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Laissez-moi, s'il vous plaît, ce soir, vous conduire, dans la compagnie de Valéry Larbaud, au vert paradis des amours asexuées.

 

Larbaud est en effet l'un des auteurs qui, à mon sens, ont le mieux pénétré les cruelles douceurs, les troublantes ambiguïtés des amours arcadiennes à leur naissance ; et ceci concerne aussi bien nombre de vous, cousins, que, cousines, beaucoup des vôtres.Je m'effacerai devant lui. Je lui laisserai souvent la parole. Toute glose excessive serait ici un sacrilège.

 

Je ne rappellerai d'abord que pour mémoire la délicieuse idylle nouée entre le petit Marquez et Joanny Léniot dans Fermina Marquez. L'ouvrage est connu. C'est même (avec Barnabooth) le seul ouvrage vraiment connu de Larbaud.

 

Une telle fraîcheur, pourtant, se dégage de ces pages que je ne résiste pas à la tentation de citer quelques lignes, tant elles éveillent de souvenirs chers en des mémoires arcadiennes.

 

« Le petit Marquez, pour la première fois, regarda Léniot. Et son regard était plein d'étonnement. Il essaya, tristement, de sourire. Alors, Joanny n'hésita plus. Il lui prit la main, se pencha sur lui et l'embrassa. Marquez se débattit, voulut se dégager ; sa fierté se révoltait. Mais il avait trouvé, depuis son entrée au collège, tant de dureté, et tant de cruauté même, que cette marque de tendresse – et venant d'un grand – abolit tout son courage, toute sa farouche résignation à souffrir. Il s'abandonna, mit sa tête contre la poitrine de cet ami, et pleura toutes ses douleurs. Cependant tous deux, enlacés, continuaient à monter, mêlés à la foule des élèves. Léniot cherchait des paroles appropriées ; mais il n'en trouvait pas. Une joie triomphale le possédait (...) Voilà sans doute ce que c'était que « goûter dans le crime une tranquille paix ». Ainsi parle Larbaud. Rien que par touches légères. Jamais il n'appuie, jamais il ne force. Tout est pudeur. Tout est grâce. »

 

Ouvrons maintenant le recueil des Enfantines :

 

La première nouvelle, intitulée Rose Lourdin, est le récit d'un amour de collégiennes : celui de la petite Rose, la narratrice, pour une compagne d'école : Rosa Kessler. Tout serait à citer.

Une phrase seulement, une longue phrase gonflée de nostalgies sur quoi s'achève (ou presque) le récit, me servira d'illustration à ce que j'avance :

 

« Voilà. Mais de l'essentiel je ne vous ai rien dit. Oh, la couleur, le son, la figure de ces vieux jours sans histoire de mon enfance. La voix solitaire de notre cloche, à la fin d'une longue aube où les chants d'oiseaux avaient foisonné ; les acacias en fleurs, dans la cour, toute une nuit au fond de mon sommeil, comme un goût dans la bouche ; l'odeur neuve de ma robe d'uniforme, les dimanches matins, quand je sentais devant moi un grand jour sans leçons, pour ne penser qu'à elle... »

 

Toutes les Enfantines, du reste, sont parsemées d'impressions arcadiennes, fulgurantes et fugitives comme des éclairs, qui, peut-être, n'arrêtent pas l'attention de M. Joseph Prud'homme (car M. Prud'homme ne s'intéresse jamais qu'aux intrigues dans ce qu'il lit) mais qui, chez vous, cousins, éveillera, j'en suis sûr, de longs émois, de précieuses résonances, et chez vous aussi, cousines.

 

Regardez Dolly : « elle s'est amourachée d'une de ses camarades d'école, et aujourd'hui elles se sont donnés rendez-vous près de la rivière, là où il y a des pentes gazonnées où l'on s'étend et du haut en bas desquelles on se laisse rouler en riant ».

 

Même charme délicat, mêmes chastes aperçus (et toujours aussi troublants) dans Rachel Frutiger, dans Devoirs de vacances.

 

Témoin cette porte ouverte sur des arrière-plans arcadiens, bleutés de brumes à la Vinci, à la fin de Devoirs de vacances :

 

« Ah, comme, tout à coup, le bonheur vient nous trouver jusque sur le seuil du sommeil : après-demain, dans le tumulte d'un soir de rentrée, sous les lumières rouges, dans la poussière, au tournant d'un corridor, une petite main brune se posera doucement sur notre bras... »

 

Qui de nous, cousins, qui de vous, cousines, n'a rêvé de la sorte, en tel début d'octobre, en telle veille de rentrée des classes ?

 

Ici et là, aux images vaporeuses, aux songeries éveillées, viennent se mêler des réflexions, des commentaires égrenés sur un mode léger, avec ce ton feutré dont Larbaud a le secret, comme en se jouant, sans y toucher, sans y paraître. Voici l'une de ces notules, abandonnée à plume courante ; je l'emprunte au recueil Amants, heureux amants :

 

« Le sexe : une chose ajoutée, un déguisement. Et puis, il y a tous les degrés de l'un à l'autre. »

 

Ou bien ceci, dans la série de Jaune Bleu Blanc : 

 

« Essayer de faire croire à son jeune ami qu'un homme de quarante ans est un vieillard. »

 

Pour qui sait à quel point Valéry Larbaud pesait chacun de ses mots, et le moindre de ses silences, le choix du masculin, ici, est singulièrement révélateur.

 

Il faut lire également – et toujours dans Jaune Bleu Blanc – l'admirable portrait, esquissé par Larbaud en quelques pages, du gigolo-parisien-type ; c'est un croquis à la pointe sèche, implacable de netteté, mais ouaté, après coup, de flous comme attendris, qui adoucissent l'image et s'attardent sur ses contours. L'ironie reste tendre, un peu complice ; on y sent même percer de secrètes nostalgies. Le dernier mot dit tout (comme souvent chez Larbaud) :

 

« Il me semble, vraiment, qu'en perdant ce camarade, je me suis éloigné du cœur de Paris. »

 

Voilà donc, jetées au hasard, sans ordre aucun, quelques images, parmi bien d'autres ; et peut-être pas les meilleures.

 

Il m'eût fallu copier, il m'eût fallu transcrire ; il m'eût fallu œuvrer en vrai Bénédictin. La place eût manqué ici, et le travail, je le confesse, eût insulté à mon sybaritisme.

 

Mon seul propos, ce soir, chers cousins et cousines, aura été de vous inciter à ouvrir ces recueils de récits, de nouvelles, tous ces petits livres d'allure anodine. Si j'ai réussi dans mon dessein, je vous aurai permis, me semble-t-il, de retrouver, au gré de vos lectures d'hiver, l'odeur insaisissable et saisissante des printemps évanouis, le goût tenace, le goût fugace des paradis perdus : nos paradis perdus, notre quête éternelle.

 

Le meilleur de nous-mêmes est sans doute là, dans le souvenir de muettes et sourdes amitiés, nées sous quelque préau d'école, mûries dans la pénombre des dortoirs : de ces amitiés que, maintenant, nous appelons « particulières ».

 

De telles amitiés, avant que Roger Peyrefitte les nommât et s'en fît l'historien unique, en leur donnant une éternelle jeunesse, Valery Larbaud a été, en quelque sorte, le poète élégiaque, le chantre précurseur. Il a su, mieux que personne, discerner au cœur de l'homme adulte, la secrète nostalgie du paradis perdu ; en le lisant, chers cousins, chères cousines, chacune et chacun d'entre vous la retrouvera, cette nostalgie, cruelle et douce comme une blessure infligée par une main chérie : « Qui chante son mal l'enchante. »

 

Alors, comme l'a su faire Valery Larbaud dans Aux couleurs de Rome, vous redécouvrirez, par là même, toute la saveur de ce merveilleux vers incantatoire échappé à la plume de Francis Thompson :

 

« Toi, dont le sexe n'est encore que dans ton âme... »

 

C'est toute la grâce que vous souhaite en vous quittant,

 

Votre cousin de Béotie,

 

Jacques Fréville

 

Arcadie n°144, décembre 1965

Publié dans : REVUE ARCADIE

Dans une étude précédente (1), j'ai montré le singulier intérêt que Proudhon, plus connu assurément comme réformateur social que comme sexologue, portait à l'homophilie. Il me reste à chercher la clé de l'énigme dans sa vie et sa personne. La plupart de ses nombreux commentateurs se sont dérobés devant une aussi indiscrète enquête. Tout au plus, l'un d'eux, Jules L. Puech, s'est-il borné à indiquer, sommairement, que la source de ses refoulements serait « sans doute » révélée par la psychanalyse (2).

  

Tout jeune, à l'âge de dix-sept ans, Proudhon éprouve, comme il nous le raconte lui-même, un « amour platonique » qui le rend « bien sot et bien triste ». Il s'éprend d'une jeune fille à la manière d'un chrétien, c'est-à-dire avec « la foi à l'absolu » (3). En dépit de sa « verte jeunesse » qui réclame des satisfactions plus concrètes, il se fait le « gardien » et le « participant » de la virginité de la demoiselle. A la fin, « ayant trop attendu, la jeune personne s'est elle-même détachée et mariée à un autre ».

 

Pourquoi ce singulier comportement amoureux, qui s'est prolongé durant cinq années ? Proudhon attribue son « affection mentale » à la lecture, de Paul et Virginie, de Bernardin de Saint-Pierre, « pastorale prétendue innocente et qui devrait être à l'index de toutes les familles ». Et il dénonce « le péril de ce platonisme qu'une vaine littérature voudrait ériger en vertu ». Il nous suggère une autre explication lorsqu'il note dans ses Carnets : « Je souhaite, si je me marie jamais, d'aimer autant ma femme que j'ai aimé ma mère » (4). Peut-être a-t-il été paralysé, comme tant d'autres, par le fameux complexe d'Œdipe. Toujours est-il qu'il dut à ce malheureux amour de rester puceau, pendant dix ans après sa puberté :

 

« Celui, raconte-t-il, qu'une passion idéale a saisi de bonne heure et conduit fort avant dans la virilité est devenu, par son idéalisme même, gauche et maladroit avec le sexe, dédaigneux de la galanterie, où il ne réussit pas, brusque et sarcastique envers les jolies personnes, intraitable à l'endroit des positions mitoyennes, qu'il qualifie, non sans raison, d'immorales. Bref, il regimbe, malgré son appétit et ses dents, contre l'amour qui le pique, l'irrite, le fait rougir comme un lion (...) Il se sent extravagant, ridicule, (...) il prend en aversion et l'amour, et le mariage, et la femme. »

 

Pendant des années, Proudhon, « lamentable martyr de la continence », sera « assailli par le diable qui taquinait saint Paul » :

 

« Le diable qui, si longtemps, m'avait brûlé du côté du cœur, maintenant me rôtissait dit côté du foie, sans que ni travail, ni lectures, ni promenades, ni réfrigérants d'aucune sorte pussent me rendre la tranquillité (...) Une scission douloureuse s'opérait en moi entre la volonté et la nature. La chair disait : je veux, la conscience : je ne veux pas. »

 

C'est alors que Proudhon nous entrouvre ses réduits les plus intimes. Ce « platonisme » dont il dénonçait de façon imprécise le « péril » (5), il l'explicite maintenant : « O vous tous, jeunes hommes et jeunes filles, qui rêvez d'un amour parfait, sachez-le bien, votre platonisme est le droit chemin qui conduit à Sodome » (6).

 

Si l'on fouille dans ses moindres recoins la jeunesse de Proudhon, on n'y trouve, à part cette chaste passion, aucune aventure féminine. Son biographe, Daniel Halévy, convient que « folâtrer avec le beau sexe n'était pas de son goût » (7).

 

Lui-même nous avoue que lorsqu'il vivait encore à la campagne et qu'il voyait les filles de ferme masturber le taureau, il ne sentait jamais rien pour ces luronnes (8).

 

Par contre, nous lui découvrons une liaison masculine. A vingt-deux ans, il a fait la connaissance, à l'imprimerie où il travaille, d'un jeune étudiant de Besançon. Bien que d'origine sociale différente, les deux jeunes gens deviennent des inséparables : « Je vous ai connu, je vous ai aimé », écrira plus tard Gustave Fallot à Pierre-Joseph Proudhon (9). Il presse son ami de le suivre à Paris. Proudhon ne résiste pas à cet appel. Tout est commun entre eux : chambre, lit, table, bibliothèque, pécule. Ensemble, ils platonisent. Mais la terrible épidémie de choléra de 1836 atteint Fallot. Son ami le soigne jour et nuit. Il s'épuise pour sauver celui qu'il aime. Mais il ne réussit pas à le disputer à la mort. Sa douleur est affreuse : « Je sentis que la moitié de ma vie et de mon esprit m'était retranchée : je me trouvai seul au monde. » Le souvenir de Fallot occupe sa pensée « comme une idée fixe, une vraie monomanie ». Il se rend au Père-Lachaise et reste une heure entière en méditation sur sa tombe (10).

 

Toute sa vie Proudhon restera fidèle à l'amitié masculine. Dans un écrit posthume, il observera : « Tout homme a des secrets qu'il confie à un ami, et qu'il ne dit pas à sa femme » (11).

 

A un camarade, que lui enlève une épouse, il écrit, avec amertume : « Le mariage opère d'une façon étrange sur vous, messieurs, qui avez pris femme (...) Vous retranchant peu à peu dans le ménage, vous finissez par oublier que vous fûtes compagnons. Je croyais que l'amour, la paternité augmentaient l'amitié chez les hommes ; je m'aperçois aujourd'hui que ce n'était là qu'une illusion. » Et il ajoute cette remarque, significative, pour le lecteur qui sait déjà le prix qu'il attachait à l'amitié antique : « Si Oreste avait épousé Hermione, de ce jour il eût oublié Pylade » (12).

 

Ailleurs Proudhon presse un amoureux, à qui il veut du bien, de sauvegarder sa liberté : « Souviens-toi, jeune homme, que les baisers qu'on te donne sont des liens dont tu te charges et que trois jours de carême suffisent pour faire de la femme, sans que tu t'en aperçoives, d'une douce amoureuse un tyran » (13). Proudhon voudrait préserver ses amis de la délétère influence féminine : « La conversation et la société des femmes rapetissent l'esprit des hommes, les efféminent, les émoussent » (14).

 

Quand il arrive à sa plume d'évoquer un beau mâle, Proudhon contient mal son émoi. Dans une curieuse parabole, il décrit un personnage de sang plébéien, dont « l'énergie passionnée, la fermeté de ses muscles, le timbre de sa voix (...) exerçaient une séduction irrésistible » au point que la jeune veuve dont il était l'un des adorateurs « ne pouvait, en sa présence, se défendre d'un frisson délicieux » (15). En revanche, l'effémination lui répugne : « Le mignon qui affecte les grâces féminines est dégoûtant. » La perspective lui fait horreur d'une société où l'homme serait « joli, gentil, mignon » et où il n'y aurait plus « ni mâles ni femelles » (16). Ailleurs Proudhon trahit sa prédilection pour l'anatomie masculine. Comparé au corps de l'homme celui de la femme est, à ses yeux, un « amoindrissement, un sous-ordre » : « Les muscles sont effacés ; cette carrure virile est arrondie ; ces lignes expressives et fortes sont adoucies et molles » (17).

