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Le voyageur, Natsumé Sôseki

Publié le par Jean-Yves Alt

L'intrigue est quasi absente : Jirô, jeune homme apparement sans problèmes, doit rejoindre à Osaka un de ses amis pour un voyage dans la campagne japonaise. L'ami est hospitalisé, le voyage prévu annulé.

Brusquement, rompant la trame romanesque attendue, le récit dérive sur la chronique familiale.

Ichirô, le frère aîné de Jirô, intellectuel tourmenté, s'interroge sur la fidélité de sa femme Nao et sur le sens du mariage. Nao est-elle amoureuse de son beau-frère ? Est-elle tout simplement attirée par la simplicité du jeune homme ? Rien n'est vraiment élucidé de ces vies à l'abri des contraintes matérielles.

Aux frontières d'un mystère qui, comme l'océan, sans cesse séduit sans jamais révéler la signification de son emprise, le lecteur est aspiré par une souffrance bien plus grande que l'initiation adolescente qui est contée. Cette saga domestique ordinaire glisse hors du drame et frustre de ce qui est l'apanage du roman, un dénouement qui débarrasserait de l'angoisse.

Le lecteur, pourtant fasciné, suit jour après jour ces personnages unis par une tendresse maladroite.

Une nuit de tempête, Jirô dort près de sa belle-sœur. Cette séquence brutalise soudain le récit. Mais pas d'explosion. Ici encore le lecteur est dérouté. Le récit s'accélère néanmoins et signale davantage ce qui le hante : la puissance subversive des mythes de l'amour auxquels chacun secrètement se réfère.

Jirô, beau garçon sans doute, promis à une existence traditionnelle, ne dit rien de sa vie sexuelle, rien non plus de ses aspirations. Ce qu'il évoque le plus intensément c'est l'abîme qui le sépare de son frère : une forme d'amour. Deux êtres cherchent ensemble, séparés, et par des moyens différents certes, à comprendre une parcelle de cette vérité qui guette la maturité : la solitude absurde des hommes ensemble.

La beauté du roman tient aussi au choix du narrateur : Jirô, témoin, raconte, à sa manière, la douleur inguérissable qui habite son aîné. Ichirô reste étranger. Serait-il jaloux, non pas de sa femme, mais de la plénitude sensuelle qu'il croit l'apanage de son jeune frère, solide et voué à la paix des bonheurs accessibles ?

■ Traduction René de Ceccatty, Editions Rivages/poche, 1994, ISBN : 2869307683

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Souvenirs d'un lecteur « impur » par André-Claude Desmon

Publié le par Jean-Yves Alt

Lorsque je lus pour la première fois Les Amitiés particulières de Roger Peyrefitte, j'étais encore à l'âge où l'érotisme se nourrit plus d'imagination que de réalité et j'avoue y avoir cherché – et trouvé – des satisfactions sensuelles aussi bien qu'esthétiques ou sentimentales. Sans doute l'auteur, avec une ironie complice, pourrait-il répliquer, comme il le fait à propos des jeunes correspondants qu'il évoque au début de Jeunes proies (p. 19), que c'est là un « étrange commentaire du roman de la pureté ».

En fait, dès cette époque, je n'étais pas sans m'apercevoir que la fougue de mes désirs ne correspondait guère à la pudeur et à la retenue des jeunes héros et j'en concevais de l'irritation. Tant de gens, dans cette œuvre, parlaient sans cesse de pureté, qui en même temps semblaient rongés par des désirs secrets qu'ils ne savaient ou n'osaient s'avouer ! Finalement, j'étais moins déçu de rester sur ma faim qu'humilié et agacé de voir que la vertu sortait toujours vainqueur de situations périlleuses où j'aurais succombé – j'en étais sûr – plus d'une fois. Cette apologie de la pureté – ou ce que je croyais être telle – me paraissait superflue, voire hypocrite. Qu'on la trouvât dans la bouche des prêtres, passe encore – c'était leur rôle – mais que Georges et Alexandre semblassent également y souscrire, cela m'ulcérait. Certes, on devinait en arrière-fond que d'autres camarades n'en restaient pas aux prémices de la fête, mais il s'agissait justement des « mauvais », de ceux dont il fallait se garder... On pensera, peut-être, que c'était, là, mauvaise conscience de ma part et que la vertu ne m'était insupportable que dans la mesure où je n'étais plus moi-même vertueux. Pour mon compte, je ne le crois pas : j'étais déjà persuadé, en effet, que ce que l'on me présentait comme vertu n'était qu'une fausse valeur et j'en voulais un peu à l'auteur, dont j'admirais par ailleurs l'audace, d'être resté en quelque sorte à mi-chemin. Pour un peu, je l'aurais accusé de n'avoir placé tant de pureté au premier rang que pour mieux faire accepter par l'opinion bourgeoise un livre qui, par son seul sujet, devait être considéré comme singulièrement osé.

Toujours est-il qu'il y avait malaise et je résolus, alors, de m'en expliquer quelque jour avec moi-même à l'occasion d'une relecture. Depuis, les années ont passé – beaucoup d'années – et c'est la sortie du film de J. Delannoy qui finalement me donne le prétexte de cet examen.

Je veux d'abord rendre justice à la sainte impatience de mon adolescence. J'étais alors tout occupé à enterrer la dépouille du christianisme ; je savais ce que j'abandonnais, ce que je refusais, je ne savais trop par quoi le remplacer. La sensualité ne nie semblait pas devoir être condamnée, mais je n'acceptais pas non plus qu'elle puisse devenir la seule maîtresse de ma vie. Tournant résolument le dos aux préceptes de mon enfance, je me refusais à identifier le sexe au péché, mais je n'en concluais pas qu'il dût être considéré comme l'unique valeur. Le virus philosophique qui m'habitait déjà me faisait une obligation de justifier ma conduite et toute lecture m'était prétexte à réflexion et à polémique. De là, ce besoin farouche de vouloir situer Peyrefitte dans un camp ou dans un autre. De quel bord était-il ? Du mien ou de celui des « autres » ? J'oubliais seulement qu'un romancier n'est ni un philosophe ni un moraliste mais d'abord un témoin et que l'essentiel de sa tâche est de donner un fidèle reflet de tel ou tel milieu sans prétendre le juger, encore moins l'expliquer. Si l'univers éthique des Amitiés particulières est aussi ambigu, aussi difficile à cerner, cela n'est pas dû à une maligne intention de brouiller les cartes mais bien plutôt à la nature des choses elles-mêmes. Cet amalgame d'éducateurs généreux mais bornés, fermés pour toujours à l'univers du plaisir, et de jeunes gens envoyés chez eux plus pour des motifs sociaux que par des préoccupations de piété, cette rencontre d'adultes vertueux mais obsédés par le péché et d'enfants roués et sensuels mais encore innocents, constituent un milieu clos assez extraordinaire, sinon monstrueux, qui ne pouvait que tenter la plume perspicace de Peyrefitte. Mais, encore une fois, sa tâche était de raconter et de décrire, non d'expliquer ni de justifier; de montrer les contradictions, s'il y en avait, non de les résoudre.

Il n'en reste pas moins que mon étonnement d'alors était légitime et qu'il subsiste encore tout entier aujourd'hui, même si, en plus d'un point, ma vision des choses s'est faite plus sereine et plus placide. Je voudrais donc, laissant de côté les aspects littéraires et psychologiques de l'œuvre, m'attacher à en analyser ce par quoi elle m'a le plus intrigué, à savoir cette sorte de flottement moral où l'on voit sans cesse l'impure candeur des enfants répondre, comme en contrepoint, à la vertu trop zélée des adultes.

Le mot de pureté que les prêtres ont si souvent à la bouche, et pas seulement dans le collège où se situe le roman, m'a toujours irrité. Je crois que pour moi il a perdu toute signification. Mais il faut bien tenter de comprendre ce qu'il peut signifier chez ceux qui en font un si grand usage. Je remarque d'abord qu'on l'emploie plus volontiers pour les enfants et les adolescents que pour les adultes. Ceux-ci sont « chastes » ou ne le sont pas, mais semblent de toute façon être situés au-delà de la frontière du pur et de l'impur. Les enfants, au contraire, doivent se préserver de toute souillure et conserver intacte leur innocence première. Tout se passe, donc, comme si la sexualité était pour l'enfant une flétrissure alors qu'elle serait normale chez l'adulte, du moins sous certaines conditions. Cette différence d'attitude vient, à mon avis, de la conception que la morale chrétienne se fait du plaisir sexuel : pour elle, ce plaisir n'est légitime que s'il est lié à la fonction génitale, c'est-à-dire finalement, à la reproduction de l'espèce. Or il se trouve que dans notre civilisation l'individu n'accède à la maturité psychologique et sociale nécessaire à la constitution d'un foyer que bien après qu'il ait atteint sa maturité sexuelle à l'époque de la puberté. Ce décalage entre la Nature et la Culture est fort gênant : voilà un adolescent qui peut goûter à un plaisir – qui en a même fortement envie – sans être à même d'assumer les charges et les responsabilités que ce plaisir devrait comporter, selon cette morale tout au moins. Le plaisir sexuel, s'il y goûte, ne peut lui être, à proprement parler, qu'un jeu gratuit, un amusement sans conséquence, et c'est là justement le « scandale » qu'il faut éviter à tout prix. Tout va donc être fait pour retarder, chez l'enfant, l'apparition de cette sexualité indésirable et lorsqu'elle apparaîtra, malgré tout, on tentera de la faire passer pour une intruse, l'œuvre destructrice d'une puissance étrangère – le démon, celui qui nous envoie de mauvaises pensées la nuit – contre laquelle on doit lutter de toutes ses forces sous peine de la pire déchéance.

