Ainsi donc, quelques semaines après la publication, dans mon article sur le film, la Cravache (1), d'une citation tirée de sa très belle préface au Satiricon de Pétrone, Henry de Montherlant a tenu à choisir lui-même le moment et le lieu les plus favorables pour se donner la mort. Ce suicide dont certains ont tenté d'expliquer, un instant, qu'il était dû à la crainte de l'écrivain de devenir aveugle, a été, en réalité, ce qu'on peut appeler une belle fin : une mort en beauté comme dit un personnage d'Ibsen : mort à laquelle il s'était préparé et qu'il n'a reçue que de lui-même ! Cela est beau de liberté ! Et aussi, cela juge la société dans laquelle nous vivons. Ne nous y trompons pas.

 

Il me faut, à présent, parler de lui, et sans doute pour la dernière fois. Son œuvre, depuis longtemps, s'était éloignée de moi, sauf ce qui m'apparaît être le plus authentique et qui, par conséquent, se dérobe à ses admirateurs traditionnels. J'ai rencontré l'homme, en 1963, alors que, jeune journaliste, je collaborais à une revue de théâtre. Il m'avait fixé rendez-vous, à onze heures trente précises, dans son appartement du quai Voltaire. Un photographe m'accompagnait. Je le revois m'ouvrant la porte. Il était plutôt petit, un peu lourd le visage dissimulé sous un masque d'impassibilité, de froideur même, qu'on lui a souvent reproché. J'étais assez intimidé par cette rencontre, car on m'avait brossé de lui le portrait d'un homme « impossible », c'est-à-dire indépendant. Il me fit entrer dans son fameux salon, au milieu d'un mobilier Empire, avec, sur une table, comme des poissons morts jetés là par la marée du soir, ces masques antiques dont la blancheur accablante ne pouvait qu'ajouter à ma timidité. Mais assez vite, une fois que lui et moi eûmes pris place, chacun dans son fauteuil, vis-à-vis l'un de l'autre, il se détendit. Plus le dialogue s'approfondissait, plus il se montrait jovial, humoristique, souriant. Comme dit l'autre, le masque avait craqué ! Ou plus exactement, Montherlant l'avait retiré.

 

Vers midi et quelques poussières, comme il me restait encore quelques questions à lui poser, il s'excusa en me demandant de lui laisser le questionnaire et qu'il y répondrait par écrit.

 

Quelques jours plus tard, je recevais le texte dactylographié de sa réponse. Tout ce qu'il m'avait demandé, avec une légère inquiétude (il ne me connaissait pas !), c'était de lui montrer l'interview, avant publication, pour qu'il pût y porter les corrections qui, peut-être, s'imposaient. Ce que je fis, bien entendu. Et j'appris, plus tard, par l'amie qui m'avait recommandé à lui, qu'il s'était félicité de me connaître. Par la suite, tous les ans, sur mon initiative, et jusqu'à ce que j'eus renoncé à ce jeu puéril, nous avions échangé nos vœux de bonne année. Plus tard encore, il devait me faire parvenir son témoignage sur tel écrivain, pour une revue littéraire à laquelle je collaborais alors. Ce qui m'avait frappé chez lui : sa fidélité envers ceux qu'il connaissait et que lui-même, au fond, appréciait. Plus le temps s'avançait, plus son écriture devenait tremblée. Le dernier texte que je reçus de lui, il y a deux ou trois ans, était presque illisible (l'affaiblissement de sa vue faisait vaciller les mots sous sa plume).

 

Et l'œuvre ? Si je me voulais « méchant », je pourrais lui appliquer ce que Montherlant lui-même avait dit de son Malatesta (l'une des têtes de cet aigle avec le Maître de Santiago) : « Malatesta meurt quand il prend conscience que l'idée exaltante qu'il se faisait de soi ne sera pas partagée par la postérité » [p. 66 in Tragédie sans masque]. Disons plus justement que Montherlant s'est égaré au théâtre. Il a obtenu là les faveurs d'un public que lui-même méprisait. Très vite son théâtre est apparu chargé de rhétorique. C'est en vain que l'on y pourrait chercher ce qu'il y avait en lui qui fût sensibilité, authenticité, vérité nue. Même la ville dont le prince est un enfant, dont j'avais nourri mes seize ans, peu à peu, s'est décomposée sous mon regard stupéfait. Il aura fallu que j'assiste à la création de la pièce, dans une version corrigée, au théâtre Michel, pour que j'y retrouve quelque chose d'émouvant. Mais il est une tragédie singulière, sans doute ratée (trop de bavardage ; mais quel ratage !), qui me plaît assez. Je veux parler de La Guerre Civile, qui fut montée en 1965 au théâtre de l'Œuvre, avec, entre autres interprètes, Pierre Fresnay, Caton remarquable de sobriété. Là, Montherlant met les pieds dans un certain plat. Il règle ses comptes avec César. Il révèle soudain à un public horrifié la face cachée, fort peu belle, de ces mêmes Romains qu'il appréciait tant : critique d'une société fondée sur l'argent, l'ambition du pouvoir, comme le dit sa Muse, la Guerre Civile, soi-même !

 

Le Montherlant qui a le plus marqué une partie de ma jeunesse a été surtout celui qui a su parler de l'Islam, comme peu de Français en sont capables. Alors que je découvrais à vingt ans la réalité de la guerre d'Algérie, je lisais l' « histoire d'amour de la Rose des Sables » (roman anticolonialiste par excellence), abrégé de cet énorme pavé que Gallimard publierait quelques années après. Je lisais aussi Service inutile, ensemble d'articles et d'études de circonstance, écrits dans l'entre-deux-guerres, et où l'Algérie – l'Espagne aussi – jouaient un rôle majeur. Ce texte, par exemple : il date de 1932, année où une révolte avait été matée, par le feu, dans le sud-marocain. Dans une lettre au général Giraud, Montherlant proposait d'élever une statue à la gloire des vaincus, et envoyait à l'armée une somme à cet effet. Il y avait aussi ce fichier parisien, publié dans les années 50, chez un éditeur aujourd'hui disparu. Je trouvais là des pages à la fois lucides et tendres, graves et drôles, le tout mêlé. Le chapitre consacré au cimetière de Pantin est, sans aucun doute, l'un des textes les plus bouleversants que, j'aie pu lire de cet écorché vif. Au cours de sa promenade, à travers les tombes, l'auteur un instant s'arrête devant l'une d'entre elles : celle d'un petit garçon de dix ans mort accidentellement. « Ce n'est pas la tombe en soi ni même la photo du garçonnet sur la tombe, c'est son rire sur cette photo, son rire radieux, éblouissant, qui met pour moi dans ce vaste champ funèbre la seul note déchirante. Il n'est pas vrai que les morts jeunes soient bénis des dieux. Tout au contraire, la mort la plus déchirante est celle de l'être qui avait le plus à attendre, et qui le savait. » Dira-t-on que je m'attendris moi-même naïvement.

 

Il y a aussi les carnets, soit trois volumes en tout. J'y ai retrouvé les mêmes marques de sensibilité, l'expression également d'une lucide désinvolture, d'un certain refus de prendre l'apparence hypocrite de ce monde, êtres et choses compris, pour réalité, le faux pour le vrai, le « fabriqué » (ou préfabriqué) pour de l'authentique. Si Montherlant, d'ailleurs, ne s'est jamais engagé au service de quelque cause que ce fût, pas même dans l'homosexualité, en dépit de la sympathie qu'elle lui inspirait, ce n'est ni par lâcheté ni par indifférence. Simplement, tout cet univers où nous survivons, non sans difficultés, lui paraissait falsifié dans ses manifestations. C'était, à ses yeux, l'image de l'escroquerie morale, sociale, religieuse ou politique, et s'il vivait encore, il dirait aussi : sexuelle, jusque dans certaines formes de libération. Certes, s'il méprisait ce monde, c'est qu'il songeait aux adultes. Seule, la jeunesse — et plus particulièrement la jeune adolescence échappait à sa critique : l'enfance avec son rire – qui (est-ce de lui ?) – est comme une source de fraîcheur, les, jeunes corps que le christianisme des Églises a, pendant des siècles, outragés et condamnés, au nom d'une éthique, elle-même, falsifiée. Oh ! fontaines du désir que Montherlant, jeune homme, se plaisait à chanter ; moments d'oublis et d'abandon que ces autres « nous-mêmes » nous donnent ! Minutes qu'on souhaiterait éterniser et qui soutenaient l'écrivain sur les mers du néant !

 

Il ne me paraît pas juste ni exact d'avancer, comme, l'ont fait certains journalistes, que Montherlant méprisait la vie : qu'il n'admettait pas, c'était une existence mensongère, niée et reniée, prisonnière du carcan des dogmes et des idéologies, névrotique par souci d'adaptation aux conventions sociales, aux préjugés (qu'on se souvienne de l'admirable roman, Un assassin et mon maître, livre dans lequel il aborde pour la première fois un cas de décomposition de la personnalité, à la lumière de la psychanalyse).

 

Comme il savait dire la grâce, la vitalité, l'éblouissant sourire des adolescents ! Comme son éloge du Désir, de l'Éros éternel (et pédérastique), sonne vrai ! La tentation du désespoir, le goût prononcé de l'écrivain pour tout ce qui se décompose, (ou plutôt sa hantise) ne prend son véritable sens que, par comparaison, avec ce qui s'élance joyeusement « par-delà les tombeaux » (expression de Goethe après la mort de son fils), c'est-à-dire : L'Eros éternel, qui d'abord se veut orphique, (ou « narcissiste », homosexuel toujours).

 

J'ai parlé de la ville, mais il faudrait évoquer, à présent, les garçons, long roman, peut-être raté lui aussi, peu goûté, lors de sa publication, par les Arcadiens. Mais il y a là des pages merveilleuses de pureté et de sensualité. Une exaltation des « Amitiés particulières », à la fois tendres et violemment charnelles. Amitiés qui refusent de se dire amours surtout pour Alban-Sevrais. Je ne résiste pas au désir d'évoquer, entre mille autres, ce passage au cours duquel Alban et Souplier, son ami, s'introduisent dans une « grotte dérobée » du jardin d'acclimatation. Voici la citation : « Là, on pourra s'embrasser, dit-il... » dans la grotte, Alban : « enlève ton pardessus, que, je sente un peu ton corps quand je t'embrasse. Serge accrocha son pardessus, à un saillant de la rocaille. Puis, les pieds en équilibre sur des pierres qui cernaient un petit ruisseau, parmi le murmure de l'eau qui coule ou qui s'égoutte, ils unirent leurs bouches profondément, – et la bouche de Serge était profonde, diverse et humide, comme cette grotte. Ensuite, Alban lui fit retirer son béret pour sentir l'odeur de ses cheveux. Il humait avec lenteur, avec une intensité lente, comme on se remplit à l'aurore de l'odeur de la prairie » (p. 144).

