L'histoire se passe entre Nîmes et Avignon ; un pays qui semble enchanteur ; dans la réalité, un pays à l'atmosphère beaucoup plus rude tant au niveau du climat que des hommes – souvent violents – qui peuplent cette vallée viticole.

 

Marcellin Lapeyrade, la trentaine, toujours dynamique dans son travail, n'en est pas moins un homme sombre, solitaire. Ses rêves lui suffisent et si son être est assoiffé, il ne sait pas dire de quoi.

 

« A son âge, il n'éprouve plus le besoin de s'agiter sans cesse comme un enfant. Il s'allonge sur un coin d'herbes sèches et demeure là immobile, perdu dans sa contemplation. Ce qu'il ressent, il ne pourrait le dire, le plaisir d'être seul avec ses pensées, de ne penser à rien, d'oublier ce qu'il est, où il est, confondu dans le paysage comme une pierre ou une fleur ou un arbre. » (p. 30)

 

« […] Marcellin avait des idées toutes faites sur l'amour, qui correspondaient à celles de l'époque et à l'opinion commune d'un village. Autant dire qu'il n'en avait pas ou plutôt qu'il évitait d'y penser, puisque l'amour conduisait au mariage et qu'il n'avait jamais éprouvé l'envie de se marier. » (p. 60)

 

Marcellin s'est-il enfermé dans la solitude à cause de la mort tragique d'un ami de jeunesse, Abel, ou d'un projet de mariage qui n'a pu se réaliser ?

 

« Le soir, couché dans son lit, il essayait de se représenter le corps de la jeune fille à côté du sien, sans pouvoir imaginer son poids, sa chaleur, le désir qu'il aurait de l'étreindre, de le caresser. C'était une présence abstraite qui ne lui causait aucun trouble. Au fond il aimait en elle une idée, une façon d'être qui la distinguait des autres, la faisait ressembler à un personnage de conte de fées ou de légende, dont la nature n'appartient pas au même monde que le nôtre. » (pp. 65/66)

 

L'arrivée d'un jeune garçon, Willie, enfant de l'Assistance publique va lui redonner une joie de vivre.

 

« […] la première fois qu'il l'a vu (ou qu'il a cru le voir) ce jour-là de l'orage, lorsque les ouvriers ont allumé le feu dans la cheminée pour sécher leurs habits, ce n'est pas Willie, c'est lui-même, Marcellin, qu'il a vu, une image de lui, un rêve de lui qui dormait dans sa tête et qui s'est mis à sauter, pareil à un diable, tout nu devant les flammes, comme il l'avait fait jadis dans le champ de lavande, près de la cabane Saint-Hubert. » (p. 79)

 

C'est la virilité physique de Willie qui attire Marcellin :

 

« Le plus inattendu, c'était Willie, le plus endiablé aussi, lui d'ordinaire si tranquille, obéissant dans le travail et pas un mot de trop, […] sans doute gagné par l'ivresse du moment, il avait tout envoyé en l'air, chemise, culotte et le reste, courait et hurlait avec les autres. [Il] s'est mis à danser, nu comme un ver, devant les flammes. On aurait dit un pantin qui bondissait, virevoltait, les cheveux dans la figure et puis soudain il s'est accroupi, les bras croisés à la façon des cosaques […]. Quand le garçon aperçut Marcellin, au premier rang, qui le regardait, est-ce qu'il a eu honte ou peur à cause d'un éclair qui a embrasé la pièce au même instant, il s'est arrêté d'un seul coup et, bousculant le public, il a filé se cacher sous la table. » (p. 56)

 

Marcelin, bouleversé par Willie, comprend maintenant que la vie n'est rien quand on est attendu par personne :

 

« […] le patron posait la main sur l'épaule de Willie, se penchait sur son travail : "Ça va ?" Le garçon levait la tête. Un sourire et rien de plus. Il fallait s'en contenter. L'amour est une longue patience. De quoi se plaindrait-il, Marcellin ? Il avait suivi son programme, sorti Willie de sa condition, à défaut de le mettre dans son lit. […] L'eau est pure quand rien ne vient la troubler, le sable, les herbes ou les saletés qui traînent dans le courant. Où est la pureté de l'amour lorsqu'on y mêle son corps et son âme ? Le trouble est partout. Dans l'une comme dans l'autre. C'est fatal. Il n'y a pas de corps sans âme, n'est-ce pas ? Ni réciproquement. Alors, comment faut-il aimer ? » (p. 100)

 

Un célibataire excite souvent la curiosité ; alors dans le village, les murmures commencent à circuler… Les scènes de chasse ne sont pas loin, comme en Bavière.

 

« "Il ne s'embête pas le patron. Il les prend au berceau." Tout est permis quand on s'aime, n'est-ce pas ? Marcellin aimait-il Willie comme on aime une fille ? Mieux que ça, il aurait ramassé la boue de ses souliers. N'empêche, c'était une question que personne n'aurait osé se poser et lui, le premier. » (p. 90)

 

« [Marcellin] essayait de comprendre ce qui lui échappait dans cette chair offerte, à portée de la main, qui devenait irréelle à force d'être présente. Ce qu'il voyait de Willie était en lui, Marcellin, et il n'arrivait pas à en saisir le sens. Il devait penser : "Comment faire pour le garder ?" Il aurait dit aussi bien : "pour m'en débarrasser". Dès ce moment, croyez-moi, le drame était dans l'air. » (p. 120)

 

Il faut souhaiter que l'homosexualité dans les campagnes se vive, aujourd’hui, mieux qu'à l'époque où se déroule ce roman.

 

■ Editions Gallimard, 1994, ISBN : 2070732193

 


Du même auteur : Le bonhomme d'Ampère - Accident de parcours - Les cœurs sensibles

 

Publié dans : LIVRES - Par Jean-Yves

Laura, la belle quarantaine, solitaire et émancipée, vit à Amsterdam. Sa vie est celle d'une femme libre, intelligente et passionnée. Divorcée d'Alfred qui a été faire deux enfants ailleurs, elle partage son temps entre la galerie de tableaux où elle travaille et les amis, les sorties, le théâtre. Elle a l'âge de la plénitude et envisage encore sereinement son avenir : plus de contraintes, plus de compromis.

 

Un jour, l'amour fou passe dans la rue... C'est une jeune fille de dos qui contemple la boutique d'un bijoutier. Laura l'aborde ; sans comprendre ce qui lui arrive ; pourquoi cette jeune fille en bottes rouges dont elle ne voit même pas le visage et qui n'est sans doute même pas jolie ?

 

« Mais ces imperfections allaient toutes dans le même sens, et ce sens, mystérieusement, était fait pour mes sens. Tout corps humain est un ensemble de messages ; on s'accorde à le reconnaître des yeux, de la bouche, ou des mains ; mais les pieds, la nuque, les mollets tiennent eux aussi un langage, et qui ignore le mensonge. Enlevez la tête et les bras, il n'en reste pas moins un message idéal qui a sa place au Louvre. »

 

Laura et Sylvia vont vivre une histoire d'amour comme tant d'autres : même complicité, mêmes silences, mêmes brûlures, toutes les données obligatoires de la passion, jusqu'à la tragédie qui brise les êtres, qu'ils soient morts ou encore vivants.

 

En revanche, la voix de la narratrice, Laura, pose sur son histoire la simplicité et la finesse si spécifiques aux grandes héroïnes de roman.

 

■ Éditions Actes Sud/Babel, 2002, ISBN : 2742735372

 

Publié dans : LIVRES - Par Jean-Yves

Écrit à la fin de sa vie, et publié trente-trois ans après sa mort, le « testament » de Melville présente tous les caractères d'une allégorie spirituelle. E. L. Grant Watson parle d'un « testament d'acceptation » tandis que Phil Withim appelle Billy Budd un « testament de résistance ». En fait, nous essaierons de montrer qu'il participe des deux, car il exprime magistralement un conflit interne.

 

E. L. Grant Watson a bien saisi l'aspect sexuel du récit. Il parle de « l'amère perversion de l'amour qui ne peut se soulager que dans la destruction » (le sadisme comme réaction de défense), et il a très bien compris le rêve éveillé de Melville d'un paradis terrestre où l'homme n'aurait que des « droits », où il n'y aurait ni tabou (« ban ») ni les lois martiales du Bellipotent.

 

Billy Budd, le Beau Marin, le Bel Homme (qu'il soit blond et costaud, petit et brun, ou quelque Apollon polynésien) qui, de Typee à Billy Budd semble obséder Melville, représente sa tentation homosexuelle. Tentation qu'il est obligé de déguiser et de sublimer en admiration esthétique (appel à la mythologie, à la coïncidence de l'âme d'un gentleman et de la jolie tournure, à la théorie platonicienne du beau corps reflet d'une belle âme, du regard céleste, symptôme d'innocence et de pureté, etc.). Billy, c'est l'essence de la beauté masculine (la force) mais dans laquelle se glisse, sous le hâle viril, la douceur féminine des fleurs. La dévirilisation qui s'accompagne d'une déshumanisation, comme l'étude de quelques images le montrerait, est un stratagème que nous voulons croire conscient, tant il est systématique. Pour être aimé, choyé par les marins du Droits de l'Homme (ils le courtisent comme une fille), par ceux du Bellipotent (eux-mêmes féminisés), par le commandant Vere (à la personnalité duquel s'est incorporée « la mère »), par le lecteur et par l'auteur lui-même, Billy ne doit être, à aucun prix, un homme. Pour les marins, c'est un élément de douceur qui fait cruellement défaut dans un monde rude sans femmes, pour le commandant du Bellipotent, c'est un enfant, pour celui des Droits de l'Homme, c'est « le joyau de son troupeau », pour le lecteur, c'est le symbole du Bien, de l'innocence, de la pureté. A la fin du récit, Billy devient ange, Christ.