Voici donc ces chers enfants promus au rang de purs angelots menacés par les puissances occultes du vice. Mais cette vision est à la fois fausse et dangereuse. Chez aucun individu, en effet, il n'y a de période véritablement étrangère à la sexualité. Les travaux de Freud et de ses disciples ont assez montré que la « libido » exerçait son empire dès les premières années de la vie et ce que l'on confond parfois avec une prétendue innocence n'est que cette phase de latence sexuelle – d'ailleurs toute relative – qui précède le réveil brutal de la puberté. La pulsion sexuelle, sous quelque forme qu'elle se manifeste, qu'elle soit indifférenciée, narcissique ou finalement orientée vers l' « autre », est partie intégrante de l'individu. Il est néfaste de la présenter comme l'œuvre d'une force extérieure et ténébreuse, car, ce faisant, on introduit la division au sein même de la conscience de l'enfant, exigeant de lui qu'il condamne ce qui, par la force des choses, ne fait qu'un avec lui-même. Le sentiment de culpabilité est la rançon inévitable de ce divorce. Tout consentement au plaisir, même passager, toute pensée complice, devront être expiés d'une façon ou d'une autre, et l'enfant, proche de la mentalité magique, sera toujours prêt à croire que les petits désagréments de la vie quotidienne – mauvaise note en classe, réprimande familiale, etc... – sont les châtiments de ce qu'il appelle ses « faiblesses ». Les bons pères ne se font pas faute d'entretenir cette tendance avec soin. Le roman de Peyrefitte constitue, à cet égard, un excellent documentaire. Tous les arguments sont bons et leurs homélies abondent en menaces diverses, plus ou moins voilées, plus ou moins insidieuses. Si les peines de l'enfer ou autres évocations soufrées risquent de paraître démodées et de n'émouvoir que les plus sensibles, on laissera entendre que les « coupables » peuvent perdre toute aptitude aux études et finalement ruiner leur santé. De tels coups portent assez bien. Ne voit-on pas le fort en thème, Marc de Blajan, se demander « comment les garçons impurs peuvent avoir la santé nécessaire pour faire leurs études » ? « Mais, ajoute-t-il, un jour ou l'autre ils doivent tomber brusquement. » Malheureusement l'ironie du sort, qui n'a d'égale que celle de l'auteur, veut que ce soit justement lui qui s'effondre brusquement !

Cependant le danger le plus pernicieux de cette conception erronée de la sensualité est d'en augmenter le pouvoir de fascination dans le moment même où l'on prétend la proscrire. Evoquant à demi-mots, avec des airs de grand mystère, ce qui devrait être mis en pleine lumière, fustigeant et condamnant ce qui n'a besoin que d'être éclairé et expliqué, on arrive à ce résultat paradoxal de donner à la sexualité une place bien plus grande qu'elle n'en a en réalité chez les enfants qu'on prétend protéger par de tels procédés. Le garçon scrupuleux et introverti, naturellement prédisposé à cultiver le remords et la mauvaise conscience, en viendra à être obsédé par les questions sexuelles. Cette triste évolution n'est malheureusement pas rare.

Mais, comme nous le verrons plus loin, ce n'est pas du tout dans cette direction que s'oriente le roman de Peyrefitte : ses héros savent opposer une saine ironie aux discours édifiants qu'ils subissent et passent joyeusement leur chemin. Si, dans ce livre, il y a des victimes de l'obsession sexuelle, ce n'est pas, semble-t-il, parmi les enfants qu'il faut les chercher, mais bien plutôt parmi leurs éducateurs!

Le supérieur, définitivement conquis par la prose de Bossuet et le prestige du grand siècle, paraît à l'écart de tout soupçon : en homme amoureux de l'ordre, il s'applique avant tout à la bonne marche de sa maison et s'il est sans pitié pour les amitiés particulières, si, au moindre indice, il les brise radicalement, écartant du troupeau la brebis contaminée, il ne fait là qu'accomplir ce qu'il croit être son devoir de chef ; il ne s'y mêle en tout cas rien de trouble. Il n'en va plus tout à fait de même du père Lauzon, le confesseur commun de Georges et d'Alexandre : l'attachement qu'il a pour ce dernier, les soins dont il l'entoure, les précautions draconiennes qu'il prend pour écarter de lui les dangers extérieurs, sont imprégnés d'une forte coloration passionnelle. Plus d'une fois Georges et le père Lauzon se retrouvent face à face un peu comme le feraient deux rivaux amoureux de la même personne. On objectera, sans doute, qu'il s'agit, de la part du prêtre, d'un sentiment paternel, abusif certes, mais pur de toute sensualité : ce qu'il aimerait d'Alexandre serait son âme encore candide et droite; d'ailleurs, n'avoue-t-il pas lui-même, à la fin du livre, qu'il caressait l'espoir d'entraîner son protégé dans la voie sacerdotale ? Mais d'aussi nobles desseins suffisent-ils, à eux seuls, à rendre compte de tant d'obstination? Pour le bien d'Alexandre, le voilà qui se transforme en chaperon de l'âme, qui exerce une surveillance de tous les instants, qui lui dicte ses moindres gestes! Est-ce une façon chrétienne de guider une jeune liberté ? N'est-ce pas plutôt un singulier manque de foi dans la complexité des fins divines? En vérité, le père Lauzon s'aime lui-même en aimant Alexandre. Il aime sa jeunesse et sa beauté et voudrait en être le seul possesseur. Cet amour a déjà l'aveuglement cruel de la passion et sera l'ouvrier principal de la mort du jeune héros.

Mais le personnage le plus trouble, le plus inquiétant, est de loin le père de Trennes. Celui-ci, plus lucide, plus avisé aussi, sait que l'innocence enfantine est un mythe; il sait quels désirs brûlent les corps et quelles passions enflamment les cœurs des garçons dont il a la surveillance. Amoureux de leur jeunesse et de leur beauté, possédé par une obsédante nostalgie – celle de tout adulte pour le paradis perdu des amours enfantines – il voudrait pouvoir participer encore à la vie secrète du collège faite des mille secrets que les garçons dérobent farouchement aux regards des adultes. Mais justement il est de l'autre bord, il appartient au clan des censeurs et des surveillants et tente vainement d'échapper à sa condition. Etrange chasseur, le voilà à l'affût, assis au chevet d'un lit, contemplant et scrutant un visage endormi, ou bien approchant à pas de loup de ses victimes pour surprendre quelques bribes de phrases. Tour à tour il se fait séducteur, flattant le goût de Georges pour la Grèce et l'antiquité, libéral, paraissant braver le règlement du collège, suborneur enfin, manigançant d'étranges rites comme celui de l'échange des pyjamas. Mais ses efforts demeurent vains. Les enfants observent avec curiosité cet adulte aux manières bizarres qui les déconcerte mais ne se livrent pas à lui. Bientôt Georges, inquiet devant cette perspicacité peu commune chez ses maîtres, flairant l'ennemi et le rival, décidera, dans un bon réflexe d'auto-défense, la ruine du personnage. C'est que cet inquiétant Janus prétendait jouer deux rôles à la fois : il voulait inspirer confiance mais sans perdre son prestige; jouer aux affranchis et maintenir sa tutelle. Cette ambiguïté explique l'alternance déroutante des sourires bienveillants et des propos hostiles. Ce jeu cruel, analogue à celui du chat en présence de la souris, où les griffes succèdent à la patte de velours, s'enracine, en vérité, dans les profondeurs du personnage : obsédé par son amour des garçons, le père de Trennes n'a ni l'audace de s'y livrer entièrement, ni la volonté d'y renoncer totalement. Cédant trop peu à ses sens, concédant trop à la morale qui est la sienne, il reste à mi-chemin, déchiré et complexe, cueillant de furtifs plaisirs mais les faisant expier aussitôt à lui-même et aux autres. Ses sautes d'humeur et sa méchanceté latente ne sont que les reflets de son désarroi intérieur.

On voit, par-là, que le camp des moralistes, de ceux qui parlent sans cesse de pureté, est loin d'être, dans ce roman aussi pur qu'il y paraît à première vue. L'explication en est simple : dès le moment où l'on identifie le plaisir au péché et où, méconnaissant ce qu'il a de naturel, on lui attribue une origine démoniaque, on le « sacralise » en quelque sorte. Modernes manichéens, ces prêtres sont fascinés par ce qu'ils combattent. Non seulement ils supposent et voient l'ennemi partout, mais ils en arrivent à compter avec lui et à ne plus pouvoir s'en passer. Que ne s'aperçoivent-ils qu'ils réintroduisent en eux-mêmes, mais défiguré et empoisonné, ce qu'ils prétendent écarter et que leur acharnement n'est que la revanche insidieuse de cette partie d'eux-mêmes qu'ils ont voulu renier pour toujours ! Il est, en effet, une façon d'affronter le mal qui revient à l'aimer, et, tels les rapports du bourreau et de sa victime, cette lutte ne laisse pas d'être entourée de curieuses harmoniques. Toute chasteté n'est pas pure et tout discours sur la pureté n'est pas forcément innocent. Qu'on nous comprenne bien, cependant ! Il ne s'agit pas de duplicité ni d'hypocrisie : ces prêtres sont sincères mais leur zèle est vicié et peut faire des victimes : chez les plus faibles, ils accréditent cette néfaste identification du plaisir et de la faute dont il est si difficile de se délivrer; ils se conduisent, envers ceux qui leur résistent, avec tant de dureté et d'aveuglement que l'issue peut en être fatale, comme l'illustre tristement la mort d'Alexandre.

