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Le grand maître par Marc Daniel (sur les Templiers)

Publié le par Jean-Yves Alt

Comme toutes les chroniques historiques que nous publions ici, celle-ci est strictement authentique, et tous les faits, de même que toutes les dates, qui y sont cités, sont prouvés par des documents de l'époque. J'ai même, à l'intention de mes amis les lecteurs d'Arcadie, compulsé, en personne, sans me fier aux éditions qui en ont été faites, le gros rouleau manuscrit de parchemin du XIVe siècle où se trouve relatée la plus grande partie du procès des Templiers, et qui porte la cote J 413 (l8) aux Archives Nationales : ainsi les esprits critiques peuvent-ils être rassurés quant à la véracité de la tragédie évoquée en ces pages.

Marc Daniel

En ce 24 octobre 1307 pesait sur Paris un ciel gris qui s'effrangeait en brume et se diluait en une petite pluie fine, faisant luire les ardoises des tourelles, transformant en bourbiers les rues non encore pavées, effeuillant les arbres des jardins de couvents par-dessus les murs... Les bons bourgeois – et les moins bons – se hâtaient vers les tièdes abris des boutiques ou des églises ; mais ceux du quartier du Temple prenaient cependant le temps de lever les yeux vers le haut donjon des Chevaliers (1), où brillait, inquiétante, insolite, une rouge lueur derrière les fenêtres du premier étage. Torches vacillantes, qui n'étaient pas sans évoquer, pour les plus superstitieux, quelque flamme diabolique, en raison des événements dont elles étaient les témoins : car, dans la tour aux murs épais, en cette sombre journée, frère Guillaume de Paris, de l'ordre de Saint Dominique, « inquisiteur de la perversité hérétique député dans le royaume de France par l'autorité apostolique », procédait à l'interrogatoire de frère Jacques de Molay, Grand-Maître des Chevaliers du Temple, accusé d'hérésie et de sodomie. Et les bourgeois, craignant Dieu – ou le Diable – conjuraient le mauvais esprit d'un signe de croix et passaient leur chemin, pour rentrer chez eux et discuter, bien au chaud, les péripéties du procès.

Fragment de l'interrogatoire de Frère Rainier de Larchant, Templier, le 29 octobre 1307, (Archives Nationales, J. 413 (18) n° 1). On lit ceci : « ... Et il avoua sous serment que, après avoir promis d'observer les statuts et secrets de l'Ordre, on le revêtit d'un manteau, puis que le chevalier qui le recevait l'embrassa, d'abord au bas de l'épine dorsale, puis au nombril, enfin sur la bouche ; et qu'ensuite ledit chevalier que le recevait lui fit renier une croix apportée à cet effet, ou plutôt Celui qui était figuré sur cette croix, c'est-à-dire Notre Seigneur Jésus-Christ, et qu'il le fit cracher trois fois sur ce crucifix. »

Dans la grande salle du donjon, frère Jacques de Molay, les mains enchaînées, assis sur un escabeau, écoutait, comme en une caverne aux multiples échos, la voix monotone du greffier :

— « Jacques de Molay, grand-maître des Templiers, confirmez-vous ce que vous venez d'avouer ?

— « Je le confirme. » A ses propres oreilles, la voix du grand-maître sonnait comme venant d'un autre monde. Il ne parvenait plus à s'intéresser aux débats.

— « Reconnaissez-vous que vous avez parlé librement, sans contrainte, sans menaces et sans torture ? »

— « Je le reconnais. » Sans contrainte... que signifie ce mot ? D'ailleurs...

— « Vous allez entendre lecture du procès-verbal de votre interrogatoire. Vous y apposerez ensuite votre signature et vous serez reconduit à votre cellule. Au nom du Christ, amen. Par devant nous, etc..., l'an du Seigneur 1307, le 24 octobre, etc... frère Jacques de Molay, etc..., après avoir juré sur les Saints Evangiles de dire la vérité pure, simple et entière, interrogé sur l'époque où il fut admis dans l'Ordre des Templiers, a répondit sous serment… »

Et la lecture du procès-verbal se continuait, telle une dérisoire liturgie. Mais le Grand Maître ne l'entendait pas ; interrogé sur l'époque où il fut admis dans l'Ordre des Templiers...

Il revoyait le temps de sa jeunesse, avide d'aventures et de grandes chevauchées, l'enthousiasme de son adolescence nourrie des récits merveilleux de la Croisade, le vieux curé qui lui avait conseillé de se consacrer à Dieu sous l'habit des Chevaliers ; il revivait ce matin de 1265 – quarante-deux ans déjà ! – où il était venu frapper à la porte de la Commanderie des Templiers de Beaune, et où le vieux frère Humbert de Payraud l'avait revêtu du manteau blanc par-dessus son armure, en lui donnant le baiser fraternel... Merveilleux havre de paix que le Temple, pour un jeune soldat tourmenté du désir de reconquérir la Terre Sainte sur les Sarrazins ! Les Templiers, en effet, étaient à la fois moines et guerriers, et leurs Commanderies tenaient autant de la caserne que du couvent. Une rigoureuse discipline leur permettait chaque jour à la fois d'accomplir leurs exercices militaires et de réciter leurs prières communes ; et une organisation exemplaire, qui pliait à un unique commandement des maisons disséminées à travers toute l'Europe et le Moyen-Orient, avait fait d'eux longtemps la force principale de la Palestine française face aux Musulmans. Les récits qui circulaient, de ville en ville, de château en château, racontaient les exploits légendaires de ces pieux chevaliers, qui faisaient vœu de chasteté et portaient, en guise d'armoiries, une grande croix rouge cousue sur leur cotte d'armes blanche. Le jeune Jacques de Molay avait décidé, lui aussi, de devenir soldat du Christ, et il se rappelait cette belle cérémonie de sa réception, à Beaune, en attendant de partir pour l'Orient par le premier vaisseau... « Beaux seigneurs frères », avait dit frère Humbert de Payraud à ses compagnons, « vous voyez bien que nous sommes d'avis de faire de celui-ci, Jacques de Molay, notre frère dans la Milice du Temple. S'il y en a parmi vous qui sache en lui quelque chose qui l'empêche d'être frère selon la Règle, qu'il le dise... » Puis on l'avait conduit dans la salle attenante, et on lui avait exposé les duretés de la Règle, et qu'il n'aurait plus jamais de liberté, qu'il ne s'appartiendrait plus, qu'il ne ferait plus qu'un avec les autres frères, qu'il lui faudrait renoncer aux femmes, fruit de perdition et d'amertume... Il avait juré, et, selon la mode d'Orient, tous s'étaient levés pour le baiser sur la bouche, même le frère chapelain ; et on lui avait enfin donné le manteau blanc, avant de le conduire à sa chambre.

Le greffier continuait sa lecture : « L'accusé a ensuite affirmé sous serment qu'après l'avoir revêtu du blanc manteau de l'Ordre, on lui avait apporté un crucifix en lui ordonnant de cracher dessus et de le renier, et qu'il l'avait fait, mais en crachant par terre, de la bouche et non du cœur... .

Le sommeil faisait vaciller le vieillard. Depuis deux jours et deux nuits on le tourmentait de questions, en le nourrissant à peine, en lui insinuant que, s'il avouait, il sauverait ses frères, que son obstination n'apporterait à l'Ordre que ruine et destruction. Il languissait du désir de revoir l'Orient, de remonter à cheval, de reprendre les chevauchées de sa jeunesse. Les murs du donjon de Paris suintaient d'humidité, et, pire que tout, la voix bien connue de sa propre faiblesse lui susurrait sans trêve aux oreilles des mots de défaite et d'abandon. S'il se refusait indéfiniment à avouer – avouer quoi ? quel crime imaginaire ? – pour satisfaire l'Inquisiteur et le ministre du roi, il savait qu'on finirait par le mettre à la torture. Et il savait qu'il n'était pas taillé pour le martyre. Deux jours et deux nuits, on lui avait suggéré les réponses de la trahison : « Lorsque vous fûtes reçu dans l'Ordre, ne vous fit-on pas cracher sur un crucifix ? ne vous fit-on pas renier le Christ ? ne vous obligea-t-on pas à commettre l'acte charnel avec d'autres frères ? ne vous fit-on pas donner, ou recevoir, des baisers obscènes et contre-nature ? ne vous fit-on pas adorer une idole en forme de tête barbue ?... » Ainsi s'était précisé à ses yeux le plan des ennemis du Temple : convaincre l'Ordre d'hérésie, d'idolâtrie et de sodomie, pour le condamner, confisquer ses biens et le supprimer...

Et voici qu'après deux jours et deux nuits d'angoisses et de luttes, il avait cédé, vieillard exténué, et qu'il allait signer le procès-verbal ignominieux qui reniait tout ce que le Temple avait réalisé de beau et de grand.

« Interrogé sur le point de savoir s'il avait parlé sans contrainte ou menaces, l'accusé affirme sous serment que non, mais qu'au contraire il a dit toute la vérité pour le salut de son âme. En foi de quoi, etc... » La plume aux doigts, le Grand-Maître, à demi-conscient, apposait son nom au bas du document infâme. Dès le lendemain, dans Paris et dans toute l'Europe, l'annonce des aveux du plus haut dignitaire du Temple allait sceller le sort de l'Ordre.

Force nous est maintenant de revenir quelque peu en arrière pour comprendre les raisons de cette parodie de justice, et les dessous de cette grande entreprise de calomnies dirigée contre les Templiers.

La vérité est qu'ils étaient trop riches. Pour entretenir leurs énormes forteresses-couvents de Palestine (dont certaines abritaient plus de mille moines-soldats), ils s'étaient fait donner d'innombrables domaines en Europe : maisons, châteaux, terres, bois, redevances de toutes sortes, dont les revenus alimentaient leurs caisses de Terre Sainte, et qui faisaient d'eux une des plus grandes puissances financières de leur temps. Les rois même leur empruntaient de l'argent, et se servaient d'eux comme banquiers. Et, précisément, en ce début du XIVe siècle, le roi de France, Philippe le Bel, était leur débiteur pour de grosses sommes qu'il ne parvenait pas à leur rendre ; déjà il se livrait à toutes sortes d'opérations financières pas très claires – telles que la dévaluation arbitraire des monnaies – ; et voici qu'une voix s'élevait près de lui, pour lui suggérer une solution inouïe : pourquoi ne pas faire supprimer les Templiers par le Pape ? et, ainsi, au lieu d'avoir à leur rendre de l'argent, s'approprier leur immense fortune sur le territoire français ?

Cette voix, c'était celle du plus diabolique des ministres du roi – une des plus vilaines figures de notre histoire, à tout prendre – : Guillaume de Nogaret. Cependant l'opération projetée contre l'Ordre du Temple n'allait pas sans difficultés. Il s'agissait, non seulement d'obtenir l'accord – la complicité – du pape Clément V – personnage sans énergie, sans prestige et sans moralité – mais surtout d'éviter que l'opinion publique s'indignât de voir disparaître une institution consacrée au service de Dieu et à la reconquête de la Terre Sainte. Or, Guillaume de Nogaret avait l'expérience de ce genre d'affaires. « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose », telle aurait pu être la devise de ce sinistre personnage.

