrus de Thiard (ou Tyard) ; il se retire dans ses terres de Bragny-sur-Saône. C'est là qu'il mourra, âgé de quatre-vingt-quatre ans, le 23 septembre 1605.
 
J'avoue que cette vie, droite et nette, cette vie consacrée à faire le bien, à aimer le beau et à tenter de le faire aimer, cette vie d'humaniste, de poète, de prélat et de gentilhomme amis des Lettres, des Arts, toute vouée à l'étude, à la méditation, au culte de la sagesse, j'avoue que cette vie me séduit beaucoup. Et il me plait que ce soit d'un tel homme que nous vienne la leçon de sagesse qui fait mon propos de ce soir.
 
C'est surtout par ses « Erreurs Amoureuses » que reste connu Pontus de Tyard. Mais il a également publié, dans son « Recueil des nouvelles œuvres poétiques », moins connu, une Elégie (la deuxième qui s'intitule « Elégie pour une dame énamourée d'une autre dame »), et dont je vais vous donner les passages les plus importants :
 
(Pléiade, op. cit., p. 403 sq.) C'est l'une des deux dames qui parle, et elle commence de la sorte :
 
« J'avais tousjours pensé que d'Amour et d'honneur,
 
Les deux seulles ardeurs qui me bruslent le cœur,
 
Se pouvait allumer une si belle flame
 
Que plus belle clarté ne luisait dedans l'Ame
 
Mais je ne me pouvais en l'Esprit imprimer
 
Comme ensemble on devait ces deux feux allumer...
 
(...)
 
Hélas, beauté d'Amour, te choisiray-je aux hommes !
 
Ha, non : je cognais trop le siècle auquel nous sommes.
 
L'homme aime la beauté et de l'honneur se rit,
 
Plus la beauté luy plait, plus tost l'honneur périt,
 
Ainsi du seul honneur chèrement curieuse,
 
Libre je desdaignois toute flame amoureuse,
 
Quand de ma liberté Amour trop offensé
 
Un aguet me tendit subtilement pensé.
 
Il t'enrichit l'Esprit : il te sucre la bouche
 
Et le parler disert : En tes yeux il se couche,
 
En tes cheveux il lace an noeud non jamais vue,
 
Dont il m'estreint à toy : il fait ardoir un feu
 
Hélas ! qui me croira ! – de si nouvelle flame
 
Que femme, il m'en amoure, hélas, d'une autre femme. »
 
Après ces deux magnifiques vers, dont le beau cri est de tous les temps, dont le feu reste aussi ardent qu'au siècle où le poussa la femme à qui notre prélat-poète prêta sa voix, l'élégie se poursuit, avec des intonations blessées, plaintives, comme déjà parfois raciniennes :
 
« Jamais plus mollement Amour n'avait glissé
 
Dedans un autre cœur : car l'honneur non blessé
 
Retenait sa beauté nullement entamée,
 
Et l'Amant jouissait de la beauté aimée
 
En un même sujet, ô quel contentement !
 
Si – légère – il t'eust plu n'aimer légèrement:
 
Mais le cruel Amour m'ayant au vif blessée
 
S'est tout poussé dans moy, et vuide il t'a laissée
 
Autant vuide d'Amour, vuide d'affection,
 
Comme il remplit mon cœur de triste passion,
 
Et de juste dépit, qu'il faut que je te prie,
 
Ingrate, et que de moy ta liberté se rie.
 
Où est ta foy promise et tes sermens prestez ?
 
Où sont de tes discours les beaux mots inventez ? »
 
(...)
 
Et le ton monte, se fait plus ample, plus prenant, comme enveloppant ; il atteint à une véritable perfection :
 
« Hélas! que j'ay en vain espanché mes discours !
 
Que j'ay fuy en vain tous les autres Amours !
 
Qu'en vain seule je t'ay – dédaigneuse – choisie
 
Pour l'unique plaisir de ma plus douce vie !
 
Qu'en vain j'avais pensé que le temps à venir
 
Nous devrait pour miracle en longs siècles tenir
 
Et que d'un seul exemple, en la française histoire,
 
Nostre amour servirait d'éternelle mémoire,
 
Pour prouver que l'Amour de femme à femme épris
 
Sur les mâles Amours emporterait le prix. »
 
Après cette strophe digne des chefs de la Pléiade, dont l'ardeur est sœur de celle d'un Ronsard, dont la mélancolie est sœur de celle d'un Bellay, Pontus de Tyard énumère les amours célèbres des annales de l'homophilie, pour souligner la rareté des liaisons saphiques :
 
« Un Daman à Pythie, un Enée à Achate,
 
Un Hercule à Nestor, Cherephon à Socrate,
 
Un Hoppie à Rimante ont seurement montré
 
Que l'Amour d'homme à homme entier s'est rencontré ;
 
De l'Amour d'homme à femme est la preuve si ample
 
Qu'il ne m'est jà besoin d'en alléguer l'exemple.
 
Mais d'une femme à femme, il ne se trouve encor
 
Souz l'Empire d'Amour un si riche thrésor,
 
Et ne se peut trouver, ô trop et trop légère,
 
Puis qu'à ma foi la tienne est faite mensongère... »
 
Fièvre, colère, succèdent alors aux langoureux préludes, aux raisonnements accumulés pour séduire la rétive, pour convaincre l'obstinée, pour adoucir la cruelle ; et voici la péroraison de cette élégie :
 
« Hélas, que le despit loing de moy me transporte !
 
Ouvre à l'Amour, ingrate ! Ouvre à l'Amour la porte
 
Souffre que le doux traict, qui nos tueurs a percé,
 
R'entame de nouveau le tien trop peu blessé,
 
Recherche en tes discours l'affection passée
 
Resserre les doux nœuds dont était enlacée
 
L'affection commune et à toy et à moy,
 
Et rejoignons ces mains qui jurèrent la foy
 
La foy dans mon esprit tellement asseurée,
 
Qu'elle ne sera point par la mort parjurée.
 
«Mais si nouvel Amour t'embrase une autre ardeur,
 
Je supply Contr'Amour, Contr'Amour, dieu vengeur !
 
Qu'avant que la douleur dedans mon cœur enclose
 
Me puisse transformer, et me faire autre chose
 
Que ce qu'ores je suis, soit que ma triste voix
 
Reste seule de moy errante par ce bois,
 
Ou soit qu'en peu de temps ma larmoyante peine
 
Me distille en mi fleuve, ou m'escoule en fonteine,
 
Et pendant que je dy et aux Cerfs et aux Daims,
 
Seule en ce bois touffu, ingrate, tes dédains,
 
Tu puisses, d'un suject indigne consumée,
 
Aimer languissamment, et n'estre point aimée ! »
 
Il n'y a rien, mes cousins, il n'y a rien, mes cousines, à dire après cela, qu'à se taire et à écouter l'écho de ces beaux accents mourir longuement, ce soir, au fond de nos cœurs, ou renaître, demain, pour calmer nos chagrins.
 
Et là-dessus, laissez-moi vous dire le bonsoir, car mon chat Auguste et ma chatte Tibère, qui sentent par trop l'arrivée du printemps, exigent que je les mette dehors. Le clair de lune les appelle.
 
Dieu vous garde longtemps bonne mine.
 
Votre cousin de Béotie,
 
Jacques Fréville
 
Arcadie n°90, Jacques Fréville, juin 1961
 
 
 

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Colette et l'homophilie par René Soral

Publié le par Jean-Yves Alt

Certains écrivains subissent après leur mort une espèce de purgatoire, c'est-à-dire un déclin de leur célébrité, dans la mesure souvent où ils ont pu connaître dans les dernières années de leur vie cette célébrité auprès du grand public, grâce aux multiples moyens de diffusion que notre époque a suscités : presse à grand tirage, radio, télévision, cinéma.

Mme Colette (dont on ignore généralement qu'elle portait le prénom de Gabrielle), morte en 1954 à l'âge de quatre-vingt-un ans, me semble malheureusement subir cette épreuve du purgatoire. Et pourtant quel solide talent eut cette femme dont Montherlant a dit : « Colette ? Le plus grand écrivain naturel. »

C'est bien cet adjectif qui caractérise le mieux Colette sa vie aussi bien que sa prose ont toujours été naturelles. Elle a suivi sa nature, ses instincts et d'autre part elle a constamment été proche de la nature, plantes, bêtes, paysages. Grâce à quoi elle a pu conserver sa forte personnalité intacte, à travers les vicissitudes d'une vie bien remplie.

Car nous voyons Colette d'après nos souvenirs récents, vieille dame aux yeux de braise, aux cheveux ébouriffés, avec un savoureux accent bourguignon, tenant sur ses genoux paralysés un chien ou un chat, entourée de ses bibelots et de ses boules de verre, et, comme toile de fond, le superbe décor des jardins du Palais Royal. Près d'elle, son mari, qu'elle appelle son meilleur ami, une vieille servante avec laquelle elle prépare des menus succulents. Enfin la réussite exemplaire d'une vie bourgeoise consacrée aux lettres.

Et pourtant, pendant bien des années, Colette fut la personnification du scandale. En 1900 elle est la trop jeune épouse d'un écrivain célèbre, Willy, de quatorze ans son aîné, gras et laid. Il accentue le côté petite fille perverse de sa femme, dont il a l'air d'être le père et prend un trouble plaisir à l'exhiber au Palais de Glace habillée exactement de la même manière que Polaire, actrice scandaleuse, dont la taille était si fine qu'un homme pouvait l'encercler de ses deux mains. Jean Cocteau, dans un merveilleux livre intitulé « Portraits Souvenirs », fait la description de cet étrange trio avec sa verve habituelle.

A vingt ans, Colette connaît le Tout-Paris, mais n'est pas heureuse ; Willy la trompe constamment ; il la pousse à écrire et elle crée le personnage de Claudine qui lui apporte la célébrité littéraire.

Colette divorce en 1906 et, meurtrie, s'éloigne pour un temps des hommes. Après s'être réfugiée à la campagne, dans une « retraite sentimentale », elle devient « la vagabonde », se produit dans les music-halls et les cafés-concerts, à Paris ou en province. Elle danse des pantomimes, s'exhibe en tunique légère, sans même, oh scandale, porter de maillot couleur chair.

Elle se pose en femme libre, s'habille en homme, fume. Plus tard elle sera directrice d'un laboratoire de produits de beauté, journaliste et critique ; instable, elle déménage sans arrêt, voyage. Cependant elle ne cesse pas d'écrire, et de mieux en mieux.

