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Les dix et une nuits de Jean Barraqué et Michel Foucault à Trélévern par Christian-François de Kervran

Publié le par Jean-Yves Alt

Au printemps 1952 le philosophe Michel Foucault et Jean Barraqué, compositeur de musique sérielle, passent onze nuits au bord de mer dans le village de Trélévern (Côtes-du-Nord). Ils sont jeunes, respectivement vingt-six et vingt-quatre ans et encore inconnus. En 1951 Foucault a été reçu à l’agrégation de philosophie. En 1952 il obtient un diplôme de psychologie pathologique. Barraqué vient d’achever l’écriture de sa Sonate pour piano commencée deux années auparavant.

Barraqué est pratiquement un enfant du pays et il fait découvrir sa Bretagne au poitevin Foucault. Ils sont amis depuis quelques mois seulement. La liaison, passionnelle et orageuse, de ces deux écorchés, dont ce texte fait résonner quelques échos, durera jusqu’en 1956, Barraqué prenant l’initiative de la rupture.

D’après documents et témoignages familiaux, l’auteur, tout en restituant les pompes et les œuvres de ce coin de Bretagne au tout début des années 50, fait valoir les paris idéologiques et culturels, entre doutes et espoirs, des jeunes Foucault et Barraqué, qui, malgré leur actuelle différence de notoriété, deviendront tous deux d’importants novateurs dans la pensée et dans l’art du XXe siècle.

Les dix et une nuits de Jean Barraqué et Michel Foucault à Trélévern par Christian-François de Kervran

Christian-François de Kervran est le pseudonyme d’un universitaire et essayiste, fin connaisseur de la Bretagne et de son folklore. Il a publié des études sur poètes et romanciers de l’Ouest, entre autres Tristan Corbière, Max Jacob et Henri Queffélec.

■ Les dix et une nuits de Jean Barraqué et Michel Foucault à Trélévern par Christian-François de Kervran, Editions Quintes-Feuilles, 83 pages, mai 2016, ISBN : 978-2955139912, 16€

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Envoi, à la mémoire de Guy Hocquenghem : Angelus novus par René Schérer

Publié le par Jean-Yves Alt

Frère Angelo, le dernier roman de Guy Hocquenghem, celui qui devait être son u1time message, car sa main, les épreuves corrigées, s'est arrêtée d'écrire, est, sans aucun doute, le plus admirable. Œuvre des sommets, de l'akmè : celle où l'écrivain est parvenu à la pleine maîtrise de son art, par l'économie des moyens, l'aisance du style, l'équilibre des parties, la convergence des thèmes dans l'embrasement final.

C'était Guy qui l'avait renouvelé, ce grand genre du roman philosophique, où l'érudition pointilleuse soutient la percée dans l'imaginaire, où la brillance du détail renforce l'expression de l'Idée. Mais on pouvait se demander, après La colère de l'Agneau, après Eve, comment aller plus loin dans l'exploration des problèmes qui nous tourmentent, de notre angoisse, de nos mythes fondateurs. Frère Angelo apporte la réponse. Cette fois, achevant la trilogie, c'est la naissance même de la modernité qui est en jeu : la modernité avec ce qu'elle comporte de catastrophes et d'échappées utopiques : complexe énigmatique qui est l'histoire des Temps modernes et dont l'âme individuelle est pétrie.

Voilà ce qu'il faut lire à travers la dérive initiatique et extatique de ce moine disciple de Savonarole ; ange terrestre errant du sac de Rome aux rives lointaines de Mexico, jusqu'à son propre martyre.

Je ne résumerai point ce que l'on doit savourer à chaque page, avec quoi il s'agit de communier. Je dirai simplement, pour que cela soit clair à ceux qui ne l'ont pas fréquenté, que le questionnement de la modernité fut, depuis quelques années, la préoccupation constante de Guy ; qu'il est devenu l'objet par excellence de son écriture romanesque. L'énigme de la modernité, c'est-à-dire celle d'hommes ballottés dans le renouvellement incessant de l'histoire, voilà le point commun des trois volets du triptyque. Une modernité déjà marquée, depuis le Christ, par la conjonction de la catastrophe avec l'attente de l'illumination dernière, de l'Apocalypse.