 

Eh oui ! c'était cela aussi, Montherlant : d'abord, cela, surtout cela. Et lors de la fameuse scène de la resserre, assez puérile, dans la pièce, ces quelques lignes belles et si émouvantes dans le roman ! L'aîné a déjà pressenti la prochaine rupture entre eux : « il s'agenouilla auprès de Serge. Il défit posément son cache-nez et enfouit la face dans son cou chaud il prit son visage son bras replié et le baisa sur les paupières. Tout cela, avec lenteur et abandon total à sa destinée. »

 

Voilà ce qui manque à la Ville, ce que la pièce dissimule : cette très pure sensualité, vers laquelle sans cesse il revient, cet amour des chairs adolescentes qui se déploie dans le roman, ces corps qui se déplient l'un dans l'autre, cette tendresse dans leur commun rapport charnel. Oui, en effet, et même si l'œuvre entière de Montherlant n'en est pas une, il est des clairières dans cette œuvre : des clairières qui s'ouvrent, un peu au hasard, sur un autre univers, d'autant plus réel que celui-ci est tissé, dans la toile de nos songes, de nos désirs refoulés, de nos fantasmes dionysiaques.

 

Dans l'œuvre de Gide, très souvent, l'élément pédérastique me gêne presque à la lecture (à deux ou trois exceptions près), je ne le cache pas. Chez Montherlant, ce même élément me touche profondément, du moins dès que l'écrivain, s'oubliant, s'y abandonne, comme c'est le cas dans les garçons. Cela tient, au fait, pour moi, qu'on n'éprouve pas chez Gide d'amour réel pour les jeunes corps ; mais bien plutôt on y découvre l'expression d'une certaine hantise pour ne point dire obsession : celle de manquer de proies, crainte de ne pouvoir satisfaire une habitude de collège. Soyons encore plus clair : la pédérastie gidienne est ce que Freud appelle formation réactionnelle et que Jean Delay montre bien dans la jeunesse d'André Gide (Ed. Gallimard), ce qui serait dû à son éducation familiale. En d'autres termes, Gide est l'homme qui ne peut éprouver de sentiment qu'à l'égard d'une femme-mère, par lui idéalisée, celle qu'il n'a pas eue (on sait qui était cette puritaine : la mère de Gide. Puritaine et autoritaire, vraie mère « phallique » — en termes de psychanalyse). Quant à son goût pour les garçons très jeunes – et leur sexe –, il ne représentait qu'un moyen de satisfaction charnelle, sans réel engagement de sa part dans l'homosexualité, fût-ce sous une forme pédérastique. Bien entendu, tout cela n'enlève rien au courage de l'auteur de Corydon, surtout vers 1920 !

 

Chez Montherlant, ce qu'il y a de plus physique dans l'amour des jeunes garçons éveille et révèle ce qu'il y a de plus affectif. Il n'y a pas de coupure (ni de discontinuité) entre « courant de tendresse » et « courant de sensualité » (Freud). Et pour lui, cela va tellement de soi que l'écrivain ne pouvait privilégier, dans ses écrits, cette forme d'amour. Ce qui eût été établir une discrimination (positive ou négative) entre pédérastie et hétérosexualité. C'est pourquoi il a toujours préféré à cela dénoncer les institutions sociales, la « morale sexuelle civilisée » – la nôtre selon le mot de Freud encore) –, la dangereuse bêtise à front de taureau de l'opinion dite publique. Dans un de ses carnets, rédigé en 1931, il écrit des lignes qui annoncent les différentes contestations d'aujourd'hui : « l'effort de l'homme, l'objet où il met son point d'honneur, c'est d'agir à l'enfant naturellement (c'est moi qui souligne) méprise ses parents et se désintéresse d'eux : on lui impose de les respecter, de les aimer, de les nourrir, de se sacrifier pour eux s'il faut, un demi-siècle durant. L'adolescent, dès l'âge de douze ans, ressent l'appel du plaisir : on ne lui permet aucun moyen d'y répondre, avant mettons dix-huit ans (...). L'homosexualité est la nature même (souligné aussi par moi) : on la fait passer pour vice ou maladie ; elle mène à la prison (2), au bûcher (...). Quoi d'étonnant dans ces conditions si l'humanité ne cesse de souffrir ? » Et plus loin : « pas un seul jour de sa vie, on aura vécu autrement que gouverné par des idées d'imbéciles et des mœurs de sauvages, enfreintes ou seulement dénoncées non sans risques. (...) On essaie d'en sourire ; on fait le philosophe. On en reste accablé. » (Carnets des années 1930 à 1944 - Gallimard 1957) Et encore : « quant à l'action du minoritaire sexuel, elle n'est jamais, elle, un cas de déficience nerveuse (...). On parle (...) de "guérir" les homosexuels. Il faudrait plutôt guérir le cerveau de ceux qui croient qu'il y a lieu de guérir les homosexuels. » Et c'est dans ce même texte – deux pages et neuf lignes – que l'écrivain associe l'idée du suicide aux « actes des minoritaires sexuels », en ce que l'un et les autres représentent un « faux délit », le tout dans une double positivité recouvrée. Pour lui, seuls, les pays d'une haute culture ont pu faire l'éloge de la mort que l'on se donne à soi-même, illustration de la plus indéniable liberté de l'homme (civilisation romaine, entre autres, mais évidemment point notre petit occident chrétien embourgeoisé). Et c'est dans ces mêmes pays de haute culture que l'élément homosexuel, sous sa forme pédérastique, a participé aux plus hautes valeurs éthiques : courage, force, sens de l'amitié, pédagogie, etc.

 

La mort de Montherlant prend donc ici le sens d'une approbation de l'existence elle-même, dans la mesure où l'écrivain s'est refusé à subir une vieillesse qui lui paraissait outrager la vie. Il s'est tué simplement, avec une lucidité qui, brusquement, lui confère un cachet d'authenticité indéniable. Et que ceux-là songent à leur propre vie, dépassé un certain âge, s'ils voulaient lui jeter la première pierre (je ne parle pas ici, en particulier, des homosexuels âgés, mais aussi des autres – hétérosexuels – qui nous contraignent à les supporter, eux, leur mauvaise haleine et leurs discours trop souvent fétides).

 

Il m'est agréable, en outre, de voir que ce même Montherlant, qui s'était amusé souvent à parodier un certain style « élevé », d'origine chrétienne (pour mieux se gausser de cette religion), a terminé sa vie en commettant l'un des plus graves péchés que les prêtres peuvent reprocher aux hommes : le suicide. Il est vrai que, pour Montherlant, le christianisme se limitait à cette odeur de cheveux adolescents, qui se confond avec celle des sacrements ! J'aimerais penser qu'en se tuant, ce tragédien démasqué ait songé à rire du scandale que son suicide pourrait provoquer, dans tout cet univers bourgeois – clérical ou pas. Sans doute, n'a-t-il pas scandalisé : il a légèrement effrayé. Car, s'il a quitté ce monde, n'est-ce pas que celui-ci n'a plus rien à proposer, et qu'il est déjà mort ?

 

Il y aurait, sans aucun doute, beaucoup à dire encore et sur l'homme et sur l'écrivain. Il faudrait rappeler tout ce que Montherlant, comme nombre de romanciers de sa génération, lui doit à Nietzsche) : la passion exaltante du oui à la vie et du non, dans un même mouvement, sans fin ; et ce, quand bien même l'auteur de « La petite infante de Castille » a simplifié l'enseignement du grand philosophe. Ce qu'il doit, en particulier, c'est aussi le pressentiment que l'homme, sujet du discours, est « mortel » : et que ses activités « trop humaines » ressemblent à ces châteaux de sable détruits à peine édifiés, par l'éternel reflux des marées. Aujourd'hui, nous savons que le visage de l'homme, lui aussi, commence à disparaître, comme une figure tracée dans le sable. Que tout est, au fond, inutile, mais qu'il est beau qu'il en soit ainsi.

 

La « mort de Dieu » et celle de « l'Homme » (majuscule) dont témoigne l'œuvre de Montherlant, comment ne pas les accueillir avec des cris de joie ? Enfin, nous voilà libres (l'aller au-delà de Dieu et de « l'humain, trop humain », en quête d'autres terres, sans préjugés, par-delà tout ce qui nous a été enseigné, vertigineusement libres.

 

N.D.R.L. : Le texte a été écrit il y a plusieurs mois, remis à Arcadie en juillet 1972. Le hasard fait que nous le publions seulement après la mort de H. de Montherlant.

 

(1) Arcadie n°225, septembre 1972

(2) Je lis ceci dans Le Monde du 27-09-72, p. 14 : Suicide à la prison de Fresnes : « Un détenu s'est suicidé à la prison de Fresnes, lundi matin 25 septembre, au quartier disciplinaire en se pendant à l'aide du fil électrique de sa cellule. M. Gérard Granmontagné, né en 1941, était prévenu d'infraction à la législation sur les stupéfiants et incarcéré depuis le mois d'août dernier. Le matin de son suicide, il avait été condamné à une peine de huit jours de "mitard" pour homosexualité. » (Sans commentaire)

 

Arcadie n°228, André Clair (Pierre Hahn), décembre 1972

Publié dans : REVUE ARCADIE - Par Jean-Yves

Il n'y a personne qui sache passer aussi commodément du particulier au général, réunir le plus grand nombre d'idées en économisant les phrases et jusqu'aux mots, et transformer le lieu commun en terrain privilégié de la communication, qu'un auteur de maximes et de réflexions ne le fait en livrant ses productions à un public indigne de le connaître. Je parle du publie de notre siècle, car celui de son temps le pouvait, et si l'ouvrage immortel de Vauvenargues nous est présenté dans une collection de poche, rassurons-nous ! Sa méconnaissance viendra moins de la nécessité de la fortune que de l'excellence du cœur et de l'esprit. Car nous le voulons ignorer de la multitude.

