Un film, en cours de tournage, dans les rues de New York est au centre d'une controverse. Ce film s'appellera « Gay Street » et son metteur en scène est un des plus respectés de sa génération. Quelle est la raison de la controverse ? C'est que ce film est l'histoire d'un homme, tueur psychopathe et… homosexuel.

 

L'assassin sera un avocat prospère, apparemment hétérosexuel, dont le sombre secret est qu'il aime se faire faire des choses sadiques par de jeunes hommes. Quand un de ces garçons meurt inopinément dans sa maison, victime d'un régime insalubre de drogue et d'alcool, l'avocat doit se débarrasser du corps. Il recrute l'aide d'un autre de ses jeunes amis qu'il tue aussi, pour s'assurer qu'il ne parlera pas. Ayant tâté du meurtre, il y prend goût…

 

L'important et très militant milieu homosexuel de New York pense que la thématique de ce film portera préjudice à sa campagne pour l'égalité des droits devant la loi.

 

Pendant le tournage, un des acteurs, Tom Egan, est réellement assassiné. Le lieutenant Joseph Sparks démarre son enquête avec un gros paquet de préjugés, d'autant que peu de temps auparavant, il a chassé son fils, Joe Junior, pour avoir dit être homosexuel :

 

« Il a été surpris, quand l'émission a commencé, de voir à quel point Tom Egan ressemble à Joe Junior. Joe Junior ne zozote pas et ne se promène pas en agitant une main molle. Il ne pouffe pas et il n'ondule pas des hanches. Il ne porte pas de vêtements extravagants… » (pp. 43/44)

 

La recherche du meurtrier, que la hiérarchie policière et municipale situe chez les pédés, amène le lieutenant Sparks à rencontrer, côtoyer des homos militants ou vivant en couple et même à sympathiser.

 

Parallèle à celle de l'enquête, l'évolution de Sparks, bien que rapide, n'est pas trop caricaturale :

 

« — Si j'étais sur l'affaire, reprend Sparks, je penserais qu'il y a de fortes chances qu'un pédé l'ait tué, une pédale qui tenait vraiment à ce que ce film ne soit pas tourné, une tante qui... » (p. 56) « Sparks se rend compte que c'est la première conversation polie qu'il ait jamais eue avec quelqu'un qu'il savait homosexuel. Il a eu des conversations avec des homosexuels – des hommes traînant autour des toilettes publiques, des hommes habillés en femmes, des hommes à la voix venimeuse – mais elles ont toujours été coléreuses car les interlocuteurs ne voulaient pas se parler… » (p. 77)

 

Le Haut-Commissaire McNeil trouve en Arthur Brennan un suspect idéal : il aurait tué le jeune acteur afin d'arrêter définitivement le tournage du film qui aurait contribué – selon lui – à perpétuer l'homophobie.

 

Le lieutenant Sparks est relevé de son commandement parce qu'il refuse de céder aux pressions pour accepter les prétendus aveux de Brennan.

 

Les élus de New York craignent, dans cette affaire, des conséquences sur le choix de la ville pour la Convention nationale démocrate, mais aussi sur leur avenir politique et sur la visite prochaine de la reine Elizabeth d'Angleterre. Ils souhaitent donc un dénouement rapide qui n’arrivera pas puisqu'un assistant du Maire est retrouvé mort…

 

Il n'y a que le producteur qui se frotte les mains : une publicité pareille, ça ne peut pas s'acheter.

 

Malgré son évincement, Sparks poursuit, en coulisses, son enquête.

 

Les militants homosexuels de ce roman défendent une homosexualité propre, rangée, digne. Ainsi, les dragueurs sont-ils évoqués avec un petit grincement de plume :

 

« — Je [Stephen Foner, journaliste au Village Voice] vous téléphone pour vous dire que si vous tournez ce film, vous ferez beaucoup de tort au mouvement gay. Vous perpétuerez l'image des homosexuels dragueurs, violents, malades, des gens incapables d'amour et d'émotion ordinaires.

— Stephen, une grande partie du film sera pratiquement un documentaire sur la vie gay dans le Village. Je ne vois pas comment je pourrais être accusé de perpétuer un stéréotype.

— Pourquoi ne pas montrer une histoire d'amour homosexuelle ? Un garçon rencontre un garçon, perd le garçon, séduit le garçon ?

