« Il avait voulu qu'elle aime ce pays. C'est lui, bien sûr, qu'elle avait aimé. » Ainsi débute le roman d'Anne Michel. L'auteure a choisi l'Afrique pour y faire vivre ses deux personnages, au milieu de « parfums riches et violents » où les passions s'exacerbent.

 

Derrière l'image très convenable de directeur d'une importante entreprise d'exportation de bois précieux et de conseiller pour les affaires économiques auprès du ministre du Commerce, Cazette est un homme mystérieux, ambigu.

 

La narratrice se rend vite compte qu'il l'a épousée « pour sauvegarder les apparences ». Elle aime un homme insaisissable, inaccessible qui, de trafics illégaux en rencontres nocturnes, ne fait rien d'autre que se préparer une mort violente.

 

Il lui révèle peu à peu les zones d'ombre de son existence, lui parle de Jacques Thibault, cet adolescent qui, dix ans auparavant, l'avait « adoré comme un dieu » jusqu'à tenter de se suicider. Il la flatte « en lui laissant entendre qu'il ne l'avait pas fait venir pour dissimuler une vie corrompue, mais pour l'aider à retrouver une intégrité morale ». Mais dans ses « soirées solitaires sur la véranda », dans ses « moments mélancoliques passés à l'attendre », elle souffre en sachant que son mari cherche son plaisir dans la dégradation, les endroits sordides où il peut rencontrer des voyous qu'il affectionne. Elle sombre peu à peu dans la dépression et le délire, rameutant des bribes de souvenirs, tentant de reconstruire l'histoire d'un amour exalté.

 

Ce roman remet irrésistiblement en mémoire la « Nuit de l'Iguane », de Tennessee Williams.

 

Ce récit terrible d'amour et de haine colle à la peau et donne le vertige.

 

■ Editions Calmann-Lévy, 1984, ISBN : 2702113354

 

Publié dans : LIVRES

— Bimétallisme, qu'est-ce à dire ?

 

— C'est, explique Oscar, que je suis sensible à la Beauté, de quelque sexe qu'elle soit, aussi bien à l'or de Phoebus qu'à l'argent de Phoebé, enfin, je suis, je le répète « bimétalliste ».

 

Vers 1886, Oscar fit la connaissance de Robert Ross, fils d'un avocat canadien. Robert, le petit Robbie, était alors un séduisant jouvenceau de dix-sept à dix-huit ans, homosexuel de naissance et d'âme toute féminine. Il fit la conquête de Wilde et se considéra comme marié avec Oscar qui avait alors trente-deux ans. Il veilla sur lui toute sa vie, le pleura comme une veuve, il devint par la suite son exécuteur testamentaire et défendit au mieux les intérêts de ses héritiers.

 

Dès lors, Wilde, tout en continuant d'avoir de-ci, de-là des maîtresses, des actrices ou leurs habilleuses, s'intéresse de plus en plus à l'homosexualité.

 

Cela est évident dans ses œuvres telles que : Intentions, Le Portrait de M. W. H., Le Crime de Lord Arthur Savile, Salomé, Le Portrait de Dorian Gray.

 

Il a arboré à sa boutonnière l'œillet vert qui devient à Paris le signe et l'emblème des homophiles.

 

Wilde s'est plu à répéter que la Nature imite l'Art bien plus que l'art n'imite la Nature. Aussi, quand ayant créé le personnage de Dorian Gray, il rencontra un jeune poète blond qui signait John Gray, son recueil : Silverpoints, c'était vers 1891, il s'éprit de lui.

 

Pierre Louÿs les rencontra tous les deux en 1892 à Londres et en parla en ces termes à André Gide.

 

« Ce n'est pas du tout ce qu'on croit ici. Ces jeunes gens sont des plus charmants. Tu ne t'imagines pas l'élégance de leurs manières. Ainsi, tiens ! pour t'en donner une idée : le premier jour où je fus introduit près d'eux, John Gray à qui je venais d'être présenté par Oscar, m'a offert une cigarette, mais, au lieu de me l'offrir simplement comme nous l'aurions fait, il a commencé par l'allumer lui-même et ne me l'a tendue qu'après en avoir tiré une première bouffée. N'est-ce pas exquis ? Et tout est comme cela. Ils savent tout envelopper de poésie. Ils m'ont raconté que, quelques jours auparavant, ils avaient célébré un mariage, un vrai mariage entre deux d'entre eux, avec échange d'anneaux. Non, je te dis, nous ne pouvons imaginer cela, nous n'avons aucune idée de ce que c'est. »

 

Pourtant, comme la réputation de Wilde, après la publication de Dorian Gray, était déjà quelque peu compromise, Pierre Louÿs reçut les observations de son frère aîné Georges Louis qui occupait un poste élevé dans la diplomatie ; il défendit d'abord Wilde, mais, sur des preuves avancées, résolut d'en avoir le cœur net.

 

Wilde lui écrivait de Hambourg, le 7 juillet 1892, sur un ton assez tendre :

 

« Pourquoi pas de lettre ? Ecris-moi quelques mots, je m'ennuie ici énormément, et les cinq médecins m'ont défendu de fumer des cigarettes ! Je me porte très bien, et je suis horriblement triste. Oscar. »

 

Pierre Louÿs, sous prétexte de demander à Wilde des explications sur ses sentiments à son égard, partit le rejoindre avec le désir de rompre des relations équivoques. Selon lui, Wilde lui aurait dit :

 

« Vous pensiez que j'avais des amis. Je n'ai que des amants. Adieu. »

 

A la vérité, dès son arrivée, Louÿs, dans la chambre de l'hôtel, avait commencé par dire à Wilde tout ce qu'on lui avait répété en l'accusant de vouloir le compromettre.

 

« Blâme-moi, accuse-moi, condamne-moi, s'il te plaît, lui dit Wilde, mais tel que je te connais, je ne t'accorde pas le droit de me juger. Tu n'as, si cela te convient, qu'à croire tout ce que tu entends raconter sur moi. D'ailleurs, tout cela m'est égal.Dans ce cas, dit Louÿs, je n'ai plus qu'à m'en aller. »

 

Alors, Wilde, plus peiné qu'il ne voulait le paraître, regarda tristement Louÿs et lui dit : « Adieu, Pierre Louÿs. Je voulais avoir un ami. Je n'aurai plus que des amants. »

 

C'est sur cette parole mal interprétée que l'auteur d'Aphrodite partit en faisant claquer la porte.