Face à ce monde puritain et dévot, l'univers des enfants est tout autre. Il s'en dégage d'abord une impression générale d'irréligion et de duplicité. Les paroles édifiantes semblent glisser sur eux sans les marquer. Les rendez-vous clandestins, les conversations polissonnes, les liaisons « coupables » ne sont pas rares; quant aux communions quotidiennes, elles obéissent plus à la préoccupation d'être bien vu qu'à un réel souci de sanctification. Et lorsque l'un d'eux, tel Lucien Rouvères frappé de conversion, prétend s'amender, il se livre à une débauche de dévotions qui ne sont que la caricature de la véritable piété. Georges, le héros principal, n'échappe pas à ce climat; bien plus, la vivacité de son intelligence, la richesse de sa sensibilité esthétique, aiguisée par son amour de la Grèce et de la Beauté, donnent à sa conduite tous les traits de ce qu'il faut bien appeler le paganisme.

De la religion, il ne retient guère que les fastes de la liturgie : la poésie des saints qu'elle célèbre, le symbolisme des ornements et des couleurs, les cérémonies rituelles de l'offrande et de l'encensement, lui sont autant d'occasions pour dresser à sa passion un décor digne d'elle. Les notions de piété, d'humilité, de charité chrétienne, ne le concernent pas. Les offices sont tout occupés à la contemplation de son ami et la table de communion est témoin de ses rendez-vous amoureux. Passionné et volontaire, il n'hésite pas à sacrifier sans pitié ceux qui se dressent sur son chemin, d'abord André Ferron, l'ami de Lucien, puis le père de Trennes lui-même. Les procédés qu'il emploie – la trahison de la confiance de Lucien, la subtilisation du poème, la dénonciation anonyme – peuvent surprendre et choquer, mais c'est qu'on les juge à la lumière d'une morale qui n'est pas la sienne. Ce qu'il place au-dessus de tout c'est l'affirmation de lui-même et la sauvegarde de son amour. Placé dans un univers coercitif qui lui dénie tout droit en ce domaine, il se considère en état de légitime défense et ne regarde pas aux moyens. Il en est un peu de même d'ailleurs, quoique dans une moindre mesure, de tous ses camarades : cette duplicité des enfants, leurs silences, leurs mensonges, n'est jamais qu'un réflexe légitime d'auto-défense pour se protéger d'une inquisition qui prétend forcer leur intimité de toutes parts et par tous les moyens.

Mais ce qui rend le personnage de Georges encore plus attachant c'est la manière dont il vit sa propre sensualité et comment, évitant les pièges du plaisir vulgaire, il sait s'élever jusqu'à l'amour le plus pur. Qu'il soit sensible à la beauté des jeunes garçons, nul n'en saurait douter. Dès le premier jour de sa vie de collège, du haut des fenêtres de la lingerie, il remarque dans la cour les jeux de Lucien et d'André : « leurs visages se pressaient l'un contre l'autre et ils semblaient y mettre de la complaisance » ; plus tard, au réfectoire, son regard s'attarde sur « la nuque fraîche » de Lucien, qui sent la lotion et, au dortoir, il ne manque pas de noter que son voisin se déshabille et s'habille avec « un souverain mépris des convenances ». On n'en finirait pas de relever tous les détails par où se trahit son attrait. Ce n'est pas d'ailleurs un des moindres mérites de Peyrefitte que d'avoir su, dans ce roman, opposer aux anathèmes des bons pères, toute une atmosphère de sensualité, à la fois intense et discrète. A chaque instant, l'éclat d'un regard ou celui d'un sourire, le rayon du soleil sur une chevelure blonde, la nudité d'un genou, jusqu'à cette apparition, parmi les roseaux de la rivière, de l'enfant vêtu d'un maillot bleu, tout nous rappelle que le corps d'un beau garçon est aimable et digne d'être aimé. Et pourtant jamais rien de vulgaire, ni à proprement parler d'impur : les plaisirs furtifs, les conversations « spéciales » répugnent à Georges et il s'écarte, avec dégoût, de ses camarades lorsqu'ils vantent leurs aventures de vacances. Il ne faut pas confondre cependant cette retenue et cette pudeur avec une quelconque vertu militante ou avec un ascétisme morose. Georges ne s'impose pas de devoirs et nulle macération n'est à l'origine de la droiture de sa conduite. Seules la richesse de ses sentiments, la délicatesse de sa sensibilité, le tiennent à l'écart, non pas du péché, auquel il ne croit guère, mais des plaisirs faciles et dégradants. Ce qu'il cherche chez Alexandre c'est un ami non un complice. Certes, il n'ignore pas la nature de ses sentiments, il écrit lui-même à son ami : « Sache-le, si tu voulais l'ignorer encore, notre amitié s'appelle l'amour. » Il n'ignore pas non plus dans quel sens peut évoluer cette liaison, et s'il ne le désire pas immédiatement, il ne le refuse pas davantage. Mais, aimant Alexandre pour lui-même, plaçant son estime au-dessus de tout, il préfère s'en remettre au choix du jeune garçon, heureux finalement que « ces choses qu'il ne faut pas savoir » ne l'intéressent pas.

Faut-il entendre ce choix, fait gravement dans l'intimité de la serre, comme un refus puritain du plaisir et comme un retour tardif à la morale des bons pères ? Je ne le pense pas. Il faudrait plutôt le situer dans une atmosphère platonicienne : Un beau corps n'est rien s'il n'est habité par une belle âme et l'amour du corps ne vaut que s'il nous élève à l'amour de l'âme. On ne doit pas oublier, non plus, que Georges et Alexandre sont des enfants qui ont tout à découvrir de la vie : leur amitié n'est pas pure de toute sensualité et ils le pressentent – Alexandre, lui-même, propose l'échange des maillots de bain ! – mais en même temps ils sont en quelque sorte intimidés devant le mystère qui est le leur et désireux de ne rien détruire de cette délicate harmonie : un baiser furtif, une pression de la main, suffisent à leur bonheur. Leur vertu n'est pas la victoire de la morale mais celle de la pudeur enfantine.

Il faut même dire plus : c'est leur irréligion, leur « amoralité », leur révolte enfin, qui leur permettent de sauvegarder leur innocence. Placés dans un univers qui se plaît au rappel obsédant des interdits, entourés d'une atmosphère de suspicion, contraints à la dissimulation et à la clandestinité, toutes les conditions sont réunies qui devraient normalement les précipiter vers ce péché dont tant de soins et de mystères ne peuvent que rehausser le prestige et l'attrait. Au lieu de cela, parce qu'ils ont placé ailleurs leur ferveur, parce que, à la triste vertu des contempteurs du mal, ils ont préféré l'amour joyeux de la Beauté, celle du corps et celle de l'âme, ils ont pu conserver intacte leur fraîcheur et leur droiture.

Ce n'est, d'ailleurs, pas là le moindre paradoxe de ce roman, à savoir que ce que recherchent les uns, la pureté, est finalement atteint par les autres, mais par de toutes autres voies. En vérité, deux morales s'affrontent ici : l'une, toute négative, ne sait que condamner et combattre; l'autre, positive, consiste dans le libre épanouissement des vertus naturelles. Aussi, cette e pureté » qui est celle de Georges et d'Alexandre n'a-t-elle, finalement, rien de commun avec celle que prônent les prêtres du collège. Celle-ci n'a de positif que l'apparence puisqu'elle se définit, en fait, par la négation de l'Impur posé d'emblée comme premier et prédominant; celle-là, fruit spontané de la beauté de l'âme, et de l'amour le plus élevé, est toute entière positive. Au commencement est la faute, enseignent les maîtres; l'innocence est première, répondent les enfants.

Ainsi la pureté n'est-elle pas toujours du côté de ceux qui la défendent, ni la laideur et le mal du côté de ceux qui se vouent à l'amour de la Beauté et de la Vie. C'est là, le nœud de ce flottement moral que nous évoquions plus haut. Si ce roman est, à certains égards, d'abord déroutant, c'est qu'on y assiste, en arrière fond, mais de manière implacable, à l'échec des professionnels d'une certaine morale. Ils parlent, ils enseignent, ils menacent mais leurs paroles se perdent dans le désert. Malgré eux, sous leurs yeux, mais sans qu'ils sachent le voir, à travers un amour neuf et fort, de nouvelles valeurs naissent qu'ils ne peuvent comprendre tant elles sont étrangères à leur univers. Là où fleurit l'amour le plus pur, ils ne savent que supposer le vice et le mensonge, tant le divorce est profond entre leur monde et celui des enfants. Mais ils demeurent les plus forts – que peut l'amour de deux enfants ? – et il faudra que la morale officielle ait le dernier mot. Alexandre, lui, préférera mourir plutôt que de céder.

Arcadie n°130, André Claude Desmon (pseudo d'André Lafond), octobre 1964

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Définition de l'homosexualité dans le Petit Larousse de la médecine (1976)

Publié le par Jean-Yves Alt

HOMOSEXUALITÉ.- n.f. – « L'homosexualité est liée à "l'appétence pour l'individu du même sexe" (Fay). L'homosexualité est essentiellement due à des facteurs psychologiques et sociaux plutôt qu'à des facteurs biologiques. Chez l'adulte, à côté des conduites homosexuelles occasionnelles dues à l'absence de partenaires de sexe opposé, il existe des comportements homosexuels d'origine névrotique ou perverse, et enfin psychotique ou démentielle. On peut y ajouter les comportements homosexuels sous-tendus par des préoccupations sociales ou philosophiques (Grèce Antique).