En fait Colette nous a dit, avec son savoureux accent, dans un enregistrement sur disque, vers la fin de sa vie : « Mais je ne vous cacherai pas plus longtemps que je n'ai rien de commun avec la véritable aventureuse. N'importe, je me serai toujours bien amusée en chemin. »

Le célèbre peintre des jolies femmes de la Belle Epoque, Boldini, ne s'y trompa point, comme le raconte Colette :

« Je le vis pour la première fois dans son atelier – Boldini détourna du portrait sa face de griffon et me dévisagea longuement.

— C'est vous qui mettez le smoking le soir ?

— Il a pu m'arriver, pour une soirée costumée...

— C'est vous qui jouez le mime ?

— Oui.

— C'est vous qui êtes sans maillot sur la scène et qui dansez cosi, cosi, toute nue ?

— Pardon, je n'ai jamais paru nue sur une scène – on a pu le dire et l'imprimer, mais la vérité est que... il ne m'écoutait même pas. Il rit avec une grimaçante finesse et me tapota la joue en murmurant : « Bonne petite bourgeoise, bonne petite bourgeoise. »

Colette est toujours restée la solide Bourguignonne gardant le contact avec les réalités, avec la Nature auprès de laquelle elle revient prendre des forces quand elle connaît un échec ou un chagrin.

Elle sait trouver la beauté partout où elle se trouve, dans une fleur, dans le regard d'un chien, dans la recette d'une confiture, dans la beauté d'une femme, dans l'amitié. Toute sa vie Colette a suscité et conservé des amitiés solides et fidèles, aussi bien masculines que féminines. Mais c'est dans son amitié avec des femmes qu'elle a placé tout son cœur, avec Marguerite Moreno, Hélène Picard, Annie et Germaine Beaumont.

Cependant mon propos n'est pas de raconter la vie de Colette ; quant à sa vie sentimentale et à ses expériences sensuelles en dehors de ses trois mariages (dont le dernier fut un modèle de réussite conjugale), elle a observé à ce sujet une discrétion de bon aloi. Respectons cette pudeur mais n'oublions pas qu'elle a mis une grande part d'elle-même dans les personnages féminins de ses romans.

C'est donc au travers de son œuvre que nous pourrons voir comment Colette a réagi devant les problèmes de l'homophilie féminine et masculine.

Elle ne perdit du reste, pas de temps et dès son premier roman « Claudine à l'école », paru en 1900 sous la seule signature de Willy, il est fortement question d'amour lesbien.

Willy, écrivain à la mode et critique musical, n'écrivait jamais ses livres. Paralysé devant la page blanche, il faisait appel à des « nègres » (Jean de Tinan, Curnonsky, Debussy, Vincent d'Indy). Mais le « cas Willy », comme l'écrivit Colette, résidait dans le fait que « l'homme qui n'écrivait pas avait plus de talent que ceux qui écrivaient en ses lieu et place ». Il affectionnait les sujets osés et a même écrit – enfin fait écrire – un livre sur l'homosexualité, intitulé –naturellement — « Le troisième sexe ».

Un an environ après son mariage, Willy dit à sa jeune femme : « Vous devriez jeter sur le papier des souvenirs de l'école primaire. N'avez pas peur des détails piquants, je pourrai peut-être en tirer quelque chose... Les fonds sont bas. » Colette se mit à la tâche, sur des cahiers d'écolier au papier quadrillé. Ce fut dès le début un très grand succès. Colette avait créé un personnage vivant, en partie tiré d'elle-même, et dont elle eut du mal à se débarrasser.

D'autre part, le livre ne manquait pas de passages croustillants, Willy avant demandé « d'échauffer un peu ces enfantillages, par exemple entre Claudine et l'une de ses camarades, une amitié trop tendre (il employa une autre manière brève de se faire comprendre) ».

C'est ainsi que dès les premières pages, Claudine est amoureuse de la jolie institutrice, Mlle Aimée, « nature de chatte, caressante, délicate et frileuse, incroyablement câline ». L'enfant s'arrange pour se faire donner des leçons d'anglais, pendant lesquelles elle se blottit contre la poitrine de sa maîtresse, réclamant caresses et baisers.

Malheureusement Mlle Aimée a une liaison passionnée avec une autre institutrice, autoritaire et jalouse, et elle délaisse Claudine qui assiste parfois, à la dérobée, à des spectacles assez particuliers dont la nature est parfaitement expliquée par l'auteur.

Claudine se rattrape avec une jeune élève, la douce Luce qui adore à la fois se faire battre et se faire caresser et qui envoie à son amie des lettres enflammées.

Dans le second livre de Colette « Claudine à Paris » apparaît le personnage irritant de Marcel. Irritant parce que Colette a cédé à la facilité de créer un personnage trop efféminé, le « cousin en sucre » de Claudine, qui a dix-sept ans et qui est décrit ainsi :

« Je n'ai rien vu de si gentil. Mais c'est une fille, ça ! C'est une gobette en culotte ! Des cheveux blonds, un peu longs, des yeux bleus, des petites anglaises et pas plus de moustaches que moi. Il est rose. Il parle doucement en regardant par terre, on en mangerait. »

Naturellement Marcel suce les loukoums à la rose, se poudre, rit aigu et se déhanche en marchant.

Colette s'en est expliquée, plus tard, en écrivant : « J'ai créé dans « Claudine à Paris » un petit personnage de pédéraste. Moyennant que je les avilissais, j'ai pu louer les traits d'un jeune garçon et m'entretenir, à mots couverts, d'un péril, d'un attrait. »

Il faut noter que Colette parle d'un péril, d'un attrait. C'est celui du goût de la chair fraîche que connaissent si bien les vrais pédérastes et que Colette a su décrire de manière fort troublante. Polaire lui révéla ce goût.

« Lorsqu'un peu plus tard, je fis amitié avec Polaire et que je la vis en larmes à cause d'un orage amoureux, elle me dit, les griffes encore prêtes, avec un abandon de chatte chaude – Ah Colette, ce qu'il peut sentir bon, ce salaud là, et cette peau, et ces dents. Vous ne pouvez pas savoir. »

Les beaux adolescents sont légion dans ses livres. Qui peut oublier la description sensuelle qu'elle a fait des corps de Chéri, l'amant trop joli de la mûre courtisane Léa, de Phil, le fougueux adolescent du « Blé en herbe » qui essaye sa jeune virilité sur l'experte « Dame en blanc » avant de la prouver à sa jeune amie, du jeune lieutenant dont Mitsov tombe amoureuse.

Colette a mis à évoquer la chair de ces jeunes hommes la même sensualité profonde que celle qu'elle a mise dans la description de la beauté féminine, de l'odeur d'une nuque blonde, de la courbe d'un sein, du velouté d'une joue.

Lorsqu'elle aborde les hommes mûrs, les personnages perdent leur solidité sensuelle et psychologique. Dans la plupart de ses romans le personnage principal est une femme ou un adolescent, que l'on retrouve dans les titres : Claudine, Gigi, Mitsov, Chéri, Julie de Carneilhan.

Mais revenons au jeune Marcel, qui permet à Colette de nous décrire certains aspects de l'homophilie du temps du Président Fallières. Marcel, en effet, qui s'intéresse beaucoup aux amours de Claudine et de Luce, sollicite les confidences de sa cousine et, en échange, lui dévoile ses secrets amoureux — Voici par exemple le texte de la lettre qu'il lui lit et qu'il a reçue de son tendre Charlie.

« Mon chéri,

Je vais rechercher ce conte d'Auerbach, et je t'en traduirai les passages où est décrite l'amitié amoureuse de deux enfants. Je sais l'allemand comme le français, cette version n'aura donc pour moi aucune difficulté et je le regrette presque, car il m'aurait été doux d'éprouver quelques peines pour toi, mon seul aimé.

Oh ! oui, seul ! mon seul aimé, mon seul adoré ! Et dire que ta jalousie toujours en éveil vient encore de tiquer ! Ne dis pas non, je sais lire à travers les lignes comme je sais lire au fond de tes yeux, et je ne puis me méprendre à la petite phrase énervée de ta lettre sur "le nouvel ami aux boucles trop noires dont la conversation m'absorbait si fort à la sortie de quatre heures".

Ce prétendu nouvel ami, je le connais à peine ; ce garçonnet "aux boucles trop noires" (pourquoi trop ?) est un Florentin, Giuseppe Bocci, que ses parents ont installé chez B..., le fameux prof. de Philo, pour le soustraire à la dépravation des camaraderies scolaires ; il a des parents qui ont vraiment du nez ! Cet enfant me parlait d'une amusante étude psychologique consacrée par un de ses compatriotes aux « Amicizie di Collegio » que ce Krafft-Ebing transalpin définit, paraît-il "un mimétisme de l'instinct passionnel" — car Italiens, Allemands ou Français, ces matérialistes manifestent, tous, la plus écœurante multicolore imbécilité.

Comme la brochure contient d'amusantes observations, Giuseppe me la prêtera ; je la lui ai demandée... pour qui ? Pour toi, bien entendu, pour toi qui m'en récompense par cet inique soupçon. Reconnais-tu ton injustice ? Alors embrasse-moi. Ne la reconnais-tu pas ? En ce cas, c'est moi qui t'embrasse. Que de bouquins on a fabriqués, déjà, traitant plus ou moins maladroitement de cette question, complexe entre toutes !

Pour me retrouver dans ma foi et ma religion sexuelle, j'ai relu les brûlants sonnets de Shakespeare au comte de Pembroke, ceux, non moins idolâtres, de Michel-Ange à Cavalieri, je me suis fortifié en reprenant des passages de Montaigne, de Tennyson, de Wagner, de Walt Whitman et de Carpenter.

Mon svelte enfant chéri, mon Tanagra tiède et souple, je baise tes yeux qui palpitent. Tu le sais, tout ce passé malsain que je t'ai sacrifié sans hésitation, tout ce passé de curiosités avilissantes, à présent détestées, me semble aujourd'hui un cauchemar douloureux et lointain – la tendresse seule demeure, et m'exalte, et m'incendie.

Zut, il me reste juste un quart d'heure pour étudier "le Conceptualisme d'Abélard". Ses conceptions devaient être d'un ordre particulier, à cet amputé.

A toi corps et âme.