 

Oscar Wilde déclara : « Je ne veux plus le revoir. »

 

On a voulu faire d'Oscar Wilde le pape de l'homosexualité alors qu'il s'agit d'un bisexuel avéré.

 

Peut-être le mécanisme de sa volupté interdisait-il à Wilde, comme à son père, toute précaution malthusienne ?

 

Toujours est-il qu'il eut des enfants illégitimes, notamment avec une actrice, Marion Terry, qui interprétait une de ses pièces, Une femme sans importance et, en même temps, dans le même théâtre, avec une habilleuse, une buraliste ou une simple figurante, aussi avec une barmaid rencontrée dans un sous-sol de Mayfair.

 

Plus tard, atteint d'un mal qui ne pardonne pas, et pour ne pas contaminer les êtres qu'il désirait, il se livra sur eux à des « familiarités » au sens que Frank Harris donne à ce mot. Il faut d'ailleurs remarquer qu'il ne fut pas condamné pour « sodomie » (la peine était alors de cinq ans pour ce délit), mais pour « indécence ».

 

Las de semer de la postérité et toujours captivé, comme Platon, Shakespeare, Michel-Ange et Léonard de Vinci, par le cas de l'androgynat, il s'éprit d'Alfred Douglas, qui avait l'air alors d'une très jolie fille en travesti, au point qu'on l'appelait « Mademoiselle » et que plus d'un homme normal était troublé, m'a-t-on dit, par son regard clair, son teint de rose et ses cheveux de miel...

 

On peut supposer d'ailleurs que cette passion, en dépit des apparences, demeura presque platonique, comme Douglas le proclama, non pas parce qu'il n'y eut pas désir de la faute, mais parce que, peut-être le premier contact sensuel fut décevant pour l'un et pour l'autre (je devrais dire : pour l'un ou pour l'autre), ainsi qu'il peut arriver, assure-t-on, entre deux êtres de même niveau intellectuel. Leurs esprits s'admiraient au point que, comme dans le conte de Narcisse, Wilde s'aimait lui-même dans les yeux de son disciple.

 

Mais, tout en continuant à s'afficher ensemble, par pose et par défi, ils pouvaient fort bien n'être que des camarades, puisque leurs goûts les entraînaient à chercher leur plaisir ailleurs. Les derniers aveux que me fit Alfred Douglas attestent que leurs rapports charnels furent rares, tandis que leur amitié passionnée survécut.

 

« Je vous jure, m'a dit Lord Douglas, qu'il n'y eut jamais entre nous, deux ou trois fois seulement, que ce qui se passe habituellement dans toutes les "Public-School" d'Angleterre. »

 

Voici l'épître tombée aux mains des maîtres-chanteurs et qui fut produite au procès. Elle est datée de Torquay et fut envoyée au Savoy-Hôtel, à Londres.

 

« Mon garçon à moi,»

Votre sonnet est tout à fait adorable, et c'est prodige que vos lèvres, rouges comme des pétales, soient faites non moins pour l'ivresse de la musique que pour l'ivresse des baisers. Votre svelte âme d'or se promène entre la passion et la poésie. Nul Hyacinthe, au temps des Grecs, n'a poursuivi l'Amour plus follement que vous. Pourquoi restez-vous seul à Londres, et quand irez-vous à Salisbury ? Rafraîchissez vos mains au crépuscule gris de ces choses gothiques puis revenez ici pour tout ce qui pourra vous plaire. L'endroit est adorable, il n'y manque que vous, mais, d'abord allez à Salisbury. Pour toujours, avec un impérissable amour.

Oscar Wilde.

 

La lettre fut lue et commentée au Tribunal.

 

— En fait, conclut le juge, cette lettre est selon vous, l'origine d'un poème français publié dans : The Spirit Lamp ?

— Oui, répond l'accusé. Il est signé Pierre Louÿs.

— Est-ce le nom de plume d'un de vos amis ?

— Oui. Un jeune poète français d'une grande distinction, un ami à moi qui a vécu en Angleterre.

 

A la vérité, Wilde, comme on l'a vu, ne pouvait plus guère appeler Louÿs son ami. Voici comment la paraphrase de la lettre par Pierre Louÿs avait été publiée au moment où triomphait à Londres Une femme sans importance, la comédie de Wilde que j'ai fait représenter naguère à Paris. Wilde sachant que cette lettre circulait en plusieurs copies, l'avait communiquée à Louÿs qui la transposa lyriquement, puis la donna à Douglas qui la publia avec cet en-tête :

 

Une lettre écrite en prose poétique par Mr. Oscar Wilde à un ami et transposée en poésie rythmée par « Un poète sans importance » :

 

Hyacinthe, ô mon cœur, jeune Dieu doux et blond,

Tes yeux sont la lumière de la mer, ta bouche

Le sang rouge du soir où mon soleil se couche

Je t'aime, enfant câlin, cher aux bras d'Apollon.

Tu chantais, et ma lyre est moins douce, le long

Des rameaux suspendus que la brise effarouche,

A frémir, que ta voix à chanter quand je touche

Tes cheveux couronnés d'acanthe et de houblon.

Mais tu passes ! tu fuis par les portes d'Hercule.

Va rafraîchir tes mains dans le gris crépuscule

Des choses où descend l'âme antique. Et reviens

Hyacinthe adoré, Hyacinthe, Hyacinthe.

Car je veux voir toujours dans les bois syriens

Ton beau corps étendu sur la rose et l'absinthe.

 

On reste quelque peu étonné des indignations et du reniement de Pierre Louÿs quand on connaît son œuvre érotique publiée en partie clandestinement.

 

Ce fut en 1887 que l'Acte d'Amendement à la loi criminelle ajouta aux rapports homosexuels le piment du danger puisque, dans la Section XI, cet acte considérait comme condamnables de tels actes, même commis en privé.

Et Wilde souligna que cette menace ne fit qu'augmenter d'une saveur particulière, celle de la crainte, les plaisirs extra-normaux.

 

— C'était, dit-il, comme un festin avec des panthères : le danger, pour moitié, incitait au plaisir.