Il savait qu'aux yeux du « Français moyen » du XIIIe ou du XIVe siècle, le crime impardonnable, celui qui soulevait l'indignation populaire et la colère des foules, c'était celui qui bouleversait les lois de la création, et qui, par conséquent, outrageait personnellement Dieu – source de châtiments terribles pour toute l'humanité. Que survînt une guerre, une épidémie, un cataclysme, une famine, le cri unanime était : « Mort aux hérétiques ! Mort aux sodomites ! » Car l'hérésie, dans l'opinion publique d'alors, c'est la négation des lois divines dans le domaine de l'esprit, et la sodomie, c'est la négation des lois divines dans le domaine de la chair. L'une et l'autre, du reste, étaient passibles de la même peine, après récidive : le bûcher.

Guillaume de Nogaret savait tout cela d'expérience personnelle. Il était né de parents hérétiques, et, même parvenu au sommet de la carrière politique à force d'intrigues et de laides besognes, il s'entendait encore traiter, à mi-voix de « patarin ». Du coup, en affichant un grand zèle pour la poursuite des hérétiques, il faisait coup double : il abattait aisément ses ennemis, et il se faisait à bon compte une réputation de catholique irréprochable.

La méthode, précisément, venait de donner des résultats excellents dans l'affaire du pape Boniface VIII : Nogaret l'avait accusé de sorcellerie, de croyances damnables et de mœurs contre nature ; et le pape avait fini quasi-détrôné, réduit à la misère, ayant subi, dit-on, le suprême affront d'un soufflet reçu en public de la main même du ministre français.

Aussi, lorsqu'il s'était agi de s'attaquer aux Templiers, Nogaret avait-il proposé les mêmes méthodes. Et le roi, au beau visage impassible et, disaient les uns, stupide (ou seulement dissimulé, disaient les autres), avait approuvé. On avait mis au point une sorte de scénario. Des plis cachetés, ultrasecrets, avaient été expédiés dans toute la France, et, le 13 octobre 1307, tous les Templiers résidant dans le royaume furent, à la même heure, arrêtés et emprisonnés.

A tous, on posait les mêmes questions : n'avaient-ils pas adoré une idole, renié le vrai Dieu, craché sur un crucifix, lors de leur entrée dans l'Ordre ? le frère qui les avait reçus ne les avait-il pas baisés successivement « au bas de l'épine dorsale sur le nombril et sur la bouche, après les avoir fait mettre nus ne les avait-on pas obligés à s'unir charnellement et à commettre l'acte contre nature avec leurs compagnons ? ne leur avait-on pas enseigné que la sodomie entre Templiers est plus agréable à Dieu que l'acte de chair commis avec une femme ?

Pour obtenir ces aveux, on les avait isolés, privés de sommeil, torturés même, en leur promettant la liberté s'ils « disaient la vérité ». Et voici que le Grand-Maître, le chef de tout l'Ordre (qui, par malchance, se trouvait en France le jour de l'opération de police montée par Nogaret, et qui avait ainsi été arrêté avec les autres chevaliers), voici que Jacques de Molay venait, à son tour, d'avouer ! Le ministre du roi de France dut, ce soir-là, se frotter les mains avec satisfaction : l'affaire était en bonne voie.

Cependant, ramené à sa cellule, le vieillard pleurait. Pour la première fois depuis son arrestation, on l'avait laissé seul. Avec le silence la conscience lui revenait, et il mesurait l'atrocité de sa chute. Même si l'Ordre devait survivre, jamais plus ses frères ne lui reconnaîtraient le droit de porter le manteau blanc ; son nom serait honni pour l'éternité. Il ne pouvait croire que d'autres eussent aussi lâchement cédé aux tentations de l'abandon et de la trahison...

Mais il cherchait aussi ce qui, dans la vie des Templiers, avait pu donner naissance à de telles calomnies, ce qui avait pu servir de base à des accusations si monstrueuses. Et, peu à peu, il revoyait les Chevaliers au temps de leur puissance – trop souvent arrogants, et qui ne faisaient rien pour flatter les préjugés populaires. Quelle imprudence ç'avait été d'afficher, en toutes circonstances, cette étroite fraternité qui liait les Templiers les uns aux autres, alors qu'en Palestine de telles amitiés n'étaient si souvent qu'un paravent pour des liaisons homosexuelles ! Quelle folie, d'avoir adopté la coutume orientale du baiser sur la bouche, que les ennemis de l'Ordre pouvaient si aisément mal interpréter ! Quelle inconscience, d'avoir figuré sur le sceau du Temple deux Chevaliers sur le même cheval, symbole, certes, pour les initiés, de la fraternité d'armes, mais si facile à considérer comme un étalage de sodomie ! Quelle faiblesse, d'avoir admis dans les Commanderies des esclaves turcs ou arabes, sur lesquels la médisance devait si naturellement s'exercer !

Et pourtant... Le Grand Maître se remémorait le chapitre de la Règle des Templiers où il était stipulé que les Chevaliers coupables d'avoir commis l'acte contre-nature seraient à tout jamais exclus de l'Ordre, dépouillés de leur manteau et transférés en quelque abbaye d'une congrégation sévère telle que Cisterciens ou Chartreux...

Mais, de toute façon, le pis était que le Temple avait perdu sa popularité en raison même de l'excès de ses richesses, et, de la, vaste opération policière de Philippe le Bel et de Nogaret, les bonnes gens se montraient surpris, impressionnés, mais nullement indignés.

La résistance vint – qui l'eût cru ? – de ce piètre pape Clément V que le roi et son ministre avaient cru pouvoir manœuvrer à leur guise. Après avoir longtemps hésité, il se décida à exiger la remise des prisonniers à deux cardinaux, chargés de réexaminer les dépositions.

Le Grand Maître, toujours dans sa cellule de Paris, vit là l'occasion de réparer, dans une certaine mesure, l'ignominie de ses aveux du 24 octobre : il savait, le malheureux, qu'à la suite du déplorable exemple qu'il avait donné, presque tous les dignitaires de l'Ordre et un grand nombre de frères avaient eux aussi, cédé à la pression et signé leur confession. C'est pourquoi, devant les cardinaux venus l'interroger en sa prison, il rétracta toute sa déposition précédente, affirma que le Temple était innocent de tous les crimes dont on l'accusait, et obtint même des deux prélats l'autorisation de faire passer à plusieurs de ses compagnons de captivité des billets les invitant à rétracter, eux aussi, leurs aveux.

Avec ce redressement moral du Grand Maître et de quelques-uns des dignitaires, commençait la deuxième phase du procès. Dès lors, au sein des conflits entre juridictions royales et papales, se déroulent, pendant plusieurs années, interrogatoires, contre-interrogatoires, avec ou sans tortures, jeux de procédure et artifices de juristes.

Il semble bien qu'avec le temps, les privations, les angoisses, les remords, la tête du malheureux Grand Maître ait fini par se perdre quelque peu. Sa déposition devant les commissaires pontificaux, le 26 novembre 1309, est presque incompréhensible ; c'est tout juste s'il ne provoqua pas en duel les envoyés du Pape, selon la coutume des Sarrazins, et, pour finir, il se reconnut « illettré et pauvre » et s'en remit à la clémence du Souverain Pontife... Pendant ce temps, certains Templiers avouaient tout ce qu'on voulait, d'autres niaient, ou avouaient puis se rétractaient, ou niaient puis avouaient ; quelques-uns qui montraient trop d'éloquence véhémente dans leurs protestations d'innocence, étaient torturés, ou même brûlés vifs. Pour le peuple, il devenait certain que les Templiers étaient tous des hérétiques, des sodomites, des traîtres qui avaient pactisé avec les Musulmans, des renégats et des apostats.

Enfin, le 3 avril 1312, l'Ordre fut déclaré dissous, ses biens confisqués et confiés aux Chevaliers de l'Hôpital. (Nogaret ne put obtenir leur attribution au roi.)

Mais le Pape s'était réservé de juger en dernier ressort les principaux dignitaires emprisonnés à Paris. Il fit attendre encore deux ans sa sentence : le 19 mars 1314, le Grand Maître, avec ses compagnons, fut condamné à la prison perpétuelle.

Alors, dans cette âme affaiblie de vieillard, se réveilla une dernière fois le courage des Chevaliers et l'enthousiasme de jadis. Il se dressa, et, devant trois cardinaux et l'archevêque de Sens, sur le parvis de Notre-Dame, d'une voix cassée, il jura que « les hérésies et les péchés dont on accusait l'Ordre n'étaient pas vrais, que la Règle du Temple était sainte, juste et Catholique, et que lui, indigne, pour les aveux qu'il avait faits par peur des tortures et pour plaire au roi de France et au Pape, il avait bien mérité la mort, qu'il s'offrait à souffrir avec résignation. »

Le jour même, le bûcher se dressa dans une petite île de la Seine, à la pointe de la Cité. Dans la lumière rose et or du soir de printemps, une barque amena le vieillard et son compagnon

Geoffroy de Charnay, qui avait, lui aussi, proclamé l'innocence de l'Ordre. Les bourreaux attendaient déjà, avec leurs seaux de résine et d'étoupe, et leurs torches. Le Grand Maître et son compagnon se dévêtirent jusqu'à la chemise, et montèrent sans aide, au haut du bûcher, où on les attacha. La flamme jaillit, crépitante, et l'atroce odeur de chair grillée commença à se répandre dans le crépuscule. Sur la rive, la foule angoissée priait.

Un long gémissement montait des deux corps suppliciés. Plus tard, la légende affirma qu'au moment de mourir, le Grand Maître avait assigné à comparaître devant Dieu, dans le délai de six mois, le roi et le pape.

Six mois plus tard, tous deux avaient répondu à la convocation.

(1) Le Temple de Paris (nom du couvent des Templiers ou « Chevaliers du Temple »), se trouvait à l'emplacement actuel du square du Temple. C'est là que furent enfermés Louis XVI et sa famille en 1792.

Arcadie n°25, Marc Daniel (pseudo de Michel Duchein), janvier 1956

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Calembours graphiques par Michel-Ange

Publié le par Jean-Yves Alt

De nombreux personnages nus de la chapelle Sixtine déversent depuis des siècles des paquets de glands sur les têtes vénérables qui siègent sur le trône de saint Pierre.

Le fruit, symbolique par sa forme, se complète d'un calembour permanent où aspect et vocabulaire se renforcent l'un et l'autre.

Michel-Ange a utilisé l'aspect équivoque de la baie du chêne dans un but de plaisanterie évident.

Le double sens est souligné par l'aspect volontairement chaste et discret des sexes peints par Michel-Ange.

Le personnage principal de la création d'Adam, Adam lui-même, a été doté d'un sexe d'une petitesse dérisoire, mais un observateur attentif remarquera les énormes glands tenus à pleine main par les personnages nus qui l'entourent.

Michel Ange – Adam (Plafond de la chapelle Sixtine – détail) – XVIe siècle

Les glands-devinettes de Michel-Ange relèvent ainsi d'un procédé de provocation et de farce…

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Théologie et homosexualité par Lucien Farre

Publié le par Jean-Yves Alt

L'incertitude de l'existence de Dieu est la même pour les athées comme pour les croyants. Les uns ne peuvent dire je sais qu'il existe, pas plus que les autres ne peuvent prétendre qu'il n'existe pas. Pour un esprit impartial, il ne peut s'agir là que de deux hypothèses contraires, de deux tournures d'esprit différentes d'autant plus fortement manifestées que leurs racines plongent plus fortement dans l'inconscient, et qui se rejoignent toutes deux dans le pire, c'est à-dire dans l'intolérance de l'opinion opposée.