Ton Charlie. »

Le passé malsain auquel Charlie fait allusion est représenté par une lettre de style et d'orthographe très différents :

« Tant qu'à moi, je ne vous conseye pas d'allé rue Traversière, mais vous ne risqué rien de m'accompagner chez Léon ; c'est une salle aventageuse, près de la brasserie que je vous ai causé, et vous y verrez des personnes qui valent la peine, des écuilliers de Médrano eccetera. Pour ce qui est d'Ernestine et de la Charançonné, ayez l'œil ! je ne crois pas que Victorine a déjà tiré au sort. Rue Laffitte, grand-mère a dû vous dire que l'hôtel est sûr. »

Claudine sympathise beaucoup avec son ravissant cousin, bien qu'elle soit gênée de marcher dans la rue avec lui, tellement il attire les regards. Mais elle rencontre Renaud, le père de Marcel, séduisant quadragénaire, dont elle s'éprend et qui finit par l'épouser, ce qui amène une brouille à coups d'ongles avec Marcel, qui déteste son père.

Dans le livre suivant, « Claudine en ménage », notre héroïne fait la connaissance de Rézi, ravissante Viennoise aux cheveux d'or, qui fait tout ce qu'elle peut pour troubler Claudine, la séduire et l'amener dans ses bras, sous le regard amusé de Renaud qui, s'il voit d'un mauvais œil les goûts de son fils, ne voit aucun inconvénient à ce que sa femme le trompe avec une autre femme. Et finalement c'est lui qui donnera à Claudine la clef d'un petit appartement discret où les deux femmes, loin de leurs maris, pourront se livrer aux joies de l'amour lesbien.

Claudine y prend goût et raconte ses ébats avec précision.

Comme Renaud semble trop curieux d'assister à ces rencontres, Claudine demande à Marcel – avec lequel elle s'est réconciliée – de lui prêter la clef de son appartement.

Comme dit Marcel, c'est un tout petit appartement de cocotte. Rien n'y manque : aquarium avec poissons chinois, brûle-parfums, rideaux roses, statuettes chinoises, coussins brodés d'or et d'argent, et le portrait du maître de maison, en grande byzantine. Les deux amies se livrent avec fougue à la volupté.

Mais un jour Claudine surprend Rézi dans les bras de Renaud (de même que Colette a surpris l'une de ses amies dans les bras de Willy ; comme cela arrivera encore plus d'une fois, Colette, un jour, trouvant une femme en petite tenue sur les genoux de son mari, s'excuse de les déranger et dit « vite, malheureux, vite, la suivante attend depuis un quart d'heure ! »).

Claudine, déçue dans son amour conjugal et dans son amour homosexuel, constate tristement que « le vice, c'est le mal qu'on fait sans plaisir ».

Colette n'ira plus jamais aussi loin dans la description de l'amour lesbien. Willy ne sera plus là pour lui faire ajouter des scènes scabreuses qu'il affectionne, sans les comprendre, car, comme l'écrit Colette, « Deux femmes enlacées ne seront jamais pour lui qu'un groupe polisson et non l'image mélancolique et touchante de deux faiblesses peut-être réfugiées aux bras l'une de l'autre pour y dormir, pour y pleurer, fuir l'homme souvent méchant et goûter, mieux que tout plaisir, l'amer bonheur de se sentir pareilles, infimes, oubliées ».

Colette raconte que certains hommes estimaient même que des rapports érotiques entre deux femmes ne pouvaient qu'améliorer leurs qualités amoureuses ; ainsi le duc de Morny confiait ses jeunes maîtresses inexpertes à une femme d'expérience en lui disant : « Je te confie la merveille incomplète. Sache la parfaire et me la rendre. »

Colette, séparée de son mari, divorce en 1906 et écrit sous son nom « La retraite sentimentale » qui clôt la série des Claudine. Celle-ci se trouve à la campagne, chez une amie, Annie, qui a également connu des déboires amoureux ; quant à Renaud, il est gravement malade et en traitement dans un hôpital. Arrive un télégramme affolé de Marcel : « Puis-je venir ? Je perds la tête. » Il a été en effet victime d'une bande de truqueurs qui l'ont fait chanter et il cherche à leur échapper. C'est que Marcel aime la peau douce et le joli visage des collégiens. Il fait ses confidences à Claudine :

« Ah ! jeunesse ! Ce n'est pas ma jeunesse que je regrette, mais la leur ! Que deviendront-ils mes jolis gosses de partout ? Pour un qui se garde lisse, mince et blanc, combien tournent au triste coq enroué, taché de boutons, sali de barbe, honteux de lui-même, qui court par imbécillité derrière les jupes des cuisinières ».

Marcel révèle une hiérarchie secrète de certains collèges où des élèves sont nommés « courtisanes sacrées ».

Hélas ! l'amie de Claudine aime également la chair fraîche dont elle est privée. Celle de Marcel la tente beaucoup ; sous prétexte de rangement, elle se précipite sur lui dans une penderie obscure, ce qui nous vaut une scène du plus haut comique, Marcel poussant des hurlements de vierge que l'on viole.

Marcel disparaît, Renaud meurt et Claudine se retrouve seule avec son chien.

Dans le reste de l'œuvre de Colette, à l'exception du livre « Le pur et l'impur », l'homophilie masculine ou féminine n'apparaît plus que par bribes.

Amour lesbien, généralement malheureux dans « L'envers du music-hall », « La femme cachée », « Mes apprentissages », « L'étoile Vesper ». Dans « Bella Vista », Colette décrit un couple de lesbiennes, mais on apprend à la fin du livre que la plus virile des deux est en réalité un homme travesti pour échapper à la justice.

Des homophiles sont décrits dans « La maison de Claudine » (un jeune premier de tournées provinciales séduit les femmes de la petite ville par sa beauté et lance parmi les hommes la mode de la broderie) et dans « L'étoile Vesper » Colette y donne la réponse que lui fit un jour Tardieu, qui aimait les sergents de ville jeunes et beaux, à la question suivante « pourquoi, Tardieu ? » — « Parce qu'en même temps que je satisfais à ma conception personnelle de l'érotisme, j'ai, quand une de ces cariatides me cède, le plaisir anarchique – mettons l'illusion – de saper une des bases de la société. »

Dans ce même livre, Colette s'attriste en regardant des photos de travestis. « Comme c'est triste, ces chiffons de dentelles sur des cuisses noires de poils, ces buissons pileux autour d'un sexe informe, ces jarretières de roses rococo sur une rotule caillouteuse. »

Cependant elle évoque Barbette, trapéziste qui séduisit les foules (et Jean Cocteau) vers les années 1920, parce qu'il faisait son numéro habillé en femme. Elle trouve qu'habillé en homme « la mystérieuse statue de Barbette-homme me sembla plus troublante, plus menteuse aussi que l'apothéose désespérée de Barbette-femme ».

Qu'aurait dit Colette en voyant les travestis actuels, avec leurs seins opulents et hormonaux ou même avec leur absence de sexe ?

Une très belle histoire, sans être franchement homosexuelle, nous est contée par Colette dans « Bella Vista » où un homme renonce à une nuit d'amour avec la femme qu'il désire, dans la nature marocaine, en découvrant un jeune arabe très beau, grièvement blessé, auprès duquel il passera la nuit.

Mais le livre le plus important écrit en 1932 par Colette sur le sujet qui nous intéresse est « Le pur et l'impur », qu'elle intitulera d'abord « Ces plaisirs » (ceux « qu'à la légère on nomme physiques », a dit Rémy de Gourmont)

L'amour hétérosexuel n'a qu'une assez faible part dans ce livre, avec les deux premiers chapitres. Elle décrit d'abord une femme frigide qui, par amour, simule le plaisir, et ce, en public, dans une fumerie d'opium. Puis un don Juan qui fascine les femmes, leur révèle leur volupté, mais les quitte aussitôt pour aller vers une autre. C'est lui qui a ce mot cruel pour Colette : « Vous, une femme ? Vous voudriez bien...

Colette avoue en effet sa « virilité spirituelle » qui, d'après Marguerite Moreno, son amie, représente un danger d'homosexualité pour certains hommes car « tant d'hommes ont dans l'esprit quelque chose de femelle, même lorsqu'ils sont inattaquables sur le chapitre des mœurs ». Mais Marguerite Moreno ajoute : « Seules les femmes ne sont ni offensées ni abusées par notre virilité spirituelle. »

Colette décrit alors certains milieux lesbiens qu'elle a fréquentés. Salons élégants, bars douteux où se réunissent les femmes qui singent le mâle par leurs vêtements, leurs allures. Un chapitre entier est consacré à Renée Vivien, la belle poétesse, qui disait à Colette : « Il y a moins de manières de faire l'amour qu'on ne dit, mais plus qu'on ne croit. »

Colette raconte l'histoire des dames de Llangollen, ces deux jeunes aristocrates anglaises qui s'enfuirent ensemble en 1778, au grand scandale de leurs familles, et vécurent plus de cinquante ans, isolées, dans un cottage du pays de Galles, parfaitement heureuses.

Colette estime que l'amour lesbien doit dépasser le plaisir physique ; s'il naît d'une sorte de parenté, de similitude, il doit se satisfaire d'une sensualité sans exigence, « heureuse du regard échangé, du bras sur l'épaule, émue de l'odeur de blé tiède réfugiée dans la chevelure ; ce sont les délices de la présence constante et de l'habitude qui engendrent et excusent la fidélité... Il n'y aura jamais assez de blâme sur les saphos de rencontre, celle du restaurant, du dancing, du train bleu et du trottoir, celle qui provoque, qui rit au lieu de soupirer ».

Car pour Colette, il semble que l'amour lesbien doit être essentiellement triste et menacé par l'homme « nécessaire et néfaste comme un rigoureux climat natal ».

Mais Gomorrhe n'est rien, dit-elle, auprès de Sodome. « Intacte, énorme, éternelle, Sodome contemple de haut sa contrefaçon ; intacte, énorme, éternelle, voilà de grands adjectifs et qui sentent la considération, tout au moins celle qu'on doit à une puissance. Je ne le nie pas. »

Colette décrit alors quelques-uns des homophiles qu'elle a connus, surtout dans sa jeunesse troublée.

« Les fréquentant souvent, les questionnant rarement..., je me garderai bien de dire qu'ils étaient peu virils. Un être à figure d'homme est viril par cela même qu'il contracte une manière de vivre dangereuse et des assurances de mourir exceptionnellement. Morts violentes, inévitables chantages, entôlages, honteux procès... »

On voit qu'il n'y a rien de nouveau sous le, soleil.

Colette nous parle des nobles qui aiment les mauvais garçons ou les assassins, de ceux qui n'aiment que les garçons virils.

Elle nous conte l'affreuse déception de cet homme qui était attiré que par des grands ouvriers très blonds, en vêtements de travail. Il voit un jour paraître son idéal personnifié, superbe, aux yeux « d'un bleu qui n'avait pas de nom » et avec de longues moustaches « d'un poil d'or aveuglant en banderole au travers du visage... ».