 

Le Droits de l'Homme représente la concrétisation d'un Eden rêvé dans la nostalgie, paradis d'avant le serpent (Claggart), d'avant la Chute qu'a suivi la société répressive (les lois martiales du navire de guerre), paradis où l'homme n'avait que des « droits ». Ce serait une sorte de démocratie à la Whitman (ou à la Marcuse) où les instincts pourraient se libérer du joug du « moi » et du « surmoi », où l'amour et l'harmonie régneraient sans partage. Paradis homoérotique : pas l'ombre d'une femme à l'horizon. Paradis androgyne à dominante virile : Billy, dont la force est immense, admet sans gêne qu'il a été trouvé dans un joli panier de soie. Sur le Droits de l'homme, île flottante loin de la terre et de la société répressive, des hommes beaux et forts s'adonnent à l'adoration tendre et passionnée d'un beau garçon, si doux mais si viril, avec la bénédiction du pacha, incarnation de l'autorité bienveillante d'une société sans tabous. Mieux, le Droits de l'homme, c'est lui-même, l'homme innocent d'avant la Chute, le « barbare » dont les instincts sont par nature bons et beaux, tout amour, toute harmonie. Billy devient la personnification de l'instinct d'amour – même son premier coup de poing, preuve de sa virilité, apporte paix et réconciliation. Sur le Droits de l'homme, on peut se laisser aller à l'adoration amoureuse d'un beau garçon : le commandant Graveling (l'âme, le « moi » du bateau marchand) accepte et loue les sentiments de ses marins (les instances inférieures de la « personnalité » du bateau). Parlant de Billy, il déclare : « Non qu'il prêchât ou leur dît quoi que ce soit de particulier, mais une vertu émanait de lui qui adoucissait les plus aigres... Ils l'aimaient tous. Certains font sa lessive, reprisent ses vieux pantalons ; le menuisier lui fait, à ses moments perdus, une jolie petite commode. Chacun est prêt à tout faire pour Billy; nous formons une famille heureuse. » Il n'est pas nécessaire de « sublimer » l'amour en amitié bourrue ou de le pervertir en sadisme. Les tabous n'existent pas. Devant laisser partir Billy, le commandant Graveling a du mal à réprimer un sanglot devant l'ambassadeur du bateau de guerre, le lieutenant Ratcliffe.

 

Si Billy représente un « instinct » (le « ça » freudien), on comprend qu'il n'ait pas de passé. Il n'a ni parents, ni famille, ni nom authentique. Son surnom est symbolique : Billy Budd – ou « Baby » Budd. Il représente le bourgeon qui ne demande qu'à s'épanouir, la promesse de la jolie fleur et du beau fruit. « Baby » suggère « l'innocence enfantine » ou plutôt, en termes freudiens, la « perversion polymorphe », le « principe de plaisir » qui n'a pas encore été en contact avec le répressif « principe de réalité » et qui, par conséquent, est encore « amoral » mais non pas « immoral ». Claggart n'a pas davantage de curriculum vitae. On se perd en conjectures sur ses origines, mais personne ne sait au juste qui il est et d'où il vient. A bord du Bellipotent, navire hautement civilisé (les marins sont comme des « dames de la cour » en face de Billy, « beauté rustique »), l'équipage est soumis à la loi martiale appliquée avec d'autant plus de vigueur que le pacha se souvient de la célèbre mutinerie du Nore, au cours de laquelle les inférieurs se sont révoltés contre leurs supérieurs. Claggart est maître d'armes, chef de la police ; il est, par conséquent, le symbole même de la répression. Il inspire la terreur et personne n'ose contester ses ordres. Il sait aussi se dominer lui-même. Sa pâleur est celle de la loi. Mais pour la société, c'est un auxiliaire apprécié ; d'où le symbolisme de la beauté de son front, de sa bouche, de son corps. Les marins le détestent car il les domine, les réprime, mais l'œil « objectif » du narrateur voit en lui le symbole de l'harmonie d'une société organisée. La police est peut-être un mal, mais c'est un mal nécessaire dans une société d'après la Chute, où les instincts de l'homme ne sont plus tout amour. N'oublions pas que certains marins sont « impressed », c'est-à-dire « pressés » contre leur gré, « réprimés ».

 

Le commandant Vere, l'âme, la personnalité, le « moi » du Bellipotent, loue le tact habituel de cet agent répressif. Dans la société fortement organisée qu'est le bateau de guerre, le chef de la police est, pour le commandant, un adjoint précieux : chez un homme équilibré, bien intégré à la culture de sa race, le « surmoi », l'instance sociale de la personnalité, n'est en conflit ni avec le « moi » ni avec le « ça ». En termes freudiens, le « surmoi » ne « réprime » pas, il « refoule », c'est-à-dire qu'il fait son travail de sublimation sans provoquer de douloureuse névrose. Claggart, dont le nom claque comme des talons ferrés, est le « surmoi » du Bellipotent. Son rôle est de refouler ou de réprimer les instincts.

 

Avant l'arrivée de Billy, les marins des ponts inférieurs, les instincts, étaient énergiquement tenus en laisse. Ils acceptaient cette tutelle passivement. L'arrivée de Billy bouleverse tout. Il leur fait entrevoir que la société est répressive car, tout innocence et amour, il vient d'un Eden où les tabous n'existent pas. Claggart, considéré comme beau par la société qui loue sa volonté (le menton proéminent), son intelligence (l'intellect de l'officier prussien symbolise aussi la maîtrise de soi), son « génie dépisteur », son patriotisme austère (acceptation des lois et de la morale sociales), est au contraire, pour les instincts, l'agent destructeur de vie; ils voient en lui un symptôme de la maladie de la civilisation. Instance de la personnalité civilisée, il est dégagé de toute sensualité qu'il a justement mission de maîtriser. La « nature » de l'homme civilisé est « dépravée » depuis sa tentation par Satan. Le « surmoi » est né de cette dépravation. Le symbolisme chrétien se superpose et va jusqu'à se mêler chez Melville au symbolisme psychologique. Fusion parfaitement normale : le psychologue ou le psychanalyste travaillent sur un matériau façonné par la tradition morale chrétienne. On comprend mieux pourquoi Claggart n'a pas de passé. Lui aussi, comme Billy ou les marins anonymes ou peu décrits, symbolise une instance de la personnalité.

 

Vere et Claggart ont plusieurs points en commun : leur maîtrise de soi, leur « humeur rêveuse » vite réfrénée, leur « hauteur », leur horreur des infractions à la discipline. Mais des trois protagonistes, Vere est le seul qui ait un véritable passé qui nous soit donné en détail. Vere, qui est féminisé par plusieurs images, est le seul homme vivant des trois. Entre le « ça », reste de l'Eden d'avant la civilisation, et le « surmoi », tribunal de la conscience sociale, Vere – dont le nom suggère la vertu, la virilité, mais aussi le changement, le virage » (« veer ») du « moi » qui peut basculer vers le « ça » ou le « surmoi » – est le « moi », la personnalité du Bellipotent. Le navire, considéré comme une unité existentielle, représente donc l'être humain et – nous le supposons – l'auteur.

 

Billy a été repéré au premier regard par l'œil du bateau, le lieutenant Ratcliffe dont le regard n'est que le prolongement de celui du commandant. L'arrivée de Billy, le Beau Marin, menace de faire chavirer l'organisation parfaite du Bellipotent. Claggart, Vere, le lieutenant, les marins, sont charmés par la beauté de Billy. L'intuition d'un Eden perdu menace de bouleverser l'ordre établi. Le « surmoi » lui-même est près de perdre sa rigidité et de céder. Par l'« humeur rêveuse » s'est infiltré le poison délicieux qui ronge les fondations de l'organisme de contrôle. Le « sourire-grimace » de Claggart pour cette innocence qu'il désespère de partager, c'est la nostalgie de la société répressive pour l'Eden disparu où les instincts – homosexuels entre autres – pouvaient se donner libre cours. La réaction de défense de Claggart, c'est la tentation du sadisme ou la dénonciation véhémente et au grand jour. Il va avertir Vere. Le « surmoi » tire la sonnette d'alarme. Il lui fera comprendre que son intérêt visuel (« nu », « regard ») pour Billy est anormal.

 

Georges-Michaël Sarotte

 

in Comme un frère, comme un amant : l'homosexualité masculine dans le roman et le théâtre américain de Herman Melville à James Baldwin, éditions Flammarion, 1976, ISBN : 2080608347, pp. 88 à 92

 

Publié dans : CITATIONS - Par Jean-Yves

Cette production jette avec beaucoup de pertinence, d'alacrité, de finesse, le regard candide et saisissant d'une classe de collège sur le monde adulte.

 

Pour épargner la Ddass à leur camarade Martin (il ne veut la rejoindre à aucun prix), des jeunes adolescents vont camoufler la mort de sa mère et organiser en secret son enterrement.

 

La conjuration s'enfle peu à peu du nombre croissant de ses membres et de l'énormité de ses conséquences…

 

Jacques Bonaffé, excellent comédien, endosse le rôle d'un enseignant homosexuel : le seul adulte sain, le seul complice authentique des collégiens.

 

Cela suffit à rendre aigu et dérangeant un film par ailleurs tout à fait réjouissant et tout public.

 

Publié dans : FILMS - Par Jean-Yves

Cette tête de Vertumne, le dieu romain de la végétation, serait le portrait de Rodolphe II de Habsbourg (1552-1612), empereur du Saint Empire romain germanique, roi de Bohême et de Hongrie, né à Vienne et mort à Prague.

 

Reconnaissons que ce portrait bouffi, puissant, fantaisiste et hors du commun convient finalement assez bien à ce qu'on sait de Rodolphe : adepte de la Contre-Réforme, amateur de femmes et de bonne chère, tempérament mélancolique sujet à des accès de folie, souverain déplorable mais instruit, protecteur des arts et des sciences mais aimant s'entourer d'alchimistes et d'astrologues.