L'intérêt de la question ne réside donc pas dans la Foi avec un grand F qui est la marque de l'intolérance, qu'elle soit Foi pour ou Foi contre, mais dans l'avantage que l'esprit humain peut trouver à accepter plutôt l'une ou l'autre des deux hypothèses, ou plus exactement dans l'efficacité de l'une ou l'autre de ces hypothèses.

J'entends bien efficacité dans le sens que l'on donnerait à ce mot pour une théorie scientifique : son pouvoir d'expliquer le plus clairement possible le plus grand nombre de phénomènes, l'aide qu'elle apporte à une compréhension plus nette de l'univers.

L'hypothèse de l'existence de Dieu, si elle ne peut se mettre en équation comme la théorie de la relativité d'Einstein, peut pourtant être jugée sur les mêmes critères : c'est cela que j'ai appelé son efficacité.

Il y a cependant une différence essentielle entre les deux ordres d'idées ; l'ordre scientifique et l'ordre théologal. A savoir que l'hypothèse de l'existence de Dieu n'apporte aucune lumière supplémentaire à la compréhension du monde. L'homme qui croit en Dieu n'est pas plus avancé que l'athée. Ce n'est donc pas dans le domaine de l'intelligence ou de la compréhension de l'univers qu'il faut juger l'efficacité d'une telle hypothèse.

L'efficacité de l'hypothèse ne se mesurera donc pas à l'aide qu'elle apportera à résoudre les problèmes de l'intelligence, mais à l'aide qu'elle apportera à résoudre les problèmes de la vie, dont l'intelligence n'est qu'une partie.

A résoudre ? Même pas ! A les vivre !

On a trop tendance à considérer Dieu comme une solution au problème de la vie, alors qu'il n'en est peut-être que l'aliment. Il est remarquable de constater que dans toutes les religions sans exception (je crois) Dieu est considéré comme Aliment avant toute autre chose.

Non comme solution, mais comme Substance !

Il est facile de nier l'existence de Dieu comme solution – et qui dit solution pense solution intellectuelle ! – au problème de l'univers. Il est plus difficile de le nier comme substance même de cet univers, ou pour employer une expression de Lavelle, comme émotion d'exister, laquelle émotion est du domaine de l'athée aussi bien que du domaine du croyant.

L'athée qui veut tout réduire à la raison commet un péché contre la raison elle-même. Il est vrai que beaucoup de théologiens en faisant de Dieu la pure intelligence ont donné à l'athée les armes pour les battre sur leur propre terrain. Car nous ne savons pas ce que peut être une pure intelligence, ni même pourquoi elle devrait exister, ni si elle existait pourquoi elle se serait amusée à créer le monde !

Il semblerait que le véritable fossé qui sépare les athées des croyants et cela indépendamment de ce qu'ils se croient eux-mêmes n'est pas leurs professions de foi pour ou contre l'existence de Dieu, mais la suprématie qu'ils accordent, les uns à la vie totale (c'est-à-dire affective), les autres à la seule vie intellectuelle.

Un athée affectif, c'est-à-dire capable d'éprouver d'une manière intense l'émotion d'exister dont la forme la plus aiguë est l'amour, est plus près de l'idée de Dieu qu'un croyant incapable d'aimer.

On pourrait donc dire que le domaine de la foi est en réalité le domaine de l'affectivité, le refus de séparer l'existence en ses divers constituants plus factices les uns que les autres (intelligence, raison, etc...) alors que le domaine de l'athéisme est le domaine de la seule raison, glacial entre tous.

Les religions qui se soumettent à la raison et lui donnent la primauté sur l'ensemble des manifestations de la vie cessent d'être les servantes de Dieu pour devenir les servantes de l'Anti-Dieu, les servantes de la matière, même si elles continuent à se servir du nom de Dieu. Elles oublient ce qui fait leur mystère essentiel et leur donne leur efficacité dans le cœur des humains : savoir que Dieu n'est pas une solution, ni une explication, mais la substance même de l'Univers. Ce n'est que dans cette conception de Dieu comme Substance de l'univers que les plus graves problèmes de la Théologie peuvent trouver une solution apaisante, non à l'esprit, mais au cœur humain.

Sautons du coq à l'âne ! L'analyse réfléchie du comportement homosexuel montre, dans la majorité des cas, que ce comportement est essentiellement un comportement théologal. Je m'explique :

Le prêtre est, par principe, face à la divinité, dans la position de la femelle face au mâle. Les rapports de la divinité à l'homme sont, du simple fait que Dieu est le plus souvent conçu comme un principe mâle, des rapports homosexuels.

En disant que le comportement homosexuel est un comportement théologal, je souligne donc simplement la deuxième apparence du problème que l'on laisse le plus souvent dans l'ombre et même que l'on néglige absolument, le premier aspect étant celui dont je viens de parler, à savoir que tout comportement théologal est un comportement homosexuel. Même les homosexuels qui se disent ou se croient athées ont dans leur comportement sexuel une composante théologale, soit qu'ils jouent le rôle passif, c'est-à-dire le rôle de l'homme face à Dieu, soit qu'ils jouent le rôle actif c'est-à-dire le rôle de Dieu face à l'homme.

Enfin, il y a dans le comportement homosexuel quelque chose de plus grave encore : je veux dire un mépris souvent systématique de la raison, de l'intelligence considérée comme fin en soi (indifférence par exemple au niveau intellectuel du partenaire cherché et même recherche du partenaire à niveau intellectuel bas), au profit d'un élément que l'on pourrait qualifier : recherche de la Présence, exactement comme le mystique recherche la Présence divine, Car, et il me semble que les homosexuels ne me donneront pas tort, ce qui compte avant tout, pour eux, c'est, plus que l'acte génital en soit, la présence du partenaire. L'acte charnel, l'acte sexuel n'étant que la quintessence de ce partenaire, la preuve de son existence – un peu comme l'extase est la preuve, pour le mystique, de l'existence de Dieu.  

Comment en serait-il autrement, à partir du moment où la procréation cesse d'être le but de l'acte charnel ? Chacun de nous sait par expérience que, si indispensable que soit la jouissance, elle n'a de valeur véritable que parce que consciemment ou inconsciemment, elle symbolise quelque chose d'autre qui la dépasse et nous dépasse nous-même. Dans l'acte charnel entre homme et femme, ce quelque chose est l'enfant, c'est-à-dire l'espèce humaine. Dans l'acte charnel entre deux hommes, ce quelque chose n'est, ne peut être que Dieu (quel que soit le nom qu'on lui donne : émotion d'exister, présence, amour, etc...). L'émotion charnelle étant avec la peur la plus puissante qu'il soit donnée à un être humain d'éprouver est liée par son essence même à la substance de la Vie, avec un grand V, c'est-à-dire à Dieu, et cela d'autant plus qu'elle est plus dégagée de toute autre préoccupation, en particulier de l'instinct de reproduction.

L'acte procréateur supprime chacun des partenaires en présence au profit d'une humanité future qui les dépasse, mais qui les nie en quelque sorte en tant que but final l'un pour l'autre.

L'acte sexuel sans procréation porte à son acmé la conscience du moment présent, refuse toute valeur au futur, et fait communier les partenaires dans un dépassement immédiat, qui non seulement ne les annihile pas, mais leur donne leur seule et véritable raison d'exister. C'est ce dépassement qui dans tous les temps et dans tous les pays a toujours porté le nom de Dieu.

Car, qu'est-ce que la théologie sinon le lent cheminement de l'homme pour se reconnaître en tant que personnalité ayant une valeur propre et absolue ?, c'est-à-dire indépendante du temps (donc de la procréation). Mais la valeur absolue d'un être et d'un univers imparfait ne peut se concevoir qu'en fonction d'un absolu parfait, c'est-à-dire de Dieu. (Il est évident qu'il ne faut pas donner ici au mot parfait la signification étroitement morale qu'on a l'habitude de lui donner. De même le mot absolu dans valeur propre et absolue doit se comprendre comme valeur indépendante des critères moraux, intellectuels ou physiques sur lesquels on juge d'habitude un être humain.) En d'autres termes la substance humaine ne peut se concevoir qu'en fonction d'une substance divine. L'acte d'amour tend à créer entre deux êtres un rapport proportionnel à la part que chacun d'entre eux prend à Dieu, et dans lequel l'un des êtres joue par rapport à l'autre le rôle que Dieu joue par rapport à lui. Conscient ou inconscient, le besoin de l'existence de Dieu se retrouve incarné dans l'inconnu d'un soir !

Arcadie n°60, Lucien Farre, décembre 1958

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David et Jonathan par A. d'Aunis