Lynch éclata de rire. » (p. 19)

 

Le metteur en scène, Ted Lynch, souhaite montrer que la violence physique de son film n'est qu'une métaphore d'une violence émotionnelle provoquée, dans la société gay réelle, par les turpitudes des gays.

 

L'ambiance générale du livre est plutôt tonique et incite néanmoins plus au « coming out » qu'au repli sur soi.

 

■ Editions Gallimard/Série noire, 1981, ISBN : 2070488489

 

Publié dans : LIVRES

« J'y reviens. Oui, sans la moindre hésitation, je rends grâce à l' « homosexualité », parce qu'elle a rendu ma vie pathétique, tragique, parce que c'est à partir du jour où j'ai découvert en moi cette « étrangeté », dont personne n'avait fait état encore (Gide ni Proust n'avaient encore écrit), que j'ai dû spontanément et seul inventer de toutes pièces, à mon usage privé, une éthique. »

 

Marcel Jouhandeau

 

in Aux cent actes divers : Journalier XVI, Février, Mars, Avril 1964, Editions Gallimard, 1971, page 73

 

Publié dans : CITATIONS

Dans le célèbre film de Pasolini intitulé « Théorème », l'arrivée, à l'improviste d'un « ange », provoquait un sacré remue-ménage dans les corps et dans les âmes.

 

Beatrix Beck, dans ce court récit, s'attache à développer un thème un peu semblable, avec une économie de moyens et une originalité qui coupent le souffle.

 

Du souffle, il est d'ailleurs beaucoup question dans ce livre traversé par le sain courant d'air de la fantaisie et de la parabole. Grâce, jeune fée androgyne venue de nulle part, fait irruption, armée de sa candeur malicieuse, dans la très bourgeoise maison des Godron-Mèchevin.

 

La consternation, la stupeur indignée font place à l'émerveillement, puis à la fascination, à mesure que la visiteuse multiplie, mine de rien, sous les yeux encroûtés de conventions de ses hôtes, les miracles dictés par la plus élémentaire poésie. Le divertissement vire progressivement au drame métaphysique.

 

Beatrix Beck apprivoise à force d'humour, de férocité et de tendresse, un petit arpent sauvage de surnaturel dans une trame narrative réaliste.

 

■ Éditions Actes Sud/Babel, 1995, ISBN : 2742705775

 


Du même auteur : La prunelle des yeux - Recensement - Stella Corfou - Un(e)

 

Publié dans : LIVRES

Péché et culpabilité sont, dans ce roman, les mots stigmates.

 

Miss Christina Goering et Mrs Frieda Copperfield, les deux héroïnes sont d'entrée de jeu frappées de péché et elles n'auront de cesse, pour exorciser cet état de leur être, de le fustiger.



- La première, Miss Goering, est décidée à assurer son salut en luttant contre sa nature profonde, autrement dit en se contraignant à accepter les avances d'un homme.

 

- La seconde, Mrs. Copperfield, mariée à un homme, prend conscience de ses aspirations véritables en goûtant aux plaisirs de la compagnie de dames charmantes.

 

Mais ces deux dames sérieuses, détériorées par l'image qu'elles ont définitivement d'elles-mêmes, en toute circonstance, n'arrivent pas à dépasser leur sentiment d'infériorité.

 

Lorsque Miss Goering et Mrs Copperfield se retrouvent à la fin du roman, dans un restaurant de la ville, elles se scrutent. Miss Goering remarque que Mrs Copperfield a l'air démolie :

 

« En effet », dit Mrs Copperfield en abattant le poing sur la table, l'air très irritée. « Je me suis démolie, oui, et c'est exactement ce que je voulais, depuis des années. Je sais bien que je suis une grande coupable, mais j'ai atteint le bonheur et je le défendrai, avec l'acharnement d'une louve, sachez bien que j'ai de l'autorité, maintenant, et une certaine dose d'audace ; si vous avez bonne mémoire ; il n'en était pas ainsi autrefois. »

 

Mrs Copperfield, a désiré et refusé tout à la fois la jeune Peggy Gladys âgée de dix-sept ans :

 

« Mrs Copperfield fut prise d'une crise de tremblement dès que Peggy Gladys eut fermé la porte derrière elle. Elle tremblait si violemment que le lit semblait agité de soubresauts. Jamais encore elle n'avait souffert comme en cet instant. Elle allait faire ce qu'elle voulait mais cela ne la rendait pas heureuse. Elle n'avait pourtant pas le courage de s'opposer à la réalisation de ses désirs. Elle savait qu'elle ne serait pas heureuse car les rêves des déments sont les seuls à se réaliser. Elle savait qu'une seule chose, une seule, l'intéressait : reproduire de nouveau son rêve, mais alors elle devenait nécessairement et totalement la victime d'un cauchemar. »