 

Proudhon n'est pas tendre pour le sexe faible. Il ne trouve pas de mots assez dégradants pour stigmatiser la femme que l'amour possède. Elle jappe, elle redevient une bête, une folle, une catin, une guenon, elle est atteinte de luxure inextinguible, elle est un puits de coquinerie. « La femme sollicite, agace, provoque l'homme ; elle le dégoûte et l'embête encore, encore, encore ! » (18).

 

Pour Proudhon, la femme est une créature inférieure, « subalterne ». Elle ne sera jamais un « esprit fort ». Il nie radicalement le génie féminin. « Une femme ne peut plus faire d'enfants quand son esprit, son imagination et son cœur se préoccupent des choses de la politique, de la société et de la littérature. » Sa vraie vocation est le ménage : « Nous autres hommes, nous trouvons qu'une femme en sait assez quand elle raccommode nos chemises et nous fait des biftecks » (19). Accorder à la femme le droit de vote serait « porter atteinte à la pudeur familiale » et Proudhon, qui a fini par prendre pour épouse une ménagère, profère cette risible menace : « Le jour où le législateur accordera aux femmes le droit de suffrage sera le jour de mon divorce » (20).

 

Il va jusqu'à prescrire aux hommes de mener la femme à la trique. Elle « veut être domptée et s'en trouve bien (...) L'homme a la force ; c'est pour en user ; sans la force la femme le méprise (...) La femme ne hait point d'être un peu violentée, voire même violée » (21).

 

La bête noire de Proudhon, c'est la femme émancipée, atteinte de « nymphomanie intellectuelle », qui imite les manières masculines, la « virago », la femme de lettres, dont George Sand est, à ses veux, le détestable prototype (22). Mais cette frénésie antiféministe lui vaudra de cinglantes ripostes. A l'âge de dix-huit ans, une jeune romancière publiera contre Proudhon un vigoureux pamphlet, suivie bientôt par une consœur (23). Rendu furieux par ces attaques, Proudhon rédigera une réponse échevelée, d'ailleurs inachevée, et qui, heureusement pour lui, ne verra le jour qu'après sa mort (24).

 

Par-delà la femme, c'est toute la société moderne en voie d'affranchissement sexuel, qui suscite l'ire de Proudhon. Il dénonce « la folie amoureuse qui tourmente notre génération », « cette pornocratie qui depuis trente ans a fait reculer en France la pudeur publique », « cet esprit de luxure et de dévergondage » qui est « la peste de la démocratie », « le culte de l'amour et de la volupté (...) cancer de la nation française ». Apostrophant ses contemporains, il leur lance : « Vous voulez de la chair ! vous aurez de la chair jusqu'au dégoût » (25). La faute en est aux arts et aux lettres, qui surexcitent les sens (26). La lecture d'un roman amoureux n'est-elle pas suivie infailliblement d'une visite à la maison de tolérance – où l'on « ne rencontre que dégoût, déplaisante, remords » ? (27). Et Proudhon de s'en prendre aux socialistes utopiques, ses prédécesseurs, qui ont voulu réhabiliter la chair, au Père Enfantin, chef de la « religion saint-simonienne » à qui il lance : « Vous êtes une église de proxénètes et de dévergondés » (28), à Charles Fourier, qui prêchait le libre essor des passions et prétendait les mettre au service de sa société régénérée (29).

 

Mais, plus encore que la luxure, c'est l'homophilie qui ne cesse de hanter le cerveau dérangé de Proudhon. Le communisme, en tendant « à la confusion des sexes », serait « au point de vue des relations amoureuses fatalement pédérastique » (30). Il suspecte « l'androgynie sacerdotale » des saint-simoniens tout comme l' « omnigamie » de Fourier, sur qui il fait peser le soupçon inquisitorial d'avoir « étendu fort au-delà des barrières accoutumées les relations amoureuses » et d'avoir « sanctifié jusqu'aux conjonctions unisexuelles » (31).

 

La fureur des sens, à l'entendre, aboutit nécessairement aux jouissances « contre nature », à la « sodomie » (32). « Nous sommes en pleine promiscuité, tant la paillardise est devenue universelle (...) Nous voilà parvenus à l'amour unisexuel » (33). Toute nation qui s'adonne au plaisir « est une nation que dévore la gangrène sodomitique, une congrégation de pédérastes » (34). La pédérastie serait « l'effet d'une volupté furieuse que rien ne peut assouvir » (35). Et il demande, sur un ton d'étrange délectation : « Y aurait-il (...) dans ce frictus de deux mâles, une jouissance âcre, qui réveille les sens blasés, comme la chair humaine qui, dit-on, rend fastidieux au cannibale tout autre festin ? » (36).

 

Le dernier mot de Proudhon, c'est le terrorisme antisexuel. Livrée à elle-même, la passion charnelle lui paraît sans remède : « Il n'a servi de rien aux Bernard, aux Jérôme, aux Origène, de vouloir dompter leur chair par le travail, le jeûne, les veilles, la solitude. » Comprimée, la passion éclate avec encore plus de furie. Au lieu de s'amortir, elle renaît de l'assouvissement et cherche de nouveaux objets : « Jouir, jouir encore, jouir sans fin » (37).

 

Proudhon n'hésite donc pas à appeler le législateur, le gendarme, le juge à la rescousse. Qu'on interdise le divorce, qu'on assimile la sodomie au viol et qu'on la punisse de vingt ans de réclusion (38). Mieux encore, qu'on déclare légalement excusable le meurtre, par le premier venu, d'un « sodomite » pris en flagrant délit (39). Proudhon songe sérieusement à adresser une dénonciation au procureur général afin de faire poursuivre pour « immoralité » l'école phalanstérienne : « Désormais, triomphe-t-il, on est en droit de dire aux fouriéristes : vous êtes des pédérastes (...) S'il est démontré que le fouriérisme est immoral, il faut les interdire (...) Ce ne sera pas de la persécution, ce sera de la légitime défense » (40).

 

Proudhon prône, pour en finir avec la luxure, le plus implacable des eugénismes : « Il faut exterminer toutes les mauvaises natures et renouveler le sexe, par l'élimination des sujets vicieux, comme les Anglais refont une race de bœufs, de moutons et de porcs » (41). Le socialisme, tel qu'il le conçoit, emploiera les grands moyens. Le tort du christianisme n'est pas, selon lui, d'avoir voulu condamner tout rapport sexuel hors légitime mariage, mais de n'avoir pas su le faire. La Révolution, elle, le fera (42).

 

Nous voici prévenus : « Tout se prépare pour des mœurs sévères. » Dans la société future, « une guerre perpétuelle » sera faite « aux appétits érotiques », « une guerre de plus en plus heureuse ». On saura bien nous inculquer « le dégoût de la chair » (43).

 

Ainsi, pour éteindre « le feu du sang » (44) qui le consume, Proudhon, anarchiste en matière d'organisation sociale, tombe dans le plus autoritaire des puritanismes.

 

(1) Voir Arcadie, n° 133, janvier 1965.

(2) Introduction au volume des Œuvres Complètes de P.J. Proudhon contenant Du Principe de l'Art, La Pornocratie ou les femmes dans les temps modernes, éditions Rivière, 1939, p. 304.

(3) Cité par Daniel Halévy, La Jeunesse de Proudhon, 1913, p. 36. —55—

(4) Philosophie de la Misère, 1867, t. II, p. 384. Carnets, 1960-1961, t. I, p. 320 ; t. 11, p. 340.

(5) De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, édition Rivière, t. IV, p. 131-132.

(6) Ibid., p. 69.

(7) D. Halévy, op. cit., p. 102.

(8) La Pornocratie..., éd. 1875, p. 84.

(9) Lettre du 5 décembre 1831, Correspondance, 1875, t. I, p. XV.

(10) D. Halévy, op. cit., p. 122, 133.

(11) La Pornocratie..., p. 193.

(12) Lettre à Ackermann du 4 octobre 1844, Correspondance, t. II, p. 158-159.

(13) La Pornocratie..., p. 264.

(14) Carnets, 1961, t. II, p. 12.

(15) Contradictions Politiques, 1864, ouvrage posthume, édition Rivière, p. 297. On peut comparer ce portrait à celui d'Hercule, athlète « aux cuisses longues et fortes » emprunté, avec complaisance, par Proudhon, à un manuel scolaire en latin (La Guerre et la Paix, 1861, édition Rivière, p. 15).

(16) La Pornocratie..., p. 33, 59-63.

(17) Carnets, 1961, t. II, p. 11.

(18) La Pornocratie..., p. 30, 92, 198, 235, 265. Contradictions politiques, p. 298.

(19) La Pornocratie..., p. 33, 225, 170. De la Justice..., t. IV, p. 304. Carnets, 1961, t. II, p. 12.

(20) La Pornocratie..., p. 59. Contradictions politiques, p. 274.

(21) La Pornocratie..., p. 191, 194, 267.

(22) Ibid., p. 28.

Carnets, t. I, p. 227, 321, 342-343, 354 ; t. II, p. 202, 363.

(23) Juliette La Messine (la future Madame Adam, connue en littérature sous le nom de Juliette Lamber), Idées antiproudhoniennes, 1858. Jenny d'Héricourt, La femme affranchie, 1860. Cf. Jules L. Puech, introduction à La Pornocratie..., édition Rivière, 1939, p. 315.

(24) La Pornocratie...

(25) Philosophie de la Misère, t. II, p. 376. Cf. également Carnets, 1960, t. I, p. 242 : « Tous sont contents pourvu qu'ils baisent (…) On fait l'amour en chien ».

(26) De la Justice..., t. IV, p. 71. Philosophie de la Misère, t. II, p. 384. Lettre de Proudhon à Joseph Garnier, 23 février 1844 cit. par Sainte-Beuve. P.-J. Proudhon, 1872, p. 105.

(27) La Pornocratie..., p. 250. De la Justice..., t. IV, p. 132.

(28) La Pornocratie..., p. 166 et 23, 31, 108, 113.

(29) Ibid., p. 229.

(30) De la Justice..., t. IV, p. 71.

(31) Avertissement aux Propriétaires, 1842, édition Rivière, 1939, p. 222. C'est un fait que Fourier rangeait parmi les passions à utiliser en régime sociétaire l'amitié ou affection unisexuelle. « Dans toute branche de service, chacun voit s'empresser pour lui (...) un page qu'il chérit ». Ce service réciproque crée « entre gens du même sexe » des « charmes spéciaux » (Théorie de l'unité universelle, édition 1841, t. IV, p. 552).

(32) La Pornocratie..., p. 164, 247, 261.

(33) De la Justice...., t. IV, p. 131.

(34) Ibid., p. 71.

(35) Ibid., P. 54.

(36) De la Justice..., t. IV, P. 54-55.

(37) Philosophie de la Misère, édition 1867, t. II, p. 376, 385.

(38) De la Justice..., t. IV, p. 52, 298.

(39) Carnets, t. I, p. 232.

(40) La Justice poursuivie par l'Église, 1861, éd. Rivière, 1946, p. 237. Carnets, I, p. 168, 275, 288-289 ; II, p. 113, 128.

(41) La Pornocratie..., cit., p. 252.

(42) De la Justice.... IV, p. 1554.

(43) Carnets, I, p. 135, 190.

(44) Philosophie de la Misère, t. II, p. 379.

 

Arcadie n°134, Daniel Guérin, février 1965

 

Publié dans : REVUE ARCADIE
Les manifestations très agressives autour du « mariage pour tous » auront révélé la profonde homophobie d’une bonne partie de la population française. L’assez nette distribution des partis politiques concernant ce projet de loi a remis en évidence une relation très forte entre sexualité et politique.

 

En 1971, cette évidence n’en était pas une. Il faut imaginer une France beaucoup plus archaïque dans ce domaine, beaucoup plus homogène et moins diversifiée dans la représentation qu’on lui impose et qu’elle se doit de donner d’elle-même.

 

Mai 68 fut l’expression d’un refus collectif de cette paralysie organisée de l’imagination : cette société était plus diverse qu’on ne le lui donnait à penser. Très vite, des voix féministes puis homosexuelles se lèvent pour ne pas laisser la réalisation de leur espoir de libération (la Révolution) aux seuls hommes hétérosexuels. C’est le cas du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire dont voici le manifeste très inspiré par le mouvement « provocateur » de l’Internationale situationniste créé par Guy Debord. Ce mouvement proposait une stratégie qui avait tout pour plaire aux futurs gays exacerbés : interventions spectaculaires, détournement d’oeuvres artistiques, souvent érotiques, politisation générale et inversions épistémologiques. On retrouvera la même veine dans les six numéros de la revue Le Fléau social (1972-1974) dirigée par Alain Fleig (groupe 5 du FHAR) ainsi que dans celui de la revue Recherches de mars 1973 intitulé « Trois Milliards de Pervers – Grande encyclopédie des Homosexualités ».

 

Près de 40 ans plus tard, la réédition de ce texte devenait éminemment utile et nécessaire. Il peut en effet, recontextualisé, servir l’histoire des mouvements queers préoccupés d’hégémonie, d’impérialisme, de luttes de classes, de genre et de sexualité, d’hétérosexisme, d’immigration, d’homonationalisme, d’intersectionnalité en résumé, mais aussi de plaisir et de sexe : une approche que le FHAR désignait alors comme une « conception homosexuelle du monde ».

 

Patrick Cardon (FHAR d’Aix-en-Provence)

 

Note de l’éditeur : ce volume a été reproduit au plus près possible de l’original (format, pagination) avec l’aimable autorisation des éd. Ivrea, successeur des éd. Champ libre pour ce titre, troisième de la collection Symptôme, et des ayants droit.

 

Réédition du "Rapport contre la normalité" du FHAR (1971), éditions GayKitschCamp, 2013, ISBN : 978-2908050837, 132 pages, 15€

 

Association GayKitschCamp pour l'histoire LGBT
5 rue du Pavillon
34000 Montpellier

 

 

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Dans le déferlement de mai 1968, huit affiches manuscrites signées d'un "comité d'action pédérastique révolutionnaire" font une éphémère apparition sur les murs de la Sorbonne. Trois ans plus tard, le Front homosexuel d'action révolutionnaire (FHAR) publie un dossier "contre la normalité", qui est d'abord un acte d'accusation. Ce mouvement s'est affirmé pour la première fois publiquement le 10 mars dernier lorsque des homosexuels des deux sexes allèrent perturber une émission publique de Mme Ménie Grégoire consacrée à ce sujet. Créé à l'origine par des jeunes femmes, ce Front regroupe désormais une importante majorité d'hommes, et, à l'image du Gay Liberation Front (Front de libération des homosexuels) américain, il se propose, d'une part, de constituer des groupes d'auto-défense qui s'opposeront au "racisme sexuel", d'autre part, de "prendre d'assaut et de détruire la normalité sexuelle fasciste".