 

Alfred Douglas, plus précoce que Wilde sur le terrain de la perversité, lui avait été amené par le poète Lionel Johnson, homosexuel notoire. Le petit Lord était alors dans tout l'éclat de sa jeunesse. A 21 ans, il en paraissait 16. Ce fut le coup de foudre. Douglas n'avait pas retrouvé à Oxford l'innocence perdue au Collège de Winchester. Même les sportifs s'y adonnaient aux plaisirs défendus et l'un des plus ardents amateurs devint par la suite champion international de rugby.

 

Bosie avait alors pour ami Lord Encombe qui occupait à Oxford les mêmes chambres qu'avait occupées Oscar Wilde. Celui-ci fut prié d'intervenir dans l'histoire d'un chantage subi par Bosie. Il obtint le silence à prix d'or. C'est alors que Bosie dut quitter brusquement Oxford pour éviter le renvoi. Car il faut noter que c'est le premier lord qui encanaille le poète jusqu'alors assez ingénu. C'est lui qui lui fit connaître toute cette racaille qu'on fit défiler au fameux procès, et Wilde, très chevaleresque, prit sur lui les fautes de son ami. Il évita qu'on le nommât, lui conseilla même de s'éloigner. Wilde avait alors conquis Londres par son esprit. On avait vu partout le couple de poètes.

 

Le Marquis de Queensberry, père du petit Lord, se mit en tête alors de descendre Oscar de son piédestal et tous les moyens, même les pires, lui furent bons. La mère de Bosie avait voulu séparer les deux amis et avait obtenu pour son fils un poste dans la diplomatie sous les ordres de Lord Cromer. Bosie prit, pour se rendre au Caire, le chemin des écoliers. Il passa par Florence et s'y attarda. C'est là, sans doute, en pensant à la tragédie en un acte de Wilde : Bianca, qu'il conçut sa tragédie florentine en un acte que j'ai traduite et que publia Arcadie. Tout semblait rompu mais Bosie relança Oscar, et n'ayant fait que passer au Caire, revint à Londres. Et Wilde alors se fit plus entreprenant.

 

Voici le sonnet d'aveu qui, selon Lord Alfred Douglas, le livra, après plusieurs mois d'une cour assidue, aux bras du moderne Pétrone.

 

Le nouveau remords

Le péché fut le mien. Je n'avais pas compris.

Dans sa caverne ainsi la musique est captive.

A peine si parfois cette inféconde rive

De l'élan d'un remous voit battre ses flancs gris.

Et, dans la profondeur de ces terrains flétris,

L'Eté s'est fait lui-même une tombe si creuse

Que le saule penchant ose livrer à peine

A la main rude de l'hiver ses fleurs d'argent.

Mais quel est donc celui qui vient sur ce rivage,

Lève les yeux, Amour, et contemple ! Qui donc

S'en vient ainsi du Sud sous des vêtements teints ?

C'est ton maître nouveau, c'est lui qui doit baiser

Les roses non encore écloses sur ta bouche...

Et moi, je dois veiller et prier, comme avant.

 

Ainsi Wilde est-il tremblant devant la Passion qui va se déchaîner et le perdre, corps et biens.

 

Bosie soumit dès lors Oscar à ses caprices, l'incita à les partager.

 

Les rapports de Wilde avec les différents adolescents cités au procès, débutaient, dit Montgomery Hyde, par des contacts physiques intimes, et des caresses.

 

Ainsi Wilde admirait et polissait le corps svelte de Charles Parker comme si c'était celui d'une femme, et tout cela s'achevait, toujours face à face, par des échanges inter-cruraux.

 

Taylor qui comparut au procès était le procureur attitré de Douglas, il vivait toujours aux lumières dans un appartement aux fenêtres voilées. Parmi les effets vestimentaires trouvés dans la chambre de Taylor chez qui avaient lieu les rencontres, on trouva des pantalons sans poches qui facilitaient les explorations manuelles dans les promenoirs où cet « agent de liaison » recrutait sa clientèle.

 

Comme je l'ai rappelé, nul des témoins à charge n'accusa Wilde d'actes sodomiques, dont il ne fut question que pour Taylor. On n'accusa le poète que d'indécences...

 

Après la prison, un des amis de Wilde essaya de le ramener à des goûts normaux. Cet ami : Ernest Dowson, l'entraîna dans une maison de tolérance, il attendit son ami, celui-ci sortit dépité et dégoûté :

 

— La première fois depuis dix ans, dit-il avec un haut-le-cœur, la première, et la dernière : du mouton froid !

— Mais, ajouta-t-il plus haut, pour les amis de Dowson qui l'avaient accompagné, qu'on dise bien en Angleterre qu'Oscar Wilde, sorti de prison, est allé au bordel. Cela rétablira ma réputation.

 

Douglas n'a donc pas servi de modèle à Dorian Gray qui est, je l'ai dit, une pure création littéraire. Quand on demandait alors à Oscar Wilde :

 

— Mais qui est donc ce Dorian Gray ?

Il répondait : — Dorian Gray est le péché de chacun de nous.

 

Pendant le procès, Alfred Douglas, de France où il s'était réfugié, écrivait chaque soir des injures au président du tribunal, en le traitant ainsi : « You, old snuffer... » « vous, vieux priseur ! ».

 

On raconte que ce président, congestionné tout le jour par les détails scabreux que donnaient les maîtres-chanteurs à la solde du marquis de Queensberry, n'en pouvait plus dormir. Quel beau conte ironique ce serait de montrer un tel président chargé de représenter la morale, initié par les détails d'un procès à toutes sortes de raffinements pervers jusqu'à ce qu'il y succombe.

 

Après la condamnation d'Oscar Wilde, les théâtres qui jouaient ses pièces ont continué à les afficher, mais en faisant disparaître le nom de l'auteur sous une bande blanche qu'on appela par dérision « une feuille de vigne littéraire ».

Wilde était très anglais de caractère et, en quelque sorte, très pudibond dans ses paroles. Jamais ou presque on ne l'entendit parler de pédérastie, sauf une fois au Ceylan-Tea où venait d'entrer une vieille dame, qui réparait des ans l'irréparable outrage, suivie d'un petit jeune homme aussi fardé qu'elle.

 

— Qui est-ce ? demanda Wilde à Jean de Mitty qui se trouvait auprès de lui.

— C'est une dame qui a, paraît-il, été honorée des faveurs de Napoléon III et un petit jeune homme qui, très poussé par un écrivain connu, vient de publier un roman au Mercure.

— Je vois, dit en riant Wilde.

