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La tunique de Nessus, James Purdy

Publié le par Jean-Yves Alt

Le personnage principal de ce roman est sans doute New York, à la fin des années 80, une ville dure, impitoyable, hantée par le « Fléau » qui décime tous les jeunes talents de la ville.

Le symbole est évident. L'occasion pour l'écrivain iconoclaste de dresser le constat – sans aucune morale – d'un monde pourri que son personnage principal, un milliardaire centenaire, Edward Hennings, terrorise.

Les « objets de son amour » sont de tous les sexes et des scènes d'immolation, notamment sur le jeune et beau Desmond ont des allures d'apocalypse.

« [...] puis M. Hennings, l'ayant retourné comme une botte de paille, lui fourra d'autres pétales dans le rectum ainsi que l'on farcirait une volaille avant de la rôtir au four. »

Il tient aussi dans ses mains toutes puissantes le destin d'un acteur que l'ambition rend esclave du manitou.

Un très beau roman sur la puissance et la gloire. Et leurs illusions.

■ Editions Fayard, 1990, ISBN : 2213026106


Du même auteur : Chambres étroites - Les œuvres d'Eustace

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La modéliste, Régine Detambel

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans ce roman, Régine Detambel met en scène une rencontre qui rappellera à beaucoup Cendrillon : une modéliste vient de confectionner une robe, la Robe Fantaisie, qu'elle ne peut imaginer sur d'autre anatomie que celle d'une jeune femme idéale.

Un jour, dans un groupe de lycéennes, elle remarque Frédérique : Frédérique conviendra à merveille, et entre elles deux se nouera une liaison aussi fougueuse que sentimentale.

Une prose élégante sert l'évocation de ces galanteries amazones :

« Au-dessus de la table à coudre, une sanguine qui te représente. Je regarde la sanguine. J'entends ta voix comme si je l'avais toujours connue, comme si tu chuchotais encore "J'ai envie de poser nue" et je me rappelle la fois où, pour moi, tu t'es levée dans ta propre splendeur, sculpture formée de toutes les parcelles de beauté, arène de toutes les prières. Alors la sanguine est une stèle dressée par la reconnaissance. » (p.68, Julliard)

■ Éditions Julliard, 1990, ISBN : 2260007791 ou Éditions 10/18, 1992, ISBN : 2264017686

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Que ceux qui aiment suivent Yann Moix par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Dès le XIXe siècle, certains auteurs avaient mis en garde les sociétés occidentales : le couple fondé sur le sexe n’est pas viable. Charles Fourier trouvait ce montage honteux, et pour Léon Tolstoï, il était immoral. Une simple lettre d’amour, le dernier roman de Yann Moix, s’inscrit dans cette tradition intellectuelle. L’auteur écrit une lettre au nom de celui qu’il était vingt ans plus tôt à une femme qu’il a cru aimer, alors qu’il n’aimait que lui-même, dit-il. Cette précision nous fait attendre une sorte d’autocritique psychologique du style : «j’ai voulu détruire mon bonheur» ; «je ne suis pas mature» ; «je suis un malade» et autres platitudes. Or, si son récit est si puissant, c’est parce qu’il nie farouchement son propre point de départ. Yann Moix jette la psychologie aux orties pour nous confronter à la description la plus cruelle de l’amour fondé sur le désir physique.

Dans ce monde, les hommes sont censés aimer les femmes qui les excitent le plus. Or, ce critère pour choisir un partenaire n’est sans doute pas le meilleur. Cette femme-là est sans âme, elle est à peine une personne aux yeux de celui qui la choisit. Elle n’est souvent plus qu’un être instrumentalisé à qui l’on n’a rien à dire. Un être avec lequel il faut inventer des choses à partager en faisant des enfants, ou en vivant ensemble.

Mais à quoi pouvaient donc s’attendre les imbéciles ou les sadiques qui ont conçu la conjugalité d’une façon aussi irrationnelle ? Il en aurait été de même s’ils avaient décidé que le couple devait se construire à partir des talents culinaires des femmes. Les hommes mangeraient à merveille, mais le reste serait intolérable.

Et ne serait-il pas normal que ces hommes-là cherchent à détruire une telle relation ? Qu’ils essayent de goûter les mets délicieux d’autres cuisines ? Plutôt que des plats préparés par leur cuisinière préférée, pourquoi ne songeraient-ils pas aux recettes que cette dernière est incapable de faire ?

