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Le livre d'or du Divan, Hâfiz

Publié le par Jean-Yves Alt

Si Saadi, moraliste, se tient autant que faire se peut sur sa réserve, le maître du ghazal (1) amoureux, Hâfiz (2), lui, ne contraint pas, un siècle plus tard, la plainte de son cœur éperdu, ni le dérèglement, ni l'orage, ni l'aboutissement de ses dévergondages :

« La nuit dernière, ensommeillé, je suis allé à la taverne, ma vieille pelisse souillée, mon tapis tout taché de vin.

En s'approchant et s'excusant, le sâqi m'a dit : "Tu somnoles et tu es sale, ô voyageur, il faut te lever et partir.

Si tu veux revenir ici, dans la vieille taverne en ruines, tu dois tout d'abord te laver, sinon tu pourrais la ternir !

Les douces lèvres des garçons, oublie-les et oublie vos rires, l'essence même de ton âme aux feux des rubis va s'enfuir.

Sois sage, Hâfiz, ta vie s'en va, range tes robes de jeunesse et garde immaculée ta robe. Le temps, tu ne peux le trahir." »

Les siècles passent, Hâfiz demeure, dont le mausolée (ci-dessus), à Chiraz (Iran), subsiste embaumé des roses que les voyageurs viennent déposer en hommage. Parce que Hâfiz symbolise la poésie et sa brûlure dont le ney, cette flûte roseau écorchée, restitue la violence lorsqu'elle accompagne le chant des plus douloureux ghazals.

Quelques lignes ne suffisent pas pour dire ce chantre du vin et de l'échanson (3), de la jeunesse cruelle et douce et des amours mortes. D'un enseignement panthéiste qui réconcilie les plaisirs des sens, la tendresse et les rencontres de l'esprit, « les amours les plus charnelles et les appels intérieurs les plus ardents » comme l'a dit si bien Pierre Seghers (4).

Si Hâfiz chante le vin, fille de la vigne, c'est qu'il est le sang de la terre et de la création ; s'il brûle, c'est que le mazdéisme (5) reste vivant en lui ; s'il chante l'Homme c'est qu'il veut connaître les autres et communier avec eux dans le grand Tout. Et s'il vit plus près des tavernes que des mosquées, des beaux échansons, et des musiciennes que des imams, nul doute que la raison se trouve dans le désir de jouir de l'instant et d'apprendre dans et par le quotidien.

Hâfiz, poète avant tout, et poète du vin, poète des jardins embaumés et des tavernes, poète d'un mysticisme dévergondé, apparaît à des siècles de distance comme l'un des plus grands poètes de l'amour et particulièrement de l'amour homosexuel.

Son traducteur de 1927, Arthur Guy (6, introduction page XXII), notait que dans les ghazals (1) de Hâfiz, les descriptions de la personne aimée sont dépourvues de tout indice qui la représenterait comme une femme tandis que ceux qui la font apparaître comme un jeune garçon sont au contraire abondants.

« Avec ses boucles en désordre et le front moite, ivre et rieur, la coupe en main, chantant des vers, beau dans sa robe déchirée dans les narcisses et leur parfum, il est venu tout près de moi s'asseoir hier. Sa bouche était fleur et soupirs. Minuit brillait.

La joue penchée vers mon oreille, sa douce voix me dit alors : « Toi qui m'aimes depuis longtemps, dis-moi, ce soir, tu dormirais ?

L'amant à qui l'on tend la coupe à pareille heure est renégat de son amour s'il refuse : le vin de minuit est sacré !

O dévots, ne nous blâmez pas. Ceux qui boivent jusqu'à la lie vont dans le sens de leurs destins. Le vin, le Seigneur l'a donné.

Celui qu'en ma coupe il versa, je le bus sans qu'il m'en condamne. Etait-ce vin du Paradis ou de la folie, je ne sais.

Rires du vin, boucles mêlées, beauté des belles créatures ont brisé bien des repentirs. Hâfiz sur leur chemin, passait... »


« Toi, parti loin de mes regards, toi l'en-allé, que Dieu te garde. Tu m'as brûlé l'âme et pourtant, je t'adore, je t'appartiens.

ant que le pan de mon linceul ne me suivra que sur la terre, ne crois pas que j'enlèverai du pan de ta robe mes mains !