 

C'est que Vauvenargues nous offre des sentences universelles qui paraissent convenir à l'ensemble des hommes, alors qu'elles sont le fruit de l'expérience d'un seul. Il y a bien de la pudeur à se raconter de la sorte et c'est une façon de ne pas rendre le moi « haïssable » que de le déguiser. Peut-être les choses les plus essentielles nous échappent alors, mais au prix d'un peu de raison n'est-il pas possible de redécouvrir le vrai Vauvenargues et de percer son secret car il nous semble qu'il y en ait un et que celui-ci nous concerne, nous, les lecteurs d'Arcadie.

 

Lui-même a pris soin de nous prévenir : « Je hais le jeu et les femmes, du moins, celles que je connais ; cela fait que je ne vais guère dans le monde, et que je m'y ennuie extrêmement ; il y a des esprits malins qui tirent de ce dégoût de quoi me faire plusieurs crimes » (Lettre à Mirabeau, 30 mai 1739). D'où provenait cette haine, sinon de son complexe d'infériorité diront certains ? et cela n'est pas douteux, mais en partie seulement. Dans une seconde lettre à Mirabeau, du 22 mars 1740, il n'y a plus la restriction aux femmes de sa connaissance et une explication est avancée : « Je hais le jeu comme la fièvre, et le commerce des femmes comme je n'ose pas dire ; celles qui pourraient me toucher ne voudraient seulement pas jeter un regard sur moi. »

 

Non, Vauvenargues n'a pas eu à se louer de la fortune, qui se plaît à nous affliger à proportion de nos mérites. Souffreteux, laid, songeur, gauche, affligé d'une mauvaise santé, incapable de bien servir les femmes, comme il a dû souffrir de la comparaison avec son père, qui le méprisait. Joseph de Clapiers, seigneur de Vauvenargues et de Claos, premier consul d'Aix, s'était distingué au moment de la grande peste de 1720 par l'énergie et la qualité de son action. Il avait mérité ainsi de voir le roi ériger en marquisat les terres de sa seigneurie. Son autoritarisme, nécessaire à l'exercice d'une haute magistrature municipale, vite sombré dans le despotisme privé et Luc de Clapiers a supporté une tutelle aussi gênante avec une irritation dont témoignent plusieurs de ses maximes dirigées contre les vieillards : « On tire peu de services des vieillards parce que la plupart, occupés de vivre et d'amasser, sont désintéressés sur tout le reste » (Maximes de 1747, n°80 - Elle a été complétée par une addition tardive). « Les jeunes gens souffrent moins de leurs fautes que de la prudence ; des vieillards » (Maximes de 1747, n°158). « Je me suis trouvé à l'Opéra, à côté d'un homme qui souriait, toutes les fois que le parterre battait des mains. Il me dit qu'il avait été fou de la musique dans sa jeunesse, mais, qu'à un certain âge, on revenait de beaucoup de choses, parce qu'on en jugeait alors de sang-froid. Un moment après, je m'aperçus qu'il était sourd, et je dis en moi-même : Voilà donc ce que les hommes appellent juger de sang-froid ; les vieil- lards et les sages ont tort ; il faut être jeune et ardent pont juger, surtout des plaisirs » (Maximes posthumes, n°384).

 

« L'âge peut-il donner droit de gouverner la raison ? » (Maximes retranchées, n°817). Mais, victime de ce maître arrogant et dur, Luc de Clapiers a dû nourrir à son égard des sentiments équivoques, faits d'admiration respectueuse et de crainte, d'envie et de désir de l'égaler, de haine fervente et d'amour filial. Rabaissé, déprécié, nié par lui, il a voulu reconquérir à ses yeux une existence que la lumière du jour ne suffisait pas à lui assurer. Il a cherché la gloire militaire que paraissait lui promettre sa nomination de lieutenant en second, puis de lieutenant au Régiment d'infanterie du roi en 1735. Mais il ne prend part à la campagne de Lombardie que tardivement, après les victoires.

 

Et c'est le début, en mai 1736, d'une morne vie de garnison, qui le, conduira, au cours des cinq années suivantes, à Dijon, à Besançon, à Arras, à Reims, à Verdun, à Metz... La guerre de Succession d'Autriche éclate enfin. Il participe à la prise de la ville de Prague par les troupes françaises en novembre 1741, et il est promu capitaine le mois d'août suivant. Hélas, après leur fuite de Prague en décembre 1742, les Français se trouvent engagés dans la désastreuse retraite de Bohême et, si Vauvenargues n'a pas eu les jambes gelées, comme on l'a cru si souvent, sa santé (déjà précaire dès son enfance ; ce qui explique ses études fort négligées), loin de connaître une amélioration soudaine, s'aggrave bien plutôt. Nancy devient sa nouvelle garnison en 1743, mais le séjour y est trop bref pour qu'il puisse tirer profit de son hospitalisation et de sa convalescence. Sa carrière militaire est bien finie, même si elle se prolonge jusqu'à la mi-janvier 1744, date à laquelle Vauvenargues est démissionnaire de l'armée. Elle est terminée dans son esprit puisqu'il avait entrepris en avril 1743 des démarches pour entrer aux Affaires étrangères et ce n'est pas l'échec de la bataille de Dettingen, le 23 juin de cette année, au cours de la nouvelle campagne, qui le détournerait de ses projets, quand bien même le ministère ne fournirait à ses demandes que des réponses dilatoires, en attendant – il est vrai – d'accorder à la faveur de Voltaire ce qu'il aurait dû au seul mérite. La gloire diplomatique prendra-t-elle le relais de la gloire militaire ? Non pas ! Il est atteint de la petite vérole dont les séquelles achèvent de défigurer un visage déjà disgracié, de compromettre son état général et de miner sa santé, tandis que sa vue est atteinte. Il se désiste, la rage au cœur. Il ne lui reste plus que la gloire des lettres, mais ce ne sont pas, elles qui lui vaudront la reconnaissance paternelle car il passe outre aux volontés de son père pour venir en mai s'installer à Paris. C'est un échec pour lui et il doit surmonter ses propres répugnances. Quand on a rêvé de la carrière des armes et des succès diplomatiques (la diplomatie n'est que la continuation de la guerre par d'autres moyens), quand on s'appelle le marquis de Vauvenargues, puisque son père avait abandonné le titre à son fils aîné (peut-être vers 1735), quand on a ressenti la morsure de toutes les ambitions, talon d'Achille de la Destinée, qu'il est cruel de se retrouver, la plume en main, dans un cabinet d'un hôtel de l'actuel quartier de l'Odéon et de parler de gloire, lorsqu'on aurait voulu la vivre avec toute l'ardeur cornélienne des héros de théâtre ! Pauvre Vauvenargues que nous avons des raisons de croire atteint de tuberculose et qui ne se résigne pas, allant jusqu'à proposer ses services à la Provence contre les Impériaux, malgré l'aggravation de sa santé, en novembre 1746 ! Mais les souffrances comme les ambitions sont calmées par la mort qui survient le 28 mai 1747, cette mort qui guérit de tout quand les médecins du corps et de l'âme ont échoué et qui tient les promesses du néant, achevant de nous convaincre de l'insignifiance de toute chose !

 