 

Miss Goering, si consciente de la faute de sa vie, son homosexualité, ne pourra pas plus faire taire ses tendances masochistes :

 

« Ta première souffrance, tu la portes en toi comme un fardeau de magnétite ; dans ta poitrine, parce que c'est d'elle que te viendra la tendresse. Il faut que tu la portes en toi ta vie durant, mais ne tourne pas en rond autour d'elle. Il faut abandonner la recherche de ces symboles qui ne servent qu'à te dissimuler ton visage. Tu auras l'illusion qu'ils sont disparates et multiples mais ils sont toujours les mêmes. Si tu veux seulement mener une existence supportable, cette lettre ne te concerne sans doute pas. Grâce au Ciel, un vaisseau quittant le port est encore un spectacle merveilleux. »

 

■ (Two Serious Ladies), Éditions Gallimard/L'Imaginaire, 2007, ISBN : 2070784150

 

Publié dans : LIVRES

Robert Mapplethorpe naît en 1946, à Floral Park, Long Island. A 17 ans, il quitte sa très catholique famille pour s'inscrire dans une école d'art de Brooklyn, le fameux Pratt Instituts où ont étudié bien des artistes de renom. Il fait petit à petit connaissance avec les milieux artistiques de Manhattan et, notamment, avec John Mc Kendry, responsable de la section photo au Metropolitan Museum of Art qui le convainc de devenir photographe professionnel. Soutenu par plusieurs personnalités des beaux-arts – dont le collectionneur Sam Wagstaff et le peintre Andy Warhol – il devient le portraitiste recherché par la jet-set new-yorkaise. Arnold Schwarzenegger et John Paul Getty III posent devant son objectif. Il collabore au magazine Interview et réalise des pochettes de disques. Mais parallèlement, lorsqu'il fait œuvre personnelle, il n'hésite pas à puiser son inspiration dans le sexe et la pornographie. Ses amants sont bien souvent ses modèles. En 1976 il expose à la Holly Solomon Gallery, en 1977 au Kitchen de Soho, en 1979 à la Robert Miller Gallery. En quelques années, en se permettant toutes les audaces, il est devenu une star de la photo.

 

 

Robert Mapplethorpe – Ken Moody – 1984

Photographie

 

Le 10 mars 1989, à New York, en pleine gloire, Robert Mapplethorpe meurt du sida. Il aura été l'un des rares photographes à savoir conjuguer art et pornographie et à connaître, malgré cela, la célébrité dans une Amérique ultra puritaine. Ce ne fut certes pas sans grincement de dents du côté des censeurs. Mapplethorpe, post-mortem, fut notamment au centre d'une vive polémique soulevée par le sénateur Jesse Helms à la fin des années 80. Soutenu par le président George Bush, Helms s'en prenait aux musées qui, bénéficiant de subventions de l'état via le National Endowment for the Arts (NEA), organisaient des expositions et rétrospectives de l'artiste. Mais les procès pour obscénité furent gagnés par les musées et la tentative de législation visant, entre autre, à interdire le sujet de l'homosexualité dans les oeuvres d'art bénéficiant, pour leur exposition, de subsides de l'état tourna court. Moralité : Jesse Helms, aujourd'hui, est retourné dans les noires oubliettes de la pudibonderie tandis que Robert Mapplethorpe demeure l'un des grands plasticiens de notre temps.

 

Bernard Joubert, in Gay Comix n°10, sans date

 

Publié dans : EXPOSITIONS-ARTS

Un homme saute d'un train et parvient peu après dans une sorte de loge où un individu maniéré se maquille copieusement.

 

Entre l'homme et cet inconnu s'instaure connue un dialogue, le premier contant (se racontant au travers d') une histoire qui lui est arrivée avec une femme... ou plutôt sa quête d'une femme, ses hésitations, ses sentiments d'espoir, de joie et d'angoisse. Il ne s'attirera en retour que des réponses laconiques et désabusées, ironiques, voire agressives jusqu'au moment de se faire proprement et simplement chasser.