Montre-moi le sillon sacré où parfois ton sourcil se fronce, je te tendrai mes bras dès l'aube, t'enlacerai jusqu'à demain.

Sous tes yeux, je voudrais mourir, ô toi mon médecin perfide, je vis dans l'attente de toi, ton patient, ton pauvre incertain.

Cent torrents de pleurs ont coulé de mes yeux jusqu'à ma poitrine, je rêvais aux graines d'amour que j'allais semer dans ton sein.

L'aimé d'amour versa mon sang. Du chagrin d'aimer il me sauve. Je salue ses yeux effilés, ici le poignard de ma fin.

Je suis en larmes ! Où vont mes pleurs quand, de mes yeux, le fleuve roule ? Pourront-ils semer dans ton cœur que l'amour emporte, leurs grains ?

Accueille-moi. Sois généreux. Le feu tenaille, griffe et brûle. Vois, de mes yeux les perles tombent, tombent pour toi, tombent sans fin.

Hâfiz le dit, ô toi l'aimé : toute inconduite est extérieure. Tu t'y es livré, que m'importe ! A toi l'amant. Viens, tout est bien. »


« Un beau garçon et du vin pur, pièges qui sont tendus ensemble, ils te prendront, tu n'y peux rien, ceux qui se ressemblent s'assemblent !

J'aime le plaisir et l'amour et je me glorifie du vin Dieu, je rends grâce à mes amis : dans Chiraz, ils restent des saints !

Dans les vieux murs où l'on s'en vient, du pas d'un homme respectable, du roi nous sommes serviteurs, nous servons le vin à sa table.

Sans malfaisance ou cruauté, nous, derviches et voyageurs, nous buvons. Ceux qui sont ici ont choisi le chemin des fleurs.

Si les uns s'en vont, si la peur jette les autres dans l'exode, qui honorera notre amour ? L'idole sera sans rhapsode (7).

Assoiffés d'amour dans nos loques, tu nous méprises ? Mais nous sommes l'éclat des Rois, des Chosroès (8), sans armes ni sceptre, des hommes !

Le vent s'en vient, le vent s'en va, le vent indifférent m'emporte. Cent greniers pleins de dévotions sont moins qu'un grain sous notre porte.

Aux buveurs je me suis donné, à la sombre lie des vendanges. J'ai rompu avec le froc bleu, les cœurs éteints. Je te louange.

Ô noble Amour, toi seul es grand ! Verse le feu qui me pénètre. C'est dans l'ardeur de sa passion qu'Hâfiz a reconnu son Maître. »

Hâfiz et Abou Ishâk Indjou (9)


(1) ghazal : mot dérivé d'un original arabe signifiant « échanges amoureux ». C'est une forme lyrique possédant quelques caractéristiques du sonnet européen et contenant, dans son dernier vers, le nom de plume du poète.

(2) Hâfiz ou Hafez : de son vrai nom Khwajeh Chams ad-Din Mohammad Hafez-e Chirazi (en persan : خواجه شمس‌الدین محمد حافظ شیرازی).

(3) échanson : officier qui était chargé de verser à boire au roi ou à un prince.

(4) Hâfiz, Le livre d'or du Divan, préface et adaptation de Pierre Seghers, Edition Robert Laffont, collection Miroir du monde, 1980.

(5) mazdéisme : selon cette religion, deux principes régissent le monde : le Bien et le Mal. L’homme doit lutter, en toute liberté, pour l’un ou l’autre de ces principes. Cependant, la fin des temps verra le triomphe du Bien. À sa mort, l’homme est récompensé selon ses mérites. Ce qui correspond à l’enfer et au paradis n’existera pas éternellement. À la fin des temps se produira une conflagration universelle : le monde sera envahi par un fleuve de feu, puis viendra la résurrection. Le manichéisme et, plus tard, l’hérésie albigeoise présentent des analogies avec le mazdéisme.