Certains qualifieront ces hommes d’immatures, alors qu’ils se révoltent contre une société qui attend d’eux qu’ils aiment exclusivement, et jusqu’à la fin de leurs jours, les plats de la même cuisinière.

Et les femmes dans tout cela ? Leur tâche ignoble est de faire en sorte de capturer dans leurs filets celui qui la désire plus qu’il ne désirera toutes les autres. Tenter par tous leurs moyens de fixer ces hommes-là, de même que l’on apprivoise un chien errant en lui donnant à manger.

C’est cela qu’on appelle l’amour et que les gens matures, normaux doivent vénérer pour ne pas être qualifiés de salauds. Cette absurdité est d’autant plus intolérable que cette société impose également l’idée d’égalité entre les sexes et de respect des femmes.

Mais, si le couple n’était pas fondé sur l’attirance physique mais sur d’autres compatibilités, nous aurions beaucoup plus de chances de nous aimer. Si le sexe était en libre disposition comme les sourires, les politesses et les conversations, l’égalité entre les hommes et les femmes ne serait pas un vain mot. Ces dernières n’auraient pas pour tâche d’apprivoiser les pulsions masculines, mais de chercher le partenaire le plus adéquat avec lequel bâtir une vie. Et ceux qui croient, encore, que la séparation du sexe et de l’amour est une source d’anarchie n’ont qu’à lire Une simple lettre d’amour pour faire disparaître cette idée de leur tête. En réalité, c’est l’articulation de ces deux phénomènes, si paradoxaux, qui compromet toute promesse de paix, de stabilité et de bonheur.

Mais qui aura le courage d’entendre Yann Moix ? Car, presque tout le monde veut rôtir dans l’enfer conjugal tel qu’il est. Même les homosexuels, qui pourtant n’étaient pas dupes, veulent, eux aussi, y être admis, et brûler à leur tour dans le malheur. Comme si les pratiques conjugales actuelles, loin d’être politiques, étaient aussi inéluctables que la blancheur de la lune ou la lumière du soleil.

Libération, Marcela Iacub, samedi 9 mai 2015

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Le Divin Héliogabale, César et prêtre de Baal, Roland Villeneuve

Publié le par Jean-Yves Alt

Sacrifices humains, ministres à verges d'âne, poissons nourris d'esclaves, batailles navales dans des lacs de vin... L'empereur Héliogabale avait de l'imagination.

Dans la Rome du IIIe siècle après le Christ, être émigré n'était pas un inconvénient pour devenir empereur. Il était même bon d'être Syrien ou Maghrébin, si l'on avait quelque prétention au titre d'empereur de Rome.

En l'an 217 après Jésus-Christ, le petit Varius Avitus Bassanius a treize ans. L'empereur s'appelle Macrin, un homme de cinquante-deux ans, né à Césarée en Afrique du Nord, aujourd'hui Cherchell en Algérie. Varius, aux cheveux blond fauve est le petit-fils du pape de l'époque, le grand prêtre de Baal ; Baal étant, sous la forme d'un énorme phallus en or, le dieu des latitudes proche-orientales.

Ce début d'histoire se passe à Emèse, aujourd'hui Homs en Syrie. Le jeune Varius fait jouer de ses charmes devant ceux (les prétoriens qui s'appelaient déjà légionnaires) qui font et défont les têtes régnantes. Le jeune pubère, futur Héliogabale, est ainsi sacré sauveur et rédempteur par les faiseurs d'empire. La dignité impériale n'était donc pas qu'élective, mais surtout vénale.

Le vieil empereur Macrin, l'assassin de l'empereur Caracalla, ne voulait faire qu'une bouchée de l'insolent prétendant Héliogabale, cet enfant stupide et débauché, porté à bout de bras par les lionnes de sa caste. Il envoie sur le terrain ses légions, ses Maures. Défaite rapide de Macrin qui finit décapité.

La mère d'Héliogabale fait signer du nom de « César » et de « fils d'Antonin », son fils en lui faisant dire aux sénateurs romains : « Je suis l'égal d'Auguste et mon siècle sera digne du sien. Je vous promets une ère de paix et de prospérité. » Ce siècle allait durer quatre ans.

Héliogabale commence par rejeter l'impériale toge romaine de laine pour n'envelopper son mince corps d'éphèbe que de la soie syrienne.