 

En somme, c'est une dame qui a un beau passé devant elle avec un jeune homme qui a un bel avenir derrière lui.

 

En 1896, pendant le procès, sur les instances de Wilde, Douglas se réfugia à Paris. Il avait été envoyé à Dieppe, mais c'est à l'Hôtel des Deux Mondes, avenue de l'Opéra, que l'inconscient jeune homme se loge et d'où il écrit le mercredi 15 mai 1895 :

 

« Mon Oscar chéri,

Je viens d'arriver à l'instant ici. Il me semble trop épouvantable de m'y trouver sans toi, mais je souhaite ardemment que tu m'y rejoignes la semaine prochaine. Dieppe était trop terrible pour une attente. C'est l'endroit le plus déprimant du monde quand il n'y a pas les petits chevaux, car le Casino était fermé. Ils sont très gentils ici, et je puis y demeurer aussi longtemps que je le voudrai sans payer ma note, ce qui est une bonne chose car je suis positivement sans le sou. Le propriétaire est très aimable et des plus sympathiques. Il m'a demandé de tes nouvelles aussitôt et m'a exprimé son regret et son indignation pour le traitement que tu as reçu.

Je voudrais envoyer ceci par une voiture à la gare du Nord pour rattraper le courrier de demain. Je vais voir si je puis trouver demain Robert Herard, s'il est à Paris. Charlie est avec moi et t'envoie sa meilleure affection. (Charles Hukey, de deux ans plus jeune que Douglas était le fils du Colonel Hukey.) J'ai reçu une longue lettre de More Adey (l'un des fidèles de Wilde) à propos de toi ce matin.

Ne te laisse pas abattre, mon très cher chéri, je continue à penser à toi nuit et jour, et je t'envoie tout mon amour.

Je suis toujours ton boy amoureux et dévoué.

Bosie. »

 

L'ouvrage publié par Ross sous le titre De Profundis n'est, à la vérité qu'une longue lettre d'amour écrite en prison pendant que Bosie prend du bon temps, une lettre entrecoupée de blâmes, de plaintes et de reproches adressés tour à tour à l'autre et à lui-même. Bosie est pour lui le miroir dans lequel il a besoin de se refléter. Le cri qui se dégage de cette épître est celui-ci.

 

« Pourquoi ne m'écrivez-vous pas ? Pourquoi ne m'aimez-vous plus ? Moi, je vous aime toujours. »

 

En 1896, Bosie s'agite à Paris. Il publie dans la Revue Blanche un article en introduction à ses poèmes ; il y déclare :

 

« Je n'aime pas les Anglais. Ils ont toujours lapidé les Prophètes. Il est curieux de penser que, si j'avais eu la bonne fortune de vivre à Athènes dans le temps de Périclès, le même fait qui cause à présent mon exil eût fait ma gloire. »

 

Nul mot contre ce divin Amour ne fut jamais prononcé par le Christ qui, au contraire, et l'excellent Marlowe l'a observé, en donna lui-même l'exemple dans sa dilection pour saint Jean. Il convient de remarquer que, tandis que l'Eglise est sévère pour la Sodomie, elle n'a, à aucune époque, dit un mot qui fut hostile à l'amour passionné des amis, et elle a, au contraire, béni un tel amour à la condition qu'il fut chaste.

 

Chaste, Bosie ne le fut guère, mais il le fut presque avec Wilde qu'il admirait malgré tout. Il écrivit sur la mort du poète, un admirable poème, et longtemps après, il a, dans un autre sonnet, composé une véritable apologie.

 

« Ce que vous appelez vice, dit un jour Wilde à Frank Harris, c'est pour moi ce que c'était pour César, Alexandre, Michel-Ange et Shakespeare. C'est la vie monastique qui en a fait un vice. Et, plus récemment, les Goths en ont fait un crime ; rien en eux pour élever l'idéal de l'humanité, c'est une race de brutes qui mange et boit avec excès et condamne les désirs de la chair tout en se délectant des vices de l'esprit. S'ils voulaient lire le chapitre 23 de saint Mathieu et se l'appliquer à eux-mêmes, ils apprendraient à ne pas condamner un plaisir qu'ils ne comprennent pas. C'est peut-être une maladie, mais, s'il en est ainsi, elle semble ne s'attaquer qu'aux natures les plus élevées. Il est honteux de la punir. Aucun argument humain ne peut justifier le châtiment qui lui est infligé. »

 

Je veux dire pour finir que ce que le vulgaire appelle un vice contre-nature est simplement une volonté de la Nature. La vie est prodigue. Elle déborde de sève. Si n'intervenait cette volonté, combien y aurait-il de naissances ? La terre surpeuplée verrait se multiplier les guerres et les épidémies. La femme enceinte porte en son ventre le souvenir vivant de la race antérieure, de cette race hermaphrodite dont parlent à la fois les livres sacrés, car il est dit qu'Adam fut d'abord créé mâle et femelle, et Platon lui-même. On sait en effet, que tout fœtus humain porte en lui les deux sexes. Et c'est cette volonté du Créateur qui a permis de sensationnelles transmutations par la Science moderne. Ainsi donc, que les angoissés se rassurent. Ils portent dans leur sang, non pas une dégénérescence mais les derniers sursauts d'une race supérieure toute à l'image même de Dieu.

 

Arcadie n°45, Guillot de Saix, septembre 1957

 


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Publié dans : REVUE ARCADIE

Yves Navarre, vingt ans après… (Hors série n°2)

 

Editions Société des Amis d'Axieros

 

Sommaire :

 

Présentation :

 

— Introduction de Sylvie Lannegrand

 

— Repères biographiques d'Yves Navarre par Jean Perrenoud

 

Articles critiques :

 

— Dubuis Patrick, Le malentendu navarrien : un écrivain homosexuel malgré lui

 

— Engelhard Laurence, Yves Navarre et Hervé Guibert à l'épreuve du sida

 

— Lacroix Pierre, Le Petit galopin de nos corps ou le « Je vous en supplie » d'Yves Navarre à ses lecteurs

 

— Lannegrand Sylvie, Lady Black ou mémoires en vrac d’un monsieur-dame noir

 

— Montémont Véronique, La nébuleuse autobiographique

 

— Perrenoud Jean, Le théâtre des peurs et des pleurs

 

— Soler Pérez Ana, Quand la famille se révèle un locus horribilis : l'amour criminel dans Le Jardin d'acclimatation d’Yves Navarre

 

 

Témoignages :

 

— De Tienda Anne, Les fleurs de la mi-mai

 

— Lecoultre Alain, Yves Navarre et la revue Masques

 

— Palluet Margaux, Yves Navarre : un homme à part

 

Portfolio :

 

— Extrait d'un roman inédit : Mihaou

 

■ Yves Navarre, vingt ans après… (Hors série n°2), Editions Société des Amis d'Axieros, 164 pages, mars 2014, ISBN : 978-2952881074, 14 €

 

Publié dans : COMMUNIQUE

J'ai longtemps hésité avant de parler du livre de Robert Merle, à qui l'on doit déjà une remarquable thèse sur Oscar Wilde et qu'il intitule : « Oscar Wilde ou la destinée de l'homosexuel ».