 

On sait aujourd'hui, grâce à la littérature de l'époque, que ce portrait à charge se voulait en réalité un éloge du souverain, dont les fleurs et les fruits s'épanouissant sur sa face donnent le sens de son règne : le retour à un âge d'or, de paix et de prospérité.

 

 

Arcimboldo – Vertumne – vers 1590

Huile sur bois, 68cm x 56cm, Stockholm, Suède

 

Les trouvailles d'Arcimboldo – dans le choix des végétaux – ont, à l'intérieur d'un même tableau, un effet recherché parfois laborieux : les cernes-poires, les lèvres-cerises dans ce tableau.

 

Mais on peut bien sûr penser que ces effets disparates répondent à l'ambiguïté fondamentale des œuvres d'Arcimboldo, oscillant sans cesse entre la magie qui rend hommage et la grotesquerie critique.

 

Publié dans : EXPOSITIONS-ARTS - Par Jean-Yves
Un homme paumé, rencontre son frère et s'adresse à ce semblable : se saoule de mots, contre la solitude, contre tous les enfermements, rugit son amour avec toute la fougue du désespoir. Une pièce sur la quête impossible d'un autre semblable.
 
Il vient, ce paumé tout fou, de rencontrer un alter ego, son futur frère qui peut-être l'hébergera pour la nuit : un copain de passage avec qui il s'improvise, un temps, la plus simple des amitiés de fortune.
 
Cet homme aborde, dans un vibrant monologue tantôt offensif tantôt sur la défensive, avec toute l'énergie du désespoir, ses envies, ses peurs, ses haines et ses hontes. Il poétise et philosophe, s'invente dans l'urgence des principes, mais pour en revenir toujours à l'autre, celui qui l'écoute :
 
« ...Camarade, je te trouve et je te tiens le bras, […] ne dis rien, ne bouge pas, je te regarde, je t'aime, camarade, camarade, moi, j'ai cherché quelqu'un qui soit comme un ange au milieu de ce bordel, et tu es là, je t'aime, et le reste, de la bière, de la bière. »
 
C'est une parole ingénue qui cherche, comme dit le texte, un ange au milieu du bordel du monde dans lequel il vit.
 
Cet homme prend en charge tous les exclus, que ce soit l'homosexuel, le sans travail ou la pute. Mais il n'a jamais de jugement moral : quand il parle des loubards qui le tabassent, il pardonne presque, tout est pareil, au même niveau.
 
Il y a un rapport de séduction, même si l'interlocuteur masculin n'existe peut-être que dans la tête de l'homme qui est à la recherche d'une camaraderie entre hommes.
 
Cette fraternité impossible, c'est pour cet exclu, la recherche d'un semblable, de quelqu'un qui soit comme lui : cet interlocuteur absent est peut-être lui-même, l'enfant qu'il a été. Il l'appelle « petit frère ».
 
null Cette recherche peut aussi être une définition de l'homosexualité : la recherche, à travers un autre, de soi-même et du désir de soi. Il se perd dans « la nuit juste avant les forêts », c'est-à-dire la nuit juste avant qu'on ne lui tire dessus.
 
Ce personnage de paumé est contre tous les territoires et toutes les hiérarchies : « …toute la série de zones que les salauds ont tracées pour nous, sur leurs plans, et dans lesquelles ils nous enferment par un trait de crayon, les zones de travail pour toute la semaine, les zones d'hommes, les zones de pédés, les zones de tristesse, les zones de bavardage… », contre les petits thésauriseurs du sexe : « tous ces cons de Français prêts à jouir leur petit coup dans leur coin, leur sale foutre de cons ». C'est un arpenteur des rues qui a une perception très aiguë du système de la ville où toute mémoire est absente.
 
Cet homme guérit sa solitude par un babil mi-amoureux mi-roublard ; il parle à la place de faire l'amour et ne nourrit qu'une seule ambition : s'empêcher de bander et de jouir, se tenir à tout prix. C'est l'idée que s'il y a accomplissement sexuel, il y a forcément un risque : on se dévoile mais on risque gros. La seule façon de s'en sortir pour lui est de se la mettre sous le bras pour ne pas se faire niquer. Quand on se livre on ignore encore le prix à payer ; l'amour peut se payer très cher.
 
■ Editions de Minuit, 1988, ISBN : 2707311634

 


Du même auteur : Quai ouest
 
Publié dans : LIVRES - Par Jean-Yves

Arcadio est un roman où les personnages sont fortement sexués : exaltation des corps, gonflement des sexes, turgescence des chairs, suintement des muqueuses...

 

Le père d'Arcadio se trouve doté d'un membre gigantesque qui suffit à occuper sa vie ; la compagne du père se réduit à sa machina.

 

Quant au héros, Arcadio, éblouissant de beauté, il possède les attributs de l'un et l'autre sexe. Il peut faire l'amour à un homme, à une femme, aux deux en même temps, ou encore à lui-même.

 

« Je m'appelle Arcadio. Je suis un chanteur en cavale. J'avais jamais été libre avant que je me sauve : bouclé par mon père, bouclé par le Chinois Shang Boy, bouclé par le vieux Shanks au cirque. Je vais vous raconter tout ça en chantant ma chanson. »

 

Dans le récit de sa vie, l'hermaphrodite ne laisse ignorer aucune de ses expériences, il les raconte dans la langue colorée et imagée qu'il s'est créée en mêlant le mexicain de sa mère et le texan de son père (admirons au passage le travail du traducteur qui a dû recréer cette langue en français).

 

Arcadio peut donc satisfaire tout le monde comme il peut se satisfaire lui-même. Pourtant il n'est jamais comblé, il demeure toujours en quête de quelque chose, de quelqu'un, de sa famille, de l'origine. De même que tous les autres personnages de Goyen, il porte sur le monde un regard chargé du regret d'une innocence à jamais perdue, du fait de quelque faute oubliée.

 

Quelle faute a donc commise Arcadio ? Est-il coupable parce que son géniteur l'a violé ? S'est-il racheté en assouvissant les désirs de tous les clients du bordel où ce père indigne l'a placé ?

 

Arcadio finira par trouver la sérénité grâce à Jésus-Christo. Bien des chemins conduisent à Dieu. William Goyen le réaffirme avec force à travers cette fable.

 

■ Éditions Gallimard/Folio, 1988, ISBN : 2070379264

 

Publié dans : LIVRES - Par Jean-Yves

Louis II est à la mode : l'actualité le prouve surabondamment. Non pas Louis II de France, pauvre roitelet carolingien perdu dans la nuit du lointain Moyen Age et, qui plus est, affligé du surnom de « Bègue », qui est tout ce qui reste de lui ; mais Louis II de Wittelsbach, le beau, le triste, le romantique, le malheureux roi de Bavière, dont les châteaux de rêve hantent l'horizon des Alpes munichoises et dont la destinée hors-série n'a cessé, depuis sa mort énigmatique, d'alimenter l'imagination des historiens, des romanciers et des artistes.

 

Il n'est certes pas un inconnu pour les lecteurs d'Arcadie, car nombreuses sont les allusions qui ont été faites à son sujet dans les dix-neuf années de notre revue ; mais puisque, coup sur coup, un livre (1) et un film (2) le mettent au premier plan de l'actualité, le moment nous a semblé opportun pour évoquer ici la destinée du plus pathétique des homophiles couronnés — du seul, peut-être, qui ait su être vraiment populaire en tant que souverain, mais qui ne réussit jamais à accepter le monde où la naissance l'avait placé et où sa nature faisait de lui un étranger.

 

La Bavière, aujourd'hui simple Land de l'Allemagne fédérale, fut longtemps un Etat semi-indépendant. Depuis le XIIe siècle, elle appartint à la famille de Wittelsbach, qui se trouve donc être une des plus anciennes dynasties d'Europe. Napoléon, pour récompenser le duc Maximilien de son alliance contre l'Autriche, lui donna le titre de roi, qu'il conserva (par un assez joli tour de passe-passe diplomatique) après la chute de son protecteur. Etat catholique, conservateur, traditionnaliste, avec une capitale un peu provinciale, Munich, et un style de vie modeste, qui ne demandait rien d'autre que la tranquillité et ne détestait rien tant que l'aventure : aussi bien, les Jésuites y veillaient, qui tenaient solidement en mains l'enseignement et l'administration.

 

Dans ces conditions, le successeur de Maximilien, Louis Ier, monté sur le trône en 1825, était destiné à faire scandale. Grand amateur d'art grec, romain et italien, plus à l'aise en Italie qu'au nord des Alpes, il voulait transformer Munich en une nouvelle Florence ou une nouvelle Athènes, tout en préférant la compagnie de la danseuse irlandaise (soi-disant espagnole) Lola Montés à celle des Jésuites et des buveurs de bière. Vaste programme, mais sans espoir. Après quelques émeutes savamment organisées on devine par qui il fut réduit à abdiquer et à se retirer en Italie, laissant la couronne à son fils Maximilien II qui, lui, régna sagement, sans se faire remarquer. On allait bien se rattraper au règne suivant ! Car le règne suivant, c'est celui de Louis II...

 

Les Wittelsbach étaient, nous l'avons dit, une très ancienne famille ; et les anciennes familles, chacun sait cela, ont parfois des rejetons un peu inattendus. Celle-là ne faisait pas exception. Déjà au cours des âges, plusieurs Princes de Bavière s'étaient rendus célèbres par leurs excentricités. Et puis le jeu des mariages princiers réservait des surprises. La femme de Maximilien II, la reine Marie, était une Hohenzollern, qui portait l'hérédité des familles de Hesse-Darmstadt et de Prusse, dont plusieurs membres avaient donné, au cours des générations précédentes, des signes évidents de dérangement mental. Elle était aussi la petite-nièce du roi de Prusse Frédéric II, l'ami de Voltaire, dont on sait qu'il préférait la compagnie de ses grenadiers à celle des dames de sa cour, et dont le frère fut aussi ouvertement homophile que lui.