(6) Les poèmes érotiques ou Ghazels de Chems Ed Dîn Mohammed Hâfiz, Introduction par Arthur Guy, Edition Librairie Orientaliste Paul Geuthner, Paris, 1927

(7) rhapsode : en Grèce, poète qui allait de ville en ville et chantait des poèmes épiques en s’accompagnant à la lyre.

(8) Chosroès : nom grec équivalant au prénom Khosro ou Khosrow employé dans le monde iranien. Plusieurs Rois Parthes ou Sassanides ont porté ce nom.

(9) « Parmi les peintures persanes de nos Musées et Bibliothèques, il en est une qui est au British Museum, et qui représente le poète et le souverain assis par terre à côté l'un de l'autre. Hâfiz est en robe blanche, pieds nus. Il tient sur son genou, dans sa main gauche, un livre qu'il vient de fermer et semble avoir avec son interlocuteur une conversation méditative. Il a la tête nue, de longs cheveux, un beau collier de barbe, la moustache fine, les sourcils allongés, de grands yeux, des mains élégantes, mais l'apparence voûtée que prennent les personnes de haute taille (or Hâfiz était grand, nous le savons par un de ses ghazels) quand elles sont accroupies. L'âge serait proche de la quarantaine. (Abou Ishâk est visiblement, beaucoup plus vieux.) On ne peut pas savoir de quand date cette peinture. Il y a bien, sous le portrait de Hâfiz, une inscription appelant la miséricorde de Dieu sur le poète défunt, mais cette inscription est sans doute postérieure à la peinture. Qui se serait souvenu, après la mort de Hâfiz, du bon Abou Ishâk Indjou pour en rappeler les traits à côté de ceux du poète Il est probable que les deux portraits sont faits d'après les modèles vivants. » Arthur Guy (introduction page XVIII, voir note 6)


Lire aussi : Le Divân, Hâfez de Chiraz par Charles-Henri de Fouchécour, éditions Verdier/Poche, 2006, ISBN : 2864324717

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La religieuse, Denis Diderot (1796)

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce roman peut prétendre s'élever contre le célibat des moniales et les fausses vocations. Il est écrit sous forme de mémoires – adressées au marquis de Croismare – composées par son héroïne, Suzanne Simonin. Entrée de force au couvent, elle y prend le voile sous le nom de Sœur Suzanne.

Ses refus devant d'équivoques avances la rendent l'objet de tortueuses vexations contre lesquelles elle va demander la protection des lois.

Parce que les gens de l'Encyclopédie croient au « prêtre éclairé », Denis Diderot fait intervenir l'un d'eux, grand vicaire, « ami des lumières », qui fait sortir la pure victime du monastère maudit pour d'ailleurs la transférer dans un autre où elle va tomber de mal en pis.

Plaisant beaucoup trop à son abbesse, elle va résister. Dom Morel, autre ecclésiastique, l'aidera dans cette lutte.

La coupable Supérieure mourra et la religieuse sans vocation finira par s'enfuir pour vivre de l'honnête métier de blanchisseuse.

Que penser d'un pareil roman ? Son auteur voulait-il voir dans tous les couvents que lieux contre nature ? L'œuvre a-t-elle été concertée ? On a soutenu qu'elle était née d'une mystification que Diderot, de connivence avec son ami Grimm, aurait organisée aux dépens du Marquis de Croismare. Elle aurait réussi ; le Marquis aurait cru à l'existence de la malheureuse Sœur Sainte-Suzanne, lui aurait posté des lettres aux bons soins des deux compères qui s'en seraient gaussés et se seraient fort amusés à rédiger les réponses qui convenaient.

La religieuse, Denis Diderot, 1796


Ce roman est disponible sur le site de Gallica.


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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Point d'orgue, Xavier Patier

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans ce roman, le discours homosensuel, passe par les arcanes du monde concret de la province.

Là, un peu à l'écart de la vie, le père Le Coat, curé de son état, éprouve pour Éric venu réparer les orgues une sympathie teintée d'une attirance muette ; si celle-ci demeure platonique, les paroissiens prêtent toutefois au prêtre des mœurs qui le feraient rougir.