Le transsexualisme correspond à la conviction d'appartenir au sexe opposé.

L'homosexualité masculine se manifeste par la pédérastie (rapports sexuels contre nature [1] avec un autre homme ou adolescent). L'homosexualité féminine (lesbianisme) est plus discrète et plus stable.

Chez l'adolescent, l'homosexualité peut n'être que l'aspect adopté par une ambivalence sexuelle passagère.

Le traitement – essentiellement psychothérapique – ne peut intervenir et n'a de chance de succès que chez le névrosé culpabilisé qui le sollicite. »

[1] si on regarde dans le Petit Larousse illustré le mot APPETENCE on trouve : « Tendance de l'être à satisfaire ses penchants naturels ».

Le mot HETEROSEXUALITE ne figure pas dans le Petit Larousse de la médecine de cette année 1976.

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L'odeur de l'Inde, Pier Paolo Pasolini

Publié le par Jean-Yves Alt

En 1961, Pier Paolo Pasolini accomplit un voyage en Inde avec Alberio Moravia et Elsa Morante. Il en rapporte un récit de voyage intimiste fait de ses errances et des profondes affinités mystiques qui l'unissent aux indous. Ce document – traduit pas René de Ceccatty – est plus qu'un compte rendu : les descriptions sont celles du cinéaste : une intensité par le moyen de notations minimales.

Quant à cette « odeur » de l'Inde, Pasolini la fait revivre au plus fort d'une communion clairvoyante : il a le don unique d'être à la fois ce regard démesuré qui déchiffre jusqu'aux plus infimes replis du coeur et ce passant pudique qui écoute et laisse monter en lui la rumeur d'un peuple figé dans sa misère, titubant dans sa faim, souriant aux frontières de la mort :

« Les cris des corneilles nous poursuivent, plus ou moins denses et désordonnés, à travers toute l'Inde. C'est une répétition significative : elles semblent dire : nous sommes toujours là, parce que l'Inde est toujours ainsi. À part la folie qui domine cette brève éructation, insolente, idiote et décomposée, cet air de celui qui ne respecte rien, gratuitement sacrilège. Avec ces rimes persistantes dans les oreilles, nous voyons le paysage lentement se métamorphoser, comme une échine infinie émergeant de la poussière. Mais un véritable changement ne parvient jamais à se produire. En réalité, il reste le même pendant des centaines de kilomètres, de Bombay à Calcutta.

La route, étroite, entourée de deux pistes de terre rosâtre, et par une interminable, extraordinaire galerie de banians et d'autres arbres semblables à nos marronniers, se déroule à l'infini à travers deux décors toujours égaux : étendues en friche, calcinées, avec des buissons de bois taillis, ou bien étendues de terres vaguement cultivées, avec les taches jaune canari, éblouissantes, de mil.

Des files interminables de carrioles de paysans entravent continuellement notre course. Ce sont des carrioles rudimentaires, celles qui ont été inventées par l'homme, il y a deux ou trois millénaires : une caisse sur deux roues pleines et, devant, le buffle, qui traîne, patiemment, l'antique poids de membres humains, sombres et couverts de charpies blanches, ou du faisceau de roseaux.

Notre conducteur, un sikh, fait mille reproches à ces malheureux paysans sur leurs chariots, il suffit de voir comment ils le regardent : un sourire lointain dans leurs grands yeux ourlés de cils épais, un mouvement léger de la tête qui s'incline sous la courbe noire de leurs beaux cheveux, rien d'autre. Et lui, le vieux sikh qui ne cesse de vomir ses injures. Je dois avouer que j'ai éprouvé immédiatement une antipathie instinctive à l'égard de notre chauffeur et des sikhs en général : qui sont, au fait, ces Indiens à cheveux longs, avec une barbe et un turban. Leur tradition militariste m'exaspère, ainsi que leur loyalisme proverbial, leur air de milites gloriosi, leur réputation de bons serviteurs.

C'est ainsi que je me chargerais de répondre aux tirades de notre sikh, à la place de ces doux paysans qui, avec une patience toute gandhienne, ne l'écoutent même pas. » (pp.132-134)

■ Editions Gallimard/Folio, 2001, ISBN : 2070420736


Du même auteur : Descriptions de descriptions - Actes impurs suivi de Amado mio - Les ragazzi


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A Brest, en 1776

Publié le par Jean-Yves Alt

Un fidèle lecteur d'Arcadie a retrouvé, dans le Journal historique et politique du 29 février 1776, le texte suivant qui a attiré son attention. Rien n'est précisé..., tout est suggéré. Quelque Arcadien de Brest pourrait-il, grâce à une recherche dans les archives de la ville, apporter des précisions sur le drame mystérieux des deux amis ?

De Brest, 14 février 1776,

Le 12 de ce mois, les nommés Chaulin et Fierville, tous deux sergens du corps royal de Marine, division de Brest, ont donné une preuve assez singulière d'indifférence pour la vie.

Liés d'une amitié très étroite, après avoir fait leurs testamens, et écrit des lettres de remerciements au major et à plusieurs fourriers et sergens, ils sortirent sur les onze heures du matin et se rendirent à un quart de lieue de cette ville, où ils se brûlèrent la cervelle. Le sang-froid ne les abandonna pas un moment. Il est probable que Fierville s'est tué le premier, car il était assis le dos contre un fossé et avait le coup à la tempe gauche. Chaulin, plus éloigné, était debout, incliné sur les terres du fossé et blessé au-dessus de l'œil du même côté. Le pistolet était resté dans sa main mais celui de Fierville fut trouvé à côté de lui, rechargé. Chaulin avait encore pris la précaution de suspendre un mouchoir blanc aux branches d'un arbre sous lequel ils allaient se donner la mort, pour indiquer à ceux qui les chercheraient le lieu où ils s'étaient tués.

Dans leurs lettres ils ne témoignent aucun mécontentement du service ; au contraire, ils remercient les officiers des bontés qu'ils ont eues pour eux. Des reproches qu'ils avaient essuyés de leurs familles sur des écarts de jeunesse paraissent les avoir portés à cet excès de désespoir, car avant de se donner la mort ils avaient adressé à leurs pères et mères des lettres où ils se plaignaient amèrement de leur dureté.

On a retrouvé deux cartes, sur lesquelles leurs noms étaient imprimés, et où ils avaient écrit de leur main, dans l'intervalle des noms, la date de leur suicide, dans la forme suivante :

M. FIERVILLE

se sont tués le 12 février 1776

M. CHAULIN

 

Arcadie n°233, mai 1973

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Mon regard sur un saint Sébastien qui cède sa place à sainte Irène

Publié le par Jean-Yves Alt

Si le XVIe siècle exalte la beauté apollinienne de Sébastien, dans le martyre, le XVIIe siècle voit se développer un autre épisode de la Légende Dorée : c'est celui de Saint Sébastien soigné par Sainte Irène.

Laissé pour mort, Sébastien va survivre. Une pieuse veuve nommée Irène, vient, de nuit, recueillir le corps blessé du saint, et l'emmène en sa demeure où elle le soigne. Guéri, Sébastien pourra de nouveau affirmer sa foi devant Dioclétien, qui le condamnera une seconde fois à mort.

Dans ce tableau, Sébastien – fait plutôt rare – n'est pas moribond, mais semble participer aux soins que lui prodigue Irène. Celle-ci, éclairée par la lueur de la lanterne portée par une servante, retire avec délicatesse la flèche plantée dans 1a cuisse du jeune saint.

Une certaine similitude de traits se lit sur les visages de Sébastien et d'Irène, soulignant une même jeunesse, parée de méditative douceur.

Sébastien est en attente. Dans la totale dépendance d'une figure de femme penchée sur lui comme une mère sur un nourrisson, comme une pleureuse sur un cadavre.

C'est bien elle, en effet l'héroïne, le sujet même du tableau ; c'est vers elle que le regard se porte, dans les lueurs de la nuit ou de l'aube.

 

Anonyme (d'après Georges de La Tour) – Saint Sébastien soigné par Sainte Irène à la Lanterne (Copie de la version du Musée des Beaux-Arts de Rouen) – XVIIIe siècle

Huile sur toile, 82cm x 107,5 cm, Musée Municipal d'Evreux (Ancien Évêché)

Pourquoi ce glissement de la figure du saint à la figure de la sainte, c'est-à-dire à la figure de la femme ?

Au XVIIe, les formes de la piété sont en train de changer, sous l'influence de Saint François de Sales. « L'introduction à la vie dévote » mène l'oraison sur la voie de la recherche intime de Dieu. La prière devient l'exercice spirituel majeur dans la mesure où c'est à l'intérieur de l'âme, dans sa profonde intimité, que Dieu se découvre.

Dans leur gémellité à la fois opposée et complémentaire, Sébastien et Irène ne seraient-ils pas une des métaphores de l'union de l'âme à Dieu ? Corps abandonné de Sébastien, trompeur en son apparence corporelle, puisque tout entier livré – comme l'âme dans la prière – à l'Amour Divin, dont Irène serait la médiatrice ?

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Le chemin des hommes seuls, Walter Baxter (1953)

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce roman est divisé en trois parties de longueurs très inégales.

La première partie du roman (jusqu'à la page 60) présente les personnages principaux (le capitaine Tony Kent, son ordonnance Anson, Mlle Helen Dean infirmière et le soldat Goodwin) avant les combats. L'atmosphère birmane est lourde, la marche lente, l'horizon bouché. Les protagonistes de l'histoire sont écrasés et désorientés par l'inanité de toutes choses. Sous un ciel épais et menaçant, ils piétinent dans le néant et l'angoisse. L'isolement des hommes prépare le drame, va le rendre possible et nécessaire.