« — Ali ! balbutia-t-il... Vercingétorix.

« Il appuya ses deux mains sur son cœur enfin déchiré et referma la bouche. Un homme a le droit de soupirer « Adèle » ou « Rose » ! et de baiser publiquement le portrait d'une dame, mais il faut étouffer les noms de Daphnis ou d'Ernest. »

Il suit le bel ouvrier qui lui sourit, finit par l'emmener chez lui, et demande à son visiteur d'attendre quelques instants. Vercingétorix disparaît dans une pièce voisine ; notre homme défaille de peur et de plaisir, lorsque la porte s'ouvre et il voit apparaître l'ouvrier, en chemise à faveur, décolletée et portant, sur la tête, une couronne de roses pompons. Le pauvre homme ne s'en est jamais remis.

Colette nous dit aussi qu'elle prit des leçons de dissimulation auprès de ses amis homosexuels. « Auprès de leur art de feindre, tout semble imparfait. »

Mais Colette ne décrit pas que « le garçon à la fois efféminé et dur, fardé d'ocre » qu'elle connut en 1925 ou que « tels amis de 1898, 1900, scandaleux à bon compte, fastueux jusqu'à la pierre de lune et à la chrysoprase, et ridicules à coup sûr ». Elle décrit, dans l'un des plus beaux passages de son livre, un couple formé, l'aîné par un écrivain de talent et le cadet par un jeune paysan « couleur de blé, couleur de pommier fleuri », qui partent ensemble à pied, couchant au bord des chemins, faire les foins dans la famille du « petit ».

« L'aîné, qui fut tué devant l'ennemi, n'est pas de ceux qui se laissent oublier. Pour le cadet, l'odeur des foins, quand il échevèle à la fourche les andains, serre peut-être son cœur qui fut comblé... Amitié, mâle amitié, sentiment insondable ! Pourquoi le plaisir amoureux serait-il le seul sanglot d'exaltation qui fût interdit ?... Je laisse paraître une complaisance qu'on trouvera étrange, qu'on blâmera. La paire d'hommes que je viens brièvement de peindre, il est vrai qu'elle m'a donné l'image de l'union, et même de la dignité. Une espèce d'austérité la couvrait, austérité nécessaire et que pourtant je ne puis comparer à nulle autre, car elle n'était pas de parade ni de précaution, ni engendrée par la peur morbide qui galvanise, plus souvent qu'elle ne bride, tant de pourchassés. Il est en moi de reconnaître à la pédérastie une manière de légitimité et d'admettre son caractère éternel. »

Que peut-on ajouter à ces lignes admirables, sinon Merci, Madame Colette

René Soral (pseudo de René Larose)

Arcadie n°127/128, juillet/août 1964 

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A ma source gardée, Madeline Roth

Publié le par Jean-Yves Alt

« On est le 18 août, j'aime un garçon qui en aime un autre, j'attends un enfant de lui, et j'ai mis le premier pull que j'ai trouvé dans l'armoire, alors qu'il doit faire vingt-six degrés, parce que cette nuit, en une seconde, j'ai eu peur de continuer la vie, comme ça. » (p. 49)

Jeanne passe toutes ses vacances dans le village de sa grand-mère et y retrouve à chaque fois sa bande d'amis. Cette année-là, Lucas se joint à eux. Jeanne en tombe amoureuse, éperdument. Lui aussi sans doute, mais ils gardent le secret. Ce bonheur l'habite, elle aime tout de lui. L'été suivant alors qu'elle revient par surprise, elle comprend que cet amour n'est pas complètement réciproque, pas comme elle le pensait. C'est le trou noir qui l'absorbe. Il lui faudra du temps pour en parler, pour évoquer cet enfant qu'elle attendait et qu'elle n'aura pas.

Il y a du Jacques le fataliste dans ce très beau roman. Ce qui fascine c'est le monologue magnifique de Jeanne qui dit « sa » vérité sans se soucier du regard d'autrui, sans se soucier de l'image qu'elle donne d'elle-même.

« On s'aimait d'un amour qui n'était qu'à nous. Toi et moi. Il n'y avait pas d'autre place possible. Pour personne. Pour rien. On s'aimait d'un amour qui s'est arrêté ce soir-là et qui ne reviendrait pas. Je te perdais, je perdais Tom, et Baptiste, et Chloé, et Julie, je perdais cet enfant de toi, et je me perdais, moi. » (p. 56) : phrase clé d'un processus de démolition.

A ma source gardée, Madeline Roth

Lentement, dans le cérémonial d'un éternel soliloque, Jeanne ressasse son échec à vivre dont l'expérience décisive fut sa vision de Lucas et Tom : « Je dis tout haut : "Lucas aime Tom". J'ai la bouche sèche et les mots sortent pas. Je répète. "Lucas aime Tom". "Tom aime Lucas". » (p. 30)

« Lucas, il ne ressemblait à aucun des mecs que j'avais connus avant. Bien sûr, j'avais déjà dit ça de Baptiste et Tom, et c'était vrai, ils ne s'habillaient pas comme les autres, ils mataient jamais de matchs de foot, ils lisaient des BD, on parlait de cinéma, de musique... Baptiste et Tom, ils étaient déjà à part, déjà mieux, loin, différents... Mieux. » (pp. 22-23)

Ce vibrant monologue, Jeanne l'empoigne avec fougue, maîtrisant tous les registres, tantôt offensif tantôt sur la défensive : elle parle, avec toute l'énergie du désespoir, de ses envies, de ses peurs, de ses haines et de ses hontes. Elle poétise et philosophe, s'invente dans l'urgence des principes, mais pour en revenir toujours à Lucas, celui qui devrait l'écouter et qu'on ne voit pas :

« Je crois que tu te trompais, Lucas, ce soir-là. On n'aime pas juste pour pas être seul. Tu es dans moi. Pour toute la vie. Et colère ou pas. Et avec ton enfant ou pas. Je t'ai aimé, et je t'ai fait une place dans moi. Au début c'était énorme, maintenant un peu moins. Ça bat. » (pp. 58-59)

■ A ma source gardée, Madeline Roth, Editions Thierry Magnier, 60 pages, 11 février 2015, ISBN : 978-2364745582

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Valeur religieuse de l'homophilie chez les primitifs par Jean-Louis Verger