 

Le dossier élaboré par le FHAR est composé pour l'essentiel de textes déjà publiés dans le journal Tout. Outre des documents de caractère idéologique, fort heureusement agrémentés d'un lexique, on y trouvera de nombreux témoignages, souvent anonymes, qui trahissent l'angoisse de beaucoup d'homosexuels.

 

Le Monde, T.P., 19 novembre 1971

 

Publié dans : COMMUNIQUE

A l'occasion du centenaire de la mort de Proudhon (16 janvier 1965), je voudrais considérer un des aspects les moins connus de l'œuvre du grand réformateur social : sa vive curiosité à l'égard de l'homophilie (1). Curiosité d'autant plus étonnante qu'il passait, à juste titre, pour un homme de mœurs rigides et que, par ailleurs, l'auteur de la Pornocratie était enclin à tonner contre les écarts de la chair.

  

Proudhon avait cru remarquer que l'homophilie, de son temps, n'était guère pratiquée par les classes laborieuses. Ses adeptes étaient bien plutôt, selon lui, « des raffinés, des artistes, des gens de lettres, des magistrats, des prêtres ». Pourquoi ? Parce que les travailleurs n'étaient « pas assez avancés dans le culte de l'idéal ». Pour lui, l'amour unisexuel était « une erreur du jugement produite par une illusion de l'idéal », par la poursuite « du beau et du bien ». Ce qui le frappait dans les mœurs antiques, c'était que de « grands poètes en vinrent à célébrer cette monstrueuse ardeur, privilège, à les entendre, des dieux et des héros ». Il ajoutait que c'était cette « poétique » de l'homophilie qu'il s'agissait surtout d'expliquer. Et, s'excusant à l'avance de l'audace de son incursion dans pareil domaine, il osait écrire :

 

« J'ai consulté les témoignages écrits ; j'ai interrogé ces anciens qui surent mettre de la poésie, de la philosophie partout, et qui, parlant à une société habituée aux mœurs socratiques, ne se gênaient guère (...) Ce que je vais dire (...) aura (...) l'avantage d'alléger singulièrement le crime de ceux qui les premiers s'en firent les chantres et les panégyristes (...) Nous avons plaidé en faveur de quelques personnages, les plus grands qui aient illustré notre race, en faveur de la poésie et de la philosophie grecque, éternel honneur de l'esprit humain, l'innocence de l'amour unisexuel. »

 

Proudhon ouvre son étude en rejetant délibérément l'explication de saint Paul « qui croit avoir tout dit quand il attribue le phénomène qui nous occupe au culte des faux dieux ». Pour lui « l'explication de saint Paul n'explique rien ». Il était trop commode pour le christianisme d'imputer au polythéisme et à la société fondée sur lui les comportements dont il prétendait purger la terre. « Mais (...) le christianisme n'a pas réussi dans son entreprise » et les passions dénoncées par l'apôtre « se sont perpétuées dans l'Eglise du Christ. »

 

Remontant aux origines de l'amour grec, Proudhon suggère, avec raison, que l'homophilie avait existé en Grèce bien avant Socrate. C'est en Ionie que cet amour fut d'abord « chanté et divinisé ». De bonne heure, chez les Syriens, les Babyloniens et autres Orientaux la religion avait fait de l'homophilie un de ses mystères. A l'origine de l'humanité, régnait un « panthéisme érotique », que Charles Fourier, réformateur social utopique à qui Proudhon devait tant, appelait omnigamie, et que Proudhon évoque en ces termes :

 

« Cet amour suprême, qui débrouilla le chaos et qui anime toits les êtres, n'a pas besoin, pour jouir, de la forme humaine. Pour lui, les règnes, les genres, les espèces, les sexes, tout est confondu (...). C'est Cénis, changée de fille en garçon ; Hermaphrodite, à la fois mâle et femelle ; Protée, avec ses mille métamorphoses (...). Théocrite va plus loin : dans une complainte sur la mort d'Adonis, il prétend que le sanglier qui le tua d'un coup de croc ne fut coupable que de maladresse. Le pauvre animal voulait donner un baiser à ce beau jeune homme : dans le transport de sa passion il le déchira ! »

 

Quand l'humanité, sortie du chaos, entra dans la civilisation, ce panthéisme érotique se mua en « idéalisme érotique » :

 

« Avant tout, pensaient les anciens, l'homme ne peut vivre sans amour ; sans amour la vie est une anticipation de la mort. L'antiquité est pleine de cette idée ; elle a chanté et préconisé l'amour ; elle a disputé à perte de vue de sa nature comme elle a disputé du souverain Bien, et plus d'une fois il lui est arrivé de les confondre. Avec la même puissance que ses artistes idéalisaient la forme humaine, ses philosophes et ses poètes idéalisèrent l'Amour (...). Ce fut (...), parmi eux, à qui découvrirait et réaliserait le parfait amour (...). Mais cette idéalité de l'amour, où la trouver ? Comment en jouir, et dans quelle mesure ? »

 

Dans le mariage ?

 

« Le mariage, réplique Proudhon, d'après un proverbe, est le tombeau de l'amour. Et cela était vrai pour les Grecs (...) incomparablement plus qu'il ne l'est pour nous. »

« La dignité d'épouse, aristocratique dans son principe et dans sa forme, ne conférait guère à la femme antique que de hautaines prétentions qui la rendaient peu aimable. »

 

L'auteur fait ici allusion, mais trop sommairement, aux conditions sociales (patriarcat) dont était victime la femme grecque :

 

« L'épouse telle qu'au sortir de l'âge héroïque la civilisation dut la faire, n'ayant pour elle que son orgueil, la trivialité de ses occupations et son importune lasciveté, que réprimaient à peine les ennuis de la grossesse et les rebuffades maritales, l'amour s'envolait au matin des noces, et le cœur restait désert. Il n'y a pas la moindre parcelle d'amour dans le gynécée, dit énergiquement Plutarque. »

 

Si l'union conjugale était ainsi « destituée d'idéal, partant d'amour », à qui demander l'amour ? A l'hetaïra, à la concubine, à la courtisane ? Mais ce, genre d'« amour à gages » se réduit à une « satisfaction des sens », à une « sécrétion de l'organisme, », à une « sentine », peste Proudhon. « Je l'aime, dites-vous ; oui comme j'aime le vin, le poisson et tout ce qui me donne du plaisir ».

 

« Ainsi l'hetaïra et la courtisane n'offrant rien de plus, quant à la délectation amoureuse, offrant même mains que la femme légitime, l'amour tel que le veut l'âme humaine, l'amour idéalisé devient impossible entre les deux sexes (...) Les anciens n'avaient que trop bien suivi cette analyse. Ils comprenaient merveilleusement que la beauté, au physique comme au moral, est immatérielle, que l'amour qu'elle inspire est tout entier dans l'âme (...). Où donc, se demandait l'homme de l'antiquité, où trouver l'amour sans lequel je ne puis vivre, et que je ne puis saisir ni avec ma femme, ni avec ma maîtresse, ni avec mon esclave ? Où est-il, cet amour, feu follet qui ne se montre que pour tromper les hommes ? J'ai trouvé la femme plus amère que la mort, s'écrie Salomon ; il désigne évidemment, non pas la personne, mais le sexe. Néant partout, amour nulle part. »

 

Et Proudhon de suivre attentivement « la marche de cette séduction idéaliste qui, après avoir fait repousser le mariage comme étranger par sa nature à l'amour », aboutit à « l'hallucination » de l'homophilie :

 

« C'est donc par un raffinement de délicatesse en même temps que par une recherche quintessenciée du beau et de l'honnête que les anciens en vinrent à mépriser l'amour conjugal, et avec lui tout rapport physique avec la femme. Telle est la série d'idées par laquelle les Grecs, à force de spéculer sur l'amour et de le dégager des indignités de la chair, arrivèrent aux derniers excès. Cela peut paraître prodigieux, mais cela est ; et l'histoire entière en témoigne. »

 

Proudhon, avec une singulière complaisance, abandonne maintenant la théorie pour les exemples :

 

« Anacréon, suivant Elien, étant à la cour de Polycrate, tyran de Samos, conçut une vive affection pour un jeune homme nommé Smerdias. Il le chérissait, dit l'historien, pour son âme, non pour son corps. De son côté, l'adolescent avait une affection respectueuse pour le poète. »

 

Et Proudhon de surenchérir :

 

« Le bel éphèbe Smerdias dont il est ici question était aussi aimé par le tyran Polycrate. »

 

Ayant surmonté, enfin, et la prudence et l'inhibition, l'auteur se lance à corps perdu dans l'exaltation de l'amour grec :

 

« Il faut bien croire que cette théorie extraordinaire était entrée jusqu'à un certain point dans les mœurs, quand on voit les hommes les plus vertueux de l'antiquité et les moins suspects en faire profession. Socrate, qui donna son nom à l'amour parfait avant que Platon lui eût donné le sien, faisait, au vu et su de toute la ville, l'amour à Alcibiade. Il lui enseignait la philosophie, lui reprochait son orgueil, l'arrachait aux séductions des courtisanes, le formait à la continence, et, par son exemple et ses discours, apprenait aux Athéniens à aimer la jeunesse et à la respecter. Il y a une belle leçon de lui dans le dialogue de Platon appelé le Théétète. Théétète est un jeune homme sans grâce, an nez camus, aux petits yeux enfoncés, vrai portrait de Socrate, et qui est présenté et recommandé au philosophe par un citoyen d'Athènes, que ses amis accusaient ironiquement, et à son grand déplaisir, de faire l'amour à ce vilain garçon. Socrate interroge Théétète, le force par ses questions de montrer son intelligence, fait ressortir son heureux naturel, et lui dit à la fin devant tout le monde : Va, tu es beau, Théétète ; car tu possèdes la beauté de l'âme, mille fois plus précieuse que celle du corps. Parole digne de l'Evangile, qui dut frapper vivement les Athéniens, et que Platon n'aurait eu garde de perdre. »

 

« Cornélius Népos, dans la vie d'Epaminondas, raconte que, le roi de Perse ayant eu dessein de l'acheter, Diomédon de Cyzique, qui était chargé de la commission, commença par mettre dans ses intérêts un tout jeune homme, appelé Micythus, qu'Epaminondas aimait de tout son cœur. Que fit le héros thébain ? Après avoir admonesté sévèrement l'entremetteur du grand roi, il dit à son jeune ami : Pour toi, Micythus, rends-lui vite son argent, ou je te dénonce au magistrat ! (...) Etrange occupation pour des pédérastes, de prêcher à leurs gitons, de parole et d'exemple, la modestie, l'étude, le désintéressement, la chasteté ; tous les genres de vertu, et de les menacer du châtiment s'ils s'en écartent ! »

 

« Dans une guerre que ceux de Chalcis soutenaient contre leurs voisins, ils durent la victoire au courage de Cléomaque, un des leurs, qui se dévoua (...) à la seule condition de recevoir auparavant, en présence de l'armée, un baiser de son ami, et de mourir sous ses yeux. C'est Plutarque qui raconte le fait. Je voudrais savoir si la chevalerie a produit rien de plus beau et de plus chaste que ce trait ? »

 

« Tout le monde sait que le bataillon sacré de Thèbes, qui périt tout entier à Chéronée, était formé de trois cents jeunes gens, cent-cinquante paires, dont l'amour autant que le patriotisme formait la discipline. »

 

Passant de la littérature grecque à la poésie latine, Proudhon poursuit, dans la même veine :

 

« Virgile, chantant le messianisme romain et la régénération universelle, Virgile, disciple de Platon, n'oublie pas cette épuration de l'amour pédérastique. Son épisode de Nisus et Euryale est une imitation de l'amitié grecque. Unis par amour et par l'ardeur guerrière, / Un même amour les unissait et ils se ruaient ensemble dans les combats (2), dit-il des jeunes héros : Euryale, type de jeunesse splendide et de grâce vertueuse, que toute l'armée aime autant qu'elle l'admire, / Euryale remarquable par sa beauté et par sa jeunesse en fleur (3), / Ce charme plus séduisant qui apparaît dans un beau corps (4), Nisus, son pur et pieux amant. Lisez aux 5e et 9e livres de l'Enéide l'histoire touchante de cet amour : on dirait un épisode du bataillon sacré de Thèbes. Et c'est après avoir raconté leur mort que le poète s'écrie : Heureux couple ! si mes vers ont quelque puissance, votre mémoire durera autant que le Capitole, aussi longtemps que Rome tiendra l'empire du monde ! ».

 

Et Proudhon, que rien n'étonne plus, que rien ne retient plus, s'exclame :

 

« Pourquoi nous étonner si fort, après tout, d'un attachement qui a des racines dans la nature même ? Ne savons-nous pas qu'il existe entre l'adolescent et l'homme fait, une inclination réciproque, qui se compose de mille sentiments divers et dont les effets vont bien au delà de la simple amitié ? Qu'était-ce que l'affection de Fénelon pour le duc de Bourgogne, cet enfant de son cœur et de son génie, qu'il avait créé, formé, la Bible dirait engendré, comme il avait créé son Télémaque ? De l'amour, dans le sens le plus pur et le plus élevé que lui donnaient les Grecs. Fénelon instruisant le duc de Bourgogne, c'est Socrate révélant à ses auditeurs la beauté de Théétète, c'est Epaminondas réprimandant Micythus. Qu'il eût voulu mourir pour ce fruit de ses entrailles, le tendre Fénelon ! »

 

« J'irai plus loin : qu'était cette prédilection tant remarquée du Christ pour le plus jeune de ses apôtres ? (5). Pour moi, j'y vois, comme dans l'épisode de Nisus et Euryale, une imitation chrétienne de l'amour grec. Et ce n'est pas la moindre preuve à mes yeux que l'auteur du 4e Evangile ne fut pas un Hébreu de Jérusalem, incapable de ces délicatesses, mais un helléniste d'Alexandrie, qui connaissait son public, et ne trouvait rien de mieux, pour vanter la sainteté du Christ, que d'en faire un amant à la manière de Socrate. Nous calomnions les anciens, et nous ne voyons pas que leurs idées, ramenées à leur juste mesure, ont leur source dans le cœur humain, et qu'elles ont coulé jusque dans notre religion. »

 

« La distinction des amours et la différence de leurs caractères était si bien établie chez les Grecs, que nous les voyons habiter ensemble, sans se combattre ni se confondre. Achille a pour compagne de sa couche, hetaïra, Briséis, la belle captive ; pour ami de cœur, Patrocle, son hetaïros, Aussi, quelle différence dans les regrets qu'il leur donne ! Pour Briséis, il pleure, il jure de ne plus combattre et de retourner en Thessalie ; pour Patrocle, il viole son serment, tue Hector, massacre ses captifs et décide la prise de Troie. »

 

« Tous les poètes grecs qui ont chanté l'amour sous sa double hypostase ont suivi l'exemple d'Homère. Je veux que le Bathylle d'Anacréon soit suspect : l'indiscrétion du poète, dans le portrait qu'il a tracé de son ami, a laissé tomber sur la pureté de l'original une ombre obscène ; mais combien le sentiment que Bathylle lui inspire l'emporte sur toutes ses fantaisies de maîtresses ! Quoi de plus ravissant que cette chanson de la colombe messagère ! Et quelle rêverie dans ces deux couplets, que les traducteurs séparent comme si c'étaient deux odes :

Rafraîchissez, ô femmes, de vin doux ma gorge desséchée ; rafraîchissez de roses nouvelles ma tête brûlante. Mais qui rafraîchira mon cœur, incendié par les amours ?