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans la Bible, l'homosexualité n'apparaît, selon l'opinion courante, que dans l'épisode de Sodome, où elle est condamnée, sans parler du fameux anathème de saint Paul. Nous voudrions en opposition à cette croyance trop répandue, évoquer un épisode de l'Ancien Testament trop peu connu, nous devrions dire escamoté volontairement parce qu'indubitablement homophile et présenté dans le récit sacré sans la moindre réticence, bien au contraire !
Il s'agit de l'amitié qui lia David et Jonathan et que David lui-même ne put caractériser autrement : « Jonathan, mon frère, tu m'étais délicieusement cher, ton amour m'était plus merveilleux que l'amour des femmes. » (II Sam. 1/26).
La tendresse humaine partout présente dans l'Evangile est peut-être ce qui manque le plus à l'Ancien Testament : l'amitié y semble inexistante, le seul récit d'une amitié est celui dont nous parlons et son caractère homophile ne fait aucun doute. Il est au plan du récit, de l'histoire devenue légende, un poème de tendresse humaine aussi beau et ardent que le Cantique des Cantiques et l'on s'étonne de cette conspiration du silence... (ou plutôt nous savons pourquoi). Nous connaissons sur l'amour de ces deux jeunes gens plus de choses que sur la plupart des célèbres « couples » de l'antiquité grecque ou romaine. La dernière étreinte des deux amis, racontée si minutieusement par la Bible, n'a jamais inspiré aucun artiste, exception faite pour un oratorio de Marc-Antoine Charpentier (XVIIe siècle) « David et Jonathas » dont la firme Ducretet a édité le diaphane prélude du quatrième acte. David et Jonathas, le choix de ce sujet trahirait-il chez le grand musicien des tendances qu'il était préférable de cacher au temps du Roi-Soleil ?
Les peintres et sculpteurs de la Renaissance ont eu moins de vergogne à se trahir dans les nombreux David qu'ils nous ont laissés et qui nous enchantent : hommage extasié à la mâle vigueur d'un bel adolescent ; mais s'ils ont eu pour lui les yeux et la tendresse de Jonathan, jamais celui-ci n'apparaît et l'amour qui méritait d'être immortalisé, cet amour « plus merveilleux que celui des femmes » n'a jamais été chanté.
Lorsque le texte du premier et du second livres de Samuel fut fixé (aux approches de l'an 700 avant J.-C.) l'auteur se trouvait en face de sources diverses, de récits plus anciens fortement « poétisés » et quelque peu divergents en certains cas. Par respect pour cette tradition, il dut souvent juxtaposer les données, d'où une certaine maladresse dans l'agencement, mais ce contact avec des récits anciens se révèle pour nous plus émouvant qu'une savante refonte. Emouvantes également la pauvreté, la simplicité directe du vocabulaire, dans un livre peu habitué à des récits de grâce et de tendresse. Dans un contexte souvent si rude, comme elle est belle cette simple remarque : « Jacob servit Laban pendant sept ans, pour obtenir Rachel : ce temps fut à ses yeux comme quelques jours, parce qu'il l'aimait » (Genèse, XXIX/20).
Et quand, dans le récit qui nous occupe, coup sur coup, la Bible s'attarde à nous décrire le jeune David, « d'un blond roux, un jeune homme au beau regard et de belle stature » (I. Sam. XVI/12 – XVII/42), c'est sous la banalité de ces mots l'éphèbe de Michel-Ange qui nous regarde et nous fascine, comme le roi David jadis, lors de cette première rencontre qui décida de tout : « Alors, l'âme de Jonathan s'attacha à l'âme de David et Jonathan se mit à l'aimer comme lui-même » (XVIII/1).
Ce coup de foudre, dans le cas de Jonathan, c'est bien de cela qu'il s'agit, éclate dès la première entrevue, au moment où le jeune David sort vainqueur du combat singulier qui l'a mis aux prises avec Goliath. « Lorsque David revint d'avoir tué le Philistin, Abner, le chef de l'armée, le prit et le conduisit devant Saül, tenant dans sa main la tête du Philistin. Saül lui demanda : « De qui es-tu le fils ? ». David lui répondit : « De ton serviteur Jessé, de Bethléem » (I. Sam. XVII/57-58). Jonathan est debout à la droite de son père, le roi Saül ; ses yeux se fixent sur le bel adolescent, celui que Goliath avait méprisé parce qu'il ne voyait en lui qu'un « enfant blond et de belle apparence » (I Sam., XVII/42). Jonathan écoute cette voix harmonieuse dont le pouvoir quasi-magique calmera plus tard les sombres fureurs de Saül ; l'effet est immédiat, total : « lorsque David eut fini de parler à Saül, l'âme de Jonathan s'attacha à l'âme de David et Jonathan se mit à l'aimer comme lui-même ». (I, Sam, XVIII/1). L'âme, pour lui hébreu, c'est une réalité très concrète, c'est la vie même, la vie en sa cause et en son signe : la respiration, le souffle, et le texte traduit à merveille l'effet presque physique réalisé par l'amour qui s'éveille à ce moment chez Jonathan : une communion vivante, une aspiration de tout l'être, une respiration commune dont le baiser sera à la fois symbole et réalisation. « Jonathan se prit à l'aimer comme lui-même » (I Sam. XVIII/1 et 3).
Ce qui frappe dans cet amour c'est, avec sa spontanéité irréfléchie, son pouvoir d'anéantir toutes les différences, toutes les raisons qui militent contre lui. Sans doute la royauté de Saül n'a rien du faste qui entourera plus tard « Salomon dans toute sa gloire », mais aux yeux d'un croyant comme David, Saül reste et restera envers et contre tout, l'oint du Seigneur, le choisi, le béni. Cette dignité religieuse du roi rejaillit sur tout ce qui le touche et en premier lieu sur Jonathan, le fils ainé du roi. David se montrera plus tard très réservé, très réticent quand Saül lui proposa la main de sa fille. « Qui suis-je, et quel est mon lignage, la famille de mon père en Israël, pour que je devienne le gendre du roi ? » (I Sam. XVIII/18). C'est que ce mariage, comme David le dira, c'est une « affaire », un avènement social. L'amitié avec Jonathan est d'un autre ordre ; à aucun moment les deux jeunes gens ne semblent s'apercevoir de ce qui les sépare. Jonathan, qui est déjà un vaillant guerrier (cf. XIV), fier de ses belles armes, est conquis en un instant par ce petit berger de Bethléem, arrivé par hasard à l'armée, rendre visite à ses trois grands frères et leur apporter un panier de fromages (XVII/12).
Pour tout armement son bâton de marche, sa fronde et sa gibecière ! En un instant tout est décidé, non qu'il s'agisse d'une amitié condescendante, d'une sympathie de grand seigneur, mais immédiatement d'un pacte solennel, définitif, d'un véritable contrat religieux : « Jonathan conclut un pacte avec David, car il l'aimait comme lui-même » (XVIII/3). Le caractère religieux de cette union ne fait aucun doute : « Montre ta bonté envers ton serviteur puisque tu l'as uni à toi dans un pacte au nom de Yahweh » (XX/8). La suite du récit, longtemps même après la mort de Jonathan, montrera que pour David ce pacte avait un caractère sacré. Pour Jonathan c'est encore plus net ; il dit à David : « Quant à la parole que nous avons échangée, moi et toi, Yahweh est entre nous deux pour toujours ! » (XX/23). N'est-il pas permis de se demander pourquoi maintenant la bénédiction de l'Eglise, garante de celle de Dieu, est uniquement réservée à un pacte d'amour entre deux individus de sexe différent ; pourquoi Dieu est seulement entre ceux qui s'unissent en ce contrat spécial qu'est le mariage mais qui n'épuise pas les possibilités de don et d'amitié vraie d'un être humain ? Deux amis, au sens le plus fort du mot, n'ont-il pas le droit de se répéter ce que se disaient David et Jonathan, avec une naïve ferveur : « Nous avons échangé une parole, moi et toi, et Dieu est entre nous pour toujours ? ». Ce que la Bible rapporte à la louange des deux jeunes gens apparaîtrait aujourd'hui comme un sacrilège et un blasphème !
Le signe immédiat et bien oriental de ce pacte est l'échange et le don de vêtements : « Jonathan se dépouilla de son manteau et il le donna à David, ainsi que sa tenue, jusqu'à son épée, son arc, son ceinturon » (XVIII/4), bref tout ce qu'il y avait de plus usuel à la fois et de plus précieux pour ce jeune guerrier. (Reproduisons la note d'un exégète récent, le R.P. de Vaux, Bible de Jérusalem. Les livres de Samuel, p. 89 : « Dans l'ancienne conception orientale, la personnalité s'étendait aux vêtements que l'on portait, — cf. le manteau d'Elisée, II Rois Il/3 – celui de Booz, Ruth 111/9. En lui donnant ses vêtements, Jonathan s'attache vraiment à David. »). Pour nous, constatons simplement avec joie, qu'à trente siècles de distance, l'amour a toujours spontanément découvert les mêmes humbles moyens d'expression.
La différence de niveau social n'est pas la plus importante des raisons qui auraient dû détruire cette union. Les deux amis vont se trouver engagés dans une situation que la mort seule de l'un d'entre eux pourra éclaircir. Au moment du pacte, Jonathan est le fils aîné de Saül, l'héritier futur de celui qu'a oint Samuel comme premier roi d'Israël (IX-X) — du moins peut-on le croire. En fait, par suite de ses désobéissances aux ordres de Dieu, signifiés par la voix du prophète Samuel, Saül est dès ce moment rejeté par le ciel : « Aujourd'hui Yahweh t'a arraché la royauté sur Israël et l'a donnée à ton voisin qui est meilleur que toi ! » (XV/28) — mais il est seul à le savoir. Il ignore en tout cas quel est cet élu meilleur que lui. C'est précisément le jeune David que Samuel est allé oindre en secret à Bethléem, tandis qu'il gardait tranquillement ses moutons (XVI). A présent, les jeux sont faits, mais comment se jouera la partie ? Jonathan est aux yeux de tous l'héritier de Saül, David est, de fait, par le choix de Dieu, le véritable successeur. Or, ce sont précisément ceux que tout aurait dû dresser l'un contre l'autre, qui s'unissent dans une amitié sacrée. Seule la mort de Saül et de Jonathan, côte à côte, laissera à David libre accès au trône. Il ne fit rien pour provoquer cette mort et ses larmes baignèrent à la fois Saül, l'oint du Seigneur et Jonathan l'ami, le frère irremplaçable.
Le texte biblique ne nous dit rien du problème de conscience qui aurait dû torturer David : savoir de par Dieu qu'un jour il supplanterait Jonathan. Nous savons par contre que Jonathan eut bientôt le pressentiment et de sa mort prochaine et du rôle futur de David. Son amour ne put lui permettre que de s'en réjouir ! « Si je suis encore vivant, puisses-tu me témoigner une bonté comme celle de Dieu ! si je meurs, ne retire jamais ta bonté à ma maison ! Quand Yahweh supprimera de la face de la terre les ennemis de David, que le nom de Jonathan ne soit pas supprimé avec la maison de Saül ! » (XX/14-16). Les ennemis de David, qui sont-ils ? sinon d'abord cette « maison de Saül » (c'est Jonathan, le fils aîné qui parle ainsi !), toute cette famille royale que Dieu a rejetée mais qui ne laissera le trône à David qu'après avoir essayé de toutes manières de faire disparaître ce dernier. Jonathan se désolidarise totalement de son père et s'attache pleinement à ce David qu'il reconnaît comme le béni de Dieu et à qui il recommande d'avance sa propre maison. Ce détachement familial, cet attachement total à l'ami, sont dans le mouvement même du grand texte biblique sur l'amour entre époux. L'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme et ils deviendront une seule chair » (Genèse, 11/24). L'âme de Jonathan s'attacha à l'âme de David, et il se mit à l'aimer comme lui-même.
Saül, qui se sait rejeté, a vite deviné en David le rival et le successeur ; l'amour de son fils aîné pour ce berger de Bethléem prend à ses yeux figure d'inconséquence dangereuse, pour ne pas dire scandaleuse. Saül essaye à plusieurs reprises de se débarrasser du jeune homme, de celui qui, partout vainqueur, est salué par les danses et les chants des femmes : « Saül a tué ses milliers, David a tué ses myriades ! » (XVIII/7). Comme le remarque le monarque jaloux : il ne lui manque plus que la royauté (XVIII/8). Cette jalousie fait place bientôt à une sorte de frayeur, de hantise maladive. (XVIII/12-15). David ne se méprend pas sur les intentions de Saül, et les événements qui se précipitent vont lui donner raison. L'agencement des diverses traditions littéraires donne lieu à un certain flou dans la trame du récit, mais faut-il croire totalement les exégètes ou nous fier davantage aux réactions de notre cœur ? Le texte, tel qu'il nous parvient, s'explique facilement dans un climat où les acheminements de l'amour ne sont pas ceux de la grammaire. David est sûr que Saül a juré sa perte ; Jonathan ne peut y croire, même quand il possède certains indices, tout simplement parce qu'il connaît l'inconstance maladive de son père et parce qu'amoureux de David il ne peut imaginer que quelqu'un éprouve à son égard une haine efficace. Bien sûr, en un mauvais jour, Saül communique à son fils Jonathan et à tous ses officiers son dessein de faire mourir David (XIX/1). Que penser de cet aveu ? en pareil cas on est d'ordinaire plus réservé. Par affection pour David, Jonathan l'avertit du projet, mais il veut auparavant « voir ce qu'il y a » de vrai, de sérieux dans ces paroles paternelles.
Il n'y croit pas vraiment, d'autant que, gagné par la chaleur du plaidoyer de Jonathan, Saül, le bizarre, revient sur sa décision et jure solennellement : « Aussi vrai que Yahweh est vivant, David ne mourra pas ! ». Jonathan est rassuré, David reprend sa place à la cour et tout semble oublié, jusqu'au jour où dans un accès de fureur Saül veut percer de sa flèche le beau citharède qui chante pour le calmer.
David s'enfuit, Saül le fait poursuivre chez lui ; là Mikal, sa femme, réussit à le sauver. David se réfugie auprès du prophète Samuel, où Saül vient également donner le spectacle de son délire. David a rejoint Jonathan. Un instant le ton semble tendu entre les deux amis, du moins en ce qui concerne David : c'est que Jonathan ne veut pas croire aux intentions criminelles de Saül : « David dit, en face, à Jonathan : Qu'ai-je donc fait, quelle a été ma faute, quel a été mon crime envers ton père pour qu'il en veuille à ma vie ? Jonathan lui répondit : Loin de toi, cette pensée ! tu ne mourras pas. Mon père n'entreprend aucune chose importante ou non, sans m'en faire confidence. Pourquoi mon père m'aurait-il caché cette affaire ? c'est impossible ! » (XX/1-2). C'est impossible. Jonathan ignore que certaines choses impossibles à celui qui aime sont possibles à celui qu'habite la haine. David est plus clairvoyant : « Ton père sait très bien que j'ai ton amour ; il s'est dit : Que Jonathan ne sache rien de peur qu'il n'ait de la peine. Mais aussi vrai que vit Yahweh et que tu vis toi-même, il n'y a qu'un pas entre moi et la mort ! ».
 