Latent, le thème homosexuel est ainsi simplement suggéré, effleuré : il n'est pas donné à voir ; il se contente de glisser dans l'hypothèse.

■ Point d'orgue, Xavier Patier, Éditions Gallimard, 1990, ISBN : 2070718034

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Bacalao, Nicolas Cano

Publié le par Jean-Yves Alt

Le livre s'ouvre sur une féérique page à l'écriture très imagée : « une paire de jambes dépliées au premier rang de la classe » ; telle est la vision que Vincent, professeur de lettres, a de l'élève Ayrton vêtu d'un « bermuda » et d'un « maillot rouge aux couleurs du Benfica de Lisbonne ». Un roman sur le désir face à une jeunesse qui paraît pour toujours victorieuse et où le moindre mot, le plus petit geste peuvent prendre « des proportions extraordinaires ».

L'adolescent semble peu intéressé par le cours du professeur qui traite alors de la thématique du renoncement dans « La princesse de Clèves ».

Les nostalgies de Vincent appellent des corps d'adolescents et plus particulièrement, au cours de ce roman, celui d'Ayrton. Ce jeune homme enjoué mais scolairement peu brillant va se révéler peu à peu un intrigant, gentil et toutefois ambitieux, sans être jamais dangereux.

Comme – peu à peu – Ayrton devient l'élève favori de Vincent, il se pourrait qu'un lecteur mal averti trouve dans ce roman la preuve de l'influence nocive d'un tel professeur sur la jeunesse. Bacalao (1) met en histoire une relation pédagogique au sens total du terme : celle d'un adulte qui jouit déjà des avantages de la fortune, du savoir, de la sagesse avec un adolescent, très beau mais qui a encore tout à apprendre de la vie. Vincent protège et éduque Ayrton et ce dernier lui offre, certes, quelques-uns de ses charmes, mais surtout un inévitable imparfait dévouement. On voit bien le principal écueil de ces « amours » : c'est qu'elles sont éphémères. Bacalao le confirme.

« La nature d'Ayrton, son attitude, son désir erratique avec ses manifestations fortuites condamnaient Vincent à attendre son bon plaisir. Depuis la première fois, ses faveurs s'étaient succédé de manière aléatoire. Il baissait parfois son bas de survêtement et posait une main sur sa nuque afin de guider sa tête, ou bien, d'un ton neutre, sans que Vincent puisse distinguer la part de charité du besoin de se soulager, il disait : "Allez, monsieur", et c'était ensuite comme si rien ne s'était passé. Peu importait car Vincent l'aimait. Il l'aimait depuis le début, depuis la première minute. Il avait passé la majeure partie de sa vie d'adulte à attendre cet amour-là. Il savait désormais qu'il n'avait jamais aimé quelqu'un de cette manière. Il n'aurait pas su mesurer ni quantifier, il était juste capable du geste que font les enfants en écartant leurs deux mains quand ils veulent mesurer l'amour qu'ils éprouvent pour leur mère. » (pp. 113/114)

La douleur de Vincent est au cœur de ce roman ; sans fausse pudeur, elle est décrite à travers les moments que partagent l'adolescent et le professeur. Cette souffrance révèle les blessures intérieures de ce dernier qui a pour lui l'étoffe de celui qui reste lucide et sait renoncer. Il est ainsi possible de penser que Vincent conservera – comme un trésor – le souvenir de cette passion.

Nicolas Cano ouvre les yeux de ses lecteurs sur la tragédie intime de Vincent et l'amplifie aux dimensions d'une compréhension collective : l'humanité s'aveugle parfois au point de vouloir ignorer qu'elle est traversée des secousses telluriques qu'occasionnent de fulgurants désirs.