Je m'assoirai à l'ombre de Bathylle, le jeune arbre à la verdoyante chevelure ; auprès de lui coule et murmure la fontaine de persuasion. C'est là, voyageur épuisé, que je prendrai une nouvelle force. »

 

Maintenant ce n'est plus l'amour grec, c'est sa pureté qui intrigue Proudhon :

 

« Ce qui m'étonne dans toute cette poésie socratique, platonique, anacréontique ou saphique, comme on voudra l'appeler, c'est l'extraordinaire chasteté de la pensée aussi bien que du langage, chasteté qui n'a d'égale que l'ardeur de la passion. M'explique qui pourra, dans l'hypothèse d'un amour impie, cet inconcevable mélange de tout ce que la tendresse la plus exaltée, la pensée la plus sévère, la poésie la plus divine, pouvaient offrir de traits pénétrants, d'images gracieuses et d'ineffable harmonie, avec ce que la rage des sens aurait fait inventer de plus atroce ; quant à moi, une pareille alliance du ciel et de l'enfer dans un même cœur me paraît inadmissible, et je reste convaincu que, s'il y a là-dessous quelque horreur, elle est toute nôtre. »

 

L'amour unisexuel des anciens était-il vraiment pur ? Proudhon, après l'avoir affirmé, n'en est plus tellement certain. Mais leur idéal, tout au moins, était, selon lui, de pureté :

 

« Pour nous, sans prétendre à plus de science en pareille matière qu'il ne convient à d'honnêtes gens d'en avoir, nous maintenons l'opinion établie par nous dans le texte, savoir, que l'amour pédérastique n'impliquait pas nécessairement, pour les anciens Grecs, comme il implique aujourd'hui pour nous, des rapports corporels ; que tout au contraire cet amour avait la prétention de rester pur, et que c'est ainsi que le pratiquèrent Socrate, Épaminondas, et une foule d'autres. Les passages que nous avons cités de Plutarque, de Platon, de Virgile, de l'Évangile selon saint Jean, en sont des témoignages irrécusables. Nous soutiendrons en conséquence que c'est ce pur amour que chantèrent Anacréon et Sapho ; qu'il importe, si l'on veut être juste, de distinguer ici entre la théorie passionnelle des anciens et ce que put être leur pratique, et qu'avant d'accuser de mœurs abominables les plus grands des poètes, il faudrait commencer par comprendre leurs sentiments et leurs idées. De quelque façon qu'en aient usé, dans le secret, Anacréon avec Bathylle, Sapho avec son amie, ce dont nous ne savons absolument rien ni ne saurons jamais rien, une chose reste positive, démontrée, acquise : (...) les anciens se faisaient de l'amour un autre idéal que nous, idéal qu'il ne s'agit pas ici de justifier (...) ; mais idéal irréprochable dans leur pensée, et qui avait sa poésie. »

 

Proudhon, cependant, de par son expérience personnelle, a un sens trop aigu de la « rage des sens » pour se bercer de naïves illusions. Il sait trop bien qu'il est impossible d'interposer une cloison étanche entre le platonisme et la chair : ce genre d'amour, « quelque spiritualiste qu'en soit le principe », n'en demeure pas moins physique :

 

« Un des interlocuteurs de Plutarque, celui qui défend la cause de l'amour androgyne ou bi-sexuel, fait à son adversaire, qui protestait au nom des sectateurs du parfait amour contre les accusations dont on les chargeait, l'objection suivante : Vous prétendez que votre amour est pur de tout rapprochement des corps, et que l'union n'existe qu'entre les âmes ; mais comment peut-il y avoir amour là où il n'y a pas possession ? C'est comme si vous parliez de vous enivrer en faisant une libation aux dieux, ou d'apaiser votre faim à l'odeur des victimes. A cette objection, pas de réponse. Quelque opinion que l'on se fasse de la distinction des corps et des âmes, il reste toujours que celles-ci ne s'unissent que par le rapprochement de ceux-là. »

 

Et Proudhon de conclure, comme un homme qu'aurait dévasté, au plus profond de lui-même, le combat de l'ange et de la bête :

 

« Tout amour, si idéal qu'en soit l'objet, tel qu'est par exemple l'amour des religieuses pour le Christ ou celui des moines pour la Vierge, à plus forte raison l'amour qui se rapporte à un être vivant et palpable, retentit nécessairement dans l'organisme et ébranle la sexualité. Il y a de la délectation amoureuse chez la jeune vierge qui caresse sa tourterelle ; et quel délire, on le sait trop, allume dans leurs sens consumés l'imagination des mystiques ! Parvenu au sommet de l'empyrée, l'amour céleste, attiré par cette beauté matérielle dont la contemplation le poursuit, retombe vers l'abîme : c'est Eloa, la belle archange, amoureuse de Satan, qu'il lui suffit de regarder pour se perdre. Telle est (...) l'antinomie à laquelle l'amour, comme toute passion, est soumis : de même qu'il ne peut se passer d'idéal, il ne peut pas non plus se passer de possession. Le premier le pousse invinciblement à la seconde. »

 

Pour donner sa pleine signification à ce qui précède, il nous reste – et ce sera l'objet d'une étude ultérieure — à soulever le voile de la vie intime de Proudhon, de sa continence forcée, de ses furieux appétits sexuels, de sa fanatique misogynie.

 

(1) Toutes les citations de Proudhon qui suivent sont extraites de « De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise », 1858, édition Rivière (Recueil Sirey, 22, rue Soufflot, Paris-5,), t. IV.

(2) Enéide, IX, 188.

(3) Ibid., V, 295.

(4) Ibid., V, 344.

(5) Jean, XIII, 23 ; XIX, 26, 27 ; XXI, 20.

 

Arcadie n°133, Daniel Guérin, janvier 1965

 


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Lire aussi la chronique de Lionel Labosse : Vers la liberté en amour, de Charles Fourier sur son site altersexualité.com

 

Publié dans : REVUE ARCADIE

Nicole Canet

 

La Galerie Au Bonheur du Jour

 

présentent :

 

Jean Boullet (1921-1971)

 

Dessins, Peintures, Livres

 

Génie subversif, Jean Boullet (1921-1970) fut un personnage hors du commun, passionnant et fascinant, attiré par toutes les anormalités. Tout de cuir vêtu, le corps entièrement tatoué avec deux aigles sur ses dorsales agitant les ailes lorsqu’il levait les bras. Il revendiquait son homosexualité et sa connaissance du bizarre, au point de rechercher des amants ayant une particularité anatomique.

 

« Dracula est mon maître » disait-il.

 

Bram Stoker était son idole.

 

Cette exposition et ce catalogue ont pour ambition de faire découvrir des dessins rares et inédits destinés à illustrer les plus grands auteurs : Victor Hugo, Dante Alighieri, Ovide, La Fontaine, Shakespeare, Verlaine ou Boris Vian. Ils sont le produit d’une imagination féconde nous emportant dans une imagerie moderne que l'on redécouvre ces dernières années. Ses peintures, comme ses dessins, ont leur place dans le courant des « peintres témoins de leur temps », entre Félix Labisse et Léonor Fini.

 

Celui qui a dessiné Jean Cocteau, Piéral, Boris Vian, Colette, Juliette Gréco et bien d’autres, a bifurqué dans l'épouvante sans parvenir à exorciser ses démons.

 

Son destin le rattrape en Algérie où il est retrouvé pendu à un arbre en décembre 1970. Crime ou suicide, nul ne le sait, et cette fin « pasolinienne » contribuera à sa légende.

 

 

Le catalogue : Jean Boullet, Passion et Subversion, Peintures, Dessins, Livres, Lettres (1940-1969)

Textes de Denis Chollet

320 pages, 323 illustrations, édition limitée à 800 exemplaires

Couverture reliée, quadri, format 21,5 x 27,5 cm, ISBN : 978-2953235166, prix : 68 euros

 Sommaire 

 

Galerie Au Bonheur du jour 

11 rue Chabanais - 75002 Paris

01.42.96.58.64

du mardi au samedi 14h30 – 19h30

 


Lire aussi : Les désarrois de l'élève Törless de Robert Musil lu par Jean Boullet - Corps interdits, un roman de Maurice Périsset illustré par Jean Boullet

 

Publié dans : COMMUNIQUE

Nous savons qu'il y a des hommes qui ont passé la plus grande partie de leur existence travestis en femme. Tels l'abbé de Choisy, le Chevalier d'Eon. Certes Henri III adorait se déguiser en femme.

 

Mais la plupart du temps – peut-être parce qu'il était roi et sans cesse exposé aux regards de tous – ce fut plutôt la femme qu'il portait en lui qu'il habillait en homme. S'il ne fut pas toujours travesti, il fut toujours efféminé. Certains historiens, pour l'excuser, ont insisté sur le goût de la parure masculine à cette époque et personne n'ignore que les hommes étaient alors plus richement vêtus que les femmes et avec plus de recherches. Il n'empêche que ce goût emportait Henri III jusqu'à vouloir ressembler à une femme. Les boucles d'oreilles, les aigrettes, les parfums, les éventails dépassaient l'excès d'une mode et livraient des goûts nettement féminins.

 

Dès l'âge de dix-huit ans, Henri se fait déjà remarquer par l'accoutrement qui le rendra tristement célèbre dans l'histoire. Pourpoint de drap d'or. Broderies et perles, toques garnies de pierres précieuses. Il se farde, se couvre de mouches, s'asperge de parfums.

 

Désespéré du mariage de Marie de Clèves qui semble avoir été son amour le plus pur et le plus spiritualisé, il déchaîne ses secrètes tendances. Il paraît au bal, décolleté, le sein nu, portant trois rangs de perles. Il minaude, joue de l'éventail.

 

Ainsi, Henri III a toujours été coquet – de cette coquetterie qui n'est qu'un travestissement visant à présenter au partenaire sexuel un aspect flatteur et quelque peu trompeur. Elle met en valeur, non seulement par le maquillage et la parure, mais au besoin par le déshabillage, savamment dosé et limité sous forme de décolletage, des « appâts ».

 

Certains auteurs (Marron – Flacelière – Pierre Nédra) distinguent :

 

a) Une homosexualité d'identification inspirée par l'effort vers la perfection, l'émulation fraternelle, l'efficacité, la bonté, la beauté, l'idéalisme intellectuel-type Achille-Patrocle, Thésée-Pirithoüs, Oreste-Pylade.

b) Une homosexualité complémentaire, l'aîné se penchant sur le plus jeune, tendant à l'identification avec l'aîné. On en trouverait des exemples dans la chevalerie du moyen âge.

c) Une homosexualité de subordination répondant à une exigence physiologique, à une soumission aux forces instinctives.

 

Ainsi, l'ensemble de ces trois homosexualités plus ou moins confondues chez le même individu, selon ses tendances et ses sublimations, s'opposerait à l'aspect « passif » de l'inversion. L'homosexuel du type grec est spécialement viril dans la noble acception du terme, l'inverti est un efféminé avec certains degrés de déchéance, celui qui sert de femme, qui a, selon Flaubert, des « complaisances d'épouse ».

 

C'est celui qui frappe parfois par ses manières féminines excessives, une mimique affectée, des coquetteries et des minauderies. Laissons de côté le désir de séduire et de forcer l'attention chez des hommes prostitués – homosexuels ou non – qui veulent singer la femme et c'est bien de singeries qu'il s'agit. Dans le cas des prostitués, elles sont voulues, étudiées. Chez les invertis qui ne sont pas des homophiles vrais, complets, elles sont plus ou moins naturelles parce qu'il y a de la femme en eux, des portions de femme, de la femme manquée. Ils sont incapables d'assumer complètement la femme qu'ils voudraient être, qu'ils se sentent être.

 

Ainsi glissons-nous à l'efféminé. L'inversion psychique n'est pas totale. Il y a plus de femme que d'homme dans l'inverti-psychique. Il y a plus d'homme que de femme dans l'efféminé, mais les éléments féminins donnent le ton. L'efféminé a le plus souvent une sexualité normale. Il n'est pas bi-sexuel, il est bi-psychique. L'efféminé est moins un arbre qu'un arbuste et son écorce est de soie, de mousseline. L'efféminé a l'air tendre, timide, paraît ne pas oser, se laisse prendre aux suggestions, devenant vite enfant en cas de chagrin, de maladie où il aime à être dorloté, à se blottir, parfois dans une vague incurvation fœtale. Artiste, délicat, heureux de toucher des soieries, des bijoux, de draper des étoffes, de choisir les robes de sa mère ou de ses sœurs. Ayant du goût et du plus fin pour le choix des couleurs, d'une décoration, d'une disposition de meubles. Lecteur, musicien, peu sportif. Il y a de l'esthète en lui. Il a des antipathies et des adorations. On le convainc aisément. Il sait être snob. Il porte des vêtements de coupe étroite, des souliers fins aux semelles légères, se fait les ongles, se poudre volontiers. Il plaisait aux femmes hier plus qu'aujourd'hui, par ses manières délicates. Elles le trouvent encore charmant, mais leur attachement ne va pas plus loin.

 

Il n'ignore rien des musées, des poètes, des mélodies. Il n'est pas femme, il y a de la femme en lui, éparse, vaporisée, un peu agaçante. Du charme, toujours du charme ; mais qui tend à passer de mode.

 

L'efféminé n'a pas su délibérément choisir, ou plutôt la nature n'a pas choisi nettement pour lui. Tel qu'il est, son ambiguïté est souvent imperceptible et peut passer inaperçue. C'est un homme qui n'a pas de poings mais parfois montre ses griffes. Il est assez chatte. Sa féminité est comme un rêve. Elle le saupoudre mais ne le défigure pas.

 

Henri III alla beaucoup plus loin et s'il a scandalisé son époque, c'est qu'il a dépassé les bornes par sa mise, ses manières et ses affectations.

 

S'il était démontré qu'Henri III ait été homosexuel, son homosexualité eût été entachée, pervertie d'inversion. S'il est un homme avec une virilité normalement orientée au point de vue sexuel (et sa vie amoureuse vis-à-vis des femmes le prouve) son comportement, sa psychologie si fine, trop fine, insinuante, rusée, potinière, font de lui une femme manquée et qui eût voulu l'être – puisqu'il se déguise, fait le précieux, le gracieux, joue du rond de jambes et de l'œillade, s'allonge la taille, se cambre, se tortille, il n'est pas homme total, il n'est pas une femme complète. Ne pouvant être total, il ne peut se donner totalement. Le don d'oblativité lui fait défaut. Tout le ramène à cet être double qu'il est. Tout se centre sur lui-même. L'homme en lui admire la femme et la femme admire l'homme. Pour un peu, il se suffirait à lui-même. En outre, il était roi : tout lui était offert, il n'avait plus qu'à s'en saisir dans un narcissisme total.