 

Illustration un peu gauche de l'illusion de la communication, « La confesse » met en rapport le soi face à l'autre qui lui ressemble en demeurant radicalement différent ; au point d'ailleurs que chaque mot, chaque phrase, chaque idée ou sentiment vont être à la fois reçus comme tels, vont être déformés par la projection de l'autre pour être finalement incompris.

 

Drame de l'élan brisé de l'un vers l'autre, ce court métrage est composé d'un seul plan séquence.

 

L'autre pervertit-il toujours l'image du soi ? Tout comme soi ne se voit jamais tel qu'il est en vérité par le moi lui-même…

 


La confesse fait partie du triptyque « Interdits », ensemble de trois courts métrages dont le point commun fut d'être interdit aux mineurs par la censure.

 

Publié dans : FILMS

Ce roman policier s'ouvre sur une scène originale. Herbert Trimble, auteur de récits noirs, n'arrive pas à s'endormir : les gémissements de Virginia Sarapath, qui jouit bruyamment dans l'appartement d'à côté, le troublent.

 

Cela lui donne le point de départ d'une intrigue : « J'ai toujours voulu écorcher une femme... » Malheureusement, c'est ce qui arrive à la voisine !

 

Windrown détective privé, est chargé d'enquêter par Braddock, un activiste local qui connaît la vie politique et la vie nocturne homosexuelle de San Francisco, leur dessous et l'envers de leur décor mieux que personne.

 

Ce crime, lié à des pratiques sado-masochistes particulièrement violentes pourrait être utilisé pour s'en prendre à toute la communauté homosexuelle de la ville.

 

Jim Nisbet s'attache à radiographier San Francisco et ses aspects les plus secrets. Comme l'affirme Braddock : « Si certaines choses relativement inoffensives étaient autorisées plus ouvertement, certaines choses relativement horribles pourraient ne pas se produire ! »

 

L'intrigue est excellente. Le tueur, lui, est hétérosexuel.

 

■ Éditions Rivages/Noir, 2004, ISBN : 2869303106

 


Du même auteur : Injection mortelle

 

Publié dans : LIVRES

C’est dommage que le slogan « le Mariage pour tous », en dépit de sa générosité, n’ait pas eu la force suffisante de vaincre certains préjugés. En effet, pris à la lettre il aurait pu faire naître un nouveau droit : celui de se marier pour ceux qui en éprouvent le besoin.


Car de nos jours, de nombreuses personnes aimeraient épouser quelqu’un mais souvent sans succès et parfois, celui ou celle qu’ils aiment est déjà marié.


On dira que l’Etat, déjà très occupé par des nécessités sociales urgentes, n’a pas à créer d’agences matrimoniales. Mais cela est discutable. Tant de maladies et de situations d’exclusion naissent précisément de la solitude sentimentale.


On rétorquera que les malheureux n’ont qu’à chercher un conjoint par leurs propres moyens d’autant qu’Internet a ouvert, à cet égard, beaucoup de possibilités. Ce raisonnement ne vaut que pour les classes d’âge dans lesquelles beaucoup de personnes sont disponibles - notamment pour les moins de 30 ans qui ne sont pas majoritairement en couples. Pour les autres, il ne reste plus grand monde. Sans compter qu’à partir d’un certain âge, une bonne partie d’entre eux a des problèmes pour former un couple. Ce faisant, ces unions se font entre deux personnes qui éprouvent, l’une et l’autre, des difficultés favorisant les ruptures et les solitudes qui suivent.


Il serait, en revanche, beaucoup plus intéressant de multiplier le nombre de personnes disponibles en créant des mariages polygames - aussi bien polyandriques que polygyniques. Ainsi, de moins en moins de personnes seules seraient seules. Celles, déjà mariées qui rentreraient dans le marché conjugal, seraient plus aptes au couple. L’union se trouverait allégée par l’existence de tiers favorisant la longévité.


Certes, il est hors de question de laisser la polygamie sous l’emprise du libéralisme sauvage, comme c’est le cas aujourd’hui, avec les adeptes du polyamour. On sait que ces derniers organisent leur multiplicité amoureuse sans aucun contrôle ce qui donne parfois lieu à des espèces de harems : la personne la plus charismatique impose ses choix alors que les autres doivent accepter ou s’en aller. Ce système favorise les forts sans résoudre les problèmes des faibles et des solitaires.