Publié le par Jean-Yves Alt

Les récits des explorateurs, les travaux des ethnologues ont montré que la plupart des peuplades de civilisation très ancienne admettent les mœurs homosexuelles (1). Or, chez le primitif, toute manifestation sexuelle a une valeur religieuse. « Pour un tel homme, écrit le savant Mircea Eliade, il n'existe pour ainsi dire pas de vie sexuelle « pure », exempte des implications symboliques. Même lorsque l'acte sexuel n'est pas formulé en termes cosmologiques [...], il n'en est pas moins chargé d'un symbolisme religieux : il suffit d'examiner le vocabulaire érotique des peuplades « primitives » pour se rendre compte des multiples valences métaphysiques qu'implique d'acte sexuel. » Cette affirmation est tirée d'une étude (2) qui, incidemment, met en relief ce fait important : certaines peuplades archaïques semblent accorder à l'homosexualité, plus qu'une tolérance pratique, une valeur religieuse exceptionnelle. Mais, avant d'aborder ce problème, il est nécessaire de suivre, avec Mircea Eliade que je me permettrai de citer souvent, les étapes de la vie religieuse et sexuelle du primitif.
Il existe, dans toutes les sociétés archaïques une répartition en deux groupes : « celui des initiés — et celui des non-initiés (c'est-à-dire les femmes, les enfants, les bâtards, les étrangers) » (id. p. 30).
Les manifestations de la sexualité des non-initiés n'ont aucune valeur et restent par conséquent indifférentes. C'est ainsi que « la sexualité infantile existe chez bien des « primitifs », mais on ne lui accorde aucune importance. Chez certaines tribus (par exemple en Mélanésie), on encourage même les jeux sexuels des enfants ; ailleurs, la période pré-initiatique est caractérisée par une promiscuité sexuelle absolue. Mais on sent que toutes ces libertés sont dépourvues de conséquences, et, partant, de signification : elles reflètent uniquement l' « irréalité » de l'état d'enfance ou d'adolescence. N'étant pas initié, l'enfant ou l'adolescent n'existe pas encore d'une manière précise : il n'est qu'une « chose » (id. p. 30).
Ce n'est qu'après l'initiation que le jeune homme « commence à être », « devient réellement jeune homme ». Presque partout, une société secrète a la charge de l'initiation des jeunes gens. « Cette initiation consiste principalement dans la transmission d'une doctrine traditionnelle et dans la révélation de la sexualité ». L'initié devient homme parce qu'il a reçu la révélation de la doctrine secrète, révélation à laquelle sont liées les opérations qui proclament la maturité sexuelle. « Ainsi, chez les tribus australiennes les plus archaïques, les Yuin et les Kurnaï, l'acte essentiel de l'initiation est la révélation du nom de l'Etre Suprême : Daramulun chez les Yuin, Mungangana (« Notre Père ») chez les Kurnaï. Ces noms sont secrets : ils ne sont communiqués qu'aux initiés. En même temps que les noms divins, on leur communique la théologie et la mythologie du clan : comment l'Etre Suprême a créé le monde et l'homme, comment les ancêtres mythiques ont continué et parfait la création, etc... [...]. Cette doctrine secrète équivaut à une métaphysique. » (id. p. 31).
A partir de cette révélation que reçoivent les initiés, « leur vie sexuelle qu'il s'agisse de libertinage post-initiatique – ou de mariage – ne peut plus passer pour jeux enfantins sans conséquence pour la société et même pour le Cosmos tout entier... leur activité sexuelle intéresse la sacralité même de l'Univers. » (id. p. 33).
Dans ces conditions, nous pouvons remarquer d'abord que l'homosexualité, pratiquée couramment par les initiés, a donc une valeur religieuse, au même titre que l'hétérosexualité.
En outre, il est intéressant de noter que le rituel d'initiation comporte parfois des opérations chirurgicales qui ont pour but de suggérer que l'initié devient androgyne (on ajoute, par exemple, au jeune homme, un symbole du sexe féminin). « Le sens profond de ces opérations, écrit Mircea Eliade, semble être le suivant : on ne peut devenir réellement homme ou femme avant d'être, même symboliquement et de façon passagère, homme parfait, homme « total », androgyne. Ce retour à l'état primordial d'androgyne (car, dans beaucoup de traditions, l'ancêtre mythique était androgyne) se réalise ailleurs, périodiquement, par des cérémonies d'échange des costumes ou de travestissements, généralement, ces rites sont pratiqués à l'occasion de la nouvelle année ou des fêtes agraires, c'est-à-dire dans un laps de temps qui symbolise (et réactualise !) l' « orgie, le chaos qui précédait la création (3). L'androgynisation rituelle, la coexistence des sexes est, elle aussi, une expression de l'état parfait, de la « totalité », de la réintégration des contraires dans l'unité primordiale. » (id. p. 33).
Ainsi l'initié, cet homme nouveau, cet homme refait, qui connaît maintenant la vérité métaphysique et dont l'activité sexuelle a une valeur cosmique, est, symboliquement, à la fois homme et femme.
Ces quelques idées sur l'initiation – acte magico-religieux le plus important de la vie du primitif, et qu'imitent toutes les cérémonies ultérieures – nous permettent d'aborder ce que Mircea Eliade nomme les « Travestissement rituel, changement de sexe, inversion sexuelle », qui se produisent dans certaines peuplades au moment où l'initié atteint l'état religieux privilégié de sorcier ou de chaman.
Le chaman subit, comme l'initié, un certain nombre d'épreuves rituelles ; il monte aux Cieux et descend aux Enfers ; chez les Goldes, les Yakoutes, les Bouriates, les Téléoutes, il a été choisi par un esprit, avec lequel il a des relations sexuelles. Cet esprit vit en lui et l'inspire. Chacun des actes du chaman est ainsi le reflet d'une puissance divine. Parfois, le chaman s'habille en femme et « devient A homosexuel. En particulier, cette homosexualité rituelle est obligatoire chez les chamans Manang Bali des Dayaks maritimes (Bornéo), qui prennent des « maris » et adoptent définitivement un comportement homosexuel (4). « Ils subissent ce changement à la suite d'un ordre reçu des esprits, en rêve ; s'opposer serait risquer la mort. » (id. p. 47). Ce même rite se retrouve ailleurs : « Dans l'île de Rambree (près de la Birmanie) un sorcier adopte parfois le costume féminin et devient même « l'épouse » d'un collègue – mais ils prennent également une femme avec laquelle ils vivent ensemble. » (5) (id. p. 48). Même coutume chez les Patagoniens et les Araucans ; chez ces derniers, les magiciens sont en général des invertis, mais « ici non plus, l'inversion sexuelle n'est pas considérée comme la source même du pouvoir chamanique : on devient chaman par le truchement d'une initiation. » (6) (id. p. 48). Des faits semblables se retrouvent dans les tribus nord-américaines (Arapaho, Cheynee, Ute, etc.), chez les Jurok de Californie, chez les Koniag de l'Alaska. Enfin, chez les Tchouktches, qui vivent à l'extrémité nord-est de la Sibérie, qui ont une ville (Anadirsk), et dont la civilisation est sans conteste très ancienne, les chamans se recrutent parmi les homosexuels, « s'habillent en femme, pratiquent les travaux féminins et se marient à des hommes (7). Toute cette classe de chamans travestis pratique l'homosexualité ; mais on ne saurait rien déduire de ce fait, car l'homosexualité est chose commune chez les Tchouktches. » (id. p. 48).
Ces faits exceptionnels, quoique assez répandus, ont été, jusqu'ici peu étudiés. Mircea Eliade pense qu'ils ne peuvent être considérés comme un élément constitutif de la magie primitive, mais que « ce phénomène a certainement une grande importance ».
Il affirme d'abord qu'il ne peut être expliqué par une priorité de la femme dans la magie primitive. « Les femmes magiciennes ne jouent pas un rôle important dans les anciennes couches de l'humanité. Les femmes ne deviennent presque jamais magiciennes en Australie et remplissent assez rarement cette fonction en Mélanésie et en Polynésie. Par contre, elles sont plus nombreuses que les hommes-magiciens en Indonésie, en Afrique et en Amérique ; mais cette supériorité ne doit pas nous tromper : en général, dans toutes ces régions, les femmes pratiquent uniquement la petite magie... [divination, sorcellerie d'amour, médecine populaire, etc.]. L'expérience fondamentale du chamanisme – c'est-à-dire l'ascension aux cieux et la descente aux enfers – reste l'apanage presque exclusif des hommes. Tous ces faits nous semblent exclure l'hypothèse de la magie primitive découverte par la femme et restant pendant un laps de temps indéterminé une technique spirituelle féminine. » (id. p. 47).
S'agit-il d'un essai d'androgynisation rituelle du chaman ? Certes, le costume féminin peut s'expliquer ainsi. (En Sibérie, le costume rituel comporte parfois des seins artificiels). Mais les primitifs confondent-ils androgyne et homosexuel ? Rien ne le prouve.
Mircea Eliade émet ensuite l'hypothèse que les signes naturels d'homosexualité chez un primitif décideraient de sa vocation chamanique, car « les manifestations étranges et insolites [...] constituent, aux yeux des « primitifs » la marque indéniable d'une hiérophanie. » (8) (id. p. 49), mais dans une peuplade où l'homosexualité est admise, « commune », comment peut-elle paraître insolite ? De plus, cette hypothèse n'explique pas l'homosexualité rituelle, obligatoire pour les Manang Bali, quels que soient leurs goûts naturels.
On sait par le Grec Lucien et par le Deutéronome (XXIII, 18) que les religions orientales de l'antiquité avaient leurs prostitués sacrés, qui étaient prêtres et adorateurs. « Les actes de sodomie accomplis dans les temples sur ces prostitués, souligne Westermarck, ont peut-être eu pour objet, comme les rapports avec les prêtresses, le transfert de bénédictions aux fidèles. » (II, p. 470), mais les chamans actuels ne sont pas des prostitués.
Aucune explication satisfaisante n'est donc donnée à l'homosexualité rituelle des Manang Bali et des Tchouktches. Est-elle tout simplement une survivance de cultures archaïques qui auraient accordé à l'homophilie une valeur sacrée, et aux homosexuels un « pouvoir » magique ? Quoi qu'il en soit, il est déjà intéressant de constater que le prétendu sauvage aux mœurs faciles est avant tout un initié, un homme « qui sait », dont chaque acte, et en particulier l'acte homosexuel, a une valeur religieuse (9).
(1) Cf. L'étude de Serge Talbot : Exemples tirés des mœurs de toutes les nations. Arcadie, février 1954.
Sur la Sexualité des primitifs, Mircea Eliade conseille de voir
— Bronislas Malinowski : La vie sexuelle des sauvages du Nord-Ouest de la Mélanésie (Paris, 1930).
—Ernest Crawley : The Mystie Rose : a study of primitive marriage and of primitive thought in its bearing on marriage (Th. Besterman, London 1927) ; id. Studies of Savages and Sex (Th. Besterman, London, 1929).
(2) « Chasteté, sexualité, et vie mystique chez les Primitifs », par Mircea Eliade, ancien professeur à l'Université de Bucarest. Cette étude est parue dans : « Mystique et Continence », travaux scientifiques du VIIe Congrès international d'Avon. Les études carmélitaines, chez Desclée de Brouwer. 1952.
(3) Cf. le livre de Mircea Eliade : Le mythe de l'éternel retour Archétypes et répétition. (Paris, Gallimard, 1949), p. 83.
(4) H. L. Roth : The Natives of Sarawak and British North Borneo (London 1896), vol. I, p. 270 ; cf. aussi E. H. Gomes : Seventeen years among the sea Oyaks of Borneo (London 1911), p. 179. Cité par Mircea Eliade.
(5) Hutton Webster, Magie. A Sociological Study (Stanford University Press, Californie, 1949), p. 192. Cité par Mircea Eliade.
(6) A. Metraux, Le chamanisme araucan (Revista del Instituto de Antropologia de la Universidad National de Tucumàn, vol. II, n°10, Tucumàn, 1942, pp. 309-362). Cité par Mircea Eliade.
(7) V. C. Bogoraz, The Chukchee (Memoirs of the American Museum of Natural History, vol. XI, New York, 1909, pp. 448 sq.). Cité par Mircea Eliade.
(8) Serge Talbot me signale ce texte de Westermarck : « On croit souvent, nous l'avons vu, que les hommes efféminés sont versés dans la magie ; leurs anomalies suggèrent aisément la pensée qu'ils sont doués d'un pouvoir surnaturel et qu'il leur est loisible de recourir à la sorcellerie comme substitut de la virilité, de la vigueur qui leur fait défaut. Mais les qualités surnaturelles ou le savoir-faire magique attribués aux hommes-femmes peuvent d'autre part, au lieu de leur attirer la haine, leur valoir honneur et respect. » (L'origine et le développement des idées morales, Payot, t. II, p. 467).
(9) L'apport successif des civilisations ne doit pas faire oublier que le Christianisme est, à l'origine et avant tout une religion primitive, une religion d'initiés. Si les symboles sexuels ont disparu des rites, il y a toujours une relation étroite entre l'amour mystique et la sexualité ; (cf. le livre « Mystique et Continence », cité plus haut). Dans la théologie du mariage, l'acte sexuel est considéré comme un acte sacré. Pour un chrétien, il n'existe pas d'acte sans importance religieuse. C'est pourquoi l'homophile chrétien, à moins de se borner à une « pratique » superficielle des rites religieux, est amené inévitablement à accorder à l'acte homosexuel une valeur chrétienne, et à demander dans l'Eglise et par l'Eglise, à la lumière des plus récentes découvertes scientifiques, que l'on reconnaisse enfin la vérité.
Arcadie n°36, Jean-Louis Verger, décembre 1956

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Kallio, Damien Alcantara

Publié le par Jean-Yves Alt

La collection « Regards », où est publié ce roman, regroupe des romans réalistes ou inspirés de faits réels, des histoires qui, nées du désir de mettre en mots la vie contemporaine, en proposent une vision esthétique et réflexive.

Dans « Kallio », il y a le présent, plat et immense, comme un paysage peint sur une toile dure qui cache le vide : Adrien est un étudiant français, timide et solitaire. Il souffre à s'intégrer, tout en enviant la vie facile et joyeuse de ses camarades. Pour sa dernière année de licence, il a décidé de venir à Helsinki et s'installe dans une résidence universitaire du quartier de Kallio.

Pour Adrien, cette année est un temps qu'il lui faut inventer, à plusieurs reprises. Sa principale difficulté est de se dire alors qu'il préfèrerait manœuvrer le verrou de sa porte sans faire de bruit. Il découvre progressivement que pour jouir de la vie, il faut accepter d'être privé de la perspective bienfaisante du passé qui fait espérer un futur.

« Visiblement, Adrien avait besoin de parler comme si tout ce qu'il avait gardé jusqu'alors jaillissait maintenant. Il avait rapidement terminé son verre et allait se resservir. Tuomas éloigna la bouteille et lui fit remarquer que l'alcool le rendait morose.

