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Etre un homme par Michael Cunningham (Nouvelle)

Publié le par Jean-Yves Alt

Il y a quelques années, j'ai fait la connaissance d'un homme du nom de Buck Angel, qui était né femme. Aujourd'hui, naturellement, il n'est pas inhabituel de rencontrer des hommes qui sont nés femmes.

Au contraire de la plupart des transgenres, Buck avait choisi de devenir un homme tout en conservant sa partie féminine centrale.

Nous avons l'habitude de filles avec une bite. Un garçon avec une chatte est plutôt une rareté.

Buck, qui vit à San Francisco, était la vedette de la Black Party, une fête qui a lieu tous les ans à New York dans le gigantesque et crépusculaire Roseland Ballroom, attirant une foule innombrable, composée presque uniquement d'homosexuels, et qui dure jusqu'au petit matin.

On l'appelle « black » parce que la plupart des hommes s'y rendent harnachés de cuir noir, avec jambières, bandeaux de poignet constellés de clous chromés et autres accessoires sadomaso. Certains sont de vrais affolés du cuir (tout comme leurs amants). D'autres gardent leurs tenues rangées dans un coin, et ils ne les sortent qu'une fois par an. À la Black Party, un type peut donner l'impression d'être un adepte de la machine à plaisir alors qu'il passe la plupart des 364 autres soirées de l'année à regarder la télévision avec son partenaire, quand les enfants sont couchés. Cependant, durant la nuit de la Black Party, maris et pères s'arrangent pour avoir l'air aussi machos et menaçants que tous les autres. J'avais vaguement entendu parler de Buck Angel. J'étais intrigué. Je fus donc enchanté d'apprendre qu'un de mes amis le connaissait plus ou moins, et pouvait me présenter à lui dans les coulisses avant que Buck se produise et danse nu devant les foules.

Je ne sais pas exactement ce que je m'attendais à trouver chez Buck, mais j'imaginais une sorte d'hétéromorphisme, une apparence sans nature précise. Je me figurais une personne en combinaison couleur chair, moulante comme une seconde peau qui, dans le cas de Buck, aurait été son vrai corps.

Lorsque nous nous fûmes faufilés en douce derrière la scène, mon ami et moi, je ne fis pas particulièrement attention à un gars musclé et tatoué, vêtu en tout et pour tout d'un slip de cuir, qui passait à proximité. Je présumai qu'il s'agissait seulement d'un des officiants de la Black Party. Outre leur harnachement, les hommes qui y participent se caractérisent par leurs muscles et leurs tatouages, leurs cheveux ultra-courts et une barbe de trois jours. C'était un de ceux-là.

Mon ami l'appela : « Hé, Buck, y a ici quelqu'un qui voudrait te connaître. »

Buck se retourna, sourit, tendit une grande main masculine, plus forte que la mienne (bien que j'essaye de ne pas trop me focaliser sur les questions de taille). Il dit : « Hey », d'une voix de mec, cordiale. Je répondis par un même « Hey ».

Nous n'avions pas grand-chose à nous dire, et Buck était attendu sur scène deux minutes plus tard. Je me crois volontiers capable de converser avec à peu près tout le monde, mais devant Buck, je ne trouvai pas mieux qu'un : « Est-ce que tu te plais à New York ? »

Buck m'assura que oui. Je prononçai peut-être encore trois mots sur le temps à San Francisco.

J'étais pétrifié. Buck, incarnation de la camaraderie masculine, me dit qu'il avait été ravi de me connaître, qu'il espérait que je m'amuserais à la Black Party et puis, hey, désolé mon vieux, il faut que j'aille gagner ma croûte.

Le regardant partir, j'eus une vue claire de son dos musclé, de ses hanches étroites et de son cul masculin parfait.

Buck n'était pas seulement un homme absolument convaincant. C'était un homo absolument convaincant, d'un certain type. Des biceps de la taille d'un pamplemousse, ceints de tatouages tribaux en épi. Des cheveux coupés à la militaire, assez courts pour qu'on voie la peau rose brillante de son crâne.