Pour éviter ces abus, la nouvelle polygamie (NP) devrait être pratiquée par les deux membres du couple obligatoirement. Si l’époux se cherche une seconde épouse - avec laquelle il ne vivra pas forcément - la première devra en faire de même.


Ce faisant, ceux qui contractent le mariage avec un conjoint déjà en couple devront, dans l’espace d’un temps déterminé, se chercher un second s’ils ne veulent pas que cet acte soit annulé. Et le nombre de conjoints pourrait croître sans limites dans la mesure où leurs partenaires en feraient de même.


Le couple ne serait plus fondé sur l’exclusivité sexuelle, source de tant d’erreurs et de folies, mais sur un mélange de désir et d’amitié, la force de l’une pouvant pallier la faiblesse de l’autre selon les circonstances.


La polygamie rendrait les divorces moins durs à vivre qu’ils ne le sont aujourd’hui. Car la meilleure manière de remplacer la tranquillité que procure l’exclusivité, c’est la multiplicité.


Voilà un problème que notre société peine à comprendre. Si l’on tient la richesse économique comme le cumul souvent frénétique de choses, l’on ne raisonne pas de la même manière avec la richesse relationnelle.


On pense qu’il suffit d’un mari ou d’une épouse, d’un père et d’une mère pour être heureux. Il n’y a que dans les relations considérées comme moins importantes, telle l’amitié, que l’on admet la multiplicité. Comme si le nombre était signe de corruption lorsqu’il est question de liens vitaux.


Une société bien organisée devrait persuader ses membres dès leur enfance que le bonheur est toujours en danger quand on n’est que deux.


Libération, Marcela Iacub, samedi 21 juin 2014

« La pédérastie est aussi vieille que l'humanité, et on peut donc dire qu'elle tient à la nature, même si elle est également contre la nature. Ce que la culture a gagné sur la nature, qu'on ne le laisse pas échapper, qu'on ne l'abandonne à aucun prix. »

 

Johann Wolfgang von Goethe

Lettre à Friedrich von Müller, 7 avril 1830

in « Le testament de Melville Penser le bien et le mal avec Billy Budd », Olivier Rey, éditions Gallimard/Bibliothèque des idées, 2011, ISBN : 978-2070134908, page 46

 

Publié dans : CITATIONS

plume.jpgMICHEL POLAC : Comme dit Charensol, il faut commencer par le film le plus important. Mais quel est-il ?

PIERRE MARCABRU : C'est Théorème.

GEORGES CHARENSOL : Il n'y a aucun film important [cette fois].

MICHEL AUBRIANT : La Piscine de Jacques Deray.

JEAN-LOUIS BORY : Théorème, bien sûr.

PIERRE MARCABRU : [Il est probable que ce film va] braquer une bonne partie des spectateurs [...] spécialement le public français, qui a peut-être le goût de la gauloiserie, mais qui s'effarouche devant ce qui touche vraiment au sexe, à la sexualité.

MICHEL AUBRIANT : La sensualité est ici métaphorique : Théorème est beaucoup plus un film mystique ; il évoque les romans de Mauriac dont on ne peut dire qu'il s'agit de romans sur la sexualité...

PIERRE MARCABRU : Vous ne croyez pas que chez Mauriac la sexualité a une importance ?

JEAN-Louis BORY : Ce n'est pas la même chose, il ne sait pas ce que c'est !

MICHEL POLAC : On peut parler très bien de ce qu'on ne connaît pas. […] Pourquoi [Charensol] Théorème n'est pas un film capital ?

GEORGES CHARENSOL : C'est un immense canular auquel se prête la critique [...], une énorme blague montée entièrement par Pasolini [...]. Lorsqu'on voit que le seul fait pour un jeune homme d'avoir été, comment dirais-je, détourné du droit chemin par un autre jeune homme...

JEAN-LOUIS BORY : Oh, comme c'est bien dit !

GEORGES CHARENSOL : ... le conduit à faire de la peinture abstraite, je ne crois pas qu'on puisse prendre ça très au sérieux [...]. Je n'ai plus rien à ajouter, je laisse mon ami Bory pousser sa crise.

MICHEL POLAC : Avant que Bory ne fasse sa crise [J'aimerais que Marcabru] nous résume le film.

PIERRE MARCABRU : Une famille de bourgeois italiens est visitée par un homme jeune et beau, dans la trentaine...

GEORGES CHARENSOL : Ah ben non, moi je ne le trouve pas beau du tout...