Aussitôt, monté sur le trône, il fait tuer son père nourricier. Il renverse, souille les dieux tout-puissants de Rome et les remplace par le sien : Baal. Ce géant de plusieurs tonnes, incarné dans la Pierre noire phalloïde, il le transporte par voie de terre, à travers les Balkans, dans un cortège monumental, somptueux. L'enfant-roi entre en grande pompe à Rome à reculons. Nouveau Sardanapale, il fallait qu'il se fît femme, la grande prostituée de son maître divin. « Ce prince, dit Lampride son plus attentif historien latin, prêtait à la luxure toutes les cavités de son corps. »

Les évêques de ce petit-pape empereur étaient les prêtres de Cybèle, mère de Jupiter. On les appelait les galles ; ils n'étaient autres que des eunuques, spécialistes de l'autocastration publique à grands coups de couteau ensanglanté. Ils formaient une corporation très fermée.

nullHéliogabale était gourmand d'onobèles. Ce chef d'Etat passait son temps à draguer, à se faire recruter par ses ministres les champions onobèles de Rome et de l'Italie. Onobèle ? Onos, qui a donné, onagre, est l'âne en grec. Les baals-ânes, plus exactement les mâles dotés d'un vit de la grosseur de celui de l'âne.

L'esclave Hiéroclès, que l'empereur aimait sucer, faillit, disent les historiens, devenir un autre César. C'était un ancien cocher, très bien monté, aux capiteux cheveux blonds. Héliogabale l'« épousa » et anoblit sa mère. Mais l'inconstante « épouse » impériale eut le coup de foudre pour Aurelius Zoticus, fils d'un cuisinier de Smyrne et athlète. Parce qu'il avait un sexe plus gros encore que celui de Hiéroclès, Héliogabale le nomma chambellan. Jaloux, Hiéroclès fait servir à son rival un breuvage contenant un anti-érectif. Ne pouvant plus bander dans le lit de l'empereur, le chambellan au vit d'âne fut disgracié et chassé de Rome. C'est l'historien moine byzantien Xiphilin qui narre l'affaire.

Le divin Héliogabale, jaloux de la gloire de Messaline, s'habillait en femme, avec de longs cheveux postiches, se rendait dans les bouges à matelots et, les yeux peints, les joues fardées à la céruse, jouait aux cabaretières. Il faisait remplir les tavernes de jeunes gens les mieux montés qu'il aimait longuement détailler des yeux et des mains.

Ce demi-César, à la différence de l'autre, le Jules des Gaules, ne pouvant être le mari de toutes les femmes, se contentait d'être la femme de tous les maris. Les talents des danseuses sacrées, des courtisanes n'avaient pas de secrets pour lui. Il ne se contentait pas de se prostituer à la manière des femmes, il tenait à ce que cela se sache. Certains historiens prétendent qu'il s'était fait couper les parties génitales, afin, après incision, d'avoir un deuxième pertuis à jouir, à la façon de Sporus qui devint « l'épouse » favorite de Néron. Mais cela paraît peu vraisemblable, sa religion machiste le lui interdisait et il attendait un héritier de son sang.

Ce que les dictionnaires nomment pudiquement « les extravagances » d'Héliogabale, les historiens latins les racontent à la pelle. Il chasse les sénateurs du Sénat et les remplace par des femmes. Il choisit pour ministres les hommes porteurs de la plus grosse verge possible. Aussi voit-on au pouvoir impérial des cochers, cabaretiers, débardeurs et autres travailleurs manuels, en vertu du critère : gros bras, gros sexes. S'étant marié, il s'entoure, le jour de ses noces, de gaillards ivres qui l'incitent en chœur à tringler son épouse en public. Il va jusqu'à déflorer au vu de tous, suprême sacrilège, la vestale gardienne du feu sacré de Rome, façon de subvertir la religion romaine. Il fait flageller et châtrer à tour de bras les nobles, les dignitaires, les courtisans de sa cour, et, du haut des tours, il jette, avec toutes sortes de cadeaux pour le peuple, des sacs de sexes d'homme sanglants. Il n'était pas avare de fêtes fantastiques pour épater ses sujets qui préféraient encore le cirque au pain. Il fit donner des batailles navales dans des lacs creusés de main d'homme et emplis de vin...

Héliogabale a fait de Rome un bordel universel : pervertir le peuple, subvertir tous les rouages du pouvoir, se servir de l'Etat comme un jouet et le casser pièce après pièce, telles étaient ses visées. Son dieu Baal dictait sa volonté mystique : que l'ombre phallique de ce dieu recouvre la capitale du monde.