La deuxième partie (jusqu'à la page 233) fait assister pas à pas, au cours des combats, et dans l'horreur des ténèbres aux lueurs sinistres, des chairs déchirées et souffrantes, à la victoire de l'amour charnel sur la tabou : les nuits secrètes du capitaine Kent et de son ordonnance Anson, car cette guerre birmane a joué le rôle de catalyseur dans l'affrontement de leurs deux natures homosexuelles.

La troisième partie, enfin, détaille de plus en plus cruellement, la revanche du tabou sur ce pur amour – en raison de la faiblesse de Kent, de sa peur, et du lancinant remords, qui le mine et le ruine... Et c'est une marche au supplice. Au suicide…

Tandis que l'ordonnance a laissé à contre cœur son capitaine, toujours digne et discret, le lecteur réfléchit à « ces idées-là », comme Anson disait à son capitaine, lorsqu'il lui reprochait très doucement son tracas et son angoisse au sujet de ce qui leur était arrivé... « Ces idées-là », c'est la réprobation de l'amour charnel de deux hommes. Ce n'est que cela. Et c'est tout cela. Telle est la clé, la charnière, la cause du drame.

Le cadre de ce roman est donc la guerre : absurde dans ses intentions, pitoyable dans sa tactique, confuse dans sa stratégie, un épisode de cette retraite, de cette fuite devant les Japonais.

Une retraite sans héros : des hommes, des hommes seuls, rien que des hommes, et très ordinaires. Abandonnés de Dieu bien sûr, et du « Dieu des armées » ! Des Britanniques, abandonnés de Londres ! assoiffés de thé ! et couverts de crasse, d'insectes et de blessures... Malades, sanglants, au milieu des cadavres, et sous les tirs sifflants, et sous les bombes..., les pieds perdus dans la boue des rivières ou écorchés dans les forêts.

Le seul personnage pur du roman, Anson, l'ordonnance du capitaine Kent, malgré sa simplicité, réfléchit, une nuit, dans cette effroyable solitude, et constate cette carence d'héroïsme :

« Sans doute existe-t-il des êtres héroïques, pensait Anson, s'appuyant sur le coude et regardant une poignée de sable couler lentement entre ses doigts rudes : cette femme, Jeanne d'Arc, par exemple, avait dû être une héroïne. Mais les héros ont toujours quelque chose de particulier ; ce sont des gens qui ont de la religion ou qui croient en quelque chose, ou qui simplement veulent se mettre en évidence. Pour la plupart des hommes, ce n'est guère facile d'être des héros, justement parce que la plupart des hommes ne croient pas à grand-chose, du moins à rien d'important ; ils ne croient qu'en eux-mêmes. Beaucoup prétendent qu'ils croient en Dieu : mais, en réalité, ils n'y croient pas ; ils le disent à peu près comme on dit : "Enchanté de faire votre connaissance", à quelqu'un qui vous est antipathique à première vue. » (p. 220)

Anson est donc toute pureté, toute sincérité, toute tranquillité. Et bonheur, lorsque sa pulsion sexuelle vers tel homme qu'il désire trouve l'écho souhaité.

Tel n'est pas le cas de son capitaine qui, pourtant, « avait eu du désir pour lui » (p. 221), mais qui « se torture l'esprit, complique tout, au point d'exclure de sa vie toute possibilité de bonheur ! » (p. 221). Tout lui interdit le moindre laisser-aller (du fait de son éducation, du conformisme de sa caste, des interdits religieux, etc.) et il a fallu son exil hors de toute civilisation, de toute vie normale, et précisément dans cet enfer de guerre, son isolement effrayant, aux limites de la peur et de la mort, en compagnie de ce soldat, pour que cette force irraisonnée, naturelle, chez lui, de l'impulsion sexuelle pour un semblable, le porte à ce rapprochement dont il n'a entendu très vaguement parler, que comme d'une monstruosité.

Les deux hommes sont dans cette Birmanie hostile, physiquement seuls au cours des extraordinaires péripéties de leur calvaire commun – et ils sont seuls aussi moralement, bien qu'ayant éprouvé et vécu le même amour l'un pour l'autre, bien que l'éprouvant toujours...

Et si l'amour d'Anson s'alourdit de pitié, d'inquiétude et de tristesse, le capitaine de son côté s'enferme de plus en plus dans un cercle d'enfer social (parmi les hommes à femmes), qu'il a construit autour de lui. Sa maladresse, son manque d'écoute intérieure vont faire un carcan, qui finalement l'étouffera et le conduira au meurtre puis au suicide.

Le chemin des hommes seuls, Walter Baxter (1953)

Walter Baxter montre dans quel empêtrement de préjugés mesquins se débat le capitaine Kent, issu de milieux puritains et pudibonds, trop faible pour ne pas emboîter le pas à tous les conformismes d'un club ou d'un mess d'officiers britanniques (ivres chaque soir, du reste, après avoir salué leur reine) – mais respectueux, avant tout, d'une certaine honorabilité. Des êtres minables et méprisables, à quelques exceptions près. C'est à cette espèce sociale que le capitaine appartient, si peu brillant, couard sans se l'avouer, médiocre, quelconque, et que la terreur d'avoir transgressé le tabou pousse jusqu'au meurtre, et jusqu'au suicide.

Kent n'a aucune personnalité. Pour oublier sa vacuité, il boit : whisky, gin et Cognac ! C'est tout ce qu'il a trouvé comme paradis artificiel, paradis pour s'oublier. Lamentable officier, lamentable mari, amant apeuré et avare de sa propre sensibilité. Ligoté, écrasé par l'opinion des autres.

L'auteur décrit, par petites touches imperceptibles, le fait homosexuel. Sa peinture est à la fois fine et dépouillée. Le désir y apparaît peu à peu de la façon la plus naturelle mais la plus irrépressible, sans la moindre précision qui puisse choquer. Le caractère secret et sacré de l'amour charnel y est respecté. Et les réalités y sont pourtant aussi fascinantes que cette discrétion même : telle est la singulière valeur de ce roman.

« Il avait murmuré ces mots d'une voix épaisse. Il enleva rapidement son équipement et le tassa sans soin sous la couverture du dessous, en guise d'oreiller. Il s'aperçut qu'il frissonnait ; non sans de grands efforts, il retira ses sous-vêtements humides et remit sa chemise et sa culotte. Dans l'obscurité il sentit qu'Anson en faisait autant. Ils rabattirent sur eux la couverture du dessus et les canons se remirent à tonner. […] Kent […] se tourna sur le côté, face à Anson. Ils étaient tout près l'un de l'autre, leurs poitrines se touchaient quand ils respiraient, et Kent pouvait sentir sur sa joue et son menton le souffle chaud d'Anson. […] Poussé par une force qu'il ne s'expliquait pas, sans égard pour les conséquences de son acte, et pourtant persuadé que ce qu'il allait faire était au plus haut point honteux et criminel, il passa ses bras autour d'Anson et l'attira contre lui. Ils demeurèrent ainsi sans bouger un moment, puis leurs bouches s'unirent. Kent souleva son épaule afin qu'Anson pût passer son bras autour de lui. Ils restaient serrés l'un contre l'autre. Kent comprenait obscurément que, bien que son corps exigeât davantage ; lui-même ne désirait rien de plus ; il lui suffisait qu'ils reposassent dans les bras l'un de l'autre, et qu'il n'entendît plus la mitraillade ni l'homme qui avait recommencé à crier. Ils restèrent ainsi serrés pendant longtemps. Puis Kent sortit doucement sa main de dessous la couverture et lissa en arrière les cheveux d'Anson. […] Il sentit qu'Anson acquiesçait de la tête. Avec beaucoup de précaution, comme s'il craignait que quelqu'un pût l'entendre, Kent se poussa et se mit presque sur le dos ; alors Anson se rapprocha de lui afin de poser sa tête sur le doux renflement des muscles au-dessous de l'épaule ; Kent glissa de nouveau sa main sous la couverture et leurs doigts s'enlacèrent. […] Une grande confusion régnait dans son esprit ; le remords et la crainte de ce qu'il avait fait le disputaient au plaisir et au soulagement de l'avoir fait. Il était trop épuisé pour pouvoir raisonner avec lucidité ; la seule chose dont il fut certain c'était qu'il redoutait le matin, parce qu'il lui faudrait regarder Anson et supporter son regard. » (pp. 200-201)

Sombre histoire. Tragique et ridicule destinée. Mais, dans le contexte britannique des années 50, authentique, réelle en somme, et très certainement vécue, par quelques européens de cette époque. Un livre donc qui attache, émeut...

■ Le chemin des hommes seuls (Look Down in Mercy – 1950), Walter Baxter, préface de Roger Nimier, traduit de l'Anglais par Jacques Brousse et Andhrée Vaillant, 357 pages, Editions Stock, 1953

La préface de Roger Nimier est disponible dans les commentaires.