— Si tu es venu ici pour t'affranchir, tu y arriveras comme un grand. Pas besoin de ça pour te donner du courage.

La bienveillance de Tuomas le toucha. Il lui sourit, un peu bêtement, mais sincèrement parce que Tuomas avait raison. Il devait trouver seul le courage d'assumer son départ pour réussir son émancipation. » (p. 21)

Kallio, Damien Alcantara

Derrière les magnifiques décors de la Finlande que lui présente son ami Tuomas, il y a la peur et les souvenirs de la peur. Certes, il n'est pas facile pour Adrien de s'accepter tels qu'il est : attiré par les garçons. C'est en étant pleinement témoin du vécu de ses différents camarades, qu'il arrive peu à peu à sublimer ses problèmes réels au quotidien, de solitude et de peur, plutôt que de se trouver des subterfuges, pour faire comme si ces réalités n'existaient pas.

La peur est constitutive de la vie. Adrien n'est pas le seul à l'éprouver :

« Tuomas était inquiet, préoccupé. Adrien était venu ici pour ses études et il devait retourner chez lui à la fin de l'année universitaire. Et si le mois de janvier venait de débuter, la fin de l'année scolaire arrivait aussi vite que les jours s'allongeaient. Il venait de se séparer de Leena. Il venait d'aimer Adrien. Et s'ils devaient être séparés ? Tuomas avait l'impression d'avoir fait tant de mal que le retour de bâton serait effroyable. Il le pressentait. » (p. 57)

La narration de ce récit est particulièrement intéressante : au départ, le narrateur, omniscient, cherche à décrire les signes d'une homosexualité coincée afin de discipliner au mieux le flot des désirs d'Adrien, comme si ce narrateur cherchait lui-aussi à vivre un roman d'amour qu'il n'accepterait pas d'écrire. Puis peu à peu la motivation du bonheur va l'emporter : comme si, le narrateur comprenait en même temps qu'Adrien que la vie sociale est à inventer, que le désir, la revendication de toutes les choses sont à accepter.

La vie d'Adrien pourrait se résumer par ce tableau : un train en partance pour un pays froid avec un l'intérieur un jeune homme qui fuit son passé et redoute l'avenir.

Quand Adrien sort de chez lui (que le lecteur lit le livre), tout lui est donné, immuable et mouvant, sur la place principale où s'entrecroisent, se désirent, s'aiment, se jouent la comédie de l'abandon et du dépit, de la haine et des retrouvailles, des personnages soumis qui rêvent d'errance et de stabilité : la vie de chacun d'entre nous. La principale difficulté est de reconnaître et d'accepter notre propre obscurité.

■ Kallio, Damien Alcantara, Lyon, Editions de La Rémanence, collection Regards, 154 pages, juillet 2015, ISBN : 979-1093552262

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Entre les lignes : Madame Palatine par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves Alt

Chers cousins d'Arcadie,

Parcourons aujourd'hui, s'il vous plait, quelques unes des innombrables lettres de Madame, la deuxième Madame la Palatine.

Il n'est pas sans intérêt, je pense, de connaître son sentiment sur l'Arcadie du Grand Siècle, car cette femme – si elle épousa souvent les préjugés de son temps – porta sur les choses et les gens qu'elle étudia un regard très personnel. Son « franc-parler », nul de vous ne l'ignore, était légendaire. Et sa verdeur est quelquefois plaisante.

1670. Le 30 juin : « Madame se meurt, Madame est morte ». Monsieur est veuf. Il se console avec ses chers « Lorrains ».

« Le goût de Monsieur n'était pas celui des femmes, et il ne s'en cachait même pas; ce même goût lui avait donné le chevalier de Lorraine pour maître et il le demeura toute sa vie... ». Bel exemple d'une rare fidélité... Faisons ici crédit à cette méchante langue de Saint-Simon.

Monsieur, pourtant, était fort vaillant homme. « On a des exemples de son comportement militaire, écrit Hubert Juin ; ils sont remarquables. Il restait sous la mitraille à la tête de ses troupes à cheval quinze heures durant s'il le fallait. Comme il remportait des triomphes sur le front, on l'en éloigna ». Et Monsieur, à Saint-Cloud, retrouva ses « Mignons ».

Novembre 1671 Monsieur épouse la deuxième Madame. C'est la Palatine grande, lourde, hommasse, une Allemande bon teint.

Mal assorti, le couple aura plusieurs enfants. L'un d'eux deviendra le régent de France, à la mort de Louis XIV.

Pendant que Monsieur la trompe avec ses chers « Lorrains », Madame écrit. « Elle écrit, nous dit Hubert Juin, comme elle chasse ou comme elle mange : gloutonnement et à bride abattue ».

Parcourons donc cette énorme correspondance.

20 décembre 1687 : « Tous les jeunes gens et beaucoup de vieux sont tellement entachés de ce vice, que l'on n'entend plus parler d'autre chose ; on tourne en ridicule tout autre galanterie, et il n'y a que les gens du commun qui aiment les femmes... »

26 août 1689 : Il est question (le nommer le marquis d'Effiat, grand écuyer de Monsieur, comme gouverneur de son fils.

« Il est certain, écrit Madame, qu'il n'y a pas de plus grand sodomite en France que lui et ce serait un mauvais début pour un jeune prince comme est mon fils que de commencer sa vie par les plus horribles débauches du monde...» Suivent de piquantes précisions. Le chancelier de Terrat, secrétaire des commandements de Monsieur, intervient, pour convaincre Madame. L'argumentation vaut d'être rapportée :

« Je vous prie, dit-il, de considérer que quoi qu'on n'ait pas toutes les vertus, quand on a de l'esprit comme M. d'Effiat en a, on la peut enseigner à un jeune prince et ne voyez-vous pas souvent les mères les plus débauchées élever à merveille leurs filles, elles savent éviter le mal, l'avant pratiqué... » N'est-ce pas tout bonnement délicieux... et pas si sot ?

24 avril 1698 : Madame commence à nous parler de Guillaume III d'Orange, roi d'Angleterre depuis 1689 :

« Mon fils demanda si Kapel était un homme de mérite.

« Oui, répondit un Anglais, il a le mérite d'avoir dix-sept ans et d'être beau garçon ; voilà comme le roi d'Angleterre le veut ». Et là dessus, ils se mirent à raconter cent infamies et historiettes sur les débauches du roi Guillaume. Il faut avouer que c'est une extravagante nation ».

23 juin 1699 : « Je sais grand gré à nos bons et honnêtes Allemands de ne pas tomber dans l'horrible vice qui est tellement en vogue ici qu'on ne s'en cache plus, car on plaisante les jeunes gens de ce que tel ou tel est amoureux d'eux, comme en Allemagne on plaisante une fille à marier. Il y a pis : les femmes sont amoureuses les unes des autres, ce qui me dégoûte encore plus que tout le reste... »

1701 : Monsieur meurt. Madame hurle... qu'elle ne veut pas aller dans un couvent. On lui laisse Saint-Cloud. Elle y met de l'ordre :

« Si l'on pouvait savoir dans l'autre monde ce qui se passe dans celui-ci, feu Monsieur serait fort content de moi, car j'ai cherché, dans ses bahuts, toutes les lettres que ses mignons lui ont écrites et les ai brûlées sans les lire, afin qu'elles ne tombent pas en d'autres mains... » (30 juin)

12 octobre suivant : « Le roi Guillaume » (c'est toujours Guillaume III) « change souvent de favoris ; il en a un autre, dit-on, à la place d'Albermale. Il n'y a rien d'étonnant à ce que la reine, sa femme, n'ait pas eu de rivales de son vivant. Ceux qui ont ces goûts-là ne se moquent pas mal des femmes. Je suis devenue en France tellement savante sur ce chapitre que je pourrais écrire des livres là-dessus. »

13 décembre : « Ce qu'on dit du roi Guillaume n'est que trop vrai ; mais tous les héros étaient ainsi : Hercule, Thésée, Alexandre, César, tous étaient ainsi et avaient leurs favoris. Ceux qui, tout en croyant aux saintes Ecritures, sont entachés de vice-là, s'imaginent que ce n'était un péché que tant que le monde n'était pas peuplé. Ils s'en cachent tant qu'ils peuvent pour ne pas blesser le vulgaire, mais entre gens de qualité on en parle ouvertement. Ils estiment que c'est une gentilesse et ne font pas faute de dire que depuis Sodome et Gomorrhe notre seigneur Dieu n'a plus puni personne pour ce motif. »

9 avril 1702 : Madame reste équitable et lucide :

« Cela ne m'a pas étonné du tout que le roi Guillaume soit mort avec tant de fermeté. On meurt d'ordinaire comme on a vécu. Mlle de Malause m'écrit que Mylord Albermale a failli, de chagrin, suivre son maître dans la tombe : il était à la mort. Cela me touche grandement : il ne nous a pas été donné de voir pareille amitié lors de la mort de mon mari... »

Bel hommage pour chacun des deux amants Anglais, et précieux sous la plume de « cette si rogue et fière Allemande » comme l'appelait justement Saint-Simon. Elle parlait d'or et en orfèvre.

Mais pour être, par éclairs, lucide, voire sensible, on n'en appartient pas moins à son siècle, on n'en endosse pas moins les préjugés courants. Témoin ceci :

« Il se commet plus d'horreurs à Paris que jamais, il ne s'en est commis chez les gentils, voire même à Sodome et à Gomorrhe (...), les vicieux sont aimés et les gens vertueux, on les hait » (4 janvier 1720). Le comte de Horn assassine-t-il, dans un tripot ? L'explication arrive, toute simple : « C'était un homme bien léger sous tous les rapports, sodomiste au plus haut point, bref il n'y avait de recommandable en lui que sa jolie figure, car la naissance ne doit être comptée pour rien quand la vertu ne vient s'y associer... » (21 avril 1720).

Les années passent ; Madame vieillit. Elle est de moins en moins indulgente : « Tout ce qu'on lit dans la Bible sur la façon dont se passaient les choses avant le déluge, ou à Sodome et à Gomorrhe, n'est rien à côté de la vie qu'on mène à Paris. Sur neuf jeunes gens de qualité qui dînaient il y a quelques jours avec mon petit-fils le duc de Chartres, sept avaient le mal français. N'est-ce pas affreux ? » (26 avril 1721). Car pour Madame, le « mal Florentin », c'est le « mal Français ».

Indulgente, pourtant, Madame sait l'être, pour son fils, le Régent, à qui elle passe tout. Mais elle a, pour le voir, les yeux d'une mère.