 

Les petits travers de manières et de comportement des invertis qui agacent ceux qui n'ont pas compris et se défendent de vouloir comprendre les mécanismes psychologiques de, l'homosexualité, sont des essais de compensation d'un individu qui n'a pas à sa disposition sa personnalité entière, son Moi total. Ces individus manquent d'unité : ils sont morcelés en ce que la nature les a faits et en ce que la société les oblige de devenir : souvent des caricatures. Il faut réfléchir qu'il est très difficile de ne pas verser dans la névrose, le vice, ou tout au moins dans le ridicule quand les instincts organiques ne sont pas déviés dans leur totalité, qu'ils sont, si l'on ose dire, des « ratés », qu'ils sont en mal de réalisation harmonieuse. Déjà l'inadaptation de l'homosexualité tient bien souvent à un échec des sublimations tentées et à la difficulté d'harmoniser à un cercle social dit normal, des élans instinctifs qui ont été biologiquement déroutés de leur trajectoire normale. A plus forte raison, assistons-nous à des faux-pas, des échecs, des comportements équivoques et des caractères caricaturaux quand l'homosexualité est à peine dessinée et n'affleure qu'en tendances inconscientes.

 

Il importe de bien distinguer entre le travesti et l'efféminé. Nous savons que nombre de travestis habituels, se mourant de se savoir hommes, ont une morphologie masculine complète. L'efféminé a-t-il toujours ces signes mineurs d'intersexualité sur lesquels ont insisté Hirschfeld, Maranon, Weil, Pende ? Elargissement du bassin, pilosité faible, finesse de la peau, adiposité mammaire, allant jusqu'à la gynécomastie, ascension du testicule par persistance de la perméabilité du canal inguinal, parfois ectopie testiculaire, phimosis, agénésie du méat ? Tous ces signes sont bien inconscients.

 

L'endocrinologie vient parfois au secours de l'effémination. Elle ne paraît pas en être la clef.

 

La clef se trouve dans les vicissitudes de l'intersexualité biologique. Comme l'efféminé est très souvent affecté de puérilisme et que le puérilisme lui-même participe de la fixation et de la régression affectives du tout premier âge de l'évolution, il est bien probable que des conditions biologiques préparent, conditionnent ce retard affectif évolutif sur lequel vont jouer les influences éducatives et surtout le tempérament même du père, et de la mère, ainsi que leur comportement. Dans cette hésitation de l'instinct peut apparaître un fond secret ou inconscient d'homosexualité. L'efféminé, souvent, ne sait pas où il va. C'est la solidité du Moi qui décidera de sa conduite et de ses habitudes. Mais on peut être nettement hétérosexuel dans ses appétits, avec des goûts très vifs pour l'effémination. S'il faut de tout pour faire un monde, il faut de tout pour faire un être incomplet avec, profondément, un sentiment d'incomplétude et d'insécurité. Il arrive que l'efféminé sublime un fort appétit érotique vers un idéal de raffinement esthétique. Quand la curiosité ou le vice s'en mêlent, ces particularités posent peut-être un problème moral et social mais n'entament pas le processus bio-physiologique et bio-psychologique d'intersexualité.

 

Le travesti habituel renie son sexe, jusqu'à parfois refuser toute sexualité. L'efféminé qui n'est pas homosexuel choisit la femme pour partenaire sexuel, mais en dehors de l'acte sexuel a une préférence amoureuse pour la femme qu'il sent en lui. Narcisse, dans un double plaisir, admire dans le miroir de l'onde la virilité de son sexe et les formes de l'autre, ajustées dans un busc.

 

Il est bien évident que lorsque la libido masculine n'est pas assez marquée pour entraîner dans son sillage non seulement la sexualité mais l'affectivité et le caractère dans ce qu'ils ont de spécifiquement viril, le Moi n'aura pas beaucoup de résistance à opposer aux influences éducatives. Prédisposé par la nature à n'être pas viril dans le sens héroïque du mot, Henri III, sous l'influence de Catherine, n'a pas franchi les étapes affectives qui mènent du garçon à l'homme. Il est demeuré un arriéré affectif arrêté, dès le stade oral, par une éducation dévirilisante. Sans doute, Catherine de Médicis exaltait le héros, le futur vainqueur de Moncontour, mais dans le même temps elle l'emprisonnait avec ses femmes dans les rets de l'enfantillage, de la mollesse, des plaisirs, de l'adulation. Ce qu'il y avait de naturellement fin en lui s'affina, ce qu'il y avait de tendre fondit. Cet inverti psychique n'avait que trop tendance à se fixer dans un stade affectif primaire qui lui garantissait l'épanouissement de ses tendances intimes. Il s'identifiait aux jolies filles qui entouraient la Reine-Mère au point que tel ambassadeur le trouvait « très jeune fille », nous nous en souvenons.

 

Il était Valois. Ce fut une plante de serre. Une éducation du type spartiate aurait-elle mûri cette frêle nature ? Elle n'en aurait sans doute pas modifié l'intime structure, mais elle aurait certainement limité les désastreux effets de l'effémination.

 

Aussi, les contemporains ont-ils assisté à l'étrange spectacle d'un Roi qui était la fille de sa mère et d'une puissante Catherine qui, à ses côtés, pouvait faire penser au père de cette fille. Etranges Valois !

 

Arcadie n°129, Docteur Gilbert Robin, septembre 1964

 

Publié dans : REVUE ARCADIE

« T'as quitté ta province coincée

Sous les insultes, les quolibets

Le mépris des gens du quartier

Et de tes parents effondrés

A quinze ans quand tu as découvert

Ce penchant paraît-il pervers

Que tu l'as annoncé à ta mère

J'imagine bien la galère... Petit pédé

 

T'aurais été couard pas de lézards

Besoin d'l'annoncer à personne

Mais c'est franchement une autre histoire

Que d'avouer j'aime les hommes

C'est pas d'ta faute, c'est la nature

Comme l'a si bien dit Aznavour

Que c'est quand même sacrement dur

A l'âge des premières amours. Petit pédé

 

Toute sa vie à faire semblant

D'être normal comme disent les gens

Jouer les machos à tout bout de champ

Pour garder ton secret d'enfant

Dans le p'tit bled d'où tu viens

Les gens te traitaient pire qu'un chien

Il fait pas bon être pédé

Quand t'es entouré d'enculés. Petit pédé

 

[…]

 

Bientôt tu trouveras un mec

Un moustachu ou un gentil

Alors tu te maqueras avec

Pour quelques jours ou pour la vie

Rêverez peut-être d'un enfant

Y en a plein les orphelinats

Sauf que pour vous papa, maman

C'est juste interdit par la loi. Petit pédé

 

Tu seras malheureux parfois

La vie c'est pas toujours le pied

Moi qui ne suis pas comme toi

Le malheur j'ai déjà donné

Qu'on soit tarlouze ou hétéro

C'est finalement le même topo

Seul l'amour guérit tous les maux

Je te le souhaite et au plus tôt

[…] »

 

Renaud

 

Chanson extraite de son album Boucan d’enfer – 2002

 

Publié dans : CITATIONS
Aux yeux des partisans du mariage pour tous, la loi qui vient d’être votée va dans le sens de l’égalité. Dorénavant, tout un chacun pourra dire «oui» devant le maire même si son partenaire n’est pas du sexe opposé. Bientôt, ce sera aussi la filiation pour tous. On aura le droit de faire des enfants qui seront rattachés à deux pères ou à deux mères. En bref, ce sera la famille pour tous. Chaque individu aura le droit de fonder une vraie famille égale à celle des autres.

 

Pourtant, cette manière de voir les choses prend le mot égalité au sens très étriqué, mesquin, voire fourbe. On sait en effet à quel point la famille est source d’inégalités sociales. D’abord entre les hommes et les femmes. Celles-ci portent encore la plus grande part du poids de la reproduction, pratique mais aussi culturelle et psychique. La subjectivité féminine est construite en fonction de cette charge, de cette position au regard des hommes et des enfants, depuis qu’elles sont des petites filles et jusqu’à leur mort. Les enfants non plus ne naissent pas égaux. On sait sans être devin que notre destin aura la marque de la famille où nous sommes nés.

 

C’est le thème du film The Place Beyond the Pines, de Derek Cianfrance. Il nous montre comment deux individus du même âge et d’un tempérament similaire ont des parcours de vie diamétralement opposés du fait de leurs origines familiales. L’un, le pauvre, meurt pendant un braquage. L’autre, le policier qui l’a tué, dont le père est un magistrat très renommé, devient procureur d’un grand Etat américain. Le périple des deux personnages est beau et tragique non pas comme une vie, mais comme un destin.

 

Ainsi, au nom de l’égalité de fonder des familles par le mariage et la filiation, on valide indirectement toutes les inégalités dont ces institutions sont la source. Or, si l’on prenait le mot égalité au sérieux, on pourrait faire des réformes d’une tout autre envergure. On envisagerait des formes de vie communes pour les adultes et d’éducation des enfants conçues comme de véritables moteurs d’égalité sociale. Les enfants ne seraient plus élevés dans des familles (ce qui libérerait les femmes). Ils grandiraient dans des structures collectives dont l’un des buts serait la mixité sociale. Ce faisant, le niveau économique et social des enfants serait différent de la classe sociale de leurs parents. En bref, jusqu’à leur majorité, les enfants auraient une classe propre, à part, qui ne tiendrait pas compte de celle d’où ils viennent. Pour financer un tel projet, on créerait une contribution spécifique selon les revenus de chacun. Et pour parfaire l’égalité, on ferait en sorte de cacher aux enfants la situation de classe et de fortune de leurs parents. Les jeunes n’auraient accès à cette information qu’à leur majorité.

 

On rétorquera que les inégalités surgiraient quand même dans cette sorte de république méritocratique. Sans doute. Mais elles n’auraient pas les familles comme origine. En tout état de cause, cette influence familiale serait beaucoup moins importante qu’elle ne l’est aujourd’hui. Qui plus est, les inégalités auxquelles les enfants devront se confronter à l’âge adulte seront plus difficiles à tolérer et à justifier car ces individus auront connu l’égalité jusqu’à leur majorité. Alors que le type de famille que nous connaissons aujourd’hui secrète une idéologie qui fait apparaître les inégalités de classe comme une sorte d’évidence. Cela explique sûrement le fait que les sociétés insurrectionnelles et révoltées des années 70 haïssaient les familles alors que la nôtre la vénère, la chérit, la prend pour le nec plus ultra de l’accomplissement humain.

 

Or, plus les inégalités augmentent, plus les richesses se concentrent chez une minorité et plus la misère s’accroît dans la majorité, plus nous trouvons que la famille est un bonheur dont tout un chacun devrait profiter - même ceux que l’on tenait jadis pour des anormaux.

 

Peut-être un jour - le jour où la famille que nous connaissons disparaîtra dans son sens actuel - se souviendra-t-on de cette période du mariage pour tous avec un sourire amer. On dira que c’était la période où le capitalisme de caste, héréditaire, anti-individualiste, anti-femmes, anti-enfants et furieusement inégalitaire avait cherché son dernier subterfuge pour continuer d’exister. Une période tellement sombre que même les groupes dits de gauche, voire d’extrême gauche, qui dénonçaient les inégalités sociales n’osaient pas s’en prendre à la famille. Bien au contraire. On chuchotera dans les dîners : en ce temps-là, on pensait que la famille était aussi naturelle que le soleil, la mer, les saisons, la pluie et la nuit. Le fanatisme était si puissant que la psychologie de bazar, cette chienne de garde de la famille, avait réussi à faire triompher ses divinations, ses prédictions, ses menaces et ses dictats sur la politique. C’était une époque où l’on avait déclaré la guerre aux violences envers les enfants alors que la société dans son ensemble s’acharnait à ruiner leurs chances d’avoir une vraie vie au lieu de n’avoir qu’un destin.

 

Libération, Marcela Iacub, samedi 4 mai 2013
 

Les « mignons » ont beaucoup fait parler d'eux. Ils n'ont pas toujours été les mêmes : certains encoururent la disgrâce du prince, d'autres périrent en combattant, certains d'entre eux s'entretuèrent pour des histoires de femmes. Il est curieux qu'ils aient tous la même réputation plus que douteuse : comment imaginer qu'ils aient été tous homosexuels sinon de tendances, du moins de consentement ? Cependant, sous le nom infamant de « mignons », ils sont englobés dans la même réprobation.

 

L'Histoire a dû pécher par « défaut de discrimination ». Suivant les époques, on peut distinguer plusieurs groupes.

 

Déjà, en 1572, lorsque La Rochelle fut investie par Henri, quand il commandait aux armées sous le règne de Charles IX, ses favoris se firent remarquer par leur audace, leur témérité, leur courage. Parmi eux, citons Henri d'O, le jeune Saint-Sulpice, Quélus, Saint-Luc. C'est le petit monde des soldats qui nommaient Henri leur « père » et qu'il appelait « mes enfants », bien qu'il eût à peu près leur âge. Tout cela n'avait pas beaucoup plus de vingt ans. On se donnait des surnoms, Colette, le petit Jacquet, etc.

 

Quand il partit pour régner en Pologne, Henri était accompagné, entre autres, de Pibrac, Villequier, Bellegarde, du Guast, Miron, Bellièvre. Quélus était des leurs. Quand Henri apprit la mort de son frère Charles IX, c'est Villequier et du Guast qui l'engagèrent à quitter la Pologne sur-le-champ et cachèrent dans leurs habits les diamants de la couronne.

 

La première nouvelle qui l'accueillit sur la terre de France (1574) fut la mort de Marie de Clèves, princesse de Condé. Il en demeura inconsolable. Selon Léon Malet, « dans son existence, cette année 1574 est climatérique. La mollesse l'emporte sur la passion de la gloire ; la "chasse aux dames", préoccupation dominante de ses années de jeunesse, est également abandonnée pour jamais. Il ne se livre qu'avec plus de frénésie à l'intimité des jeunes gens efféminés comme lui ».

 

Léon Malet va trop loin. La « chasse aux dames » ne fut pas épuisée, mais ses préférences masculines s'accusent.

 

Au début du règne, en 1574, du Guast fut entre Catherine et Henri le maître du royaume. C'était un homme de proie, brutal, avide d'honneurs et d'argent, intelligent, énergique, très attaché à son maître. Il subjuguait les femmes par son visage impérieux. La féminité d'Henri fut fascinée.

 

A côté du Conseil Privé, ses familiers étaient Villequier, Miron qui était médecin, d'O, Souvré. Il avait regroupé sa phalange d'éphèbes bretteurs ; Bussy d'Amboise se joignit aux autres.

 

Lorsque du Guast, pour des histoires d'alcôve, fut assassiné à l'instigation de Marguerite, sœur du roi et femme du Béarnais, le futur Henri IV, le groupe se grossira d'autres mignons, « friands, comme dit Champion, de demoiselles et de beaux coups d'épée ». Les favoris les plus en vue sont alors Saint-Mégrin, Quélus, Grammont, Livarot, Sagonne, d'O, Maugiron, Saint-Luc.