Je contesterai tout d'abord l'emploi de ce sous-titre qui a le tort de généraliser un cas tout à fait particulier.


J'ai eu, dans ma déjà longue existence, l'occasion de confesser de nombreux homosexuels et j'en suis venu à cette conclusion qu'il y a autant de cas différents que d'homosexuels.


En présentant Oscar Wilde comme l'homosexuel type, Robert Merle se trompe et nous trompe.


Wilde est le fils d'une femme au caractère viril qui, toute jeune, se lança dans la politique et qui, lorsque son mari fut le héros d'un procès où il était accusé, lui, chirurgien des yeux, d'avoir abusé d'une de ses clientes, n'hésita pas à se faire l'avocat de l'accusé.


Wilde fut désiré et élevé comme une fille. Ce qu'il y a de viril en sa mère se porte avec passion vers ce bel enfant qu'elle couvre de caresses. Elle parle, elle ne cesse de parler. Elle lui récite des vers. Oscar dira plus tard : « Si l'on s'accorde à trouver que je parle bien, c'est que j'ai dû longtemps savoir me taire ».


Et voilà le petit Oscar en robe de velours, en corsage décolleté barré d'une écharpe écossaise, couvert de rubans, de dentelles et de bijoux, comme une précieuse idole hindoue. Aujourd'hui encore, en Irlande, les mamans superstitieuses habillent leurs petits garçons comme de petites filles, de crainte que les fées ne les volent, car naturellement les fées qui ont du goût, ne s'intéressent qu'aux jeunes mâles.


Oscar fréquente à Dublin, l'Ecole de Portora, quand se déroule le procès intenté à son père. Les détails emplissent les journaux : « Voilà donc, se dit-il, où conduit ce grossier amour des hommes pour les femmes, à cette boue. »


Oscar en reste écœuré. Il chérit d'un amour idéal sa petite sœur Isola. Il ne la quitte pas. En 1867, il a treize ans, elle en a neuf. Et subitement elle meurt. Son âme en reste en deuil. Il erre solitaire. Il va la veiller au cimetière. Il y demeure des heures. Il pleure. Il prie. Et, quatorze ans plus tard, il la pleure encore dans un poème. Toute sa vie alors lui semble finie, et Wilde va devenir un homosexuel, mais un homosexuel au sens étymologique du mot : il aime son semblable en lui-même. Il est atteint de narcissisme. « Autrui, fait-il dire à l'un de ses personnages, autrui est tout à fait insupportable. La seule compagnie possible, c'est soi-même. S'aimer soi-même est le début d'un beau roman qui peut durer toute une vie. »

 
Et c'est ce qu'il révèle dans un de ses meilleurs contes en prose.


« Quand le beau Narcisse mourut, l'Etang de son plaisir devînt d'une coupe de douces eaux une coupe d'amères larmes et les Oréades vinrent en pleurant à travers le bois dire leurs chants à cet Etang, dans le but de le consoler. Et quand elles virent que l'Etang était devenu, d'une coupe de douces eaux, une coupe d'amères larmes, elles dénouèrent les vertes tresses de leurs chevelures, se lamentèrent sur l'Etang triste et lui dirent :


— Nous ne sommes pas étonnées que tu pleures ainsi Narcisse, car ce Narcisse était si beau !
— Etait-il donc si beau ? leur demanda l'Etang.
— Qui peut le savoir mieux que toi ? répliquèrent les Oréades.


Près de nous, il passait sans s'arrêter, mais toi, il te cherchait et s'étendait contre tes bords, et, baissant vers toi ses regards, au miroir de ton onde il voyait sa beauté.


Et l'Etang alors répondit :


— Si j'aurais Narcisse, c'est que, lorsqu'il s'étendait sur mes bords et baissait vers moi ses regards, au miroir de ses yeux je voyais ma beauté. »


Wilde avait intitulé cela « Le Disciple », et son disciple alors qu'il écrivait ce conte, était le trop beau Lord Alfred Bruce Douglas, que, blond et fatal, il avait entrevu par avance et décrit sous le nom de Dorian Gray. Cette histoire symbolique semble enfermer sa propre histoire, chacun des deux amis s'est admiré dans les yeux de l'autre. Oscar retrouvait dans Alfred cette jeunesse perdue qu'il avait adorée. Et, comme Narcisse, le jeune Lord aux cheveux d'or, le Prince Jonquille, le cher Bosie aimait se contempler dans les yeux pathétiques du poète. Aussi Bernard Shaw a-t-il écrit très lucidement :


« La vie d'Oscar Wilde fut aussi simple que la vie du "Chevalier des Grieux", et même elle la surpasse en cela qu'elle omet Manon, elle ignore Manon, et fait du héros le propre amant de lui-même. »


Mais quel homme, surtout quel artiste, n'est un peu l'amoureux de lui-même ? On sait quel est, et quel sera toujours le drame de la vie : chaque être – homme, animal ou plante – a été créé pour atteindre à sa minute d'apogée, à cet unique et merveilleux instant, plus parfait que le précédent – ou que celui qui le suivra.


C'est lors de cet éclair de transfiguration que surgit, chez qui le surprend, ce que l'on nomme « le coup de foudre ».


Miracle transitoire qui, par radioactivité, se prolonge parfois. Mirage par lequel se propage l'espèce.


Un esthète – Paul Adam – a pu déclarer que, pour la beauté, l'éphèbe doit être préféré à tout autre parce que cette beauté est d'autant plus rare qu'elle est fugace.


Dès le collège, Oscar a été séduit par la beauté. Il a été beau lui-même, très beau, mais cette beauté a vite passé. Alors il l'a cherchée chez d'autres, il l'a retrouvée surtout chez les classiques grées et dans la statuaire athénienne.