Pourtant, Buck avait autrefois été une fille. Une jolie petite fille. (Je consultai naturellement Google par la suite.) Je n'imaginais pas qu'il fût possible de transformer non seulement son corps, mais sa personnalité. Buck est un homme. Si vous le rencontrez sans connaître son histoire, cela ne fera aucun doute. C'est un homo, beau mec, en superforme, amical et macho.

Ce soir-là, je me mêlai à l'assistance pour voir Buck en action. Il apparut sous un tonnerre d'acclamations et de cris poussés par la foule. Il eut un large sourire - ce n'était pas un de ces gogo dancers désinvoltes, genre regardez-comme-je-suis-beau, qui cherchent à dominer la scène. Il se mit à bouger en rythme, et arracha sans effort son Speedo d'un seul geste. (Le velcro a révolutionné le strip-tease.)

Oui, entre ses jambes, il y avait, oui, un vagin. Sans aucun doute.

Nous aimons tous, en tant qu'espèce, nous réinventer. Walt Whitman, maître d'école et à l'occasion journaliste de Long Island, commence à écrire de la poésie à plus de trente ans, se laisse pousser la barbe, noue un bandana autour de son cou et parcourt les rues de Manhattan, déclamant : « je chante le corps électrique. » Il devient une icône.

Margarita Carmen Cansino, une Latino-Américaine de Brooklyn, se teint les cheveux en roux et devient Rita Hayworth. Efflanqué, banal, le petit Farrokh Bulsara, sans don particulier pour le chant, quitte Zanzibar pour suivre une école d'art à Londres, entre pour s'amuser dans un orchestre minable et devient Freddie Mercury. Robert Zimmerman part des faubourgs du Minnesota et débarque à New York, où il devient Bob Dylan, mélange de Woody Guthrie, James Dean et des idées du jeune Robert sur ce que doit être un troubadour avec les pieds sur terre. Ce ne sont pas de simples rôles d'empru

nt. Ce sont des transformations. Ces gens sont devenus les personnages qu'ils ont inventés. Margarita Carmen Cansino ou Robert Zimmerman n'existent plus. Il n'y a plus de Farrokh Bulsara. Sur les photos anciennes, ils ressemblent à leurs propres ancêtres.

Cette nuit-là à la Black Party, applaudissant Buck au milieu d'une foule d'hommes nés hommes, et qui ressemblaient plus ou moins à Buck, je me rendis compte que ces mâles biologiques – barbus, musculeux et tatoués – appartenaient à une catégorie de ce que j'appellerais les travestis de chair. Beaucoup d'entre eux avaient été de gentils petits garçons. Beaucoup d'entre eux avaient été trop gentils, à leurs dépens, tyrannisés par les petites brutes qui prolifèrent partout dans le monde.

En grandissant, ils sont devenus autres. Ils ont transformé non seulement leur corps, mais leur nature. Ils étaient plus masculins que la plupart des hétéros.

On est forcé de se demander s'ils n'ont pas pris pour modèles ces mêmes types qui, des années auparavant, jouaient à la gribouillette avec leur lunch box, planquaient leurs cahiers ou leur plongeaient la tête dans la cuvette des toilettes. Qui pourrait les blâmer d'avoir voulu devenir quelqu'un que plus personne ne tyranniserait ?

Au cours de leurs transfigurations, pourtant, ils ont développé un talent d'imitateurs égal à celui de Judy Garland ou Bette Davis. Version Butch. Mais quand même.

Que penser, alors, du père de famille banlieusard qui fait la queue à la caisse du supermarché en polo et chaussures de bateau ? Est-ce vraiment ce qu'il veut porter ? Peut-être ne se préoccupe-t-il pas de ses vêtements. Mais n'est-il pas là en train de jouer un rôle ? Si j'ai l'air d'un père de famille normal, je serai un père de famille normal.

Ru Paul a dit un jour : « Nous naissons nus, et tout ce qui vient ensuite est déguisement. » je pourrais ajouter : tout costume immédiatement identifiable est travestissement, par définition. Le marché n'est pas très prometteur pour les gogo dancers qui se débarrassent en tournoyant de leur polo et de leurs chaussures de bateau. Mais si un gogo dancer arrivait sur scène dans ce costume, vous sauriez immédiatement qui il prétend être.

Qu'importe.