Ainsi Vauvenargues n'a pas réussi dans sa tentative d'identification au père et c'est tant mieux car il eût été un homme comme les autres et certainement pas un écrivain. Ecrire, c'est approfondir une blessure qu'on vous a faite au cœur et dont on ne finit jamais de mourir, calmer le chagrin et la peine par la mélopée fragile des mots, et multiplier les échos sonores du moi aux dimensions de l'univers. Il n'a pas été capable de jouer le rôle que les femmes attendaient de lui, par tempérament et par goût : « J'avouerai ingénument que cette sorte de besoins m'est moins connue qu'à personne ; mais quand ma complexion serait plus forte que celle des patriarches, il me serait impossible de me soumettre à leur joug » (Lettre à Saint-Vincens, 8 août 1739). On ne sait rien des amours auxquelles Vauvenargues fait allusion quand il dit : « pour moi, je n'ai jamais été amoureux, que je ne crusse l'être pour toute ma vie » (Lettre à Mirabeau, 23 janvier 1739), et c'est avec une apparence de raison que certains commentateurs vont jusqu'à les supposer fictives. Il se défiait de l'amour et redoutait les femmes comme on l'a vu par ses confidences, et comme on peut s'en assurer par de nombreuses maximes : « la constance est la chimère de l'amour » (Maximes retranchées, n°755). « Quels que soient ordinairement les avantages de la jeunesse, un jeune homme n'est pas bienvenu auprès des femmes, jusqu'à ce qu'elles en aient fait un fat » (Maximes retranchées, n°722). « Il est plaisant qu'on ait fait une loi de la pudeur aux femmes ; qui n'estiment dans les hommes que l'effronterie » (Maximes retranchées, n°723). « On ne loue une femme ni un auteur médiocre comme eux-mêmes se louent » (Maximes retranchées, n°724). Est-ce philosophie de la part du disgracié Vauvenargues ? « Ceux qui ne sont plus en état de plaire aux femmes, et qui le savent, s'en corrigent » (Maximes retranchées, n°756). Et comment aurait-il pu plaire aux femmes ? Il lui suffisait de se regarder dans un miroir malgré toutes les illusions de l'imagination et de la vanité : « Si, par hasard, je rencontre et regarde un miroir, je suis presque aussi surpris que si je voyais un cyclope, on un habitant du Tartare ; il me semble que ce n'est pas moi, que je suis le corps d'un chien, comme le roi de Babylone » (Lettre à Mirabeau, 22 mars 1740). Il lui aurait suffi encore de faire le compte de toutes ses infirmités s'il n'y avait pas eu du ridicule à une semblable énumération. Mais il y a une autre réalité qui nous aveugle : s'il ne plaisait pas aux femmes, les femmes ne lui plaisaient pas davantage. Il n'avait donc rien à faire dans le monde : « C'est être bien dupe d'aimer le monde, quand on n'aime ni les femmes ni le jeu » (Maximes posthumes, n°682), car « il n'est pas libre à un homme qui vit dans le monde de n'être pas galant » (Maximes retranchées, n°721) et Vauvenargues souligne par cette maxime la contrainte sociale qui s'exerce à nos dépens. Les femmes ne peuvent même pas lui apporter du réconfort : « ne faudrait-il pas qu'elles comprennent qu'il y ait des hommes désintéressés à leur égard » ? (extrait de la maxime n°720, Maximes retranchées). Ce qui est d'autant plus difficile que la nature, ou du moins la société, ne leur donnent une espèce d'existence que relative, leur parure et leurs soins se concevant en fonction de l'homme et de leur finalité biologique, si bien qu'une preuve d'indifférence devient vite à leurs yeux une sorte de négation pure et simple dont on ne peut espérer d'un individu qu'il s'accommode aisément. Plutôt croire à une invraisemblance manifeste que d'imaginer cette attitude de retrait précédée et provoquée par diverses sortes d'expériences malheureuses dans le domaine de l'hétérosexualité. Le vertueux Luc de Clapiers était à n'en pas douter un homophile, incapable d'attirance sexuelle pour les femmes, fasciné par les jeunes adolescents sans que l'idée de la pratique charnelle lui fût venue en raison des préjugés et du moral étayé par le physique, et déguisant son intérêt, comme cela est courant, sous le voile de la pédagogie. « Les premiers jours du printemps ont moins de grâce que la vertu naissante d'un jeune homme » (Maximes retranchées, n°757). Est-ce bien de vertu qu'il s'agit ? et Vauvenargues, écrivain, ignorait-il l'emploi de la litote qui consiste à dire moins pour faire entendre plus ? Samuel S. de Sacy écrit : « Que pensait-il donc, lui qui détestait la vieillesse et les vieillards, de son propre attachement pour les adolescents ? » En fait, Vauvenargues laisse le doute planer : « Pourquoi un jeune homme nous plaît-il plus qu'un vieillard ? Il n'y a presque point d'homme qui puisse se dire pourquoi il aime ou il estime un autre homme, et pourquoi lui-même s'adore » (Maximes posthumes, n°653). A cette question Samuel S. de Sacy ne craint pas de répondre : « Il s'aimait lui-même d'être pour eux le père qu'il aurait aimé avoir. Ils l'auraient consolé de tant de frustrations ! » Cette image du père qu'il s'est plu à reproduire, nous la retrouvons dans son expérience militaire, à l'armée, où son entourage lui reconnaissait une grande autorité morale et où ses camarades l'appelaient affectueusement « père ». Nous la retrouvons encore dans les rapports exemplaires qu'il eut avec deux adolescents. Victor de Riquetti, futur marquis de Mirabeau et père du grand révolutionnaire, était un de ses meilleurs amis et ils étaient liés autant par la convenance de l'âge que par les affinités provinciales. Nés tous les deux en Provence, ils avaient vu le jour la même année, en 1715, Luc de Clapiers le 5 août, Mirabeau le 5 octobre, à la charnière de ce XVIIIe siècle historique qui débute avec la mort de Louis XIV. Or, Mirabeau a un frère, « le petit chevalier », âgé de treize ans en 1737 et c'est en septembre que sa famille décide de le confier à Vauvenargues pour assurer son apprentissage de « cadet ». Pendant plusieurs années, Vauvenargues, promu éducateur, assume gravement les charges de sa fonction tout en éprouvant pour l'enfant les sentiments très tendres d'un grand aîné, mais son élève le décevra par sa dissipation et par son impatience à supporter la protection de son mentor. En mars 1740, une autre famille provençale lui confie un nouveau cadet, Hippolyte de Seytres, du même âge que le chevalier, mais qui lui donnera de plus grandes satisfactions comme éducateur. Mais ce dont la vie se montre prodigue, la mort le reprend avec des gestes d'avare : Hippolyte de Seytres meurt de maladie à Prague, en avril 1742, ce qui affecte durablement Vauvenargues, la vie se passant à pleurer la perte de ceux qui nous sont chers avant de les affecter par notre propre disparition qui nous laisse insensible. Toutefois, cette expérience lui servira car il n'y en a aucune de plus profitable que la douleur qui « bronze » le cœur, à moins qu'il ne le brise, suivant le mot admirable de Chamfort. Ces adolescents ont éveillé en lui la vocation du pédagogue et, à travers elle, le désir de communiquer sa pensée, de la rendre claire à soi-même et aux autres par le moyen des mots, en les disposant de cent manières différentes comme un compositeur de symphonie, dans l'orchestration des thèmes, par l'arrangement des notes. Ils ont jeté des lumières aveuglantes sur sa propre nature à ses yeux et combien de maximes révèlent le lent cheminement de sa réflexion à cet égard. Écoutons cette voix palpitante, le murmure de la confidence ébauchée, l'aveu sourd et muet au a détour de la phrase : « Tout a sa raison ; tout arrive comme il doit être. Il n'y a donc rien contre le sentiment ou la nature. Je m'entends ; mais je ne me soucie pas qu'on m'entende » : (Maximes posthumes, n°360). Etrange paradoxe de l'écriture où l'auteur se livre en pâture à la malignité publique en feignant de s'adresser à lui seul et où la substance de notre moi cesse de nous appartenir dès lors girelle est contenue dans l'équation des mots, extérieure à` nous ! Etrange paradoxe qui renouvelle en l'inversant le mystère de la rédemption, le créateur faisant porter au monde le poids de ses péchés pour obtenir son rachat à lui seul ! « N'est-ce pas encore la nature qui nous pousse même à sortir de la nature, comme le raisonnement nous écarte quelquefois de la raison, oui comme l'impétuosité d'une rivière rompt ses digues et la fait sortir de son lit ? » (Maximes posthumes, n°358). La biologie met un branle un mécanisme, une suite de gestes et d'actions, qui procurent un plaisir tel que la reproduction devint une conséquence possible et non plus une finalité en elle-même, si bien que les jouissances solitaires ou prises en compagnie de nos semblables, en se conformant aux circonstances ou à la chose dont il s'agit, ne cessent pas de nous paraître légitimes. Et comme « il n'est pas donné à la raison de réparer tous les vices de la nature » (Maximes de 1747, n°24), même si « la raison rougit des penchants dont elle ne peut rendre compte » (Maximes de 1747, n°41), « il ne faut pas croire aisément que ce que la nature a fait aimable soit vicieux » (Maximes de 1747, n°122). Le vice est dans l'esprit des hommes, il n'y en a aucun dans l'esprit de cette mère sage et lui en supposer est bien le seul réel qui puisse exister dans une de ses productions où tout est nécessité par l'environnement et par l'essence. « Il n'y a point de siècle et de peuple qui n'aient établi des vertus et des vices imaginaires » (Maximes de 1747, n°122). « Presque toutes les choses où les hommes ont attaché de la honte sont très innocentes : on rougit de n'être pas riche, de n'être pas noble, d'être bossu ou boiteux et d'une infinité d'autres choses dont je ne veux pas parler » (mais nous savons bien quoi). « Ce mépris par lequel on comble les disgrâces des malheureux est la plus forte preuve de l'extravagance et de la barbarie de nos opinions » (Maximes posthumes, n°660).

 

« Mes goûts, mon caractère, ma conduite, mes volontés, mes passions, tout était décidé avant moi ; mon cœur, mon esprit, et mon tempérament ont été faits ensemble, sans que j'y aie rien pu, et, dans leur assortiment, on aurait pu voir ma pauvre santé, mes faiblesses, mes erreurs, avant qu'elles fussent formées, si l'on avait eu de bons yeux » (Lettre à Mirabeau, 30 juin 1739). Et Vauvenargues de s'écrier courageusement : « Ce qui n'offense pas la société n'est pas du ressort de sa justice » (Maximes de 1747, n°164).

 

On voudra bien nous pardonner, je l'espère, d'avoir uni en un seul corps de discours des pensées hétérogènes pour en faire un tout cohérent. Mais le genre des maximes et des réflexions qui semble à première vue impersonnel et froid tient davantage de la confession, à notre avis, où l'auteur s'avoue lui-même. Il suffit de le retrouver en déjouant toutes ses ruses qui sont de camoufler en vérité générale une expérience particulière et d'égarer le lecteur par des contradictions, des redites et des propositions fragmentaires (soit en retranchant, soit en ne publiant pas, soit encore en offrant une partie au lieu de l'ensemble), ce qui nous oblige à une reconstitution somme toute archéologique du cœur et des sentiments. Vauvenargues ne nous aurait pas désavoué, lui, qui, voyant La Rochefoucauld à travers ses maximes, détestait ce caractère. « Si l'illustre auteur des maximes eût été tel qu'il a tâché de peindre tous les hommes, mériterait-il nos hommages et le culte idolâtre de ses prosélytes ? » (Maximes de 1747, n°299). Au surplus nous n'avons pas cru jeter une ombre sur sa mémoire en lui attribuant des sentiments et des goûts qui n'ont pas été suivis d'effets, mais, qui, même dans ce cas, ne lui eussent fait ni honneur ni opprobre mais l'eussent rendu plus humain parce que susceptible d'émotion et de souffrance. Car c'était le secret de Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues, fils de Joseph de Clapiers et de Marguerite Bermond, mort sans avoir accompli sa trente-deuxième année, ni aucune de ses ambitions, ni peut-être aucun de ses désirs les plus chers ! Mort aussi dans la solitude, dans l'ennui, dans la tristesse de ses rêveries, dans l'inassouvissement des sens, car « la solitude tente puissamment la chasteté » (Maximes posthumes, n°445) et sa solitude ne fut-elle pas complète à la façon d'un Vigny, ce grand désabusé de tout et de tous ? Vigny qu'il rejoint dans une poésie qui nous touche, contrairement à Voltaire qui blâmait les images météorologiques de Vauvenargues comme étant poétiques, ce qu'il réprouvait dans l'ouvrage d'un moraliste. C'est que sa prose a la passion de la poésie tout en versant dans le laconisme. C'est qu'il sent, c'est qu'il vit, c'est qu'il aurait voulu aimer ! Voilà pourquoi il est si proche de nous.

 

Arcadie n°225, Pierre Fontanié, septembre 1972

 

Publié dans : REVUE ARCADIE - Par Jean-Yves

68… En mai, on avait déjà fait un bout de chemin ensemble.

 

Première rencontre en Mars. Je venais de la rue et lui d’un monde inconnu. Rien ne m’étonnait. Passé les frontières de la rue, tout était permis. Penser que ce presque clochard, presque vieillard était un grand écrivain publié chez, Minuit, Flammarion, Bourgois.

 

Je ne connaissais aucun écrivain d’aucune maison d’édition.

 

José Correa

 

 

Après « Augiéras, le maitre des Fougères » (aux Editions La Lauze), ce livre est un peu la suite des souvenirs de José Correa, sur la complicité qui le lia à cet homme, écrivain et peintre de renom.

 

Augiéras 68 et autres nouvelles des étoiles de José Correa, Akibooks éditions, 72 pages, format 280 x 190 mm, août 2014, ISBN : 9791091906395, 22€50

Publié dans : COMMUNIQUE - Par Jean Yves Alt

En ce printemps de 1972, c'est la mode de parler de la Chine. Tout le monde s'y met, de la droite à la gauche.