J'ai visité à Londres, à l'ombre de la cathédrale de Westminster, son camarade d'Oxford, le vénérable Carnegie qui m'a dit : « Lors des représentations du collège, Oscar était déjà très intéressé par les travestis. Il se costuma lui-même en Prince Rupert et il inventa un costume esthétique, veste et toque de velours, culotte et bas de soie, large cravate flottante, souliers vernis à boucles. »


Partout dans l'œuvre de Wilde, on rencontre le même éphèbe devant le miroir avec son sourire étrange et secret, que ce soit Charmides, ou l'enfant d'Etoile, ou Dorian Gray.


Robert Merle dit que le recueil des Poèmes de Wilde est fabriqué, artificiel. Quelle erreur ! ce n'est là qu'une longue confession où, sous le masque, il est toujours présent. Ainsi il termine sa prière à la Vierge à San Miniato par ces vers :


Toi que Dieu couronna de flammes et d'amour
Ecoute, écoute avant qu'un dur soleil de haine
N'expose à l'univers mon honte et mon péché.


Vous voyez qu'il a conscience du secret de sa chair, il va se confesser à la Mère entre les Mères, car la société qui l'entoure d'hypocrisie lui fait croire à sa honte. Ne semble-t-il pas avoir la prescience de son Destin ? Ce protestant est alors attiré par le catholicisme auprès duquel il pourra trouver plus d'indulgence et plus d'amour.


En 1877, un voyage en Grèce lui fait admirer la splendeur du corps de l'éphèbe divinisé dans le marbre avec sa force et sa grâce, cette beauté ambiguë où rayonne, semble-t-il, la fleur des deux sexes. Et déjà les baignades d'Oxford avaient troublé ses sens par les nudités entrevues. Voici la première vision qu'il en a notée dans une transcription mythologique :


Hors du clair-obscur du bois jaune
A l'aube, au pré frais de parfums,
Corps d'ivoire aux vifs reflets bruns,
Comme un éclair jaillit mon faune.


Déjà par le désir il presse contre lui ce corps qui se dérobe. Et tout au long de ses poèmes et plus tard, de ses contes, apparaitront de beaux jeunes gens.


Néanmoins, Oscar a voulu connaître la femme. A Oxford, la femme ne doit pas pénétrer dans la ville universitaire, mais elle rôde à l'entour.


Un soir, dans l'ombre d'un porche, un des « doms », un de ces gardes policiers qui exercent leur surveillance sur les étudiants quand ils flânent en ville, surprend Oscar en conversation galante avec une fille. Il l'aborde et lui demande :


— Que faites-vous, Monsieur, avec cette personne ? L'interpellé réplique :
— Monsieur, c'est ma sœur.
Le grave surveillant lève sa lanterne vers le visage plâtré, les lèvres fardées de la fille et dit :
— Vous devez vous tromper, Monsieur, car lorsque j'avais votre âge, c'était déjà ma sœur à moi.


Peut-être est-ce cette rôdeuse qui lui injecta son mal ? Toujours est-il qu'Oscar contracta la syphilis. A cette époque, le traitement préconisé pour cette terrible maladie était le mercure.


Chez Wilde, le mercure provoqua bientôt la décoloration puis la chute des dents.


Il était très grand. Il n'y avait en lui rien d'efféminé. Il jouissait d'une force physique peu commune et ses camarades de collège l'éprouvèrent à leurs dépens : quand ils essayèrent de le soumettre aux brimades infligées à tout nouveau de l'Université.


Au sortir d'Oxford, Wilde loue un atelier dans la rue Salisbury à Londres, atelier qu'il partage avec le peintre Frank Miles qui semble avoir été, dès Oxford, au collège de Magdalen, son premier ami.


Frank Miles a fait le portrait d'une beauté très grecque : Miss Lily Langtry – le lys de Jersey –  que Wilde salue comme « la nouvelle Hélène, jadis de Troie, aujourd'hui de Londres ». Il essaie durant tout un mois d'aimer une femme pour la première fois mais s'intéresse davantage à ses toilettes qu'à son corps.


C'était au mois de juin. Un poème nous raconte ce mois passionné au milieu des lilas en fleurs, et devançant Marcel Proust, Wilde notera l'influence des parfums sur la mémoire, durant toute son existence, la senteur des lilas évoquera pour lui le mois de juin « le plus étrange de sa vie ».


Mais cet essai loyal est infructueux et Lily lui crie, lors de la séparation :


« Vous n'aurez rien fait que dévaster votre vie ! »


Cri prophétique s'il en fut.


Lily, d'ailleurs, était belle comme un jeune pâtre de l'Hellade. Profil parfait, poitrine sans proéminence, taille svelte et jambes nerveuses.


Wilde reste son ami. Il lui dessine des robes, la guide, la suit dans sa carrière d'actrice. Il voudrait lui voir jouer les travestis de Shakespeare. Le théâtre mène à la galanterie. Lily Langtry devint la maîtresse du Prince de Galles, futur Edouard VII, qui, par la suite, lui fit épouser un vieux lord. J'ai connu « le lys de Jersey », quand, vieillie mais belle encore, Lily s'était retirée à Monte-Carlo sous le nom de Lady de Bath. Elle y finit sa vie, très respectable et très respectée. Interrogée par moi, elle me dit : « Je savais qu'Oscar avait toujours eu ces goûts, mais c'était un tel artiste ! Il souffrait de toute laideur rencontrée – il me semble parfois, disait-il, que Dieu en créant l'homme et la femme a quelque peu surestimé ses aptitudes. »


Wilde a vingt-sept ans. Il a été en Amérique, il y a même conversé avec Whitman sur la « camaraderie » telle que celui-ci l'entend. Le poème qu'il a dédié à la belle Lily est le premier qu'il ait dédié à une femme. Il lui en adressa un autre qu'il intitula « Madonna mia », mais c'est un sonnet travesti. Il l'avait d'abord écrit sur un jeune homme :


Un bel et svelte gars non fait pour notre peine
Aux cheveux d'or pressés en boucles sur l'oreille
Aux yeux emplis d'attente et voilés de pleurs d'aube.
Comme une eau bleue et vue à travers un brouillard,
De pâles joues où nul baiser n'a mis sa tache
Et le sein aussi blanc qu'un poitrail de colombe.