Celle-ci, inauguralement et, pour ainsi dire, naïvement présente comme réalité entrevue dans l'Evangile de Jean, se transforme à la Renaissance en espérance mystique liée à la découverte du Nouveau Monde, cru paradisiaque, pour se métamorphoser enfin en cette dimension utopique qui nous fait vivre, par-delà l'envahissement du réalisme odieux et du non-sens.

Du triptyque, Frère Angelo, occupe le centre. Ce mundus novus, ce monde nouveau que le franciscain vit à sa source, est la clef du nôtre. L'évidence de Dieu commence à s'y obscurcir, avant de définitivement se dérober. Mais elle se déplace, se dépose ailleurs, en chaque fragment de beauté, chaque geste d'amour, formant l'accompagnement de la révolte sensuelle, la traîne poétique des choses, allégoriquement.

Avec Guy, d'une commune entente, en une collaboration intime, nous avions donné, dans L'âme atomique, les lignes directrices, et quelques échantillons concrets de cette philosophie esthétique de l'allégorèse ». Qu'est-ce que l'âme, où peut-elle se loger, alors que, de toutes parts, la science moderne et le progrès la chassent, la rendent impossible ? Elle est là, dans la poésie, dans l'art, l'écriture du roman où l'âme de Guy se trouve désormais enclose. Il n'y a pas, il ne peut y avoir que le corps, tout, en nous, s'y refuse ; il y a l'âme, cet infini du corps, comme disait superbement Artaud.

Cette certitude unifiait, chez Guy, la Gnose chrétienne avec la mystique moderne, mais aussi avec le matérialisme de Lucrèce, qu'il a si bien commenté dans des cours dont ses étudiants de Vincennes garderont le souvenir ; avec l'esthétique paradoxale de Kierkegaard ; avec l'allégorisme de Fourier et de Baudelaire, ou, plus près de nous, l'esthétique de W. Benjamin, et celle, négative, de Th. Adorno.

On me demandera : comment tout cela s'accordait-il avec la pratique homosexuelle, avec la défense et l'illustration de l'homosexualité à laquelle le nom de Guy restera historiquement associé ? Le mysticisme, pour lui, ne fut jamais une ascèse, dans le refoulement des sens, mais l'autre face, la doublure de leur exploration. Un allégorisme vécu : « Vivre allégoriquement », aimait-il à dire. Et, d'autre part, il ne pensa jamais, dès l'époque du Fhar, l'homosexualité comme simple particularité sexuelle, relevant d'une sexologie, mais comme vision du monde, manière d'être totale.

D'où son indéniable dimension esthétique, éthique, utopique. Le désaccord fécond de l'homosexuel et du monde actuel a toujours été un des thèmes majeurs de son œuvre. L'homosexualité est, contre ce monde, ou en marge de lui, un état de perpétuelle contestation : elle espère, elle entrevoit un ailleurs. Entre elle et la mystique, l'allégorèse au sens que nous lui donnions, la conséquence est bonne, l'analogie s'impose. Un même refus du monde tel qu'il est a animé Genet et Pasolini, mais aussi, en d'autres sphères que l'homosexualité, et qui exerçaient sur Guy une très grande séduction, Walter Benjamin, Charles Fourier que je lui avais fait connaître ; en retour, il m'ouvrit sur eux des aperçus fulgurants, inattendus, avec l'acuité, la sûreté de jugement, la clarté dans l'énoncé que tous ceux qui l'ont approché lui reconnaissent. Avec une puissance visionnaire, dont Frère Angelo porte le témoignage.

C'est ainsi que ma récente mémoire lui fera franchir les portes de la mort, l'allégorisant par cet Angelus novus de Paul Klee que Benjamin a décrit : s'en allant au vent de l'histoire bouche ouverte, l'œil rivé sur la catastrophe présente, les ailes déployées vers l'avenir.