Là, cette nuit, dansant avec un enthousiasme délirant, on assistait au summum de l'invention de soi-même : la petite fille devenue un homme. Vous pourriez dire, bon, pas tout à fait, pas entièrement. Et tout aussi facilement, oui, entièrement. Vous pourriez dire que Buck a prouvé que la masculinité ne dépendait pas de la possession d'une bite et d'une paire de couilles. Vous pourriez dire que Buck témoigne à l'évidence que la masculinité, la vraie masculinité, n'est pas en réalité une question d'organes génitaux. C'est un costume qui épouse votre peau et, en fin de compte, pénètre votre être même.

Nous autres hommes, à la vérité, que sommes-nous, en fin de compte ?

Michael Cunningham

in Etre un homme, 75 auteurs réunis par Colum McCann, Editions Belfond, juin 2014, ISBN : 978-2714458636, pp. 107 à 113

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New York rage, Bruce Benderson

Publié le par Jean-Yves Alt

Nancy Reagan débarque chez des fumeurs de crack. Pas croyable ? Pourtant vrai. Digne et compréhensive, elle ne fait que passer, entre deux cérémonies officielles. Son ourlet s'est défait, peut-on réparer le dégât ? Comme on est tout près de Times Square, le quartier des travelos, on se demande si cette Nancy-là est la vraie.

Suspense... jusqu'à ce qu'elle s'installe aux toilettes. Que voit-on alors par le trou de la serrure ? Une farce grosse comme ça !

C'est dire le ton et le style, la folie et le délire, l'invention et la liberté de ces dix nouvelles qui composent le recueil « New York rage » de Bruce Benderson.

Voici, en vrac, un homo qui couche avec un ex-taulard qui se fait défoncer, un éditeur célèbre qui affabule sur un petit voyou, un père de famille honorable, passablement attiré par son fils adoptif toxicomane jusqu'à le rejoindre dans la drogue...

Scènes de baise nettes et crues, tabous envoyés au diable, putes, gigolos, truands de tout poil, voilà tout l'univers de Bruce Benderson.

« On souhaiterait ne jamais être autorisé à toucher, admirer, embrasser les muscles plats de l'estomac, les seins érigés, la touffe de poils noirs. Savoir ce que ça me ferait de toucher son visage, la balafre sur sa pommette, son masque dur, impassible, les yeux comme deux joyaux sombres, les narines frémissantes, les lèvres plissées, masque glacial d'indifférence, d'habitude perdu dans l'ombre. »

New York rage, Bruce Benderson

Fiction savoureuse et récits loufoques certes, mais aussi une manière violente de désamorcer toutes les bombes souterraines du racisme et de la ségrégation : un livre amplement voué à la transgression, alerte et vindicative.

C'est aussi un bel hommage exalté à New York :

« A cet instant, je me sentais partie intégrante de cette ville immense. J'étais aussi grand qu'elle, aussi fatal, aussi explosif – aussi difficile à tuer. »

Les homosexuels sont omniprésents dans ces histoires, à croire que le désir c'est toujours la fringale du phallus.

Monde de la nuit et de l'épate, « New York rage » semble écrit sur le vif tant le langage colle au réel :

« Je vais te foutre en l'air, sucre d'orge. Je suis une pute et une dealeuse. Tu sais bien. Je vais te planter tout de suite, sale pédé blanc. »

■ New York rage, Bruce Benderson, traduit de l'Anglais (Etats-Unis) par Thierry Marignac, Editions Rivages poche / Bibliothèque étrangère, 176 pages, 2004, ISBN : 978-2743612962

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Un paria parmi les éphèbes : Mozia

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans la culture grecque, le nu était réservé pour les statues viriles.

Il était non seulement prescrit mais aussi obligatoire.

Le vêtement passait pour un signe de mollesse et d'effémination.

Alors comment interpréter la présence de cette tunique sur un corps qui devrait être nu ?