Jonathan, impressionné par cette assurance, ne sait que répondre, sinon l'aveu de son amour, de son entière disponibilité : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? ». David alors lui propose une ruse pour découvrir les véritables intentions de Saül : le lendemain, fête de clan en la nouvelle lune, David, qui devait assister au banquet, se cachera dans la campagne et si Saül remarque son absence, Jonathan répondra qu'une fête de famille l'a rappelé à Bethléem. La colère de Saül, si elle éclate, sera signe de son animosité secrète contre David et que « le malheur est décidé ». David, un peu tendu tout à l'heure, retrouve une humble tendresse : « Montre ta bonté envers ton serviteur, puisque tu l'as uni à toi par un pacte au nom de Yahweh. Si je suis coupable, fais-moi mourir toi-même, pourquoi recourir à ton père ? ». « Fais-moi mourir toi-même ! », réplique digne d'un grand passionné racinien. Mais comment Jonathan avertira-t-il son ami des réactions paternelles, surtout si elles sont mauvaises ? Avant de répondre, Jonathan sent le besoin d'une solitude plus grande avec David : « Viens, sortons dans la campagne ! ». Ils sentent maintenant que sont comptés les moments de bonheur et d'intimité ; la gravité de l'instant pousse Jonathan à une solennelle adjuration du Dieu témoin et garant de leur amour : « Yahweh, Dieu d'Israël, est témoin ! S'il paraît bon à mon père d'amener le malheur sur toi, je t'en ferai confidence et je te laisserai aller. Tu partiras sain et sauf, et que Yahweh soit avec toi comme il fut avec mon père. » Jonathan prêta de nouveau serment à David parce qu'il l'aimait de toute son âme. Les deux jeunes gens prennent alors rendez-vous pour le surlendemain. David se tiendra caché en un endroit mystérieux « où tu t'étais caché le jour de l'affaire, à côté de ce tertre que tu sais... . Quel amour n'a pas ses secrets ! Jonathan viendra dès le matin avec un page et lancera des flèches. Il criera à l'enfant : « Va, trouve la flèche ! » ; ce qui suivra aura valeur de message pour David : « Cherche, elle est en-deçà de toi », Saül est bienveillant. « La flèche est au-delà de toi ! », alors il n'y a de salut pour David que dans une fuite immédiate ; mais cette séparation douloureuse ne saurait aller contre un amour scellé par Dieu même : « Quant à la parole échangée, moi et toi, Yahweh est entre nous deux pour toujours ».
Tout se passe comme prévu : banquet royal. Jonathan est en face de son père, la place de David reste vide le premier soir. Saül ne dit rien et pense qu'une impureté rituelle empêche David de participer au repas : « C'est un accident, il n'est pas pur ! ». Saül songe sans doute à une pollution involontaire. Mais le lendemain, l'absence se prolonge ; Saül s'adresse directement à Jonathan : « Pourquoi le fils de Jessé n'est-il pas venu au repas, ni hier, ni aujourd'hui ? ». Jonathan fournit la réponse prévue : fête de famille en la ville natale. Alors éclate la fureur de Saül et toute sa haine à l'égard de David s'attache à Jonathan qu'il accable des injures les plus mortifiantes : « Fils d'une dévoyée ! Ne sais-je pas que tu es l'ami du fils de Jessé à ta honte et à la honte de la nudité de ta mère ! Aussi longtemps que le fils de Jessé vivra sur la terre, tu ne seras pas en sécurité, ni ta royauté ! Maintenant, fais-le chercher et amène-le moi, car il doit mourir ! » Jonathan réplique : « Pourquoi mourrait-il ? qu'a-t-il fait ? » Alors Saül brandit sa lance contre son fils et Jonathan connaît que la mort de David est décidée. Bouleversé, il quitte la table, blessé à la fois dans son honneur et dans sa tendresse pour David. Le lendemain matin, il sera fidèle au rendez-vous et criera au petit page, après avoir tiré une flèche : « Cours... est-ce que la flèche n'est pas au-delà de toi ? ». David, caché tout près a compris ; ce message secret pouvait à la rigueur suffire, mais la tendresse mutuelle n'y trouvait pas son compte. Le garçon, une fois congédié, David se lève d'à côté du tertre, tombe la face contre terre et se prosterne trois fois, mais l'amour rétablit vite l'égalité : les deux amis tombent dans les bras l'un de l'autre et la Bible décrit, impassible, l'étreinte, les baisers et les larmes des deux jeunes gens. La dure réalité, la prudence seules pourront les arracher l'un à l'autre. Jonathan dit à David : « Va en paix. Quant au serment que nous avons juré tous les deux, que Yahweh soit pour toujours entre moi et toi. » (I Samuel, XX).
David commence alors une vie de fugitif, traqué par Saül. Un jour, Jonathan réussit à le rejoindre pour une courte entrevue (XXIII/16). Il veut avant tout rendre courage à son ami. « Ne crains rien, mon père ne t'atteindra pas. C'est toi qui régneras sur Israël et moi je serai ton second. » L'humble tendresse de Jonathan est intacte et les deux amis renouvellent une fois de plus leur alliance. Ils ne se verront plus ; jamais Jonathan ne sera près de David le second, aimant et dévoué, que son amour avait rêvé. Une grande bataille oppose Israël aux Philistins, sur le mont Gelboé : Saül et ses trois fils se battent vaillamment, mais la bataille tourne au désastre. Jonathan périt d'abord avec ses deux frères, Saül se suicide en se jetant sur son épée. A l'aube, les ennemis pillent les cadavres : on coupe la tête de Saül et de ses fils et leurs corps sont exposés sur les murailles des vainqueurs (XXXI).
Un messager apporte la nouvelle à David : « Saül et Jonathan sont morts, l'accès du trône est libre ! » L'annonce soudaine de cette catastrophe arrache à David un de ses plus beaux poèmes, cette élégie dont la Bible nous dit qu'elle fut conservée dans un recueil poétique qui était une sorte de « classique » en Israël. « Elle est écrite au livre du Juste pour qu'on l'enseigne aux enfants de Juda. » (II, Sam., 1/17). Personne semble-t-il, ne s'offusqua jamais de l'aveu explicite qu'elle contenait : « J'ai le cœur brisé à cause de toi, Jonathan mon frère. Tu m'étais délicieusement cher, ton amour m'était plus merveilleux que celui des femmes ! ». Avant d'être la plainte de l'ami, cette ode funèbre est celle du croyant profondément blessé de voir la défaite du peuple de Yahweh, celle aussi du guerrier désolé de voir abattus deux vaillants compagnons : « L'arc de Jonathan jamais ne recula ni l'épée de Saül ne revint inutile. Saül et Jonathan, aimés et beaux, ne furent pas séparés dans leur vie et leur mort. Plus que les aigles, ils étaient rapides, plus que les lions, ils étaient forts ! » (II, Sam., 1/22-23). Notons que c'est seulement par ce souvenir douloureux que nous apprenons la beauté de Jonathan, alors que celle de David nous a été si souvent rappelée. Dans la dernière strophe, c'est l'ami seul qui pleure et se consacre à l'ami disparu dont la tendresse l'émerveille encore et lui paraît surpasser tout ce que ses expériences féminines lui ont apporté.
Ces larmes de David ne constituent pas le seul tribut payé au souvenir de Jonathan ; une fidélité indéfectible concrétisée dans un fait durable nous émeut tout autant. Lors du désastre de Gelboé, Jonathan possède un fils de cinq ans, Méribaal. A la nouvelle de sa défaite, la nourrice s'enfuit avec l'enfant : une chute malencontreuse et le petit restera toute sa vie un estropié (II, Sam., IV/4). Lorsqu'après bien des luttes, David est reconnu roi et peut s'installer à Jérusalem, il pose cette question : « Y a-t-il encore un survivant de la famille de Saül pour que je le traite avec bonté, par égard pour Jonathan ? ». On fait venir Ciba, un vieux serviteur : « Il y a encore un fils de Jonathan qui est estropié ». « Où est-il ? ». On l'envoie chercher et David de lui déclarer : « N'aie pas peur, je te traiterai avec bonté, par égard pour ton père Jonathan. Je te restituerai toutes les terres de Saül, ton aïeul, et tu mangeras tous les jours à ma table. » Méribaal mangeait à la table royale avec les fils de David et la présence quotidienne de cet infirme était pour David le rappel continuel d'une amitié merveilleuse.
Tel est, dans ses grandes lignes, le récit biblique de cette amitié. Nous avons essayé de l'analyser objectivement, sans tirer du texte plus qu'il ne contient, mais sans non plus qu'on escamote un caractère homophile évident. A la première entrevue, l'amour éclate soudainement dans le cœur de Jonathan ; en un instant, il est ébloui et fasciné et cet amour n'est pas désir, mais don, oblativité. Il aime David « comme lui-même », il se dépouille de ce qu'il a de plus usuel et de plus précieux à la fois pour l'en revêtir, il n'aspire plus qu'à disparaître devant lui, il renonce d'avance à la royauté, à tout ce qu'il devait et pouvait espérer. David parait d'abord moins épris ; pour lui, aimer Jonathan c'est se laisser aimer par lui, répondre pleinement à ce pacte qui lui est proposé, mais les baisers et les larmes de la séparation parleront assez et l'annonce brutale de la mort de Jonathan lui fera mesurer ce qu'avait de délicieux cet ami, ce que sa tendresse lui apportait d'inégalable, de supérieur à toute tendresse féminine.
C'est qu'en effet ni David ni Jonathan ne sont exclusivement homophiles ; cet amour très tendre qui les unit, qui va jusqu'aux baisers, qu'a consacré un serment solennel et définitif, ne les empêche pas d'avoir des relations hétérosexuelles et d'être mariés. Quand Jonathan mourra, il aura un fils. Au temps de son amitié avec Jonathan, David épouse sa sœur Mikal (I, Sam., XVIII/26) ; au temps de sa vie errante, il épousera Abigaïl et Ahinoam (XXVI/42-43) et plus tard, la vue de Bethsabée au bain lui fera ajouter le meurtre prémédité à l'adultère. Quand donc il compare la tendresse de Jonathan à celle des femmes, il parle d'expérience. Pourtant Mikal l'aimait vraiment, le texte nous dit positivement qu'elle s'éprit de lui (XVIII/20) et elle prouvera son amour en sauvant la vie de son mari, quitte à encourir les fureurs de Saül (XIX/10-18), mais le mariage, spécialement dans le cas d'un fils de roi comme Jonathan ou d'un brillant parvenu comme David, revêtait trop le caractère d'une « affaire ». David emploiera le mot. Le rôle essentiel de la femme est de donner des fils à l'homme qu'elle épouse, d'où le mépris qui entoure les stériles ; elle n'est pas d'abord l'amie, la confidente, la compagne. Mikal aime David, mais quand elle a réussi à le faire échapper aux émissaires de Saül et que ce dernier le lui reproche et lui demande pourquoi elle l'a fait, au lieu d'invoquer l'amour qui est le vrai mobile, elle sent si bien que cette réponse ne porterait pas, qu'elle est obligée d'inventer un mensonge : « C'est lui qui m'a dit : laisse-moi partir ou je te tue ! » (XIX/17).
Pour David et Jonathan, l'amour se situe à un plan infiniment plus merveilleux : celui du libre choix, de la gratuité absolue, d'une connivence délicieuse et inexplicable entre deux personnes. Il s'agit vraiment d'amour, non d'un simple pacte d'alliance, d'un amour qui n'a certainement pas attendu le moment de la séparation pour devenir étreinte, larmes et baisers. Il est significatif que, voulant fixer un lieu précis pour l'ultime rendez-vous, Jonathan propose spontanément à David un endroit écarté de la campagne connu des deux amis et déjà utilisé pour un rendez-vous secret : « tu iras à l'endroit où tu t'étais caché le jour de « l'affaire », tu t'assiéras à côté de ce tertre que tu sais » (XV/9). Quelle est cette mystérieuse « affaire » ? La Bible souvent voile pudiquement des réalités trop précises sous les mots vagues à dessein... et qui dans le cas présent laissent place à notre rêve. Et puisqu'il s'agit de rêver, ne nous est-il pas permis d'appliquer à cet amour les termes mêmes de cet autre cantique d'amour qu'est le Cantique des Cantiques ? Aussi bien David était-il poète ; pour quoi la ferveur de leur jeune amour n'aurait-elle pu faire éclore sur les lèvres des deux amis des phrases toutes semblables à ces versets du Cantique (souvent suggérées par le récit historique lui-même) :
— Qu'il me baise des baisers de sa bouche, car son amour est meilleur que le vin ! (Cant., I/1).
— Mon bien-aimé est pour moi une grappe de cypre dans les vignes d'Engaddi. Oui, tu es beau, mon bien-aimé, tu es charmant. Notre lit est un lit de verdure. (Cant., 1/14-16).
— Comme un pommier au milieu des arbres de la forêt, tel est mon bien-aimé parmi les jeunes hommes. J'ai désiré m'asseoir à son ombre et son fruit est doux à mon palais. Que sa main gauche soutienne ma tête et que sa droite me tienne embrassé (Cant., 11/3-6).
— Mon bien-aimé est à moi et je suis à lui ! (ibid v/16).
— Ma tête est couverte de rosée, les boucles de mes cheveux sont trempées des gouttes de la nuit 1 (Cant. V/2 - cf. I, Sam., XX/24).
— Qu'a donc ton bien-aimé de plus qu'un autre bien-aimé Mon bien-aimé est frais et vermeil. Il se distingue entre mille. Sa tête est de l'or pur, ses boucles de cheveux flexibles comme des palmes. Ses yeux sont comme des colombes au bord des ruisseaux, se baignant dans le lait, posées sur les rives. Ses joues sont comme des parterres de baumiers, des massifs de plantes odorantes ; ses lèvres sont des lis d'où s'écoule la myrrhe la plus pure. Ses mains sont des cylindres d'or, émaillés de pierres de tharsis, son sein est une sculpture d'ivoire couverte de saphirs, ses jambes sont des colonnes d'albâtre posées sur des bases d'or pur. Son aspect est celui du Liban, élégant comme le cèdre. Son palais n'est que douceur et toute sa personne n'est que charme. Tel est mon bien-aimé, tel est mon ami. (Cant., V/10-16).
— Je suis à mon bien-aimé, et c'est vers moi qu'il porte ses désirs. Viens, mon bien-aimé, sortons dans les champs, passons-y la nuit ; dès le matin, nous irons aux vignes ! (cf. I, Sam., XX/11). Nous verrons si la vigne fleurit, si les bourgeons se sont ouverts, si les grenadiers sont en fleurs : là, je te donnerai mon amour (VII/12-13).
— Oh, que ne m'es-tu un frère ? Te rencontrant au dehors, je te donnerais un baiser et personne ne me mépriserait. (VIII/1). Et quelle plus belle transcription du pacte d'amour entre les deux jeunes gens, que cette finale du Cantique ?
— Mets-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras !
Car l'amour est fort comme la mort ; ses ardeurs sont des ardeurs de feu, une flamme de Yahweh.
Les grandes eaux ne sauraient éteindre l'amour et les fleuves ne le submergeraient pas.
Un homme donnerait-il pour l'amour toutes les richesses de sa maison ?
On se moquerait de lui !
Arcadie n°63, A d'Aunis, mars 1959