Cela devient, en changeant quelques mots :


La fille au teint de lys non faite pour la peine
Aux doux cheveux châtains tressés près de l'oreille,
Aux yeux emplis d'attente et voilés de pleurs lents
Comme une eau bleue et vue à travers un brouillard,
De pâles joues où nul amour n'a mis sa marque,
Une gorge aux blancheurs d'argent de la colombe.


Et voilà ! le sonnet du boy est devenu le sonnet de la girl.


Le grand poème à Lilly Langtry se termine par ces mots :


...rien ne m'apprenait à croire
Que le cerveau de chair
Peut contenir dans ses minces cases d'ivoire
Et tout le ciel et tout l'enfer.


Evidemment pour Wilde il y a un obstacle entre lui et la femme ; cet obstacle, c'est la vision de la mère et de la sœur, êtres sacrés.


Aussi, qu'il s'adresse à Lily Langtry, à Ellen Terry, à Sarah Bernhardt, c'est toujours avec des lys pleins les bras, odorante barrière de chasteté.


Wilde lutte contre son penchant. Il veut se marier, mais il a des scrupules, il consulte son médecin qui l'assure qu'il est complètement guéri du mal vénérien. Lorsqu'en 1881, il rencontre Miss Constance Lloyd qui a les mêmes yeux bleus qu'il retrouvera plus tard chez Alfred Douglas, il fait sa conquête. Elle l'adore – et c'est si bon d'être adoré ! Elle a un visage ingénu, un visage d'éphèbe. Elle est blanche et svelte comme un lys. Le lys encore. Le mariage a lieu. Wilde l'organise comme une grande première.


Il dessine la robe de la mariée et les toilettes des demoiselles d'honneur. Il est fier de la posséder. Il raconte à ses intimes sa nuit de noces, il a bientôt un fils Cyril (qui aurait aujourd'hui soixante-douze ans) et l'an suivant, un second : Vyvyan qui vit toujours et qui, dans un livre (Fils d'Oscar Wilde) a raconté quel supplice ce fut pour lui, dans l'Angleterre puritaine, d'être le fils d'un tel père.


Mais voilà qu'Oscar constate avec épouvante que toute trace de syphilis n'a pas disparu de son organisme. Cette fâcheuse découverte a interrompu tout rapport physique avec sa femme que la maternité a d'ailleurs alourdie. Wilde ne semblait accorder alors à l'inversion qu'un intérêt de curiosité.
« Je ne crois pas, disait-il à ses amis, que ceux qui font ces choses éprouvent la moitié du plaisir que j'ai à en parler. »


Inconsciemment, il était bisexuel, lui-même se disait « bimétalliste » et vous retrouverez ce mot dans ses dialogues.


« C'est, explique Oscar, que je suis sensible à la beauté, de quelque sexe qu'elle soit, aussi bien à l'or de Phoebus qu'à l'argent de Phoebé. »


Arcadie n°37, Guillot de Saix, janvier 1957



Lire la seconde partie

Publié dans : REVUE ARCADIE

Un livre luxuriant, plein d'entrelacs, dans une langue simple et riche à la fois, assez répétitive quand il le faut pour être étrange et prenante.

 

Pour avoir cru qu'en Tunisie les gens étaient plus heureux, pour avoir rêvé que les épaules noires de Mohamed étaient le dernier refuge, le narrateur quitte les brumes glacées de Paris pour s'enfoncer dans la tiédeur sournoise de l'hiver tunisien.

 

Mais Tunis en hiver ne tient pas les promesses brillantes et faciles de l'été. Les rencontres n'y sont plus innocentes mais inquiétantes. Les portes se ferment, les fleurs sont vénéneuses, le plaisir est vénal et l'amour, surtout s'il est homosexuel, se cache, se masque et se travestit.

 

Le livre est soumis à l'hiver, à une morte saison où la rencontre de deux modes de vie étrangers, de deux mondes qui ont été liés, de deux antagonismes, fait de l'existence une agitation sournoise, inquiète, équivoque et promise à une surveillance ambiguë et mal assurée. Il court dans ce livre la pauvreté, il court la misère, il court le mépris et la haine pour l'Européen dont l'image sue la richesse et à qui on vend de l'amour, celui qu'il n'aura pas autrement, avec tous les sourires aimables d'une hypocrisie d'hôte. Du moins tel serait le jeu que les parties – chacune profitant de l'autre et s'aveuglant sur elle – s'entendent habituellement à respecter pour leur tranquillité réciproque et leur jouissance immédiate.

 

Le moteur de dérèglement est ce sentiment qu'on appelle (à tort ?) l'amour, un sentiment en tout cas un peu poussé au-delà des limites expressément convenues d'ordinaire.

 

Et lorsque deux parias s'en mêlent, rien n'est tout à fait pareil : un Européen, jeune, désargenté (crime suprême), isolé, ne frayant guère avec la société, et un Noir tunisien, orphelin de père, misérable d'origine, prostitué, proie facile pour la police.

 

Deux qui ne sont pas de la bourgeoisie de leur pays respectif, et le moins que l'on puisse dire, c'est que chacune de ces bourgeoisies se voit clouée au pilori par des traits acérés et sans complaisance.

 

 

Une sorte de roman policier et d'aventures finalement dont on ne sait quel est trop le crime, ni le coupable et qui le poursuit, avec une police malséante et libidineuse, raciste et craintive, aux portes de la grande Afrique noire, déesse tutélaire et mystérieuse.

 

■ Editions Olivier Orban, 1980, ISBN : 2855651212

 

Publié dans : LIVRES

À la fin du XVIIIe siècle, la peinture de paysage devient un genre à part entière, se démarquant des allégories religieuses, historiques et mythologiques. Cet affranchissement se produit surtout en Italie, où des artistes venus de l'Europe entière (pays scandinaves compris) sortent de leurs ateliers urbains pour découvrir la campagne et peindre en plein air, directement sur le motif.

 

Dans un contexte de découverte de l'Antiquité, ces travaux viennent en complément de ceux des écrivains voyageurs et du développement des fouilles archéologiques. De fait, l'étude in situ des sites de la Rome antique est prétexte à de plus amples études sur le paysage.