Enfant, à Emèse, le jeune prêtre de Baal avait été saturé de spectacles de sperme et de sang coulant sur l'autel de ce dieu assoiffé de sacrifices humains. On immolait des hécatombes de taureaux, de brebis, où les amphores de vin se mêlaient à l'hémoglobine. Et flots de sperme pour lier le tout. Les Romains qui refusaient de sodomiser ou de se faire sodomiser étaient immolés comme victimes dans le vacarme des tambours, des cymbales, des cris des sacrifiés. La vue du sang devait être certainement aphrodisiaque, puisque les prêtres de Cybèle se châtraient, dès le printemps venu, en public et en musique, avec un coutelas, se tailladaient le corps, se coupaient la langue avec leurs dents, puis couraient dans la ville, en exhibant à bout de bras leur sexe coupé.

Le cannibalisme religieux, dans le monde sémite et gréco-romain, était de règle. La Bible ne mâche pas ses mots, quand elle décrit les sacrifices humains et, tout autour de la Méditerranée, le ventre insatiable du Minotaure avait bien fait des petits cannibales. Le poète Horace a mis en vers les hurlements des enfants au moment où on les égorgeait.

Les festins commencés au Capitole se terminaient parfois au Palatin. Sa Majesté s'y rendait sur son char d'ivoire et d'or tiré par des femmes aux seins nus. Puis il descendait dans les lupanars où il s'amusait à épiler les courtisanes, dans les bouges où il sélectionnait les hommes à la poitrine velue, aux muscles saillants, aux gestes obscènes, aux odeurs fauves.

En 222, des prétoriens, attisés par des égéries jalouses, le coincèrent entre deux vespasiennes. Réfugié dans les latrines voisines (les historiens ne s'accordent pas sur ce lieu), il y fut poignardé. Les latrines étant trop étroites pour contenir son corps, on le découpa. Finalement on jeta ses morceaux dans le Tibre, après les avoir promenés dans Rome, sous les huées d'une populace déchaînée, avec le corps décapité de sa mère qui l'avait fait porter au pouvoir. Ses compagnons furent, eux, empalés puis aussi découpés.

■ Editions de la Maisnie/Guy Trédaniel, 1984, ISBN : 2857071345


Il est utile de rappeler que les sources permettant d'approcher la vie d'Héliogabale sont sujettes à caution. Les écrits de Dion Cassius et d'Hérodien, contemporains de l'empereur, qui témoignent de ce qu'ils voient, demeurent obscurs.

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Lectures abyssales du travesti par Antoine Pickels

Publié le par Jean-Yves Alt

« Je suis un mensonge, donc je suis la vérité. »

Car, peut-être justement parce que le travesti se donne d'emblée pour une image fausse, une apparence sans profondeur, l'on s'acharne à vouloir lui trouver du sens. C'est qu'on a quelque mal, dans nos contrées, à se satisfaire intellectuellement de la seule surface. Si, lorsqu'on nous donne l'apparence de la profondeur, nous donnons volontiers notre aval sans creuser plus avant (assez de philosophes de supermarché nous en administrent quotidiennement la preuve), nous avons plus de mal à nous résoudre à laisser en l'état des choses qui s'affirment comme superficielles, supposant toujours qu'il doit y avoir anguille sous roche. Aussi le travesti suscite-t-il bien des lectures sur son au-delà, lectures différentes selon le genre et la sexualité, lectures ouvrant sur des abysses forcément insondables : car les sens trouvés ne sont jamais univoques, et se contredisent pour la plupart.

Il y a des lectures compassionnelles – celles que font en général ceux qui « détestent » les travestis – qui invoquent le « malheur » de ceux-ci. Le travesti est un être pitoyable, qui n'est pas « bien dans sa peau », un « malade », pourvu d'une identité « sexuelle » opposée à celle que la nature lui a donnée. Le spectacle qu'il donne est tragique (et d'autant plus tragique que le travesti est comique) parce qu'il révèle cette inadéquation fondamentale. S'il se donne en spectacle, c'est pour pouvoir dépasser, ne serait-ce qu'un court moment, ce dilemme. Cette interprétation, qui ne fait pas le détail entre genre et sexualité, entre transsexualisme, homosexualité et travesti proprement dit (n'oublions pas qu'il existe des travestis « hétérosexuels », même s'ils ne forment pas le gros des troupes), stigmatise parallèlement la laideur, la vulgarité, la grossièreté du genre, comme «preuves» » de ce qu'elle avance. Pour rétrogrades qu'elles puissent paraître, ces lectures ne sont pas hors circulation, loin de là ; doux mélange d'homophobie tenace, de conceptions médicales héritées du XIXe siècle et de bon goût, elles continuent à véhiculer la haine de la différence.