 

L'enfant né du couple royal de Bavière avait donc de qui tenir. Il naquit en 1845, au château de Nymphenbourg, qui offre encore aujourd'hui, intact, dans la banlieue de Munich, le décor délicat de ses jardins, de ses fontaines, de ses rocailles et de ses salons dorés. Mais Maximilien II n'était pas homme à goûter le charme de ce cadre. Il avait, sur l'éducation des princes, des idées à l'ancienne mode : sévérité et rigueur étaient ses mots d'ordre. C'était un homme austère, de haute valeur intellectuelle, passionné de philosophie stoïcienne, mais sans fantaisie. A ses yeux, il s'agissait surtout de former un futur roi : donc toute l'éducation donnée à Louis fut conçue pour lui conférer une haute idée de sa responsabilité et de sa grandeur. La reine Marie, d'ailleurs charmante, ne semble pas avoir joué un grand rôle dans la formation de son fils. Ce genre d'éducation est dangereux ; il produit soit des héros, soit des révoltés. Le malheur de Louis II fut de ne pas être l'un sans oser pourtant être l'autre.

 

Les premières années du petit prince furent confiées à une gouvernante, la comtesse Von Menhaus, que le petit garçon aima profondément, et à laquelle il fut arraché sans ménagements lorsqu'il atteignit l'âge de neuf ans : on ne craignait pas, en ce temps, de « traumatiser » les enfants.

 

Le précepteur qui eut désormais la charge du jeune prince était un Français, le comte de La Rosée, homme rigide et autoritaire, qui entreprit aussitôt d'imposer à son élève une discipline de fer, avec des exercices physiques nombreux et un minimum de distractions. Louis réagit mal ; il n'aimait pas la contrainte, piquait des colères, prétendait n'en faire qu'à sa tête. Très vite, il fit comme la plupart des enfants en pareil cas : il cessa de s'intéresser à ses leçons, se réfugia dans la rêverie et la lecture, devint un adolescent renfermé et timide, avec des accès d'autoritarisme qui inquiétaient son père. Un jour, le Dr Gretl, médecin de la famille royale, s'aperçut qu'il avait de « mauvaises habitudes » au lit. Quel drame, en ce siècle puritain ! On lui fit subir des bains froids, dont le seul résultat fut de lui donner des migraines. La destinée du futur roi de Bavière s'annonçait mal.

 

Avec la puberté, évolution à vue : Louis devient coquet. Il se parfume au Chypre, affectionne la soie et le velours, se pare de bijoux. En même temps il découvre l'ivresse de la musique, et a la révélation de Wagner – un musicien « ultra-moderne » alors – en entendant Lohengrin et Tannhauser au théâtre de la Cour : cette date devait marquer dans sa vie.

 

Enfin, à dix-huit ans, il atteint l'âge de la majorité (nous avons fait des progrès depuis : en notre siècle, il lui aurait fallu attendre encore trois ans – en France du moins). Cela ne change pas grand-chose à sa vie, sauf qu'il a désormais des obligations protocolaires, présider des cérémonies, participer à des banquets, donner des audiences, toutes choses qu'il déteste et qu'il fuit le plus possible. Il commence à se faire une réputation de « sauvage ». On ne le voit guère le jour : il préfère sortir la nuit, en carrosse fermé précédé de porteurs de torches, étrange procession que les paysans des campagnes bavaroises contemplent avec stupéfaction et un rien d'inquiétude.

 

Le 10 mars 1864, le roi Maximilien II mourait. Et le jeune « prince, des clairs de lune », le mystérieux et timide adolescent, devenait le roi Louis II. Un trône, une couronne, un règne, c'était beaucoup pour un rêveur qui n'aimait pas le contact des réalités...

 

De leur nouveau roi, les Bavarois savaient surtout une chose : il était beau, romantique, infiniment séduisant. Blond, les yeux bleus au regard insondable, de haute taille, il avait assez l'allure de ces héros wagnériens que, dès alors, il aimait plus que tout. Rien ne pouvait plaire davantage aux Allemands, peuple romantique s'il en fut, malgré M. de Bismarck qui, justement à cette époque..., mais ceci est une autre histoire que nous évoquerons en son temps.

 

Un roi de dix-huit ans a un devoir qui prime tous les autres : celui de se marier. Cela a toujours été vrai, à toutes les époques. Toute l'Europe se préoccupa donc de donner une reine à la Bavière ; la beauté du jeune souverain ajoutait à la chose un côté « courrier du cœur » auquel les lectrices des France-Dimanche d'alors étaient à coup sûr fort sensibles.

 

Malheureusement, ce que les lectrices de ces journaux et le public bavarois ignoraient, c'est que Louis n'avait aucune envie de se marier. Jusqu'à présent, son cœur ne s'était ému que trois fois — mais jamais pour une princesse, ni même pour une bergère. La première fois, c'était pour son cousin, le duc Charles-Théodore, surnommé Gackl. Puis ce fut pour Paul de Taxis, son aide de camp, un beau militaire de deux ans plus âgé que lui, avec qui il échangeait des billets où ils s'appelaient « Mon cher ange », « Mon ange adoré »... Les ministres finirent par imposer le départ du trop cher ami du prince. Mais à quelque temps de là, au cours d'une promenade en montagne, Louis tomba en admiration devant un jeune ouvrier torse nu qui sciait des planches. Il le fit photographier pour faire reproduire son beau visage sur une coupe de porcelaine... Tout cela n'était pas très encourageant pour la future reine de Bavière.

En fait, aussitôt devenu roi, Louis n'eut rien de plus pressé que de réaliser un rêve caressé de longue date : faire venir à Munich Richard Wagner, le musicien tant admiré.

 

Wagner, à cette époque, a cinquante ans. Ce n'est certes ni un Adonis ni un adolescent. Musicien d'avant-garde, critiqué par les uns, encensé par les autres, il a une vie difficile, avec des soucis d'argent, des projets qu'il n'arrive pas à réaliser. L'invitation du jeune roi de Bavière tombe donc à point ; il s'empresse d'accepter et accourt à Munich.

 

Pour Louis, c'est l'éblouissement. Lohengrin, Tannhauser, Parsifal, ses héros préférés, sont là, à sa disposition, à portée de sa main. Il couvre Wagner de faveurs, de marques d'affection, d'or aussi. Ils passent ensemble des journées, des nuits entières à faire de la musique, à s'enivrer de littérature et de philosophie romantique. Wagner, bien qu'amateur de femmes, est sensible à la beauté du souverain. « Notre rencontre a été une grande scène d'amour », écrit-il à une amie. « Une vraie affaire de cœur. » Rien d'ouvertement sexuel, sans doute, dans cette passion toute cérébrale ; mais à Munich, à la Cour, on commence à murmurer. On n'apprécie pas que le roi s'enferme en permanence avec cet étranger (Wagner est Saxon) et lui donne tant d'argent. Wagner, il faut l'avouer, ne fait rien pour désarmer l'opposition il affiche un luxe insensé, bijoux, brocarts, fourrures, parfums de prix. Il se rattrape des années de pauvreté ; niais trop est trop. Pour les Bavarois, c'est l'affaire Lofa Montés qui recommence, en pire : on appelle Wagner « Lolus ». Les ministres font des remontrances au roi ; et un jour, la foule siffle le souverain au passage de son carrosse.

 

Le pauvre Louis II n'a rien d'un héros : pour lui, le contact des réalités est toujours comme le bris d'un miroir. Il abandonne aussitôt Wagner, qui doit quitter la Bavière. Mais désormais c'en est fini de la lune de miel entre Louis et son peuple : le roi fuira Munich et vivra, loin de la ville, dans des châteaux isolés au cœur des forêts et des montagnes.

 

Richard Wagner parti, le moment semblait venu pour marier le jeune souverain. On y songeait beaucoup autour de lui. Une personne surtout y pensait : la duchesse Ludovica, sa lointaine cousine, mère de plusieurs filles dont une avait déjà épousé le roi de Naples, et une autre l'empereur d'Autriche – c'est la fameuse impératrice Elisabeth, la Sissi des films et des romans, celle qui devait mourir assis- Binée à Genève – ; avoir une reine, de Bavière dans la même famille aurait été un assez joli triplé, dont la duchesse Ludovica rêvait d'autant plus qu'elle avait (qui n'en a pas ?) des ennuis d'argent.

 

La future prétendue s'appelait Sophie. Jolie, gaie, artiste Louis avait de l'affection pour elle. L'idée de l'épouser lui plut d'abord. Avec son imagination débordante, il se vit aussitôt dans le rôle de l'amoureux romantique. Sophie fut accablée de gerbes de roses apportées en pleine nuit par des messagers bottés, de promenades au clair de lune sur le lac de Starnberg, de lettres enflammées. Seule Elisabeth gardait les yeux ouverts : « ce n'est pas un mariage de raison, c'est un mariage d'illusion », disait-elle en privé. Il est vrai que Louis faisait à sa fiancée une cour bien littéraire : il l'appelait Elsa, Iseult, Eva, Brunehilde..., tout le répertoire wagnérien y passait. De la réalité, pas question.