 

En attendant qu'André Baudry aille à Pékin comme Richard Nixon et y soit accueilli sur la place de la Paix-Céleste, à défaut de M. Chou En-Laï, par le chef de l'Association des Homosexuels Rouges, un livre remarquable, récemment paru, nous donne l'occasion de nous joindre au chœur de la grande presse et de rêver un peu à l'Empire du Président Mao.

 

Hâtons-nous, du reste, pour prévenir toute erreur d'interprétation, d'annoncer la couleur : ce n'est pas le rouge. Il s'agit dans ce livre, non de la Chine communiste, mais de la Chine ancienne, des origines au XVIIe siècle. Sur la Chine d'aujourd'hui, j'avoue posséder fort peu d'informations d'ordre homophile. Je me rappelle avoir lu, voici quelques années – c'était au temps de la Révolution culturelle –, dans un hebdomadaire qui était sans doute le Nouvel Observateur, une anecdote dont j'ai malheureusement oublié de noter les termes exacts, mais dont je garantis la substance. Un journaliste européen en visite en Chine, se documentant sur le mariage, la famille, la sexualité, avait eu la naïveté de poser à son interlocuteur chinois – un officiel du Régime – la question suivante : « Et l'homosexualité ? » Incompréhension du Chinois : « Qu'est cela ? » Explications du journaliste (gestes à l'appui ? l'histoire ne le dit pas). Et cette réplique merveilleuse du digne officiel : « Quelle horreur ! De telles aberrations n'existent pas en Chine. Autrefois, peut-être, au temps du féodal-capitalisme... Mais maintenant il n'y a même pas de mot pour désigner cette chose dans la Chine marxiste-léniniste du Président Mao. »

 

J'ai gardé mémoire de cette anecdote, car elle réunit un admirable raccourci de tout ce que j'abhorre le plus au monde : l'hypocrisie, l'aveuglement, le fanatisme, l'ignorance, le puritanisme, et la tendance à prendre l'interlocuteur pour un imbécile. En admettant même que la nouvelle Chine ait fait disparaître la prostitution des adolescents, qui était une des tares de la Chine décadente d'autrefois, comment pourrait-elle échapper à la loi de la nature et à l'universalité du phénomène homophile ? Un journaliste de Plexus (1) écrivait naguère que le puritanisme imposé par le Maoïsme dans les relations intersexuelles entraînait une augmentation « alarmante » de l'homosexualité masculine. Sans doute voyait-il assez juste, car ce puritanisme est attesté par de nombreux témoignages ; tout récemment encore, Michel Gordey constatait que « le Parti demande aux jeunes gens de ne pas se marier avant vingt-sept ans et de s'abstenir de rapports sexuels, car cette énergie serait gaspillée sans que les masses en profitent... » (2).

 

Sur l'étalage de pédérastie dans la Chine d'avant le Maoïsme, les documents abondent. Simone de Beauvoir y insiste, avec une horreur de bourgeoise bien pensante, dans La Longue marche (1958). Deux romans qui eurent leur heure de célébrité, Shanghai secret de Jean Fontenoy (1938) et Bijou de ceinture de Paul Soulié de Morant (1926), mettaient en scène le monde de la prostitution des adolescents. C'était même une sorte de lieu commun littéraire, largement exploité par les moralistes chrétiens et par les propagandistes de l'influence européenne.

 

Mais, jusqu'à présent, nous manquions de moyens de savoir dans quelle mesure le puritanisme actuel d'une part, l'ancienne débauche commercialisée d'autre part, correspondaient à une tradition culturelle authentiquement chinoise. Cette lacune est comblée grâce à l'ouvrage auquel je faisais allusion plus haut, et qui est un des plus passionnants que j'aie lus depuis longtemps : La vie sexuelle dans la Chine ancienne, de Robert Van Gulik (3).

 

Un mot d'abord sur l'auteur du livre. Robert Van Gulik, mort en 1967 à l'âge de cinquante-sept ans, était un diplomate hollandais qui vécut la plus grande partie de sa vie en Extrême-Orient, où il fut notamment ambassadeur à Tokyo. Connaissant à fond les différents dialectes chinois, le japonais, plusieurs des langues de l'Inde, il publia des études d'érudition sur ces pays, et se délassa en écrivant de charmants romans policiers chinois, regroupés sous le titre Les Enquêtes du juge Ti, qui font les délices des amateurs de littérature policière exotique (4). Mais surtout, il se passionna pour la sexologie, et recueillit en vingt-cinq ans d'étude les éléments littéraires, historiques, artistiques, de cette œuvre magistrale parue en 1961 en anglais sous le titre Sexual Life in Ancien China, et dont voici aujourd'hui la traduction française – excellente –, comblant une grave lacune de notre documentation.

 

Est-il besoin de le préciser ? C'est un ouvrage de haute culture, non de « vulgarisation », encore moins de gaudriole. Ceux qui l'achèteraient dans les sex-shops (si on l'y trouve) risqueraient d'être fort déçus. Les illustrations, notamment, sont des plus pudiques. Pour trouver les images correspondant au texte, il faut acheter l'album d'Etiemble, « Yun-Yu », mais celui-ci n'est malheureusement pas à la portée de toutes les bourses (5).

 

Les lecteurs d'Arcadie savent que, dans toutes les civilisations, la sexualité est profondément enracinée dans la religion (6). Cela est plus vrai encore qu'ailleurs lorsqu'il s'agit des civilisations d'Extrême-Orient, où la sexualité, loin d'être « exclue » de la spiritualité comme elle l'est en Occident depuis l'avènement du christianisme, y est au contraire étroitement intégrée.

 

C'est donc à juste titre que Robert Van Gulik, dès le premier chapitre de son livre, étudie les origines de la religion chinoise, telle qu'elle apparaît aux temps les plus lointains (Ier millénaire avant J.-C.) dans le classique Yi-king ou « Livre des Mutations ». C'est dans ce traité qu'est exposée pour la première fois la théorie fondamentale du yin et du yang, qu'il faut résumer ici brièvement (7). Le yin et le yang sont, ramenés à leur définition fondamentale, le « principe femelle » et le « principe mâle » dont l'équilibre conditionne l'harmonie de l'univers. A chacun de ces deux principes correspondent une multitude de notions antagonistes : yin est l'élément femelle, mais aussi la terre, l'eau, la lune, le froid, l'hiver, le Nord, la planète Mercure ; Yang est l'élément mâle, le ciel, le feu, le soleil, la chaleur, l'été, le Sud, la planète Mars. Ainsi conçue, l'union sexuelle devient à la fois le symbole et l'image de l'ordre du monde. L'expression traditionnelle yun-yu, littéralement « nuage et pluie », résume cette union, indispensable à la naissance de la vie sous toutes ses formes ; elle représente aussi bien la pluie d'orage fécondant la terre que l'acte sexuel (c'est pourquoi Etiemble l'a prise comme titre de son album de reproductions érotiques chinoises).

 

Une telle philosophie, on le conçoit, n'a rien en soi de particulièrement favorable à l'homosexualité, puisqu'elle fait tout reposer sur l'union de l'homme et de la femme. Mais les spéculations des philosophes taoïstes, à partir du VIe siècle avant J.-C., en mettant l'accent sur l'intime fusion des deux principes yin et yang à l'intérieur d'une même nature (et non plus seulement sur leur rapprochement ou sur leur conjonction), aboutirent à faire de l'hermaphroditisme une sorte d'idéal philosophique, de « quasi-divine perfection » (8). Aussi, très vite, l'homosexualité fut-elle acceptée, sous le nom cosmique de fan-yun-fou-yu, « les nuages renversés et la pluie en sens inverse » (9).

 

Cependant – la remarque est d'importance – si elle fut, depuis l'Antiquité, largement répandue, elle ne donna jamais lieu à une doctrine philosophique ou morale, comme en Grèce par exemple, ni même à une littérature particulière, comme dans l'Islam médiéval. La raison en est, évidemment, que toute la tradition chinoise concernant la vie sexuelle est profondément marquée par le taoïsme, qui assimile l'action réciproque du yin et du yang à une opération alchimique dont le résultat ultime est l'immortalité, et dont la technique est la suivante : l'homme doit, non pas gaspiller son fluide vital en éjaculant mais le conserver, l'emmagasiner, le « refouler vers le cerveau », après l'avoir enrichi au contact du fluide féminin, au moyen de l'orgasme retardé. Autrement dit, il s'agit de faire l'amour le plus souvent possible avec le plus de femmes possibles, en jouissant le moins souvent possible. Tout plaisir sexuel pris en dehors du contact homme-femme, qu'il s'agisse de la masturbation ou de l'homosexualité, est certes permis (ce n'est pas une question de morale), mais constitue une déperdition d'essence yang, donc compromet l'accès de l'homme à l'immortalité (10).

 

(On reconnaît, en passant, la source, typiquement chinoise, de la théorie du Président Mao sur l'abstention des relations sexuelles, citée plus haut.)

 

Mais, répétons-le, à côté de la doctrine magico-religieuse du taoïsme et de la morale officielle de Confucius (respect de l'Empereur et de l'autorité paternelle, culte des ancêtres et de la famille), les mœurs réelles ont toujours fait, en Chine, une large place à l'homosexualité, et la tradition culturelle l'a parfaitement assimilée.

 

Nous ne parlerons pas ici de l'homosexualité féminine. Elle fut, paraît-il, très répandue de tout temps dans les harems chinois, et il y eut même des confréries de lesbiennes fanatiques qui faisaient serment de tuer celles qui trahiraient, c'est-à-dire qui coucheraient avec des hommes (11). Les militantes de SCUM et de HELL ont de qui tenir ! Mais nous nous bornerons, selon les limites de notre compétence, à l'homosexualité masculine.

 

Celle-ci porte, en chinois, plusieurs noms, les uns aimables, les autres moins. On appelle l'amour entre hommes han-lin fong, « mœurs d'académiciens » (12) : preuve que, en Chine aussi, on prête volontiers aux intellectuels le goût de ce plaisir. Les deux amis Hsi K'ang et Yuan Ki, dont nous conterons plus loin l'histoire, sont peut-être à l'origine de ce sobriquet.

 

Moins flatteur est le terme de wang-pa, « fils de tortue », à la mode depuis le XVIIIe siècle, la tortue étant réputée symbole de ces mœurs, de sorte que le signe d'écriture qui la désigne sert comme graffiti obscène dans toute la Chine (13).