Un paria parmi les éphèbes : Mozia
Un paria parmi les éphèbes : Mozia
Un paria parmi les éphèbes : Mozia

L'Ephèbe de Mothya (Ephèbe de Mozia) – Sicile

Photographies de Ferrante Ferranti

Dominique Fernandez (Le Radeau de la Gorgone – Promenades en Sicile, Grasset, 1988, pp. 351-352) formule l'hypothèse suivante :

« La familiarité de Winckelmann, une longue fréquentation de la Sicile, la conviction qu'en deux mille cinq cents ans les goûts et les mœurs ne changent pas, me poussent vers une interprétation qui n'aura sans doute pas l'aval des professori. Dans la Grèce classique, on représentait donc les hommes nus, mais les femmes habillées, souvent en tunique à longs plis comme celle de l'éphèbe. Je vois dans cette statue la figuration idéale de l'homme-femme : viril par sa taille exceptionnelle, ses organes sexuels, sa prestance, féminin par sa pose, son déhanchement, sa recherche vestimentaire. L'homme-femme, affichant publiquement la double nature que chaque être humain porte en soi, mais que très peu osent reconnaître, avouer, faire vivre et s'épanouir. L'androgyne, fils d'Hermès et d'Aphrodite, magnifié par les Grecs, chez les modernes honteusement caché.

Est-ce un hasard qu'on l'ait retrouvé en Sicile ? Je vois dans cet éphèbe (terme impropre pour désigner celui qui abrite en lui les deux visages et les deux corps du dieu) la sublimation la plus parfaite du mâle sicilien, si peu homme malgré sa prétention à la virilité, si enclin secrètement à s'identifier à l'autre sexe.

Pourquoi le jeune homme de Mozia n'est-il pas devenu, comme les bronzes de Riace, un héros national ? La réponse me paraît maintenant évidente. Dépourvus de toute équivoque sur leur sexe, les bronzes de Riace montrent aux Italiens ceux qu'ils voudraient être. L'androgyne de Mozia leur montre ce qu'ils sont. Délicieusement ambigus, incertains de leurs inclinations, peu désireux de victoires phalliques sur la femme. Mais lui seul a le courage de manifester ses goûts, sa bisexualité que les autres refoulent, parce que les temps ont changé depuis la Grèce et qu'une ambivalence tenue alors pour un don des dieux n'est plus considérée dans notre époque appauvrie que comme un louche désordre de la nature. »

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Jean Lorrain, barbare et esthète, Thibaut d'Anthonay

Publié le par Jean-Yves Alt

Le nom de Jean Lorrain (1855-1906) évoque davantage le scandale et les jeux mondains d'un Paris artistique et dépravé qu'une carrière d'écrivain.

« Je ne suis qu'un miroir et l'on me veut pervers » : ainsi se défendait Jean Lorrain contre les venimeuses attaques qu'il recevait de tous côtés. Cela dit, lui non plus ne se montra pas toujours à l'égard de ses contemporains de la plus grande tendresse. Un miroir... Et ce miroir, que reflète-t-il ? Quel spectacle renvoie-t-il aujourd'hui ? A en croire l'élite intellectuelle de l'époque, la France entière succombait alors à un malaise profond, un peu mystérieux, inextricable, lequel se traduisait par quantité de maux nouveaux et de réactions forcenées :

« Le pays, ébranlé militairement par la défaite de 1870, fissuré politiquement par la Commune et miné philosophiquement par le pessimisme de Schopenhauer, entrevoit le dernier siècle du millénaire avec appréhension. De plus, le triomphe du machinisme, et avec lui du mercantilisme, accélère la mutation des valeurs et l'avancée vers la fin d'un monde. Car la perte de repères, les risques de guerre et la modernisation industrielle consomment d'abord la fin d'une époque, avant de célébrer la fin d'un siècle. » (pp. 59-60)

Il y a aussi, planant au fond des consciences, la peur d'un cataclysme, superstition cyclique d'une échéance qui sonnerait le glas de la race humaine. L'époque a ses angoisses et ses accès d'insomnie, elle s'imagine au bord d'un gouffre, elle a des fièvres, elle prie, soupire, se contorsionne, elle essaie toutefois d'exister au centuple. Autant en profiter jusqu'aux extrêmes, l'entend-on murmurer. C'est précisément ce à quoi la haute société parisienne et les artistes s'emploient.

