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A mort l'innocent !, Arthur Ténor

Publié le par Jean-Yves

Milieu des années 60 : Gabriel Orthis, jeune instituteur et excellent pédagogue (on songe à Célestin Freinet), parce qu'il est célibataire et homosexuel, va devenir très rapidement le coupable idéal, pour expliquer la mort de Dominique, un de ses élèves, retrouvé dans un sous-bois. Sur la base d'un seul faux témoignage, avalisé par la méchanceté des habitants, le jeune maître d'école va connaître une affligeante et désastreuse descente aux enfers…

 

Il ne faut pas manquer la lecture du prologue pour comprendre que cette histoire – témoignage d'indignation – est racontée par un ancien élève, des années après cette affaire. On devine alors, dans ces premières lignes, que cet élève, Rémy Langevin, a perpétué des liens d'amitié avec son ancien maître. Ce récit se nourrit ainsi, non seulement, des souvenirs personnels que Rémy a gardé de cette époque mais aussi de ce qu'il a appris de la bouche de Monsieur Orthis, dans les années qui ont suivi. Sinon, comment comprendre, la caractéristique de ce narrateur qui sait « tout » de cette affaire, même les moments où il n'était pas présent.

« L'homme que je vais évoquer dans ces pages est mort […] tout à l'heure. […] Depuis, des flots de souvenirs remontent à ma conscience : des visions douces et d'autres d'une effroyable violence, des rires d'enfants, des cris d'indignation... et la morsure cruelle de la honte. […] Après l'hôpital, je suis rentré directement chez moi. Ne pouvant ni travailler ni me détendre […], j'ai choisi de m'attaquer à ce puzzle disloqué de mes souvenirs. […]J'éprouvai soudain comme un devoir de mémoire à accomplir, pour que chacun ait un jour envie de dire : "plus jamais ça !" » (Prologue, pp.3-4)

L'auteur, Arthur Tenor, montre excellement comment l'étranger, le « différent » devient le coupable idéal pour faire face à la douleur collective de la mort inexpliquée d'un enfant. Il indique, avec une écriture délicate et accessible aux jeunes lecteurs, les éléments qui peuvent influencer un jugement, présentement, la sexualité de Monsieur Orthis. L'argumentaire de ce dernier, auprès du commissaire chargé de l'enquête, en rend compte de façon exemplaire :

« Votre adjoint par exemple, observez-le bien. Est-ce que sous son air gouailleur ne se cacherait pas un pervers sexuel ? Je lui verrais bien un petit œil lubrique quand il croise une femme… […] Et quand il voit une petite fille, quel air prend-il ? N'y aurait-il pas une étincelle de convoitise dans ses yeux ? […]


Alors c'est quoi le profil du pervers type […] ? Un homme comme moi qui, c'est vrai, préfère les hommes, ou un type comme votre inspecteur qui ricâne bêtement quand on prononce le mot fouetter ? Peut-être ni l'un ni l'autre, après tout. La perversion est plus subtile […]. Elle ne dépend pas des préférences sexuelles, mais de tant d'autres choses. » (Chapitre 7, p.55)


Justice frénétique, si les doutes existent, chacun compte sur un autre maillon pour « démêler le vrai du faux » (p.66), crime de pédophilie convoqué en renfort dès qu'il y a mort d'un enfant, mensonges aussi vite balayés quand la vérité éclate : « […] la plupart des gens firent comme s'ils avaient toujours cru en l'innocence de l'instituteur. Aucun d'entre eux n'aurait avoué qu'il était parmi ceux qui criaient "À mort, le monstre !" » (p.126) constituent les éléments de cette affaire poignante.

 

Ce bref roman dépasse – par les questions qu'il soulève – la seule lamentable affaire de cet instituteur et invite ses lecteurs à réfléchir sur ce qui, au plus profond de nous, aiguille nos positions.

 

■ Editions Oskar Jeunesse/Junior, mars 2007, ISBN : 9782350001432

 


Lire l’article de Lionel Labosse

 

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