N'achevons pas cette lettre, cousins, sur une fâcheuse impression. Voici une lettre de la Palatine, dans laquelle nous trouvons toute la philosophie, un peu épaisse et courte, mais si sage, tout compte fait, tout l'humour un peu lourd et bien en chair de la deuxième Madame ; elle est, cette lettre, du 30 septembre 1705 :

« Je ne peux nier qu'on ne dit guère de bien du collège des Jésuites ; mais là comme ailleurs, il n'y a que ceux qui sont débauchés qui courent des dangers (...). De lire la Bible, cela n'y fait rien. Ruvigny, l'un des anciens du temple de Charenton, était un des pires de la clique ; lui et son frère, La Caillemotte, étaient réformés et lisaient toujours la Bible et ils faisaient pis que n'importe Qui (...). Ils entendaient fort bien raillerie quand on les pfaisautait à ce sujet. »

La voilà bien, la manière de la Palatine ; le voilà bien, son sens de l'observation. Une telle lettre est fort précieuse pour qui sait à quel point cette protestante mal convertie au catholicisme, par raison d'Etat, resta fidèle toute sa vie aux idées de la Réforme. Elle sait bien que, même chez ces réformés dont elle se fit souvent le défenseur intrépide, la nature est toujours la nature.

La leçon de Madame est sans doute là. Quand elle parle de ce fameux « vice français », comme elle l'appelle, elle ne tarit pas de sarcasmes : c'est concession au goût du temps ; c'est aussi rigorisme puritain, souvenir de son éducation.

Mais au-delà de ces cris (Madame s'entendait à hurler comme personne, même dans ses lettres), il y a de certains moments de lucidité, de sensibilité qui se font jour, parfois.

Au roi Guillaume III et à son amant, la Palatine sait rendre hommage ; et sur le fond de la nature humaine, elle sait n'avoir guère illusions....

Seulement, cela, cousins, se lit entre les lignes.

A vous de reprendre et de parfaire une telle lecture.

Votre affectionné cousin de Béotie,

Jacques Fréville

Arcadie n°147, Jacques Fréville, mars 1966

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Quand Derain révélait la puissance d'un paysage…

Publié le par Jean-Yves Alt

En 1906, Derain est à Londres. Il est frappé par les sites industriels qui longent la Tamise.

Pour peindre, il utilise des touches de couleur pures, posées côte à côte sur la toile. Son travail ne vise pas à peindre de façon réaliste ce qu'il voit mais à tirer les couleurs qui s'y cachent et à les révéler avec le maximum d'intensité.

La science de l'époque a percé les mystères de l'œil et de la lumière. Derain utilise ces découvertes et le spectateur reconstitue son œuvre atomisée.

Le tableau est divisé en deux zones que sépare le pont de Waterloo. En bas, une zone faite de couleurs froides, en haut de couleurs chaudes.

Ce qui est particulièrement intéressant dans ce tableau, c'est le traitement que l'artiste fait du soleil. Il ne le représente pas comme font les enfants. Il ne montre que les effets du soleil sur l'environnement. Il révèle ainsi le potentiel de tout ce qui constitue ce paysage.

André Derain – Le pont de Waterloo – 1906

Huile sur toile, 80,5cm x 101cm, Musée Thyssen-Bornemisza, Madrid

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Akhenaton, le pharaon mystérieux par Christian Régis

Publié le par Jean-Yves Alt

Aucun personnage de l'histoire égyptienne n'est plus extraordinaire que le pharaon Akhenaton, autre nom de celui qui s'appela d'abord Aménophis IV. Ce pharaon, pour des raisons inconnues, décida de rompre avec toute la tradition et l'histoire de son pays en créant le culte d'un nouveau dieu, Aton, dont il se proclama le fils et le « favori » (Akhen-Aton), et qui remplaça tous les autres dieux jusqu'alors vénérés.

Cela se passait au xiv' siècle avant J.-C. – voici trois mille quatre cents ans. Et pourtant le physique d'Akhenaton nous est bien connu, grâce à ses statues et bas-reliefs conservés dans les ruines de la ville qu'il avait créée, Akhetaton, aujourd'hui El-Amarna, dans la moyenne vallée du Nil.

Or voici qu'un livre récent nous apprend des choses étonnantes sur ce pharaon mystique, des choses qu'il vaut la peine de signaler aux lecteurs d'Arcadie (1).

On peut pardonner aux premiers voyageurs qui visitèrent El-Amarna et ses tombes creusées dans le roc, d'avoir cru que les représentations d'Akhenaton étaient celles d'une femme et que deux reines étaient sculptées en même temps sur les bas-reliefs.

En effet, Akhenaton est montré avec le même cou de cygne élégant, les mêmes larges hanches, les mêmes cuisses grasses et la même poitrine rebondie que sa femme Néfertiti. Comme il porte une robe longue semblable à celle d'une femme, les images de ce pharaon ont souvent été prises pour celles d'une reine, surtout lorsque sa coiffure caractéristique avait disparu ou qu'il portait la même courte perruque que ses épouses arboraient fréquemment. L'apparence physique féminine d'Akhenaton est bien évidente dans les torses demeurant des statues cassées que le jeune Howard Carter avait trouvées dans le grand temple d'El-Amarna. Il est tout à fait impossible, si l'on se fonde uniquement sur des considérations anatomiques, de savoir si l'on est en présence du torse d'Akhenaton ou de Néfertiti.

Entre les deux guerres, les fouilles conduites à Thèbes permirent de découvrir des parties de l'énorme temple dédié à Aton, qu'Akhenaton avait fait édifier au début de son règne. Dans ces ruines apparurent plusieurs remarquables statues colossales du pharaon. Elles n'ont pas leur équivalent dans l'art égyptien pour ce qui concerne leur grotesque déformation de la forme humaine. La plupart des égyptologues les ont regardées d'un air interrogatif, et ont été incapables de leur donner une réelle signification ; ils les ont simplement traitées de « franchement hideuses ». Cependant John Pendlebury les décrivit tout à fait justement comme constituant « une merveilleuse étude pathologique », et il est à regretter qu'il n'ait pas eu le temps de publier son opinion.

Le plus remarquable de ces colosses montre le pharaon entièrement nu, sans aucun signe de parties génitales : déficience qui ne peut pas être due à la pudibonderie, bien que les anciens Egyptiens aient montré quelque réticence à représenter leurs pharaons sans vêtements. Certains exemples nous sont parvenus dans lesquels un pharaon est portraituré entièrement nu, avec son sexe nettement indiqué. Il était par essence un « roi de la fertilité », dont la puissance séminale était implicite dans l'un de ses titres : « le Taureau puissant ». Un pharaon sans phallus représente donc une contradiction.

Plusieurs tentatives ont été faites pour expliquer pourquoi le colosse d'Akhenaton était ainsi asexué. Une de ces théories est qu'Akhenaton désirait transmettre, par le moyen de cette statue, un concept théologique, souvent exprimé dans les inscriptions d'El-Amarna, à savoir que le pharaon, fils d'Aton, est une image de son père, Aton lui-même, Dieu suprême, ne pouvant être représenté sinon par le symbole du disque solaire rayonnant. Les statues royales devaient donc remplacer l'image divine. Etant donné qu'Aton est souvent appelé « le Père et la Mère de l'humanité », la statue colossale de Thèbes aurait ainsi exprimé la bisexualité attribuée au Créateur...

Cependant, un autre pharaon, Touthmôsis III, est aussi appelé par les inscriptions « le Père et la Mère de l'humanité », et malgré cela il n'est jamais représenté autrement que comme un pharaon conquérant et viril. Il est douteux que le concept de la bisexualité d'Aton puisse signifier autre chose que le fait qu'il s'était lui-même créé, particularité qui fut longtemps attribuée au Soleil-Dieu, lequel s'était engendré lui-même pour créer l'univers. Il est de plus en plus évident qu'Akhenaton, en choisissant de se faire statufier sous une telle forme efféminée et bizarre, avait volontairement décidé de faire accentuer par l'artiste certains aspects particuliers de son anatomie personnelle, et que cette décision avait une signification.

En effet, la statue colossale du temple de Thèbes (aujourd'hui conservée au Musée du Caire) ne représente pas simplement un homme efféminé, moins encore un hermaphrodite. Elle fait apparaître des déformations qui n'apparaissent pas normalement chez un homme ou chez une femme. C'est pourquoi plusieurs pathologistes qui l'ont examinée séparément y ont vu le symptôme d'un désordre du système endocrinal, et plus spécialement d'un mauvais fonctionnement de la glande pituitaire. Toutes ces caractéristiques physiques particulières seraient le résultat d'une maladie que les médecins nomment le « syndrome de Fröhlich ».

Les hommes atteints de cette maladie montrent fréquemment une corpulence analogue à celle d'Akhenaton. Les parties génitales demeurent non développées et peuvent être si enrobées de graisse qu'elles ne sont pas visibles. L'adiposité peut être répartie selon les cas, mais elle est souvent « typiquement féminine », surtout dans les régions de la poitrine, de l'abdomen, du pubis, des cuisses et des fesses. Les membres inférieurs demeurent maigres, et les jambes ressemblent à des « culottes de golf ».

Le syndrome de Fröhlich peut se développer à partir de plusieurs causes, parmi lesquelles la plus commune est une tumeur de la glande pituitaire, laquelle contrôle les caractéristiques des gonades. Les lésions se produisant dans la zone pituitaire affectent souvent la région hypothalamique du cerveau, et inversement, ce qui agit sur l'adiposité du malade. Au début de cette maladie, il peut y avoir une fugitive suractivité de la glande pituitaire provoquant des déformations de la tête, telle qu'une croissance excessive de la mâchoire, mais cette suractivité est toujours suivie d'une sous-activité de la glande et d'hypogonadisme.

L'apparence maladive avec laquelle Akhenaton choisit de se faire représenter était partagée, quoique à un degré moindre, par toute sa famille et son entourage. Malheureusement, aucun portrait d'Akhenaton avec le crâne nu n'a été découvert ; il est toujours représenté avec une perruque ou une couronne. Mais il est permis de croire que la forme de son crâne devait être, comme le reste de sa curieuse anatomie, considérée comme un idéal que les artistes devaient suivre. Il est probable qu'il avait un crâne particulièrement platycéphale, comme ceux de ses jeunes frères Toutankhamon et Smenkh-Ka-Rê, trait qu'ils avaient certainement hérité de leur ancêtre commun Youya.