Il y a des lectures archétypales, le plus souvent émerveillées – et cultivées. Là, les trop fidèles (donc mauvais) lecteurs de Jung, d'Eliade et de Bachelard expliquent leur fascination par une remontée new age aux « sources de l'humain ». Dans le fabricat proposé sur scène, qui pour le coup n'a plus rien de vulgaire, ils projettent Platon, les ancêtres sphériques, une multitude d'anges plus ou moins gnostiques et quelques anecdotes levistraussiennes, pour faire global. Le « sexe surnaturel de la beauté » (1) apparaîtrait alors (mais uniquement à ceux suffisamment initiés pour le reconnaître, cela va sans dire).

Il y a des lectures psychanalytiques, où Maman danse avec les loups, où le corps de Papa est transpercé par les talons aiguilles (almodovariens, of course), où l'angoisse de la castration se résout dans la compression des organes génitaux sous la robe, et où Narcisse fait des ablutions rituelles dans son image. Malgré le triste état de la psychanalyse, ces lectures perdurent, mieux en tous cas que leurs remises en cause des années soixante-dix (2).

Il y a des lectures centrées sur la condition des spectateurs hétérosexuels, qui expliquent le confort des spectateurs mâles, face à un homme personnifiant une femme, par le fait que ces hommes, s'ils l'emmenaient au lit, proclameraient aux yeux du monde extérieur leur rôle « actif » ; face à une femme personnifiant un homme, par le défi que représenterait pour eux le fait de montrer à cette « sale gouine » ce qu'est un homme, un vrai (car, après les avoir connus, elle virerait de bord, c'est évident) ; et pour les spectatrices femelles, dans le premier cas, par le plaisir de voir un mâle ravalé à leur état ; dans le second, par solidarité féminine primaire. Les cas des spectateurs femelles et des spectatrices mâles ne sont pas envisagés dans ces lectures.

Il y a des lectures féministes intégristes qui stigmatisent la misogynie à l'œuvre chez tout homme travesti en femme et la soumission à l'œuvre chez toute femme travestie en homme (3).

Il y a des lectures libératrices homosexuelles, qui rejoignent par bien des aspects les lectures compassionnelles homophobes, et qui voient dans le travesti un cri adressé au monde sur la difficulté de la situation des homosexuels, un dépassement de la honte (4), une sortie virtuelle du placard. Dans ces lectures, Notre-Dame des Fleurs et Divine portent l'étendard du martyre libérateur, mais Charlus et Corydon ne sont jamais bien loin, pour rappeler qu'ils n'ont rien à voir avec ces gens-là.

Il y a des lectures subversives où le travesti est le lieu du brouillage des identités sexuelles ou de genre imposées par l'ordre social, la transgression de « l'ultime interdit » (le franchissement de la frontière entre les deux parties du monde), et un manifeste queer (5) à soi tout seul. C'était notamment l'interprétation de Judith Butler dans Gender Trouble (6). Depuis, celle-ci a nuancé son propos, mais ses théories continuent d'alimenter ce type d'interprétations où « l'efféminé » et la butch, véritables transgresseurs, s'opposeraient au « clone » macho (homosexuel hyperviril) et à la fem (lesbienne « féminine »), qui ne feraient que reproduire les rôles assignés.

Il y a, à ces lectures, des contre-lectures, comme le rappelle Leo Bersani dans Homos (7), qui, à l'inverse, insistent sur le fait que le travesti peut aussi représenter un acte d'allégeance au système, ou que sa « resignification » de la culture dominante débouche sur le renforcement de la domination de cette culture. Dans ce cas, le travesti ne serait pas plus (ou moins) « perturbateur » pour la société hétérosexuelle que ne l'est le macho cuir, par exemple.

Il y a des lectures esthétiques (dont il faut peut-être rapprocher celle-ci), qui analysent le travesti uniquement en fonction des critères du camp, en le détachant de son contexte social et lui donnant le statut d'icône de la « sensibilité gay » — dont Oscar Wilde et Christopher Isherwood seraient les devins. Le mérite de ces lectures est d'accorder aux travestis le statut d'artistes qu'ils méritent. Leur défaut est de les juger avec des critères culturels dont, la plupart du temps, ils se contrefichent.