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Une affaire de mœurs en Sicile au XVIIIe siècle par Roger Peyrefitte

Publié le par Jean-Yves Alt

J'ai eu le plaisir, il y a une vingtaine d'années, de publier dans Arcadie un chapitre inédit des Clés de saint Pierre. Aujourd'hui, pour les vingt-cinq ans de cette revue qui inscrit son nom au panthéon de l'amour grec, dont son titre est le symbole, je suis heureux d'offrir plus qu'un chapitre inédit de l'Exilé de Capri : le document intégral qui en était le prétexte. Mais je veux féliciter d'abord ici même, comme je l'ai déjà fait dans Propos secrets, notre ami André Baudry et son admirable équipe de collaborateurs, qui ont accompli ce miracle : maintenir, imposer, développer une revue de ce genre en France et en assurer le rayonnement au dehors. Par leur sérieux, leur dignité et leur courage, ils ont contribué à modifier l'esprit public relativement à cette cause qui, deux siècles et demi plus tôt, conduisait ses tenants sur le bûcher et qui est encore pour beaucoup une source de graves difficultés. Au fur et à mesure que progresse à son égard un certain libéralisme, du moins en occident, on voit se propager une réaction tantôt imbécile, tantôt haineuse, qui paraît regretter ces époques révolues. L'histoire que l'on va lire, et qui a pour cadre la Palerme du XVIIIe siècle, n'a pas fini sur un bûcher, attendu l'âge de la plupart de ses héros, mais elle a conduit un adulte aux galères. Elle prouve, en tout cas, que jamais la crainte des pires châtiments n'a pu brider la « contre-nature », c'est-à-dire la nature. Et elle forme une véritable commedia dell'arte, où le raffinement et la drôlerie alternent avec le sacrilège.

J'en ai eu connaissance par un lettré sicilien qui l'avait dénichée dans les archives palermitaines. Ayant su que je me trouvais à Taormina où, durant tant d'années, j'allais écrire mes livres, il m'en envoya gracieusement le texte. Comme je préparais l'Exilé de Capri, j'avais eu l'idée d'y glisser ce récit piquant. Il était difficile qu'on en eût fait hommage à mon héros, pédéraste connu, mais poète à peu près inconnu. Aussi avais-je imaginé qu'un érudit l'eût adressé à Norman Douglas, autre « exilé de Capri », homme de culture et d'une certaine réputation. C'était lui qui en lisait la traduction à Jacques d'Adelswärd-Fersen, au cours d'une de leurs rencontres. Le directeur littéraire de Flammarion, mon éditeur d'alors, m'engagea de supprimer ce chapitre qui lui semblait un hors-d'œuvre et qui n'aura pas perdu sa saveur, dix-neuf ans après, pour les lecteurs d'Arcadie.

Peut-être me sauront-ils gré de leur signaler que l'Exilé de Capri, réédité récemment dans la collection du Livre de Poche, contient un autre chapitre qui avait été supprimé : il fait allusion aux Mémoires du baron Jacques, ouvrage obscène qui vit le jour après le scandale de mon héros en 1903, et à la Lettre à M. Jacques d'Adelswärd, publiée à la même date par Laurent Tailhade, futur collaborateur d'Akadémos, revue de celui dont il partageait les goûts et qu'en ce temps-là il vitupérait – ce sont des contradictions qui arrivent. Je n'ai pas ajouté à cette réimpression l'histoire sicilienne. Tout bien pesé, en effet, je ne voulus pas la réduire aux proportions d'un chapitre, ce qui m'obligeait, non seulement de la raccourcir, mais d'en supprimer les commentaires.

C'est donc une traduction in-extenso que je publie. Le hors-d'œuvre devient plat de résistance. Le dessert, on le verra, est composé d'abricots, bien juteux et bien charmants. Gageons que ces aventures, lorsqu'elles se produisirent, avant de se terminer désagréablement, ont réjoui, dans sa tombe de porphyre à la cathédrale de Palerme, Frédéric II de Hohenstaufen, l'empereur pédéraste.

Relation d'un conventicule de vilains jeunes gens, impudents chasseurs de jouvenceaux, découverte à Palerme au début de l'année 1746.

« Il y a plus de deux ans qu'une bande d'exécrables jeunes gens s'était mise en mouvement et était allée sur les pentes du mont Pellegrino pour créer une espèce de congrégation dont la fin était de donner la chasse aux beaux jouvenceaux pour les corrompre. L'assemblée commença par la lecture d'une introduction ou proème, comme cela est attesté, puis on lut la liste alphabétique des jouvenceaux à séduire. Le chef de cette assemblée était un abbé étranger à l'île, qui résidait alors à Palerme pour y étudier la médecine et qui, présentement, à cause d'un excès qu'il commit, a pris la fuite. Cet excès fut à l'origine de la découverte e cette assemblée, jusque-là occulte. L'excès avait consisté retirer chez lui à male fin, pendant deux ou trois jours, un jeune garçon, élève du collège, qui avait fait une fugue de chez ses parents à la suite d'une dispute avec son père. Ce jeune garçon, l'abbé l'avait donné ensuite à un page, son ami, pour le leur ramener.

« Ceux qui se qualifiaient « fondateurs » de cette assemblée, étaient de dix à douze jeunes gens, presque tous de banque ou d'écriture et parmi les premiers aussi l'infâme Sarullo, cocher, condamné ensuite aux galères comme célèbre sodomite. L'assemblée avait divers visages et comportait plusieurs offices ou emplois, relatifs à l'infâme chasse et à la prostitution des malheureux jeunes garçons. Ils n'eurent pas horreur de l'appeler souvent « Congrégation sacrée » et ils invitaient à s'y enrôler, en disant à ceux qui refusaient qu'ils étaient des méchants, puisqu'ils refusaient de s'agréger à la « Sacrée congrégation ». Il n'y manquait pas la profanation de la plus sainte hiérarchie ecclésiastique. Il y avait les « souverains pontifes » et les « cardinaux ». Ceux-ci disaient conférer les ordres sacrés à ceux-là et une telle ordination consistait à passer par leurs mains.

« On prit en outre l'idée de « marchés » dans lesquels étaient des acheteurs et des vendeurs de fruits. On nommait « fruits » les jeunes garçons qu'il fallait soumettre à leurs désirs abominables et on les désignait aussi du nom particulier d' « abricots ». Un de leurs chefs se vantait d'avoir composé un livre ainsi intitulé : le Fruit à bon marché, en dépit des marchands.

Cette congrégation prit également un air d' « académie » par rapport à diverses compositions qui se faisaient entre eux, si impudiques que certaines d'entre elles auraient fait rougir jusque dans les lupanars. Un jeune homme qui, pour son malheur, entra quelques mois dans cette assemblée, interrogé à quoi visaient ces réunions, n'eut pas le courage de le dire et demanda à l'écrire, tellement il lui semblait honteux de raconter ces ultimes vilenies. Parmi les compositions, trois étaient les principales : un « panégyrique », comme ils disaient, que chacun récitait par cœur et dont le résumé était que « nous sommes venus au monde pour faire ces excès détestables », une « élégie », description principalement d'accouplements de garçons entre eux, et une « épigramme » où les choses religieuses étaient mêlées à ces ignominies sous des allégories variées. Il n'est pas croyable combien la récitation de ces morceaux poétiques servait à éteindre toute ombre de pudeur.

« Il y avait en outre comme une espèce de « tribunal » dont le but était d'assassiner l'honnêteté des jeunes garçons. Les officies étaient variés : « reviseurs », « Quinte Curce Rufus » (1), « juges », « théologiens », « maîtres-notaires » et « argousin royal ». Les « reviseurs » étaient les observateurs des jeunes garçons qui passaient dans les rues. A ceux qu'on estimait bons à séduire, on expédiait les « refus » en vue de les persuader. Pour cette fin, s'employaient aussi les « théologiens », qui devaient convertir les obstinés et résoudre les cas de conscience qui pouvaient se présenter. Les « refus » conduisaient les jeunes garçons séduits aux pieds des juges ; ceux-ci fixaient les prix qu'on les paierait et le « maître-notaire » dressait un tel catalogue. L' « argousin royal » était pour les entreprises plus ardues. Le résultat de telles embûches était grand. A propos des prix, circulait une liste qui commençait à cinq sous jusqu'à cinq écus, et il arrivait quelquefois une dispute autour de ces prix, ou parce qu'ils étaient trop bas ou parce qu'ils étaient excessifs. Cette liste qui allait de main en main, était aux dépens de la réputation de tant de jeunes gens ou séduits ou à séduire. Il y en eut qui eurent l'idée de la faire imprimer pour la commodité de qui voulait pécher, ayant ainsi sous les yeux à qui l'on pouvait s'adresser et à quel prix. Peu s'en fallut qu'elle ne sortît vraiment des presses.

« Le dernier et peut-être plus expressif symbole de cette assemblée encore impunie était le terme d' « abattoir » et de « victimes ». On disait donc en latin burlesque « Congrégation des égorgeurs » (Congregatio scannatorum) et l'un de ces plus scélérats assassins qui sacrifiait les jeunes gens à la licence suprême, s'appelait le « boucher du diable ». On le surnommait aussi le « prince de tous les égorgeurs ». En fait, cet « abattoir » diabolique a été très funeste et très abondant, car il s'étendait aux jeunes gens hors du collège, en attirant ceux qui étaient témoins de vue ou d'ouïe.

« On pourrait illustrer ces détails extravagants par une allusion historique propre à notre île et dire de ces séducteurs acharnés ce que dit Cicéron de certains émissaires de Verrès dans son livre IV, où il l'accuse des excès commis en Sicile « On les aurait pris vraiment pour des chiens de chasse ils flairaient et exploraient partout de telle sorte qu'ils trouvaient de quelque façon, tantôt en menaçant, tantôt en promettant, tantôt par les esclaves, tantôt par les hommes libres, tantôt par un ami, tantôt par un ennemi. Tout ce qui leur plaisait, était destiné à être perdu. » Les jours principalement consacrés à l' « abatage » des jeunes écoliers du collège, étaient surtout les jours de fête, quand ceux-ci ou bien allaient à la maison professe pour la communion générale ou sortaient de la congrégation le matin et du catéchisme dans l'après-midi.