 

Pendant ce temps, les préparatifs officiels allaient bon train ; la duchesse Ludovica y veillait. Toutes les cours d'Europe envoyaient leurs félicitations ; les carrosses d'apparat étaient prêts ; les couturiers brodaient des kilomètres de velours et de brocarts ; le mariage est fixé à septembre 1867. On procède même, fin août, à une répétition générale du cortège... mais, au pied du mur, Louis hésite. Il repousse la date de la cérémonie sous divers prétextes. Finalement, le père de Sophie exige un engagement ferme. Louis estime la lettre insolente et en prend prétexte pour annuler les fiançailles. Ouf ! On ne l'y reprendra plus. Les Arcadiens comprendront facilement son attitude ; mais elle fut sévèrement jugée en Bavière et dans le reste de l'Europe. Sophie fit figure de victime — ce qui était d'ailleurs exact. Un peu plus tard, elle épousa le duc d'Alençon, petit-fils de Louis-Philippe. Elle devait mourir brûlée vive, trente ans plus tard, dans l'incendie du Bazar de la Charité. Qui sait quel aurait été son destin, et celui de Louis II, si elle était devenue reine de Bavière ?

 

Quoi qu'il en soit, une fois sorti du pas difficile où il s'était mis, le roi ne devait jamais plus parler de mariage ; et chose remarquable, personne n'en parla plus non plus à son sujet. Sa réputation de misogyne était dès lors bien établie. Une Dame française qui, un jour, à Paris – au cours d'un des rares voyages qu'il fit à l'étranger – voulut tenter de le séduire, en fit l'expérience : il lui déclara froidement qu'il n'aimait les femmes que sous la forme de statues de marbre. L'anecdote fit le tour de Paris et, dit-on, divertit l'impératrice Eugénie. Une autre fois, une cantatrice qui, comptant peut-être sur le prestige wagnérien de son art, avait eu l'idée de tomber à l'eau (dans un bassin du palais) en présence du roi, pensant que celui-ci allait s'élancer galamment pour la sauver et... qui sait ? eut l'humiliation de voir le roi se précipiter... vers la sonnette pour appeler un valet de pied.

 

En réalité, la nature de Louis était fixée depuis longtemps de façon irréversible. Malgré les bains froids du Dr Gretl, il avait toujours continué les pratiques solitaires, non sans un terrible sentiment de culpabilité. Son carnet intime en porte des témoignages pathétiques. Après des journées et des semaines de bonnes résolutions, il « retombait », honteux, dégoûté de lui-même ; malheureuse victime, parmi tant d'autres, d'une éducation culpabilisante imbécile qui n'a, hélas, pas entièrement disparu de nos jours.

 

Après Paul de Taxis, il avait passé quelque temps sans éprouver de grande passion masculine. Mais tout allait changer avec l'entrée en scène de Richard Hornig.

 

Richard Hornig était un jeune écuyer de vingt-sept ans, lorsque Louis le vit pour la première fois lui présenter un cheval. Magnifique garçon blond, au teint coloré, aux yeux bleus, athlétique : le roi fut ébloui. En quelques semaines, Richard (un autre Richard — nom prédestiné pour Louis) devint l'ami intime, le favori, l'indispensable, l'inséparable. Il accompagne le souverain à Paris pour son voyage « incognito » en 1867. Il devait lui rester fidèle pendant vingt ans, jusqu'à sa mort.

 

Puis d'autres passions occupèrent le cœur de Louis, sans que son amitié pour Hornig en souffrît apparemment. Ce furent successivement Varicourt, un jeune gentilhomme d'origine française, à qui le roi écrit qu'il « règne sur son âme » ; l'acteur Joseph Kainz, avec qui il fit une escapade sentimentale en Suisse ; puis bien d'autres, des bûcherons, des paysans, tous identifiés à Lohengrin, à Parsifal, à Tristan, de plus en plus irréels à mesure que l'esprit du roi perdait le contact avec la réalité, de plus en plus transparents à ses yeux, tandis que l'Histoire tournait...

 

Car l'Histoire tournait.

 

En 1866, deux ans après l'accession de Louis au trône, la Prusse de Bismarck écrasait l'Autriche, alliée de la Bavière. La Prusse devenait l'arbitre de l'Allemagne. Quatre ans plus tard, c'était au tour de la France de Napoléon III d'être vaincue. Dans tout cela la Bavière fait pâle figure. Louis II sait qu'il ne peut empêcher les destinées de s'accomplir : alors il préfère prendre les devants, se résout à proposer de donner au roi de Prusse Guillaume le titre d'Empereur d'Allemagne. Désormais la Bavière n'est plus qu'un royaume pour rire, un Etat vassal, avec un roi sans initiative sur le plan international. De tout cela Louis II ne conserva qu'une durable antipathie pour le fils de l'Empereur Guillaume, une certaine admiration inquiète pour Bismarck, et la ferme volonté de ne jamais plus se mêler de politique.

 

Alors commence pour lui une période étrange – un long rêve dont il ne devait se réveiller que devant la mort. Puisque l'Allemagne du XIXe siècle est si décevante, il vivra désormais ailleurs – dans l'Europe du Moyen Age, dans la Byzance impériale, dans la France de Louis XIV, dans la légende wagnérienne, dans l'Italie de la Renaissance. Et comme il est roi, dans un pays paisible, il va lui être donné de vivre son rêve non pas seulement en esprit, mais matériellement, en grandeur naturelle.

 

Tout d'abord, il lui faut un décor. Des décors. Tous les efforts du roi vont porter sur leur mise en place. D'abord, il embellit le palais de Munich en y créant un jardin d'hiver féerique que décorent un village hindou, un Alhambra en miniature, un bassin, une forêt.

 

Puis, ébloui par Versailles et Trianon qu'il a visités en 1867, il fait construire un château sur le domaine de Linderhof, « cantique d'or et de soie dédié à la mémoire des rois de France » : imitation ampoulée de Trianon, mais avec une surcharge de dorures, de marbres, de cristaux, de lapis-lazuli, de damas, qui a quelque chose d'étouffant. Une grotte, dans le parc, reconstituait, « au naturel », le décor de la grotte de Vénus dans Tannhauser. Et un pavillon mauresque permettait des évasions vers d'autres horizons le jour où Louis se prenait pour le Calife des Mille et une Nuits.

 

Le Moyen Age, revu et corrigé par Wagner, continuait à travailler l'imagination royale. Le château familial de Hohenschwangau, malgré son bric à bras médiéval, ne suffisait pas à combler Louis II, qui le trouvait trop bourgeois. A partir de 1869, il entreprend la construction du plus extraordinaire château de conte de fée, Neuschwanstein, perché sur un rocher à pic au milieu des forêts et des lacs des Alpes, hérissé de tourelles et de clochetons aigus, avec une salle du trône en forme de chapelle byzantine (Louis n'en est pas à un anachronisme près), une chambre à coucher en style gothique flamboyant, et partout, obsédants, les mythes wagnériens, le cygne, des chevaliers en armure, les Niebelungen, les Maîtres Chanteurs...

 

Neuschwanstein ne sera terminé qu'en 1889 (et encore, pas tout à fait), mais, dans l'intervalle, une autre fantaisie royale avait fait surgir dans une île du lac de, Chiemsee une réplique « agrandie » du Palais de Versailles, avec une Galerie des Glaces un peu plus longue que l'original, et des kilomètres de lustres en cristal, de torchères en bronze doré, de tentures en brocart, en soie de Lyon et en velours de Gênes... Louis II ne devait y venir qu'une seule fois.

 

Ces coûteuses fantaisies, qui font aujourd'hui la joie des touristes et les délices de Luchino Visconti, n'amusaient guère, on s'en doute, le bon peuple bavarois, qui payait la note.

 

Si encore il avait pu profiter de son roi ! Mais celui-ci s'enfermait décidément, de plus en plus dans la solitude et la neurasthénie. Très vite, sa légendaire beauté avait disparu. Il s'était épaissi, ses cheveux étaient clairsemés, son beau regard bleu était devenu tragique, inquiétant.

 

On commençait à citer des anecdotes troublantes. Il était sujet à des accès de colère puérile, menaçant de faire pendre, ou écarteler pour lèse-majesté, un valet coupable d'avoir laissé tomber un verre en sa présence. Il plaisantait, bien sûr : mais il est dangereux pour un roi de plaisanter ainsi. Un autre jour, il refuse d'entendre prononcer le nom d'un domestique dont la laideur lui a déplu : il faut désormais le désigner par un simple numéro.

 

Sa tendance à vivre dans un monde imaginaire prend des proportions décidément alarmantes. Le soir, il fait dresser une table dont les convives s'appellent Louis XIV, Marie-Antoinette, Diane de Poitiers... et il dîne seul, faisant la conversation avec les chaises vides. Les valets de pied ont beau avoir le loyalisme monarchique chevillé au corps, leur respect pour le roi est mis à rude épreuve.

 

Ses promenades nocturnes, en traîneau ou en carrosse, à la lumière des torches, deviennent la fable de l'Europe. Il exige qu'on lui parle à genoux, qu'on ferme les yeux en sa présence par respect pour sa majesté de « roi-soleil ». Il se fait jouer les opéras de Wagner pour lui seul, en pleine nuit, dans un opéra désert. Tout cela, répété, amplifié, donne des armes à ses ennemis.

 

Car Louis II a des ennemis. Ses plaisanteries ont blessé plus d'un ministre ou d'un haut dignitaire, qu'il fait attendre des heures, debout dans son antichambre. Certaines de ses fantaisies dépassent vraiment les bornes : un valet fouetté jusqu'au sang pour une peccadille, cela finit par se savoir même dans un pays aussi loyaliste que la Bavière. Quant à la bourgeoisie de Munich, elle renâcle à payer pour entretenir les prodigalités royales. Enfin les princes Liutpold et Louis, ses oncle et cousin, tremblent pour l'avenir de la monarchie bavaroise. Le bon peuple, seul, reste fidèle au prince charmant d'autrefois ; mais ce n'est pas lui qui va décider de l'issue du drame.