Une nouvelle décadence est en train d'apparaître, il importe de l'accepter, de la cultiver, de la pousser s'il se peut jusqu'à ses dernières limites. Et Verlaine de déclarer avec une gourmandise habitée :

« J'aime ce mot de décadence, tout miroitant de pourpre... Il est fait d'un mélange d'esprit charnel et de chair triste, et de toutes ces splendeurs violentes du Bas-Empire... L'écroulement dans les flammes des races épuisées par la force de sentir, au bruit des trompettes ennemies. » (p. 60)

Jean Lorrain, barbare et esthète, Thibaut d'Anthonay

Ce mal de vivre s'accompagne d'autres symptômes. Goût prononcé pour l'insolite, le glauque, le bourbeux, le bizarre, déjà chantés d'ailleurs par Lautréamont et Baudelaire. Fascination pour le morbide. Délectation des ambiances interlopes, des signes du pourrissement. On aime à se vautrer dans les fanges les plus rébarbatives, les pulsions les plus effrénées, la fantasmagorie la plus cauchemardesque (ainsi, par exemple, plusieurs dessins du peintre Odilon Redon, monstres hybrides, araignées géantes). C'est aussi l'ère des maladies nerveuses, dépression, névrose, épilepsie, spasmophilie. On se précipite à l'hôpital de la Salpêtrière où sont exhibées les crises et convulsions des prostituées atteintes d'hystérie ; parmi elles, comme au spectacle, il en est qui n'hésitent pas à rivaliser de démence afin d'épater la galerie.

Sont-ce les hommes qui font une génération ou si c'est cette dernière qui s'impose inéluctablement à eux ?

L'un des maîtres mots est le « dandysme ». Entre autres, Wilde, Montesquiou, les Goncourt, de Gourmont et Jean Lorrain bien sûr. Leur père légendaire est Brummel, célèbre dandy anglais de la première moitié de leur siècle, mort à demi-fou dans un asile de Caen. L'héritage se transmet ensuite à travers des personnalités aussi différentes que Stendhal, Balzac, Flaubert, Baudelaire, Gautier, Villiers de l'Isle-Adam. L'un de ses plus glorieux héritiers reste tout de même Barbey d'Aurevilly, de qui Jean Lorrain s'inspire en grande part. Véritable théoricien du dandysme, l'auteur des « Diaboliques » proclame avec l'aval des Romantiques l'idée aristocratique de l'Artiste : être d'exception, l'Artiste ne peut être voué qu'à une solitude superbe et tragique. A cela, s'ajoute un culte dévorant pour l'ego, et donc un souci permanent de la mise, de l'apparence. D'où les tenues incroyables du Connétable des Lettres, puis celles, fort apprêtées ou provocantes, de Jean Lorrain.

« Il détonne violemment dans la grisaille quotidienne, arborant des redingotes aux tons clairs mais à la coupe recherchée, soigneusement ajustées pour faire ressortir un torse avantageux, moulé dans des gilets de fantaisie, toilette complétée par des cravates aux couleurs variables, selon ses humeurs, richement bigarrées ou délicieusement mourantes. Un feutre aux bords ronds coiffe parfois sa silhouette massive et haute. » (p. 15)

Au-delà de ce goût ludique et clinquant pour l'accoutrement, il faut voir quelque chose de plus essentiel. Ce que ces masques cachent, ce que ces fanfaronnades fardées essaient de réduire au silence, ce que ces effets de miroirs s'efforcent de brouiller, c'est la nature. Pour nombre de ces hommes et femmes, par essence la Nature est laide, douteuse, répugnante : il faut l'habiller, ou mieux encore, la nier. La Nature est non seulement insatisfaisante, mais elle est pernicieuse. Alors, il faut la sublimer, la remplacer, mais par quoi ? Par l'artifice, l'artificiel. L'artificiel devient l'oxygène de ces sensibilités, et grâce à lui seul, l'accès à un idéal de beauté redevient possible.