 

Mais le nom le plus poétique est toan-hsieo, « manche coupée », qui remonte à une charmante anecdote classique du Ier siècle avant J.-C. L'empereur Ai-ti avait pour amant le jeune Tong Hsien ; un jour que Tong Hsien s'était endormi sur la tunique d'apparat de l'empereur, celui-ci fut appelé pour donner une audience. Plutôt que de réveiller son jeune ami, il coupa la manche de la tunique, et le terme de « manche coupée » est resté tout au long de l'histoire de Chine pour désigner l'amour masculin (14).

 

Cette dernière anecdote montre que, comme dans l'Islam du Moyen Age, l'homosexualité chinoise revêt volontiers un aspect princier et élégant. Innombrables sont les empereurs qui ont eu, à côté de leurs femmes et concubines, des amants, dont plusieurs ont joué un rôle important dans l'histoire. Citons, à travers les siècles, Long-Yang-Kiun, favori et premier ministre du prince de Wei au IVe siècle avant J.-C., dont le nom est resté symbolique pour désigner un homosexuel (15) ; le prince Toan (IIe siècle avant J.-C.) qui fit exécuter son jeune amant parce qu'il le trompait... avec ses femmes. A la cour des premiers empereurs de la dynastie Han (IIIe-IIe siècles avant J.-C.) foisonnaient les mignons, fardés et couverts de bijoux. L'empereur Lieo Tze-Ye (Ve siècle après J.-C.) fut une sorte d'Héliogabale chinois, « s'accouplant indistinctement avec des hommes et des eunuques », et périt assassiné (16).

 

Les époques plus récentes ne sont pas moins riches en anecdotes de cette nature. La cour des derniers empereurs de la dynastie mongole des Yuan, descendants de Gengis Khan, était pleine de jeunes gens fardés et efféminés (17). Au XIXe siècle encore, l'empereur Kia-K'ing (1796-1820) vivait entouré de jeunes favoris et d'eunuques (18).

 

Mais il serait sans intérêt de multiplier ces exemples, qui ne sont pas essentiellement différents de ce que nous offrent d'autres monarchies d'Orient, khalifes de Bagdad ou sultans de Constantinople, où mignons et concubines se sont toujours partagé équitablement la faveur des souverains.

 

Signalons plutôt, comme beaucoup plus typiquement chinoise, l'histoire du philosophe Hsi K'ang et du poète Yuan Ki (IIIe siècle après J.-C.), qui furent unis d'une amitié « capable de briser le métal et possédant le parfum des orchidées ». L'épouse d'un de leurs amis, Mme Chan, s'étant demandé quelle était exactement la nature de leurs relations, les invita à passer quelques jours chez elle et les épia par un trou percé dans la cloison. Elle fut si édifiée par ce qu'elle les vit faire qu'au matin elle déclara à son mari : « Ils en savent beaucoup plus long que toi sur ce sujet » (19). Ce qui est tout à l'honneur de l'homophilie ! L'histoire ne dit pas si le mari alla prendre quelques leçons de recyclage ni si son épouse s'en trouva bien.

 

Ces deux amants experts lancèrent la mode des couples d' « amis » littéraires, qui dura plusieurs siècles et fait partie de la tradition chinoise classique.

 

Tout au long du Moyen Age, les visiteurs étrangers furent frappés par la fréquence de l'homosexualité en Chine. Un voyageur arabe notait, au IXe siècle, que « les Chinois se livrent à la pédérastie avec de jeunes esclaves achetés à cet effet » (20). A l'époque Song (Xe-XIIIe siècles), considérée comme l'âge d'or de la Chine classique, « la prostitution masculine semble être un phénomène particulier aux grandes villes chinoises... K'ai-Fong, Hang-Tcheou surtout » (21).

 

Si – à l'inverse de la poésie arabe – la poésie chinoise classique ne semble pas avoir spécialement affectionné le thème pédérastique (du moins, ni Etiemble ni Van Gulik n'en font mention), en revanche, les romans érotiques chinois de l'époque Ming, qui constituent une littérature particulièrement abondante, font place à l'amour entre hommes. Dans le plus célèbre d'entre eux, King P'ing Mei (« Le Lotus d'or »), le héros, parmi cent aventures sexuelles, a une liaison avec son jeune page. Dans le Jeou p'ou t'oan (« Le tapis de prière en chair ») le principal personnage, Wei, a deux valets dont il se sert comme de femmes, « et il ne trouve guère de différence, sinon la longueur de leurs pieds » : on sait que les Chinoises se mutilaient les pieds pour porter des bottillons minuscules, réputés hautement aphrodisiaques (22).

 

Mieux encore : dans le roman de Ju-Chen Li, Fleurs dans le miroir, il est question d'un pays imaginaire où les sexes sont inversés (23).

 

Cette époque Ming (XIVe-XVIIe siècle) est d'ailleurs celle où la culture traditionnelle chinoise jette ses derniers feux, et où les érudits se préoccupent de recueillir les matériaux hérités du passé. C'est alors qu'un lettré écrit le Toan-hsieo-pien (« Récits de la manche coupée »), recueil de cinquante récits historiques sur l'homosexualité chinoise, malheureusement non traduit en langue européenne (24). Quelle mine de renseignements ce serait pour l'histoire homophile, si un orientaliste nous le rendait accessible par une traduction ! Un jour, peut-être...

 

Mais toute floraison porte en elle les germes de l'épuisement. C'est le cas de la Chine classique. A partir de la fin de l'époque Ming, une certaine forme de puritanisme hypocrite, liée à la sclérose intellectuelle et à la décadence politique, s'introduit dans la vie chinoise. Les romans érotiques continuent à fleurir clandestinement, mais tournent de plus en plus à la pornographie et perdent tout contact avec la tradition taoïste. L'homosexualité se réduit alors à la prostitution des jeunes garçons, qui choqua si fort les Européens lorsqu'ils commencèrent à pénétrer en Chine, et prend une teinte nettement péjorative. Le livre de Van Gulik, pour cette raison, s'arrête avec l'invasion mandchoue du XVIIe siècle et Etiemble, grand connaisseur de l'histoire chinoise, l'en approuve (25).

 

Nous en resterons donc là, nous aussi (26).

 

Ce bref survol nous aura permis, sinon de trouver dans la civilisation chinoise un équivalent de la Grèce antique pour ce qui est des aspects philosophiques et sociaux de l'homophilie, du moins de respirer l'air vivifiant d'une culture qui a su intégrer le sexe à son univers intellectuel et moral.

 

Il nous aura ainsi appris, ou rappelé, que l'Occident christianisé garde le triste privilège d'être la seule grande civilisation fondée sur le refus de l'amour homophile.

Il nous aura enfin amenés à mieux comprendre, peut-être, certains aspects de la Chine d'aujourd'hui, et à souhaiter que les dirigeants maoïstes sachent conserver à leur pays l'acquis précieux de son antique culture sexuelle, en refusant la tentation d'un puritanisme qui est le plus stérile aspect de la civilisation occidentale.

 

(1) 19 décembre 1968.

(2) Journal du Dimanche, 13 février 1972. — Sur ce sujet comme sur tous les aspects de la Chine communiste, on peut relire, malgré les quatorze ans écoulés, Le Nouveau Singe Pèlerin d'Etiemble (Gallimard, 1958) : cf. Arcadie n°67-68, juillet-août 1959.

(3) Gallimard, « Bibliothèque des Histoires », 1971. In-8°, 466 p. Prix : 40 F, illustré.

(4) Publiés dans la collection du Livre de Poche.

(5) Editions Nagel. Prix : environ 200 F.

(6) Voir Arcadie, n°160-162, avril et juin 1967 : Sexe et religion.

(7) Serge Talbot lui avait consacré une étude dans Arcadie n°77, mai 1960. Noter que le célèbre cercle bi-parti qui symbolise l'union du yin et du yang, et que divers mouvements homophiles ont adopté comme emblème, ne date, lui, que du XIe siècle après J.-C.

(8) Etiemble, Yun-Yu, p. 101. Les anciens Chinois établissaient un lien entre la fréquence de l'homosexualité et la naissance d'hermaphrodites (Van Gulik, p. 206).

(9) Van Gulik, p. 67.

(10) Cette doctrine est très proche du tantrisme indien, mais la question des relations entre le tantrisme et le taoïsme est beaucoup trop complexe et controversée pour que nous puissions l'aborder ici (voir Van Gulik, pp. 418-442).

(11) Etiemble, Yun-Yu, p. 143.

(12) Id.

(13) Van Gulik, p. 287.

(14) Van Gulik, p. 93.

(15) Van Gulik, pp. 53-54.

(16) Van Gulik, pp. 129.

(17) René Grousset, Histoire de Chine, 1942, p. 311.

(18) Id., p. 361.

(19) Van Gulik, p. 128.

(20) Etiemble, Yun-Yu, p. 143.

(21) Jacques Gernet, La vie quotidienne en Chine à la veille de l'invasion mongole, 1959, p. 110.

(22) Charles Commeaux, La vie quotidienne en Chine sous les Mandchous, 1970, p. 188.

(23) Tangents, sept. 1966. — Chose curieuse, les peintures et gravures érotiques qui fleurissent aussi en cette époque semblent ignorer l'homosexualité masculine, comme le remarque Van Gulik (p. 405). Peut-être est-ce parce qu'elles restent très inspirées par les anciens traités de sexologie taoïstes et leur philosophie du yun-yu ?

(24) Van Gulik, p. 93.

(25) Etiemble, Yun-Yu, p. 151.

(26) Pour la période « mandchoue » (XVIIe-XIXe siècles), on peut lire la très vivante Vie quotidienne de Charles Commeaux, citée plus haut (éd. Hachette, 1970).

  

Arcadie n°221, Marc Daniel (Michel Duchein), mai 1972

Publié dans : REVUE ARCADIE - Par Jean-Yves Alt

Arvid Ivar, douze ans, est heureux de passer ses vacances estivales au camping avec son père divorcé récemment. Dans ce qu'il nomme son « livre d'or », le jeune garçon aime écrire ce qu'il vit. Et ce qu'il découvre autour de lui ne manque pas – très rapidement – de l'interroger. Il y a d'abord Roger Berg qui vit avec sa fille, Indiane, non loin du camping. Cette dernière, du même âge qu'Arvid, lui apprend que Roger est homosexuel. Indiane est délurée et hardie : aucun sujet (sexualité, nudité, puberté, pornographie, etc.) ne lui fait peur, contrairement à Arvid.