 

Le drame se joue d'abord dans l'esprit du roi. Depuis 1870 environ, il n'a plus le contact avec le monde qui l'entoure. Longtemps, il s'en est rendit compte, « non sans horreur » comme l'écrit une de ses rares amies, la princesse Ney ; mais peu à peu il cesse d'en avoir conscience. Vers 1875, il est devenu presque obèse, souffre d'insomnies et de cauchemars, se drogue au chloral, refuse de parler à ses serviteurs, correspond avec eux par des billets glissés sous les portes. A partir de 1879, il ne quitte plus ses châteaux des montagnes. Le seul qui réussisse à établir encore le contact avec lui est Hornig, mais même ses brèves relations sexuelles avec de jeunes paysans ou ouvriers n'arrivent plus à briser le mur de verre qui le sépare du monde. Pis encore : une inquiétante évolution s'esquisse vers une folie sadique, qui inquiète l'entourage du roi. On parle de scènes de flagellation, de tortures, d'orgies nocturnes dans le calme des châteaux gothiques... Racontars sans doute, mais peut-être pas totalement sans fondement.

 

L'état mental du roi de Bavière devenait la fable de l'Europe. Pourtant, en 1884, un médecin aliéniste, le Dr Karl, introduit auprès de lui comme oculiste, constata que son intelligence était intacte. Etait-il donc un simulateur ? ou était-il atteint de folie intermittente ? Selon le Dr Robin, qui a étudié son cas en psychiatre, c'est un cas typique de schizophrénie – de « dédoublement de la personnalité ». Dans une telle maladie, les manifestations de démence peuvent exister en même temps que des preuves de parfaite lucidité. Les lettres écrites par Louis II à cette époque témoignent de l'exactitude du diagnostic : les unes sont d'un fou, les autres d'un homme en pleine possession de son esprit.

 

Mais il avait fourni trop de prétextes à ses ennemis pour agir. En juin 1886, alors que la situation du Trésor devient désespérée (tant de millions engloutis dans les châteaux de rêve !...), le gouvernement décide d'en finir. Des témoignages sont recueillis – y compris ceux d'anciens amis du roi que celui-ci a comblés de bienfaits : il faut des Judas à tout calvaire – et une commission est nommée en secret, avec l'accord du prince Liutpold, avec mission d'aller annoncer au roi sa déchéance et son internement. Mais l'affaire tourne court : Louis est alors à Hohenschwangau, et lorsque les membres de la commission arrivent, en pleine nuit, les gardes du château refusent de les laisser entrer : ils n'ont pas d'ordres ! Les paysans des environs, alertés, accourent pour défendre leur roi. Louis, qui est seul dans sa salle du trône brillamment illuminée, s'indigne de la trahison. Il ordonne d'arrêter les impudents qui sont venus pour le détrôner – et, chose incroyable, l'ordre est exécuté ! Il ordonne aussi de les exécuter pour lèse-majesté, et ils n'en mènent pas large...

 

Mais l'un d'entre eux s'est échappé, a galopé jusqu'à Munich, et revient avec une proclamation des Chambres confiant la régence au prince Liutpold et un ordre d'internement de Louis II en bonne et due forme. La roue tourne. A l'aube, Louis tente de résister, d'alerter l'Europe, d'appeler ses fidèles à le défendre ; mais déjà le Régent Liutpold tient le pays en mains. Et le 11 juin au matin, le roi déchu est arrêté par surprise dans l'escalier du château.

 

La suite – la fin – est rapide comme un film policier. Louis monte dans une voiture, malgré ses protestations. Il s'indigne surtout – et ce fait contribuera à troubler les historiens jusqu'à nos jours – qu'on l'ait condamné, détrôné, interné sans examen médical, sans même une conversation avec lui. Il dénonce le complot, affirme qu'on veut se débarrasser de lui. Puis il se calme.

 

On l'emmène au château de Berg, au bord du lac de Starnberg, qu'on a hâtivement transformé en prison, avec des palissades, des guichets d'observation. Un médecin aliéniste, le Dr Gudden, l'accompagne. Il est satisfait de son patient qui se montre, sa première colère, passée, très détendu et presque gai.

 

Le lendemain est le dimanche de la Pentecôte. Il fait chaud, un temps d'orage. L'ex-roi déclare qu'il a envie de se promener. Le médecin part avec lui dans les allées du parc.

Ils ne reviendront pas. Le soir venu, inquiets de ne pas les voir rentrer, les infirmiers et les gendarmes fouillent le lac et repêchent les deux corps : Louis en chemise, le Dr Gudden en redingote, le visage marqué de griffures et l'œil poché !

 

On ne saura jamais ce qui s'est passé ce soir-là au bord du Starnberg, Louis a-t-il voulu fuir à la nage (sa cousine Elisabeth, l'impératrice d'Autriche, tient à proximité une voiture prête pour lui faire passer la frontière) ?

 

A-t-il choisi volontairement la mort, comme seule fin digne de la majesté royale ? A-t-il tout simplement cherché à se venger de Gudden, considéré par lui comme traître à son souverain ?

 

Quoi qu'il en soit, ce dénouement grandiose était le seul qui convînt à la destinée du plus romantique des rois. On l'imagine mal vieillissant dans la folie, comme devait le faire son frère Othon, qui lui succéda sur le trône de Bavière.

 

L'eau sombre du lac, les sapins, le ciel d'orage, c'était comme un décor de Wagner. Et qui sait si, au dernier moment, Louis ne vit pas devant lui le cygne de Lohengrin qui l'appelait ?

 

Tous les homophiles n'ont certes pas une destinée comparable à celle-là. Tous ne fuient pas la réalité, quelque déplaisante qu'elle soit parfois ; mais aucun d'entre eux n'a le droit de refuser sa pitié à cet homme qui fut trop faible pour sa destinée. S'il n'eût pas été roi, s'il n'eût pas été homophile, il eût peut-être été heureux. Porter à la fois le fardeau de la couronne et le stigmate d'un amour interdit, ce fut trop pour lui. Il n'était pas de la race des héros : mais le royaume sur lequel il choisit de régner, celui du rêve, vaut bien celui de Bavière, même si sa reine s'appelle la Mort.

 

(1) Pierre Combescot : Louis II de Bavière.

(2) Ludwig ou Le Crépuscule des Dieux, de Luchino Visconti.

 

Arcadie n°232, Marc Daniel (Michel Duchein), avril 1973

 

Publié dans : REVUE ARCADIE - Par Jean-Yves Alt

Dans mon village, en Béotie, j'ai un curé que j'aime beaucoup. C'est un bon vieux curé de derrière les fagots, cultivé, indulgent, qui porte la soutane, dit la messe en latin et qui, jadis, a enseigné les collégiens d'une ville proche – précieuse école pour un observateur de qualité – bref, un curé comme on n'en fait plus guère. Il s'appelle Barbeloup, chanoine de son état.

 

Son vicaire, le pétulant abbé Rigord, porte le pull-over à col roulé, parle argot, boit dans les bistrots, tape sur le ventre de ses paroissiens, sur les fesses de ses paroissiennes, bine la betterave, milite dans les milieux syndicalistes, ne croit apparemment à Dieu ni Diable, et produit à tous vents quelques idées toutes faites sur un peu tout, et notamment sur vous et moi, cousins, qui pratiquons Platon dans son contexte.

 

Mon jardin voisine celui du presbytère. Il en résulte que, parfois, le soir, sur le serein, nous échangeons quelques légers propos en échenillant nos arbres mitoyens, ou en tondant nos haies communes.

 

L'an dernier, par un doux crépuscule de septembre – à moins que ce fût en août – alors que, pour me préparer à d'ardentes joutes nocturnes, je caressais d'une main complice la croupe d'un ami de prédilection, dont le galbe a le don de m'exciter, je vis surgir sous mes yeux étonnés, bavant, criant, et, sécateur au poing, s'agitant à la façon d'un lunatique, M. l'abbé Rigord, nouveau Savonarole.

 

— Cochon ! hurlait-il. N'as-tu pas de honte ?


— Pas l'ombre, dis-je bien poliment. J'aime ce garçon. Il m'aime. Et nous aimons l'amour. Dieu nous a fait ainsi. Répondons à ses vues.


— N'as-tu pas lu, cochon, ce que dit la Genèse, au chapitre XIX, sur les anges de Sodome ?

 

A ce moment précis, la joue en fleur, l'œil tout pétillant des derniers rayons du soleil mourant, le chanoine Barbeloup s'approcha en riant.

 

— Vous n'êtes qu'un sot, Rigord, lui lança-t-il. Et c'est à croire que vous n'avez point lu la Bible...


— Alors là, père curé, alors là..., dit Rigord.

 

Et il se tut, stupide, les deux poings sur les hanches, faisant – comme disait Sorel dans Francion – « le pot à deux anses », la bouche ouverte.

 

Il en fallait plus pour mettre à quia le curé Barbeloup, homme de ressources. Il sourit, l'œil plissé ; puis, très doucement :

 

— Si les Sodomites ont été châtiés, c'est simplement, expliqua-t-il, parce qu'ils ont manqué aux lois de l'hospitalité. Lisez le texte. Il est formel. Lot ne demandait rien autre chose que le respect de cette obligation sacrée aux sémites : « Je vous en prie, mes frères, disait-il à ses compatriotes, que seulement vous ne fassiez rien à ces hommes, puisqu'ils ont pénétré dans l'ombre de mon toit ! » (Genèse, XIX, 8.) Et si les Sodomites furent condamnés, ça été simplement parce qu'ils refusaient de respecter la liberté des invités de Lot. Mais, dans votre cas...

 

Cordial, le bon curé me regardait.

 

— Je ne sache pas que vous cherchiez à imposer à l'hôte...


— Oh ! pas du tout s'écria mon ami. C'est moi qui ai hâte de...


— Fort bien, fort bien. N'insistez pas.

 

Rigord ne voulait pas se tenir pour battu.