En fait, aucune de ces lectures n'est totalement fausse — c'est peut-être là le problème —, pas même les lectures « compassionnelles » homophobes. Les travestis peuvent être malheureux, pitoyables et vulgaires, renvoyer à des images archétypales, souffrir de problèmes psychologiques, conforter des hétérosexuels dans leurs rôles, heurter par leur misogynie, être des formes d'aveu d'une identité mal vécue ou de dépassement d'une vie sociale étriquée, chatouiller les identités de manière subversive, se conformer à l'image qu'on attend d'un « homo », être des objets esthétiques rares — et ils peuvent, bien entendu, être le contraire, parfois simultanément, sans parler des multiples contradictions entre toutes ces interprétations. Mais toutes ces lectures supposent un « au-delà » du travesti, basé sur le fait que si les signes du mensonge nous sont ainsi proposés, cela doit forcément dissimuler une vérité — une vérité plus « profonde » que celle, banale, qui consiste à dire « je ne suis pas ce que l'on croit » en arrachant sa perruque.

Antoine Pickels

« Je suis un mensonge, donc je suis la vérité », Le Labyrinthe des Apparences, sous la direction de Jacques Sojcher, éditions Complexe, Revue de l'Université de Bruxelles, 2000, ISBN : 2870278152, pp. 138 à 141 pour l'extrait cité.


NOTES :

1. Jean Cocteau, auteur de la phrase fameuse et si galvaudée « je suis un mensonge qui dit la vérité », qui a servi de point de départ à cet article, évoquait déjà, dans « Le numéro Barbette », un article sur un travesti célèbre dans les années vingt à Paris, ce signe donné par le trapéziste à la fin de son spectacle, quand il arrachait sa perruque.

2. Sur les rapports entre homosexualité et psychanalyse, qui fondent ces lectures, On lira avec intérêt l'article de Didier Éribon, « L'inconscient des psychanalystes au miroir de l'homosexualité », paru dans le numéro précédent de la Revue de l'Université de Bruxelles : Psychanalyse, que reste-t-il de nos amours?, édité par Francis Martens (Éd. Complexe, 2000) ; pour se rappeler les contestations des années soixante-dix, on lira Le Désir homosexuel, de Guy Hocquenghem, enfin republié (Éd. Fayard, 2000), en particulier le chapitre II, « Honteux, pervers, fou ».

3. Pour un bon survol des tensions entre le féminisme et les us et coutumes gays, dont le travesti, on peut lire Tim Edwards, Erotics & Politics. Gay Male Sexuality, Masculinity and Feminism, Londres et New York, Routledge, 1994.

4. Le concept de « honte » empoisonne, et empoisonnera encore durablement, si l'on en croit des publications récentes (notamment les Réflexions sur la question gay, de Didier Éribon), la pensée homosexuelle, gay ou queer. Depuis Proust au moins, elle habite la majorité des publications sur la question, un peu de la même manière que la Shoah forme l'horizon indépassable de bon nombre de penseurs juifs. Si on peut comprendre, dans un cas comme dans l'autre, la justesse historique de l'argument, on ne peut que regretter que la réflexion s'arrête sur un point qui, pour avoir été majeur dans la réflexion (ou le combat) après l'avoir été historiquement, n'est pas, dans un cas comme dans l'autre, propre uniquement à l'une ou l'autre « communauté ». Sans vouloir mettre toutes les causes minoritaires dans le même sac, le problème ici posé est celui, commun à beaucoup d'autres minorités, de la persistance d'un des effets de la minorisation, élevé au rang de mythe négatif, suppléant trop souvent à des manques ou des incohérences du discours, et empêchant, par le recours (justifié sans doute, mais par certains aspects facile) systématique à la victimisation, l'avènement d'une pensée active. On peut avoir de la mémoire sans forcément la porter comme un fardeau.

5. Le terme queer — initialement insultant — est utilisé à contre-emploi depuis la fin des années quatre-vingt par les pédés, gouines et autres transgenres soucieux de se tenir à égale distance de l« homosexuel », inventé au XIXe siècle par des « hétérosexuels », et du « gay », pratiqué depuis les années soixante-dix, mais volontiers conformiste aujourd'hui. On parle, depuis les années quatre-vingt-dix, de théorie queer et de pratiques queer. Voir infra l'article de Marie-Hélène Sourcier, Beatriz Preciado et Xavier Lemoine pour un bon exemple de queerness et plus de détails sur ce terme.