L'exotisme est aussi abondamment à l'ordre du jour. Sous la poussée colonialiste, de nombreux ouvrages scientifiques paraissent, et l'Exposition universelle de 1889 consacre dans un faste étourdissant, dont Jean Lorrain se trouve ébahi, cette fièvre nationale de lointaines frontières. Lorrain voyage :

« Le poison de Venise, c'est la féerie d'une architecture de songe dans la douceur d'une atmosphère de soie (...) ; c'est la solitude de tant de palais déserts, le rythme nostalgique des gondoles et, dans le plus lyrique décor dont se soit jamais enivré le monde, la morbide langueur d'une pourriture sublime. » (p. 69)

Les drogues semblent un remède efficace contre de trop mornes évidences. Au terme du XIXe siècle, on recense à Paris quelques trois cents fumeries d'opium – la « Noire idole », mais il y a également des amateurs de hachisch, poudres blanches, morphines et autres stupéfiants. Et Yvette Guilbert, la chanteuse populaire immortalisée par Lautrec, de pousser cette goualante sur des paroles de Jean Lorrain justement : « Oh ! la douceur de la morphine ! / Son froid délicieux sous la peau ! / On dirait de la perle fine / Coulant liquide sous les os ! »

Lorrain, pour sa part, a une nette préférence pour l'éther. Ce dernier, moins subtil et plus destructeur que les autres substances, convient parfaitement à la robuste constitution de Lorrain. Cette habitude durera quinze ans : chez l'écrivain, elle stimule l'imagination, vivifie une inspiration d'un fantastique quelquefois macabre. Du reste, en 1900, il publie « Contes d'un buveur d'éther », où il consigne l'essentiel de son expérience de toxicomane.

La sexualité devient un refuge. L'érotisme rougeoie, quantité de fantasmes s'emparent des esprits, on en vient ici et là à des orgies véritablement néroniennes, ballets roses ou carnavals, plus de tabous, plus de mesure, désormais la libido a droit de cité dans les livres et sur les cimaises, dans les soirées chics et les conversations. A cette recrudescence du charnel, se mêlent des relents de vénalité, de voyeurisme, des fluides vénériens.

La guerre de 1914 sonnera le glas de cette tradition littéraire et mondaine, comme d'ailleurs elle marquera brutalement la fin de cette hallucinante Belle Epoque.

Jean Lorrain cultive une homosexualité scandaleuse et interlope, moins salonnarde sans doute que celle d'un Robert de Montesquiou, avec qui il eut des mots. « J'ai couché cette nuit entre deux débardeurs / Qui m'ont débarrassé de toutes mes ardeurs », écrit celui qui s'est surnommé de sa propre initiative l'« enfilanthrope » et qu'une journaliste traite de « Jeanne, ma bonne Lorraine ». En un temps où l'homosexualité, considérée comme une déviation grave (ne pas oublier les travaux forcés d'Oscar Wilde), pouvait être sévèrement punie, Lorrain n'en écume pas moins les bas quartiers et les bouges, s'affichant avec qui bon lui semble, au gré de rencontres musclées. Voyous, souteneurs, lutteurs, cambrioleurs, assassins, pitres, voilà la compagnie qu'il aime, et avec laquelle il n'hésite pas à bambocher.

Mais, si l'homme est attiré par les hommes, il peut l'être tout aussi – certes fort différemment – par l'univers des femmes. Quelques-unes d'ailleurs eurent une grande importance dans sa vie. Or la femme, en cette fin de XIXe siècle, fait l'objet d'un culte passionnel et ambigu. Omniprésente, noyau ardent d'une génération habitée d'esthétisme et de fantasmes, elle se dresse magnifiquement par-dessus le lot indistinct des mortels.

« Ainsi, dans ses rapports avec la morale, la femme offre à l'analyse de Lorrain l'un de ses terrains de prédilection. De haut en bas de l'échelle des perversions, depuis la sainte jusqu'à la criminelle, en passant par l'honnête épouse et la femme adultère, elle est pour lui l'occasion de détailler ses mille et un vices, de l'appétit sensuel d'une veuve millionnaire à la passion macabre d'une névrosée pour un futur client de la guillotine. » (p. 101)

Ses contemporains l'ont vite caricaturé, à partir d'une vie privée dont on escamota pourtant le sens véritable. De ses « amours » aucun souvenir ne subsiste, l'homosexualité étant – pour les autres – le lieu imaginaire d'orgies et d'excès.