« On put dire aussi qu'ils se comparaient à des « oiseleurs » par rapport à un certain sifflement qu'ils nommaient « la sourdine ». C'était un sifflement sourd et pénétrant, employé dans les lupanars de Naples pour appeler les courtisanes. Nos « oiseleurs » s'en servaient à l'adresse des séduits ou de ceux qu'ils voulaient séduire. Et on l'a entendu plusieurs fois jusqu'à l'intérieur du collège, ce qui fut un scandale public et pour lequel il y eut des châtiments sonores (2). On ne peut imaginer l'effronterie avec laquelle on utilisait ce signal dans la rue Cassaro entre les jeunes gens de comptoir, dont beaucoup sont atteints de cette peste.

« Ces éhontés fanatiques d'impureté ont eu divers lieux où ils se réunissaient pour pécher en société, sinon jusqu'aux dernières limites, du moins pas seulement en restant dans les premières. Et le fait de pécher en société servit beaucoup à ôter toute rougeur au vice. Ces lieux en été furent le plan de la Loge, le bastion de la porte de Carini, la rue des Méchants, devant la Gancia, le plan de Saint-Erasme, les fossés sous le mont Pellegrino et ailleurs. Dans certains cas, le jour, et dans d'autres, la nuit. Quelquefois ils se réunissaient nombreux en barque. L'hiver à portes closes, surtout dans l'appartement de cet ecclésiastique étranger que l'on dénommait le « souverain pontife » et le « maître-notaire » et qui était en fait le chef de la brigade scélérate. Il fut même sur le point de louer une maison entière où, l'hiver, on aurait passé les soirées à pécher à l'aise. Il s'en occupa et je ne sais pour quelle raison cela ne se fit point.

« Les maximes abominales ne manquaient pas. Souvent les plus exécrables horreurs s'appelaient « le saint mariage ». Certains tournaient en dérision la malice du péché, d'autres le sacrement de la confession en disant : « Qu'est-ce que c'est péché et péché ? Qu'est-ce que confession et confession ? » (3). Certains d'entre eux avaient coutume de dire en faisant allusion à ces excès : « Une petite quantité ne rompt pas le jeûne. » Tel, qui se prétendait cousin du diable, disait à son compagnon : « Je t'accompagnerai jusqu'à la mort, ensuite dans l'enfer, où je te ferai donner un office », et cent autres maximes ou facéties impies et scélérates qui, même si elles perdent de leur malice intrinsèque lorsqu'elles sont employées par des personnes très jeunes et en vue d'allumer le feu de l'impureté ou de le fomenter, ne laissent pourtant pas d'indiquer à quelle faction appartenaient tous ces suppôts d'une secte d'athées, de libertins, d'assassins, de bandits, de voleurs. Ce dernier terme leur convenait, puisqu'ils avaient besoin d'argent et que les chefs marchaient armés, certains avec des armes à feu.

« On a eu la preuve de tout ce que l'on vient de raconter par plusieurs jeunes gens qui n'avaient pas plus de dix-huit ans et qui ont été dans ces réunions, ou comme séducteurs ou comme séduits. Les accusations les plus variées ont été si conformes, si concordantes et d'un contexte si stupéfiant, qu'il n'y a rien à y ajouter.

« Certaines dépositions ont été faites sous serment. Il a fallu se donner beaucoup de mal pour tirer ces informations de jeunes garçons timides et pleins de mille ombres. Mais la chose est allée si heureusement et si secrètement qu'un des chefs qui, sur quelque rumeur qui courut lors de l'enlèvement du jeune garçon dont on a parlé, s'était réfugié en lieu sacré, était revenu ensuite chez lui. Et dernièrement il a osé, avec des insultes, prétendre que, malgré les jésuites, toutes choses resteraient calmes et il a ajouté des menaces contre eux en disant que, s'ils se mettaient à remuer cette affaire, il serait prêt à les noircir et à employer même un stylet qu'il portait et qu'il a montré dans cette conjoncture.

« Pour terminer, il faudrait mettre ici en lumière le grand massacre des innocents, l'impudence qui va à visage découvert, les invitations à pécher qui se faisaient sans ambages ni exorde, les discours scélérats et l'ardeur que donne la hardiesse procurée par le vice. Mais ce serait trop long. Pourtant, en guise de conclusion, il ne sera pas déplacé d'évoquer un fait de l'histoire romaine où l'on trouve plusieurs traits de ressemblance avec le cas présent et dans lequel le sénat romain montra que de semblables assemblées d'infâmes séducteurs de la jeunesse, doivent être l'objet de la plus grande vigilance pour qui préside au gouvernement de la République... »

L'auteur anonyme de cette relation cite ensuite le passage de Tite-Live tiré de son XXXIXe livre et qui a trait à l'histoire des bacchanales. Il se réfère également à l'ouvrage de Mathæo Ægyptio publié à Naples en 1727 et qui reproduit le sénatus-consulte relatif à la suppression de ces orgies, d'après une table de pierre du musée impérial de Vienne. Je dirai en passant que je possédais un in-folio en vélin de l'édition de 1729 de ce texte et c'est le numéro un du troisième catalogue de ma vente de livres du 1er février 1977. J'ai eu souvent plaisir à déplier les grandes feuilles, chargées de lettres romaines, de cette inscription préfigurant l'histoire sicilienne que je viens de traduire.

Avant de résumer le texte de Tite-Live, je ferai quelques commentaires. Relevons d'abord l'allusion à « l'abbé étranger à l'île » que l'on donne comme le chef de la Combriccola di Giovinastri, inverecondi cacciatori di giovinetti. J'ai maintes fois relevé, et même dans la Jeunesse d'Alexandre, cette propension à attribuer toujours à des étrangers l'origine de la pédérastie dans un pays quelconque. Où va se nicher l'amour-propre national ?

La « sacrée congrégation » des sodomites de Palerme, présidée par ce fameux « abbé étranger à l'île », nous rappelle la « confrérie » ou « cabale » du même genre créée, un siècle plus tôt, à la cour de Louis XVI par de jeunes seigneurs, fort spirituels et fort huppés — le duc de Gramont et son frère le comte de Guiche, Tilladet, chevalier de Malte (les chevaliers de Malte étaient adonnés à la sodomie, comme l'avaient été les templiers), le marquis de Mani-camp, qui « avait plus d'expérience qu'aucun dans le métier... ». Il y eut même parmi eux un prince du sang, Vermandois — « dont il n'est pas permis de révéler le nom », nous dit Bussy-Rabutin dans la France devenue italienne, mais Il n'est pas de secret que le temps ne révèle –, et à qui le roi « fit donner le fouet en sa présence », lorsque la chose eut été découverte. Les autres ne furent pas envoyés aux galères, comme le malheureux cocher de Palerme, mais « relégués dans des villes éloignées de la cour ». Un des articles que notre ami Marc Daniel a réunis en une plaquette intitulée « Hommes du grand siècle », fait allusion à ces événements. Il ne cite pas l'ouvrage qui est la suite de la France devenue italienne : Anecdotes pour servir à l'histoire des Ebugors (anagramme de « bougres »), dont je possédais un exemplaire, n° 15 du catalogue de ma « Bibliothèque singulière », c'est-à-dire érotique, où la notice de l'expert le déclare « ouvrage presque introuvable ». Ce livre était dans sa reliure ancienne en demi-maroquin rouge et, quand je le feuilletais, je songeais aux « chevaliers de la manchette » qui avaient eu le même plaisir depuis 1733, date de l'impression, plaisir qui est aujourd'hui celui d'un autre...

Passons maintenant à l'examen des lieux. Le Cassaro où retentissait le « sifflement », racoleur des jeunes sodomites, est l'actuel Corso Vittorio-Emmanuele qui part de la place des Quattro Canti. Le nom de Cassaro lui venait de l'arabe « Kars », château. En suivant cette rue, au nord-est du côté de la mer, on trouve le collège Massimo des jésuites qui était la pépinière des jeunes « abricots ». C'est actuellement la Bibliothèque nationale et le lycée Victor-Emmanuel. Le plan de la Loge, toujours dans ce quartier des Quattro Canti, est sans doute la place Garraffello, où se trouve l'ancienne loge des Génois, sur la façade de laquelle est un buste de Charles-Quint. La porte de Carini où était le bastion bien fréquenté, est, au nord-est, voisine de la villa Philippine, qui devait être aussi un lieu propice : on sait qu'en Italie, villa signifie le plus souvent jardin. Palerme possède la villa ou jardin d'Aumale, située à l'extrémité septentrionale du Cassaro. Par conséquent, la France reçoit là une teinture de pédérastie sicilienne. Elle est d'ailleurs également présente dans la cathédrale par le noble tombeau du roi Roger II, prédécesseur de l'empereur Frédéric II. La rue des Méchants a évidemment changé de nom, mais le texte semble la placer non loin de la Gancia, autrement dite église Sainte-Marie-des-Anges : elle est près du jardin botanique. A noter que, dans le voisinage, est Sainte-Marie-du-Spasme, dont le nom devait prêter à bien des plaisanteries chez les « scélérats » : c'est là qu'était conservé le tableau de Raphaël : Jésus tombant sous la croix, surnommé le « Spasme de Sicile ». Ajoutons pour la drôlerie que, dans le mur du couvent annexe de l'église de la Gancia, fut ouvert en 1860 un trou qui permit au patriote Francesco Riso et à ses compagnons de s'échapper après leur révolte contre les Bourbons et que cette ouverture se nomme « le trou du salut ». Tous ces noms semblent vraiment évoquer la Combriccola découverte en 1746. La rue Maison-Professe existe encore, dans ce quartier des Quatro Canti, avec son église de Casa Professa, où eurent lieu tant de communions sacrilèges de nos petits « séduits ». La maison professe des jésuites, sur lesquels un des chefs de la Combriccola laisse planer de menaçants soupçons, est aujourd'hui la bibliothèque municipale. Le plan de Saint-Erasme est le quartier de la gare (station de Saint-Erasme), près du port du même nom et du jardin public La Flora ou villa Giulia. Le mont Pellegrino est tout proche de Palerme. Espérons toutefois que les scélérats n'allaient pas hanter la grotte de sainte Rosalie qui est transformée en chapelle. Mais peut-être que le terrible « sifflement » s'y faisait entendre les jours de pèlerinage.