Un bas-relief du Musée du Louvre, qui, d'après son style, date du début du règne d'Akhenaton, représente ce dernier avec une mâchoire lourde, une panse et des fesses rebondies. Ces caractéristiques dénotent clairement, bien qu'elles soient encore modérées, qu'Akhenaton souffrait déjà de la maladie dont les signes devaient par la suite être dépeints de manière exagérée.

Cependant, il y a un obstacle sérieux au diagnostic de la maladie de Fröhlich, obstacle qui oblige les médecins à se montrer réservés dans leur opinion : c'est qu'Akhenaton est le seul pharaon à s'être fait représenter avec toute sa famille. Il apparaît rarement seul ; presque toujours il est en compagnie de son épouse et de quelques-unes de ses six filles. Comment un homme souffrant de la maladie de Fröhlich attrait-il pu engendrer tous ces enfants ?

Il est apparu à certains historiens qu'une telle ostentation de sa vie familiale sonnait quelque peu faux, et ils se sont posé des questions quant à la paternité des enfants d'Akhenaton. En effet, malgré l'extraordinaire affection dont il fait preuve, dans ses inscriptions, pour les enfants de Néfertiti, il n'est jamais dit explicitement qu'il était leur père. Ces filles portent simplement le titre de « Filles du Pharaon », mais on n'a aucune preuve que ce pharaon soit Akhenaton lui-même. Une seule inscription dit qu'il est le père d'une de ces filles, mais c'est dans un texte qui à l'origine concernait Néfertiti et qui a été par la suite modifié de manière à concerner Merytaton ; la filiation qui en résulte est donc bien suspecte et on ne peut guère en tenir compte. Il existe la même incertitude en ce qui concerne l'allégation faisant d'Akhenaton le père de l'enfant d'une autre reine, Ankhes-En-Pa-Aton.

Le fait que les enfants de Néfertiti soient décrits comme étant les « enfants du Pharaon » signifie seulement qu'ils étaient les enfants d'un Pharaon, sans spécifier lequel. On a de bonnes raisons de penser qu'il s'agit en réalité d'Aménophis III, le propre père d'Akhenaton, dont il fut l'associé sur le trône pendant quatre ans. En effet, rompant avec la coutume qui voulait que les héritiers du trône épousent leur sœur, Aménophis III, au lieu de donner sa fille Sit-Amon en mariage à son fils héritier, le futur Akhenaton, l'épousa lui-même, comme s'il savait que le jeune prince était incapable de lui assurer une descendance.

En outre, si Akhenaton avait été le père des six filles de Néfertiti, et qu'il avait par ailleurs entretenu l'habituel harem d'un pharaon, il est surprenant qu'il n'ait pas eu au moins un fils qui aurait pu lui succéder. Or, loin d'attendre un héritier, il s'associa comme corégent son frère cadet Smenkh-Ka-Rê, à un âge où normalement il aurait dû plutôt espérer la naissance d'un fils.

Il est vrai que la liste des pharaons, telle que nous l'a transmise le prêtre Manéthon, est terriblement confuse pour cette période. Après Aménophis (« réputé être Memnon », c'est-à-dire le Dieu suprême), Manéthon fait régner le dieu Horus, puis « sa fille Acenchérès », qui régna douze ans et un mois. Aucune inscription, aucun bas-relief, aucune statue n'a révélé l'existence de cette soi-disant reine Acenchérès. Peut-être s'agit-il tout simplement d'Akhenaton lui-même, pris pour une femme ?

Rien n'est simple en ce qui concerne ce mystérieux personnage. En 1931, on découvrit à El-Amarna une esquisse qui le représentait avec une barbe de plusieurs jours. Ceci semblerait donc confirmer qu'il avait les caractéristiques sexuelles secondaires qui lui ont été déniées...

De plus, une stèle non terminée en provenance d'El-Amarna, et qui a fait l'objet de nombreuses discussions, monte deux pharaons côte à côte, l'un étant Akhenaton et l'autre son frère et corégent Smenkh-Ka-Rê. Les relations d'homosexualité entre les deux frères révélées par cette stèle ont été comparées à celles de l'empereur Hadrien et d'Antinoüs, donnant une signification particulière à l'expression « Aimé d'Akhenaton » que Smenkh-Ka-Rê s'attribue dans l'inscription. On peut même penser qu'Akhenaton, l'aîné, jouait le rôle actif dans ces relations tant à cause du geste qui le montre caressant son cadet sous le menton, qu'en raison du fait qu'après la mort de Néfertiti, Smenkh-Ka-Rê assuma également son nom.

Ainsi, malgré le nombre de ses portraits et des inscriptions dont il est l'auteur, le pharaon Akhenaton reste à jamais une figure mystérieuse à nos yeux. Fut-il un eunuque, victime d'une maladie endocrinienne ? ou fit-il, pour des raisons peut-être religieuses, exagérer volontairement sur ses statues des caractères féminins peut-être communs dans sa famille ? fut-il le père des filles de sa femme Néfertiti, dont le regard aigu n'a cessé de hanter l'imagination de tous ceux qui ont vu son inoubliable buste du Musée de Berlin ? Sans doute ne le saurons-nous jamais avec certitude. Mais il reste dans l'histoire comme l'auteur d'une des plus extraordinaires tentatives pour établir sur terre le règne de Dieu – et d'un échec proportionné à son effort.

(1) Cyril Aldred, Akhenaton, le pharaon mystique (éd. Tallandier, Le Jardin des Arts)

Arcadie n°247/248, Christian Régis, juillet/août 1974

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Un garçon comme une autre, Joël Breurec

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans « A la limite des ténèbres », Françoise d'Eaubonne écrivait en 1983 :

« Ce qui m'attire toujours, c'est une totalité, même, dans ce qu'elle a de plus contradictoire. Alors, moi, je tiens l'homosexualité pour l'un des versants de la bisexualité, et la bisexualité pour l'un des versants innombrables d'une sexualité qui n'est finalement totale que chez l'enfant et que la société s'emploie à émonder comme on taille un arbre jusqu'à ce qu'il n'ait plus que le profil d'une potence, tout à fait significative. Il y a réduction. Si nous pouvons souhaiter une société où vivre demain, ce serait une société où nous serions un arbre avec tous ses rameaux et non ce profil de potence, qui commence à se dédoubler grâce au "laxisme" – comme disent nos ennemis – de la société actuelle. »

Le roman de Joël Breurec tente de nous montrer, à travers le personnage d'Ewen, cette sexualité totale. Ce qui, dans la littérature jeunesse, est extrêmement rare, pour ne pas porter ici une attention à cet ouvrage.

Les grandes vacances commencent pour Ewen, jeune garçon de 14 ans. Elles devaient ressembler à celles de l'année précédente : juillet à l'Ile-aux-Moines, avec sa mère divorcée et son meilleur copain, Théo, même âge que lui ; août chez son père, à Saint-Malo. Mais avant l'arrivée de Théo, Ewen fait la connaissance de Mathis, 13 ans, le petit-fils du gardien de la propriété familiale. Très vite, ils sympathisent. Et même bien plus, puisque depuis longtemps Ewen est attiré autant par les garçons que par les filles. Un soir, Mathis rejoint Ewen sans sa chambre. Les amis deviennent amants. Cette découverte se poursuit les jours suivants jusqu'à ce que la petite sœur de Mathis les surprenne.

Ewen, narrateur de son histoire, en ce début d'été, découvre qu'il est devenu un homme, que Théo – son meilleur copain – ne le laisse pas indifférent et qu'il a eu un coup de foudre pour un chanteur anglais, idole de sa sœur. Avec Théo, il rêve aussi de draguer les filles sur la plage. Ewen a ainsi la confirmation que les garçons l'attirent autant que les filles.

« Sur la grande plage, j'ai remarqué d'autres jolis spécimens, filles et garçons. Notamment un petit brun avec un slip bleu turquoise. Et une blonde aux courbes... d'enfer. » (p. 12)

« Wendy m'a demandé : Il n'est pas là, ton copain de l'année dernière ?

— Non, pas encore. Il arrive dans huit jours. Lui, c'est Mathis.

J'aurais pu ajouter : "Mon amoureux."

Le parfum de Wendy sentait la vanille. Comme ma glace préférée. Mais les filles à la vanille – et les autres –, je ne les avais pas encore goûtées. Ce serait peut-être pour cet été, puisque j'étais dans le temps des premières fois. Aimer les garçons et les filles, cela se peut.

Mathis, lui, m'avait dit : "Les filles, ça ne m'intéresse pas." » (p. 26)

Un garçon comme une autre, Joël Breurec

Les trois garçons principaux de ce roman présentent des versants variés de la sexualité. Mathis se sent gay, Théo ressent peut-être une homosexualité de circonstance avec Ewen tout en se vivant hétéro, alors qu'Ewen se vit comme totalement bisexuel. Il peut aimer en même temps Mathis et Raphaëlle, une fille dont il a fait connaissance sur la plage.

Ewen utilise parfois un langage cru sans jamais être vulgaire. Il a aussi intégré des normes qu'il n'interroge pas encore ; comme le fait de ne pas accepter que la nouvelle petite amie de son père soit si jeune.

Ce qui est intéressant, c'est que le regard que porte Théo sur son « pote » Ewen ne change pas, une fois la bisexualité connue :

« Je ris, bien sûr. Et je suis surpris : c'est la première fois que Théo me serre contre lui. Mais avec lui, ce ne sera jamais comme avec Mathis. Théo m'aime bien, il n'est pas amoureux. Et je sais que les garçons ne l'attirent pas. » (p. 49)

Le père de Mathis entre dans une colère terrible quand il apprend la relation que son fils entretient avec Ewen :

« Les mots d'Yves m'ont blessé. "Petite salope", "pédale". Et il croit que c'est moi qui ai entraîné Mathis. Alors que nous avons été entraînés tous les deux par un courant d'or, un souffle de lumière que lui n'a jamais connu. » (p. 54)

Ewen est un personnage qui revendique une frénésie du plaisir.

Le monde d'Ewen est dominé par le rêve d'une communion entre les humains. Il tente de se soustraire à une société qui le refuse. C'est ce que le lecteur peut lui souhaiter de meilleur pour sa vie à venir.

« Un papillon volette devant la porte-fenêtre et se pose sur la vitre. Il bouge doucement ses ailes, et j'ai l'impression qu'il fait toc-toc en silence. C'est un paon-de-jour, qu'on appelle aussi une vanesse. Il et elle... Ne pars pas, je vais t'ouvrir ! Mathis, c'est un joli nom pour un papillon... » (p. 109)

■ Un garçon comme une autre, Joël Breurec, Editeur : Oskar jeunesse, 108 pages, novembre 2013, ISBN : 979-1021401525

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