 

Le jeune garçon découvre que son propre père s'amuse beaucoup avec Roger, cet homme costaud qui aime la bière et la rigolade. Il trouve que le comportement de son père, professeur de Lettres, n'est pas digne tant il ressemble à celui d'un ado qui tombe amoureux pour la première fois.

 

Indiane n'apprécie pas plus cette idylle naissante entre les deux pères car elle convoite Arvid et pense que si les deux hommes se marient, Arvid et elle-même deviendront frère et sœur, ce qui pourrait, croit-elle, compromettre une amourette avec son nouvel ami. Mais Arvid n'est ni réceptif ni sensible aux œillades de sa camarade. Il attend plutôt avec impatience l'arrivée de son copain Frank.

 

Arvid et Indiane décident de trouver une stratégie pour séparer les deux hommes. Mais la mission se révèle plus compliquée que prévue puisque les deux pères sont tellement heureux qu'ils ne se préoccupent pas des manœuvres de leurs enfants. Tous leurs plans échouent.

 

LUND ERIKSEN ETE PAPA DEVENU GAY Arvid, qui est encore empli de préjugés sur l'homosexualité, se demande ce que les deux hommes peuvent bien faire ensemble quand ils sont seuls. Il imagine des choses dégoûtantes, renforcées par ce qu'il observe de la sexualité de son chien Waldo avec la chienne de Roger, Lady ; ce qui vaut des pages assez drôles.

 

Le lecteur se demande ce qui fait qu'Arvid est tant dérangé par le comportement de son père. Est-ce la peur de perdre son père, la peur du regard des autres par rapport à son père qui devient homosexuel, la peur de la puberté qu'il voit poindre chez Indiane et son ami Frank alors que lui ne ressent encore rien ? A moins qu'il ne s'agisse de la peur de cet autre qui est en lui-même et qu'il n'ose pas affronter… Car si grand bouleversement il y a, il est aussi chez Arvid, qui ressent bien qu'il n'est pas attiré par Indiane mais par Frank :

 

« C'était surtout Frank qui avait l'air de faire la conversation, et j'espérais en mon for intérieur qu'il n'était pas en train de raconter à Indiane une de ses blagues sur les pédés. Il marchait à grandes enjambées, bien droit, et gesticulait des bras tout en parlant ; le sac où il avait mis son maillot de bain venait régulièrement lui cogner le genou. Frank a des vraies jambes de footballeur, hyper musclées. Ça en impose. En plus, il a déjà du poil aux pattes, le veinard.

D'ailleurs, au niveau pilosité, il y avait aussi du nouveau ailleurs. Quand on est arrivés à la rivière, Indiane a emmené Lady le temps d'aller se changer dans la forêt. Frank s'est tourné vers moi et il a enlevé tee-shirt, short et caleçon dans le même mouvement. Ça m'a fait un choc : c'était carrément la jungle, par-là. Et le baobab avait bien grandi depuis la dernière fois. Je suis resté scotché. Uniquement parce que c'était bizarre, bien sûr. Waldo, à côté de moi, remuait la queue.

― Vous avez jamais vu un mec de votre vie ou quoi ? nous a demandé Frank en se redressant, les poings sur les hanches.

Je me suis dépêché de regarder ailleurs. Vers l'eau. J'ai simplement deviné, du coin de l'œil, qu'il enfilait son short de bain. En faisant claquer l'élastique.

Mon plan à moi, c'était d'aller me changer quelque part dans les buissons. J'ai tourné le dos à Frank et je me suis dirigé vers un bosquet, malheureusement trop déplumé pour me cacher intégralement.

― Oh, arrête ça ! a dit Frank. On va pas y passer la journée. Je t'ai déjà vu à poil avant. » (pp. 226-227)

 

Si l'histoire est sympathique (je pense qu'elle plaira au public adolescent), j'ai été déçu par les longueurs (les plans des deux ados pour séparer leurs pères occupent les 2/3 du livre) et par le regard excessif et surfait des jeunes sur les pratiques sexuelles supposées des deux hommes.

 

Heureusement, la mère d'Arvid a une présence intelligente : elle tente de trouver les mots pour lever les angoisses de son fils à propos de l'homosexualité de son ex-mari :

 

― C'est ta faute. Il est super bizarre depuis que tu l'as quitté.

― Pour ton information, nous étions d'accord tous les deux pour divorcer, elle a dit.

― Résultat, du jour au lendemain, il est devenu homo !

― Pas du jour au lendemain, a répondu maman.

― Qu'est-ce que tu veux dire par là ?

― Que ça fait longtemps que je le connais. Et que je le connais bien.

Ça m'a fait un choc.

― Il l'était déjà avant ?

― Je pense qu'au fond, nous sommes tous un peu comme ci, un peu comme ça.

― C'est à cause de ça que vous avez divorcé ?

― Non, nous avons divorcé parce nous trouvions que c'était mieux pour les deux parties. Petit à petit, nous nous étions trop éloignés l'un de l'autre. Mais je savais depuis longtemps que, si jamais nous nous séparions, ce n'était sûrement pas une autre femme qu'il essaierait de trouver après moi.

― Alors il n'y a aucun espoir ?

― Si, il y a de l'espoir ! Ton père est encore très attirant. Je suis sûre qu'il pourra se trouver un bel homme. Tu ne crois pas, chéri ? (p. 280)

 

Contrairement à Lionel Labosse, je n’aurais pas octroyé un Isidor à ce roman.

 

■ L'été où papa est devenu gay, Endre Lund Eriksen, traduction de Aude Pasquier, éditions Thierry Magnier, août 2014, 288 pages, ISBN 978-2364745179

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

Publié dans : LIVRES pour les plus jeunes et les autres - Par Jean Yves Alt

« C'est l'homme parmi ceux que j'ai connus, qui donnait le mieux et le plus vite don de sa nature. Il ne partageait pas, il donnait. Sa main ruisselait de cadeaux optimistes, de gentillesses radicales qui vous mettaient les larmes aux yeux. Il s'en accusait car il n'aimait pas obliger. Il était courageux et fidèle d'une bonne foi jamais relâchée. Il a lutté sa vie durant sous les fausses apparences du papillon des trèfles, sans se dégrader dans les méandres et les clairs-obscurs de la lutte ; lutté contre tout : contre ses microbes, contre l'héritage des siens, contre l'injustice des hommes, contre le mensonge qu'il avait en horreur, contre les besognes – tout en les accomplissant – auxquelles on voulait, les derniers temps, le plier sous prétexte de l'entraîner à je ne sais quelle abêtissante discipline. Mais, comme cela est fréquent chez les natures désintéressées et généreuses, il ne croyait pas à son obstination, à son importance, à sa fermeté. Il ne s'est pas tué pour manquer l'heure et la responsabilité d'un rendez-vous un peu plus lourd que les autres. Je puis m'en porter garant. Il n'était pas, lui, un voluptueux de vie maudite. »

 

René Char

 

in Revue Europe, novembre/décembre 1985

 

Publié dans : CITATIONS - Par Jean-Yves

COMMUNIQUE.jpg On a souvent réduit l'œuvre d'Hervé Guibert à sa seule trilogie du sida dans laquelle le narrateur se fait l'observateur de lui-même et des conséquences sur son corps de la lente progression du virus.

 

HERVE GUIBERT EN SES GENRES Si l'auteur de "À l'ami qui ne m´a pas sauvé la vie" est incontestablement un écrivain du "je", il faut remarquer que ce "je" se joue souvent de lui-même et de ses lecteurs, se dit et se dérobe, s'affirme et se cache, disparaît parfois aussi.

 

Le genre littéraire est toujours chez lui l'objet d'un questionnement ou d'une remise en cause. Dans "Roman, journal, autofiction : Hervé Guibert en ses genres", Arnaud Genon étudie en quoi l´exploration des limites des genres établis et l'impertinence de Guibert à leur égard devient un moyen de déstabiliser la représentation classique du moi et d'interroger le sujet et son identité.

 

Roman, journal, autofiction : Hervé Guibert en ses genres par Arnaud Genon, Mon Petit Editeur, ISBN papier : 9782342028393 - 106 pages - 14,95 € / ISBN numérique : 9782342028409 - 7,47 €

 

Retrouvez des extraits de ce livre en cliquant ici

Publié dans : COMMUNIQUE - Par Jean Yves Alt

Nico Naldini est le cousin de Pier Paolo Pasolini. Fils d'une sœur de sa mère, de trois ans son cadet, il fut très proche de l'écrivain, très tôt dans la confidence des amours homosexuelles de Pier Paolo, d'une passion qui les unissait.

 

Nico fut aussi le témoin privilégié des années de bonheur, de ce temps passé dans le Frioul en contact direct avec les gens du village de Casarsa, le village de leurs mères.

 

Nico admirait Pier Paolo, voyait sa vie d'enfant et d'adolescent, comprenait les angoisses et les explosions de joie de ce « premier Pasolini », ivre de poésie, plein d'attentes, sensuel et intrépide. Il fut au cœur de cet univers de garçons dont Pier Paolo gardera l'éternelle nostalgie.

 

Le livre s'ouvre sur un poème de Naldini : « J'avais deux amis », dédié « à Comisso, à Pasolini » : .

 

« J'avais deux amis / qui sont morts (...) Le premier était riche / de résurgences, / d'étés et de fleuves, / d'adolescents se déshabillant / comme anges qui volent.

L'autre était pauvre, / dur avec lui-même, / il n'avait eu jour de répit, / sans amour, / il avait une jouissance minée, une vie rêvée, / pleine d'enfants assassins. »  

 

La première partie alterne le journal/mémoire de Nico et des « pages retrouvées » inédites, confiées par Pasolini à son cousin. La deuxième partie rassemble des poèmes de Nico Naldini ; il faut saluer la version bilingue. Ces poèmes des premières expériences humaines, érotiques et culturelles, s'inscrivent dans le souvenir d'une jeunesse commune, dans cette campagne frioulane imprégnée d'un dialecte associé à l'image de jeunes adolescents libres d'une jouissance sans questions : « Nos amitiés et connaissances, tout particulièrement parmi les jeunes paysans, et nos longues promenades à bicyclette dans le bas Frioul et la basse Vénétie, nous avaient fait connaître un monde d'une grande nouveauté et de grande beauté toutefois non dépourvu d'ombres et de souffrances. » (p. 45)

 

Grâce aux pages conservées par Nico et aux commentaires parallèles qui éclairent la jeunesse de Pier Paolo, la légende pasolinienne s'estompe. Reste une authentique et rare mémoire non seulement des poursuites affectives et sexuelles de Pasolini, mais aussi de la genèse d'un destin d'écrivain : « ma liberté, je l'ai trouvée, je sais ce qu'elle est et où elle est ; je le sais, pourrait-on dire depuis l'âge de quinze ans, mais auparavant, je le savais également déjà... Dans le développement de mon individu, de ma différence, j'ai été précoce ; et il ne m'est pas arrivé, à l'instar de Gide, de crier : « Je suis différent des autres » avec une angoisse insoupçonnée ; je l'ai toujours su. Je cherche maintenant l'Autorité, peut-être, ou, à tout le moins, pour l'heure, une autorisation... » (p. 45)

 

Dans ce livre de tendresse apparaissent aussi Suzanna, la mère de Pier Paolo, et l'angoisse du fils quand le « scandale » éclate (Pasolini est accusé de détournement de mineurs) et quand ils doivent fuir. Le livre s'arrête là.