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Deux repas littéraires et scientifiques dans la Grèce antique par Jean de Nice

Publié le par Jean-Yves Alt

Le Banquet de Platon est bien connu. Celui de Xénophon l'est moins. Tous deux sont offerts par de riches Athéniens homophiles et cultivés et réunissent philosophes et beaux garçons sous la présidence de Socrate.

Chez Platon l'hôte est Agathon, poète tragique, ami d'Euripide qui fête le couronnement, aux Eléennes de la XII Olympiade, d'une pièce de théâtre de sa composition. Aristophane nous le dépeint comme « ayant un beau visage blanc et rasé de frais, les chairs tendres, une voix de femme et un aspect attachant ».

Il a invité son ancien « éraste » : Pausanias ; un médecin célèbre : Eryximaque ; le fameux auteur comique : Aristophane ; Socrate et deux de ses disciples : Apollodore et Aristodème.

La beauté masculine est représentée par Phèdre, éphèbe tendre et délicat (auquel Platon a consacré un de ses ouvrages) et Alcibiade, connu de tout Athènes à tous points de vue.

Le banquet de Xénophon est offert par Callias, un des plus riches citoyens d'Athènes, dans sa maison du Pirée, en l'honneur d'Autolycos, son « éromène », vainqueur au pancrace lors des grandes panathénées.

Revenant du stade en compagnie de l'athlète, de son père Lycon et de son cher ami Niceratos, aussi riche et instruit que lui-même. Callias a rencontré Socrate, escorté de deux philosophes Antisthénès et Hermogénès ainsi que deux beaux jeunes gens : Critobule et Charmide. Tout ce monde prendra part au banquet.

Il ne s'agit pas ici d'analyser les œuvres de Platon et de Xénophon. Traduites et retraduites, elles sont à la portée de tous dans toutes les librairies. Mais il nous a paru amusant de les replacer dans le cadre où elles se sont déroulées.

Revoyons par la pensée l'intérieur d'un riche Athénien du siècle de Périclès. L'esclave « concierge » fait tourner sur ses gonds la lourde porte d'entrée de bois et de bronze. Suivons le couloir où règne quelque statue d'Apollon, traversons le péristyle avec son bassin central et pénétrons dans la salle de banquet. Elle est ornée de fresques et nous marchons sur de remarquables mosaïques.

« C'est là surtout (Trawisky : La vie antique) que le maître de maison, distribuant avec intelligence les plaisirs de la table, avait la meilleure occasion de montrer à ses convives son goût et sa richesse. »

Les meubles consistent en lits de repos où les convives prennent place. Ces lits d'érable ou de hêtre soigneusement sculptés sont incrustés d'or, d'argent, d'ivoire et recouverts d'étoffes, de peaux de bêtes et de coussins. On y accède à l'aide de petits bancs. Ici et là des objets d'art : statues dans leurs niches ou statuettes sur des colonnes ; vases d'argile décorés ou même de matière plus précieuse : marbre, albâtre.

On s'éclaire soit à l'aide de torches en bois de pin supportées par des candélabres de fer ou de bronze, soit avec ces curieuses lampes à huile, ancêtres des « caleùs » provençaux.

Callias a revêtu une longue tunique et, drapé dans sa chlamyde de cérémonie, s'avance vers ses invités. Lycon est un homme simple : il porte l'himation et s'appuie peut-être sur un de ces bâtons noueux à béquille maintes fois reproduits sur les vases. Autolicos couvre son corps harmonieux d'un court chiton sans manches, laissant à nu ses puissantes cuisses et ses bras impressionnants. Son front aux boucles frisées est ceint de la couronne d'olivier des vainqueurs. Peut-être ses poignets sont-ils cerclés de bracelets d'or ?

Socrate et ses disciples arrivent ensuite. Comme toujours le philosophe est vêtu modestement pour ne pas dire pauvrement : il est nu-pieds et son himation est usagé. Ses disciples sont drapés semblablement : Antisthénès n'est pas riche et Hermogénès non plus bien qu'il soit le frère de Callias. Critobule et Charmide, comme tous les éphèbes, portent la courte chlamyde retenue par une fibule sur l'épaule droite. Ils sont très beaux tous les deux. On raconte, à propos du premier, qu'ayant donné un baiser au fils d'Alcibiade, Socrate a longuement disserté sur le danger d'embrasser les garçons :

« Ce monstre, a-t-il dit, qu'on appelle un homme frais et joli est d'autant plus redoutable – comparé aux tarentules – que celles-ci blessent en touchant, tandis que l'autre, sans toucher, mais par son aspect seul, lance, encore de fort loin, je ne sais quoi qui jette dans le délire. » (Mémoires sur Socrate, par Xénophon, Livre I, chapitre 3)

 Quant à Charmide, il est, selon Platon, d'une beauté inégalable. N'a-t-il pas fait dire à Socrate, dans l'œuvre qui porte son nom (Charmide, Prologue, 154 C) :

« Tous les jeunes gens me paraissent beaux. Quoi qu'il en soit, celui-ci me parut d'une taille et d'une beauté admirables et je crus voir que tous étaient amoureux de lui à en juger par le saisissement et l'agitation qui s'emparèrent d'eux à son arrivée. Et d'autres adorateurs le suivaient. Passe encore pour notre groupe d'hommes faits, mais je regardais les enfants et je vis que tous avaient les yeux attachés sur lui jusqu'aux plus petits et qu'ils le regardaient comme on contemple une statue. « Que penses-tu de ce jouvenceau, Socrate ? me dit Chéréphon. Son visage est-il assez beau ? — Merveilleux, répondis-je. — Eh bien, s'il consentait à se dévêtir, tu n'aurais plus d'yeux pour son visage tant sa beauté est parfaite en tous points. »

Et cependant Xénophon donne la palme à l'athlète :

« La beauté d'Autolicos, écrit-il, attirait sur lui tous les yeux. Des convives qui le contemplaient aucun dont l'âme ne fût émue. Les uns étaient silencieux, les autres faisaient quelque geste. Tous ceux qu'un dieu possède attirent l'attention : et quand c'est toute autre divinité ils ont le regard terrible, la voix effrayante, les mouvements violents. Mais quand c'est l'amour chaste (Eros) qui les inspire, leurs yeux deviennent aimables, leur voix se fait douce et leurs gestes pleins de noblesse. » (Xénophon : Le Banquet, chapitre Ier)

Au banquet de Platon la beauté est représentée par Phèdre qui, si l'on accepte l'opinion de Mario Meunier (Editions Albin Michel, page 41, note 1) était un jeune éphèbe tendre et délicat, alors que Léon Robin, dans sa traduction de Phèdre (Edition des Belles Lettres, Notice, page 13) prétend qu'à l'époque du banquet, Phèdre devait être dans sa trente-cinquième année. Nous préférons la première hypothèse. Quant à Alcibiade, tous les textes concordent pour célébrer sa réputation de plus beau garçon d'Athènes. Nous les voyons d'ici tous deux vêtus de la chlamyde, le second ceint d'une épaisse couronne de lierre et de violettes et la tête chargée de bandelettes multiples. (Le Banquet, par Mario Meunier, page 174)

Voici donc nos convives baignés et parfumés (Xénophon, Livre I, Chapitre I) couchés par couple côte à côte. Ils ont ôté leurs sandales qu'ils ont placées sous les lits ainsi peut-être que leurs chiens familiers, ainsi qu'on le voit sur les vases peints (Kilix de Douris du musée de Berlin. Répertoire des vases de Reinach, tome I, page 445. Cratère à colonnettes du Louvre. Ibid, page 151. Oxybaphon du Vatican, Ibid, page 320).