■ Bacalao, Nicolas Cano, Éditions Arléa, collection 1er/mille, août 2010, ISBN : 9782869599093


(1) Bacalao : « morue » en portugais ; désigne aussi une île fantôme, dans la partie occidentale de l'océan Atlantique : « Bacalao était une île fantôme. Des récits rapportaient qu'on en aurait trouvé trace sur d'anciens portulans portugais, dressés par le navigateur João Vaz Corte-Real. Elle avait ensuite disparu jusqu'à ce qu'on la retrouve mentionnée dans l'Atlantique Nord, dans la zone de l'actuelle Terre-Neuve, cette fois sur des cartes imprimées au début du XVIe siècle. Si la Bacalao des portulans était la même que la Terra Nova do Bacalhau cartographiée plus tard, cela voudrait dire que le navigateur portugais avait découvert les côtes américaines quelque vingt ans avant Christophe Colomb. » (p. 125)

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Les garçons, Henry de Montherlant (1969)

Publié le par Jean-Yves Alt

Combien d'entre nous gardent gravé au plus profond de l'être ce souvenir ému des premiers heurts corporels, cette ferveur du premier mot d'amour prononcé, cette bouche entrouverte, cette main qui traîne, ce visage qui dort et qu'on n'en finit pas de désirer ? Cette magie odieuse ou délectable qui s'empare de l'âme juvénile, Montherlant l'a magistralement peinte dans « Les garçons ».

Ce roman évoque la vie et les amours du jeune Alban de Bricoule au collège Notre-Dame du Parc, collège fictif, d'orientation libérale. Dans ce collège religieux, on assiste à la rivalité pathétique entre un élève de la division des grands, amoureux d'un de ses jeunes camarades, et le préfet de la division des moyens qui a une tendresse passionnée pour ce même enfant, Serge Souplier.

Un autre personnage, l'abbé de Pradts, joue entre les deux collégiens le même jeu ambigu où se mêlent la ruse d'un cœur jaloux qui tend un piège à son rival pour l'évincer et la conscience d'un prêtre qui défend la pureté d'un enfant.

Le thème de l'apologie du collège – lieu des passions hautes et des pensées grandes, exalté contre la famille pourrie de préjugés et de pensées médiocres – reçoit un grand développement dans le roman par le conflit d'Alban de Bricoule et de sa mère. Veuve, jeune et belle, à quarante ans – Alban en a dix-sept –, cette dernière entretient des rapports d'amante-mère-complice avec son fils. Personnage séduisant de grande bourgeoise futile, romanesque, vaniteuse, elle éprouve un amour authentique pour son fils qui lui occasionne de cuisantes blessures. Ce qui donne à Montherlant l'occasion de décrire, en quelques pages magistrales, une mort de Mme de Bricoule où il mélange comme il sait le faire le poison des plus atroces cruautés d'un cœur d'homme avec les larmes de la tendresse virile soudain jaillissante.

A lire Montherlant, on finirait par croire qu'on ne peut être heureux que dans un collège. Le collège, lieu intemporel où s'élaborent ces opérations mystérieuses, serait un reflet fidèle de l'identité qui s'établit entre les rêves du jeune garçon et les actions de l'homme mûr.

On voit s'éveiller le désir d'Alban de Bricoule pour le petit Serge Souplier. Ce désir a quelque chose d'émouvant parce qu'il s'exprime dans des gestes naïfs, comme lorsque Alban baise le crayon que Serge lui a prêté ou se confectionne un porte-plume semblable au sien :

« Alban confectionnait un porte-plume identique au sien et l'échangeait afin de conserver le porte-plume que Serge avait pressé entre ses doigts, mis dans sa bouche, mordillé. »

Le fantasme peut viser d'autres zones érogènes. Il ne s'exerce plus alors seulement sur Serge, mais sur d'autres garçons du Parc : il ne s'agit plus dès lors du seul désir d'Alban, mais du flux érotique qui court d'un enfant à l'autre : on sent bourdonner, apprendre, s'exalter, grandir et défaillir, cette ruche d'enfants superposés (les grands, les moyens, les petits) soustraits à l'existence pour mieux l'affronter, formant un univers qui se suffit et qui a sa couleur propre, inoubliable.

Dans cette société d'amitiés particulières, la vie d'Alban prend un sens nouveau : il s'agit de réformer le collège pour que Serge y trouve sa place et pour que l'établissement devienne selon la formule de Pierre Sipriot, « l'Eglise, c'est-à-dire la consolation des âmes incertaines ».