6. Judith Butler, Gender Trouble. Feminism and the Subversion of Identity, Routledge, 1990.

7. Leo Bersani, Homos. Repenser l'identité, Paris, Éd. Odile Jacob, 1998.


Antoine Pickels est dramaturge et metteur en scène. Il a publié notamment les textes dramatiques La Ressemblance involontaire (Bruxelles, Groupe Aven, 1992), Abel/Alexina ou le sexe de l'ange (Bruxelles, Thor, 1995), Belgique, scène d'Afrique (Bruxelles, Groupe Aven, 2000) et quelques textes théoriques ayant généralement trait aux arts de la scène. Il est par ailleurs responsable d'édition de la présente revue, pour laquelle il a dirigé, en collaboration avec Jacques Sojcher, le volume Belgique, toujours grande et belle (Éd. Complexe, 1998).

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Lieux naturels, Mario Fortunato

Publié le par Jean-Yves Alt

« Lieux naturels », recueil de neufs nouvelles qui se répondent l'une à l'autre, révèle un talent au charme discret dont il ne faut surtout pas se priver.

Drogue, homosexualité, sida, folie, enfermement.

Des histoires simples et insolites dont l'unité thématique est la douleur : une Anglaise qui sort de l'hôpital recueille un drogué près d'une cathédrale romaine ; un homosexuel atteint du sida part au bord de la mer et rencontre Madjid, beau et tendre Tunisien, dont il s'éprend…

Si les personnages homosexuels du recueil ont des difficultés à assumer ou à vivre leur sexualité, l'auteur relate les liens homosexuels dans leur simplicité en rejetant tous les aspects esthétisants : le lecteur devine ainsi que les entraves, la douleur, les difficultés liées au rapport homosexuel peuvent être similaires à celles que l'on a dans un rapport hétérosexuel.

Une écriture où ne transpire aucune pitié. Comme si le poids du conditionnement social sur la vie n'existait pas. Comme si la douleur permettait à chaque personnage de s'en sortir. Mais pas dans le sens d'une transcendance religieuse car Mario Fortunato a laïcisé la souffrance dans le sens où elle ne rendrait ni meilleur ni pire.

De ces différentes nouvelles, le lecteur en tire qu'il n'y a aucune normalité. La souffrance n'est pas seulement quelque chose de strictement biologique, clinique ; elle n'est pas non plus le moyen garanti par lequel on arrive à la connaissance… de soi et des autres.

■ Editions Rivages, 1989, ISBN : 286930210X

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Normal par Roger Martin du Gard

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce qui est effrayant, c'est de ne pas savoir ce qui est... normal... Non, pas normal, c'est idiot... Comment dire ?... On a des espèces d'élans vers ceci... ou cela... Des élans qui jaillissent du plus profond... Et on ne sait pas si les autres éprouvent la même chose, ou bien si on est... un monstre !

Parole prononcée par Jacques Thibault dans Les Thibault, Le Cahier gris

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Quand les évêques étaient sodomites

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce pion de trictrac en ivoire de morse du XIIe siècle caricature la sexualité d'un évêque et évoque le climat de liberté homosexuelle s'épanouissant à l'époque, notamment en France, au nord de la Loire, et en Angleterre.

En témoigne la nomination à l'évêché d'Orléans en 1096 de l'archidiacre Jean, mignon du défunt évêque et du frère de celui-ci, Raoul, lui-même archevêque de Tours. L'évêque Yves de Chartres accusait :

« Il a été le mignon du défunt, le roi de France me l'a déclaré, et pas en secret mais en public, et le bruit de cette inconduite s'est tellement répandu dans tout l'évêché d'Orléans et dans les villes voisines qu'il a reçu des chanoines, ses collègues, le surnom d'une concubine fameuse, Flora. »
 

Pion de trictrac – XIIe siècle

Ivoire de morse, Musée du Louvre, Paris

Sanctionnée par la castration à l'époque mérovingienne, l'homosexualité avait resurgi ouvertement à la cour de Charlemagne. Mais ni son cartulaire de 829, recopiant le concile d'Ancyre, ni les pénitentiaires n'allèrent au-delà d'une « dure pénitence » en condamnation. Le souci de l'Église était, d'abord et avant tout, l'établissement des règles les plus strictes dans le mariage. D'où la situation paradoxale aux XIe et XIIe siècles de grande liberté homosexuelle, pratiquée chez les clercs comme chez les nobles : le roi d'Angleterre lui-même, Guillaume le Roux, fils du Conquérant, montrait l'exemple.