René Schérer

■ in Pari sur l'impossible, de René Schérer, Presses universitaires de Vincennes/La Philosophie hors de soi, 224 pages, 1989, ISBN : 978-2903981563

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Tous piégés par le couple par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Personne ne juge acceptable que des hommes frappent leurs compagnes. Mais on peut être en total désaccord avec la manière dont les concepteurs des lois cherchent à criminaliser ces comportements. La notion de violence s’élargit chaque année, chaque mois, chaque minute, en incluant non seulement des comportements violents mais aussi des mots et même l’envoi de mails et de textos. Comme si on voulait éjecter du domicile ces intrus, les obliger à financer l’autonomie économique de leurs futures ex-compagnes, les empêcher de voir leurs enfants, les envoyer pendant de longues années en prison. «Dénoncez-le», prêche-t-on et on nous communique des numéros d’urgence où des «écoutants» nous encouragent à aller à la police afin de mettre celui que nous avons aimé un jour derrière les barreaux.

C’est pourquoi le dernier livre du sociologue Jean-Claude Kaufmann, Piégée dans son couple (éditions les Liens qui libèrent), est si important. A contre-courant de la vision manichéenne véhiculée par les lois, par les associations et par les médias dans laquelle on ne voit que des bourreaux tout puissants abusant de victimes, Jean-Claude Kauffmann nous montre des réalités plus horribles encore. Plus horribles parce qu’il n’y a pas à proprement parler des coupables mais seulement les victimes du piège conjugal. On y entend des femmes – et aussi quelques hommes – prisonniers d’une situation malheureuse, parfois pour des raisons économiques ou concernant la garde des enfants. D’autres restent par peur, par lassitude, par une sorte de déprime structurelle. Comme si après un certain nombre d’années, enfermés dans ces microsociétés que sont les couples, les partenaires se vidaient de leurs désirs et de leurs substances. Dans l’un des témoignages, une femme semble véritablement attendre de la violence de la part de son conjoint pour être acculée à partir, alors que rien ne la rend plus triste que le fait qu’il ne la touche plus, qu’il ne lui parle pas, qu’il ne lui dise pas qu’il aime les repas qu’elle lui prépare. A travers ces témoignages poignants, Jean-Claude Kaufmann analyse le paradoxe dans lequel se trouvent les femmes au sein des couples. D’une part, elles sont censées travailler et prendre des risques professionnels comme les hommes, de l’autre, elles se sentent contraintes à entrer dans l’esclavage de cette institution et à faire des enfants qui l’empêcheront de partir librement.

La tragédie des hommes est d’une autre nature : face à des femmes qui ont gagné du pouvoir, ils se sentent infantilisés, comme les frères de leurs propres enfants. Certes, ils sont moins piégés que les femmes dans le couple, car ils investissent davantage le monde professionnel et ils se permettent des infidélités plus facilement qu’elles. Mais ils ont l’air d’être perdus, de ne pas comprendre ce qui se passe dans la tête de leurs compagnes.

Si les témoins de ce livre semblent si désorientés, ce n’est pas parce qu’ils manqueraient d’aide psychologique, écrit Kaufmann, mais parce que tous témoignent du malaise d’une institution à bout de souffle, qui n’est plus capable de permettre aux individus qui la composent de se développer et d’être heureux. Voilà quelque chose que les législateurs et les associations qui travaillent sur les violences conjugales savent très bien. Sauf qu’au lieu de prendre les problèmes à la racine, ils préfèrent transformer la misère conjugale en un récit où il y aurait des bons et des méchants, des jolies princesses qui ne pensent qu’à aimer, enfermées par des ogres qui les brûlent à petits feux.

Nous sommes tels des paresseux, incapables de faire des efforts pour changer la société, qui temporisent et se distraient en distribuant des châtiments. Ne sait-on pas depuis longtemps que les punitions font naître des jouissances semblables à celles que provoquent les fêtes ?

Libération, Marcela Iacub, samedi 9 avril 2016

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Les rues de Barcelone, Francisco Gonzales Ledesma

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce roman offre une intrigue sinueuse qui accumule fausses pistes et digressions au rythme des errances catalanes de l'inspecteur Ricardo Mendez. Ce flic désabusé et vulgaire, sinon ordurier, est volontiers protecteur avec les prostitué(e)s ou les jeunes gens, comme ce Ruben dont le père fut l'un des vaincus de la guerre civile.

On devine que Mendez ne pourrait survivre longtemps à une retraite redoutée, tant sa vie se confond avec son statut de flic et ses déambulations au cœur du Barrio Chino, le quartier chaud de Barcelone.