Montherlant ne présente pas un destin singulier dans son roman, mais tout un réseau de relations pédérastiques. L'idée qu'il met en avant, c'est que l'homosexualité n'est pas une pratique subversive liée au sort de quelques individus, mais une volonté morale, à même d'ébranler la société, et tournée vers le bien et la vertu, les affections les plus vives, l'attrait du sacrifice et la générosité du cœur.

Dans le collège où s'agitent les garçons et où règne le catholicisme libéral, les amitiés particulières ne sont pas seulement largement pratiquées, elles sont organisées. Les grands ont fondé une espèce d'ordre, qu'ils appellent la Protection, et qui impose les règles et les rites de leurs amours avec leurs cadets. La chose ayant été découverte, le supérieur veut faire preuve de largeur d'esprit en admettant que ces liens affectueux qui se créent entre les élèves peuvent être des chances pour la charité et l'épanouissement chrétien des âmes.

Aussi ne condamne-t-il pas la Protection, mais décide de l'utiliser en la reconnaissant et en exigeant seulement que les rapports entre protecteurs et protégés cessent d'être clandestins et impurs, et excluent les actes en laissant fleurir les beaux sentiments. Seulement, comme il faut faire la part du feu, il permet les baisers. En suite de quoi, Alban et Serge, en pleine ferveur réformiste, ne laisseront pas de s'offrir de troublantes promenades en fiacre ou de charmants intermèdes dans les grottes des jardins publics pour s'enivrer d'étreintes présumées pures.

L'amour entre garçons, même s'il est pensé à l'intérieur d'une communauté, ne parvient pas à s'imposer et à renverser l'ordre établi. Le renvoi d'Alban de Bricoule de Notre-Dame du Parc marque le moment où Alban comprend qu'un âge d'innocence et de paix, d'attente et de ménagement, vient de prendre fin. L'avenir du jeune homme se cristallise alors autour de son amour pour Souplier :

« L'abbé m'a dit que je sourirai de tout cela quand j'aurai vingt ans. Moi, je dis que, sur mon lit de mort, je me souviendrai de ton dernier geste, quand l'abbé t'emmenait et que tu es revenu pour me tendre la main. »

Après son renvoi de Notre-Dame du Parc, Alban tente de se détacher de son amour pour Souplier. Il courtise alors une jeune fille, Sabine ; fréquente parallèlement des prostituées pour échapper au chagrin, sans parvenir pourtant à fermer « cette plaie toujours saignante et vivante ». Cependant, la douleur, si vive soit-elle, ne reste pas entièrement vaine. En effet, si avec le temps Serge peut bien rester pour Alban « un souvenir brûlant qui redescendit et reposa dans cette fraîcheur des grands fonds que les vents n'ont jamais touché », c'est par ce souvenir qu'Alban se trouve éclairé et comprend le sens véritable de son amour. Ce sens véritable de l'amour c'est qu'il est charité. La charité, comme le rappelait le philosophe Alain, c'est l'amour, non pas de ce qui est aimable, car ce serait trop facile, mais de ce qui ne l'est pas. (1)

L'essence religieuse des Garçons tient au fait que la foi qui s'y manifeste n'est pas fondée sur les faiblesses de l'homme, mais repose au contraire sur une force intellectuelle et morale : triomphe de l'amour (amour de la mère pour son fils, amour de l'abbé pour le petit, amour du supérieur pour son état et pour Dieu, amour de tous ces élèves renvoyés pour leur ancien collège), d'un amour pur constamment prêt au sacrifice.

■ Les Garçons, Henry de Montherlant, Éditions Gallimard/Folio (réédition), 1998, ISBN : 2070405443

(1) Cf. l'ouvrage d'Alain, Les saisons de l'esprit, Gallimard, en particulier le chapitre intitulé « L'amour généreux »


Du même auteur : Le songe - Thrasylle - Moustique - Correspondance avec Roger Peyrefitte 1938-1941

Lire aussi : Montherlant sans masque de Pierre Sipriot


Lire encore : Propos sur Henry de Montherlant avec une interview de Mac-Avoy, illustrateur des « Garçons » par René Soral (Revue Arcadie)

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