 

Le roi travaillait dans son « cabinet » où seuls ses favoris étaient admis. On s'émut de cette chambre secrète, qui fut à l'origine des pamphlets lancés par Mlle de Montpensier, sœur d'Henri de Guise, amplifiés plus tard par d'Aubigné en récits égrillards.

 

« Ces beaux mignons », dit l'Estoile, « portaient leurs cheveux longs frisés et refrisés par artifices, remontant pardessus leurs petits bonnets de velours et leurs fraises de chemises de toile d'atour empesées et longues de demi-pied, de façon qu'à voir leurs têtes dessus leurs fraises, il semblait que ce fût le chef de saint Jean sur un plat ».

 

« Le dimanche 29 octobre, le roi arriva à Olainville en poste, avec la troupe de ses jeunes mignons fraisés et frisés, avec les crestes levées, les rattepenades en leurs testes, un maintien fardé avec l'ostentation de même : pignés, diaprés et pulvérisés de pouldres violettes, de senteurs odoriférantes qui aromatisoient les rues, places et maisons où ils fréquentoient. »

 

Après une rixe sanglante qui est devenue célèbre à la Porte Saint-Honoré, le quatrain suivant courut dans la ville :

 

Quélus n'entend pas la manière

De prendre les gens par devant ;

S'il eust pris Bussy par derrière,

Il lui eust fourré bien avant.

Samson force aux cheveux avoit,

Et Maugiron l'eust au derrière.

 

Ils étaient courageux cependant et se montraient tous crânes au siège de La Fère en 1580. Ce sont les Ligueurs qui, entre 1580 et 1589, lancèrent la légende des « mignons ».

 

En duel ils n'étaient pas moins braves. Qu'on en juge : Guise avait fait à Paris une entrée tapageuse avec des fiers-à-bras qui narguaient les mignons. Saint-Mégrin bafoua l'adversaire en devenant l'amant de Mme de Guise. Le dimanche 27 avril à 5 heures du matin, les mignons du Roi et les gentilshommes de Lorraine se rencontrèrent l'épée à la main.

 

« Ils combattirent si furieusement que le beau Maugiron et le jeune Schomberg demeurèrent morts sur place. Ribérac, des coups qu'il reçut, mourut le lendemain à midi, Livarot, d'un grand coup qu'il eut sur la tête, fut six semaines malade et enfin réchappa. Entraigues s'en alla sain et sauf avec un petit coup qui n'était qu'une égratignure au bras. Quélus, auteur et agresseur de la noise, de dix-neuf coups qu'il y reçut, languit trente-deux jours et mourut le jeudi 29 mai. Henri le veilla comme un fils. Nonobstant, écrit l'Estoile, il passa de ce monde avant toujours en bouche ces mots, même entre ses derniers soupirs, qu'il jetait avec grande force et grand regret : Ah mon Roy, mon Roy, sans parler autrement de Dieu ni de sa mère. »

 

La douleur du roi fut extrême. Il fit élever pour ses favoris des tombeaux magnifiques où leurs jeunes images étaient sculptées dans le marbre. Il portait sur lui les cheveux coupés de Quélus et de Maugiron.

 

Saint-Mégrin, d'Epernon, Schomberg, Quélus, toujours l'épée à la main pour le service du roi, étaient morts... Leurs ennemis leur firent cette épitaphe :

 

Entraigues et ses compagnons

Ont bien étrillé les mignons :

Chacun dit que c'est bien dommage

Qu'il n'y en est mort davantage.

 

Deux « archimignons » remplacèrent les amis disparus dont les tombeaux ornaient l'église Saint-Paul : d'Epernon et Joyeuse.

 

Le duc d'Epernon était avant tout un guerrier, nourri dans la rudesse des armes. Son maître le « dégrossit », l'initia aux belles manières et le fit instruire par Desportes.

 

C'est l'habileté de Catherine de Médicis qui fit la fortune du duc d'Epernon. La camarilla du roi donnait de l'ombrage à la reine-mère. En introduisant d'Epernon auprès de son fils, elle contribuait à contrebalancer les influences des favoris.

 

Il fut chargé par le roi d'assiéger La Charité-sur-Loire, se fit remarquer par le luxe de ses harnachements et de sa tente. A son retour il fit une cour assidue aux filles d'honneur de la reine-mère. Il fut du bal du Plessis-lez-Tours.

 

On raconte que le duc d'Epernon se présenta un jour devant Sa Majesté « détaché et déboutonné », ce qui choqua le roi, très strict sur la « propreté », et qui exigeait qu'on n'entrât dans sa chambre qu'en « escarpins blancs, mules de velours noir avec des bas d'attache et d'autres vêtements » où il fallait garder une extrême justesse. Il lui fit un reproche sévère. Le duc se retira fort courroucé, se jurant de ne pas remettre les pieds à la cour. Mais le roi ne voulait pas perdre une amitié si sûre ; il le fit rappeler et ne lui marchanda plus ses faveurs.

 

Une anecdote montrera à quel point d'Epernon était installé dans l'intimité du roi. Catherine de Médicis ayant une requête à faire au roi, trouve ouverte la porte de son cabinet et voit son fils assis, sa femme sur ses genoux, et d'Epernon à ses côtés.

 

C'est Pierre de l'Estoile, écho de son époque, qui a appelé le duc d'Epernon « demi-roi » tant son ascension fut rapide, éclatante. L'empire qu'il eut sur Henri III tenait de l'envoûtement. Son nom évoque un mignon parfumé, musqué, « haut fraisé ». Mais ce favori était un homme d'action. S'il inspirait la haine de la cour, c'est que sa hauteur était insupportable. Il y avait en lui du « parvenu », du « cabotin », assez mélancolique, prodigue et magnifique, tout en étant ménager de ses deniers. Mais il était en affaire tenace, énergique. Son jugement était sain. Son sens politique étendu. S'il y avait de la hauteur dans son attitude, il y avait aussi de la hauteur dans ses vues. On eût dit que le roi ne savait qu'inventer pour couvrir son favori de richesses et de privilèges. Il vidait littéralement le trésor. D'autant plus qu'il était pris d'une frénésie de marier les gens : presque tous les membres de la famille d'Epernon y passèrent, comblés d'honneurs et d'argent.

 

En 1585 le duc d'Epernon tomba assez malade pour qu'on crût ses jours en danger. Les courtisans jetaient déjà les yeux sur le jeune de Termes, qui, avec sa beauté, sa douceur et ses dix-huit ans semblait désigné pour lui succéder. Ces petites préoccupations de cour ne prouvent-elles pas qu'on était bien renseigné sur les goûts intimes du souverain ? Le duc guérit.

 

Le plus cher favori, à côté d'Epernon, fut le baron d'Arques, bientôt fait due de Joyeuse.

 

D'Aubigné nous assure qu'en 1577 « d'Arques était déjà aimé du roi ardemment » ; c'est à cette époque que nous le trouvons dans l'armée royale auprès du duc d'Anjou aux combats de La Charité.

 

Il avait un délicieux visage, des manières élégantes, une tournure gracieuse. A vingt ans il avait l'air d'un page.

 

Ce n'est pas que Joyeuse et d'Epernon – surtout d'Epernon – aient été des politiques au-dessous de leur tâche, mais les rapports du roi avec ses mignons ont pu choquer à juste titre. Il accablait Joyeuse de caresses quand il ne le battait pas. D'Epernon en mission écrit à son souverain : « Jamais âme, quittant un beau corps, n'éprouva tant de douleur que d'Epernon en s'éloignant de vous. » Tout cela ne manque pas d'être équivoque.

 

Joyeuse publiait hautement les faveurs qu'il recevait du roi ; d'Epernon n'en faisait pas parade.

 

Le luxe des noces de Joyeuse, avec ses ballets, ses mascarades, ses tournois, ses festins, son déploiement de plumes et de brocarts, scandalisa le royaume. Les dépenses furent évaluées à douze cent mille écus et contrastaient avec la misère générale qui régnait en France. C'est le roi qui payait tout et comblait les deux favoris de pensions exorbitantes. Rien n'était trop beau pour lui et ses mignons. Un simple exemple des dépenses royales :

 

Compte de dépenses de Henri III (eu 1580)

« 48 aulnes de drap de soyes de couleur, couverts d'or et d'argent, pour servir à faire juppes à la matelotte pour le Roi et cinq Seigneurs qui accompagnèrent Sa Majesté à la mascarade faite le mardi gras au soir, 228 livres. »

« Le peuple serait resté peut-être indifférent aux hontes de la cour, si Henri III n'avait généralisé le mécontentement par sa mauvaise administration. Un roi prodigue succédait à un roi endetté : dès 1576 son gouvernement, incapable de payer aux reîtres de Jean-Casimir le prix de leur retraite, est réduit aux expédients pour se procurer de l'argent. Il met en vente 1 000 lettres de noblesse. Il emprunte aux particuliers, aux villes, retient les gages des officiers, puise dans la caisse de l'Hôtel de Ville de Paris, lève des décimes ordinaires et extraordinaires sur le clergé et vend les biens ecclésiastiques. »

 

Le duc de Joyeuse meurt à vingt-huit ans. Du Perrin fit présent au roi « d'un dialogue amoureux (escrit de sa main et lequel il ne voulust faire imprimer) sous les noms de Daphnis et Aristée où il fait revenir l'ombre de Joyeuse et met Aristée pour le Roy et Daphnis pour Joyeuse : lequel pour être plein de folies et passions amoureuses, en orna ce beau titre Formosum pastor Coridon ardebat Alexis. Et commence : Seul jour de ma pensée et mon ardent flambeau..., etc. » (Mémoires et journaux de Pierre de l'Estoile).

 

« L'amour philosophique et sacré » eut ses panégyristes au Louvre, comme autrefois sur les bords de l'Ilissus. Et aussi ses détracteurs.

 

Catherine femme-hommace,

Henri homme-femme.

 

Un sonnet du temps montre bien que l'inversion du roi ne faisait de doute pour personne. Il s'agit du jeune La Bourdaizière et de sa sœur :

 

Ma sœur, je voudrais bien vous dire quelque chose

Qui touche grandement le point de vostre honneur,

Mais je ne voudrais pas que vostre folle ardeur

Le découvrist jamais à l'auteur de la cause.

— Dites, petit fascheux ? Hélas, nia sœur, je n'ause :

J'ai peur de vous fascher. Toutefois dans le cœur,

La rage et le despit consomme ceste peur

Et faut qu'à vostre erreur à ce coup je propose,

Donc, pour le faire court, on m'a dit que Legast

A fait de vostre honneur un merveilleux dégast,

Que vous êtes la carte où souvent il compose. »

— Allez, petit fascheux, on en dit bien autant

De ma mère et Clermont ; et de vous plus avant

Car on dit que le Roy vous fait la mesure chose !

 

Tous les pamphlets visent le même scandale :

 

Si bien qu'à la royale il vole des enfants

Pour s'eschauffer sur eux en la fleur de leurs ans. (D'Aubigné.)

 

Témoin les gaillardises des « Hermaphrodites » de Tabourot des Accords :

 

Je ne suis mâle ni femelle

Et si, je suis bien en cervelle

Lequel des deux je dois choisir

Mais qu'importe à qui l'on ressemble ?

Il vaut mieux les avoir ensemble, On en reçoit double plaisir.

 

L'allusion à l'homosexualité ne fait aucun doute. Quant à la valeur historique de l'outrage, elle est certes douteuse. Que ne dit-on pas ? Les mignons, disait-on alors, avaient su trouver :

 

Par le cul d'un coquin chemin au cœur d'un Roy.

 

On a raconté qu'un mariage secret l'avait uni à Maugiron. On disait qu'il avait fait peindre ses mignons et ses maîtresses habillés en Saints et en Vierges, dans un livre d'heures, et qu'il emportait à l'église ce bréviaire.

 

Rochepot fait l'anagramme de Saint-Luc : cats in cul. « Ce pauvre garçon avait en horreur cette vilenie et fut forcé la première fois. Le Roy lui faisait prendre un livre dans un coffre, duquel le grand Prieur et C... lui passèrent le couvercle sur les reins, et cela s'appeloit parmi eux "prendre un lièvre au collet". Tant il y a que cet honneste homme fut mis par force au mestier ».

 

Le roi tombe amoureux d'un tapissier qu'il voit en haut d'une échelle en train de réparer un lustre. « Il porte la main à la braguette de Saint-Séverin, Montigny au collet et M. d'O aux esguillettes. » Saint-Séverin s'enfuit du cabinet du roi. Il est appelé le « poulain farouche ». Le duc de Longueville envoie un courrier au roi qui lui demande « l'autre parquet auparavent que de voir celuy du papier ». Le jeune Rosny est banni pour être « mal garni ». Il est question de « bouche collée entre les deux parties honteuses à Maugiron mort ».

 

Jusqu'à quel point la superstition se mêla-t-elle à ces voluptés ? Rome envoya des « chapelets, des graines bénites, desquels le roi fit présent à tous les confrères du cabinet et fut avisé que leurs voluptés s'exerceroient à travers les dits chapelets, ce qui se pratique depuis aux bordels de Paris pour se garantir de la vérole ». Quelqu'un de la bande sacrée eut « des chancres en mauvais endroits ».

 

Ce péché n'était point péché sous l'habit de Cordelier : c'est pourquoi ceux qui ont hérité du livre d'heures du roi (il était mort au moment de la composition de la Confession du Sieur de Sancy) peuvent montrer « enluminés, en cordeliers, les noms de ceux qui se montrèrent complaisants », la fin du livre était réservée à la liste de ceux sur qui le roi ne put « exercer son emprise ».

 

Que voilà de solides documents ! France-Dimanche n'oserait pas s'aventurer si loin sur les princes et les princesses, ses victimes.

 

Quelle valeur historique faut-il accorder à la publication en 1589, l'année même de sa mort, « avec permission » souligne l'éditeur, des « Propos lamentables (le Henri de Valois, tirés de sa confession, par un remord de conscience, qui toujours tourmente les misérables » ? Si le document était exact, il apporterait la preuve des tendances homosexuelles d'Henri III.

 

Henri III, dans cette confession, reproche à Satan la « fureur du mauvais désir » qu'il lui « aurait fiché au cerveau ». « J'ai transgressé tous les commandements de mon Dieu, lorsque j'ai plutôt ajouté foi à mon grand et indissoluble ami d'Epernon, enchanteur, nécromant et devineur, qu'au Tout-Puissant. » Plus loin, le roi ajoute : « J'ai été adultère, fornicateur, paillard, incestueux, sodomite. » Le mot est lâché. « Je me suis voulu couvrir d'un sac mouillé, qui plus m'a nui que profité : pensant ainsi excuser mon forfait. » Il n'est pas de péché dont ne se charge le monarque. Il n'est pas de supplices qu'il n'attende en enfer. Vraiment on se demande à qui une telle confession eût été faite et quel confesseur l'eût livrée au public ! Il aurait fallu que le roi eût succombé à un véritable délire d'humilité pour s'exprimer ainsi. C'est un pamphlet. Ce n'est pas une confession.