 

— La Bible, enchaîna-t-il, est bourrée d'interdits contre ce vice atroce. Rappelez-vous, père curé, le Lévitique, chapitre XVIII, verset 22 : « Avec un mâle tu ne coucheras pas comme on couche avec une femme. C'est une abomination. »


— Soit, répondit le bon chanoine. Mais cette parole se trouve entremêlée dans un salmigondis d'interdictions variées, dont le moins qu'on puisse dire est qu'un grand nombre sont... mettons... désuètes ! N'est-il pas écrit, chapitre XIX : « Vous ne tondrez pas en rond le bord de votre tête, et tu ne supprimeras pas le bord de ta barbe ? » Vous êtes, l'abbé, coiffé, taillé, précisément de la manière, qu'a interdite le Lévitique.


— Cela n'est pas sérieux, reprit Rigord. Vous me citez le chapitre XIX. Laissez-moi citer le chapitre XX : « L'homme qui couche avec un mâle comme on couche avec une femme, tous deux ont fait une abomination... »


— Bien sûr, bien sûr ! Mais vous trouvez ces commandements par des raisons... comment vous dire ?... d'eugénisme, de politique démographique et nataliste. Il s'agissait alors, pour un peuple petit, de protéger la race, de la répandre. On s'attaquait, de reste, aussi bien à l'inceste, et pour les mêmes raisons. Voyez, chapitre XX : « L'homme qui couche avec sa tante, il a découvert la nudité de son oncle ; ils encourent leur péché, ils mourront sans enfants. » Ce qui veut dire que les enfants de cet inceste ne seront pas viables. Et n'y cherchez, surtout pas, de double entente. Un bon Israélite, aux temps bibliques, ne devait pas se marier en famille, crainte qu'en naquissent des fruits dégénérés. Dieu est fort loin de ces préceptes fort humains, et... comment dites-vous, l'abbé, dans votre jargon à la mode ?... Conjoncturels... C'est ça : conjoncturels... Mais revenons plutôt à l'hospitalité, clef du problème. Voyez encore, au Lévitique (XIX, 33), cette loi vraiment divine : « Quand un hôte séjournera chez toi, dans votre pays, vous ne le molesterez pas : comme un indigène d'entre nous sera pour vous l'hôte qui séjourne chez vous, et tu l'aimeras comme toi-même, car vous avez été des hôtes au pays d'Egypte. Je suis Yaveh, votre Dieu ! » Voilà comme parlait le Dieu d'Israël ; et c'est vivement ignorer sa parole que préférer de ridicules tabous de circonstances à cette grande loi du respect dû à l'hospitalité qui faisait le fondement des sociétés sémites.


— Mais, rabâcha l'abbé, tous les vices de la chair...


— Les vices de la chair, dit le bon curé, sont comme poussière aux prix de ce précepte. Rappelez-vous encore Josué, chapitre VI, versets 15 et suivants. Quand les murailles de Jéricho tombent au septième son des trompettes sacrées, une seule femme est sauvée : Rahab, la prostituée. Pourquoi ? Par la raison qu'elle a caché les messagers de Dieu. « Croyez-moi. Si les Sodomites, au lieu de s'acharner à efforcer à toute outrance les visiteurs célestes, leur avaient poliment demandé les grâces de la courtoisie charnelle, de deux choses l'une : ou – comme il est probable – essuyant un refus, ils se fussent contentés de faire l'amour avec des jeunes gens plus accueillants ; ou même – qui sait ? – ils eussent peut-être, d'aventure, pu, par prières, obtenir ce qu'ils n'ont pu avoir par menaces. Dans tous les cas, ils n'auraient pas été brûlés ; car ils n'auraient pas manqué à l'hospitalité ; ce qui eût épargné aux pauvres hommes des siècles suivants bien des contre-sens, bien des contretemps, bien des bûchers... »

 

Les oiseaux, dans un poirier haut, chantaient gaiement.

 

L'arche brisée d'un arc-en-ciel mort-né irisait l'horizon de nuances tendres ; et, caressant doucement l'ami qui m'attendait, tout chaud, déjà, des plaisirs proches, il m'était bon de m'attarder à écouter ce prêtre intelligent qui, sans nous l'oser dire, bénissait en secret le commerce de nos cœurs.

 

L'abbé Rigord, encore un coup, contre-attaqua.

 

— Quoi, père ! s'insurgeait-il. Oseriez-vous nous dire que Dieu, jamais, n'a condamné en propres termes... ?


— Pas que je sache, dit M. Barbeloup. Lisez les règles du Deutéronome. Vous y trouvez prescrits le respect du sabbat ; l'interdiction d'adorer les idoles, celles de voler, de tuer, d'être adultère, l'obligation formelle d'honorer père et mère. Mais, de sodomie, pas l'ombre de mot. Et Yahvé, pourtant, édicta ces lois solennellement, une fois pour toutes, sur la montagne, au sein du feu, dans le buisson ardent, sous la nuée des brumes, à voix très haute. Or, dit l'Ecriture, « il n'ajouta rien » (Deutéronome, V, 22). N'était-ce pas, cher ami, le lieu et l'heure, s'il l'eût voulu faire, de s'en bien ouvrir ?

 

Rigord, une fois encore, essaya de sévir.

 

— Mais, la prostitution... commença-t-il.


— Pour la prostitution, murmura M. Barbeloup, je suis d'accord. Elle est condamnée. Soit. Mais encore ? Notez, mon frère, que Dieu ne distingue pas. Il promulgue, en ce même Deutéronome, chapitre XXIII, verset 18, une loi unique : « Il ne faut pas de prostituée sacrée chez les filles d'Israël, ni de prostitué sacré parmi ses fils. » Notez, mon frère, qu'il commence par les dames. Et c'est la prostitution, fût-elle sacrée, qu'il condamnait en bloc. Rien autre chose.


— Mais, risqua encore M. Rigord, si une femme avisée avait su honorer de ses faveurs dernières tous les hommes de Sodome, et que ceux-ci s'y fussent tenus, ne pensez-vous pas, père, que le feu du ciel ne fût pas tombé sur cette ville maudite ? Et ne vaut-il pas mieux, par conséquent, choisir une femme que de choisir... ?

 

Le père curé coupa l'abbé dans son élan.

 

— Lot l'a tenté. Il a échoué. Nous le savons. Mais rappelez-vous, frère, au livre des Juges, chapitre XIX, l'étrange aventure arrivée au pèlerin qui, se rendant de Bethléem à Jérusalem, chercha refuge dans le village de Guibéah. Des « vauriens » prétendirent, forçant la porte de son hôte, le connaître en un sens fort proprement biblique. L'hôte fit alors sortir sa fille ; et les vauriens, faute de connaître l'homme qu'il hébergeait, connurent la fille. Ils la pratiquèrent toute la nuit. Au lendemain matin, le papa dépeça cette fille obéissante en douze parties qu'il expédia – aux fins que nul s'en ignorât – vers chacune des douze tribus d'Israël.


— Pourquoi ? demandai-je.

 

Mon curé sourit.

 

— Les voies de Dieu, dit-il, nous sont impénétrables...

 

Impatient, le vicaire lâcha un nouveau « mais ». C'était par trop passer la dose permise. Notre chanoine, d'un geste, le fit taire.

 

— Permettez-moi, mes chers voisins, dit-il pour nous, de vous citer en vous quittant l'un des versets d'un des plus beaux poèmes bibliques. Il figure au deuxième livre de Samuel, chapitre premier, verset 26. Il a été consacré par David à la mémoire de son ami Jonathan, fils de Saül, dès la nouvelle de sa mort. « Je suis en détresse à cause de toi, mon frère Jonathan ! Tu n'étais très cher, ton amour était pour moi plus merveilleux que l'amour des femmes... »

 

Ayant ainsi parlé, notre voisin le curé Barbeloup cueilla une fleur, en respira l'odeur, et, s'éloignant :

 

— plus merveilleux, répéta-t-il.

 

Déjà, il atteignait le seuil du presbytère. Un dernier coup encore, il se tourna vers nous et, regardant l'ami dressé à mon côté :

 

— Prostitué, non ? demanda-t-il d'une bouche blagueuse. Mon ami, étonné, eut un geste offensé.


— Parfait, parfait. Libre de consentement ? Aucune violence, nul manque à l'hospitalité, comme à Sodome ?

 

Je souris. L'ami souriait. Et, d'un seul cri :

 

— Pour sûr que non ! Bien au contraire !


— Alors, messieurs, nous dit le bon curé, suivez les voies de Dieu, qui sont mal pénétrables.

 

Et, lentement, dans la nuit tombante, il nous bénit du signe de la croix.

 

Arcadie n°239, Jacques Fréville, novembre 1973

 

Publié dans : REVUE ARCADIE - Par Jean-Yves Alt

Durant le dix-neuvième siècle, le problème de l'homophilie a été l'objet d'une véritable conspiration du silence. Or il est bien évident qu'elle était pratiquée, comme elle le fut de tous temps, et qu'il y avait de nombreux endroits publics où ses adeptes pouvaient se rencontrer.

 

J'ai toujours regretté de ne pas savoir quels étaient ces endroits ; nos descendants auront plus de chance, car, à notre époque, les guides spécialisés pullulent, sans compter les nombreux romans consacrés à l'homophilie.

 

Cependant, nous sommes parfois renseignés sur ce qui se passait autrefois par les archives judiciaires, car, naturellement, les endroits publics étaient aussi dangereux qu'ils le sont de nos jours, et l'on y rencontrait truqueurs et assassins.

 

Nous savons ainsi que Saint-Denis devait être un endroit fréquenté par des messieurs ayant le goût des jeunes militaires, grâce à une affaire qui fit beaucoup de bruit vers les années 1820, étant donné le rang de la victime.

 

En effet, une nuit pluvieuse, dans un chemin mal famé de Saint-Denis, un homme était attaqué par plusieurs soldats, roué de coups et trouvé dans la boue le lendemain matin, évanoui, entièrement dépouillé de ses vêtements, et couvert de sang.