Détail d'un cratère à colonnettes à figures noires, VIIe siècle av. J.-C., Musée du Louvre

Alors entrent dans la salle, de jeunes garçons, porteurs de bassins et d'aiguières pleines d'eau parfumée. Ils sont entièrement nus (Trawisky : La vie antique, figure 516). Leurs beaux cheveux bouclés sont entourés de couronnes de fleurs. Ils en portent aussi en bandoulière. Des bracelets ornent leurs poignets et leurs cuisses (Ibid, figure 518). Ils s'approchent des convives et leur lavent les mains (Fougères : La vie publique et privée, Hachette, 1894, figure 318) et les pieds (Le Banquet de Platon, page 35).

De petites tables, genre guéridons, en bois incrusté de bronze, à quatre, trois ou même un seul pied en forme de pattes d'animaux et à dessus de marbre sont placées devant les lits (voir les vases cités plus haut). Sur elles seront posées directement les viandes auparavant découpées par des écuyers tranchants (voir le cratère du Louvre ci-dessus). A côté des tables se trouvent des corbeilles contenant le pain (Trawisky, page 380).

Le menu est toujours frugal dans la Grèce antique. « Le gâteau d'orge plat et rond, la salade, l'ail, l'oignon et les légumes jouent le rôle principal (Trawisky, ibid). A l'époque de Socrate on préfère les poissons de mer et les mollusques aux quartiers de viande grillée des temps homériques. Un riche dessert comprend des figues sèches d'Attique et de Rhodes, des olives, des dattes de Syrie et d'Egypte, des amandes, des melons. On sert aussi diverses sortes de fromages, notamment ceux de Sicile et de la ville de Tromilée en Achaïe, ainsi que des gâteaux saupoudrés de sel, le tout pour exciter la soif. Mais on ne commence à boire du vin qu'au dessert. Pendant le repas les serviteurs ont mélangé du vin et de l'eau dans les grands cratères. Ils ont puisé ce breuvage à l'aide de petites cruches au bec trilobé : les « œnochoés », et ont rempli les coupes ou les « rhytons » (cornes à boire) des convives. L'eau pure est contenue dans les « hydries ». Il y a même des seaux à glace : les « psykters » (Le Banquet de Platon, page 177).

Le repas terminé, on débarrasse les tables et l'on nettoie le parquet des os, pelures de fruits et autres miettes que les convives ont jetés sans façon par terre. Le musée du Latran à Rome conserve une mosaïque pompéienne inspirée d'un tableau du peintre grec Sosos et qui représente le parquet d'une salle à manger après le repas (Meautis, Les chefs d'œuvre de la peinture grecque, fig. 20).

Après une libation (voir Platon) et le chant du péan (Xénophon, chapitre 2) ou de quelque autre hymne aux dieux, commence le « symposion », c'est-à-dire la beuverie agrémentée d'attractions ainsi que nous dirions aujourd'hui.

Peintre grec de Triptolème - Coupe à figures rouges représentant un symposion - vers 480 av. JC - Berlin

Pour terminer tout banquet qui se respecte, il faut boire : « Buvons donc, Ami, c'est mon sentiment », dit Socrate, chez Callias (Xénophon, chapitre 2, page 213). Aussitôt l'on débouche les « Laginoï » genres de fiascos contenant le vin fin et l'on commence à boire. Chez Agathon, Pausanias, fatigué de s'être enivré la veille, propose la tempérance. On décide alors que chacun ne boira qu'à son agrément. N'oublions pas, en effet, que ces convives homophiles préfèrent à la boisson le fait de s'entretenir du sujet qui leur tient le plus à cœur : l'amour entre hommes ; celui qui tient la première place chez les Grecs, justement appelé « platonique » parce qu'il reste pur. C'est « Eros » qui s'oppose à l'amour charnel d'Aphrodite.

Il est inutile de reproduire ici les dissertations plus ou moins ingénieuses par lesquelles les convives tentèrent d'expliquer la genèse de cet amour. Tout a été dit à ce sujet, mais l'on ne saurait assez insister sur le témoignage rendu publiquement par le roi des débauchés à l'austère vertu de Socrate. En effet Alcibiade – que l'on aurait pu appeler comme plus tard César : le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris – parvient à dissiper les vapeurs de l'ivresse (il est arrivé saoul) pour s'avouer vaincu dans la lutte qu'il a entreprise pour corrompre le philosophe.

Le symposion dure jusqu'au petit jour. Après la nuit blanche de Xénophon, Socrate va se promener (Chapitre IX) et après celle de Platon, il se rend au gymnase, se baigne, passe comme à son ordinaire tout le reste du jour et rentre vers le soir se reposer chez lui.

Inclinons-nous devant la sagesse et la tempérance de ces homophiles qui donnent une rude leçon à leurs adversaires. Ceux-ci ne voient en eux que des débauchés se plongeant dans le vice alors qu'après avoir discouru tranquillement de leurs goûts et de leurs idées, ils rentrent paisiblement chez eux, l'esprit clair et très « en forme ».

Et cependant dans certains autres banquets cela ne se terminait pas aussi chastement. Nous ne voulons pas parler des spectacles qui se déroulaient lors des symposions et consistaient en concert de musique, chants, danses et acrobaties. Si, dans le banquet de Platon, on renvoie dès le début la joueuse de flûte, chez celui de Xénophon on assiste à une véritable représentation au cours de laquelle un impresario syracusain exhibe les talents d'un garçon danseur, chanteur et musicien et d'une fille acrobate qui jongle avec des cerceaux et franchit des cercles hérissés de glaives nus. D'autres fois on voyait des femmes « kybistètères » marchant sur les mains, dansant au milieu de poignards (Trawisky, figure 386) et s'aidant de leurs pieds pour tirer de l'arc (amphore de Basano Reinach I, p, 473) ou puiser du vin dans des vases (amphore de Naples, ibid. 11, page 293). Les jongleuses de balles (amphore du British R. I., page 263) et les garçons équilibristes (Rhyton de Campana R. I., p. 62) étaient déjà connus.

Mais, dans d'autres banquets moins austères que chez Agathon et Gorgias, cela dégénérait souvent en orgie. Jeunes et vieux entièrement nus chantaient et dansaient en titubant (vase cité par Tischbein R. II., p. 336). Sur une kilix jadis à Bassagio, des jeunes gens couronnés de fleurs gesticulent en brandissant des coupes (R. II. p. 98). Enfin sur une coupe du British l'orgie atteint son paroxysme : un éphèbe se contorsionne tandis qu'un camarade lui donne de grands coups avec une outre en peau de porc (R. 11, page 409).

Dans les banquets mixtes, seules les courtisanes étaient présentes. Citons dans ce genre celui offert par le peintre Smykros peint sur un cratère du musée de Bruxelles reproduit par Nicole dans son livre sur les vases (planche XXXI). Un autre vase cité par Trawisky (figure 515) montre des couples à demi nus s'enlaçant. Dans ces repas les amoureux jouaient au jeu du « cottabe ». Il s'agissait de lancer le contenu d'une coupe de vin sur une figurine en équilibre sur une sorte de trépied situé à une certaine distance. Selon le bruit produit par la figurine en tombant le joueur augurait de la réussite de ses amours.

Joueur de cottabe, v. 510 av. J.-C., musée du Louvre

L'indigestion succédait souvent à l'ivresse. Les vases peints nous montrent le buveur vomissant tandis que sa femme lui tient le front (Kilix de Erygos à Wurtzbourg, R. I. page 358). Sur un rhyton polychrome en forme de tête de mulet il vomit dans une cuvette. Enfin dans des reproductions de Richer (Le nu dans l'Art grec, page 352) et de Fougères (La vie publique et privée, figure 316) l'ivrogne est couché dans son lit et il expectore encore.

Arcadie n°29, Jean de Nice, mai 1956

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Pédéraste par Edmond et Jules de Goncourt

Publié le par Jean-Yves Alt

« La toute dernière définition de pédéraste : c'est un homme qui s'amuse là où les autres s'emmerdent. »

Edmond et Jules de Goncourt, 10 février 1886

in Edmond et Jules de Goncourt, Journal (tome 2 – 1866/1886), éditions Robert Laffont/Bouquins 1989, page 1217

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Situation embarrassante par Paul Morand

Publié le par Jean-Yves Alt

« Je racontais à [Georges] Auric qu'une de nos amies, dame respectable qui tenait salon, patronnait, vers 1925, les jeunes auteurs, m'ayant, dans un bal masqué chez Drake (qui vendit sa maison rural aux Windsor), entraîné dans les bosquets, tout à coup, se transforma en fauve ; elle se troussa, m'offrant son derrière et (elle qui n'avait jamais été que très correcte et vouvoyante) s'écria : "Encule-moi ! — Position très gênante, répond Auric ; on n'a même pas, dans un cas pareil, la ressource de fuir en criant : Impossible ! Je suis pédéraste !" »

Paul Morand, 3 juin 1969

in Paul Morand, Journal inutile 1968-1972, éditions Gallimard 2001, page 212

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Franck Marchal et les films de La Falaise présentent Tarò

Publié le par Jean-Yves Alt

Les films de La Falaise partagent avec ce blog un engagement en faveur de l'acceptation des différences sexuelles qui sont des enjeux primordiaux de notre société, à l'image de leur premier film Tarò, un court-métrage de 15 minutes, dont voici le pitch :

« A 18 ans, Marc n'a aucun doute : un garçon, ça sort avec les filles. Ses convictions amoureuses et religieuses sont remises en cause lorsqu'il découvre différemment Tarò, son meilleur ami d'enfance. Marc s'ouvre au désir, le rejette et le trouve. »

Un court-métrage sensoriel dans lequel il sera question de sexualité, d'attirance et de désir et cela, de façon « subtile », mais avec une esthétique qui coïncide avec cette envie de faire quelque chose d'unique et différent. C'est ambitieux et déconcertant à la fois surtout lorsqu'on souhaite faire passer beaucoup de symboles par l'image et le son et non essentiellement par le dialogue.

Franck Marchal et les films de La Falaise présentent Tarò

Le tournage est prévu du 23 au 30 août 2015 entre Paris et Le Touquet. Il est financé par une campagne de crowdfunding sur Ulule.

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La cité du soleil, Tommaso Campanella (1602)

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans cette œuvre, Tommaso Campanella (1568-1639) punit les sodomites en les condamnant à porter leurs chaussures autour du cou parce qu'il considérait qu'ils avaient inversé l'ordre de la nature.