Giovanni Battista Lusieri – Vue du temple de Sérapis à Pozzuoli

 

Ces vues sont caractérisées par une manière abrégée de construire l'image et une absence de narration. L'usage de techniques comme l'aquarelle et l'huile sur papier ont joué un rôle dans cette évolution. Mais c'est la place prépondérante accordée à la lumière qui marque l'ensemble de cette production ; les palettes sont claires et les couleurs chatoyantes, riches de ces terres italiennes.

 

Johann Wilhelm Schirmer – La Cassina de Raphaël dans les jardins de la Villa Borghese

 

De même, de nouveaux cadrages sont expérimentés. Les sujets varient de la scène bucolique au panorama urbain, en passant par la vue de la chambre d'hôtel.

 

Johan Christian Dahl – Paysage du soir avec berger

 

De nombreux sites italiens sont représentés, Rome étant naturellement la ville de prédilection – mais on peint également Naples, la Sicile, les lacs...

 

Antoine-Félix Boisselier – Le lac Nemi

 

Il ne manque que le chant des cigales et l'odeur des pins...

 

Publié dans : EXPOSITIONS-ARTS

Nicole Canet

 

et la Galerie Au Bonheur du Jour

 

présentent :

 

Wilhelm von Gloeden – Wilhelm von Plüschow – Vincenzo Galdi

 

Photographies 1880-1915

 

Portraits, Scènes de genre, Nus

 

du 16 avril au 28 juin 2014

 

Vernissage le mardi 15 avril de 18h à 22h

 

 

Taormina, avec le célèbre baron von Gloeden, sa poésie, son romantisme et tous ces garçons métamorphosés en héros de l’antiquité.

 

Naples, Rome, Pompéï, avec von Plüschow, le précurseur et l'éclectique.

 

Vincenzo Galdi, modèle et photographe, qui nous surprend par sa modernité et son audace.

 

Paradis de la beauté, de la liberté, dans ces lieux bénis par l’histoire.

 

Exposition et catalogue sont un hymne à l'Italie, à la jeunesse, aux ragazzi immortalisés par ces trois pionniers de la photographie du XIXe siècle.

 

GLOEDEN GARCONS THEATRE DIONYSOS ATHENES 1895

 

Von Gloeden – Garçons dans le théâtre de Dionysos à Athènes – vers 1895

 

Catalogue : Éditions Nicole Canet, 2014, ISBN : 978-2953235173, Édition limitée à 950 exemplaires numérotés à la main, 248 pages, relié, 220 photographies (certaines très rares), biographie de chacun des trois auteurs, Français-Anglais

 

Galerie Au Bonheur du jour 

11 rue Chabanais - 75002 Paris

01.42.96.58.64

du mardi au samedi 14h30 – 19h30

Publié dans : COMMUNIQUE

Le Ciel & autres contes, Anne-Marie Beeckman

 

Certains poèmes réunis dans ce recueil ont paru dans les Cahiers de L’Umbo ou dans la collection du même nom, qu’anime Jean-Pierre Paraggio. Deux d’entre eux, Les Joies sauvages et Le Ciel et autres contes, sont inédits.
 

• éditions Pierre Mainard/Grands Poèmes, 66 pages sous couverture à rabats, février 2014, ISBN : 978-2913751521, 11€

 

Vent des lanternes (Haïku), Pierre Peuchmaurd
 

Braiement d’un âne –
l’hiver
est vaste
Champs de chanvre –
les jeunes filles s’y couchent,
blanche sur blanche
Lune bleue sur les bois,
la nuit
dort d’un œil
 

• éditions Pierre Mainard, 48 pages sous couverture à rabats, ISBN : 978-2913751538, 9€


Formulaire (Aphorismes), Olivier Hervy
 

Hervy signe, ici, son troisième recueil d’aphorismes : Formulaire. Dans des formules laconiques, tour à tour grinçantes, comiques et poétiques, l’auteur agite l’air du temps avec justesse. 

 

Un petit banc dans la cheminée – si c’est ça, l’enfer...


« Du concret ! Du Concret ! » Scandent les manifestants devant la préfecture. C’est appeler de ses vœux la matraque.


Le coquelicot ne tient pas en vase. On a sa dignité.


Mieux organisés aujourd’hui, les bandits de grand chemin se trouvent aux péages des autoroutes.


• éditions Pierre Mainard, 72 pages sous couverture à rabats, ISBN : 978-2913751514, 11€ 

 

Pierre Mainard, éditeur
11, boulevard de Gaujac - 47600 NÉRAC
mainardeditions@free.fr / Fax : 05 53 65 93 92

Publié dans : COMMUNIQUE

Les descriptions de l'auteur ont la sécheresse d'un entomologiste, sa construction la précision d'un scénario cinématographique. Autant dire que le récit de la vie triste et banale de Pierre-François Quarsan, barman de nuit dans un palace d'une station balnéaire, n'invite pas au rire.

 

A quarante-trois ans, Pierre-François Quarsan souffre de la solitude et de l'ennui, et trompe son désespoir en se rappelant ses amours.

 

Il éprouve bien un désir timide pour le jeune pianiste du bar, mais celui-ci se suicide avant qu'il n'ait trouvé le courage de lui parler.

 

Reste le quotidien sans joie, rythmé par le bar la nuit, la mer à l'aube et les journées vides.

 

A force de ressassement volontaire, Christian Estèbe trouve un ton à la fois original et désenchanté qui donne ce petit pincement au cœur si caractéristique des œuvres qui touchent.

 

 

■ Editions Luneau Ascot, 1982, ISBN : 290315726X

 

Publié dans : LIVRES

Ce roman policier met en scène un flic machiste et séducteur, le lieutenant Wheeler, aux prises avec l'assassinat d'un jeune et beau modèle de photos pornos homosexuelles, Nigel Barren.

 

Son enquête, qu'il effectue sans trop de zèle, le mène de boîtes sordides, telles que le Club de la Pédale Vaillante, en villas de milliardaires qui n'abritent, bien entendu, qu'Apollons dépravés et nymphomanes de tous âges.

 

Tout cela pourrait être amusant (au troisième degré) si ce polar, bâclé dans son écriture (à moins que ce soit dans sa traduction), ne reproduisait pas des lieux communs éculés que ne compensent même pas une psychologie sommaire et un humour paléolithique.

 

"C'est pas triste" n'est vraiment pas très gai.

 

■ Editions Gallimard/Carré Noir, 1981, ISBN : 2070433773

 

Publié dans : LIVRES

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 


 

 

Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur

 

 


 

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