Ce jeton de mérelle qui représente un évêque, couronné de la mitre à deux cornes, chevauchant armé d'une hache et muni d'éperons, donne une image de la réalité des prélats, puissants seigneurs n'hésitant pas à guerroyer. Sa facture très soignée et sa matière précieuse font appartenir ce jeton à un jeu utilisé dans la haute noblesse ou aux échelons ecclésiastiques les plus élevés dans un clin d'œil amusé à sa liberté de mœurs ou à celle de sa caste.

Cet évêque sodomite est caractérisé par sa représentation : il chevauche sur le dos son partenaire et a le corps couvert d'écailles, en osmose avec le poisson-homme, sirène – symbole de luxure – dotée d'une tête masculine désignant l'orientation homosexuelle. De façon aussi peu équivoque, l'évêque tient enrênée sa monture par une écharpe partant de la bouche de la sirène masculine et s'enroulant gracieusement autour de la queue.

Lors du concile de Latran en 1215 établissant les règles du mariage laïc, l'Église préféra édicter l'interdiction du mariage des prêtres, signe de leur obligation de « chasteté », pour s'appuyer sur la très solide misogynie des clercs homosexuels qui écrivaient dans le Débat entre Ganymède et Hélène : « Des censeurs, décidant du péché qu'on peut faire / des cuisses d'un garçon se sont énamourés [...] / Je veux plaire par choix à des êtres de choix [...] / Mais de vrai fuir un monstre n'a rien de monstrueux [...] / La caverne béante et le fourré visqueux, / Trou dont la puanteur est sans pareille au monde. / Aviron ou bien mât, au large de la bonde ! »

Florence Colin-Goguel

in L'image de l'Amour charnel au Moyen Âge, Editions du Seuil, 2008, ISBN : 9782020861588, pp. 172/173

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Quand Marguerite Duras s'exprimait à propos de l'homosexualité

Publié le par Jean-Yves Alt

« Il manque à l'amour entre semblables cette dimension mythique et universelle qui n'appartient qu'aux sexes opposés : plus encore que son amant, l'homosexuel aime l'homosexualité. C'est pourquoi la littérature – il suffit de penser à Proust – a dû convertir la passion homosexuelle en passion hétérosexuelle. Alfred en Albertine pour être clair. Je l'ai déjà dit, c'est la raison pour laquelle je ne peux considérer Roland Barthes comme un grand écrivain : quelque chose l'a toujours limité, comme si lui avait manqué l'expérience la plus antique de la vie, la connaissance sexuelle d'une femme. »

Marguerite Duras

in « La passion suspensue : Entretiens avec Leopoldina Pallotta della Torre », traduits de l'italien par René de Ceccatty, 190 pages, éditions du Seuil, 2013, ISBN : 978-2021096392

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Rencontre au bord du fleuve, Christopher Isherwood

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans « Rencontre au bord du fleuve », publié en 1967, Isherwood veut tenter de répondre à cette question essentielle : qu'éprouve l'Occidental qui est un moine hindou ?

Pour ce faire, il imagine la confrontation épistolaire de deux frères : Oliver, moine dans un monastère hindou près de Calcutta et Patrick, son frère aîné, brillant éditeur londonien et producteur à Hollywood.

Oliver rencontre à Munich, où il travaille pour la Croix-Rouge, un Swami dont il devient le disciple. À la mort de celui-ci, il part pour l'Inde afin de s'intégrer à un monastère. Sur le point de prononcer des vœux définitifs, il écrit à son frère pour lui expliquer les raisons de son choix.

Patrick, marié et homosexuel, rationaliste et sarcastique, vient lui rendre visite et tient parallèlement leur mère et Penelope, sa femme, au courant de la situation.

C'est à un véritable dialogue de sourds que le lecteur assiste entre deux individualités que tout oppose – l'ascétisme d'Oliver et la soif de plaisir de Patrick, l'amour sacré de l'un et l'amour profane de l'autre.

Il est important de noter que, sans la tolérance affectueuse du Swami Prabhavananda envers l'homosexualité d'Isherwood, l'itinéraire spirituel de celui-ci en eût, probablement, été profondément modifié.

Dans « Rencontre au bord du fleuve », au-delà des déchirements entre Patrick et Oliver, c'est l'amour, difficile et pudique, de deux frères qui est révélé, dans une forme – le mélange des lettres et du journal d'Oliver – parfois un peu artificielle.

■ Éditions Flammarion, 1992, ISBN : 2080644432


Du même auteur : Adieu à BerlinLe Lion et son OmbreUn homme au singulierMon gourou et son discipleOctobre

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