Barcelone est à l'Espagne ce que San Francisco est aux Etats-Unis : la mecque de l'homosexualité, où cohabitent travestis des Ramblas et michetons occasionnels en goguette mais où rôde parfois une violence sournoise tandis que Mendez finit par se faire aux temps nouveaux, visitant « les pensions pour étudiants où tant de postulants affamés perdirent pieusement... leur virginité anale ».

Le vieux flic préfère cependant afficher son impuissance sexuelle comme l'ultime étendard d'une hétérosexualité jadis triomphante et lit à l'occasion « un roman consacré à de jeunes collégiennes enclines au saphisme ». Mendez reconnaît volontiers « qu'on a beau être un mâle, un vrai, on ne peut jurer de rien ».

Les rues de Barcelone, Francisco Gonzales Ledesma

A la recherche de l'assassin d'une secrétaire de direction bien informée des affaires d'une bourgeoisie dure et avide, comme de leur côté l'avocat Sergi Llor et le journaliste Carlos Bey, Mendez passe des bas-fonds de la prostitution aux salons feutrés de Marina Volpe, femme d'affaires frigide et ambitieuse, avec la même aisance cynique.

L'inspecteur croise à l'occasion la faune pittoresque des milieux du journalisme barcelonais, tel Amores à qui la poisse colle tellement aux basques que, suivant une prostituée, il découvre au lit qu'il s'agit d'un travesti et tombe sur « une femme morte cachée sous le lit », ce qui n'est pas la situation idéale pour un homme soucieux de discrétion !

Amores finit d'ailleurs par succomber, comme Carlos a failli le faire avant lui, au charme ambigu du travesti Alma, avec « ses lèvres sirupeuses, ses petits seins artificiels, son cul vertueux dont elle vantait l'étroitesse... et son pénis clandestin », fantasme paradoxal de « femme accomplie, une femme impossible, par conséquent l'une des plus touchantes qui soient ».

Francisco Gonzales Ledesma est un maître de la formule assassine et un champion de l'autodérision. Evoquant le président du parlement catalan, Mendez affirme qu'on « ne peut jamais deviner jusqu'où iront les intrigants de son espèce » et conclut : « Si on est fonctionnaire, on peut les retrouver directeurs de bureau, si on est journaliste, on s'aperçoit qu'ils sont patrons du quotidien, et si on est homo, il n'est pas impossible qu'on les découvre dans son lit. Tous les doutes sont permis. »

■ Les rues de Barcelone, Francisco Gonzales Ledesma, Gallimard, Folio policier, 336 pages, 2013, ISBN : 978-2070451449

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Sade titillé par les hommes…

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans les « 120 Journées de Sodome », Sade écrit, entre autres passages hyper-corsés :

« ... le jeune bardache, qui comme on le sait a le plus beau cul des huit garçons, est présenté en fille, et est ainsi joli comme l'Amour. Ce jeune garçon n'est dépucelé que ce jour-là ; le duc y prend grand plaisir et y a beaucoup de peine. Hercule le fout toujours pendant l'opération. […] On célèbre ce jour-là la fête de la quatorzième semaine et Curval épouse, lui, comme femme, Brise-cul en qualité de mari, et lui-même, comme homme, Adonis en qualité de femme : cet enfant n'est dépucelé que ce jour-là devant tout le monde, pendant que Brise-Cul fout Curval. […] Le soir Céladon est livré pour le cul ; le Duc et Curval s'en donnent avec lui. […] Le même soir Giton est livré à des supplices : le Duc, Curval, Hercule et Brise-Cul le foutent sans pommade. »

Ces extraits, entre autres peintures des copieuses audaces « marginales » de Sade, révèlent combien, quelque grand écrivain qu'il soit, il aime aller droit au but, sans fioritures. Ils se passent de tout commentaire. Si Donatien Alphonse François de Sade désirait furieusement les femmes, les hommes, à fond, le titillaient.


Pasolini n'a pas ignoré l'homosexualité sadienne qui le faisait parachever ses plaisirs par des « prises de corps viriles »... Une scène choc des « 120 journées de Sodome » restée dans toutes les mémoires.

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