 

Georges Mongrédien nous enseigne que d'Aubigné fait allusion au mariage secret d'Henri III et de Bellegarde. Que de mariages secrets !

 

Faut-il prendre comme un aveu, un remords, la confession de Bellegarde et la riposte d'Epernon, pendant l'agonie d'Henri III que le moine Clément venait de poignarder ?

 

— Mon Dieu, s'était écrié Bellegarde, absolvez-nous des péchés commis auprès du roi... Et vous, mon cousin, avait-il ajouté à l'adresse d'Epernon...

 

Mais d'Epernon, furieux, l'avait interrompu.

 

— Taisez-vous ! Vous parlez comme une femme ! » Comme s'il avait trouvé compromettante et inopportune l'expression de semblables remords confessés en un pareil moment.

 

Ces accusations seraient accablantes si elles étaient des témoignages dignes de foi. Ce ne sont, le plus souvent, que des pamphlets rédigés par des Huguenots ou des Ligueurs, colportés dans les cours d'Europe ; mais rarement les ambassadeurs y ont ajouté foi. Ils ne peuvent pas cependant être négligés. Leur nombre est impressionnant. C'est toujours le même « vice » qui est dénoncé. L'indignation générale est extrême. Si ces papiers ne sont que calomnies, du moins convient-il de les passer au crible. Car on ne se contente pas d'accuser, on cite des noms. On est précis. Que sont donc les mignons ?

 

Si Henri avait un habitus extérieur d'allure féminine, les mignons étaient en général taillés en Achilles... Nous le savons. C'étaient des hommes intrépides, braves, téméraires, ils se battaient en duel pour les belles ou pour leur faction et se faisaient tuer bravement.

 

Brantôme, qui représentait la vieille génération des fantassins par rapport à la jeune cohorte d'Henri, avait souvent entendu les anciens se moquer : « Ah ! ce sont des mignons de court, des mignons de couchette, des fardez, des pimpans, des douilletz, des frisez, des beaux visages, que sçauroient-ils faire ? Ce n'est pas leur mestier d'aller à la guerre ; ils sont trop délicats, ils craignent trop les coups. » Ces jeunes gens ont donné la preuve du contraire.

 

Mignon veut dire serviteur. Il a le sens de l'espagnol « meniños ». Dès le XVe siècle, on trouve en français le sens de favori, ministre. Il se vulgarisa en 1576.

 

Il a aussi un sens spécial, comme le montre la pièce recueillie par Rassé des Neus, vers 1567 :

 

Mignon, je ne puis dire

Que m'est paré le rire

Quand ton corps de moy

Longtan est séparé,

Mais quand suy près de toy,

Le rire m'est paré,

Et suis tout hors de moy

Ayant à mon plaisir

Mon cœur, tout mon désir...

 

Le duc de Joyeuse était très beau et très séduisant. Il avait l'air viril. D'autres mignons avaient un physique plus équivoque.

 

On peut voir au Louvre deux petits portraits en pied attribués à l'école de Nicolas Hilliard, l'un de Balzac d'Entraigues, l'autre de Saint-Mégrin. Ils sont comparables. Les deux mignons font terriblement « petites femmes » : les cheveux ondés, ciselés, des doigts effilés, une taille de guêpe, des jambes de coq étroitement moulées dans un maillot collant. D'Entraigues paraît encore plus efféminé que Saint-Mégrin. L'artiste, on le devine, n'a pas voulu faire des caricatures. Ces portraits ressemblent à des gravures de mode. Le peintre a-t-il exagéré le genre et l'ajustement de ses modèles avec l'intention de montrer le nec plus ultra de la mode ? C'est bien possible. Il ne semble pas qu'il ait voulu nuire ou médire.

 

Que l'on rencontre une morphologie plus ou moins féminine chez quelques mignons ne suffit pour les taxer d'homosexualité et à absoudre les autres.

 

Le plus grand nombre d'homosexuels innés, invétérés, ont une morphologie virile et n'attirent l'attention de personne. C'est l'habitude de certaines fréquentations unilatérales qui peut contribuer à leur donner dans certains cas une attitude, une démarche, une intonation suspectes. L'affectation est alors acquise et en quelque sorte de seconde main. Il est impensable que ces mignons aient cédé simultanément au caprice du roi. Et si certains ont succombé ou ont été provocateurs, ce ne pouvait être qu'exceptionnel. Si tous ces mignons avaient été homosexuels, à quelles rivalités, à quelles jalousies, à quelles violences n'aurait-on pas assisté entre eux, chacun cherchant à s'assurer la préférence amoureuse du monarque ! Certes, il y eut entre eux maintes chicanes : la faveur du roi est une chose trop précieuse pour que chaque favori ne cherche pas à se l'assurer tout entière. Mais dans l'ensemble, les mignons ont fait bloc autour de leur souverain, et quand nous assistons à des rixes mortelles, elles ont eu lieu contre un parti hostile et pour des histoires de femmes, des vengeances d'amant trahi.

 

Les « archimignons », eux-mêmes, Joyeuse et d'Epernon, étaient acharnés auprès des femmes. Au moment même de son mariage avec la nièce de Henri de Montmorency, le plus puissant seigneur du royaume, d'Epernon était épris de Mlle de Stavay, demoiselle de la reine. Joyeuse de son côté, bien que marié, rendait des hommages passionnés à Mlle de Vitry.

 

Gaston Dodu soutient que « la France de Henri III, italianisée par l'effet d'une forte infiltration de sang italien, lui-même mêlé de sang grec ou byzantin, était toute plus ou moins pervertie. Plusieurs ordonnances s'attaquaient à la prostitution. Des faits de pédérastie étaient fréquemment signalés ». Gaston Dodu, qui penche pour l'homosexualité de Henri III, soutient que le roi suivit l'exemple de la société. Ce n'est pas le roi qui aurait mis ce « vice » à la mode. Il aurait subi la contagion.

 

Ainsi Henri III aurait succombé à la pernicieuse influence des mignons !

 

Vu leurs mœurs chevaleresques, on peut penser au contraire que c'est le roi qui donna le mauvais exemple. Il donna surtout l'exemple de l'effémination.

 

Quand il s'agit de trancher le débat, Henri III fut-il ou non homosexuel ? On a l'impression que les historiens se voilent la face, brouillent les cartes, n'osent ou ne veulent pas répondre. Savent-ils ou ne savent-ils pas ? Ont-ils ou non des preuves ?

 

Ils décrivent à l'envi les manœuvres des mignons, leurs brouilles, leurs duels, leurs parures, leurs fards. Ils font de même pour le roi. Le portrait est toujours fait de l'extérieur. Ils analysent fort bien, en politique, ses dons et ses... abandons. Sur ses mœurs sexuelles, on tombe sur leurs réticences, parfois leur parti pris. Quand un profane a l'occasion de se plonger dans les ouvrages des historiens, il se rend compte que, plus ou moins passionnés et partiaux, malgré eux, ils soutiennent une thèse. Ils noircissent ou réhabilitent. Certes, à propos d'Henri III, on ne peut que les féliciter de s'être méfiés des propos et des libelles, des Huguenots et des Guise. La Ligue et les protestants avaient leur intérêt politique à exploiter les soi-disant vices du roi.

 

« Nous ne voulons pas dire, explique Champion, un des plus actifs défenseurs des vertus du roi, qu'Henri n'ait pas partagé, dans son adolescence, les habitudes si courantes de collège, celles que les Italiens toléraient, mais que la France réprouvait. Chez nous, on brûlait les sodomites ; cependant ce vice était dit, alors, "français" par les Italiens. » L'un d'eux tenta, à la cour, de l'inculquer à Charles IX qui paraît s'être rebiffé. Catherine de Médicis demeura persuadée que François d'Alençon avait été « enchanté » par La Mole, son ami. Philippe II d'Espagne avait été également informé que François avait « le vice abominable » et que pour cette raison il ne fallait pas lui donner une infante. On a conservé le nom du joueur de luth qu'il avait aimé, un certain Davrilly.

 

L'ambassadeur d'Espagne dit, en 1658, sans préciser autrement qu'Henri est porté à la « sensualité ». On a vu qu'il rapporte qu'à cette époque un Italien essaya de donner à Charles IX du goût pour les jeunes gens. Rien de semblable n'est dit à propos d'Henri. Et cependant chaque fois que l'ambassadeur d'Espagne a pu rapporter quelque chose de blâmable à propos des enfants de Catherine, il n'a jamais manqué de le faire. Il n'empêche qu'Henri III a tout fait pour attirer sur lui l'accusation d'homosexualité. On a beau soutenir que les hommes étaient alors plus richement habillés que les femmes et avec plus de raffinement. Sans doute. Mais où s'arrête le raffinement ? Le portrait d'Aubigné est célèbre :

 

De cordons emperlés sa chevelure pleine

Sous un bonnet sans bord, faict à l'Italienne,

Faisoit deux arcs voutez, son menton pinceté,

Son visage de blanc et de rouge empasté

Son chef tout empoudré, nous montrèrent ridée

En la place d'un Roy, une putain fardée.

 

Lors des tournois, ballets et mascarades, nous dit L'Estoile, « il se trouvoit ordinairement habillé en femme, ouvroit son pourpoint et découvroit sa gorge, portoit un collier de perles et trois collets de toile, ainsi que, lors, les portoient les dames de la cour ».

 

Ce sont des coquetteries qui vont loin. Si le plus souvent il porte les habits de son sexe, il les ajuste, nous l'avons vu, avec un corset et cherche à se donner les formes et la taille mince d'une femme. Paradoxe d'un visage de femme et d'une barbe en pointe, mais paradoxe explicable par l'ambiguïté sexuelle du personnage. On dirait d'une femme travestie en homme et qui se travestit à moitié. C'est la femme que le roi avait en lui qui portait le travesti d'homme et ce qu'il y avait d'homme en lui se voulait féminin d'allure.

 

S'il joua jusqu'au bout le jeu du travesti et s'y laissa prendre, ce ne fut pas simple divertissement. Il était vraiment prisonnier. Le ridicule de ce visage fardé, pommadé, aux yeux faits, à la chevelure bouffante, avec barbiche au menton, lui échappa. Il est difficile d'imaginer qu'Henri ait pu jouer ainsi au cours de tout son règne, sans appliquer les règles du jeu – c'est-à-dire sans aller jusqu'au bout. Jusqu'au bout de quoi ? Jusqu'au bout de certaines privautés sexuelles. Il n'a pas été un homosexuel complet, habituel. L'homosexuel, lorsqu'il paraît mixte, demande moins aux femmes un plaisir génital qu'un accommodement social. C'est au contraire volontiers, le désir l'y poussant, qu'Henri III courtisait les femmes. L'inversion psychique, si souvent douloureuse dans le trouble moral où elle plonge les sujets, se prive souvent de plaisirs sexuels. Henri III ne souffrait pas. Son inversion lui avait donné, dès l'origine, la frivolité de la femme. Il devait donc céder aisément à des tentations qui ne gênaient pas sa conscience morale.

 

C'est après la faute que ses préceptes religieux lui montraient les péchés qu'il avait commis et que son repentir s'exerçait avec ostentation - moins parce que s'il s'était manqué à lui-même que parce qu'il avait offensé Dieu.

 

On a fait courir le bruit qu'Henri aurait pris à Venise le goût des jeunes gens, car en Italie la sodomie n'était pas poursuivie. Sans doute, Henri regardera avec complaisance les danseurs milanais en traversant la Savoie. Mais à Venise, selon les documents, c'est chez les courtisanes qu'il semble avoir passé ses nuits, suivant, en cela, l'exemple des voyageurs de marque.

 

Aussi bien en matière sexuelle, le roi n'avait-il pas d'idées préconçues, encore moins de goûts unilatéraux. Ne le voit pas aller faire la fête, le visage fardé, avec ses mignons et « quelques demoiselles de privée connaissance » dans les maisons de la capitale « où il sçait y avoir bonne compagnie » ?

 

« En 1578, tant que le Carême dura, il ne manquait point d'aller collationner deux ou trois fois par semaine dans les meilleures maisons de Paris, avec ses mignons et quantité de dames de la cour, mais entre autres une Présidente, où il passait le temps avec sa fille. »

 

« Une fois, il se mit en tête de gagner la femme d'un conseiller de la cour, non moins belle que vertueuse ; étant parvenue à la fin du jour dans son cabinet au Louvre il en jouit, et l'abandonna ensuite à ses mignons que tantôt on appelait les mignons fraisés et frisés du roi, et bientôt la bande débordée du roi. Cette malheureuse pauvre dame, alors, désespérée et saisie d'un tel outrage, tombant pâmée, rendit l'esprit entre les bras de ces infâmes. »

 

Evidemment, ici comme ailleurs, la valeur historique du propos est des plus minces ! Il prouve en tous cas que le roi ne dédaignait pas le commerce des femmes – quelle qu'ait été sa façon de les traiter.

 

D'Aubigné ne ménage pas la perfidie et la calomnie quand il raconte la disgrâce de Saint-Luc. Au vrai, il était seul (avec d'Epernon, mais d'Epernon était alors en mission) à connaître les amours du roi pour une dame de condition. Saint-Luc ne se tut pas devant sa femme, qui en fit confidence à la reine. La reine se plaignit au roi et finit par lui avouer de qui elle tenait ce secret. Saint-Luc fut prié de quitter la cour. Cette anecdote semblerait montrer que ce ne sont pas alors des amours « particulières » qui séparèrent le roi de son favori.

 

Mais voici un autre son de cloche. Nous lisons dans Bassompierre qu'Henri III « ne tarda guère à avoir pour compagnons Arques et Grammont, que le roi aimoit si ardemment que Saint-Luc estoit tous les soirs laissé seul dans un cabinet, tandis que le roy dans son cabinet d'en haut passoit une grande partie de la nuit avec ses deux favoris. » Que ce soit par jalousie ou par sursaut de moralité, il semble bien que Saint-Lue ait vraiment imaginé de contrefaire la voix d'un ange par une sarbacane d'airain afin d'inspirer au roi la terreur de ses péchés. C'est donc qu'il y avait péchés, qu'ils étaient connus des mignons. Quels péchés eussent mérité de telles remontrances ? Les infidélités féminines du roi ? C'est peu probable. Un faisceau de probabilités accable le roi.

 

Souvenons-nous que les travestis habituels, nettement pathologiques, obéissent à un désir souvent douloureux d'être femme, répugnent d'ordinaire à l'homosexualité. Ils voudraient des rapports sexuels normaux. Ils voudraient posséder des organes féminins. Ils parlent d'opération salvatrice ! C'est donc là le comble de l'inversion psychique. Henri III, qui ne répugnait pas, loin de là, aux plaisirs féminins et qui n'avait pas cette forme obsédante d'inversion, a très bien pu porter sa génitalité hésitante, parce que bisexuée, du côté masculin, ne fût-ce qu'épisodiquement. Il entrait dans les relations du roi avec ses favoris beaucoup de démonstrations amoureuses. Les excès de coquetterie autorisaient les attouchements, les marques de tendresse. L'homosexualité, même latente, semble avoir été très inégalement répartie chez les partenaires. C'est le roi qui jouait le premier rôle et décidait les autres. Les tendances homosexuelles du roi ne peuvent être niées. Il est plus délicat d'affirmer leur réalisation.