 

Or il s'agissait d'une personnalité du milieu aristocratique parisien, le jeune marquis Astolphe de Custine.

 

Né en 1790 à l'ombre de l'échafaud, fils et petit-fils de guillotinés, sa mère, Delphine de Custine avait été l'une des nombreuses maîtresses de Chateaubriand, pour lequel elle, avait éprouvé une brûlante passion, qui ne diminuait en rien celle plus pure, mais tout aussi exigeante, qu'elle vouait à son fils, auquel l'illustre écrivain avait tenu lieu de père spirituel.

 

Et voilà que, tout à coup, le faubourg Saint-Germain, horrifié, apprenait que le marquis de Custine avait donné un rendez-vous galant à un jeune militaire et que, surpris dans une écurie d'auberge par les camarades de ce dernier, ceux-ci l'avaient bel et bien assommé en guise de représailles.

 

Je ne sais ce qu'il advint du soldat ni de ses brutaux camarades, mais en ce qui concerne Custine, on peut aisément imaginer quel coup effroyable fut porté à sa réputation.

 

Comme l'écrivait une de ses amies « Que Monsieur de Custine soit innocent ou coupable, jamais il ne peut se relever de là. Il n'y a pour lui que les secours de la religion ». Nous verrons plus loin qu'il n'en fut rien.

 

Les journaux à scandale n'existaient pas à cette époque mais cela n'était point nécessaire, car les commérages allaient bon train dans les salons du faubourg Saint-Germain et l'on se racontait des choses bien bizarres concernant la victime. On évoquait sa profonde mélancolie, ce mal du siècle, mis à la mode par Chateaubriand, mais qui allait au-delà de ce qu'il était généralement de bon ton d'afficher ; on comprenait maintenant pourquoi le jeune Astolphe écrivait « les tourments de mon cœur sont inexprimables autant qu'incompréhensibles ». Parbleu ! C'était donc là sa blessure secrète, à ce René d'un nouveau genre, effrayé par l'ombre maudite de Sodome.

 

On s'expliquait également les difficultés que sa mère avait rencontrées pour le marier, d'abord à Albertine de Staël, puis à Clara de Duras. Au dernier moment, il s'était dérobé, sans prétexte valable.

 

On évoquait l'amitié exaltée qu'il avait portée à un jeune Allemand, qu'il l'appelait « mon Wilhelm » et auquel il écrivait « mon cœur n'a plus la force de battre de joie au moment de retrouver mon frère ».

 

L'un de ses amis préférés, mais qui ne répondait guère à ses avances, Edouard Lagrange, comprenait alors la signification des lettres passionnées qu'il recevait :

 

« N'espérez pas me distraire de moi en me parlant de vous, car, après la voix de Dieu, la vôtre est, de tout ce qui m'atteint jusqu'ici, ce qui va le plus loin à la source de mon être. »

 

Et lorsqu'Astolphe était déçu par la froideur de son ami, il lui écrivait :

 

« Je ne veux pas lutter d'indifférence avec vous, car je crois que dans ce combat, je ne serai pas le plus fort. Je vous rends donc les armes... Vous ne méritez guère d'être encore pour moi ce que vous êtes. Mais je vous aime encore comme un enfant, sans autre but que de vous aimer. »

 

D'autres mauvaises langues parlaient de cet autre ami, si fidèle et si dévoué, auprès duquel Custine avait trouvé beaucoup plus de compréhension ; il s'agissait d'Edouard de Sainte-Barbe, que son ami avait baptisé Edouard II (Edouard Ier étant son décevant ami Lagrange).

 

On se rappelait que, s'il s'était finalement marié – du reste avec une jeune femme charmante – dès que son enfant était né, et sans même attendre les relevailles, il était parti en Angleterre pour plusieurs mois, accompagné d'un jeune Anglais, visiblement amoureux de lui.

 

Et lorsque l'épouse d'Astolphe était tombée gravement malade, Edouard II l'avait soignée « comme un frère » écrivait Custine, en ajoutant « la famille l'a adopté ». Lorsqu'elle était morte, son ami avait su le consoler et l'entourer de son affection.

 

Et encore, s'il avait su lui rester fidèle, il aurait pu tout au moins sauver les apparences ; il n'aurait pas été le seul aristocrate à dissimuler ses goûts. Mais il fallait en plus qu'il recherchât les rencontres dangereuses et les étreintes furtives, sur le fumier d'une écurie, avec des militaires de rencontre !

 

En conclusion, le faubourg Saint-Germain rendait le même verdict que son ami Edouard Lagrange : « Voilà un homme coulé à fond, flétri, marqué du sceau de la réprobation. »

 

En fait, ce scandale fut pour le marquis de Custine une véritable délivrance et le point de départ d'une nouvelle existence, beaucoup plus riche que la précédente, et d'une carrière littéraire fort réussie.

 

Il se sentit plus libre, n'étant plus obligé de dissimuler et il dut être aussi soulagé à l'idée qu'il ne serait plus la proie des mères désireuses de marier leur fille !

 

Mais surtout il avait conservé l'amour du fidèle et délicat Edouard de Sainte-Barbe, « l'esclave » comme l'appelait Custine, et qui le restera jusqu'à sa mort.

 

Ils allèrent faire ensemble de très grands voyages dans tous les pays d'Europe, accompagnés d'un jeune valet de chambre italien, qui, lui aussi, sera fidèle toute sa vie à son maître.

 

Custine se mit à écrire, notamment des relations de ses voyages, mais aussi des romans, et connut rapidement une certaine notoriété ; Stendhal, le premier, s'intéressa à lui, puis Lamartine et, plus tard, Baudelaire.

 

Il s'installa, avec son ami et son valet, dans une somptueuse demeure parisienne, rue La Rochefoucauld et acheta à Saint-Gratien, dans la forêt de Montmorency, un ravissant pavillon de style florentin, avec des terrasses à l'italienne et un parc anglais.

 

Il organisa alors de somptueuses réceptions, dîners, bals, concerts, lectures, où se pressaient les plus grandes célébrités littéraires et artistiques de l'époque : Hugo, Balzac, Stendhal, Delacroix, Chopin, George Sand, Berlioz, et le vieux Chateaubriand accompagné de Mme Récamier. Ce qui prouve que la société non aristocratique du temps du Romantisme avait les idées moins étroites qu'on ne le pense.

 

Et, lorsqu'en 1838, Custine tomba une nouvelle fois éperdument amoureux d'un bel exilé polonais, le comte Ignace Gurowski, tous les invités célèbres vinrent admirer le nouvel ami qui vivait avec Custine, ravi de ce qu'il appelait « notre trio ».

 

Malheureusement, le séduisant Polonais n'avait pas le même sens de la fidélité qu'Edouard II ; il tomba d'abord amoureux de la grande actrice Rachel, qui le repoussa, puis d'une infante d'Espagne qu'il enleva du couvent où sa famille l'avait enfermée pour la protéger des avances du fougueux slave, et qu'il finit tout de même par épouser.

 

Cet amour déçu de Custine fut à l'origine de son plus grand succès littéraire ; le désir de plaider la cause de Gurowski à Saint-Pétersbourg l'amena à effectuer un voyage en Russie et à écrire, à son retour, un livre intitulé « La Russie en 1839 » où il décrit de manière remarquable les effets du despotisme sous le tsar Nicolas.

 

On s'arracha ce livre, qui connut de nombreuses rééditions, et même des imitations.


Malheureusement, ce trop grand succès littéraire lui attira la jalousie de ses confrères qui ne pouvaient lui pardonner les 200 000 exemplaires vendus de son livre alors qu'ils le considéraient tout au plus comme un noble et riche amateur. Et, de ce, fait, Custine sentit de nouveau une insidieuse réprobation peser sur lui.

 

Mais le plus terrible pour lui fut la perte successive de ses amis les plus chers, dont Edouard de Sainte-Barbe. Il se retrouva seul, vieilli, et décida alors de vendre ses propriétés de Paris et de Saint-Gratien pour aller vivre à l'étranger, en Suisse et surtout en Italie, où il était fort estimé. Sa foi religieuse, très sincère et très profonde, ne l'avait jamais quitté et il devint même docteur de l'Eglise ; le Pape en personne lui témoigna les plus grands égards.

 

Retiré dans un ermitage de la campagne romaine, il publia en 1848 un énorme ouvrage d'inspiration chrétienne, « Romuald, ou la vocation », qu'il considérait, bien à tort, comme le chef-d'œuvre de sa vie.

 

Cette vie allait bientôt s'achever. Il écrivait : « Je vieillis comme j'ai vécu, au spectacle. Et quel spectacle ! »

 

La mort le frappa d'un seul coup, dans son fauteuil.

 

Il fut enterré à Saint-Aubain-d'Auquainville, dans une vieille église normande qu'il avait achetée pour la restaurer et où il avait déposé les cercueils de sa femme et de son enfant.

 

Il avait légué sa fortune au seul ami qui n'était pas mort, cet Anglais avec lequel il était parti après la naissance de son enfant, et qui, lui aussi, était resté fidèle, discrètement. Cet ami ne put du reste lui survivre.

 

N'est-il pas extraordinaire de voir que Custine a réussi, toute sa vie, à conserver l'amour, aussi bien de cet Anglais que celui d'Edouard II ou de son valet de chambre, sans drames ni ruptures, même après la fâcheuse histoire de Saint-Denis ?

 

Aussi à ce titre j'ai pensé qu'il pouvait avoir sa place dans la petite histoire de l'homophilie, au chapitre « Romantisme » tout comme il a sa place dans la petite histoire de la littérature.

 

Arcadie n°205, René Soral (pseudo de René Larose), janvier 1971

 

Publié dans : REVUE ARCADIE - Par Jean-Yves Alt

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 


 

 

Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur

 

 


 

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