« L’âge exigé pour l'union des sexes, dans le but de la propagation de l'espèce, est fixé, pour les femmes, à dix-neuf ans ; pour les hommes, à vingt et un ans. Cette époque est encore reculée pour les individus d’un tempérament froid, mais en revanche il est parfois permis à certains individus d'avoir, avant l'âge fixé, commerce avec les femmes, mais ils ne peuvent avoir de rapports qu’avec celles qui sont ou stériles ou enceintes. Cette permission ne leur est accordée, que par crainte qu’ils ne satisfassent leurs passions par des moyens contre nature : des maîtresses matrones et des maîtres vieillards pourvoient aux besoins charnels de ceux qu’un tempérament plus ardent et des plus portés aux plaisirs de l'amour. Les jeunes gens confient en secret leurs désirs à ces maîtres, qui savent d’ailleurs les pénétrer à la fougue que montrent les adultes dans les jeux publics. Cependant, rien ne peut se faire à cet égard sans l’autorisation du magistrat protomédecin spécialement préposé à la génération, et qui est un très habile médecin dépendant immédiatement du triumvir Amour. Ceux qu’on surprend en flagrant délit de sodomie sont réprimandés et condamnés à porter pendant deux jours leurs souliers pendus à leur cou, comme pour dire qu’ils ont interverti les lois naturelles, et qu’ils ont mis, pour ainsi dire, les pieds à la tête. S’il y a récidive, la peine est augmentée jusqu’à ce qu’elle atteigne enfin graduellement la peine de mort. Mais ceux qui gardent leur chasteté jusqu’à l’âge de vingt et un ans et mieux encore de vingt-sept ans, sont honorés et célébrés par des vers, chantés à leur louange, dans les assemblées publiques.

Dans les jeux publics, hommes et femmes se livrent aux exercices gymnastiques sans aucun vêtement, à la manière des Lacédémoniens, et les magistrats voient là quels sont ceux qui, par leur vigueur respective et la proportion de leurs organes, doivent être plus ou moins aptes aux unions sexuelles, et dont les parties se conviennent réciproquement le mieux. C’est après s’être baignés, et seulement toutes les trois nuits qu’ils peuvent se livrer aux plaisirs de l'amour. Les femmes grandes et belles ne sont unies qu’à des hommes grands et bien constitués ; les individus qui ont de l’embonpoint sont unis avec ceux qui en sont privés, et celles qui n’en ont pas sont réservées à des hommes gras, pour que leurs divers tempéraments se fondent et qu’ils produisent une race bien constituée. Le soir, les enfants viennent préparer les lits, puis vont se coucher, sur l’ordre du maître et de la maîtresse. Les individus appelés à remplir les fonctions génératrices ne peuvent s’unir que lorsque la digestion est faite et qu’ils ont prié Dieu. On a placé dans les chambres à coucher de belles statues d’hommes illustres, pour que les femmes les regardent et demandent au Seigneur de leur accorder une belle progéniture. L’homme et la femme (Generatores) dorment dans deux cellules séparées jusqu’à l’heure de l’union ; une matrone vient ouvrir les deux portes à l’instant fixé. L’astrologue et le médecin décident quelle est l’heure la plus propice ; ils tâchent de trouver l’instant précis où Vénus et Mercure, placés à l’orient du soleil, sont dans une case propice à l’égard de Jupiter, de Saturne et de Mars, ou tout-à-fait en dehors de leur influence. »

extrait de "La cité du soleil", Tommaso Campanella, éditions Lavigne, 1844, texte traduit du latin par Louise Colet

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Gustave Moreau par René Soral

Publié le par Jean-Yves Alt

La vie et l'œuvre de ce peintre appartiennent à l'histoire de l'Art à plus d'un titre, mais certains de leurs aspects ne sauraient manquer d'intéresser les Arcadiens.
Il naquit en 1826, étudia la peinture académique, puis en 1848 rencontra le peintre Chassériau qui achevait les fresques de la Cour des Comptes et qui avait vingt-neuf ans. Ce fut alors entre les deux peintres une étroite et parfaite amitié ; ils vécurent ensemble avenue Frochot. La mort de Chassériau, en 1856, fut un choc terrible pour Gustave Moreau. Il peignit, en mémoire de son ami disparu, un beau tableau : « Le jeune homme et la mort » dont deux magnifiques études sont exposées au Louvre, et représentent un bel adolescent nu.
Après la mort de son ami, le peintre se consacra entièrement d'une part à son art, d'autre part à sa mère qu'il adorait et avec laquelle il vivait seul, fuyant le monde. Lorsqu'elle devint sourde, il prit l'habitude de noter toutes ses pensées afin de les lui communiquer.
La mort de sa mère, en 1886, fut le second grand chagrin de sa vie, mais il ne put jamais s'en remettre.
Heureusement, l'un de ses élèves, Henri Rupp, devenu son confident, puis son ami, vint s'installer chez lui, où il vécut jusqu'à la mort de l'artiste, survenue en 1898.
Ce fidèle ami sut dégager le peintre de tous les problèmes matériels et lui permettre de se consacrer corps et âme, nuit et jour, à son art ; sa puissance de travail était incroyable, car Gustave Moreau refusait obstinément de se laisser distraire par les obligations mondaines, corolaire inévitable du succès.
Car la célébrité était venue, et le peintre fut nommé membre de l'Institut, puis professeur à l'Ecole des Beaux-Arts en 1892.
Dans son atelier furent formés des artistes célèbres, tels que Rouault, Matisse, Marquet, Manguin, Camoin. Et ce n'est pas l'un des traits les moins admirables de ce professeur qui ne chercha jamais à imposer à ses élèves sa propre technique, mais au contraire sut développer leur personnalité individuelle en leur laissant toute liberté picturale.
Rouault, l'un des plus connus parmi ses élèves, lui voua une admiration ardente toute sa vie. C'est du reste chez Rouault que l'on peut retrouver l'influence du professeur plus que chez les autres, d'une part dans la somptuosité des couleurs, d'autre part dans la recherche d'un message spirituel à transmettre par l'artiste.
Ces deux caractéristiques sont en effet la base de l'œuvre de Gustave Moreau.
Somptuosité des coloris d'abord. C'est ce qui frappe lors d'un premier contact avec sa peinture. Les pierres précieuses scintillent, les temples, ou les paysages fantastiques ont de merveilleuses tonalités de lapis-lazuli ou de rubis. C'est un véritable feu d'artifice, mais ordonné par une remarquable technique.
Celle-ci se manifeste aussi parfois par une sobriété qui n'en est que plus remarquable, comme son autoportrait entièrement monochrome, l'admirable portrait de sa mère, ou certains dessins.
Ce qui est frappant c'est la déconcertante facilité avec laquelle Moreau s'inspire de peintres divers : on peut reconnaître tour à tour l'influence de Delacroix, Ingres, Vinci, Chassériau, Rembrandt, des Italiens du Quattrocento, des miniaturistes persans. Néanmoins toutes ses recherches aboutissent à un style pictural qui lui est bien personnel.
D'autre part, ce peintre, capable de peindre d'immenses tableaux avec un luxe inouï de détails, a composé certains petits tableaux parfaitement abstraits, tâches de couleurs somptueuses, non composées au hasard, mais voulues par l'artiste. L'une de ses maximes était en effet : e Il faut penser la couleur, en avoir l'imagination. »
Mais cette technique sans défaut n'est pour lui qu'un moyen, ce n'est pas une fin en soi. L'important pour un artiste, c'est le message spirituel dont il charge son œuvre.
Moreau a même écrit : « Je ne crois ni à ce que je touche ni à ce que je vois. Je ne crois qu'à ce que je ne vois pas, et uniquement à ce que je sens. »
D'autre part il dit « L'art doit ennoblir ».
En conséquence, Moreau n'aborde pas de sujets familiers, de scènes domestiques, de paysages réels. Il ne peint que des légendes grecques ou orientales, des visions fantastiques chargées de symboles et de significations.

Et l'un des plus étranges et violents messages transmis par sa peinture, c'est la haine de la femme. Moreau était profondément misogyne. La femme est porteuse de vice ; elle n'apparaît dans son œuvre que sous la forme de courtisanes, de pécheresse ou de monstre (Salomé, Dalila, Hélène, Circé, le Sphinx), à moins qu'au contraire ce ne soit sous les traits de la vierge mystique et inaccessible. 

Dans le célèbre tableau « Œdipe et le Sphinx », où le monstre au pur visage féminin s'agrippe à la poitrine du bel adolescent, l'artiste a voulu affirmer la lutte irréductible des deux sexes, et même la lutte du bien contre le mal.

En revanche, partout l'homme, en sa superbe nudité, est glorifié. Saint-Sébastien, Ganymède, Œdipe, Phaéton, Oreste, Jupiter – imberbe – s'offrent à notre admiration. Il s'agit généralement d'éphèbes, aux charmes parfois ambigus et d'androgynes, aux poses alanguies.
Une stupéfiante peinture, immense, intitulée « Les prétendants » représente un amoncellement de cadavres de jeunes hommes nus, dans des poses magnifiques.
Partout, de toute façon, libre cours est donné au fantastique ; les végétaux et les coquillages ont formes humaines, les monstres grouillent, mais jamais répugnants, des anges ont les ailes à la place des bras, les temples somptueux et des oiseaux merveilleux semblent surgir des rêveries d'un fumeur d'opium. N'oublions pas les symboles sexuels, chers à Jean Boullet. Dans un seul tableau (Salomé dansant devant Hérode) on n'y trouve pas moins que : le lotus, la plume de paon et la panthère noire, symbolisant respectivement la volupté, le vice et la luxure.
Ajoutons que Gustave Moreau n'était nullement un névrosé ni un déséquilibré. Son intelligence était lucide, son âme pure, mais il avait un don merveilleux de visionnaire qu'il sut exploiter par un travail intensif qui fut, avec l'amitié et l'amour de sa mère, le seul but de sa vie.
Critiques et littérateurs de son temps furent enthousiasmés par son œuvre. Des pages admirables ont notamment été écrites sur Gustave Moreau par Huysmans, dans « A rebours », par Robert de Montesquiou, l'un des critiques les plus avisés de cette époque et par Jean Lorrain.
Il ne fut cependant pas à l'abri des critiques, notamment de certains de ses confrères. Le féroce Degas – dont l'œuvre se situe aux antipodes de celle de Moreau – disait de ce dernier : « Il veut nous faire croire que les Dieux portent des chaînes de montre. »
Gustave Moreau a devancé tout un mouvement artistique qui aboutit au modern-style de 1900.
Ce fut du reste la cause de l'oubli et du mépris dans lequel fut longtemps tenue son œuvre. Toutefois les critiques les plus durs lui reconnaissaient le mérite d'avoir su former, sans les influencer par sa propre technique, des grands peintres qui furent ses élèves.
Mais en fait l'œuvre de Gustave Moreau porte en soi une audace, une force explosive à laquelle on rend enfin hommage.
On s'aperçoit qu'elle contient le germe du surréalisme par l'exploitation du rêve et du subconscient, du fauvisme et de l'art abstrait par la violence et l'importance des coloris.
On peut donc conclure en disant que ce grand peintre représente le point de jonction de l'académisme classique du XIXe siècle et de la peinture moderne du XXe siècle.
Arcadie n°94, René Soral (René Larose), octobre 1961

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