 

Du reste, si l'on discute toujours sur le dosage sexuel de ses amitiés particulières avec les mignons, on ne met pas en cause les qualités pures. Comme le conseille Gaston Dodu, « il faut lire ses lettres à Gilles de Souvré, un de ceux qui l'avaient suivi en Pologne et avaient participé à son évasion de Varsovie, pour juger à quel point d'intimité il en était venu, en tout bien tout honneur, avec cet ami si différent des autres » :

 

« Guérissez-vous bien et faites vostre compte de voustre bon maître vous ayme toujours comme il doit..., je désire sçavoir de vostre santé, car ce m'est un contentement extrême quand j'an sçay... Celui qui vous tyens aussy cher que personne qui vous puisse aimer, vous estymant comme un second moy-mesme. »

 

De tels accents viennent d'un ami profond. Quelques instants avant sa mort, quand rien de trouble ne peut prêter à équivoque, Henri III dit à Epernon : « Je t'assure que j'ay plus de regret de te laisser que tu n'as de contrition et déplaisante de me voir partir de ce monde. »

 

S'il fallait démontrer que les plaisirs du roi devaient être superficiels, éphémères comme une agréable fumée, que sa sexualité n'était pas impérieuse alors que son amitié l'était, c'est qu'il a marié lui-même nombre de ses mignons. Le mariage n'engage rien, dira-t-on. Tout de même, s'il avait aimé ses archimignons d'un amour sexuel, il ne s'en serait pas délibérément séparé.

 

Il n'aurait pas toléré le partage. Il était roi et pouvait agir comme bon lui semblait. L'homosexuel de surcroît est fort jaloux. Y eut-il des mignons homosexuels – qui ne se marièrent point et restèrent accrochés au monarque comme l'amant ou la femme élue ? Notre documentation ne nous a pas permis d'aller aussi bien avant dans ces recherches.

 

Les documents biographiques, s'ils existent, vont-ils dans le sens de cette investigation ? Il serait intéressant pour l'historien des mœurs de la savoir. Autant que nos renseignements nous autorisent de l'affirmer, la plupart se marièrent.

 

Dans son livre sur Messieurs de Joyeuse, P. de Vaissière (1926) écrit :

 

« Nous avons des centaines de lettres de la main du roi, je parle des lettres familières ; il a été publié récemment ses correspondances du ton le plus intime entre quelques-uns de ses mignons : d'O, Saint-Luc, Saint-Sulpice ; j'ai moi-même une bonne partie de la correspondance des Joyeuse, je n'ai pas trouvé dans toutes ces pièces un mot qui pût prêter à l'équivoque ou au soupçon. Restent aussi muets là dessus, les ambassadeurs vénitiens et toscans qui – ces derniers surtout – ne nous cachent pourtant aucune des bonnes fortunes du roi, ne dissimulent aucune de ses tares physiques. »

 

On voit dans le haut des lettres adressées (1575-1576) par Henri III à Henri de Saint-Sulpice un signe qui, d'après Champion, signifie fermeté, attachement, fidélité. Mais Champion est partial. Au bas de ces lettres (novembre-décembre 1576) le H de Henri est mêlé au H de Henri de Saint-Sulpice. Ces lettres mêlées valent-elles l'interprétation qu'on pourrait leur donner ? Peut-être. La lettre est des plus tendres. Le roi assure son ami qu' « il l'aime et l'aimera... in œternum ». C'est cet Henri qui sera surnommé « Colette ».

 

Les lettres d'Epernon en disgrâce font assez mauvais effet. « Celui qui vous a tant aimé », « cette âme qui se sépare d'un beau corps », « mon cher tout », autant d'expressions qui ne manquent pas d'être équivoques.

 

Henri III s'est entouré d'amitiés sûres, ardentes qui n'étaient pas encore contaminées par l'exercice du pouvoir. Il se voulut des amis, des amis fidèles et à cet égard on ne saurait lui reprocher de n'avoir pas fait les premiers pas. Il sut donner des gages de l'amitié la plus sincère, dévouée jusqu'à la passion. Nécessité politique ou tendances trop claires d'une nature enfin libre de s'exprimer toute entière ? Les deux sans doute.

 

L'amour des femmes ne lui avait jamais été mesuré. Il avait pu compter sur elles. Il savait leurs passions, leur ferveur, leur dévouement, leur esclavage. De ses amis, il fit des femmes. En efféminant leurs manières il s'assurait leur asservissement. De ses amitiés il fit des amours.

 

C'est le comble de l'inversion psychique. Henri séduisait pour mieux asservir. Cette femme manquée aimait les beaux hommes. Le roi se faisait craindre. La femme en lui se faisait adorer. Il est possible, pour montrer à quel point il était capable d'aimer et pour s'attacher sans retour ses favoris, qu'il se soit abandonné. Ainsi se tissaient entre eux des liens à la fois subtils et solides, des liens secrets qu'aucun n'eût osé rompre. C'est la thèse que soutient Guillaume Girard, qui a écrit une vie du duc d'Epernon.

 

Les hésitations, le manque de caractère si souvent reprochés au roi obéissaient à la fatalité hétérogène de ses tendances. Le roi commandait. Mais le côté féminin de sa nature voulait plaire, attirait, captait, se laissait dominer, aimait à se laisser prendre. Il aima ce qui lui manquait : la vigueur, l'énergie. Se plut-il à les accueillir, à les subir, comme si ces forces allaient se répandre en lui, le vivifier ? Ne s'est-il pas comporté en femme pour recevoir l'étincelle virile qui faisait défaut à un tempérament et à un caractère prédestinés à être débiles ? Aura-t-il été jusqu'à « pastir » comme si, inconsciemment, il s'attendait à être régénéré au sens littéral du mot, puisqu'il n'est pas contesté que les mignons éclataient de virilité, à part quelques exceptions comme d'Entraignes et Saint-Mégrin ? C'est une hypothèse.

 

Si Henri III avait été dès l'origine manifestement homosexuel, il est probable qu'il eût été moins « fille » dans son comportement et ses manières, une forte individualité instinctive attirant à elle pour les pulvériser, les petits côtés, les petits à-côtés de la sexualité. Ce qu'il n'y eut pas d'homosexuel franchement exprimé en Henri III s'est dilué en passivité, séduction – maigres ersatz d'une personnalité insuffisamment précisée et individualisée.

 

Ce qu'on peut affirmer c'est qu'Henri III ne fut pas homosexuel pur. On est ou on n'est pas homosexuel. Nous ne croyons guère à l'homosexualité d'occasion. Qu'Henri III se soit abandonné à des rapports homosexuels est tout autre chose et une chose fort possible, sinon indémontrable. Il est trop femme pour n'être pas tenté d'y céder. Et puis le lendemain il y avait les amères délices de la pénitence, du cilice, du bruyant repentir !

 

Peut-on dire que les pénitences qu'il s'imposait répondaient à un sentiment de culpabilité et à un besoin de rédemption ? Dévotion et débauche paraissent plutôt les pôles extrêmes d'une personnalité en voie de dissolution, avide de stimulants et qui trouve dans l'abîme de la débauche et dans l'abaissement de la créature de Dieu un climat favorable à l'expression de ses penchants.

 

Dr Gilbert Robin

 

Arcadie n°117 et 118, septembre et octobre 1963

 


 

Lire aussi : Henri III mort pour la France - Henri III, roi shakespearien de Pierre Chevallier

 

Publié dans : REVUE ARCADIE

Le titre français de ce roman est, tout à la fois, accrocheur et sot ; il n'est jamais question de « sauna » dans cette histoire ; même s'il est possible de déceler une atmosphère embuée entre les personnages ; à moins qu'il ne s'agisse tout simplement de la salle de bain où est découverte la victime. Le titre américain « A queer Kind of Death » (Une mort curieuse) est bien plus explicite.

 

La victime, Benjamin Bergheim alias Benny Bentley, 26 ans, est décédée par électrocution dans sa baignoire où est tombé son poste de radio.

 

L'enquête est menée par un inspecteur, nommé Pharoah Love. Il essaie de reconstituer la vie de Ben. Il se prend d'une sympathie particulière pour Seth Piro (36 ans), un suspect, qui essaie désespérément de trouver son identité. Seth Piro est écrivain. Il n'a rien publié depuis longtemps. Il consulte régulièrement un psychanalyste d'origine allemande, le docteur Walter Schlacher. Il a été le petit ami de la victime et a décidé d'écrire un livre sur Benny pour évacuer son sentiment de culpabilité d'après le psychanalyste.

 

« Seth sentit qu'il y avait quelque chose d'enjôleur dans la voix de Pharoah dont le visage commençait à s'humaniser. Les yeux du détective n'étaient plus uniquement deux globes inquisiteurs : ils semblaient quêter la sympathie et peut-être même l'amitié. "Il ne doit pas être beaucoup plus vieux que moi", pensa Seth. » (p. 29)

 

« Ce doit être parce que vous m'avez ému tout à l'heure à l'enterrement. Et ce n'est pas souvent que ça m'arrive d'être ému comme ça. Où est-ce que je vous dépose ? Moi, je vais à mon bureau. » (p. 32)

 

Pharoah Love aidera-t-il Seth Piro à sortir de ses tourments, ou va-t-il le replonger dans l'enfer ?

 

C'est la femme de ménage qui a trouvé le corps de la victime en prenant son service. L'appartement n'a pas été retourné sens dessus dessous. Très rapidement, Pharoah Love devine que l'assassinat n'a pas été prémédité ; dans ce cas, l'assassin se serait servi d'un poignard ou d'un revolver, ou aurait tenu la tête de la victime sous l'eau. L'inspecteur pense que la victime attendait un visiteur avant l'arrivée de la femme de ménage. Ou quelqu'un est venu chez lui, sans l'avertir. Pharoah Love a idée que ce quelqu'un devait écumer de fureur…

 

L'inspecteur découvre que Benny était fiché à la police pour racolage, qu'il dealait du peyotl (un hallucinogène), qu'il devait partir pour le Mexique le jour de sa mort, qu'il avait été l'amant de Jameson Hurst, Seth Piro, Veronica Piro… Quand enfin il apprend que Benny était aussi un maître-chanteur, il pressent que certains documents ont pu disparaître de l'appartement de la victime…

 

D'autres personnages qui étaient en relation avec la victime :

 

Ada Bergheim : Sœur de Ben. Relation tendue avec son frère. Lui a demandé de l'aide au moment de son avortement. En échange Ben a exigé le vol de morphine à l'hôpital. Refus d'Ada.

Jameson Hurst : La bonne soixantaine mais paraît vingt ans de moins. Mère morte quand il avait 5 ans (serait tombée d'une fenêtre). Esthète. Très mince. « Une richissime vieille tante », « Un rêve en technicolor » : a subi plusieurs opérations esthétiques, prend des hormones, du Peyotl (légal seulement sur prescription médicale). N'a pas assisté aux obsèques de Ben. A prêté de l'argent à la victime. A souvent des crises de nerf et d'épilepsie.

Ella Hurst : Sœur de Jameson. Adipeuse. Se cache toujours derrière un voile pour cacher les séquelles d'un accident de voiture. Ne sort que très rarement de chez elle. A assisté aux obsèques de Ben. Ne répond jamais au téléphone. Pour la rencontrer, lui envoyer un télégramme. Apprécie Seth Piro.

Adam Littlestorm : Jeune masseur de Jameson Hurst et son dernier amant. Origine indienne (Cheyenne).

Veronica Piro : Épouse de Seth Piro qu'elle trouvait doux et malléable comme de la pâte à modeler, jusqu'au jour où il s'est allongé sur le divan du psychanalyste. A horreur de se sentir dominée. Ne veut pas d'un homme qui la tienne mais un homme qu'elle puisse manœuvrer. Agent littéraire dans la maison d'édition de Seth. Maîtresse temporaire de la victime.

Ida Mazuzzi : Tient une boîte de nuit. Femme forte (150 kg). Craint toujours de perdre sa licence d'exploitation. Clients : Jameson Hurst, Seth Piro…

Moïse Gabriel alias Ward : Fils de l'employée de la mère de la victime. Transmetteur de peyotl aux clients par l'intermédiaire de Benny. Travail pour Ida dans son établissement.

 

L'inspecteur – un noir fort séduisant – Pharoah Love (quel nom !) n'a rien d'une brute : il est délicat et n'hésite pas à prodiguer des caresses avec ses mains. Il ne se déplace qu'avec sa Jaguar rouge.

 

« — (Pharoah Love) Vous savez, coco, quand on fait le métier que je fais, c'est difficile de l'oublier, même avec les gens qu'on aime bien. Et, au cas où vous ne le sauriez pas, je vous le dis : je vous aime beaucoup.

— (Seth Piro) Bien que je sois suspect ?

— (Pharoah Love) L'un n'empêche pas l'autre. Allez, passez chez Ida tout à l'heure. Le samedi soir, c'est le moment de la semaine où on se sent le plus seul. » (p. 160)

 

À la fin du roman, s'esquisse l'idylle entre Pharoah et Seth le suspect n°1 (Pharoah nomme « coco » toutes les personnes qu'il apprécie) :

 

« — Vous avez vraiment étudié mon caractère à fond, hein ?

— C'est exact.

— Et c'est pour ça que vous continuez à me filer ?

— Je vous ai déjà expliqué tout ça.

— Je sais ; j'ai même réussi à ne pas rire en vous écoutant.

— Que voulez-vous dire, coco ?

— Vous vous intéressez beaucoup à moi, dit Seth, très sûr de lui. Et pas seulement en tant que personne. Qu'est-ce que vous avez en tête, Pharoah ?

— Vous croyez ça, hein ?

— Je le crois.

— Ma foi, dit Pharoah, le regard rivé sur l'arrière de la voiture qui les précédait, ces temps-ci, j'ai pensé à m'installer dans un appartement plus grand, peut-être avec quelqu'un pour me tenir compagnie.

— Et vous me faites maintenant l'honneur...?

— Doucement, coco ! J'ai pensé à vous comme à un candidat possible. Mais rien ne presse. Prenez le temps de réfléchir. Je me sens très seul, c'est tout. Je crois qu'on pourrait se rendre mutuellement service. J'ai besoin d'un ami et vous avez besoin d'un tas de choses que je peux vous donner.

— Vous avez l'air d'oublier que je commence tout juste à me remettre de la disparition d'un déplorable colocataire.

— Je sais, coco. Mais ce qu'il y avait entre vous et lui était tout différent. Moi, j'envisage quelque chose de beaucoup mieux. Enfin, pensez-y. L'emmerdeuse [Veronica] en ferait certainement une jaunisse. » (p. 202)

 

Tout au long de la lecture, l'intérêt ne faiblit pas ; la surprise est enfin remarquable quand on découvre le mot de l'énigme.

 

Un polar qui unit le policier et l'assassin, ce n'est pas habituel.

 

■ Éditions Gallimard, Série Noire, 1967, 250 pages, ISBN : 2070481522

 

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