Il est naturel que l'auteur du mémoire se soit référé à l'histoire des bacchanales, supprimées par le sénatus-consulte de l'an 186 avant J.-C., c'est-à-dire cent trente-sept ans après la mort d'Alexandre le Grand, dont la mère était initiée aux mystères de Bacchus. Leur secret fut découvert grâce à un jeune homme, Ebutius (adolescens, dit Tite-Live), fils de chevalier, mais élevé par des tuteurs, et à sa maîtresse, la courtisane Hispala Fecenia, qu'il avait informée de sa prochaine initiation aux bacchanales. « En conséquence, dit l'historien, il devait observer pendant dix jours une continence rigoureuse. Le onzième, après avoir sacrifié et s'être baigné, il serait mené au sanctuaire. » Fecenia le conjura de ne pas se prêter à cette initiation : ayant, lorsqu'elle était esclave, assisté à ces cérémonies, elle avait vu ce qui se passait. « Elle savait que c'était l'officine de toutes les corruptions et que depuis deux ans on avait établi que l'on n'initiait personne au-dessus de vingt ans. » (Cela permet de constater qu'Ebutius était bien un « mineur ».) « Dès qu'on y était introduit, on était livré comme une victime au prêtre. Il vous menait dans un lieu qui retentissait de hurlements, du chant d'une symphonie et de la pulsation des cymbales et des tambours, pour qu'on ne pût entendre la voix de celui à qui on faisait subir le stupre par la violence. »

Le consul Spurius Postumius, indigné de ces révélations, monta à la tribune aux harangues : « ... Si vous saviez à quels âges les mâles sont initiés, non seulement vous auriez pitié d'eux, mais vous en auriez honte. Pensez-vous, citoyens, que des jeunes gens initiés par un tel sacrement fassent des soldats ? que l'on puisse confier des armes à ceux qui sortent de ces sanctuaires obscènes ? Ceux-là, couverts de leur stupre et de celui des autres, lutteront-ils par le fer pour défendre la pudeur de vos femmes et de vos enfants ? » Notons que c'est dans ces mêmes années que les Romains venaient de subjuguer les Liguriens et les Gallo-Grecs et qu'ils s'apprêtaient à vaincre Annibal à Zama. Mais il est de règle que les défenseurs de la chose militaire condamnent l'homosexualité, comme si elle dévirilisait le soldat. Ne refaisons pas pour eux la liste éternelle de tous les grands capitaines qui ont illustré l'homosexualité..., à commencer par Alexandre le Grand.

Il est intéressant de relever que les instigateurs de ces bacchanales, qui groupaient plus de sept mille personnes des deux sexes, dont beaucoup étaient du plus haut rang, étaient un homme de la plèbe romaine, Atinius, un Etrusque, Opiternius, et un Campanien, c'est-à-dire un Napolitain, Minius Cerrinius. Il ne semble pas qu'ils aient été condamnés à la peine capitale : on nous dit que Minius Cerrinius fut conduit à la prison Ardéatine « et gardé si étroitement qu'il ne pût ni s'enfuir ni se donner la mort ». Quant aux récompenses, Fecenia reçut l'autorisation d'épouser un homme libre et... tenez-vous bien, Ebutius l'adolescent obtint la solde de vétéran et l'exemption du service militaire.

Tite-Live nous dit, du reste, que, si les sanctuaires des bacchanales furent détruits, on ne laissa pas moins subsister ceux de Bacchus lui-même. Les lecteurs de la Jeunesse d'Alexandre ont pu apprendre que ce dieu avait eu dix mignons, et, comme l'un d'eux fut Achille, on ne saurait dire que cette expérience juvénile eût privé de courage le héros de la guerre de Troie, amant et aimé de Patrocle. Le dieu du vin et du plaisir continua donc de protéger la pédérastie romaine, comme sainte Rosalie continue d'absoudre la pédérastie palermitaine.

(1) On voit l'équivoque entre Ruffian et Rufus, patronyme de l'historien Quinte-Curce. Puisqu'il s'agissait principalement d'élèves du collège des jésuites, cette plaisanterie avait été facile à trouver.

(2) Allusion évidente soit à des soufflets, soit à des fouettées, ce qui eût semblé frapper à la source du mal.

(3) La première question semble désigner la masturbation mutuelle, la seconde la sodomie ou plutôt le coït buccal, comme le laisse entendre la citation suivante qui est une phrase du droit canon, relative à la quantité de boisson ou de nourriture qui ne rompt pas le jeûne pour la communion.

Arcadie n°301, Roger Peyrefitte, janvier 1979

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Un amour d'arbre, Jean Chalon

Publié le par Jean-Yves Alt

C'est sous la forme d'un conte de fée que Jean Chalon renoue avec cette vieille tradition littéraire qui consiste à rendre hommage aux arbres, ces végétaux, objets de séduction. Ce conte de fées pour adultes privilégiés et avertis doit se lire comme un récit initiatique, avec ses élans d'humeur, ses extases et ses excès.

Pierre, fils unique, n'a qu'une passion depuis son enfance : les arbres. Cet amour congénital, entretenu par un père pépiniériste, s'exprime par un culte exclusif, de la racine jusqu'à l'écorce.

Habité par le « démon des arbres », on le surprend souvent en compagnie de celui qu'il considère comme son jumeau, un jeune arbre planté sur une colline par son père, le jour de sa naissance et avec qui il obtient son premier plaisir : « Cette mousse légère qui naquit de leur union scella définitivement son alliance avec le monde végétal. »

Garçon solitaire, rejeté par ses camarades, heureux de jouer avec les arbres, persuadé d'avoir la sève dans ses veines à la place du sang et fort de ce pouvoir tellurique qui l'aide à mieux vivre son anticonformisme, Pierre refuse l'amour des humains. Il n'accepte que l'amitié à condition que celle-ci soit fondée sur un même attachement, une même vénération pour les arbres. Ainsi, encouragé par Diane, sa marraine, amie elle aussi des arbres, il voulut découvrir les voluptés végétales du Sri Lanka. Et pour ses 18 ans, le voilà parti dans ce fabuleux pays, au sud de l'Inde, où les arbres semblent être les réincarnations de Bouddha, avec en poche l'adresse de la Société secrète des Arbres et du Secret, présidée par Alexandra. Pendant trois mois, Pierre vivra aux côtés de cette initiatrice aimant les arbres, les religions, les hommes et les femmes et qui épousa jadis un lord anglais, petit ami de son père avant de se marier une première fois.

Jean Chalon aime les situations les plus audacieuses. Et ce n'est pas fini, il campe une Judith qui se vante d'avoir été la maîtresse du grand Mao Tsé-toung, dépeint un jeune homme marié narcissique qui se préfère en se regardant nu dans un miroir et qui finira par coucher avec un sosie américain, recommandé par sa femme, qui elle-même se jettera dans les bras de sa plus intime amie.

Mais Pierre est au-dessus de tout cela. Il préfère se consacrer à son musée des arbres et écrire des poèmes à leur gloire. Car Pierre fait partie de cette race d'idéalistes et de romantiques qui trouvent leur plus grand plaisir dans une cause vouée à l'échec.

Pierre, l'amoureux des arbres, apparaît comme le dernier des sages en proie à la vacuité des sentiments. Il en mourra. Une mort volontaire et sublime qui achève cet éloge des arbres, où la fantaisie, l'ironie, l'aventure et aussi le tragique se mêlent sans lasser.

■ Éditions Plon, 1983, ISBN : 2259011063

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Marcel Jouhandeau et le mouvement « Arcadie »

Publié le par Jean-Yves Alt

« […] je ne rougis pas d'être attiré par mon propre sexe, mais je le suis à ma manière et je voudrais être seul à l'être. C'est dire qu'à mon avis, si l'homosexualité n'est pas exemplaire, elle peut être admise seulement comme exceptionnelle. Rien ne m'est plus désagréable que la société de la plupart des gens qui partagent mes goûts [...]. Je trouve l'air irrespirable, dès que trois homosexuels sont réunis [...]. J'ai des amis homosexuels, mais chaque fois que ceux-ci se réunissent sous ce signe, je m'éloigne. Les congrès d'Arcadie me sont odieux [...]. Je refuse de m'associer à cette sorte de mouvement. La nature de ces mœurs exige qu'elles restent secrètes, en marge. Ce n'est pas un article d'exposition. La plupart des homosexuels ne savent pas se conduire [...]. »

Marcel Jouhandeau

in Jacques Danon, Entretiens avec Élise et Marcel Jouhandeau, éditions Belfond, 1966, page 54

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