« Homosexuel et éthéromane », dit-on, sans jamais remarquer combien ferait sourire un résumé du genre : « Hétérosexuel et buveur de vin » ! Cet homme doué, pourfendeur d'écrivains médiocres et d'une sensibilité culturelle extrême, fut au cœur de la littérature, du journalisme et du music-hall, passionné par les modes de vie provoquants. Esthète subversif, il ne consacra pas suffisamment de temps à son œuvre insolite : « Monsieur de Phocas » (1), « Fards et poisons », « La maison Philibert »...

■ Jean Lorrain, barbare et esthète, Thibaut d'Anthonay, Plon, 203 pages, 1991, ISBN : 978-2259024051

(1) Dans ce roman (Monsieur de Phocas), sans doute le plus fameux de Jean Lorrain, un jeune homme, descendant d'une race exténuée, obnubilé par un regard particulier de nuance bleu-vert, se laisse conduire dans les différents cercles de l'enfer urbain par un ami peintre, Ethal, lequel lui fait connaître les expériences les plus extrêmes. « Je suis un damné de luxure », finit par avouer monsieur de Phocas dans le journal qu'il en a rapporté.


Lire aussi sur ce blog : Jean Lorrain par René Soral

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Par tous les temps, Colette Fayard

Publié le par Jean-Yves Alt

L'art peut-il influer sur le cours de l'Histoire ? Responsables du Centre d'études temporelles de Zanzibar en cette année 2891, John Ase et le docteur Dijan s'interrogent... Les scientifiques, étroitement surveillés, maîtrisent le voyage dans le temps mais l'avenir reste inaccessible et le passé interdit à leurs manipulations hasardeuses.

Pourtant, Ase est sûr de son fait : réconcilier art et révolution, c'est modifier l'équilibre social de la fin du troisième millénaire. Il décide donc de peser sur la destinée d'une grande figure du passé. Après un premier échec, il fixe son choix sur Arthur Rimbaud.

Colette Fayard s'empare du mythe de ce poète. En s'appuyant sur une parfaite connaissance de l'œuvre et de la biographie, elle offre une relecture personnelle de la genèse des poèmes et de la fuite africaine du jeune créateur devenu stérile (par impuissance ? par choix délibéré ?).

En s'appuyant sur les repères historiques et en comblant de fiction les trous dans la documentation, en insérant au sein du récit de brèves scènes historiques (le bombardement de Charleville-Mézières pendant la guerre de 1870, la révolte des Mahdis au Soudan, Mai 68), L'auteure construit un univers où la figure de Rimbaud investit peu à peu tout l'espace romanesque.

Par tous les temps, Colette Fayard

Colette Fayard construit son roman autour de figures d'hommes. Il n'y a presque pas de femmes : réduites à des souvenirs ou à des silhouettes, à deux exceptions près : la mère castratrice, à l'étroitesse d'esprit petite-bourgeoise, qui provoque la révolte d'Arthur et son désir de fuite vers l'espace intérieur ou les horizons lointains et Fulgence, l'amie tendre que Rimbaud partage avec Stefano, son amant : « Eux trois. Sans jalousie, sans rien de petit. »

La parenthèse refermée, Arthur retourne à ses amours masculines. Car l'amour des hommes irrigue « Par tous les temps », qu'il s'agisse de Rimbaud, des personnages principaux ou de nombre de personnages secondaires (passe ainsi Pierre Loti...) : John Ase « est tellement amoureux de son corps qu'il aime l'accoupler, non exclusivement mais de préférence, à celui d'un autre homme ».

Le roman s'ouvre d'ailleurs sur une scène où Ase tente d'influencer le révolutionnaire Saint-Just. Mais le désir amène le voyageur temporel à oublier sa mission pour suivre le beau jeune homme et de l'étreindre, scène sensuelle où l'auteure célèbre sans ambiguïté le coït homosexuel :

« John Ase, en sentant venir le plaisir de son compagnon, s'est soulevé sur l'avant-bras et se masturbe pour qu'ils jouissent en même temps. »

Le roman, comme la vie du poète, s'achève par un retour en France. Car on revient toujours sur les lieux où l'on a vécu... même si c'est pour y mourir.

■ Par tous les temps de Colette Fayard, Editions Denoël/Présence du Futur, 336 pages, 1996, ISBN : 978-2207505854

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