JEAN-LOUIS BORY : Mais, Charensol, on ne vous demande pas d'être visité par la grâce !

GEORGES CHARENSOL : M. Terence Stamp n'est pas du tout mon type...

PIERRE MARCABRU : ... Donc, ce jeune homme qui n'est pas beau pour Charensol, qui est beau pour Bory [...] arrive dans cette famille de la grande bourgeoisie milanaise, et de la bonne au père en passant par le f ils, la fille, la mère, il séduit d'une façon définitive tous ces personnages [...] la fille va faire une sorte de coma hystérique, le fils va devenir un peintre abstrait, la mère va devenir une nymphomane, la bonne une sainte et le père, en marge de tout [...], va se perdre au désert dans une sorte de sainteté et de dépouillement total. [...] Cette volonté de provocation ne relève absolument pas du canular.

GEORGES CHARENSOL : Ça relève de la gauloiserie en tout cas.

JEAN-LOUIS BORY (au milieu des rires du public) : C'est là où Charensol offre le spectacle le plus abominable qu'est le Français poujadiste non intellectuel !

GEORGES CHARENSOL : Vous êtes tombé dans le piège du premier coup.

JEAN-LOUIS BORY : [Charensol] n'a manifestement pas compris une demi-image du film. Il s'agit d'un théorème, il oublie le titre. Pasolini veut prouver quelque chose. Il y a l'énoncé du théorème, la démonstration et les corollaires. Théorème : dans la société actuelle où la bourgeoisie actuelle avale, consomme, digère toutes les provocations révolutionnaires, il ne reste qu'un outil de révolution qui reste dans la gorge – ne poussez pas l'image – de la bourgeoisie, c'est le sexe, et c'est le sexe nu, c'est-à-dire non déguisé en produit de consommation par la gauloiserie charensolienne.

MICHEL POLAC : Nous rions, mais c'est très beau, Breton l'a dit avant Pasolini.

GEORGES CHARENSOL : Mais non, il n'y a rien de tout ça dans le film, c'est dans la petite tête de Jean-Louis.

JEAN-LOUIS BORY : Le théorème est donc celui-ci : pour provoquer le scandale, la révolution nécessaire, il faut recourir à la provocation sexuelle. Démonstration : un jeune homme sexuellement séduisant arrive dans une famille qui dort dans un monde capitonné par la richesse, les valeurs, les conventions bourgeoises [...] ; ce personnage, uniquement par [sa séduction], va provoquer le scandale de façon systématique chez la bonne, chez le fils, chez la fille, chez la mère, chez le père. Traduit en accord avec le théorème : il couche avec la bonne, avec le fils, avec la fille. Corollaires : ce passage de l'ange [...] a provoqué le scandale comme dans la révélation biblique. [On sait que] la révélation du Christ fut considérée comme un scandale et sa transposition moderne [...], c'est cette révélation-là. Le scandale, chez la bonne, c'est le scandale de l'anticartésianisme poussé jusqu'à la sainteté quasi médiévale, et c'est la pauvre demeurée qui va guérir les écrouelles et flotter dans l'air. [Sur le plan moral], le scandale, c'est la grande dame de Milan qui va lever des minets à la sortie des églises...

MICHEL POLAC : Il n'y a pas besoin d'un événement sensationnel [...], ça arrive souvent...

JEAN-LOUIS BORY : Mais elles ne le font pas dans le même esprit de scandale et de sainteté, tu n'as pas vu que c'était une sainte !

PIERRE MARCABRU : Et en plus elle paraît totalement insatisfaite par ça...

JEAN-LOUIS BORY : Bien sûr, c'est l'absolu : les minets ne suffisent pas à contenter l'absolu de cette dame. [...] [Ensuite] le scandale par l'art, même dérisoire, même stupide – parce que le pauvre [garçon], le fils qui fait de la peinture abstraite, il n'est pas dévoré par le talent [...]. Dernière démonstration, et la plus belle, par le scandale social et politique : le [père qui] abandonne l'usine à ses ouvriers et part dans le désert en se dénudant comme Job sur son fumier [...]. Si ce n'était l'art du cinéma de Pasolini, ce théorème, réduit à l'anecdote, serait en effet « hénaurme » au sens flaubertien du terme.

 

Emission "Le Masque et la Plume" du 2 février 1969

 

Publié dans : CITATIONS

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 


 

 

Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur

 

 


 

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