 

C'est un texte merveilleux de spontanéité, de jeunesse, de cette foi en la vie accompagnée d'une fringale de plaisirs rustiques et aussi d'une conscience grave de ce bonheur en sursis.

 

La profondeur du livre et sa beauté tiennent à la connivence des deux cousins, cultivés, affamés d'art, promis à un destin de créateur...

 

Une connivence du regard pour un univers différent fait de champs et de maisons simples bourdonnantes d'une humanité bucolique, un univers enraciné dans la rigueur et la calme répétition de ses traditions. Connivence du désir pour ces jeunes et beaux paysans, le temps bref de leur enfance, prêts pour une sexualité rieuse et violente, le temps de leur adolescence, quelques années d'absolu paganisme, de liberté, sans que le mot homosexualité ne vienne condamner cet amour d'un pays à travers le corps de ses garçons ! Paradis dont Pier Paolo et Nico découvrent les fissures, partagent les angoisses...

 

Ils sont déjà de l'autre côté du décor.

 

« Et celui que je nomme est un enfant vif

qui vient à l'instant même de lancer son double cri.

Resplendissant et armé de sa noire beauté,

en vain je le cherche, en vain je l'ai trouvé. »

 (poème de Nico Naldini, p. 74)

 

■ Traduit de l'italien par Philippe di Meo, éditions Persona, 88 pages, 1984, ISBN : 2903669228

 


Lire les « Pages retrouvées de Pasolini »


De Pier Paolo Pasolini : L'odeur de l'Inde - Actes impurs suivi de Amado mio - Les ragazzi - Descriptions de descriptions - Comizi d'Amore : enquête sur la sexualité (film documentaire)


Lire encore : Pier Paolo Pasolini, une biographie de Nico Naldini

 

Publié dans : LIVRES - Par Jean-Yves

Les premiers drapés d'Olivier Brice (1933-1989) étaient réalisés sur des moulages du Louvre étroitement enveloppés dans des linceuls qui épousaient leurs contours. Cet épiderme supplémentaire créait un rapport de présence nouveau. La statue voilée devenait fascinante, mystérieuse, allusive, à la fois distante et proche.

 

Brice se démarquait pourtant de Christo. Le drapé n'a pas le pouvoir d'objectivation du paquet clos : un drap n'est pas une bâche. Le drapé épouse une forme sans l'emprisonner, il la voile sans l'effacer.

 

Ses « Gisants », réalisés par la suite, étaient des moulages de corps humains – grandeur nature – allongés à même le sol (moulages en prise directe, seules les têtes provenant « d'antiques »). Tels les prisonniers de la lave de Pompéi, ils semblaient figés en pleine action… un peu comme dans un sommeil qui aurait pu ne pas être le dernier.

 

 

Olivier Brice – Gisant – 1978

 

Ce corps paraît à mi-chemin entre la vie et la mort : un peu irréel comme un accidenté de la route couché sur le bas-côté. Est-il encore vivant ou déjà mort ?

 

Il est saisissant : après l'effet de surprise, il impose le respect des moments définitifs. Le drapé rappelle que l'irréparable vient de se produire.

 

Ce gisant fait apparaître la mort comme un scandale logique et comme la plus immanente des lois de la nature.

Publié dans : EXPOSITIONS-ARTS - Par Jean-Yves

Pendant plus d'un millénaire, les Perses ont considéré les relations homosexuelles avec bienveillance. Répandus notamment à la cour et dans la bonne société, ces attachements étaient célébrés par la poésie classique et les traités sur l'art de gouverner. Une tradition rompue au XXe siècle, avec l'importation de la norme hétérosexuelle européenne, dont le régime Ahmadinejad est l'héritier inattendu.

 

Quand Mahmoud Ahmadinejad affirma en septembre 2007, lors d'une intervention à l'université Columbia de New York, qu'« il n'y a pas d'homosexuels en Iran », l'absurdité de cette présomption a fait du président la risée du monde entier. Aujourd'hui, un livre écrit par une éminente universitaire iranienne en exil, Sexual Politics in Modern Iran, lui apporte la plus cinglante des répliques en exposant en détail la longue histoire de l'homosexualité en terre persane.

 

Consacrant une large partie de son ouvrage à l'Iran prémoderne, l'historienne Janet Afary présente la forme dominante de ces relations en termes d'« homosexualité définie par le rang ». Il s'agissait de liaisons particulièrement codifiées, où un homme mûr se procurait un partenaire plus jeune, l'amrad. Les « relations homo-érotiques masculines, écrit l'auteur, étaient régies en Iran par un véritable rituel courtois qui passait, pour l'aîné, par la distribution de cadeaux, l'enseignement de textes littéraires, la musculation et l'entraînement militaire, la guidance intellectuelle et l'exploitation de contacts sociaux susceptibles d'aider le partenaire plus jeune dans sa carrière ». Parfois, ces hommes échangeaient officiellement des vœux, les sigeh de fraternité (1). « Le sexe n'était pas l'unique raison d'être de ces relations, précise l'historienne. Il s'agissait aussi de cultiver l'affection entre les partenaires et de confier à l'homme certaines responsabilités quant à l'avenir du garçon. » Les "sigeh de sororité", concernant les pratiques lesbiennes, étaient également répandus.

 

Rien ne témoigne davantage des codes qui régissaient traditionnellement les relations entre personnes de même sexe, explique Afary, que « le genre littéraire du "miroir des princes" (andarz nameh) [qui] porte à la fois sur les amours homosexuelles et hétérosexuelles. Souvent écrits par des pères pour leurs fils ou par des vizirs pour leurs sultans, ces ouvrages consacraient des chapitres distincts au traitement des compagnons masculins et à celui des épouses (2). »

 

Dans l'un des plus célèbres d'entre eux, le Qâbâs Nâmeh (1082-1083), un père conseille ainsi à son fils : « Entre les femmes et les jeunes hommes, ne limite pas tes penchants à l'un ou l'autre sexe ; ainsi, les deux pourront te procurer du plaisir sans que l'un ou l'autre ne te devienne inamical. [...] L'été, oriente tes désirs vers les jeunes hommes, et l'hiver vers les femmes. » D'une manière générale, l'auteur rappelle à quel point les thèmes homosexuels émaillaient la littérature persane classique (XIIe-XVe siècles), via des allusions homo-érotiques passionnées ou même des références explicites à de jeunes et beaux garçons.

 

D'une manière générale, la société iranienne est restée, jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle et les premières années du XXe, « tolérante à l'égard de bien des pratiques homo-érotiques. [...] Les relations pédérastiques acceptées, à demi publiques, entre hommes adultes et amrads étaient monnaie courante dans différents milieux ». Apparue à l'âge classique, ce que Janet Afary appelle une « bisexualité romantique » était fréquente à la cour et dans l'élite : « Une forme d'amour intermittent (eshq-e mosalsal) était communément pratiquée, où l'affection pouvait osciller d'une fille à un garçon, et réciproquement. »

 

« Mais le pire scandale, rappelle l'historienne, concerna le simulacre de mariage organisé par deux jeunes hommes de la bonne société, liés à la cour. C'était la confirmation publique, surtout aux yeux des plus pieux, que la maison Pahlavi était pervertie par les pires mœurs et que le shah n'était plus maître chez lui. Ces rumeurs alimentèrent l'indignation populaire, et furent récupérées par les islamistes. »

 

Peu après son accession au pouvoir en 1979, l'ayatollah Khomeyni instaura la peine de mort pour les homosexuels. Afary résume ainsi la situation de cette minorité sous Ahmadinejad : « Tandis que la charia exige soit les aveux en bonne et due forme des accusés, soit quatre témoins les ayant surpris en flagrant délit, les autorités actuelles ne recherchent que des preuves médicales de pénétration. Si elles les trouvent, la peine de mort est prononcée. Parce que les exécutions pour homosexualité ont soulevé des protestations à l'échelle internationale, l'État a généralement associé ces accusations à des charges de viol ou de pédophilie. Le recours permanent à cette tactique a encore ébranlé le statut de la communauté gay iranienne aux yeux de l'opinion. »

 

1. En Iran, le sigeh n'est pas l'apanage des homosexuels. Il s'agit d'une forme de mariage temporaire contrarié devant un mollah, pouvant durer de quelques heures (on la considère alors comme une sorte de prostitution) à 99 ans.

2. Ces manuels de conseil politique aux souverains sont apparus au Moyen Âge dans plusieurs civilisations mais, particulièrement répandus en terre d'islam, ils jouissaient d'une grande popularité en Iran. Ces opus sur l'art de bien gouverner, destinés à montrer au prince la voie à suivre pour régner selon la volonté de Dieu, traitaient à la fois des questions d'éthique personnelle, de la gestion de la maisonnée et de l'administration des sujets.

 

Extrait d'un article de Doug Ireland paru dans BOOKS numéro Spécial, History News Network, décembre 2011/janvier 2012 (Cet article est paru sur le site History News Network le 1er mars 2009. Il a été traduit par Béatrice Bocard)

 


Lire l'article entier


Illustration : En couverture d'un magazine iranien, un jeune homme à moitié maquillé pour évoquer l'homosexualité, pourtant violemment réprimée par le régime (AFP)

 

Publié dans : HISTOIRE - Par Jean-Yves

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 


 

 

Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur

 

 


 

RECHERCHE THEMATIQUE par TITRE

 

Littérature & Homosexualité

 

 

 

Littérature jeunesse & Homosexualité

 

 

Histoire & Homosexualité

 

 

Cinéma & Homosexualité

 

 

Philosophie

 

 

Arts

 

 

Citations & Homosexualité

 

 

Articles de la revue Arcadie

 

 


Rechercher

Syndication

  • Flux RSS des articles
 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés